samedi 22 septembre 2012

Aurore-Marie de Saint-Aubain et la duchesse d'Uzès : la sculpture.

Retour à des textes plus grand public sur ce blog après le feuilleton fleuve sulfureux du "Trottin".

Suite du précédent épisode publié sur ce blog en 2009.

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Aurore-Marie, après un franc souper, avait goûté à un repos paisible, appréciant cette douillette nuit enfouie dans la literie moelleuse d’une chambre très vieille France, au mobilier qui n’avait rien à envier à celui du Petit Trianon. Elle aima fort que la domesticité lui servît son déjeuner au lit, alors qu’elle demeurait anonchalie dans un vaporeux déshabillé de mousseline couleur lavande enveloppant son corps maigre. Elle conservait sur sa peau l’empreinte fragrante et persistance du parfum de chypre dont elle s’était enduite pour son premier soir. Une impression étrange et déroutante la traversa, alors qu’elle se remémorait la liste des invités : le comte Dillon,
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 à la particule sans doute usurpée, Arthur Meyer, Rochefort, le marquis de Breteuil, revenu de Londres, Alfred Naquet, Gyp,
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 le baron Hermann Kulm, d’autres encore… ecclesia religieusement réunie sous l’égide de la duchesse afin d’entendre la Révélation des derniers plans de la bouche même du brav’général. Il tardait à Aurore-Marie que se manifestât cette nouvelle Harmonie du Soir, où, en compagnie de Marguerite de Bonnemains, elle se livrerait elle-même à une petite démonstration mondaine de ses talents de pianiste et de versificatrice héritière de Psappha. Nous venons de le dire : Madame se troublait. C’était une impression fugitive, presque une virtualité, teintée de pressentiments… Deanna serait là ;

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 elle ne pouvait expliquer cette intuition intime, mais elle savait… Cela signifiait que sa volonté aspirait à contrôler les événements, à empêcher qu’on en détournât le cours nécessaire à l’accomplissement du Grand Dessein de la Revanche… en même temps que ses sentiments profonds envers l’aimée imaginée pourraient enfin se concrétiser, puisqu’elle l’avait vue, bien réelle, dans le train.  Or, Madame la baronne de Lacroix-Laval n’ignorait pas qu’il existait un écheveau de probabilités, inextricable, où s’entremêlaient, s’intriquaient, des possibles multiples. En 1873, on avait forgé un néologisme pour exprimer cela : uchronie. Cela signifiait qu’il fallait que tous évitassent la survenue d’un grain de sable susceptible de faire capoter tous les projets de Georges et de Madame Marie Adrienne Anne Victurienne (prénom qu’elle avait en détestation) Clémentine de Rochechouart de Mortemart. Si ce grain de sable grippait toute la machinerie savamment huilée et mise au point - métaphore digne de Monsieur Jules Verne dont Aurore-Marie n’ignorait point les sympathies nationalistes - tous ici basculeraient dans une réalité différente consacrant la ruine de l’entreprise boulangiste. Aurore-Marie était une des rares personnes de ce siècle capable de raisonner ainsi, en plusieurs temps probabilistes et parallèles. Peut-être était-ce dû à son initiation d’octobre 1877 qui l’avait consacrée comme Élue ; peut-être la chevalière du Pouvoir cléophradien instillait-elle ces idées saugrenues dans sa cervelle ?
 Alphonsine l’avait habillée après qu’elle se fut toilettée. Aurore-Marie avait rendez-vous avec la duchesse en son atelier de sculptures. Guidée par un majordome porteur d’un archaïque flambeau surchargé de dorures, elle traversa l’exquise bibliothèque riche d’Elzévirs et d’éditions princeps, avec sa galerie de bois et ses portraits, dont celui de Mademoiselle de Lavallière par Mignard en costume de Marie-Madeleine. Au doigt de la poétesse, la chevalière phosphorait comme un fantasmagore de Robertson, ajoutant au mystère de cette galerie peuplée d’ancêtres en buste ou en toile des Crussol d’Uzès. Marie Clémentine (pour les intimes), avait rappelé à la baronne de Lacroix-Laval l’agencement du château ; l’atelier jouxtait sa chambre à coucher, au premier étage. Dès qu’elle y eut pénétré, Aurore-Marie constata que son amie avait revêtu la défroque de Manuela, son nom d’artiste, une peu seyante blouse  grise en toile.
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« Ah, ma très chère, veuillez s’il vous plaît prendre tout comme moi vos précautions. Il serait messéant que votre toilette matutinale fût souillée par l’argile crue de mes modelages…Permettez à Jérôme (c’était là le nom du majordome), qu'il vous aide à mettre cette autre blouse prévue pour les visiteurs.
- Mais, rougit Aurore-Marie, cela n’est point un vêtement convenable, féminin, que dis-je ?
- Point d’enfantillages. Laissez-vous vêtir.
- C’est inesthétique, laid…infâme en tout point. Cela me messied fort !
- Petite coquette, je vous reconnais bien. Allons, observez bien mon art. Je vais esquisser votre propre buste.  Installez-vous sur ce fauteuil et prenez la pose que je vous indiquerai. »
 C’était bien parce que celle qui donnait les ordres était plus titrée qu’elle qu’Aurore-Marie ne se fit pas prier. Elle se laissa faire lorsque Manuela corrigea sa pose, allant jusqu’à toucher sa frimousse de poupée de porcelaine candide afin qu’elle présentât un profil avantageux, de trois quarts, qui masquait quelque peu la dysharmonie de son nez pointu. La duchesse ébouriffa légèrement la chevelure de la baronne, dérangeant les anglaises.
« Cela vous confère une allure inspirée par les muses, un peu sauvage, mystique même. Prenez votre expression la plus hallucinée, comme si le Saint-Esprit venait de vous habiter. Jouez les poëtesses prophétesses…
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- Cela sera-t-il long ? s’inquiéta Aurore-Marie.
- Dix minutes d’immobilité, le temps que j’esquisse le rendu général de votre ovale pur, que je modèle vos cheveux avec la plus grande exactitude et que je confère à la glaise l’expression vraie de votre personnalité d’exception. »
 En fille narcissique, songeant que peut-être, en un prochain Salon, ce buste deviendrait un emblème adulé, une image officielle de sa petite personne, Madame de Saint-Aubain accepta de garder la pose aussi longtemps que nécessaire. Une fois satisfaite du résultat préliminaire que Manuela lui présenta, tout en suggérant çà et là de menues retouches propres à sublimer davantage sa quintessence de sylphide du Parnasse,  la gracieuse pécore s’affranchit de sa réserve et osa demander d’essayer à son tour …
« Cela est bien salissant, mais puisque vous y tenez. Un lavabo vous permettra de vous remettre au net. »
 N’objectant rien, Aurore-Marie s’énerva sur une boule d’argile qu’elle tenta vainement, durant un bon quart d’heure, de façonner en forme de coupe grecque, confondant sculpture et céramique. Le résultat fut des moins probants, et Aurore-Marie s’essaya à une autre forme, celle d’une gracieuse faunesse toute baudelairienne, qu’elle voulut reproduire à partir d’un modèle achevé. L’original était tout en courbes voluptueuses, mais la baronne s’échinait à vouloir silhouetter la réplique à sa semblance gracile de préadolescente attardée. Elle pensait que la sveltesse insigne de la statue en ferait une incarnation d’elle-même, antiquisante et sensuelle, conforme à ses goûts féminins, antinomiques de ceux de ces messieurs. Elle se troubla ; ses doigts frémirent ; ses lèvres tremblèrent. Elle pleura, renonça, souillée toute de cette glaise, sa blouse maculée, sa douce figure salie ainsi que ses merveilleux cheveux torsadés et blondins, dont les longues mèches toutes en  entortillements s’étaient venues frôler inconsidérément le vil matériau brut de l’artiste.  La duchesse la cajola, la consola.
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« Allons, ma mie. Le talent et l’inspiration ne font pas tout. Il faut aussi du labeur, beaucoup de labeur. Rome ne s’est point bâtie en un jour… Ne soyez point enfant.
- Je…je poserai de nouveau pour vous…en déesse…nue… Non ! En nymphe ou en dryade ! s’exclama la poétesse entre deux sanglots.
- Vous n’y pensez point, ma chère. Je ne puis vous prendre comme modèle en pied…dans une tenue inadéquate, suggestive… indécente ! Le buste à la rigueur. Je vous promets d’achever votre buste. »
« L’immature enfant que voilà ! songea Madame. La voilà bien capricieuse. »
« Vous savez bien que cela nuerait à la bienséance qu’une dame de votre qualité acceptât de poser toute nue… Les modèles sont en général des hem…créatures… reprit la duchesse.
- Tenez votre promesse. J’irai la contempler au prochain Salon ! »
 Aurore-Marie savait le style de Manuela à sa convenance fort conservatrice en ce qui concernait les arts plastiques. Aurore-Marie se complaisait dans l’académisme et la bibeloterie, dans l’emphase et la surcharge, visible dans ses bijoux, ses toilettes. Elle procéda à ses ablutions réparatrices, ordonna à Jérôme de lui ôter l’affreuse blouse et remit ses gants par-dessus la peau abîmée par la glaise de ses mains de précieuse.
« Certes, votre physique est celui d’une nymphe, d’une sylphide. En cela, vous avez bien raison. Mais, à moins de faire accroire que le modèle est une enfant de treize ans…les connaisseurs vous identifieront tous !
- J’accepte le buste à mon effigie, vous dis-je. Si vous refusez, je demanderai au scandaleux monsieur Rodin… »
 La duchesse d’Uzès ne voulut pas contrarier davantage la capricieuse jeune femme pour laquelle nul parent n’était plus là depuis longtemps pour lui mettre la bride.  Elle acheva de lui faire visiter l’atelier en lui montrant ses collections de poteries rustiques ramenées du Gard, du Languedoc et de Provence, non loin de ses terres d’Uzès, des jarres à huile d’olive, des toupins et des gloutes. Elle bavarda, exposant des considérations banales sur la luminosité du ciel provençal, le climat du Midi, les beautés du domaine d’Uzès où les poumons fragiles de son amie (qui ne cessait plus de toussoter sous la contrariété éprouvée par son échec artistique) aimeraient à trouver un havre protecteur. Madame de Saint-Aubain avoua qu’à ces objets déplaisants campagnards et folkloriques, bons pour messieurs Mistral et Daudet qu’elle ne lisait point, elle préférait les bibelots précieux surchargés d’Angleterre ou de Sèvres.
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