samedi 17 septembre 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 3e partie.

 

Ce matin-là, Jamphel Gyatso s’éveilla fort inquiet.

 Image illustrative de l’article Jamphel Gyatso

 Sa nuit s’était peuplée d’effrayants cauchemars et de visions iniques, non pas qu’il eût absorbé par trop de nourritures, lui qui était frugal. Cette frugalité, cette modération, caractérisaient son rang car Jamphel Gyatso était le huitième dalaï-lama depuis environ quarante années. De son sommeil perturbé étaient demeurées des images fulgurant de violence et de sang. Par-delà les symboles que toute clef des songes digne d’un bon usage lui aurait expliqués, le saint homme avait pressenti soit qu’il s’agissait d’une prémonition, soit d’un message télépathique et onirique adressé à Sa Très Précieuse Dignité par quelque puissant tulku de sa connaissance. 

 

Il avait vu des monceaux de cadavres ; il avait identifié parmi eux, reconnaissable à sa robe effrangée et à ses traits, le moine Tsering Lampa, un des plus remarquables mystiques du Népal, qu’il avait eu l’heur de rencontrer cinq années auparavant. Tous deux avaient devisé longuement de spiritualité. Dans son atroce rêve, Tsering Lampa gisait, rompu par les coups, percé de blessure desquelles s’écoulait, fluviatile, un liquide vital vermeil étincelant. 


Une femme – si vieille et ridée qu’on ne pouvait plus en compter les années – reposait à ses côtés, aussi sanglante que le grand bonze, une matriarche emmaillotée de laine surie, étendue de tout son long, imprécatoire, dont la bouche grande ouverte sur le néant, presque intégralement édentée, crachait sa malédiction à l’adresse d’un homme, un étranger coiffé du catogan, massif et maléfique. Elle expectora à la figure de son bourreau avant de rendre l’âme. Elle succombait, tandis que le village qu’elle dirigeait se consumait et qu’au milieu des huttes en flammes s’allongeaient tous les morts phosphorant et fondant comme des chandelles de suif sous un firmament de cinabre.

Epouvanté, Jamphel Gyatso dut convoquer l’Oracle, venu de Nechung.


C’était le huitième kuten, un homme si ancien qu’on l’eût pensé né avant la lune elle-même. Il se nommait Ngawang Gyatso et l’on savait en haut lieu qu’il avait connu sa première transe en l’an 1747 de l’ère chrétienne.

Il se présenta à peine deux jours plus tard, mandé par un courrier frappé du sceau du Potala, rédigé sur un rouleau de lamelles d’écorce, saint homme, Rinpoché voûté d’ans, se prosternant devant le huitième Dalaï-Lama, resplendissant dans sa panoplie sacrale. Un Européen l’eût jugé carnavalesque, tant son costume d’apparat se surchargeait d’étoffes, d’objets sonores ostentatoires et de symboles ésotériques.


Tout un groupe de bonzes s’assit en rang parfait, en tailleur, brandissant des moulins à prière, des crécelles et des tambourins tandis que l’oracle absorbait quelque drogue à la fois pâteuse et liquide afin que se facilitât la venue de la transe. Des joueurs de trompes avaient été disposés de part et d’autre du centre de la pièce oraculaire où il était coutumier qu’il officiât. Ce fut un rite chamanique amélioré qui débuta sous le jeu insistant du roulement des tambourins, des crécelles et des moulins, ponctués des sonorités rauques des trompes. La psalmodie incantatoire commença ; le mantra retentit alors que le huitième kuten débutait ses gesticulations et sa danse hypnotique. Des sons profonds, fort graves, s’extirpèrent de sa gorge, proches musicalement des chants des Inuits alors que les clochettes et grelots qui ornaient sa coiffe pointue, l’ourlet de sa robe cultuelle et les bâtons conjuratoires qu’il brandissait en une mimique épique afin que les tulpas fussent intimidés, tintaient avec une intensité insoupçonnée.

La transe devint paroxystique ; le saint augure de Nechung bava d’abondance, son visage de vieillard extatique se crispant et grimaçant comme celui de la déesse Mort. Car, en son costume aulique et magique, c’étaient les ornements obituaires du Bardo qui dominaient, les représentations terribles et courroucées de Dorje Drakden et Pehar Gyalpo.

 

Les crânes miniatures multiples, arborés en colliers, ceinture et bracelets d’ivoire et de jade ou en sonnailles de bronze tressaillirent avant que l’Oracle, la face révulsée, s’allongeât sur le dos à l’instant où la rotation des crécelles et moulins, la frappe rythmée des tambourins et le cornement des trompes atteignaient leur optimum. Ngawang Gyatso s’agita cinq bonnes minutes, tel un épileptique, tremblant de tout son être, labourant le sol de ses talons, son organisme et ses viscères vibrionnant, comme frappés de spasmophilie, au risque qu’il avalât sa langue dans le climax de la transe.

Bien qu’on ne s’y attendît point, le kuten se leva, toujours bavant et éructant, et, dans la fièvre de ses trémoussements, extirpa un stylet de sa robe oraculaire tandis qu’un des bonzes lui tendait un cahier à lamelles d’écorces paginé de cire. La Révélation venait de fuser en son cerveau. Il traça sur la cire des signes obscurs, divinatoires mais cryptés qu’il fallut déchiffrer. Après qu’il eut achevé de marquer les mots en écriture secrète, Ngawang Gyatso, le rite accompli, tomba, endormi. La lamelle marquée des sillons du stylet ne comportait que trois cryptogrammes, à la semblance de rébus.

Le moine qui avait aidé le huitième kuten dans sa tâche lut à haute voix ce que révélait le décryptage des glyphes énigmatiques :

« Langdarma – Tsampang Randong – Le Maudit. »

A suivre...

 

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samedi 27 août 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 2e partie.

 

Suite du récit de Georges Cuvier.

 Description de cette image, également commentée ci-après

Nous progressions sur les sentes d’une nature hostile, dans la direction du Nord-Ouest, ignorant la tragédie que Katmandou venait de connaître. Notre petite colonne s’étirait le long d’un chemin pentu, aux escarpements périlleux, semé de pierrailles et d’éboulis, à une altitude s’élevant sans cesse, occasionnant aux moins aguerris d’entre nous les souffrances indicibles du mal des montagnes. Bien qu’ils fussent accoutumés à cet environnement, nos yacks aux lourdes charges renâclaient,

Description de cette image, également commentée ci-après

 non point à cause du terrain lui-même, mais parce que leur instinct les prévenait de l’imminence d’un danger qui dépassait notre raison. Le jeune Schopenhauer était parmi ceux qui supportaient le moins ce périple ascendant et ses indispositions nauséeuses nous obligeaient à de fréquentes haltes.

Un vent piquant agressait notre épiderme ; un souffle d’un froid desséchant brûlait nos oreilles et nos narines desquelles une sécrétion inconvenante ne cessait de perler, et les pelisses et laines dont nous nous enveloppions suffisaient à peine à nous couvrir tant cet air glacé nous transperçait. Le sherpa,

 

qui se nommait Muljing (du moins fut-ce ce que je compris de son nom), les Gurkhas et Balmat, bien plus accoutumés que nous, les savants, se trouvaient quant à eux en terrain familier. Le vainqueur du Mont-Blanc examinait chaque aspérité, chaque combe, chaque névé, scrutait si nous nous exposions au bon flanc du massif, le plus praticable, ou si, au contraire, notre route avait pris le mauvais itinéraire, celui de l’ubac plutôt que le réconfortant adret. De temps à autre, Jacques Balmat pointait son alpenstock en direction d’un sérac, le désignant, et, par gestes, ne sachant pas le Népali, questionnait Muljing sur le degré de difficulté que représentait le passage, assavoir l’utilité que nous nous encordassions pour le franchir. Muljing répondait selon le même langage visuel, rassurant ou non Balmat qui lors, demandait si un autre itinéraire existait, au risque de nous retarder.

Ainsi, cahin-caha, nous devenions des émules d’Hannibal

 Hannibal Barca

 ou de Charlemagne, lorsque ses troupes aux lourdes cuirasses plaquées de fer ou de cuir bouilli avaient franchi le Mont-Cenis

Vue sur le chaînon central dont la pointe de Bellecombe et le mont Giusalet.

ou les Pyrénées il y avait plus de mille ans. Notre épopée traversa plusieurs cols et vals, un torrent, quelques langues glaciaires, puis une moraine, sans que nous perdissions un seul homme ou animal alors que nous avions longé plusieurs abîmes impressionnants. Bientôt, le Lo s’offrit à nous, et nous nous arrêtâmes en un misérable village constitué de huttes de bouse séchée et de pisé, où, soit qu’ils nous craignissent, soit qu’ils eussent reconnu en Muljing un compatriote, soit enfin qu’ils obéissent à l’autorité des Gurkhas, les indigènes nous accueillirent avec chaleur, pourvoyant à notre repos et à notre ravitaillement. Nous montâmes un bivouac et nous nous sustentâmes avec les denrées locales, peu raffinées pour nos palais, mais qui suffirent cependant à combler nos estomacs. Je ne recommande aucunement la consommation du lait fermenté dont usent et abusent ces natifs primitifs !

La matriarche du village, dont nous ne sûmes le nom, vint s’entretenir avec Muljing, nous le présentant avec force mimiques comme natif du Lo occidental, alors que les yacks, soulagés qu’on les eût pour la nuit débarrassés de leurs charges, paissaient et meuglaient, exprimant une satisfaction primitive. Leurs sonnailles ne cessaient de tinter, ajoutant à la sonorité cristalline des grelots surmontant les casques pointus des Gurkhas montant la garde ou mangeant, coiffes étranges aussi hautes qu’un chörten miniature.

 

La vieille dame était vêtue de bric et de broc, d’oripeaux haillonneux autant que lanifères, superposés en couches anarchiques inextricables. Elle paraissait souffrir de nanisme tant elle était ratatinée, et les rides de son visage abondaient tellement qu’on eût cru avoir pour interlocutrice quelque momie naturelle préservée par le gel.


 Sa bouche crachotait lorsqu’elle s’exprimait en sa langue triviale ; ne demeurait de sa mâchoire qu’une dent unique, jaunâtre, une incisive qui saillait fièrement au mitan de son maxillaire inférieur.

Muljing nous rapporta l’essentiel de la conversation, que Rajiv et même Arthur s’efforcèrent de traduire en une langue plus accessible.

Description de cette image, également commentée ci-après

 La contrée que nous nous apprêtions à traverser était le royaume de la Mort, peuplé d’esprits, car en ses parois vertigineuses, elle recelait une immense nécropole troglodytique, organisée en réseaux chthoniens, formés d’innombrables niches, abris ou tombeaux natifs – ce qui signifiait que les vivants n’avaient pas eu besoin de creuser la montagne tant les grottes, combes, abris sous roche et anfractuosités naturelles pullulaient, servant de dernière demeure aux ancêtres du peuple actuel sans que cependant nul or, nul butin, n’attirassent la convoitise des pillards, car ce peuple sobre méprisait les richesses. Nul n’était besoin d’amadouer les divinités de l’au-delà avec des colifichets brillants et artificieux. J’ouïs le mot « Mustang », étrange synonyme de ce que je croyais être, selon ce que Monsieur de Chateaubriand en avait rapporté, quelque race de chevaux sauvages des territoires indiens de l’Amérique, encore peu explorés. Il nous fut dit que les tombeaux étaient protégés par des créatures légendaires, bienveillantes ou pas, humaines ou animales, des tulpas, des dragons, des démons issus de l’outre-monde, qui s’incarnaient en ours, en harfang, en bovidé voire en singe géant. Il arrivait de temps à autre qu’ils fissent trembler la terre : c’était là le signe du déroulement d’un combat colossal entre les dieux et les monstres.

Laplace et Fourier frémirent à ce récit, ayant la souvenance de ces dépouilles simiesques suppliciées découvertes tantôt. Peut-être s’agissait-il de sacrifices prophylactiques, protégeant le Népal du courroux des esprits ?  Les mots usités par la matriarche étaient barmanou ou migou.

 

Ce conte corroborait ce que di Fabbrini nous avait confié au sujet d’êtres point tout à fait humains mais plus tout à fait singes, hybrides intermédiaires, des reliques vivantes de primitifs antédiluviens ou plutôt pré-adamiques. Il existait aussi une déesse de l’au-delà, de la Mort, parée de colliers de crânes, qu’il fallait redouter par-dessus tout car elle dévorait ceux qui avaient failli au cours de leur existence. Seuls les oracles savaient dialoguer avec Elle, après qu’ils eurent absorbé quelque drogue facilitant leur transe hypnotique. Nous apprîmes qu’au royaume interdit du plateau du Thibet, le Dalaï-Lama ou « roi-prêtre » recourait de temps à autre à la consultation divinatoire dudit oracle lorsque se présentait un péril imminent. Rajiv nous expliqua en quoi la réincarnation bouddhique différait de l’hindoue.

Le repos nous fut propice ; le lendemain, Fourier escomptait effectuer des travaux d’arpentage, des relevés de terrain au théodolite, avant que nous pussions reprendre notre route. Comme le petit Poucet de Monsieur Charles Perrault,


il était indispensable que subsistât le tracé de notre itinéraire, afin que nous parvinssions à rapporter en Inde puis en France la dépouille fabuleuse que Napoléon convoitait tant. D’elle dépendrait le succès de nos troupes contre les loyalistes et les Anglais. Je m’endormis avec cette pensée profonde autant que prosaïque : « Demain est un autre jour : la nuit nous portera conseil. »

A suivre...

 

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samedi 6 août 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 1ere partie.

 

Chapitre 10.

 

Katmandou,

Le stupa de Swayambhunath.

huit jours plus tard. Cela faisait sept heures que la colonne de l’expédition von Humboldt s’était ébranlée en direction du Nord-Ouest, quittant la capitale, avant même la venue de l’aurore. Le soleil commençait tout juste à péricliter lorsqu’à l’horizon sud, un nuage de poussière s’éleva, annonciateur de l’approche d’une troupe importante. Les obstacles naturels l’avaient à peine freinée, et sa progression inéluctable n’avait aucunement été entravée par l’épouvantement et les superstitions, qu’il se fût agi de la forêt de pals ou des alignements de boîtes-prisons où achevaient de s’avilir jusqu’à la corruption finale les victimes du courroux de la Régente.

Dans la demi-heure qui suivit le commencement de sa manifestation, le nuage ne cessa de grossir, le péril d’étrécir la distance le séparant du centre du pouvoir népalais. Il s’agissait d’évidence d’une intrusion hostile, prélude à une invasion de grande ampleur. Un tumulte alla s’amplifiant, de l’intensité imperceptible du murmure à celle des clameurs du combat. L’on pouvait ouïr des vibrations émanant du sol, vibrations qui ne tardèrent pas à se métamorphoser en martellements de centaines de chaussures, de bottes et de sabots. Bientôt, sans que l’artifice d’une longue-vue fût nécessaire, l’on put apercevoir une enfilade serpentine d’habits rouges, d’un écarlate violent, couleur hémorragique à laquelle s’ajoutait le scintillement opalin et nacré, l’illumination des galons et des boutons dorés. Des officiers à cheval paraissaient au loin des géants ou des centaures, coiffés d’un shako au plumet vertigineux qui accentuait leur taille jusqu’à l’irréalité mythique.

 

Puis, les oreilles des natifs entendirent que toute cette kyrielle chantait, chant martial, marche militaire qui se superposait au piétinement de la troupe, entonnée à l’unisson par des centaines de gorges humaines, anglaises autant qu’indiennes, anticipation galvanisante de cette autre marche de la levée en masse patriotique de la Prusse d’un 1813 différent

 Bataille de Lunebourg, le 2 avril 1813

qui, à cause du comte di Fabbrini, ne surviendrait peut-être pas, marche d’un style qui étonnamment s’approchait de celui de la musique de la séquence d’ouverture du film nazi Kolberg,


de la piste temporelle 1720, bis ou ter (peu importait, au fond), dont l’auteur s’appelait Norbert Schultze,

 Image dans Infobox. 

qui, par ailleurs, avait signé la partition de la Symphonie d’une vie, ultime film d’Harry Baur.

Description de cette image, également commentée ci-après

La colonne cheminait et progressait par ce rythme galvanisant, atteignant avec célérité les faubourgs de Katmandou. En son mitan, une basterne ornementée d’héraldique abstruse, frappée de blasons, de lambels et d’armoiries à enquerre indéchiffrables, basterne

 https://www.montdauphin-vauban.fr/sites/montdauphin/files/public/basterne.jpg

de prestige digne de celle du maréchal Vauban,

 Sébastien Le Prestre de Vauban

attelée de deux mules surchargées de grelots, version équestre de la chaise à porteurs où paressait sur une cohorte avachie de coussins de velours cramoisis et jonquille à glands mordorés, tel un potentat décadent, un homme obèse coiffé en catogan, chamarré de galons et de décorations ; c’était Cornwallis ou plutôt le Commandeur suprême en personne, qui effectuait son entrée solennelle en la capitale du royaume de Népal. Tel quel, il rappelait davantage un Vitellius

 Image illustrative de l’article Vitellius

ou un roi fainéant qu’un gouverneur colonial. Les enfants des deux sexes, émerveillés par un si rare spectacle, commencèrent de courir sur les brisées des soldats et cipayes de George III. On se demandait comment cette basterne et son escorte considérable étaient parvenues à destination, sans que nul ne tombât dans les abîmes de la frontière des Indes, sans que les ponts cédassent. Il était vrai que la régénération était promise à tout clone succombant, gage d’immortalité pouvant rendre les soldats invincibles.

Cornwallis était venu exiger l’allégeance de la Régente afin de mettre fin à l’expédition von Humboldt, par le fer, le feu et accessoirement par la diplomatie.

L’entité informatique abâtardie avait le choix entre la hâblerie et la menace, entre l’irénisme, le miel et le recours à la force. La troupe bien armée qui l’accompagnait valait tous les discours et il considérait tous les Népalais comme des sauvages. Aussi la basterne avança-t-elle jusqu’au palais de la Régente, avec la résolution d’une litière de despote romain. Il était évident que « Cornwallis » agissait de son propre chef, se contentant de transmettre des rapports laconiques et tronqués, lénifiants et anodins, à son associé le gouverneur du Bengale, qui, à Calcutta, avait fort à faire avec la concrétisation des projets déments du prince George, qui souhaitait la poursuite de l’expansion d’Albion dans le delta du Gange et, au-delà, en Birmanie. Le marquis de Wellesley

 Richard Wellesley.jpeg

se contentait pour l’heure de regrouper et concentrer une armée orthodoxe dans les territoires du futur Bengladesh. Lorsque la zone serait sous contrôle, les habits rouges auraient pour objectif ultime la conquête et l’annexion de Rangoon.

Descendu de la basterne aidé de deux cipayes – ainsi l’exigeait son surpoids – le lord-gouverneur fit sous escorte son entrée en grande pompe dans les ors frustes du palais sous les regards ébahis des féodaux et des bonzes afin qu’il posât son ultimatum. Le Commandeur suprême savait à quoi s’attendre de la part d’une femme dont il avait jaugé la cruauté et l’absence de compassion. Les dépouilles des suppliciés emboîtés que sa route avait croisées récapitulaient tous les raffinements de l’Orient barbare bien que les théories grimaçantes de crânes humains ou simiesques qui çà et là parsemaient l’itinéraire eussent pu surprendre les clones de ses soldats. Ces momies desséchées et ricanantes se rapprochaient davantage pour lui des résidus corporels de la macération des disciples d’un de ses avatars précédents, le tristement renommé Tsampang Randong. Aussi ses connections ne tardèrent-elles pas à détecter la présence hostile du moine Tsering Lampa, très précieuse réincarnation de l’hérétique.

« Cela va être plus compliqué que prévu », songea-t-il.

Conseiller très écouté, l’ascète pousserait la Régente à ordonner l’arrestation et le massacre des envahisseurs, même s’il en résulterait une suite de pulvérisations-reconstitutions.

Dans l’attente de la réaction de Tsering Lampa, la solennité de l’instant laissa de marbre l’enveloppe « humaine » de la sphère noire. Il y avait ce chatoiement des palissandres sensibles au soleil pâle himalayen. La lumière pénétrait par des fenêtres oblongues, ouvertes et taillées dans la masse, frappant de ses rayons le poudroiement sableux des mandalas

Le mandala achevé

multicolores à la création desquels s’était attelée la minutie des moines. Un éclair volatil frappa les méninges de « Cornwallis » ; c’étaient encore une fois les crânes humains, mais également ceux des Gigantopithèques. Des crânes désormais polis, lisses, luisants, à la hyalescence digne des chefs cristallins imaginaires des dieux mortifères précolombiens, ossements à l’ivoire flavescent, aux pommettes saillantes, à la mâchoire proéminente, à la dentition développée, aux incisives disproportionnées, en formes de pelles, aux crocs jaunâtres, gâtés, parfois brisés et bis, parsemés de mouchetures noires punctiformes.


« Cornwallis » craignait une escarmouche des Gurkhas de Lalit Tripura Sundari. Peut-être étaient-ils embusqués derrière quelques tentures sacrées, attendant un signe de la Régente ? Si invective il y avait, suivie d’une échauffourée plus ou moins sanglante, le lama guenilleux osant braver le Commandeur suprême en se prétendant le dernier tulku dans la lignée de Tsampang Randong serait le seul responsable du déchaînement de violence.  « Cornwallis » sut transmettre ses craintes à sa troupe télépathiquement afin qu’elle se tînt prête.

Le cortège guerrier s’avança jusqu’à ce qui tenait lieu de trône à Lalit Tripura Sundari et à son fils Girvan Yuddha. Que valait-il mieux pour un royaume ? Qu’il fût gouverné par un enfant sous la tutelle d’une régente, ou par un vieux fol remplacé par son fils dépravé ? Le vrai Cornwallis ne parlait pas un mot de Népali, mais la sphère noire possédait en ses mémoires toutes les langues terrestres depuis les balbutiements cliqués des premiers représentants du genre Homo jusqu’aux ultimes manifestations désarticulées et limbiques de l’intelligence biologique chez les derniers membres de l’espèce Sapiens. Notre « clone » prit le premier la parole, outrecuidant malgré le ton cérémonieux qu’il adopta, entrecoupant son verbiage de mots proches de l’offense. La sidération et les clameurs furieuses crûrent parmi les espèces de seigneurs Huns mal dégrossis. Le temps d’en découdre approchait.


« Madame, commença un Cornwallis certes sentencieux mais sans respect du protocole, omettant d’énoncer toute la titulature royale. Nous exigeons que vous nous informiez de la route prise par les étrangers qui furent ces derniers jours vos hôtes. Il y a parmi eux plusieurs ennemis de la Couronne britannique qui mettent en danger notre sûreté. Notre monarque George le troisième récompensera votre gouvernement à sa juste mesure s’il coopère avec notre puissance… »

Lalit Tripura Sundari n’exprima rien d’autre que le mutisme et l’impavidité méprisante de sa face. Cela équivalait à un défi, ce défi que sauraient exprimer en l’avenir une Cixi


et une Ranavalona III

 

confrontées aux Occidentaux impudents s’estimant supérieurs. La manière dont cet Anglais l’avait abordée équivalait à un affront, à une insulte, voire même à un sacrilège. Le lord-gouverneur aggrava son cas en portant à son nez un mouchoir de batiste afin de signifier que l’odeur hircine de beurre rance et de laine surie des courtisans « barbares » ci-présents l’indisposait. Lors, la tension ne cessa de monter, de s’exaspérer jusqu’au prévisible paroxysme. L’entité sous enveloppe humaine attendait cela, cette possibilité bravache d’imiter Pizarre

 Francisco Pizarro

et ses conquistadors, une poignée de soudards qui avait suffi à jeter à terre l’Empire d’Atahualpa. La fortune sourit aux audacieux prétend un dicton.

Ce fut l’interposition de Tsering Lampa qui rendit imminent le déclenchement de la furia inglese. « Cornwallis » avait de la chance : ses cipayes et privates étaient exempts des contaminations vénériennes et alcooliques qui, trop souvent, caractérisent les armées humaines ordinaires et sont susceptibles de les conduire à l’erreur tactique. Ils trépignaient de l’impatience d’en découdre.

Ledit affront fut consommé par l’impulsivité d’un guerrier colonial supplétif qui mal interpréta un geste du bonze fanatique, outrepassant les ordres d’un lord-gouverneur au fond ravi de cette aubaine qui mit fin aux atermoiements et aux malentendus. Le Commandeur suprême aimait par-dessus tout le sang et la destruction car il s’était inféodé à la Mort Johann. Peu lui importaient les crimes de guerre multipliés au fil de ses existences. Comment narrer avec recul et objectivité les étapes de l’explosion de l’hallali ?

L’apparat ne constituait qu’un vernis ; celui-ci craquelé et ôté, la barbarie se déchaîna. Comme à son habitude, Tsering Lampa avait apostrophé la personne qu’il devait critiquer. Le ton avait été rogue, la jactance irrépressible. Nous étions loin de la prolixité classique, de la faconde de certains méridionaux exubérants que nous aimons à écouter. Supposons le malentendu suivant : le cipaye crut que, dans son invective, le bonze étique,


empourpré par une sainte colère, voulait cracher à la figure du gouverneur, comme un lama – ceci sans jeu de mots ! La méprise fut consommée lorsqu’il fit feu, atteignant à la tête l’ascète qui aussitôt tomba aux pieds du Commandeur. En une poignée de secondes, l’enfer prit ses quartiers dans le palais, à la plus grande satisfaction de « Cornwallis » et de l’allégorie de la Grande Faucheuse.

Alors que, stridulant et glapissant leurs clameurs de surprise tout en fourbissant leurs armes et saisissant leurs lames, les pseudo-Huns entamaient leur riposte, La sphère noire songea qu’ils n’étaient que des unités carbones primitives, habitées par une superstition chamanique, concevant un univers animiste, où les bêtes parlaient et s’hybridaient aux hommes, où chaque plante, même le modeste lichen, était une personne. Un tulku très puissant venait de frapper au cœur même de leur édifice cosmique, érigé de bric et de broc, en un empilement branlant de talismans, de gri-gris de fétiches conjuratoires et autres stupidités. Les artilleurs anglais ayant transporté une Gatling, il leur fut facile d’arroser de rafales cuisantes les hordes de courtisans-guerriers qui s’affaissèrent en un bel ensemble, leurs fluides pourprés s’épanchant des trous multiples des balles anachroniques.

Pourquoi considèrerait-on le pseudo-Cornwallis comme un tulku alors que, de toute évidence, il faudrait lui attribuer la qualité de tulpa,


tant sa malfaisance trouvait un terrain favorable en ce palais de Katmandou qui, désormais, était mis en coupe réglée par ses massacreurs inféodés ? La réponse coulait de source : le cycle de réincarnations de la métempsychose concordait formellement avec celui des migrations successives de l’Entité informatique perverse, d’une unité biologique à l’autre, ce, depuis plus d’un millier d’années. Encore l’auteur confesse son ignorance des clones du Commandeur antérieurs au premier Tsampang Randong... peut-être existent-ils depuis que le Monde est Monde, depuis que l’Homme est l’Homme, voire avant ? Un avatar dinosaurien voire contemporain de l’explosion cambrienne (un Commandeur suprême Opabinia

Reconstruction

ou Anomalocaris) est tout à fait concevable. Mais ces clones bénéficient d’une espérance de vie limitée, bien moindre que l’espérance humaine moyenne de telle ou telle époque.

Tandis que le massacre de la cour népalaise se faisait paroxystique – les cipayes et habits rouges allant jusqu’à achever à la baïonnette et à trancher les gorges de chaque adversaire tombé à terre – on entendit à l’extérieur le braiement terrorisé des mules attelées à la basterne. Tous pataugeaient dans le sang ennemi, comme si le dieu du carnage eût proclamé en ces lieux son avènement terrestre. Les clameurs, les cris de la bataille et des agonisants, submergeaient et ébranlaient de leurs ondes funestes toute l’architecture du palais.

Haïné tentait de résister, mettant à l’œuvre toute sa science martiale. Quoi que fissent ses doppelgängers, son impuissance s’avéra manifeste, bien qu’elle fût parvenue à mettre à l’abri la Régente et le petit roi. Le rempart de ses corps multipliés céda, chacun s’évaporant, s’éthérant tour à tour jusqu’à s’accomplir, s’achever, en une poussière d’atomes subtils. Bientôt, percée de multiples blessures, cette Haïné-là périt, et ses bourreaux pour une fois, se terrifièrent lorsque l’enveloppe sanguinolente et inerte de la jeune femme s’évanouit de cette chronoligne, comme avalée par quelque trou de ver.

Ce fut dans l’autre 1867, celui où Galeazzo di Fabbrini devait échouer et mourir face à Frédéric Tellier, que la servante exotique du Maudit parvint à retrouver son corps. La substitution – qu’écris-je, l’absorption ! – de l’organisme de l’Haïné parallèle fut instantanée quoique le comte di Fabbrini, qui était occupé à donner des ordres à sa bande exotique dans les souterrains occultes des arènes de Lutèce non encore exhumées, ressentît un impalpable frémissement, un léger tremblement temporel, seulement captable par les esprits exceptionnels comme lui. Ce fut une Haïné mosaïque, pixellisée


 juste une zeptoseconde, temps imparti de son remplacement, que vit fugacement le demi-frère d’Alban de Kermor. Le Maudit s’ébaudit d’une telle perception ; aucun de ses hommes de mains n’avait prêté attention au phénomène, et pour cause…

« Démon, mon compère ! » pensa-t-il, se retenant de jurer en présence des rustres qu’il commandait.

Cependant, ailleurs, « Cornwallis », triomphant, clama sa victoire au-dessus d’un monceau de cadavres de « barbares ». La Régente, vaincue, ne pourrait plus rien lui refuser. Elle serait son otage, tout comme son fils. Cette conquête anticipée de Katmandou le réjouit, car elle agissait telle une écharde plantée dans la tapisserie de la piste temporelle engendrée par Johann et supervisée par Galeazzo, trop autonomes à son goût. Une fois ses équipages renforcés de yacks, de Gurkhas et de sherpas, la chasse aux explorateurs impudents reprendrait, jusqu’à leur anéantissement final.

 A suivre...

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