Chapitre 2
La longue caravane cheminait depuis
longtemps déjà et avait quitté les hauts plateaux de l’Asie centrale pour
atteindre ce qui restait de l’Antique Mer Noire. La chaleur se faisait de plus
en plus accablante, une chaleur sèche, difficilement supportable et la
transpiration, au contact de cette fournaise, s’évaporait très vite.

Pourtant, les méharis progressaient avec
régularité de leur pas chaloupé telles les vagues d’un ressac éternel et
insensible dans ce décor désolé. Les rares animaux de ce lieu brûlant,
abandonné des dieux, se terraient où ils le pouvaient dans la journée, creusant
le sol pierreux ou le sable ou se dissimulant à l’abri de quelques vestiges
humains effondrés là où une civilisation avait jadis prospéré, là où l’on
reconnaissait des ponts et autres infrastructures, des bâtiments de toutes
sortes, des maisons, des silos à grains, ou des pylônes électriques.
Dans un ciel à l’azur étincelant, le
Soleil régnait sans partage, dardant de ses cruels rayons les téméraires qui
osaient le défier.
Or, justement, dans une des
« cages » de toile, Deanna Shirley gémissait continûment, dans son
anglais si posé habituellement, réclamant dans le désordre une douche, un verre
d’eau, le Celsius, un lit et la fin de ce terrible mal de mer!
- Ah! Faisait-elle. Pourquoi
n’avons-nous pas rallié directement Mossoul par voie aérienne?

- Mais notre couverture? Qu’en fais-tu?
Lui rétorquait Violetta sur un ton moqueur.
- Quelle importance, Violetta? Je n’en
puis franchement plus. Ce hoquet, ces nausées…
- Surtout, ne vomis pas encore une fois!
J’en ai plus qu’assez d’essuyer ta bile! Sifflait la quart de métamorphe le
regard noir, empli d’acrimonie.
- Je pense de plus en plus que cet
Hellados et le commandant Wu sont de vrais sadiques, poursuivait la blonde et
agaçante artiste.
Puis, elle cracha dans ce qui avait été
un délicieux mouchoir brodé à ses initiales.
- Fais un effort, lui recommanda
l’adolescente. Tiens jusqu’à l’étape. J’y arrive bien, moi!
Un peu en arrière, Saturnin de
Beauséjour, qui se voulait stoïque, atteignait les sommets du ridicule. Il
coulait, fondait dans son ample djellaba qui dégageait des effluves de suint
ranci. Son odeur parvenait jusqu’aux narines de Carette et l’incommodait
grandement. Le Français pestait à l’encontre du vieillard. Philosophe, Craddock
lança:
- Julien, vous voulez que je vous dise?
Ici, ce n’est pas du cinéma. La Bandera? Du pipeau! Beau Geste, Un de
la Légion, Gunga Din, Les Quatre plumes blanches? Itou!

- Mon royaume pour un panaché bien
frais! S’exclama le Parisien.
- Tiens! Cela je ne l’avais pas encore
entendu.
- Moi, je constate que nous ne sommes
pas aussi en forme que lors de notre aventure dans le bassin conventionnel du
Congo. Pourtant, nous en avons rencontré des obstacles. Et pas piqués de vers…
- Cher Saturnin, il n’y avait pas encore
eu le réchauffement climatique. Nous ne devions affronter que la forêt
primaire, des bêtes mutantes et folles, ou encore surgies d’un passé divergent,
des Kikomba, des Kakundakari, des crocodiles attentionnés, des serpents en
veux-tu en voilà, des She, et j’en passe…

- Donc, pour vous, capitaine, cette
fournaise est tout à fait normale?
- Oui-da, mon compagnon de misère, cher
comédien de mon cœur.
- Je souffre comme pas possible… reprit
l’ex-chef de bureau. Je meurs de soif. Ma langue est aussi épaisse qu’une
semelle. Je crois que je vais tourner de l’œil.
- Ah non! Pas de ça, fillette
ventripotente et chauve! Articula le vieux Loup de l’espace en éventant
Beauséjour avec un tissu crasseux sorti de dessous sa tunique. Nous devons à
tout prix résister à la déshydratation.
- Pourquoi? Balbutia Carette avec
difficulté.
- Mais parce que nous sommes censés être
venus des confins de la Chine, pastagas et cornes de Belzébuth!
- Ah? Vous faites allusion à notre
couverture.
- Oui, bien sûr. Comment pourrions-nous
être crédibles si nous ne savons pas davantage résister à la chaleur?
- J’envie votre légitime, proféra
Julien. Là-haut, à bord du Celsius…
- Chut, pas si fort, le Parisien!
- Nous nous exprimons en français du XX
e siècle, marmonna Saturnin après s’être essuyé le menton.
- Qui vous dit que les hommes de maître
Ibrahim ne possèdent pas quelques rudiments de votre langue maternelle?
Constatez avec moi qu’ils n’ont pas tous du sang arabe. Il n’y a qu’à les
observer. Cinq ou six d’entre eux sont de type caucasien.
- Prudence, donc, conclut ce bon vieux
de Beauséjour.
Carette reprit, intrigué par quelque
chose qui taraudait son esprit depuis quelques jours.
- Capitaine, avez-vous remarqué que, depuis que nous avons rejoint cet
esclavagiste, nous n’avons subi aucune mauvaise rencontre? Je croyais le danger
représenté par les Syros bien plus réel.
- Julien, il est trop tôt pour se
montrer soulagé. Ce que je sais, c’est que, par trois fois, notre itinéraire a
été modifié afin d’emprunter une piste plus sécurisée.
- Ah? J’ignorais qu’Albriss ou Daniel Lin avaient réussi à s’encombrer du
chronovision.
- Purée de coq! Cessez d’émettre de stupides réflexions! En fait, nos
deux chefs sont en communication constante avec le Celsius par
transpondeur interposé.
- La technologie futuriste ça aide sacrément, souffla Julien tout en se
grattant furieusement le bas du dos, son épiderme subissant de terribles
démangeaisons.
- Alors, mes amis, persuadés d’avoir eu raison d’accompagner notre Génie
de la Galaxie dans cette foutue expédition?
- Capitaine Craddock, maintenant c’est vous qui anticipez un excès de
confiance! Qu’est-ce qui nous attend à Mossoul?
- Oui, dans quel état arriverons-nous là-bas? Renchérit Beauséjour épuisé
à l’idée des kilomètres qui restaient à parcourir.
- Encore en train de vous plaindre? Rugit Symphorien.
- Je tremble rien qu’à l’idée d’être vendu au marché aux esclaves,
poursuivit l’ancien fonctionnaire.
- Vous, aucun risque! Jeta perfidement Craddock. Qui voudrait d’un
vieillard bien gras, inapte à tout travail?
- Malotru personnage! Se fâcha Saturnin.
Paltoquet!
Le visage du sieur de Beauséjour s’était
empourpré d’une colère toute légitime. Jamais le Cachalot de l’espace ne
laissait Saturnin tranquille. Il n’y avait pas un seul jour où il ne
l’humiliait pas en lui lançant une remarque bien sentie concernant son manque
de courage ou sa maladresse.
- Monsieur Craddock, fit le vieil homme en omettant sciemment le grade de
Symphorien, grade auquel il tenait particulièrement, vous vous êtes octroyé le
titre de capitaine alors que, jamais, vous n’avez servi dans une flotte
quelconque! Alors, vous n’avez pas à me parler sur ce ton.
Comme on le voit, Beauséjour était
capable de se rebeller. Puis, le naturel revenant au galop, il enchaîna:
- Oubliez-vous que j’écris élégamment en dix langues et en quatre
caractères? Vous, c’est tout juste si vous savez tenir une plume! Surtout, ne
m’objectez pas que vous n’avez appris à écrire qu’en utilisant un
« antique » clavier d’ordinateur!
- Ouille! Ça s’envenime bigrement là, constata Carette. Les aminches,
calmez-vous, sinon les gardes d’Ibrahim vont accourir afin de voir ce qu’il y
a.
Aussitôt, le ton retomba comme une crème
fouettée soumise à l’air libre et à la chaleur.
- Bon… Disons que vous avez bénéficié de cours accélérés… tout comme moi
d’ailleurs…
- Hum, toussota le Parisien. Je doute que dans le scénario envisagé par
nos chefs nous soyons vendus à quelque autochtone. Si j’ai bien écouté, nous
devons rester au service de « maître » Albriss.
- C’est-ce qu’on veut nous faire croire.
Un beau mensonge à mon avis.
Mais
notre incorrigible baroudeur se tut soudainement. Les méharis venaient de
stopper leur marche chaloupée. Intrigués, les trois hommes passèrent la tête à
l’extérieur de leur abri de toile. Alors, ils virent…
- Bonté divine! Là-haut, tout là-haut
dans le ciel! Pincez-moi! Je rêve, hurla Craddock.
- Les écharpes! Les écharpes sombres de
nuages… compléta Saturnin en geignant.
- Des milliers et des milliers de
sauterelles noires, émit Julien en tremblant.

- Je ne pense pas qu’il s’agisse
d’insectes. Ils se meuvent bizarrement, reprit Symphorien, le premier instant
de peur passé.
- Ils volent dans le plus grand silence,
fit Carette. C’est pas normal!
- A quelle sorte de démons avons-nous
affaire? Que je sois transformé en panse de brebis farcie si je sais ce que
c’est! Gronda le capitaine de bateau lavoir.
- Mais… mais cela fonce sur nous… non…
je suis trop jeune pour mourir! Pleurnicha Saturnin.
- Un peu comme des avions en piqué ou
des obus, articula froidement Julien qui
s’était repris.
- Madre de Dios! Santa Virgen! Sainte
Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort…
- Depuis quand êtes-vous catholique? Eut
la force de plaisanter Carette.
- Depuis que je suis mort une première
fois, jeta avec aplomb le Cachalot du système Sol. Là, c’est le sort qui nous
attend. Hop! Nous n’avons qu’une seule chance pour tenter d’échapper à ces
démons: sauter se mettre à l’abri sous le ventre des chameaux.
- Que… Que… bégaya de Beauséjour… Il
n’en est pas question!
- On n’a pas le choix!
Tandis que Craddock jetait sans
ménagement hors de la tente Saturnin, l’attaque de la nuée extraordinaire se
poursuivait à l’avant de la caravane. Skander Ibrahim avait eu le réflexe
d’ordonner à ses hommes de se saisir de toutes les armes disponibles - du
cimeterre au fusil M16 - et de faire face aux Syros.
Mais le riche marchand fut peu écouté.
Ses hommes se débandaient déjà. Un sauve-qui-peut heureusement pas généralisé.
En effet, Albriss, descendu de sa monture avec son impassibilité habituelle,
s’était dressé de toute sa taille - deux mètres deux - prêt manifestement à
affronter les mutants mais pas d’une manière classique. Daniel Lin, Gaston de
la Renardière et Benjamin Sitruk l’avaient rejoint.
- Albriss, qu’envisagez-vous? Questionna
mentalement celui qui passait pour un simple daryl androïde.
En fait, Dan El savait fort bien ce que
l’Hellados comptait faire.
- Une riposte télépathique, répondit
l’extraterrestre avec calme, sur le même mode de communication que celui du
commandant Wu. Voulez-vous vous joindre à moi? Vous atteignez le niveau 500
d’après mes renseignements.
- Officiellement du moins. Selon les
normes établies par l’Alliance des 1045 Planètes, monde d’où je suis
originaire.
- Quant à moi, le niveau 300. Nous avons
donc un pourcentage acceptable de succès…
- 95,016%, mon ami, compléta Daniel Lin.
Prenez ma main et en place!
Tandis que maître Skander perdait le peu
de sang-froid qui lui restait, faisant d’incroyables et stupides moulinets avec
son cimeterre afin de tuer un maximum d’insectes de cette intelligence
collective, l’Hellados et le commandant Wu, debout, solidement dressés tels
deux phares inamovibles, leurs mains levées paumes ouvertes vers le ciel,
lancèrent un appel psychique aux assaillants Syros. Presque aussitôt, le
miracle se produisit. Les attaquants s’immobilisèrent dans un ciel désormais de
feu, puis, dans un bel ensemble, la nuée s’éleva très haut à l’horizon pour
disparaître bientôt.
Sous un chameau qui soulageait sa
vessie, Saturnin balbutia une prière.
- Merci Seigneur pour ta mansuétude.
Merci mon Dieu d’avoir épargné ma vie. Je promets de ne plus bâfrer, de ne plus
me goinfrer à m’en rendre malade, de ne plus toucher à un flacon de vin…
- Beauséjour, stop! Rugit Craddock qui
semblait avoir oublié qu’il y avait deux minutes à peine, il suppliait
aussi la mère de Dieu de le sauver. Vous
me cassez les oreilles!
- Mais, capitaine, je dois remercier le
Seigneur de Sa bonté…
- Ah! Vous vous trompez de cible dans
votre reconnaissance. Remerciez plutôt nos compagnons. C’est à eux que l’on
doit ce petit miracle. J’ignore comment ils ont réussi ce tour mais, bougre de
graisse de baleine, ils sont parvenus à persuader les Syros d’aller voir
ailleurs.
- Euh… je n’ai pas vu grand-chose avec
ce liquide nauséabond dans mes yeux, objecta Beauséjour.
- Pff! Comme d’habitude, le meilleur
vous a échappé. La preuve de ce que j’avance c’est que notre escogriffe
d’Albriss est au bord de l’évanouissement tellement il a dû puiser dans ses
réserves. Quant au commandant Wu, il ne vaut pas mieux. Il chancelle lui aussi.
Symphorien exagérait mais à peine.
Effectivement, l’Hellados et le daryl androïde paraissaient extrêmement las.
Benjamin et Gaston s’en vinrent à leur secours tandis que maître Ibrahim
rameutait ses hommes en gueulant comme pas possible. Toutefois, le marchand
d’esclaves, fort troublé, s’interrogeait intérieurement.
« Jamais vu un prodige pareil. Que
signifie? Je croyais les mutants occidentaux cachés sous terre, ne pouvant plus
affronter la lumière du Soleil tant ils sont devenus monstrueux. D’innombrables
récits de voyageurs font état de l’existence de ces êtres dégénérés ayant perdu
la parole après un usage incontrôlée de la technologie. Leurs corps seraient
rongés par d’abominables excroissances chancres et tumeurs. Cependant, maître
Albriss est un pur Bantou. Jamais son peuple n’a subi les démoniaques
radiations. Je ne comprends plus rien.
Ah! Il me faut éclaircir ce mystère au plus vite. On m’a parlé de
télépathes asiates. Jusqu’à aujourd’hui, je pensais qu’il ne s’agissait que
d’une légende. Apparemment, j’avais tort. Lorsque nous aurons regagné le
caravansérail de Mossoul, j’interrogerai le Noir avec toute ma
diplomatie… ».
Ayant pris sa décision, Skander
s’empressa de regrouper cinq ou six bêtes de bâts qui s’étaient dispersées lors
de l’attaque des Syros. Pendant ce temps, Benjamin s’inquiétait pour
l’Hellados.
- Comment vous sentez-vous? S’enquit le
commandant d’origine canadienne.
- Bien, répondit laconiquement Albriss,
mentant manifestement.
- Je vais demander à Lorenza de vous
examiner.
- Inutile, commandant. Surtout, pas
d’imprudence. Je puis remonter sur mon méhari et attendre l’étape suivante pour
subir un check up.
- Soit… mais comment avez-vous pu
détourner cette attaque? Demanda le commandant Sitruk avec une sincère
curiosité.
Ce fut Daniel Lin qui répondit à la
question, prenant soin de s’éponger le visage et de hacher ses phrases.
- Benjamin, les Syros sont des créatures
intelligentes, n’en doutez pas. Dotées de la faculté de télépathie. Merci pour
votre mouchoir, Gaston. Ces êtres fonctionnent en réseau, émettent d’infimes
charges électriques et forment une intelligence collective. Cependant, ils
semblent obéir à une volonté extérieure que nous n’avons pas réussie à
identifier le lieutenant et moi-même. Une volonté qui doit se trouver à des
centaines de kilomètres d’ici. Albriss et moi avons dressé un mur psychique
afin d’empêcher les Syros de pénétrer vos esprits, bref, de vous hypnotiser.
Ensuite, nous avons retourné leurs armes naturelles contre eux et nous leur
avons suggéré qu’ils étaient en train de plonger au cœur d’un brasier infernal.
- Ouille! En quelque sorte, vous avez
émis des psycho-images, souffla de la Renardière, admiratif.
- Tout à fait. Heureusement, nous étions
deux pour cette tâche. Voilà une des raisons pour lesquelles Albriss devait
participer à cette expédition.
- Hum… je n’ai jamais remis en cause la
présence de l’Hellados, fit Sitruk.
- Moi itou, renchérit Gaston.
Acceptant volontiers la main du baron,
Daniel Lin grimpa sur son chameau, immédiatement imité par le lieutenant. Puis,
s’adressant à Skander, Albriss lança:
- Nous allons tous bien, maître Ibrahim.
Nous pouvons reprendre la route. Inutile de s’attarder davantage. Désormais,
nous ne risquons aucune nouvelle attaque de la part des Syros jusqu’à Mossoul.
- Allah vous entende! Pria
l’esclavagiste. C’est bien la première fois que les membres d’une caravane
survivent à un assaut de ces démons.
À son tour, Ibrahim monta sur sa
chamelle favorite et d’un geste ample commanda à la caravane de reprendre la
route.
Alors, bêtes et hommes s’ébranlèrent
comme si rien ne s’était passé.
***************
A suivre...