samedi 27 mars 2010

Café littéraire : "Bardo or not bardo", d'Antoine Volodine.

Par Christian Jannone.

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Roman ou apparenté publié en 2004 aux éditions du Seuil dans la collection Fiction & Cie, réputée pour son catalogue d'œuvres hors normes.
Antoine Volodine appartient à cette catégorie d'écrivains qui aiment à entretenir une part de mystère autour de leur vie, de leur biographie, à un niveau cependant moins énigmatique que le cas réputé extrême d'un Thomas Pynchon.
Son patronyme sonne russe, langue qu'il parle, enseigne et traduit. Les sources le déclarent né en 1950 (parfois 1949) : disons pour faire simple qu'il est âgé de soixante ans plutôt que de s'égarer dans une exégèse stérile. En fait, il écrit sous divers pseudonymes, noms de plumes qu'il qualifie aussi d'hétéronymes, au même titre que le grand écrivain portugais Fernando Pessoa. On ignore son identité réelle, au contraire d'un Molière ou d'un Voltaire. Nous y reviendrons, sachant que l'hétéronyme peut être un personnage de fiction figurant l'écrivain lui-même acteur de son œuvre.
Il vient de la science-fiction, du moins, ce fut ainsi qu'on catalogua les débuts de son œuvre lorsqu'il publia ses quatre premiers romans chez Denoël, parus entre 1985 et 1988 dans une fameuse collection de poche aujourd'hui défunte, Présence du futur, collection qui compta entre autres de nombreux ouvrages de référence d'Isaac Asimov, Ray Bradbury et Howard Philip Lovecraft, désormais réédités chez Folio SF. Il reçut un prix en 1987, tout en reconnaissant qu'il n'écrivait aucunement de la SF. Il abandonna Denoël après 1988 pour Minuit, Gallimard puis Seuil.
En fait, Antoine Volodine s'est avéré rapidement inclassable, protéiforme. Il a engendré et suscité tout un courant littéraire, quelque peu controversé, courant qu'il a baptisé post-exotisme. Tout en s'éloignant de la science-fiction classique, notre auteur a pris soin d'en conserver des ingrédients, comme situer le cadre de l'action dans une société future, imaginaire, improbable autant que vraisemblable, une société dérivée de l'après communisme soviétique, uchronique, qui pourrait l'apparenter à un autre romancier, qui lui, est bien russe : Vladimir Sorokine. Ce monde est marqué par la faillite de l'idée révolutionnaire, l'univers carcéral, les asiles d'aliénés mais aussi par la fascination pour le bouddhisme tibétain et pour le chamanisme. La phraséologie soviétique, détournée, n'y est plus qu'un songe creux.
Lorsqu'Antoine Volodine conçut l'expression post-exotisme, elle n'était pour lui qu'une idée en l'air, une coquille vide. Or, ce courant a pris de l'ampleur, exploité par les propres pseudonymes et hétéronymes de l'auteur qui dit exprimer en français une littérature étrangère, hors des traditions littéraires supposées de notre pays. Il a suscité traités, colloques et débats multiples. Antoine Volodine rejette de facto une certaine littérature du présent et du réel.
Il utilise le genre du roman : en fait, ce n'est à ses yeux qu'une catégorie, une classification commode et, rien qu'à la forme de ces « romans », on constate qu'ils ne correspondent ni aux présupposés s'attachant au terme, tel qu'on l'a défini à compter du XIXe siècle, ni aux expérimentations effectuées par d'autres écrivains français contemporains pour en renouveler la forme.
Bibliographie sous le pseudonyme Antoine Volodine :
- Biographie comparée de Jorian Murgrave (Denoël, Présence du Futur 1985)
- Un navire de nulle part (Denoël, Présence du Futur 1986)
- Rituel du mépris (Denoël, Présence du Futur 1986 : Grand Prix de la Science-Fiction française 1987)
- Des enfers fabuleux (Denoël, Présence du Futur 1988)
- Lisbonne, dernière marge (Minuit, 1990)
- Alto Solo (Minuit, 1991)
- Le nom des singes (Minuit, 1994)
- Le Port intérieur (Minuit, 1996)
- Nuit blanche en Balkhyrie (Gallimard, 1997)
- Vue sur l’ossuaire (Gallimard, 1998)
- Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998)
- Des anges mineurs (Seuil, Fiction & Cie 1999 : Prix du livre Inter 2000)
- Dondog (Seuil, Fiction & Cie 2002)
- Vociférations, 2003 (pas d’éditeur indiqué)
- Bardo or not bardo (Seuil, Fiction & Cie 2004)
- Nos animaux préférés : Entrevoûtes (Seuil, Fiction & Cie 2006)
- Songes de Mevlido (Seuil, Fiction et Cie 2007)
- Macau, avec les photographies d’Olivier Aubert (Seuil, Fiction & Cie 2009).
Je ne m’étendrai pas sur les œuvres signées des autres hétéronymes : Elli Kronauer, Manuela Draeger et Lutz Bassman.
« Des Anges mineurs » et « Vociférations » ont été adaptés au théâtre respectivement par
Joris Mathieu entre 2007 et 2009 et Charles Tordjman en 2008.
Avant de poursuivre plus avant, quelques définitions s’imposent :
Hétéronyme :
En linguistique, il s’agit d’un mot ayant une orthographe unique mais possédant plusieurs prononciations et des sens différents. En littérature, un hétéronyme est un pseudonyme utilisé par un écrivain pour incarner un auteur fictif possédant une vie propre imaginaire et un style littéraire particulier.
Bardo Thödol :
On l'appelle également Livre tibétain des morts. Le titre signifie état intermédiaire (bardo), entendre (thö) et libérer (dol) soit libération par l'audition pendant les stades intermédiaires.
En fait, il s'agit de la période s'étalant entre la mort et la réincarnation. Le Bardo Thödol se rattache au bouddhisme tibétain, plus exactement à l'école Nyingmapa. La composition de l'ouvrage est attribuée au fondateur de cette école, Padmasambhava et sa rédaction à son épouse Yeshe Tsogyal aux VIIIe - IX siècles de notre ère.
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« Bardo or not bardo » pourrait se lire comme un recueil de nouvelles portant sur le même thème : la confrontation avant le décès puis dans l'au-delà de divers personnages avec le livre tibétain des morts et le rituel funéraire bouddhiste lamaïste. L'ouvrage est marqué à la fois par le respect du processus et par la dérision, du fait des réticences affichées par les mourants ou déjà errants dans l'au-delà voire de leur incompréhension vis à vis de ce qui leur arrive entre l'être, le non-être, et la renaissance.
Respect du rituel :
- récitation du principal texte par un lama durant l'agonie,
- durée de l'errance dans l'au-delà intermédiaire : variable, 49 jours dans le roman.
Respect des étapes :
- le trépas (chikhaï bardo) : soit le mort reçoit la révélation de la vraie nature de l'esprit et échappe ainsi au cycle des réincarnations, soit la conscience du trépassé s'estompe sept jours durant (les protagonistes des différents chapitres appartiennent à une aire culturelle post-communiste, hantée par le matérialisme, l'athéisme, l'oppression et la folie : ils ne peuvent donc échapper à la réincarnation) ;
- l'expérience de la réalité (chonyid bardo) : réveil de la conscience et rencontre avec les 42 déités paisibles puis, après sept autres jours, confrontation avec les 58 déités courroucées ;
- la renaissance (sidpa bardo) : le défunt a acquis un corps mental doté des 5 sens. La survenue de cette dernière étape varie temporellement. A noter la perte de notion de temps, et l'impression d'une accélération, d'un écoulement extrêmement rapide, avec affolement des personnages. Le défunt est censé être dévoré par l'entité bouddhique Yama. Sa dernière chance d'échapper à la réincarnation devient la technique de l'obturation de la matrice. Antoine Volodine a respecté le fait que la conscience soit attirée par la vision du couple parental engagé dans l'acte sexuel, mais au lieu d'un couple humain, il s'amuse à nous monter une renaissance à un stade inférieur par le biais des macaques (chapitre Glouchenko). Suivra même la vision de l'araignée (chapitre Dadokian)!
Je n'entrerai pas dans le débat théologique autour de la détermination du moment où l'âme intègre le nouveau corps dans lequel le mort doit se réincarner : dans « Bardo or not bardo », cette migration s'effectue clairement lors de la fécondation.
Chacun des sept chapitres est à la fois indépendant et lié par le thème-titre, avec ses récurrences et ses différences où l'hétéronyme de l'auteur se manifeste notamment par le biais de l'écrivain Bogdan Schlumm dont il nous fournit les synopsis de pièces de théâtre autour de l'idée centrale. Il y a comme un effet de mise en abyme, d'histoires dans l'histoire, propre à désorienter les tenants de la narration classique et linéaire.
Chapitre 1 : Baroud d'honneur avant le Bardo :
Kominform, surnom révélateur, qui cache l'hétéronyme Abram ou Tarchal Schlumm, premier avatar d'une série de Schlumm, ancien agent au service du système communiste et de la révolution désormais déchue, est abattu par ses anciens collègues reconvertis aux nouvelles règles des oligarques et de la mafia russe. Dans ce portrait à la fois désillusionné et fantaisiste, où le voyeurisme journalistique tient un rôle envahissant (l'agonie de Kominform couverte par Maria Henkel), où sont rois l'argent, le crime et le sensationnel, le Bardo Thödol joue les viatiques dérisoires par le biais de Drumbog. Faute d'un authentique Livre des morts, Strohbusch, l'assassin, est tenu de respecter le rite bouddhique dans l'improvisation de la lecture d'un livre de recettes ou l'incantation de formules sibyllines cryptées héritées des usages des anciens services secrets.
Chapitre 2 : Glouchenko :
Nous sommes à présent de l'autre côté. Le lama s'appelle Mario ou Baabar Schmunck et le mort Glouchenko. Ce dernier se croit dans un dortoir d'hôpital, référence à l'univers bien particulier des fameux hôpitaux psychiatriques où l'on enfermait les dissidents du système soviétique. Après la dérision, l'incrédulité et l'impuissance. Glouchenko a été déchiqueté par une explosion. L'incongruité de la présence d'un téléphone rajoute un élément troublant à l'absurdité, d'autant plus que le protagoniste parvient à entrer en contact avec un certain Babloïev, lui aussi décédé dans l'explosion, qui accepte la réalité de sa mort, alors que le déni l'emporte chez son camarade jusqu'à ce que ce qu'il prend pour du bluff devienne une impérieuse nécessité de renaissance. Chute finale : la réincarnation se fera irésistiblement en macaque! Glouchenko est une victime de l'athéisme et du matérialisme!
Chapitre 3 : Schlumm :
Nous touchons ici au cœur du problème de l'hétéronymie. Deux Schlumm sont face à face dans le huis-clos du compartiment d'un wagon. Deux sosies aux oripeaux semblables. La ligne de chemin de fer, partie d'une ville supposée chinoise, relie Mongkok à la mer. En fait, lieux, toponymes, sont imaginaires et l'allusion à Hong Kong n'est que pure commodité obéissant à une convention de vraisemblance vite rejetée. Cette géographie fictive mélange les noms de lieux à consonnance chinoise, thaïlandaise et mongole.Le paysage par la fenêtre est rempli d'évocations de la ville et du marché chinois. Le récit est à la première personne : on entend au départ un narrateur moine et anonyme, aux rebutants habits faisant fuir une passagère chinoise puis un nouveau voyageur, un autre bonze à la robe elle aussi très sale fait son entrée et il s'appelle Schlumm. On constate, par l'habit, le physique et le nom, la geméllité troublante entre les deux personnages, ce qui instille le doute et égare le lecteur qui perd le fil de la narration et du je qui s'exprime. C'est le Schlumm au prénom de Djonny qui paraît narrer ce qui se passe dans ce huis-clos ; il est pris par son homologue moine Ingo pour Puffky, mort, assassiné, qui a écrit que Schlumm (lequel? Il y en a tellement!) l'avait tué (clin d'œil à une affaire criminelle française célèbre). Ingo Schlumm est d'une ambiguïté extrême pour un bonze : perte de la forme humaine, vêtement-peau sensible à la douleur, masque de boxeur famélique tel que le perçoit son voisin homonyme, allusion à une possible folie (je dirais schizophrénie et paranoïa de l'ensemble des Schlumm, comme autant de dédoublements de la personnalité en autres soi obsédés par leurs alter ego qu'ils croient rencontrer et affronter), omniprésence de ces mystérieuses Organisation, Branche Action, recherche théorique, espionne tibétaine ou chinoise supposée en quête de Puffky, comme autant de revenez-y à un passé de guerre froide avec ses polices et services secrets... qui enrôlent des moines à leur service alors que le bonze est le symbole de la non-violence!
Le récit s'enfonce dans l'absurdité et l'hermétisme. Antoine Volodine cherche à régler ses comptes avec une non-littérature se prétendant littéraire, qui à partir du Nouveau Roman, renia les concepts de point de vue narratif, d'action, de linéarité, de personnage etc. La confusion volontaire devient telle – au-delà d'une reprise du procédé d'indétermination des narrateurs propre par exemple à Alain Robbe-Grillet – qu'on finit par lire l'échange d'un Schlumm avec l'autre par le biais de la décorporation, de l'interversion, du va-et-vient. Idée de duplication puis de fusion au-delà de la simple gemellité, simple parturition de soi en deux entités aussi semblables que des clones? Le dédoublement peut être aussi spatio-temporel (deux soi venus d'espaces-temps parallèles néanmoins divergents, incertitude quantique de la matière). A la fin, l'échange est complet : Schlumm m'a zigouiller est devenu Puffky m'a zigouiller mais c'est Puffky le « cadavre »! A noter l'absence du BardoThödol et des rites afférents dans ce chapitre.
C'est le chapitre 5 : Puffky, qui est la vraie « suite » du troisième! Le Bardo redevient lieu de l'action. Schlumm (lequel?), mort, ayant déboulé dans la cave de l'au-delà comme s'il naissait, et Puffky, poursuivent leurs pérégrinations dans un univers obscur d'enfermement glauque. La scission du Schlumm indéterminé en plusieurs alter ego confirme l'idée de schizophrénie tout en rappelant les phénomènes spatio-temporels et quantiques. L'épisode marquant est celui du dodécaphone (néologisme : dodéca veut dire douze en grec et phone ramène à tous les appareils reproducteurs de la voix), juke-box d'un nouveau type qui égrène les leçons et formules abstruses habituelles, langage crypte, machine à apophtegmes récitant une phraséologie creuse de la cryptographie sans sens, avec un évocation de Johannes puis de Bogdan Schlumm.
Chapitre 4 : le Bardo de la méduse.
A travers un titre humoristique, calembour autour de la toile maîtresse de Géricault, Antoine Volodine, en cette partie médiane pour ne pas dire centrale de son roman, jette sous les feux de la rampe l'hétéronyme principal, son autre lui-même le plus proche, du fait de sa profession : Bogdan Schlumm, l'écrivain acteur dramaturge. C’est un auteur interprète en mal de succès, réduit à jouer lui-même l’ensemble des rôles de ses piécettes ou Sept piécettes bardiques alias Le Bardo de la méduse. Antoine Volodine, dans cette uchronie située à « l’été 1342 avant la révolution mondiale » tourne en dérision un certain théâtre expérimental contemporain dit élitiste où les caprices personnels de l'auteur et du metteur en scène, l'ego, la provocation, l'emportent sur la compréhension et la réceptivité du public. Autrement dit, il y a en quelque sorte un rappel du conflit entre l'avant-garde individualiste et l'art du peuple forcément collectiviste, qui marqua l'histoire de l'ex-URSS avec l'imposition du réalisme socialiste et la doctrine Jdanov. Réduit à jouer un one man show de trois de ses piécettes bardiques, Bogdan Schlumm n’a pour tous spectateurs que les oiseaux. Les pages dans lesquelles ces œuvres inspirées par le Bardo Thödol sont résumées paraissent si peu indispensables que le je narrateur encourage le lecteur à sauter ce qu’il ne met qu’en annexe, puisque de toute façon, aucun humain n’a entendu Objectif nul (parodie de titre hergéen?), La compagnie du charbon (allusion à un film ou un roman soviétique ou chinois de propagande?) et Mic mac à la morgue (référence aux polars de la Série Noire, à Léo Malet avec son Mic mac moche au boul' Mich'?). Qui dit bardo de la méduse dit naufrage prévisible des piécettes où se mêlent le grotesque, le macabre, les références communistes (le culte voué aux mineurs de fond dans l'ancienne URSS depuis Stakhanov), le bouddhisme et la trivialité. Un autre avatar de Schlumm se cache dans Objectif nul : Borschem alias Borschembschôôschlumm, qualifié de moine émérite (comme si un moine pouvait prendre sa retraite!). J'ai particulièrement été frappé par l'aventure des deux mineurs survivants, Moreno et Lougovoï (un Italien, un Russe) mais condamnés par le fait que les secours n'ont aucune chance de parvenir jusqu'à eux, qui attendent à proximité du cadavre de leur ennemi Yano Waldenberg.
Chapitre 6 : Dadokian.
Schlumm est devenu le lama de l’Association des Bonnets Rouges Anonymes Jeremiah de son prénom. Le chapitre se joue à trois protagonistes : Schlumm et les deux morts, Schmollowski, ancien tueur professionnel et Dadokian, qui n’entre en scène qu’à la quinzième page du chapitre, son nom n’étant cité, à la troisième personne que p. 180. Ce chapitre est l’un des plus cauchemardesques, le plus évocateur de l’univers des hôpitaux psychiatriques des régimes totalitaires, avec la montée de la tension et de l’angoisse, qui s’achève en terreur avec la menace sourde d’une réincarnation non désirée, vile, en araignée, et la tentative désespérée de fuir, de se terrer, de s’ensevelir. Ressemblance avec les enfers antiques, grec, romain mais aussi mésopotamien (l'irkalla de Gilgamesh), hébraïque (le sheol) et égyptien (l'amenti avec son entité monstrueuse dévorant le pécheur -ici remplacée par les divinités irritées du chapitre 2 et par Yama - qui s'oppose au Paradis ou champs d'Ialou), rappel de l'errance d'un Orphée, d'un Ulysse, des lémures ou âmes des morts, mais aussi référence au purgatoire médiéval (voir pour cela les travaux de Jacques Le Goff) et avec l'idée de renaissance, aux limbes où sont accueillies les âmes des enfants morts sans baptême (je rappelle la règle des trois jours due à la forte mortalité infantile de la France d'Ancien Régime).
Chapitre 7 : Le bar du Bardo.
Dans le décor paradoxal et prosaïque d'un bar à proximité d'un zoopark, sur fond d'agonie d'un vieux yack, animal emblématique de l'Himalaya dont c'est la dernière nuit, c'est le récit de la confrontation avec le Bardo du clown suicidé Grümscher qui nous est offert, clown qui formait un duo comique au cirque Schmühl avec Blumschi, tandem contrasté à la Laurel et Hardy, classique chez les clowns depuis au moins Footit et Chocolat. Le rite funéraire lamaïque est entendu, perçu indirectement par les deux dialogueurs, Freek le client habitué venu du zoopark et Yasar le barman. Un troisième personnage apparaît p. 214, un client inaccoutumé : Blumschi en personne, qui noie son chagrin dans le whisky.
Trois éléments troublent ce chapitre :
- le terme nazi de sous-homme ou Untermensch, catégorie classificatoire raciale dans laquelle est enfermé Freek ;
- la confusion entre l'homme et la bête, découlant du premier élément. Freek égale freak, monstre. Lui-même en tant qu'Autre, qu'homme-bête, est exhibé dans une cage, sur la paille. On ignore d'ailleur en quoi consiste effectivement sa monstruosité. On sait simplement qu'il lui manque quelque chose pour être totalement humain et que cette particularité, visible quoique subtile, qualifiée par notre écrivain d'indéfinissable, suffit à l'éloigner de l'idée générique, intrinsèque et transcendante que l'on se fait de l'homme normal (p.205) La cage et le chapiteau du spectacle sous-entendent exhibition, voyeurisme. Je pense, outre le film de Tod Browning, à L'Homme qui Rit et aux zoos humains coloniaux. Le monstre ne suscite-t-il pas d'abord la moquerie plutôt que la peur? Le clown est lui-même concerné par la cage, ce qui entraîne l'incompréhension de Yasar : est-il un être humain ou son altérité d'homme destiné à faire rire n'ayant pas droit à la tristesse et au chagrin le place-t-elle au niveau des hôtes de la ménagerie du cirque – le yack mourant et Freek? Les lamas et le Bardo sont là pour guider Grümscher, pour l'empêcher de se réincarner en animal (voir chapitres 2 et 6). La cage n'apparaît pour Grümscher que dans le respect symbolique des rites tibétains : c'est la volière aux vautours, où des morceaux de chair du défunt sont découpés et offerts aux charognards. Théoriquement, tout le corps devrait être démembré ;
- la présence d'une sono, d'une présentatrice coréenne : les funérailles sont un spectacle médiatisé, radiophonique, en direct (live pour abuser de l'anglais) échappé de l'espace privé, intime, au profit du voyeurisme (ici plutôt auditif!) ce qui rapproche Antoine Volodine des travaux de Guy Debord .
Max Ferri m'a judicieusement suggéré de rapprocher Bardo or not Bardo de L'Île du docteur Moreau d'H.G. Wells avec l'idée (ici inversée) de transmutation de la bête en homme. Tel le phénomène de rejet de la greffe, cette transmutation ne prend pas et les mutants ne tardent pas à retourner à l'animalité : perte de la bipédie et du langage articulé. Freek pourrait en ce cas incarner malgré lui une réincarnation hybride issue du Bardo...
Contrairement au christianisme où le suicidé n'avait pas droit aux obsèques en terre consacrée, puisque dépourvu du viatique, du sacrement d'extrême onction, l'accès au Paradis lui ayant été fermé du fait qu'il avait contrevenu à la volonté de Dieu qui seul fixe le moment de la naissance et de la mort (Dieu dispose, dit-on), le lamaïsme accepte que Grümscher bénéficie du rituel funéraire tibétain complet avant la crémation, dont fait partie l'offrande des restes aux vautours. (voir aussi les paroles de Blumschi p.230). Le chapitre s'achève, après le désespoir du clown alcoolique qui pleure, par le retour à la banalité quotidienne et par la radio : la musique traditionnelle coréenne y joue un rôle maître, avec ses instruments proches de ceux du Tibet, comme les tambours funéraires du Bardo. Je rappelle que le tambour est aussi un instrument fondamental du chamanisme sibérien.
Ce que j'ai bien aimé dans ce chapitre, c'est l'évocation p. 211 de la faillite du cirque à l'ancienne, avec ses numéros classiques, ses monstres issus de pratiques d'exhibition théoriquement inusitées de nos jours où le public avide de sensations forte ne vient plus qu'en quête de l'accident tragique. La satire de notre monde moderne où priment le sensationnel, l'image, l'étalage de soi devant les autres, se fait ici acerbe : la vie n'est plus qu'un cirque minable et les pauvres s'y complaisent (un cirque pauvre avec un public pauvre déclare Freek) ; ils ont le spectacle qu'ils méritent. Nous sommes retournés à la Rome antique (où le genre littéraire satirique s'est développé) avec la distraction pascalienne de la plèbe chère à Juvénal : du pain et des jeux.
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J'ai relevé pas moins de huit Schlumm différents, sans compter les allusifs. Schlumm, tour à tour moine (Ingo, Djonny et Jeremiah Schlumm sans oublier Borschem) et en même temps passager du même compartiment de train (Djonny et Ingo Schlumm) puis écrivain-acteur-dramaturge (Bogdan Schlumm) ou musicien (Johannes, auteur d'une messe), après avoir été l'ex-révolutionnaire Abram-Tarchal Schlumm dit Kominform, sans omettre une foultitude d'autres homonymes, tels nos Martin, Petit et Dupont, être pluriel, multiforme, incarnation, duplication bactérienne ou réincarnations successives des différentes identités de notre auteur, est (sont?) autant attachant(s) que singulier(s). Plus qu'au bouddhisme, il nous faut ici nous référer à l'hindouisme, avec aussi sa métempsycose propre (les réincarnations en créatures inférieures communes aussi au bouddhisme tibétain), à Vichnou et à ses avatars : les hétéronymes s'y apparentent. L'un est multiple. Il y a comme un effet gigogne (Borschem contenu dans Objectif nul que contient Le Bardo de la méduse que renferme « Bardo or not bardo »). Je pense aussi au christianisme avec les hypostases, la Trinité, en plus de ce qui a été dit sur la schizophrénie et les phénomènes spatio-temporels. Y dominent les espaces d'enfermement : compartiment de chemin de fer, cave, caverne, galerie obstruée de mine, asile, prison, cage...même le bar (d'où l'on peut cependant sortir).
Antoine Volodine use constamment dans son onomastique de noms commençant par S, Sch : Strohbusch, Schmunck, Schmollowski...qui accentuent la confusion et le trouble, tous ces noms sonnant davantage ex bloc de l'Est (RDA en particulier) ou israélite que tibétain! Schmühl constitue un semi anagramme de Schlumm et tout ce roman n'est au fond qu'un grand cirque!
A la non-violence inhérente au bouddhisme, il oppose l'agressivité moderne (assassinat de Kominform, rixe dans le train entre les deux Schlumm où la science obligée des arts martiaux d'Ingo Schlumm l'emporte sur la force de son homonyme Djonny, décès dans l'explosion de Glouchenko et Babloïev...).
Il faudrait s'interroger sur la structure même du récit peut-être semblable aux conceptions non-occidentales de l'espace-temps, cyclique et non fléché (puisqu'il y est question du cycle des réincarnations et d'un temps dont la vitesse d'écoulement durant 49 jours d'errance dans le Bardo défie les perceptions cartésiennes). Le roman serait conçu comme un mandala bouddhique à partir d'un centre constitué par le chapitre 4 avec la figure de l'écrivain avatar Bogdan Schlumm et les autres Schlumm graviteraient en quelque sorte dans les dessins latéraux autour de Bogdan-Bo(ud)d(h)a. Mais ce n'est là qu'une hypothèse gratuite de ma part.
Défiant l'ensemble des lois de l'analyse et de l'exégèse, Antoine Volodine, se défiant de tout texte à thèse ou à clef, préfère qu'on le lise plutôt qu'on ne le décortique. C'est en cela qu'on ne peut rattacher l'opus volodinien à aucune chapelle. Chaque auteur contemporain crée ce qu'il veut avec les matériaux littéraires qu'il veut : chacun pour soi et le Bardo Thödol pour tous.

samedi 20 mars 2010

G.O.L. chapitre 2 : Oupravlenié 1ere partie.

Chapitre deux : Oupravlenié.



Oupravlenié résonne en mon cœur comme le chant de la grive dans le bleuissement d'un beau matin de printemps en mon Turkménistan natal.
Ces grands espaces immémoriaux qu'un œil de non-mutant ne peut totalement embrasser, sont par essence floutés, comme une épreuve au collodion humide de la grande photographe victorienne Julia Margaret Cameron qui se complaisait dans le culte iconographique préraphaélite des nymphettes alanguies aux cheveux de Mélisande.
http://farm3.static.flickr.com/2085/2364635537_d1e0d88d89.jpg
En ces monts, ces surfaces sauvages, vallonnées, tourmentées, s'étendant à perte de vue, où, ça et là, émergent des restes momifiés des antiques nomades, des hommes des kourganes sino-celtiques du Taklamakan 
 http://sd-40228.dedibox.fr/mediaserver/images/MOMIES_TAKLAMAKAN.jpg
 s'extirpant de leurs tumuli ruinés plurimillénaires, où souffle sans cesse un vent glacial et desséchant, où mille et un flocons de neige transforment la moindre parcelle de sol en autant de pièces d'un puzzle méta dimensionnel constituant un désert de glace immaculé, à la vastitude non évaluable par les étalons traditionnels des mesures humaines terrestres, moi, Timour Singh, le Très Précieux, j'ai fondé la Cité Eugénique, le Royaume Souterrain du Roi du Monde, le Nouvel Agartha, à partir des laboratoires secrets que la Chine communiste creusa dans les profondeurs du Xinjiang! Qu'importe à l'Occidental décadent et corrompu par le matérialisme le style fleuri de ma prose! Qu'il sache que Je vaincrai! Oupravlenié est mon camp, ma yourte mongole, ma hutte de bouse de yack séchée à l'inoubliable et sublime puanteur revivifiante où à présent je me réchauffe, où je galvanise mes soldats, ma multitude de moi-même! Les lamas refusent ma violence innée, moi qui fus conçu dans les utérus artificiels de Sun Wu! Je suis, et parce que Je suis, Je sais que Je suis...et mes séides, mes créatures à ma semblance, s'épandront sur toute la surface de la Terre!

Extrait des mémoires de Timour Singh, AN I des guerres eugéniques. Fichier informatique retrouvé par Sarton d'Hellas daté de la fin du XXe siècle occidental piste temporelle 1721 bis.


Je n'avais répondu ni oui ni non à la proposition du maître du ministère des Affaires sérieuses mais aux yeux de celui-ci, mon mutisme valait acceptation. Je tripotais discrètement le fond de ma poche droite comme si j'eusse craint qu'un pickpocket eût subtilisé le compromettant objet Haän. Mon expression de soulagement -que Philibert-Zoltan, si toutefois il l'avait remarquée, prit pour la manifestation de mon acquiescement- lorsque mes doigts palpèrent la monnaie de laque fut suivie par une grimace d'anxiété.
Le maréchal rappela son ordonnance puis déclara :
«Le rittmeister Von Schintzaü va vous conduire jusqu'au lieu de détention de Tibor Nagy. Nous vous fournirons le modèle de l'anneau sigillaire. »
Cela signifiait que je devenais l'hôte forcé du palais Pelche pour une durée indéterminée!
Von Schintzaü reparut, raide dans son uniforme, mais accompagné d'un nouvel androïde, sorte de compromis entre un fusilier d'il y avait un siècle, à cause de son lourd shako de cuir bouilli au plumet noir vertigineux érigé telle une cheminée d'usine et un Gilles de Binche ou un Pierrot ou Deburau de vieux cliché de la préhistoire de la photographie. La plaque du shako de l'être mécanique était dorée, en forme d'aigle bicéphale à l'image de la double monarchie austro-hongroise. C'était son masque blanc aux joues fardées, agrémenté de ridicules petites lunettes cerclées vertes qui évoquait en lui le personnage carnavalesque belge. Avec une pareille escorte, je ne pouvais me dérober d'autant plus que je ne possédais aucun plan de l'inexpugnable forteresse.
Nous sortîmes du bureau par une seconde porte et arpentâmes un corridor surchargé de dorures, de consoles et de pendules du XVIIIe siècle, d'un style un peu Sans-Souci, où des portraits d'illustres souverains d'Europe du temps du despotisme éclairé (Frédéric II de Prusse,
http://www.swisscastles.ch/vaud/Oron/potocki/fredericIIdeprusse.jpg
Catherine La Grande, Gustave III de Suède,
http://de.academic.ru/pictures/dewiki/71/Gustav_III_Sweden.jpg
Louis XV – un Carle Van Loo authentique, ou une copie?
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- Marie-Thérèse d'Autriche
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et Charles III d'Espagne
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) alternaient avec de douteuses dépouilles encadrées et étiquetées avec soin : d'affreuses mains coupées momifiées, simiennes ou humaines, desséchées, parfois moisies, du gibbon au chimpanzé, du Papou au Jivaro, sorte de collection zoologique et ethnographique où le mauvais goût le disputait à la prétention scientifique...et raciste! C'étaient comme autant de témoignages d'un moderne droit de mainmorte, les spécimens les plus intéressants s'avérant être d'une part l'extrémité gauche amputée d'un villageois du Congo léopoldien, ayant vécu quelque part dans le Katanga, le Kasaï ou le Kivu, victime des exactions des compagnies concessionnaires du célèbre scandale du caoutchouc sanglant et, d'autre part, la main droite embaumée d'une princesse égyptienne de la Basse Epoque émule de Rodopis, étonnante par sa finesse et sa beauté préservées au-delà des siècles.
Au bout du couloir, Rupert donna un ordre à la créature artificielle. Elle ouvrit un panneau qui déboucha sur une étrange cage d'ascenseur capitonnée de velours rouge, d'un style Second Empire français, aussi spacieuse que l'intérieur de l'obus spatial conçu par les savants du Gun Club - Nichol, Barbicane et consort - dans les célèbres romans de Jules Verne De la Terre à la Lune et Autour de la Lune.
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Nous nous apprêtions à descendre jusqu'à un niveau inconnu! Les commandes en cuivre doré rutilant de ce lift avaient été astiquées avec un soin helvétique. Un badigeon, non pas d'huile de graissage, mais d'essence de violette, avait été étalé avec l'aide de quelque fin pinceau digne d'un Fabius Pictor sur le levier étincelant de cette cabine au capiton cramoisi et garance dans le style d'un hôtel Astoria dernier cri, ce qui expliquait la douce odeur du lieu que le confinement et l'étroitesse eussent dû vouer à la malodorance ordinaire des soldats mal lavés.
L'ascenseur s'ébranla. Tout au long de la descente, une sourde angoisse s'insinua en tout mon être. Mes mains devenaient d'une incontrôlable moiteur. Une abondante sueur glacée coula sur mon échine. J'avais l'impression d'être piégé. Je me sentais dans la peau d'un lutteur japonais aussi volumineux et répugnant de graisse qu'un poussah eunuque de harem ayant abusé de plaisirs sybaritiques qui aurait eu la fantaisie de disputer le derby d'Epsom par quarante degrés à l'ombre monté sur un vulgaire bidet aussi jaune et contrefait que la haridelle de D'Artagnan. Ma transpiration devenait semblable à celle d'un sprinter émule de Jean Bouin
ayant subi une splénectomie ou ablation de la rate – comme certains athlètes de l'Antiquité qu'on qualifiait de dératés – qui aurait dérobé un précieux évangéliaire celtique au Trinity Collège et aurait été engagé dans une fuite endiablée avec des flics aux trousses, un peu comme dans ces films de poursuite américains de Mack Sennett avec les fameux Keystone cops.
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Parvenus à un niveau intermédiaire – une galerie désaffectée servant de dépotoir pour les trophées de chasse de cet impénitent Philibert-Zoltan – nous sortîmes de la cabine et nous nous engageâmes dans la direction d'un escalier dérobé. Je jetai un coup d'œil aux dépouilles empaillées qui parsemaient ce corridor enténébré. Une fragrance désagréable emplissait ce « muséum » cynégétique : renfermé, moisi et paille constituant le bourrage de ces répugnantes bêtes. Je pus constater que les instincts prédateurs du maréchal s'exerçaient exclusivement à l'encontre des chasseurs inférieurs – les félins en particuliers. C'était pourquoi les spécimens de caracals,
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de lynx, de tigres du Bengale ou de Sibérie, de couguars, d'ocelots, de servals, de jaguars, de lions, de guépards, de panthères, léopards des neiges et autres pumas s'entassaient en un réjouissant capharnaüm qui eût ravi un zoolâtre infantile. L'artisan empailleur – un Anglais, à ce que je savais – avait eu la propension et la prétention de préserver ces fauves dans une attitude réaliste c'est-à-dire menaçante, crocs dehors, rugissant et feulant. Leurs yeux de verre revêtaient une brillance inquiétante dans ce clair-obscur caravagesque.
Cette galerie abandonnée, plus longue que ce que je croyais, avait conservé en chacun de ses murs des fresques à la tempera dont on eût pu attribuer l'exécution à un disciple de Lorenzetti, le célèbre artiste siennois du XIVe siècle auquel on devait la fameuse représentation allégorique du Bon et du Mauvais Gouvernement.
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Il s'agissait en fait d'un préraphaélite attardé émule de Burne-Jones.
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Le sujet en était tout aussi médiéval et sinistre : une danse macabre où la Mort, affreux squelette conforme à l'imagerie du Bas Moyen-Âge en cela qu'elle arborait un abdomen crevé grouillant de vers, s'introduisant dans un enchanteur verger aux cerisiers en fleurs, s'acharnait à faucher donzelles, jouvencelles et damoiseaux éthérés à la nonpareille chevelure rousse coiffés de couronnes de giroflées champêtres, tout occupés – les inconscients! - à danser une ronde célébrant le printemps. Il ne manquait à cette œuvre surannée que le fond musical : la chanson Greensleeves, que certains musicologues attribuaient à Henry VIII en personne, hymne à l'amour adressé à Ann Boleyn.
L'une de ces jeunes filles, sylphide rousse à la longue robe de velours et de brocatelle émeraude, ressemblait étrangement à la jeune compagne de Michka. Cela eût pu être elle-même, sa mère comme son improbable sosie. Sa vêture était d'une seule pièce, tel un fourreau, et la taille de la jeune damoiselle se paraît d'une ceinture damassée et incrustée de cabochons dans le style du XIIe siècle, quoiqu'une châtelaine et divers objets (ciseaux d'or, clef, briquet etc.) y pendissent. La fresque m'apparut passée, dégradée, brunie, ternie, craquelée deçà-delà : elle s'étiolait tout comme la fameuse Cène du grand Leonardo alors que le travail de l'artiste ne devait pas remonter à plus de quinze années.
Après les fresques venait une théorie de ritratti ou portraits féministes : Philibert-Zoltan ou son frère avaient collectionné les représentations de grandes dames s'étant illustrées en divers domaines : Christine de Pisan,
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Théroigne de Méricourt,
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Olympe de Gouges,
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Flora Tristan,
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George Eliot,
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George Sand,
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Emilie du Châtelet,
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Mary Shelley, Elisabeth Vigée-Lebrun,
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Mary Cassatt,
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Elizabeth Browning,
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Psappha,
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Elephantis, Bilitis, Hypatie, Marie de France,
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Herrade de Landsberg, Hildegarde de Bingen,
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Aurore-Marie de Saint-Aubain,
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Renée Vivien,
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Rosalba Carriera,
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Adrienne Lecouvreur, Maria Szymanowska,
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Elisabeth Jacquet de la Guerre,
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Artemisia Gentileschi...
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toutes ces huiles sur toile étant signées d'artistes de renom versés dans l'art mondain : Louise Abbéma,
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Boldini, Serov, Stevens, Sargent, McGregor Paxton, Laszlo de Lombos ou encore Jacques-Emile Blanche. Nous poursuivîmes notre marche dans cette galerie qui paraissait s'allonger indéfiniment, comme si les dimensions en eussent été truquées par quelque savante illusion d'optique. Nos pas résonnaient curieusement sur un parquet de bois qui craquait quelquefois, comme si nous eussions arpenté un sol dallé.
Au fil de notre cheminement, l'impression d'abandon l'emporta davantage en ce lieu autrefois rutilant, non seulement à cause de l'état de dégradation manifeste de la fresque post-médiévale, mais aussi du fait que des rats couinaient et trottaient librement entre nos jambes. Sur des commodes Boulle authentiques recouvertes d'une couche conséquente de poussière reposaient chandeliers et candélabres littéralement gainés de toiles d'épeires dont on apercevait encore les restes de coulée de cire blanche des chandelles fondues, égouttées jusqu'à leur ultime lueur, lumière qui s'était éteinte comme dans ce superbe roman de Kipling contant la tragique destinée d'un peintre britannique devenu aveugle. La rumeur d'une prochaine adaptation cinématographique de cet ouvrage courait : on pressentait pour le rôle de la fiancée du héros une grande chanteuse de music-hall ou une actrice chevronnée de Broadway mais je ne pouvais jurer de rien concernant les arcanes secrets de ce que l'on nommait de plus en plus l'industrie du spectacle. Toujours était-il que le choix d'une chanteuse ne me paraissait ni pertinent, ni judicieux, qu'elle fût une Mary Garden ou une Germaine Lubin : le cinéma demeure muet!
Jean-Casimir, je le pensais, avait sciemment voué cette galerie au pourrissement graduel. C'était comme s'il avait voulu la métamorphoser en antichambre d'un onirisme cauchemardesque, incubo italien ou nightmare anglais, antichambre désormais consacrée à la Vanité dans le sens des tableaux du XVIIe siècle. Tout cela n'était qu'un prélude, une mise en scène ou en bouche de l'altération, de la putréfaction qui attendait les victimes du régime. Notre prince et ses séides y avaient multiplié les incongruités afin d'impressionner ceux qu'ils désiraient châtier pour des crimes d'État imaginaires. Ainsi, aux commodes succédèrent des consoles où reposaient de conserve pendules en état d'oxydation extrême, vert-de-grisées, comme crevées, d'où s'échappaient des rouages brisés, des ressorts et des mécanismes d'échappement, vieux rince-bouche de faïence de Moustiers craquelés et fendus dont la glaçure blanc-bleu imitait vainement les chefs-d'œuvres de Delft et coupes de fruits dont ne subsistaient, abandonnés depuis plusieurs lustres, que de non identifiables tas noirâtres eux-mêmes gangrenés par un mycélium proliférant d'un gris abject évocateur de la cendre. On eût pu penser que le prince s'était directement inspiré des descriptions du musée industriel ruiné de La machine à explorer le temps d'Herbert George Wells. Des plantes vertes ornementales, laissées en leur pot, avaient poursuivi une pousse anarchique, colonisant les murs, s'insinuant dans les stucs, déracinant dorures, plinthes et lambris, crevant les boiseries, éclatant les marbres, les reliefs et méplats, lézardant jusqu'aux caissons du plafond Renaissance aux peintures imitées de celles du Rosso représentant une allégorie des quatre continents dont des plaques entières s'étaient détachées et avaient chu sur le paquet de bois lui-même fragilisé, comme s'il se fût agi d'une reconstitution synthétique d'une serre laissée seule à son caprice, sans nul contrôle humain, et se mouvant au fil du temps en jungle amazonienne miniature. Ces végétaux avaient même altéré l'atmosphère de la galerie, muée en corridor forestier humide et moisi. Des clapotements sourds retentissaient par endroits et mousses, lichens et sphaignes avaient déjà débuté leur travail invasif. L'eau qui gouttait et sourdait le long des murs comme d'une conduite crevée y avait laissé des traînées brunâtres. En ce désolé vase clos exsudant sa propre mort ne manquaient que certains insectes, mais j'y devinais le pullulement de peu avenantes blattes.
Jean-Casimir avait finalisé son projet horrible par l'ajout, à côté des amas indéfinissables de ce qui avait été des desserts du verger, stade terminal de ce qui se gâte et chancit, d'un « aquarium » empli d'une solution devenue vaseuse. Ce qui y reposait était innommable, peut-être humain, peut-être animal, proche du simien certainement, créature duveteuse - mais recouverte d'un duvet moisi, verdâtre, un lanugo utérin – être potentiel inachevé disputant sa conservation à l'insidieuse chasse des paramécies, qui le dévoraient sournoisement telle une parasitose, jamais né, inclassable parmi les primates, missing link, hybride du fameux docteur Moreau, croisement hasardeux de l'Homme et de la Bête, enflé, soufflé comme une baudruche immonde soit par les gaz d'une putréfaction amorcée avant préservation, soit par un nombre trop élevé de chromosomes conformément aux nouvelles théories héréditaires de De Vries, fœtus dit triploïde dont les yeux globuleux émergeant d'un crâne dépourvu de voûte, anencéphale, semblaient vous observer à travers le verre opacifié par le liquide croupi où le monstre baignait depuis un temps non mesurable. J'avais entendu parler d'une de ces chimères qui défiaient les lois spécifiques énoncées par Buffon et ne survivaient pas. J'en eus un haut le cœur dont mon garde ne s'inquiéta aucunement.
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Avant de parvenir à l'escalier secret j'aperçus une tribune : la galerie avait servi de salle de bal jusqu'à une date avancée du siècle dernier et un orchestre viennois y avait joué force valses et polkas. Ces lieux désormais vides exprimaient en quelque sorte la décadence d'un monde au bord du gouffre et de la fin.
Le syndrome de morbidité dont se rongeaient lentement ces aîtres n'était point sans rappeler quelque squirre ou cancer fatal. Mais peut-être était-ce là, au-delà du symbole, la prémonition de la chute prochaine du régime, pour ne point dire les prodromes du basculement de toute une civilisation dans l'abîme du néant.
Toujours sous les ordres de Rupert, mon Gilles de Binche ouvrit l'alcôve. Il alluma une lampe à acétylène et nous amorçâmes une nouvelle descente en direction des tréfonds sinistres et carcéraux du palais, là où sévissaient la géhenne, le culte du secret et la répression politique. Les ors auliques ternis cédèrent la place à la pierre de taille nue, humide et sinistre. Les corridors salpêtrés étaient un paradis pour les usnées et les végétaux inférieurs à thalle.
Nous fûmes plongés dans un enfer froid et désolé, franchissant une succession de grilles ouvertes par un gardien armé jusqu'aux dents, dont l'uniforme et la casquette rappelaient ceux des pénitenciers américains. Je devais faire preuve de prudence, de sang froid, conserver une attitude raisonnable, convenable, congrue, ne point marquer d'émotion. Les geôliers portaient carabine en bandoulière, holster à pistolet automatique Luger et matraque noire à la ceinture. Ils semblaient tous se conformer à une mode capillaire commune : cheveux courts et moustache broussailleuse, un peu comme celle d'un moujik géorgien, ni apprêtée, ni cirée. Il ne manquait au lieu – puisque nous étions en sous-sol - que les superstructures avec leurs miradors et projecteurs typiques avec ces surveillants d'Alcatraz ou de Sing-Sing aux mitrailleuses Maxim prêtes à abattre tout détenu surpris dans la cour tentant de s'évader. Les Maxim étaient d'horribles machines à tuer, au tir ininterrompu, qui métamorphosaient en un instant leur homme en répugnante viande hachée. Dire que leur inventeur était un petit homme barbichu qui ne payait pas de mine! Je savais la prison idéale bâtie en panopticon, ce qui permettait une surveillance de tous les points sensibles. Cette conception était due à l'économiste philosophe Jeremy Bentham, prophète du libéralisme et de l'utilitarisme, qui avait vécu à la charnière entre le Siècle des Lumières et celui du machinisme. Jeremy Bentham avait des idées fort arrêtées et fort macabres : il avait exigé qu'après sa mort, son corps fût exposé en ce qu'il nommait une auto-icône, au nom d'une nouvelle religion purement matérialiste dont il eût été le pape.
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Ainsi, un mannequin de cire à son effigie, comme ceux des antiques catafalques royaux – par exemple, celui représenté dans une célèbre miniature du XVe siècle sur les funérailles du roi de France Charles VI le fol – était montré à la foule avide de curiosités morbides. Cette exhibition était complétée par une touche de mauvais goût : aux pieds du mannequin de Bentham, censé contenir son squelette, reposait sa tête momifiée aux orbites enchâssées d'yeux artificiels en pâte de verre, afin de faire naïvement accroire en la perfection de la thanatopraxie de ce chef hideux.
Nous longions tous trois des cachots aux épaisses portes blindées d'où émergeaient parfois, malgré l'épaisseur de l'huis, des plaintes spectrales, comme si les détenus eussent été des damnés ou des âmes mortes. De même, je remarquai une série conséquente de vierges de fer, bien dressées et alignées contre la muraille suintante, boîtes inquisitoriales qu'un égyptologue de l'avenir frappé de démence eût pris pour des sarcophages de l'âge industriel. Une pensée me vint : rien ne me garantissait que ces vierges ne continssent encore des restes de suppliciés en pleine putréfaction. Mais ces cercueils pervers étaient hermétiquement clos et nul miasme révélateur ne pouvait s'en échapper.
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Les voûtes des couloirs étaient ogivales : je me souvins que le palais Pelche avait été érigé au-dessus d'un monastère fortifié du XIIIe siècle qui avait appartenu à une branche bohémienne de l'ordre militaire ibérique De la Buena Muerte, réputé pour son fanatisme zélé. D'ailleurs, tel un amoncellement de détritus dans une décharge en couches successives formant une véritable colline artificielle, le palais Pelche reposait sur un entassement de bâtiments et de strates historiques où un émule de l'archéologie troyenne familiarisé avec les états évolutifs d'une ville antique y aurait trouvé son bonheur. Primitivement avait existé un oppidum celtique de l'époque de Hallstatt auquel avaient succédé un camp romain puis une acropole à vocation religieuse - sanctuaire jovien ou autre – une « cathédrale » aryenne, une motte féodale, le monastère fortin susnommé et enfin le palais actuel constitué à partir de l'époque de l'Empereur d'Autriche Léopold 1er.
Mes escorteurs et moi croisâmes un horrible spectacle : deux gardiens traînant au bout d'une perche munie d'un crochet un corps nu et pantelant, couvert d'ecchymoses et de marbrures suspectes. Encore un prisonnier politique, un opposant, qui avait succombé à la question extraordinaire telle qu'on la pratique en 19.
De par la volonté de Jean-Casimir et de ses cohortes de sycophantes, le palais Pelche était devenu le symbole protéiforme d'un monde nouveau où se superposaient comme en une tour de Babel kaléidoscopique, une pièce montée ou un mille-feuille, la mondanité aristocratique compassée, la bureaucratie obtuse et la répression obscure, cachée sous la couverture rutilante du monument colossal. A la corruption du Beau, incarné par la galerie semi ruinée de tantôt, s'étaient substitués la soumission lâche, la terreur pure et le châtiment secret. C'était le vingtième siècle ; c'était l'irruption de la modernité, le triomphe du Laid monté au pinacle, auquel on dressait un piédestal, ce Laid considéré par la Mort comme un des beaux arts. Car l'Art moderne avait déjà failli naître à cinq reprises avec Grünewald, le Titien final, El Greco, Goya et Turner et désormais, son assise se consolidait. Les artistes étaient les témoins de l'accouchement, de la surrection de cette nouveauté qui balayait toutes les certitudes, qu'ils s'appelassent Marinetti, Picasso, Schoenberg, Griffith, Tzara ou Schiele. Dieu était mort ; le Beau également. La pourriture terroriste pouvait désormais prospérer, proliférer sur ce terreau subtil...et j'en étais le témoin contraint...et expressionniste.
En France même, cette France si adulée par notre élite intellectuelle, tout un courant littéraire avait eu le pressentiment, la prémonition de cette ère de pourriture, de cet univers tout en camaïeu de gris, de ténèbres et de désespoir. Ces prophètes avaient pour noms Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Lorrain, Lautréamont, Léon Bloy, mais aussi Charles Cros et Aurore-Marie de Saint-Aubain. La poétesse française, rongée par la cachexie et par la consomption, avait consigné par écrit ses visions et délires opiomanes dans lesquels elle décrivait des massacres de masses perpétrés de manière scientifique.
Le palais Pelche constituait de facto l'épicentre de la Cité-État et il formait un complexe palatin avec la résidence de Jean-Casimir, de style néo classique, localisée à l'ultime niveau. En fait, ce complexe s'étendait à tous les étages de la contrée qu'il avait phagocytés tout en acquérant une structure en miroir, les parties inférieures étant le reflet inversé, contraire et l'aporie absolue des supérieurs, voués aux bals, aux fastes de la cour, qui calquaient ceux de la Vienne impériale tandis que les derniers étages, croupissants et abjects, équivalaient aux rites d'inversion, à ce carnaval, cette fête à l'envers où la parabole de la séparation du bon grain de l'ivraie se trouvait résolue au détriment du premier. Le tohu-bohu, le chaos triomphaient : tout était bouleversé, tourneboulé, renversé cul par-dessus tête ou sens dessus dessous! La souffrance y était plaisir, la misère richesse, le crime bonne action, la haine amour, l'égocentrisme altruisme, la fange raffinement, la puanteur fragrance de la rose etc. C'était le règne institué de la Nova Lingua dont la devise princière était l'acronyme : GOL, les trois premières lettres du mot Golem, alors que la communauté juive subissait exactions et discriminations notoires.
Mes gardes me menaient au lieu de détention de Tibor. Je croisais dans les couloirs les regards des matons et je captais les paroles des bourreaux, qui devaient me confondre avec un quelconque fonctionnaire en inspection. J'en avais d'ailleurs l'aspect! Ouïssant comme moi ces bribes de dialogues, Von Schintzaü esquissa un sourire cynique. Pour lui, ces horreurs étaient son ordinaire, une banalité...
Deux de ces tortionnaires riaient de leurs exploits de tourmenteurs. Ils s'en vantaient même, les bougres! Le premier de ces monstres était atteint d'une forme d'obésité que je qualifierais de terminale. Son uniforme noir débordait de bourrelets de graisse. Il souffrait de fringale, comme s'il eût été contaminé par l'éléphantiasis, ou plutôt par une variété de ver solitaire ou ténia, pathologie que l'on qualifie savamment d'ascaridiose ou d'helminthiase. L'homme mordait sans cesse dans un énorme jambon à l'os et parlait la bouche pleine en recrachant de temps à autre des miettes de son en-cas. Il avait le crâne rasé et la figure si tavelée de taches suspectes et de boutons qu'un spécialiste fréquentant ces fameuses collections de cires anatomiques comportant, entre autres, des reproductions de têtes marquées par les stigmates vénériens, l'aurait classé dans la catégorie des hérédosyphilitiques.
En lieu et place des attendues culottes de cheval, il portait des jodhpurs, ce qui l'apparentait aux us et coutumes vestimentaires anglo-indiens quoique ses traits fussent ceux d'un Teuton. Je supposais que ce choix avait été dicté soit par l'exécration des bottes, soit par le fait qu'ayant beau les cirer, celles-ci demeuraient invariablement éculées et salies par l'abus de la marche au pas de ce type de zélateur borné voué aux basses besognes.
Quant au second de ces messieurs -oh, le second! - c'était un civil qui ne payait pas de mine, avec l'aspect d'un petit rond de cuir minable de province avec son complet anthracite de confection, son bouc brun et ses petites lunettes - mais quelle tête de fouine, mes aïeux!
Ce pseudo bureaucrate médiocre de municipe arriéré disait à son collègue :
« Le meilleur art de la torture, c'est l'art culinaire! Affamer la victime plusieurs jours durant, puis la tourmenter, sous la défroque d'un maître queux, d'un Curnonsky, en faisant mijoter en sa présence d'excellents délices de Lucullus alors que son estomac gronde!
- Daï! La réputation de votre coq au vin et de votre rosbif n'est plus à faire!
- Si vous aviez vu la tête de ma dernière victime tandis que je goûtais aux sauces, au saucisson à l'ail, aux delicatessen, et que les pommes gaufrettes rissolaient d'un doux grésillement!
- Votre assistant est le Feldwebel Grass.
- Un excellent choix, à mon avis! Il manifeste des dons gastronomiques certains.
- Son rêve n'est-il pas d'ouvrir une auberge, une Gasthaus, grâce aux petites économies accumulées de par son labeur au service du prince et du bon fonctionnement de l'État?
- Daï! Naturlitchkyi! Si ma spécialité est le coq au vin, la sienne est le Baekhoffskyi!
- Je revois encore la tronche éberluée de notre prisonnier, une espèce de blond crasseux qui se disait pisse-copie dans la rédaction d'un quotidien d'opposition tombé dans la semi-clandestinité. Cet idiot croupissait en pyjama dans son cachot depuis tantôt vingt jours sans autre boustifaille que du pain rassis! Quelle n'a pas été sa surprise de se voir emmené dans les cuisines secrètes du niveau moins 12, où le colonel Barkovskyi s'est rendu célèbre il y a deux ans en hachant les doigts d'un mieszkiste patenté! Et il a récupéré ce hachis bien particulier pour la nourriture des chiens policiers! Depuis, on le surnomme Herrinskië Koup-koup!
- Notre Politzei appréhende toujours les contrevenants quand ils ne s'y attendent pas : à domicile, en pleine nuit, alors qu'ils reposent dans les bras de Morphée! Abrutis de sommeil, ils n'opposent ainsi aucune résistance et on les conduit à la forteresse tels qu'ils sont, en toilette de nuit! Une fois, nous avons même mis la main sur une prostituée mieszkiste en tenue d'Eve et nous l'avons enfermée telle quelle dans notre cachot le plus glacial! Nous sommes les héritiers de l'inquisition espagnole : les prévenus ne savent pas qu'une enquête est lancée contre eux, a fortiori, ils ne soupçonnent jamais qu'ils sont sous le coup d'un mandat d'arrêt, sans oublier la délation pratiquée couramment par nos bonnes concierges assermentées! C'est cela, l'efficacité!
- Et la mine éberluée de cet abruti lorsque vous avez fait semblant de lui proposer de trinquer avec lui!
- Daï! Une bonne coupe de schnaps, mais elle était für mich, comme disent nos voisins austro-hongrois! J'ai bu à la santé de ce butor!
- Och! Och! Och! » ricana le bourreau obèse, sa bedaine immonde secouée comme le punching- ball d'un champion du noble art anglais (je préférais la savate française, plus amusante), avant de croquer une nouvelle bouchée de son jambon.
Les mots de ces frères tourmenteurs cornaient à mes oreilles d'une manière aussi obscène que s'ils eussent été des cris de volupté retentissant lors d'une étreinte adultérine. A mes côtés, Von Schintzaü prit part à la jouissive satisfaction de ces monstres – ses amis et collègues - en les saluant dans le respect des règles universelles adoptées par toutes les armées du monde. Ils étaient ses supérieurs...
De grille en grille, de cerbère en cerbère, nous parvînmes à un quartier dit de très haute sécurité, où les sordides cellules revêtaient l'aspect d'étranges boîtes cubiques, de cages enkystées dans la pierre de taille des fins fonds de la forteresse. Je compris que cet enchâssement de cellules mobiles, en fer, était comme le logement d'une vis dans un écrou. Je n'avais jamais rien vu de semblable : des cachots amovibles, destinés à être déplacés, changés, mutés au gré des caprices de notre cruel prince. Perdu dans mes cogitations, je ne fis nul cas du geste que Rupert adressa au garde. Lorsque ce dernier me jeta, d'un ton comminatoire :
« Au nom de la loi, herrinskië Harsanyi, nous vous arrêtons! »
il était trop tard pour prendre les jambes à mon cou : le piège tant craint par ma logeuse avait fonctionné et j'étais tombé dedans comme un enfant. Un coup de matraque assené par le maton me fit sombrer dans une inconscience brutale.

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