samedi 18 janvier 2025

Café littéraire : Fontamara, d'Ignazio Silone.

 Café littéraire : Fontamara, d’Ignazio Silone.

Par Christian Jannone.

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Livre disponible aux éditions Grasset, les Cahiers rouges.

Peu de gens le savent : Fontamara, d’Ignazio Silone ne parut pas à l’origine en langue italienne, mais en allemand, en Suisse, où l’auteur s’était exilé, en 1933 (et non 1934, comme communément indiqué).  Il fallut attendre 1945 et la chute du fascisme pour qu’en fin fût publié le roman dans la langue de Dante tel que nous le connaissons. Cela le rend exactement contemporain du Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi. Il s’agissait en 1933 du premier roman de notre auteur.
De même, Ignazio Silone est un nom de plume : notre auteur naquit Secondo Tranquilli, le 1er mai 1900, à Pescina, dans les Abruzzes. Cela sert de décor au roman, avec une transposition fictive car Fontamara est purement un lieu fictionnel. Comme nous dit l’auteur dans l’introduction, aucune carte ne le mentionne. L’intrigue se situe dans la Marsica,

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 près d’Avezzano, dans les Abruzzes. La Marsica est une sous-région à l’intérieur des Abruzzes, dans l’actuelle province de l’Aquila, dont Avezzano est la capitale.  Dès 1859, avec la création du royaume d’Italie, le découpage en provinces fut institué et leur nombre fluctua (la tendance actuelle est à leur réduction, leur fusion et regroupement). Nous nous situons dans l’Italie centrale, une région montagneuse, déshéritée, pauvre en ressource, près des Apennins. Pour l’anecdote, le cardinal Mazarin naquit à Pescina en 1602. Il est donc un « compatriote » d’Ignazio Silone.

Marxiste opposé à Staline dans les années 1930, se qualifiant de « socialiste sans parti » et de « chrétien sans église », Ignazio Silone, qui fut député socialiste après 1945 puis militant du Parti socialiste italien de l'unité prolétarienne, redécouvrit dans les années 50 les racines chrétiennes de sa culture, s’intéressant au pape Célestin V, qui, au nom de la pauvreté, renonça à la fin du XIIIe siècle au trône de Pierre. Le reste de son œuvre, romans, essais et pièces, moins connu que Fontamara, a souvent été réédité en traduction française chez Grasset (liste des œuvres dans l’article de Wikipedia consacré à l’auteur). Paradoxalement, sans convaincre tous ses exégètes, des historiens ont accusé l’écrivain d’avoir été dans les années 1920 un espion au service de la police fasciste ! Ignazio Silone est mort à Genève le 22 août 1978.


Structure. 

Fontamara se subdivise en un avertissement de l’auteur, une introduction et dix chapitres. Il est narré au passé.


Le problème du narrateur.  

C’est la clé de l’œuvre, l’astuce du procédé littéraire opté par Ignazio Silone, afin de ne s’impliquer qu’indirectement (ce qui n’a pas empêché la censure fasciste et la parution en exil en allemand !) Il s’avère que le roman a trois narrateurs différents, dont une femme, ce qui est un procédé original, que l’on a davantage l’habitude de rencontrer dans la littérature policière, avec les points de vue multiples (Charles Dickens en usa avec brio, par exemple dans Bleak House – La Maison d’Âpre-Vent). Vers la fin de l’introduction (p. 29), ces trois narrateurs entrent en scène : deux hommes et une femme, censés être des personnages de fiction, mais en lesquels l’écrivain qui s’exprime reconnaît des cafoni. Ils sont parents : le vieux et sa femme, et le fils. Leur apparition semble fantomatique. Ils entrent chez l’écrivain lui raconter leur histoire. Ils parlent leur dialecte, non pas l’italien qui est le toscan, qu’on étudie à l’école, et lorsqu’ils s’expriment, leurs voix sont transposées dans la langue de Dante.  Elles vont sans cesse alterner, comme en un choral à la fois polyphonique et monodique.
Le roman débute par le premier narrateur, le vieux, sur le ton de la fable tragique, du conte noir, du rappel historique, en un processus feuilletonnesque digne à la fois d’Alexandre Dumas et de la littérature vériste – le naturalisme italien - de la fin du XIXe siècle. Il s’exprime a posteriori, à la fois comme historien et comme témoin. On songerait à l’écrivain lui-même, transpositeur des paroles du vieux après avoir noté le récit sous sa dictée, qui n’agirait pas comme narrateur distancié mais mêlé aux événements puis exilé. Changeant, mouvant au gré des péripéties et des points de vue, le narrateur se fait aussi narratrice, car le rôle des femmes n’est pas à négliger. Elles dominent le chapitre II, et nous apprenons que celle qui raconte l’ébullition populaire suite au détournement de l’eau s’appelle Magdalena (p. 53). Aucune n’est anonyme (Elvira, Maria Grazia, Lisabetta Limona, la Ciammagura, Filomena, la Quaterna etc.). Elles font penser aux femmes des journées révolutionnaires françaises, qui jouèrent un rôle central, par exemple les 5-6 octobre 1789. Les hommes étant aux champs (nous sommes en juin), ce sont elles qui agissent. Leur aspect contraste avec celui de l’épouse de l’Entrepreneur, Rosalia, « habillée comme une dame de la ville » et son portrait apparaît peu engageant (comparaison avec l’oiseau de proie p. 64). Elles semblent elles-aussi ignorantes de la nouvelle réalité politique car elles sont venues au préalable manifester devant la mairie de la municipalité, commune ou chef-lieu dont dépend Fontamara, ancien centre du pouvoir.

Dès le chapitre III, nous basculons dans le discours du narrateur « fabuliste tragique », « je », « moi », qui est soit le premier, le vieux, soit le troisième, le jeune, le fils, les compagnons d’infortune (ou accompagnateurs ?) de tous les cafoni et de Berardo Viola, dont ils suivent la vie jusqu’au dénouement. Peut-être retrouvons-nous là la grande tradition littéraire des chroniqueurs témoins des événements de leur temps, ici rescapés du massacre fasciste final. Peut-être aussi, en historien pionnier, voire en ethnologue, l’écrivain enregistre une fois encore le récit des autres et le transpose, le translate en toscan passant de l’oralité à l’écrit. Nous sommes aux prémices de la nouvelle histoire et de l’ethnologie moderne, celle de Claude Lévi-Strauss. Ce n’est pas la voix de l’élite, c’est celle du peuple des campagnes, des misérables, qui se fait entendre. Nous savons cependant la part d’infidélité, le danger de broderie, que recèlent les récits oraux transmis et remis en forme pour une publication écrite accessible au grand public. Tablons sur l’honnêteté et l’objectivité du transmetteur, sachant qu’ici, tout est fiction, mais une fiction au service d’un message politique dénonciateur de l’injustice et de la dictature ! N’écrit-il pas p. 29 : « (…) je crains de m’être endormi, sans toutefois, phénomène en vérité singulier, perdre le fil de son discours, comme si cette voix fût sortie du plus profond de moi-même. » ?


Corps du texte. 

Je n’hésite pas à qualifier Fontamara de tragédie contemporaine antifasciste, tant les protagonistes sont frappés par le destin, par la fatalité. Le roman allie la survivance de la littérature vériste et naturaliste de la fin du XIXe siècle à la modernité politique contemporaine du XXe siècle. Un livre hybride donc, à cheval entre deux époques de la littérature italienne. C’est un roman foisonnant, touffu, dont on découvre sans cesse de nouveaux éléments à chaque relecture, comme un panorama exhaustif de ce que fut le fascisme dans les campagnes au début des années trente, et dont l’auteur nous dit que la version italienne définitive est une réécriture, qui a enrichi certains éléments, mis davantage l’accent sur des personnages en réduisant le rôle d’autres.
La version italienne de l’article de Wikipedia consacré à Fontamara situe l’action en 1929, sans que la date soit explicitée dans le texte du roman, si ce n’est que l’action débute un 1er juin, « de l’année passée », par la perte de la lumière électrique. Les mois ont passé, sans que l’électricité ait été rétablie. Depuis 1924, la dictature fasciste s’est totalement installée. Les protagonistes sont appelés cafoni, terme péjoratif qualifiant les paysans analphabètes, le mot italien courant pour désigner les paysans étant contadini. Disons que nous avons affaire à des « culs-terreux » ou des « bouseux », des gens de rien, un prolétariat campagnard ignare méprisé par le pouvoir en place. Aucun n’a assez de fortune pour posséder sa maison, être propriétaire. Ils n’ont que leurs hardes, parfois un âne ou un mulet (encore ceux-là sont considérés comme des privilégiés !). C’est comme si la condition paysanne de l’Ancien Régime français persistait (ne pas oublier que, parallèlement à Mussolini, il y avait le monarque de la maison de Savoie, Victor-Emmanuel III, régnant depuis 1900). Certains pourraient taxer Ignazio Silone de misérabilisme, notamment dans son introduction. De fait, il dénonce les clichés du folklore ayant cours au sujet de l’Italie méridionale.
Les cafoni sont les victimes de la politique fasciste, en cela que le gouvernement les escroque et les spolie : certes, ils sont fatalistes, mais les voilà privés d’électricité et bientôt d’eau. Toute une galerie pittoresque de personnages aux sobriquets parfois cocasses (par exemple Vendredi Saint et Innocenzo La Loi, qui fait office de commissionnaire de la municipalité) est dépeinte magistralement par Ignazio Silone, des figures hautes en couleur et touchantes de naïveté auxquelles échappent les tenants et aboutissants de la politique du Duce. Fontamara est si pauvre qu’il n’y a même pas de curé titulaire, malgré Don Abbachio, et l’église n’est ouverte que pour les grandes occasions. Il faut payer ce curé pour qu’il consente à venir dire la messe. Dix lires à lui verser représentent pour ces miséreux une fortune.
Ainsi, ils reçoivent un beau jour la visite d’un « étranger venu à bicyclette », ce qui est un signe extérieur de richesse citadine, « un petit jeune homme élégant » (autre signe de richesse par l’habit), qui supposément, « était venu nous annoncer un nouvel impôt ». L’on retrouve là encore un thème propre à la paysannerie de l’Ancien Régime français, accablée par la fiscalité, taille et autres. L’étranger a posé des feuilles sur la table, et a demandé aux Fontamarais de signer : or, nous le savons, pour eux, analphabètes, l’italien est une langue étrangère, certes apprise par certains à l’école, mais la situation des cafoni n’est pas sans rappeler celle des campagnes françaises d’avant l’école obligatoire, avec ses multiples langues régionales et ses patois. On ne pouvait donc signer que d’une croix, sans que l’on sache ce que contenait le document (l’instauration d’un nouvel impôt qu’il leur faut consentir ?). L’étranger, c’est le cavaliere ou chevalier Pelino, fonctionnaire du gouvernement fasciste, dont le titre, quelque peu pompeux, trahit l’appartenance à la milice fasciste. Le plus cocasse et tragique de l’histoire (osons cet oxymore), c’est que, mise à part la formule lue par Pelino (« les soussignés approuvant » etc.), les feuilles à signer sont strictement blanches ! L’argument ou ruse du fonctionnaire, c’est que les nouvelles Autorités ont un grand respect des cafoni et veulent connaître leur opinion et qu’elles leur font l’honneur d’envoyer un de leurs représentants pour cela. Aussitôt, les naïfs signent après que le savetier, le général Baldissera, un des personnages les plus attachants du roman, le plus misérable de tous les Fontamarais, accepte d’être le premier à apposer son paraphe. Son sobriquet est expliqué dès la page 30 : il s’agit de la chanson que notre cordonnier a coutume de chanter, chanson se référant au général Antonio Baldissera (1838-1917),

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 figure de la guerre italo-éthiopienne de 1895-96, lorsque le Négus Ménélik II

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 vainquit les Italiens à Adoua. Baldissera réorganisa l’armée coloniale vaincue et démoralisée.
De fait, les cafoni sont tombés dans le piège, leur signature valant approbation du détournement de l’eau irrigant leurs champs, au bénéfice de ceux d’un partisan du régime mussolinien appelé L’Impresario en italien (l’Entrepreneur en français), un notable qui a obtenu la charge de podestat, titre remplaçant sous le fascisme, celui de maire démocratiquement élu. Il a racheté les terres de l’ancien notable Don Charlemagne (calembour forgé à partir de Don Charles mange) et doit les irriguer. On ignore son vrai nom, et son implantation est toute récente (trois ans). Il a bénéficié du soutien financier d’une banque pour les travaux de détournement de l’eau. Les cantonniers, que croisent nos paysans, se mettent à la tâche. Une fois le fait accompli, les cafoni, en particulier les femmes, dont la cabaretière Marietta, ne vont avoir de cesse d’obtenir réparation. Etrange veuve de guerre que Marietta, qui multiplie les amants et grossesses et refuse tout remariage afin de ne pas perdre sa pension de veuve de héros. Nous sommes un 2 juin. La fontaine se tarit.

Les cafoni essaient de négocier avec l’Entrepreneur, via la médiation de Don Circostanza, avocat et ancien notable de référence de Fontamara, surnommé l’Ami du Peuple (ce qui rappelle Marat et son journal), soutien de toujours, ambigu et honni à la fin (il sera qualifié de charogne). Le compromis boiteux et absurde ne peut aucunement les satisfaire, jouant sur leur ignorance des fractions, répartissant en trois « trois-quarts » l’eau ! De fait, Don Circostanza obtient que l’usufruit de l’eau dont bénéficie le Podestat soit « réduit » de cinquante ans à dix lustres, jouant encore sur le manque d’instruction des cafoni : aucun paysan ne sait ce que le mot lustre désigne, et la durée d’un lustre. Pour qui sait qu’il s’agissait d’une période de cinq ans, le total est vite fait : ils sont escroqués et c’est, à cause de la sécheresse consécutive, condamner le village à la famine (chapitre VI et début du chapitre VII). L’Entrepreneur pousse l’outrecuidance des puissants jusqu’à s’approprier gratuitement une terre commune à tout le monde, le tratturo, qu’il clôt d’une palissade. Cette clôture rappelle celle des communaux de la France d’Ancien Régime, lorsque le libéralisme économique commença de se répandre chez les agronomes et physiocrates, dont Turgot. Pour résister, les cafoni l’incendient deux fois (chapitre V). L’Entrepreneur spécule aussi sur le blé, l’achetant dès le mois de mai, alors qu’il est encore vert, avant que le prix du marché soit connu (chapitre VI). Il empoche tous les bénéfices du labeur des cafoni : c’est de l’esclavage et du vol. Cela évoque les pratiques d’Ancien Régime en France, combattues sous la Révolution, avec les accapareurs qui profitaient de la période de soudure entre deux récoltes mais aussi le système féodal. De plus, on apprend que le salaire des ouvriers agricoles, ici les cafoni de Fontamara, sera désormais réduit de 40%, de même, les travaux « extraordinaires » destinés à combattre le chômage auront une réduction supplémentaire de 25% ! Don Circostanza participe à son bénéfice à cette escroquerie d’exploiteur. Ainsi, pour douze jours de travail, Berardo Viola, après cette double réduction inique, ne touchera que 38 lires (p. 165-168). Sur cette misère, il perd encore quatre lires au profit de l’avocat.
Le chevalier Pelino provoque une descente des squadristi,

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 les sinistres chemises noires,

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/it/2/29/Squadristi_veneti.jpg

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 sur Fontamara, où ils commettent des exactions et violent une femme, Maria Grazia (p. 147). Ils veulent obliger les habitants à crier « Vive le Duce » - Evviva il Duce ! – en leur posant la question « Vive qui ? » Peu instruits en politique, nos cafoni fournissent des réponses fantaisistes, hautes en couleur (par exemple, « Vive la reine Marguerite ! », la reine Marguerite de Savoie, veuve d’Humbert 1er, morte en 1926), et chacun se retrouve classé, catalogué politiquement dans des catégories infamantes et rebelles. (Chapitre V, p. 151 à 156).
C’est alors que s’affirme davantage encore la personnalité de Berardo Viola, devenu le personnage principal du roman, l’homme le plus robuste de Fontamara qui n’hésite pas à jouer des poings, lui qui avait vainement cherché fortune ailleurs, à Cammarese. L’expatrié est revenu maintes fois au bercail, sa condition de « cafone », véritable déterminisme social – et ici politique – l’excluant de toute ascension professionnelle et dépourvu de la carte sésame donnant le droit de travailler. Ne disait-on pas qu’à l’époque fasciste, la carte du parti faisait office de carte de travail, de carte du pain ? (récit de Berardo, de retour p. 110-112). C’est aux pages 102-106 que nous avons été informés, par la mère de Berardo, Maria Rosa, de la tragédie qui touche sa famille depuis trois générations. Le grand-père s’est pendu. Le père avait émigré au Brésil, où il est mort. Une jeune femme, Elvira, la plus belle fille de Fontamara, passe pour la promise de Berardo, sans qu’une relation amoureuse puisse aboutir : Berardo est maudit par le destin, il est sans terre. Il évite Elvira. Nous retrouvons là encore la tonalité tragique d’une certaine tradition vériste, avec une touche marxiste (le prolétaire qui ne possède que sa force, que ses bras à louer à qui veut s’en servir). J’ai relevé p. 205-206 un clin d’œil aux Misérables de Victor Hugo lorsque, comme Jean Valjean, Berardo soulève et soutient un fourgon militaire qui s’était renversé.

Au chapitre VIII, après que Teofilo le sacristain du curé Don Abbachio s’est suicidé au clocher par pendaison (Scarpone en informe Berardo à la gare de Fossa), Berardo Viola, muni d’une recommandation de Don Circostanza à son père, accompagné d’un des narrateurs, le jeune, part pour Rome afin d’y chercher en vain du travail. Cela évoque bien sûr ces migrations des miséreux et nécessiteux du sud vers le nord industriel. Ils sont l’objet de railleries et de refus en série, s’étonnant de l’importance des banques et de l’attitude des fonctionnaires à leur égard. La bureaucratie fasciste du bureau de placement ne cesse de leur réclamer la carte du parti, nécessaire à l’obtention du travail. Résignés, au bout de cinq jours de vaines démarches, ils entament le voyage de retour. A l’auberge du Bon Larron, où ils logent, ils ont fait la rencontre du cavaliere Don Achille Pazienza, avocat dans les Abruzzes, qui promet de les ravitailler (ils n’ont presque plus d’argent) et les gruge en leur demandant le peu qu’ils ont pour ses services. Etrange fiction qui fait croire à Pazienza que le père de Berardo, toujours vivant, est « une charogne » tardant à envoyer l’aide demandée ! Le chef du bureau de placement des syndicats a reçu un « certificat de bonnes mœurs » nécessaire à l’obtention du travail, or, ce qui y est mentionné par le podestat douche tous les espoirs de Berardo et son compère. « Très mauvaise conduite du point de vue national » y est-il écrit. Enfin, on les somme de partir de leur chambre, celle-ci étant louée. Tous deux souffrent de la faim. A la gare, les carabiniers et miliciens squadristi sont sur les dents, à la recherche d’un activiste notoire. Un paquet de journaux et de tracts clandestins antifascistes est découverts dans une crèmerie où le trio se retrouve : catalogués comme des opposants dangereux, le héros, un jeune homme qui se dit d’Avezzano, rencontré fortuitement près de la gare, et son compagnon jeune narrateur d’infortune sont arrêtés et emprisonnés. Le jeune homme, dit l’Avezzanese, rappelle à Berardo qu’il l’a déjà rencontré et mis en garde car, lorsqu’il séjourna dans cette ville (chapitre IV), quand les habitants de la Marsica avaient été convoqués à Avezzano afin de prendre connaissance des décisions du gouvernement fasciste sur la question du Fucino, il y avait un mouchard, un homme moustachu et roux qui l’avait conduit au restaurant (p. 135-137). Sans doute s’agissait-il d’un agent de la police politique secrète, l’OVRA.  Les fascistes sont à pied d’œuvre pour démasquer une figure de la résistance appelée L’Inconnu ou Habituel Inconnu (Il Solito Sconosciuto). Ce partisan révolutionnaire, hissé au rang de redresseur de tort mythique, s’avère impalpable et insaisissable, à la manière des justiciers légendaires comme Robin des Bois ou masqués comme Zorro. A la limite, il s’agirait d’un Fantômas polymorphe

 Couverture du premier volume de la série Fantômas coécrite par Pierre Souvestre et Marcel Allain, éditions Arthème Fayard, 1911.Artiste anonyme ; les illustrations de couverture des volumes suivants seront l'œuvre de Gino Starace[n 1],[n 2],[3].

 au service du camp du Bien ! On pourrait presque croire qu’il a été forgé de toutes pièces par le gouvernement lui-même, afin de justifier toutes les répressions arbitraires, sous le chef d’accusation d’appartenance à la cause dudit personnage.

En prison, Berardo converse avec cet opposant, l'Avezzanese, connu dans les Abruzzes, qui l’éclaire sur la dictature, l’idée de révolution et les cafoni. Se condamnant, Berardo endosse la responsabilité des actions antifascistes et affirme être L’Habituel Inconnu. Interrogé par le commissaire (un journal clandestin porte ouvertement la mention Vive Berardo Viola et il pourrait s’agir d’un faux fabriqué par les fascistes, en une anticipation de celui que vont créer les cafoni grâce à l’aide de l’Inconnu), torturé (p. 228), il meurt. En apparence, comme Teofilo, de désespoir, il choisit de se pendre, à la fenêtre de sa cellule, du moins si l’on en croit le récit officiel construit par l’autorité fasciste, ici le commissaire. En l’absence de procès-verbal, le doute est permis.
Le jeune et le vieux narrateur, de même les cafoni, pas dupes, qualifient sa mort d’assassinat. Le régime est coutumier de l’élimination physique de ses opposants (p.162-163 avec le rappel de la pratique de la bastonnade, seule manque à l’appel la purge d’huile de ricin). Pour résister, ils optent pour l’arme du journal, et discutent de la pertinence de son titre, avant d’opter pour « Que Faire ? » (Che fare ?), feuille élaborée grâce à l’aide de L’Inconnu (p ; 237-241) P. 236, nous apprenons la mort d’Elvira, qui, fiévreuse, pria la Sainte Vierge d’intercéder pour le salut de Berardo.

Après la distribution du journal, la répression sanglante du régime s’abat sur Fontamara, impitoyable. C’est ce me semble le vieux qui raconte. Nombreux sont les protagonistes qui périssent (Scarpone, Vendredi Saint, Baldissera…) et peu parviennent à fuir mais on perd leur trace, comme Pasquale Cipolla. La potion est amère et les rescapés – parmi eux, le narrateur - s’interrogent avec mélancolie et impuissance. Le livre se conclut sur la question lancinante « Que faire ? » (Che fare ?), phrase d’anthologie qui mérite de rester dans la mémoire et la nomenclature des formules choc conclusives en littérature, car les mots achevant un roman importent autant que leur incipit (par exemple, le mot temps concluant la Recherche de Marcel Proust, ou la formule proverbiale de Florian et Diderot - à la fin du Neveu de Rameau - Rira bien qui rira le dernier - ou encore Chicago sera à nous achevant le superbe roman d’Upton Sinclair La Jungle). Que faire ? titre du journal clandestin des Fontamarais, devient le symbole de la résistance du prolétariat paysan de la contrée avant que s’abattent les représailles.


Les Torlonia. 

 Image illustrative de l’article Famille Torlonia

Il est fait régulièrement mention dès l’introduction d’une famille aristocratique authentique, les princes Torlonia, francisés en Torlogne, qui jouent un rôle équivalent à celui des latifundiaires du Mezzogiorno. Cette aristocratie traditionnelle – de fait ici récente – a adhéré au fascisme, qui l’a secondée en participant en 1920 à la répression des mouvements paysans révolutionnaires. Ils sont qualifiés de soi-disant princes (p. 26), d’origine française, « descendus à Rome au début du siècle dernier à la suite d’un régiment français ». Nous remontons donc à la période de la Révolution et de l’Empire. En 2024, le musée du Louvre a consacré une exposition aux chefs-d’œuvre de la collection Torlonia. Dans la réalité, la famille Torlonia a des racines auvergnates, et l’ancêtre, né Marin Tourlonias (1725-1785), devint un richissime banquier romain. Son fils Giovanni Torlonia fut administrateur des finances du Vatican et créé duc de Bracciano et comte de Pisciarelli par le pape Pie VI.

 Image illustrative de l’article Pie VI

 Dès 1803, l’ascension des Torlonia fut parachevée par Pie VII lorsque Giovanni reçut le titre de marquis de Romavecchia e Turrita et prince de Civitella Cesi. « Il devint en outre patricien romain en 1809, dignité confirmée par le pape le 19 janvier 1813, et duc de Poli e Guadagnolo en 1820 » (extrait de l’article de Wikipedia). Les Torlonia contemporains du roman sont Marino Torlonia (1861-1933) et son fils Alessandro Torlonia (1911-1986), qui épousa l’infante Béatrice d’Espagne, fille d’Alphonse XIII (qui avait abdiqué en 1931) en 1935. 

Illustration.


Christian Jannone



mardi 17 décembre 2024

Compte rendu du café littéraire du 4 décembre 2024 seconde partie.

 « Le Bastion des larmes » d’Abdellah Taïa – Ed. Julliard

Description de cette image, également commentée ci-après
L’auteur y décrit comment les lois et la société, dans leur symbiose oppressive, empêchent les histoires d’amour entre hommes de s’épanouir au grand jour, créant une atmosphère étouffante pour ceux qui ne se conforment pas aux normes sexuelles dominantes. Ce roman dépasse la simple narration : il reflète un contexte marocain politique et social complexe, particulièrement pour les populations vulnérabilisées.
À la mort de sa mère, Youssef, un professeur marocain exilé en France depuis un quart de siècle, revient à Salé, sa ville natale, pour liquider l’héritage familial. En lui, c’est tout un passé qui ressurgit, où se mêlent inextricablement souffrances et bonheur de vivre. À travers lui, les voix du passé résonnent et l’interpellent, dont celle de Najib, son ami et amant de jeunesse au destin tragique.
« Le Bastion des larmes » d’Abdellah Taïa, est en résonnance avec « 2084 : la fin du monde » de Boualem Sansal -  paru en 2017.  

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Nous avons parlé de Boualem Sansal au dernier Café Littéraire, et nous avons  pensé que lire ou relire ses ouvrages était un soutien à cet écrivain, arrêté à l’aéroport d’Alger le 25 novembre 2024, en rentrant d’un salon du livre en France  et emprisonné par le régime algérien ; certainement victime des différends politiques entre la France et l’Algérie.
« 2084 » de Boualem Sansal

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En 2015, Boualem Sansal publie «  2084 : la fin du monde », un roman dystopique inspiré de 1984 de George Orwell. Ce livre, qui décrit un régime totalitaire islamiste, reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française.

L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions. Mais un homme, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur un peuple de renégats qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion.
Au fil d’un récit plein d’inventions cocasses ou inquiétantes, Boualem Sansal s’inscrit dans la filiation d’Orwell pour brocarder les dérives et l’hypocrisie du radicalisme religieux.
 
Il publie « Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller »  en 2008,  que nous avons lu au Café Littéraire, un roman qui aborde les thèmes de la mémoire et de l'identité à travers l'histoire de deux frères découvrant le passé nazi de leur père. Ce livre a été récompensé par le Grand Prix RTL-Lire et le Grand Prix de la francophonie de l'Académie Française.

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A été proposé, en dehors de la liste des romans, un beau livre de photographies :
« Le photographe, Alexis Vettoretti, auteur de la série « Paysannes », primée, est parti depuis 2013 à la rencontre des femmes françaises, filles et femmes de paysans nées dans l'entre-deux-guerres, témoins d'une époque révolue et dans laquelle, pourtant, elles vivent toujours
« Paysannes » d’Alexis Vettoretti : « Ce fut un choc de découvrir qu’une réalité sociale d’hier était là, sous mes yeux, vivante »  Guillaume Delacroix

Le photographe ardéchois Alexis Vettoretti expose sa série "Paysannes" à  Paris - France Bleu

 La romancière Marie-Hélène Lafon signe les textes : « Je les reconnais ». 

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« Des visages creusés de sillons, une posture fière, le regard profond. À partir de 2013, le photographe a parcouru les campagnes à la rencontre de femmes nées dans la première moitié du XXᵉ siècle. Ses photos racontent des vies subies, passées entre la ferme et la cuisine, faites de labeur et d’acceptation. »
 


« Bonne lecture à toutes et tous »
Michel Antoni et Michèle Pouget

vendredi 13 décembre 2024

Compte rendu du café littéraire du 4 décembre 2024 première partie.

 Compte-rendu du Café Littéraire exceptionnel qui a eu lieu
le mercredi 4 décembre

 

Et au cours duquel, chacun avait choisi son livre préféré de la rentrée littéraire de septembre 2024.


« Les présences imparfaites » de Youness Bousenna – Editions Rivages -  1er Roman

Youness Bousenna - Babelio
Marc Pépin, 58 ans, est grand reporter au Figaro et écrivain. À l’automne de sa vie, il décide de coucher sur le papier une confession douce-amère, récit autobiographique sans concession qui est aussi un tableau générationnel des années 1990-2000, qu’il ne destine pas à la publication. Il y revient sur son enfance dans la classe moyenne à Thiais, sa carrière de journaliste et d’écrivain, ne s’épargnant pas dans l’aveu de ses faiblesses et de ses lâchetés, fruits d’un égoïsme existentiel. Se croyant protégé par le destin, pensant que les événements glissent sur lui, cette sorte d’homme sans qualités de la fin du XXe siècle sera rattrapé par les épreuves de la séparation, du deuil, de la maladie, et, surtout, de sa propre vieillesse. Sans que l’on sache si cela le transforme ou le terrasse.


« Houris » de Kamel Daoud – Prix Goncourt 2024

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17 centimètres. C’est la taille de la cicatrice que possède Aube, le personnage principal de ce roman, victime de la guerre alors qu’elle avait 5 ans. Une métaphore évidente du silence, qui se couple à une langue très symbolique de la part de l’auteur, qu’il met au service de cette histoire poignante.


« Le monologue de la louve » de Gilles Leroy – Ed. Lattès

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Hécube, la reine de Troie, voit sa cité détruite, ses enfants massacrés. Faite captive après la guerre, elle est condamnée à devenir l’esclave de son ennemi Ulysse. Une légende dit que, pour échapper à l’humiliation, elle se change en louve. Ce Monologue puissant, incantatoire, raconte sa métamorphose.


« Le rêve du jaguar » de Miguel Bonnefoy – Ed. Rivages

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Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d’une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l’orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays.


« Le harem du roi » de DjaÏli Amadou – Ed. Emmanuel Colas

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Quand l’ambition et la tradition tuent l’amour…
Boussoura et Seini forment un couple moderne qui vit à Yaoundé. Il est médecin, elle est professeure de littérature. Une famille épanouie jusqu’au jour où tout bascule quand Seini est rattrapé par son passé. Fils de roi, il est appelé à prendre la succession. Malgré les réserves de son épouse, l’attrait du pouvoir est le plus fort. Devenu lamido, commandeur des croyants et garant des traditions et de la religion, il se transforme en roi tout-puissant.
Après Les Impatientes et Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal nous livre une histoire d’amour bouleversante et romanesque d’une cruelle actualité. Dans Le Harem du roi, elle brise à nouveau les tabous sur le mariage forcé et la polygamie, en dénonçant la servitude en Afrique et en donnant une voix à celles et ceux dont on ne connaît pas l’existence.


« Lumière vacillante » de Nino Haratischwili – Ed. Gallimard

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Elles sont quatre : il y a Nene la romantique, Ira la cérébrale, Dina l'idéaliste et Keto l'observatrice. Voisines depuis l'enfance, elles grandissent ensemble à Tbilissi, en Géorgie, au moment où l'Union soviétique s'effrondre et où se pose la question de l'avenir de leur pays. Chacune à leur manière, les quatre amies vont faire l'expérience de l'amour, de l'espoir, de la déception, de la trahison, et être confrontées aux conséquences, dans leur vie privée, de ces événements politiques et historiques qui feront bifurquer à jamais leurs existences.


« Théodoros » de Mircea Cartarescù

Illustration.
À 68 ans, Mircea Cărtărescu

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 s’est depuis longtemps imposé comme l’un des maîtres de la littérature du XXIe siècle, de sa grande trilogie Orbitor (1996) au chef-d’œuvre Solénoïde (2015). Avec Théodoros, l’écrivain roumain franchit peut-être un nouveau cap : celui de maître du Verbe. Cette histoire fantasmée de l’empereur Téwodros II d’Éthiopie, qui régna au XIXe siècle, emprunte à l’onirisme et au fantastique dont Cărtărescu aime peupler sa création, comme dans Le Levant (1990) où il narrait l’épopée d’un jeune révolté. Mélangeant habilement le vrai et l’imaginaire, rendant possible l’impossible, l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu rembobine à sa façon l’existence de ce personnage historique réel en lui faisant faire quelques tours de plus.


« Cabane » d’Abel Quentin » Ed. de L'Observatoire.

Abel Quentin (auteur de Le voyant d'Étampes) - Babelio
C'est le troisième roman d'Abel Quentin. Au cœur de ce livre, un rapport scientifique qui a été publié au début des années 1970 et qui nous alertait déjà sur les limites et les dangers de la croissance pour la planète. À partir de là, Abel Quentin invente la vie des quatre chercheurs qui ont établi ce constat alarmant : un couple d'Américains qui a tenté d'alerter sans être entendu, un Français surtout motivé par l'appât du gain, et un mathématicien norvégien qui disparaît mystérieusement. La moitié du roman est consacrée à l'enquête d'un jeune journaliste sur ce mathématicien. C'est une fresque du début des années 1970 à aujourd'hui sur l'inaction climatique et les destins qu'elle dessine.

« Jacaranda » de Gaël  Faye Ed. Grasset

Description de cette image, également commentée ci-après
En arrivant au Rwanda, Milan ignore tout de l'histoire nationale. Le tabou autour de la situation politique et du génocide est immense. L'apprentissage de Milan se fait alors au fil des brèches laissées ouvertes par son entourage, autant de témoignages qui constituent une fresque intime et bouleversante. Jacaranda, dont l'intrigue s'étend sur vingt-six ans, est un tâtonnement vers la compréhension d'un récit familial qui dévoile, en filigrane, la terrible histoire du pays. Sans jamais négliger la fiction, G aël Faye offre ainsi un livre d'une grande pédagogie autour d'événements souvent méconnus en France. L'auteur explore les racines coloniales du génocide des Tutsis, remonte l'histoire politique, religieuse, et s'intéresse aux lendemains, aux traumatismes de la population. Publié à l'occasion de la commémoration du trentième anniversaire du génocide du Rwanda, Jacaranda est un livre important, à ne pas manquer.


« Tous tes enfants dispersés » de Béata Umubyeyi Ed. Maresse

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Peut-on réparer l'irréparable, rassembler ceux que l'histoire a dispersés ? Blanche, rwandaise, vit à Bordeaux après avoir fui le génocide des Tutsi de 1994. Elle a construit sa vie en France, avec son mari et son enfant métis Stokely. Mais après des années d'exil, quand Blanche rend visite à sa mère Immaculata, la mémoire douloureuse refait surface. Celle qui est restée et celle qui est partie pourront-elles se parler, se pardonner, s'aimer de nouveau ?

« Les jardins de Torcello » de Claudie Gallay

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Jess vit à Venise où elle est guide touristique. Alors que son propriétaire lui demande de quitter son appartement actuel, il lui recommande de prendre contact avec Maxence, un avocat très réputé de la région, qui vit sur l'île de Torcello dans la baie vénitienne.
A la suite de cette rencontre s'égrainent les mois et l'errance de la jeune femme, qui fait les allers-retours entre l'île et la ville. De ces errances advient une réflexion sur grandir, sur l'épanouissement amoureux, sur les sentiments partagés ou bien encore des constats écologiques.
Jess nous fait découvrir ou plutôt redécouvrir Venise au gré de ses pérégrinations dans la ville. Elle se perd dans les rues de la ville avec le lecteur. On prend plaisir à suivre la narratrice dans ses pensées aux détours des rues. Puis, il y a l'île de Torcello, moins connue que ses sœurs Murano et Burano mais plus sauvage, comme la narratrice. Petit à petit, on découvre une île mais aussi les personnages qui la peuplent : Maxence, son jeune amant Colin, et leur homme à tout faire Elio.
Les Jardins de Torcello a des accents de dolce Vita, où l'on peut se surprendre à paraisser sous un arbre sous la chaleur étouffante de l'été italien.
« Un livre qui vous hante après l’avoir fermée. » nous dit Anne qui a présenté l’ouvrage.


« Le sentiment des crépuscules », de Clémence Boulouque – Ed Robert Laffont :

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La romancière met en scène une (vraie) rencontre entre Sigmund Freud, Salvador Dalí et Stefan Zweig qui s'est déroulée chez le célèbre psychanalyste un après-midi de juillet 1938, alors que Freud est en exil à Londres et Zweig a fui l'Autriche. La performance tient dans cet art de narrer la conversation entre trois monstres sacrés comme si Clémence Boulouque faisait partie des convives. On y est totalement. Ce faisant, elle donne à cette rencontre une tournure sacrément romanesque et savoureuse, grâce aux dialogues et aux portraits qu'elle brosse de chacun par esquisses.
« De belles pages sur « l’exilé. On y entend la montée des populismes ».

A suivre...

samedi 30 novembre 2024

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 1ere partie.

 Chapitre 11.


Récit de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.

Illustration.

Nous étions aux prémices de l’automne de l’an 1801 lorsque devint concrète ma mission italienne. Muni des lettres d’accréditation nécessaires, Je pris congé d’un Napoléon et d’un comte di Fabbrini qui partageaient une anxiété commune car ils craignaient qu’au mieux, l’expédition von Humboldt revînt bredouille de son périple et, qu’au pis, elle eût été anéantie. Aucune nouvelle de l’équipée inouïe ne nous était parvenue depuis qu’elle avait quitté Bombay.
Un espion du nom de Schulmeister,

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 qui faisait ses premières armes au service de notre monarque, nous avait informés de la présence de l’automate joueur d’échecs El Turco en Lombardie, comme une attraction fort courue par le gratin aristocratique italien et autrichien. Aussi usais-je du prétexte officiel d’une ambassade extraordinaire conduite par Joachim Murat

 Illustration.

 à Milan, ambassade à laquelle j’appartiendrais en tant que ministre des affaires extérieures, pour accomplir ma mission secrète, objectif véritable de mon déplacement dans le nord de la « Botte ».
Au grand dam de son épouse, Murat avait refusé au départ que Caroline l’accompagnât.

Illustration.

 Notre amoureuse transie, qui avait convolé avec le bouillant Joachim dès janvier 1800, à peine sortie du pensionnat, était parvenue à ses fins et avait vaincu les réticences légitimes de son frère. De même, Murat avait fini par céder, acceptant la compagnie milanaise de Caroline dont les facultés persuasives étaient sans bornes. Pour ma part, je suis indifférent au mariage d’amour car mieux valent des maîtresses à foison sachant vous procurer menus et grands plaisirs qu’un appariement avec une éternelle mineure car peu leur chaut ma boiterie. En cela, mes vues se rapprochent de celles du roi. Fixer le statut de la femme par un code civil achètera la paix sociale, car parmi la populace, trop de poissardes et de harengères se placent au premier rang des agités et contribuent à susciter ces émotions que le nouveau pouvoir réprouve et réprime.
Pour en revenir à notre espion, il était entendu que Schulmeister, qui avait embrassé un temps la profession peu honorable de contrebandier, me communiquerait avec ponctualité sous le sceau du secret, ses notes et ses rapports chiffrés grâce à un code connu de nous seuls. Même Fréron, pourtant expert en la matière, n’eût pu casser ce chiffre subtil. Tout renseignement étant bon à prendre, j’appris la présence opportune de Monsieur de Chateaubriand

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 à Milan, sans qu’il fît partie de notre ambassade, son attachement à la nouvelle dynastie apparaissant peu sûr. J’osais espérer qu’il ne se fût pas mis au service du comte de Provence et n’eût pas prêté allégeance aux Habsbourg ! Il me rendit également compte du séjour milanais en tant que membre de la délégation autrichienne, d’un jeune officier borgne dont la renommée et la vaillance étaient connues dans toute l’Europe centrale : Monsieur de Neipperg. Celui-ci avait perdu un œil lors d’une des batailles de la fameuse campagne de Rhénanie menée tambour battant par notre futur souverain, alors qu’il n’était encore que le connétable de Louis XVI.
Ce qui me gênait chez Schulmeister, c’était son apparence physique qui aurait pu le compromettre : il avait adopté la mode des coiffures ostentatoires initiée par Murat avec ses cheveux non poudrés coupés à la Titus, ses favoris et ses moustaches fournies, que je pensais réservées aux seuls housards. On disait Neipperg tout aussi extravagant que Murat dans ses atours de soldat. C’était à qui arborait le dolman, le bonnet à poils, la sabretache et le shako les plus baroques et fourrés, sans oublier leur goût immodéré et partagé pour les ceintures, capes et pelisses en peau de panthère ou de guépard. Malgré sa jeunesse – il n’avait pas plus de vingt-sept ans – Neipperg, déjà colonel,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 avait à son service une ordonnance hongroise, le comte ou Graf Arpad Apponyi, alors lieutenant des hussards. Neipperg rêvait d’en découdre encore avec tous ces Français et Joachim Murat, en sa munificence, en son ostentation outrageuse, paraissait facile à provoquer en duel, au risque de l’incident diplomatique irréparable. Les sabres devaient parler, incessamment. L’immodestie n’était pas le plus menu défaut des futurs adversaires. Autant s’empoisonner aux fruits du vomiquier !
Cependant, nous profitâmes de notre séjour diplomatique pour visiter Milan, ses monuments et ses entours avant que je passasse aux choses sérieuses. Le Duomo

La cathédrale de Milan vue depuis le nord-ouest sur la piazza del Duomo.

 nous avait été chaudement recommandé. Ledit Duomo s’édifiait dans la douleur, sa façade demeurant désespérément inachevée. L’étalement des travaux avait conféré à ce bâtiment un côté composite, hybride, tantôt gothique, tantôt baroque, s’érigeant par étapes incohérentes séparées de plusieurs siècles, en un projet architectural sans cesse remis en question. J’espérai en mon for intérieur que Napoléon mettrait bon ordre à tout cela, que son autorité suffirait à imposer l’aboutissement de la construction du monument à condition qu’il conquît la contrée un jour prochain. Pour cela, il était plus que nécessaire de mettre l’Autriche à genoux. Nos anciennes cathédrales, après tout, ne s’étaient pas bâties en un jour…
Debout, immobile sur le pavement, bien appuyé sur ma canne, je contemplais la façade inaccomplie du Duomo dont j’évaluais la profonde dysharmonie éclectique. C’était comme si l’immanence divine s’était refusée à cautionner cette pâtisserie indigeste et l’avait désertée. Cette église – excusez ma comparaison oiseuse – me rappelait quelque catin vérolée de ma connaissance qui, la face à demi-défigurée par le vitriol qu’un amant éconduit lui avait projeté, était condamnée à arborer à vie un masque de cuir comme si un boulet lui eût arraché la moitié du visage. Ô paradoxe, cette contrariété esthétique ajoutait à ses charmes ex abrupto à la manière d’un oxymore, puisque l’apparence, l’extérieur voluptueux du corps, étaient conservés. Mirabeau l’avait bien connue et l’on disait que Laclos, cet officier doté de talents littéraires incontestables, s’était inspiré d’elle pour décrire la déchéance physique de la marquise de Merteuil.
Je franchis le parvis et pénétrai en la nef du Duomo, tout aussi hétéroclite que la façade. L’Ordo médiéval se confrontait à des ajouts ultérieurs. Je songeais à cette cité chargée d’histoire, aux épisodes agités du passé, en particulier à la fin du XVe siècle, lors de la prise de Milan par les armées alliées de Louis XII, ce qui avait entraîné la chute du duc Ludovic Le More,

 Illustration.

 sa captivité et sa perte. Je reconstituai par la pensée la scène célèbre et désolante de la destruction du projet de statue équestre de François Sforza par les arbalétriers. L’effigie n’était qu’en argile. Les carreaux de cette arme perfide avaient mis un terme au projet du grand Léonard da Vinci, qui jamais n’avait coulé le bronze du monument définitif. Napoléon ne caressait-il pas le rêve d’implanter en Paris des œuvres plus spectaculaires encore, imitées de l’antique, destinées à pérenniser son pouvoir mal acquis ? Il était question d’un arc de triomphe à la Titus, d’un nouveau palais, d’une colonne imitée de Trajan ou de Marc Aurèle,

 Image illustrative de l’article Marc Aurèle

 que sais-je encore ?

A suivre...

mercredi 6 novembre 2024

Café littéraire : Le Soleil est aveugle, de Curzio Malaparte.

 LE SOLEIL EST AVEUGLE, de Curzio Malaparte

Par Roger Colozzi.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/56/Curzio_Malaparte.jpg

En guise d’avant-propos

"Encore un livre sur la guerre !", allez-vous soupirer. Certes, mais alors écrit par un homme, journaliste et romancier italien (1898-1957), qui en a vécu deux. Mieux : qui y a combattu, y a été blessé. Un homme pour qui le cri de guerre aurait pu être : "guerre à la guerre !"

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Une guerre faite ici sur des versants frontaliers des Alpes par des Français, mais surtout par des soldats italiens "poussés dans le dos" au combat, contre un pays, la France, déjà bien meurtrie, "à genoux" devant les armées occupantes de l’Allemagne nazie.
Une guerre quasiment fratricide (une de plus, et ce sont les pires...) entre deux populations alpines aux mêmes styles de vie, mêmes mœurs, interpénétrées par des modes de vie quasi-identiques, dans de coutumières et réciproques traditions et échanges laborieux, sans esprit de séparatisme, de frontières.
Une guerre, encore, stupide au sens tragique de son inutilité, quand l’auteur n’hésite pas à affirmer : "...il est plus immoral de gagner que de perdre une guerre." Et surtout pas honte aux vaincus !

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Une guerre sans espoir, sous l’astre de vie, le Soleil, indifférent semble-t-il, impassible ("muet spectateur"), AVEUGLE aux souffrances de l’humanité. 

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Et tout esprit de vengeance ravalé, d’un bord comme de l’autre, laissez-vous gagner par la poésie des couleurs des Alpes, même et surtout accentuées par le froid des montagnes, ultime linceul des combattants alpins des deux bords ; deux clans pour lesquels nous ne manquerons pas de conclure : "Ni vainqueurs, ni vaincus !"

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Absurdité de la guerre, des guerres.

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Bonne lecture et... à bientôt !
R. Colozzi


samedi 2 novembre 2024

La Conjuration de Madame Royale : appendice (2).

Bientôt, l’influx se traduisit par des éclairs jaillissants qui parcoururent l’ensemble des connexions jusqu’au corps de Langdarma, en passant par les grenouilles spinales qui entouraient les baquets.

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Ces tristes batraciens, frappés par l’énergie galvanique, se mirent à tressauter, en une danse de Saint-Guy grotesque qui eût été risible en d’autres circonstances.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3f/Dancingmania1.jpg

 Quelques acrobatiques qu’eussent été leurs trépidations, ces bêtes répugnantes, hélas sacrifiées au nom de la Science, ne pouvaient être comiques. De même, les épidermes de ces anoures et autres rainettes décérébrées exhalaient une senteur marécageuse. L’intensité de leur frénésie s’alliait à la manifestation d’un autre phénomène : les nuées d’éclairs se muèrent en une nébulosité électrique qui recouvrit la dépouille de l’empereur maudit, la rendant invisible. Dans le même temps, une fragrance désagréable de natrium s’exhala des différents baquets. 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/82/Lightning_Pritzerbe_01_%28MK%29.jpg
Une première grenouille éclata : l’organisme mort n’avait pu résister à la puissance de l’influx galvanique.
« Comte Galeazzo, réduisez la puissance ! s’exclama Georges Cuvier. Un péril menace toute notre assemblée !
- Je n’en ferai rien ! » répliqua obstiné l’aristocrate italien, Deus ex machina de ce projet dément.
Comme pour répondre à son entêtement, un deuxième batracien s’embrasa, victime de la surcharge, empuantissant les lieux de la consumation de ses chairs mortes et gâtées. Désormais, un orage miniature enveloppait Langdarma.

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 Les fils cuivrés en tortillons, brouillés par le nuage d’électricité statique, laissaient échapper des flammèches malvenues. Notre aristocrate italien de mauvais aloi – au point que nous ne savions plus si nous servions les desseins de Napoléon ou les siens – fit preuve d’une hâblerie sans pareille. Alors qu’une troisième grenouille explosait telle une bombe malodorante, éclaboussant de sa bouillie les rebords du baquet près duquel on l’avait installée, voilà qu’un singulier arroi s’ajoutait à cette séance éprouvante. Di Fabbrini fit entrer quatre servants supplémentaires ; à chacun il remit un coffret de bois de santal,

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 coffret qui révéla, lorsque chaque sbire sous ses indications en ouvrit le couvercle, un appareil d’un type nouveau, qui consistait en un cylindre de cire muni d’une manivelle sur lequel courait une aiguille qui y avait creusé un sillon d’une extrémité à l’autre. Cette aiguille avait double usage : soit elle gravait les vibrations sonores qu’il lui était donné d’entendre (si toutefois l’on pouvait qualifier d’ouïe cette faculté de la mécanique d’enregistrer les sons), soit elle les restituait ou lisait. L’appareil se complétait d’un cornet acoustique conique, une espèce d’entonnoir dont le bout étroit était accolé au cylindre.
« Messieurs, je vous présente mon invention : le paléophone ! »


Je méjugeais ses prétentions car, selon ma conviction, le comte n’était pas l’inventeur de cette machine qu’il avait dû voler à quelque expérimentateur inconnu, français ou anglais (peut-être même italien !) dont il avait profité de la gêne financière pour qu’il la lui vendît à vil prix.
Les quatre assistants, exécutant les ordres de leur maître en un ensemble parfaitement coordonné et harmonieux, tournèrent leur manivelle, dans un sens puis dans l’autre. Les paléophones avaient été réglés en mode lecture.

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Une phrase spectrale s’extirpa de chacun des cornets et retentit aux quatre points cardinaux, phrase en laquelle nous eûmes la stupéfaction d’identifier le mantra bouddhique qui, en les premières salles du sépulcre de Langdarma, avait contribué à l’accord des hémisphères successifs !
La voix désincarnée, décorporée entonna la psalmodie Om Mani Padme Hum à l’endroit puis à l’envers, alternativement : muH emdaP inaM mO. Les pavillons des cornets amplifiaient ces sentences pieuses.
Fut-ce l’effet de ces vibrations sonores répétitives et lancinantes, encore accentuées par la réverbération de la salle ? L’influx électrique se fit paroxystique ! Di Fabbrini exultait car ce que nous étions en train de voir correspondait à ses espérances.
Cependant, l’une des quatre piles de Monsieur Volta grilla, compromettant la suite ; une fragrance de métal chauffé s’exhala de la colonne hors d’usage située au point nord tandis que des étincelles manquaient déclencher un incendie fatal.  
Alors, ce fut comme une boule d’énergie qui se constitua, non point brillante, mais noire, négative, et cette fulgurance de néant, venue de nulle part, par génération spontanée, délivrée de sa matrice par les mantras inversés, s’alla frapper au cœur la momie démoniaque, comme si la foudre l’eût atteinte.

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 Sans nul paratonnerre du grand Benjamin Franklin,

 Illustration.

cet optimum du galvanisme et de l’électricité, conjugué à la manifestation d’un phénomène physique inédit que nous pourrions qualifier d’énergie noire,

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 produisit un son intense, tel l’impact de l’éclair embrasant un arbre. Ce coup de tonnerre fut si puissant que tout le bâtiment du Muséum trembla sur ses fondations. Nous nous crûmes un instant transportés au sein du fameux tremblement de terre de Lisbonne.
Un silence angoissant suivit tandis que se dissipait l’odeur éprouvante de cuivre brûlé et des chairs mortes des grenouilles spinales.
« Il vit ! » s’écria le comte d’une voix rauque, à la manière d’un Oreste dément,

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rompant la mutité de l’assemblée. Je crus entendre qu’il prononçait le nom d’une femme que je compris mal, sentence qu’il acheva par « Tu avais raison. » S’appelait-elle Marie Chalet ou Chélet ?

Portrait ovale d'une femme portant un châle et un fin bandeau autour de la tête, sur un arrière-plan couleur de lin.
Une main d’un noir luisant se dressa, d’une brillance d’obsidienne constellée d’éclats et de grains diamantés. Tout un corps bientôt se leva de la couche, arrachant les liens, les connexions qui le reliaient encore au réseau galvanique malmené. Jamais nous n’oublierons le visage de cette chose dont les caractéristiques l’éloignaient de toute humanité. Le masque mortuaire bimétallique s’était amalgamé à la figure même de l’empereur, comme fondu en elle, adhérant tel un épiderme. Aux orbites, dont la rétractation avait disparu, deux iris aussi lumineux qu’une étoile semblaient observer le public subjugué par ce prodige. Ces prunelles pulsaient. Langdarma rappelait autant un personnage de céramique grecque archaïque et noire qu’un astre de nuit illuminant de sa seule présence tout un firmament enténébré d’avant la création. Sa « résurrection » hasardeuse l’avait transfiguré en une incarnation de ce que nous convînmes de désigner sous le vocable d’infra sombre. En lui s’étaient alliés tous les démons du monde, en la fusion imprévisible d’un pandémonium en une unique créature.
« Jésus, je t’ai égalé ! » poursuivit di Fabbrini enferré en son délire. « Soleil noir, poursuivit-il ! Avatar de mon fils ! Renaissance de l’Homunculus ! »  
Imitant quelque vers cornélien, Galeazzo ajouta :
« Va et me venge ! »
« Un trou noir ! Cette momie est un trou noir ! » balbutia notre ami Laplace, reprenant une de ses théories.
Sans crier gare, la panique s’empara de l’assistance tandis que le comte était pris d’un fou rire irrépressible.
« Allez, animalcules lilliputiens, allez ! Fuyez tant qu’il est temps ! Que Langdarma fasse de vous son gibier, sa pitance ! »
Quelle horreur avions-nous donc engendré ? C’était cela, le résultat de nos pérégrinations aventureuses ? Aucune vie humaine, aussi longue fût-elle, dussions-nous tous exister plus de cent années ne suffirait à estomper le remords qui tous nous rongeait.
« Nous avons joué avec le feu ! » entendis-je murmurer Danton. 

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« Voilà un abominable homme des neiges et des cimes ! » hurla Bichat.
Comme s’il l’eût entendu, Langdarma remarqua notre physiologiste et, d’un pas assuré mais pesant, commença à s’approcher de lui. Il semblait mû par une seule volonté : occire ceux qui s’opposaient à lui, à sa toute-puissance recouvrée. Se sentant pris pour cible, Bichat bouscula ses confrères, heurtant indifféremment dignitaires et savants, voulant fuir à tout prix celui qui, décidé à l’anéantir, le poursuivait de sa vindicte aveugle. L’empereur asiate, revivifié, corps noir brûlant, exubérant, se para d’éclairs plus destructeurs que la foudre ordinaire, éclairs qu’il jeta çà et là, embrasant à son bon plaisir, à son caprice, tel ou tel élément. Il absorbait toute l’énergie autour de lui, s’en nourrissant, achevant l’anéantissement de notre installation.
« Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter l’Arme ultime ! » ricana le comte di Fabbrini.
Le monstre se mit à poursuivre notre confrère de sa vindicte destructrice. Tout ce qu’il touchait ou frôlait s’embrasait. A la vue de cette chasse à l’homme, sans qu’il perdît son sang-froid inébranlable, Galeazzo extirpa une espèce de crécelle de l’habit de cour à la française qu’il s’était imposé de porter en cette séance solennelle, crécelle qui s’avéra être un moulin à prières du Thibet qu’il commença à agiter comme un bouffon le fait d’une marotte. 

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Il se mit à psalmodier divers mantras dans la langue des bonzes, dialecte dont seuls ici, à ce que nous soupçonnions, Arthur et Rajiv possédaient des notions chèrement acquises.
S’agissait-il de dompter la créature des ténèbres ? Le comte espérait-il l’amadouer ? Que non pas, hélas ! car, bien au contraire, les mantras la confortaient dans sa volonté de nuire. Bientôt, Bichat ne fut qu'à quelques pieds de Langdarma dont le corps fuligineux, hideux, multipliait les fulgurances noires, comme si une étoile d'ébène eût été éruptive. Un éclair frappa le savant alors que la momie de l’empereur se saisissait de lui. Une boule incandescente contint ce couple fatal et dans l’étreinte opaque et brillante à la fois, nous entendîmes surgir un hurlement comme jamais aucun humain ne l’avait ouï. C’était pis que le mugissement du taureau égorgé lors de la mise à mort sacrificielle des Anciens. Quand s’estompa la boule de feu brune entourant les deux hommes, ainsi que s’éteint un feu d’artifice, Langdarma relâcha un cadavre calciné et broyé qui s’alla rouler aux pieds d’une allégorie de la Nature. Ce qui demeurait de notre ami dégageait des fumeroles anthracites ainsi qu’une senteur épouvantable pareille à celle des viandes d’holocauste. Nous ne pûmes retenir nos sanglots et notre stupéfaction fut telle que quelques-uns parmi nous perdirent connaissance.
Bichat devint malgré lui la victime expiatoire d’un apprenti-sorcier, sa mort tragique et atroce tempérant la réussite d’une expérience qui défiait tout à la fois les lois de la nature, l’éthique et la physique. Le comte objecterait, en ces propos énigmatiques et désinvoltes dont il avait l’habitude :
« La disparition de ce grand savant était de toute manière prévue pour cette année 1802, en plusieurs pistes temporelles. »
Etait-ce là une maxime, un aphorisme ironique brandi comme un étendard ? A moins que le comte italien usât du truisme ? Il nous avait accoutumés à ces phrases à l’emporte-pièce, à cette bravade.
Toujours était-il qu’avec une telle recrue venue de l’au-delà, nos ennemis ne feraient pas long feu. Encore fallait-il que di Fabbrini domestiquât ce démon. 

A suivre...

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