jeudi 26 février 2026

Café littéraire : Le Congrès de futurologie (version courte).

 

Café littéraire : Stanislaw Lem : Le Congrès de futurologie : Par Christian Jannone. 

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Stanislaw Lem, fils d’un médecin juif, est né à Lwów, ville polonaise désormais ukrainienne (Lviv) en 1921 et meurt à Cracovie en 2006. Il est considéré comme un des grands écrivains de science-fiction du XXe siècle, une plume qui tranche non seulement avec les écoles américaine, britannique et française du genre, mais aussi avec la SF soviétique de son temps. Gunther Anders considère Stanislaw Lem comme l’égal de Jules Verne pour ses visions sur la révolution technique moderne.

Étudiant en médecine, puis résistant contre les Allemands, il dut supporter la domination soviétique sur la Pologne à l’issue de la guerre. Stanislaw Lem n’ira pas jusqu’au bout de ses études de médecine, se refusant à devenir médecin militaire, se contentant d’un poste d’assistant de recherches dans une institution scientifique. C’est en ces circonstances qu’il a entamé sa carrière littéraire. Partisan de l’Occident, malgré le stalinisme et sa censure, Stanislaw Lem n’a eu de cesse de critiquer le collectivisme soviétique. Sa position politique a servi sa reconnaissance internationale.

Avec Le Congrès de futurologie, paru en 1971 en Pologne et traduit en 1976 en français, nous nous intéressons au volet science-fictionnel de son œuvre, mais on ne peut omettre le Stanislaw Lem des apocryphes, cette série de critiques pastiches d’ouvrages n’ayant jamais existé, dans une démarche à la Borges et dont un seul a été traduit en français : Bibliothèque du XXIe siècle.

Quelles sont les thématiques généralement abordées par Stanislaw Lem en science-fiction ?

On y trouve l’impossibilité de communication entre les civilisations humaines et extraterrestres, qui les dépassent, qu’il s’agisse d’une civilisation d’insectes robotiques dans L’Invincible (1964), ou de l’océan pensant de Solaris (1961). Les utopies technologiques ne sont pas oubliées, le progrès technologique dispensant l’homme de tout effort, comme dans La Cybériade, recueil de nouvelles (1965). J’y ajouterai un troisième thème majeur : les mondes virtuels, hallucinatoires et illusoires, engendrés par la drogue, omniprésente dans Le Congrès de futurologie. Il rejoint là Philip K. Dick, seul auteur américain de SF qu’il reconnaissait, car Lem considérait la science-fiction américaine comme médiocre et mercantile, dépourvue de toute ambition littéraire et recherche stylistique. De fait, les mondes virtuels émanant des expériences stupéfiantes ont été le pendant de ceux créés par la technologie, dans le sous-genre cyberpunk.

Tôt, dès 1960, Stanislas Lem fut adapté au cinéma. Solaris intéressa tout autant Andrei Tarkovski en 1972 que Steven Soderbergh en 2002. Le Congrès de futurologie lui-même sous le titre Le Congrès (2013), une très libre adaptation mêlant animation et prises de vues réelles, due à Ari Folman, réalisateur israélien.

Le contexte de 1971.

La Pologne venait de connaître en décembre 1970 ce que l’on a appelé les émeutes de la Baltique, mouvement de protestation contre la vie chère, au cours duquel l’armée procéda à une répression violente dont on discute encore du bilan. Le spectre de la révolte ouvrière, qui fit peur aux Soviétiques, annonçait les événements survenus dix ans plus tard et causèrent la chute de Wladislaw Gomulka, premier secrétaire du parti ouvrier polonais, remplacé par Edward Gierek. 

Nous sommes alors dans les retombées des fameuses crises de révolte de la jeunesse occidentale, de 1968, ainsi qu’à la fin du mouvement psychédélique de la contre-culture pop qui avait atteint son sommet entre 1967 et 1969, dont la mort prématurée de Jimi Hendrix le 18 septembre 1970 fut le crépuscule. Nous sommes aussi à la veille des conclusions du club de Rome : dans un contexte de croissance démographique menaçant de devenir incontrôlable, avec les débuts de la prise de conscience écologique, les ressources naturelles (énergies fossiles, minerais) et alimentaires ne risquent-elles pas de s’épuiser, menant à notre extinction ? Ne fallait-il pas en venir à la « croissance zéro » ?

Résumé du livre :

Je décèle dans Le Congrès de futurologie trois parties distinctes.
Il y a d’abord le congrès proprement dit, fort malmené, avec une montée progressive du chaos. L’intrigue prend place dans le pays latino-américain imaginaire du Costaricana, à l’hôtel Hilton, où doit se tenir le huitième congrès de futurologie. Le professeur
Ijon Tichy y a été invité par le professeur Tarantoga en cette contrée fort peu sûre. Le consul des Etats-Unis est enlevé par un groupe terroriste, et, dès le début du congrès, il y a des combats de rue puis l’enchaînement de péripéties foisonnantes, sur fond de visions hallucinatoires qui pèsent sur la perception de la réalité.

Le patronyme complet du personnage central, Ijon Tichy, ne nous est dévoilé que tardivement, à l’instant paradoxal où il se retrouve dépossédé de son identité, transplanté dans un autre corps, en une chirurgie esthétique radicale, transgenre et trans-raciale, dans la peau d’une jeune femme noire révélée par le miroir et le toucher. Mais qu’est-ce que le réel ? Tichy ne serait-il plus qu’un cobaye humain balloté au nom d’expériences interdites ? De pertes de conscience en réveils, Tichy voyage d’une identité à l’autre, d’un corps à l’autre, en fait d’une hallucination à l’autre, d’abord homme-arbre, passant ensuite de la femme noire à l’homme obèse à barbe rousse, de lui-même à un autre par le tour de passe-passe d’un échange de corps tel que parfois la science-fiction aime à en jouer. De fait, nul n’a quitté les égouts refuges, même si l’hallucinogène poursuit ses effets  car l’on sait que la police a drogué l’eau potable afin de riposter aux émeutiers ! Les hommes-grenouilles viennent récupérer les réfugiés avec brutalité avant un nouvel évanouissement et un énième réveil dans un hôpital peut-être réel celui-là.

La deuxième partie peut s’enchaîner et ce qui s’y déroule au départ n’est pas sans évoquer les expériences médicales tristement célèbres effectuées par les régimes totalitaires (mais pas qu’eux !) puisqu’on apprend qu’Ijon Tichy va être soumis à un processus de vitrification, ou cryogénisation temporaire, de « sommeil hibernal » de quarante à soixante-dix ans. Son cas clinique, sa folie, sont réputés « désespérés » selon une vision ancienne et dévoyée de la médecine, où l’étude du cas pathologique importe davantage que soulager le patient de ses souffrances, de le soigner. S’ensuivent plus de deux pages de phrases décousues jusqu’à la « décongélation », puis le basculement dans le style diariste, avec une date 27/7 puis une année : l’an. 2039. Nous baignons alors dans une utopie intégrale, un de ces mondes parfaits sont était friande une certaine littérature de voyages fabuleux, philosophique, de ces contes dont se régalait le lectorat du XVIIIe siècle, traitée ici à la sauce stupéfiante.

De l’utopie à la dystopie : à compter du 3/10/2039 jusqu’à la fin du roman, nous sommes dans une troisième partie, celle de la révélation par étapes du réel, dévoilé de couche en couche, ou plutôt comme des poupées gigognes russes que l’on ouvre au fur et à mesure. De fait, il y avait plusieurs niveaux de tromperies générées par les drogues. C’est là que Stanislaw Lem se rapproche le plus de Philip K. Dick. De fait, les hallucinations farfelues et délirantes évoquent non seulement les haschischins du XIXe siècle mais aussi le surréalisme.

On peut estimer qu’il existe dans les littératures de l’imaginaire deux façons de manier le virtuel : par les drogues (forme de recours dominante des années 1970-80) puis par l’informatique (forme dominante depuis la fin du XXe siècle avec l’essor d’Internet et de ce que la SF appelle « holosimulations » par le sous-genre cyberpunk).

Drogues et néologismes :
La présence fondamentale du thème de la drogue et des mondes hallucinés qu’elle engendre est prétexte pour Stanislaw Lem à une multiplication virtuose et humoristique des néologismes. Cette inventivité permet de décompresser en un roman à la fois satirique et terrifiant, puisque nous sommes dans une dystopie. Comme Lubitsch et Chaplin qui prouvèrent en leur temps qu’on pouvait rire du nazisme, notre écrivain polonais démontre que l’humour est la meilleure arme pour combattre l’utopie négative.

On remarquera toute la série des termes inventés tournant autour de la description du monde du supposé et apparent 2039, qu’il s’agisse des individus, des situations ou des objets plus ou moins technologiques, peut-être pour tourner en dérision l’œuvre d’Isaac Asimov, mais aussi pour rendre hommage au Philip K. Dick d’Ubik paru alors récemment. On débouche sur une langue nouvelle et farfelue. Stanislaw Lem ne se moquerait-il pas de l’évolution des langues ? Ne rejoint-il pas l’Oulipo et Raymond Queneau, mais aussi Boris Vian en ces jeux lexicaux à l’humour décapant ?

A la théorie du complot s’oppose l’utilisation de ces substances pour des raisons humanitaires, en une Terre surpeuplée de 20 milliards d’habitants (théorie de l’explosion démographique ayant cours dans les années 1970, avec la surpopulation et ses conséquences, comme par exemple dans le film Soleil vert de 1973) au point de comparer ce monde à un cadavre momifié auquel on conserve la fausse apparence du vivant. La population, les travailleurs, ne peuvent connaître la vérité, grâce à l’action de la « pharmacocratie » qui masque le réel ou le fait oublier par tout un panel de drogues. Tout cela relève du gouvernement par la « psycho-chimie » et par les psychotropes, manière d’assujettir les populations. La tromperie du monde ouvrier par les stupéfiants est une critique évidente du système communiste par Lem : la manipulation de la population par la promesse du « paradis » soviétique.

La fin de l’histoire nous interroge sur l’illusion collective : le système, s’avérant incapable de prodiguer le vrai confort, la vraie richesse,  permet à la « pharmacocratie » de se maintenir au pouvoir. L’humanité clochardisée, estropiée et mutilée s’affiche dans toute son horreur sordide, baignant dans son simulacre de bien-être. On cache à l’humanité, en « derniers Samaritains » ce qu’il en est en une Terre agonisante, victime de la glaciation et de la surpopulation en l’an véritable 2098. Les drogues sont l’outil de ce camouflage.

Au début des années 1970, la science hésitait entre deux thèses de l’évolution du climat, réchauffement ou glaciation. Tout le monde s’accordait sur l’explosion démographique et c’est en cela que ce roman est « daté ». A l’optimisme d’Isaac Asimov s’oppose le pessimisme de Stanislaw Lem, fort de l’expérience totalitaire communiste, un pessimisme cependant pondéré par l’humour, bien plus présent que chez Philip K. Dick qu’il appréciait. Lem réussit l’exploit de se moquer de nous, Occidentaux des années 1970, tout en glissant - au risque de la censure -  une critique aigüe du système soviétique, de ses modes opératoires et de ses artifices trompeurs, mais aussi de la psychiatrie médicamenteuse. Il expose avec maestria les problèmes et interrogations du monde sur son avenir à l’orée des années 1970. Au fond, il utilise la futurologie de l’époque, mais une futurologie qui a cessé de s’extasier sur le progrès technique, futurologie désenchantée dans laquelle la technologie se retrouve dévoyée par l’usage des robots, en une thèse contraire à celle d’Isaac Asimov. Livre de l’irruption du désenchantement du monde, deux ans seulement après Apollo 11 ! Loin de demeurer un sous-genre, la science-fiction est bien de la grande littérature avec ses grands auteurs. Elle nous invite à réfléchir.                                                                Christian Jannone.

samedi 7 février 2026

Etude en vert et jaune première partie : Vert. Chapitre premier (2).

 Fichier:Félix Ziem - Caravane en route vers La Mecque - PPP205 - Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.jpg

Sous sa tente de toile et de soie, Skander Ibrahim fumait le narguilé sous les yeux de sa garde personnelle. En effet, la région, parcourue par des hordes sauvages de pillards, des bandes bien organisées qui surgissaient silencieusement de nulle part et qui, leur razzia faite, disparaissaient de même, était peu sûre. Il fallait aussi y rajouter les attaques de groupes mystérieux qui semaient la terreur dans toute la contrée. On les connaissait sous le nom de Syros. Or, les marchandises précieuses de la caravane, or, bois, pechblende, fer, cuivre, semences, esclaves des deux sexes et de tous âges, attiraient les convoitises. 

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Devant le maître, son serviteur le plus dévoué, son gestionnaire, rappelait les bonnes affaires qui les attendaient à Tachkent.

- D’importants bénéfices, dis-tu Abdul?

- Tout à fait, maître.

- De l’ordre de combien?

- Entre deux cents et quatre cents pour cent…

- Certes… mais à la condition que nous ne subissions aucune attaque. Oublies-tu que la précédente nous a coûté vingt hommes et douze chameaux.

- Mais pourquoi s’attaquerait-on encore à nous? Fit le serviteur. Cette fois-ci, nous disposons de cinquante hommes armés jusqu’aux dents de cimeterres, de fusils et d’épées laser.

- Tu es un optimiste Abdul.

- Parce que j’ai la foi, maître.

- Bien. Dîne donc avec moi. Il y a ici à manger pour dix. Le mouton qui a été tué hier a une viande goûteuse et savoureuse à souhait.

- Maître Skander, je suis fort honoré par cette offre généreuse.

Frappant dans ses mains, le maître marchand commanda aux serviteurs d’apporter le repas. Les deux hommes mangèrent de bon cœur, se servant régulièrement dans les plats communs comme il était de coutume dans la région, prenant dans leurs mains la quantité désirée de nourriture. 

 Couscous présenté dans une qassriya traditionnelle.

- Ce couscous aux amandes était délicieux, souffla enfin maître Skander, repu, le burnous tendu sur son ventre rebondi. Je ne peux plus rien avaler. Je crois que je vais dormir tout mon saoul. Laisse-moi Abdul et ne reviens qu’à l’aube.

- Oui, maître.

S’étendant confortablement sur ses coussins de soie, Skander ferma les yeux, le sommeil lui tombant brusquement sur les épaules bien qu’il eût bu plusieurs verres de thé à la menthe. Abdul se retira sur la pointe des pieds. Il lui tardait de se détendre d’une toute autre façon.

 

***************

 

Affalé sur ses coussins moelleux, Skander Ibrahim dormait du sommeil du juste; il ronflait bruyamment, son souffle chassant les insectes nocturnes qui s’obstinaient à bourdonner sous la tente. Dehors, le ciel chargé n’allait pas tarder à laisser éclater sa colère. 

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Les gardes du caravansérail veillaient tant bien que mal. Certains jouaient aux osselets ou aux dés. D’autres racontaient des anecdotes ou encore restaient debout fermement à leur poste. Quant aux montures, regroupées dans un enclos, elles dormaient elles aussi, à proximité d’un point d’eau presque à sec.

Tout paraissait paisible hormis la menace du ciel. Un peu en retrait, la marchandise animée - les esclaves quoi - résignée à son triste sort, tentait de ne pas penser à ce qui l’attendait les jours suivants.

Abdul n’avait aucun état d’âme. Il profitait des opportunités offertes par sa fonction et prenait son plaisir auprès d’esclaves des deux sexes non consentants qui n’avaient pas le choix.

Bref, c’était une nuit apparemment comme les autres, mais…

Soudain, des frôlements, des bruissements furtifs. Un chameau dressant son cou et ses oreilles, des furets qui se dissimulaient derrière des rochers, des insectes cessant de bourdonner, un feu qui brasillait et qui, subitement, s’éteignait sous le jet d’un thé à la menthe refroidi. 

 Service à thé d'artisanat d'art traditionnel

Puis, un grommellement de dépit parce qu’on avait perdu la partie de dés auquel se mêlait un grondement lointain annonçant l’orage. Enfin, le crépitement soudain de larges gouttes d’eau vint chanter sur un sol trop sec qui avait du mal à absorber cette humidité bienfaisante.

Un éclair fuligineux illumina brièvement des silhouettes s’avançant vers l’enclos des chameaux. Un cri de surprise et d’agonie s’éleva dans la nuit et l’enfer se déchaîna.

 

***************

Le sang coulait en abondance; il ruisselait, pourpre foncé, en filets réguliers, des cous des bêtes comme de ceux des humains. On ne comptait plus les corps empalés par des lances, des épées ou des lames laser. Ils étaient disséminés un peu partout dans le campement. Alors qu’une odeur douceâtre s’élevait des cadavres les plus frais, une puanteur gluante émanait des chameaux égorgés et des autres bêtes éventrées et éviscérées. Des mouches bourdonnaient au-dessus des dépouilles tandis que, hauts dans le ciel implacable, des oiseaux noirs volaient en cercles. Ils n’allaient pas tarder à se poser sur un sol désormais abreuvé par le sang et à se repaître de chairs tendres. 

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Rare survivant de cette attaque de pillards, Skander Ibrahim ne décolérait pas. Il agonisait d’injures Abdul, le rendant responsable de ce désastre.

- Fils de chien, tout cela est arrivé par ta faute! Si je désirais te rendre justice, je serais en train d’étaler tes tripes à l’air afin de les offrir aux djinns. Incapable! Où étais-tu donc? Que faisais-tu? En train de forniquer comme à l’accoutumée? 

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- Maître… pitié. Moi aussi, je n’ai réchappé à la mort que de justesse.

- Tais-toi rat! Tu ne vaux pas plus qu’un cancrelat. Parce que ta queue te démangeait trop, tu n’as pas assuré la sécurité du caravansérail. Tu as préféré le doux giron d’une femelle au lieu de l’inspection de la garde. Ah! Je sais le sort que tu mérites!

- Non, maître! Pas cela, tremblait l’intendant. Je ne faillerai plus. Je le jure. Allah m’en soit témoin.

- Ne jure pas! Porc libidineux, tu ne failliras plus parce que tu ne le pourras plus.

- Maître, toute la marchandise n’a pas été pillée. Il nous reste quelques chameaux et quelques lots intéressants, gémit Abdul, agenouillé, se tordant les mains de peur et s’arrachant touffe par touffe les poils de sa barbe. 

 Caravansérail de Qalaat al-Moudiq, en Syrie.

- Que tu dis! Je suis ruiné. Silence! Holà Hassan!

- Oui, maître? Fit un garde rescapé à la carrure impressionnante qui servait de factotum et de bourreau à maître Ibrahim.

- Punis donc moi ce cafard comme il doit l’être, ordonna le marchand d’un ton sans appel.

Sourd aux cris du gestionnaire, Hassan s’avança d’un pas décidé et se saisit de la victime désignée avec un sourire cruel. Abdul ne pouvait rien tenter car il était entravé par les pieds. Prestement, le bourreau déchira le sarouel de l’intendant, découvrant ainsi la triste intimité de l’individu. L’homme de confiance gigotait de plus belle, essayant de gagner quelques précieuses secondes.

Le géant noir à la bedaine monstrueuse et au crâne luisant allait-il rater son coup? Ce ne fut pas le cas, Hassan ayant la présence d’esprit d’assommer Abdul d’un coup de poing sonore qui fit craquer la mâchoire du malheureux avant d’officier. Encore deux secondes et la lame d’acier parfaitement entretenue et aiguisée, dépourvue de toute tache de rouille, allait trancher les parties sensibles.

Or, juste à l’instant fatidique, un autre garde survivant cria:

- Là, sur le sentier, des hommes!

Skander se retourna et fronçant les sourcils afin de mieux voir qui s’en venait, dit:

- Une autre caravane? Impossible! Ils n’ont pas de montures.

- Nos pillards de la nuit reviendraient-ils? Jeta Hassan, interrompant son geste.

- Arrête Hassan! Commanda le marchand. Tu accompliras plus tard l’exécution commandée. Sus aux voleurs!

Aussitôt, la vingtaine d’adultes aptes à se défendre laissa là ses affaires et s’élança en direction des nouveaux venus qui, armés d’un cimeterre, qui une lance ou une épée à la main. Mais s’agissait-il bien des pillards audacieux de la veille?

La troupe hétéroclite et pas si nombreuse ne paraissait pas animé de mauvaises intentions. Une poignée de minutes plus tard, le contact eut lieu. À la tête des caravaniers maître Skander chargeait, la rage haineuse déformant ses traits. Il allait pour enfoncer son sabre dans celui qui conduisait le groupe d’étrangers lorsque, sans aucune raison, il cessa brusquement son assaut. Puis, comme transformé en statue de la stupeur, immobilisé par le regard intense et scrutateur de l’inconnu à la peau d’ébène et au visage aussi émotif que celui d’une sculpture romaine, il laissa tomber son arme sans qu’il s’en rendît compte.

Alors, Albriss, car c’était bien l’Hellados, fit le salut universel et exprima des paroles de paix dans l’arabe le plus pur.

- Marchand, la bénédiction d’Allah soit sur toi. Je me nomme Albriss. Puis-je t’apporter mon aide ainsi que l’assistance des miens? Tu sembles avoir eu quelques problèmes.

Les hommes de maître Skander Ibrahim, figés par l’étonnement, restèrent sans voix quelques longues secondes. 

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Assez loin derrière l’extraterrestre, Violetta brûlait d’envie d’applaudir ce tour de force.

- Bravo, Albriss, marmonna-t-elle, admirative. Il n’y a pas à dire, cela sert d’être télépathe.

- Silence, ma fille! Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, rétorqua Lorenza. Fais donc preuve de prudence.

Cependant, à l’avant, le Noir Hellados poursuivait son laïus d’un ton apaisant.

- D’après ce que je vois, marchand, tu as subi une rude attaque il y a peu. Je réitère donc mon offre. Elle est sincère. Je n’attends rien en retour.

Ibrahim balbutia enfin, se remettant de son étonnement.

En réalité, cette attitude changeante devait beaucoup au fait qu’Albriss avait agi sur les pensées de l’Arabe mais aussi sur celles des hommes de maître Skander. Il avait été aidé en cela par le commandant Wu et saurait plus tard le remercier en secret.

- Comment… Comment êtes-vous parvenus jusqu’ici à pied? Comment avez-vous pu traverser cette contrée hostile sans pertes ni dégâts? Vous ne paraissez pas fortement armés.

- Oh! Allah nous garde et nous garde bien, répondit le grand Noir extraterrestre sur un ton assuré. Je me suis présenté mais j’ignore encore ton nom, marchand.

- Pardonne-moi, Albriss. Je me nomme Skander Ibrahim ben Youssouf. Effectivement, je suis un marchand et ma caravane a subi hier dans la nuit une razzia. Toi et les tiens, les avez-vous vus, ces pendards, ces pillards?

- Non, nous n’avons rien aperçu,  proféra Albriss avec la plus grande sincérité.

- Alors, tu ne viens sans doute pas de la même direction.

- Nous sommes partis des confins des hautes terres, renseigna l’extraterrestre en mentant à moitié. Plus précisément des ruines d’Umruqi.

- Une longue route! S’exclama maître Ibrahim.

- Nous cheminons depuis trois lunes, poursuivit l’Hellados avec aplomb.

Décidément vivre avec les humains lui avait appris à enrober la vérité sans frémir.

- La fatigue se fait sentir, enchaîna notre extraterrestre.

- Je puis t’offrir l’eau, le sel et le pain, articula aimablement le marchand en s’inclinant, manifestement toujours sous le charme d’Albriss.

Esquissant aussitôt un geste rapide, maître Ibrahim ordonna à ses hommes de rengainer leurs armes et d’escorter les étrangers jusqu’à sa tente. Puis, marchant en tête, il parla avec volubilité, s’adressant toujours à l’Hellados.

- Me raconteras-tu les raisons de ta présence ici, si loin de ta province?

- Je ne suis pas originaire d’Umruqi, commença Albriss. J’y vis, c’est tout.

- Je m’en doutais… jeta Skander avec diplomatie.

- J’accepterais volontiers un thé à la menthe, fit notre tempsnaute. Je te conterai mon voyage…

- Les gens qui t’accompagnent sont tes serviteurs, non?

- En effet. Il y a mes épouses, leurs servantes, mes domestiques, mon intendant et sa famille, mon … cuisinier…

Ce terme désignait Saturnin de Beauséjour reconnaissable à sa bedaine fièrement portée en avant.

- Ah? Et point de gardes? C’est dangereux.

- Je t’ai déjà dit qu’Allah pourvoyait à ma sécurité. Je sais me défendre qui plus est. Je ne suis pas un novice dans l’art de combattre. Daniel Lin, Gaston, Benjamin et Craddock également.

- Oh! Oh! À leurs noms, je vois qu’il s’agit d’esclaves infidèles. Et tu leur accordes toute ta confiance?

- Oui, sans hésiter, je leur confierais ma vie. Plus que cela même maître Ibrahim.

 

***************

 

Tandis qu’Albriss prenait le petit-déjeuner avec son hôte, le reste du groupe s’installait tant bien que mal près des autres tentes épargnées par le rezzou. Ainsi, les tempsnautes prirent place à côté de l’enclos réservé aux chameaux, à quelques coudées du harem de toile où les épouses, concubines et esclaves d’Ibrahim restaient confinées. 

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- Bigre! Bougonna Craddock. Qu’est-ce que ça pue ici! C’est intenable tant ça schlingue!

- Pourtant, il faudra vous y faire, capitaine, ricana Gaston. J’ignorais que vous aviez le nez aussi sensible. On m’a raconté que votre vaisseau Le Vaillant était une véritable poubelle ambulante et qu’elle ne sentait pas la rose avant que le commandant Wu ne la vidange.

- Stop vous deux, fit Daniel Lin sur un ton sans réplique. Hâtez-vous de déballer votre paquetage au lieu d’évoquer de vieux souvenirs aigre-doux. Nous ne devons pas nous faire davantage remarquer.

- Ah bon? Pourquoi?

- Parce que je vais tantôt me faufiler dans le gynécée afin de m’assurer que la dénommée Chloé se remet de sa fausse couche.

- Dans ce cas, je devrais peut-être vous accompagner…

- Je ne suis pas médecin, Lorenza, je sais. Votre aide sera la bienvenue. Mais vous ferez preuve d’une prudence extrême mon amie.

- Assurément.

Haussant les épaules, le docteur di Fabbrini se glissa sous sa tente et vit alors Deanna Shirley en train de défaire son sac en pinçant les lèvres.

- Décidément, se plaignait la jeune comédienne, je me demande encore pourquoi j’ai accepté de me joindre à cette équipe! Bah! Je m’ennuyais sans doute et cela me fera des souvenirs. Ah! Lorenza… ôtez-moi un doute au plus vite. Où pourrais-je soulager un besoin naturel si nécessaire?

- Dehors, derrière ces buissons.

- Vous voulez rire?

- Pas du tout, ma chère. Ici, le confort est ignoré du commun des mortels. Alors, à la guerre comme à la guerre. Je m’en accommode. Imitez-moi.

- Hélas! Soupira DS de B de B. Comme si j’avais le choix.

- Ce n’est pourtant pas votre premier voyage dans le monde extérieur, Deanna… je me remémore notre expédition au Congo.

- Ciel! Ce ne fut pas une partie de plaisir. N’évoquez plus cela. J’en frémis encore.

Dans l’autre tente, Saturnin de Beauséjour bougonnait, peu content de devoir partager le peu d’espace disponible avec Craddock, Montgomery Clift et Julien Carette, tous trois fumeurs invétérés, d’ailleurs déjà en quête de tabac.

Gemma, l’épouse du capitaine d’écumoire était restée à bord du Celsius afin de veiller de loin sur les tempsnautes.

- Monsieur de Beauséjour, cessez donc de fulminer ainsi, jeta le Parisien avec acidité. On dirait que vous allez exploser comme le Vésuve. Vous êtes écrevisse à faire peur.

- Je ne suis pas en colère, nullement, répondit l’ex-fonctionnaire, j’ai chaud et je transpire, voilà tout.

- Vous niez l’évidence, monsieur de la haute, poursuivit Julien.

- Nous suons tous, remarqua l’Américain. Nous rêvons tous aussi d’un bon bain avec un verre de scotch bien tassé et glacé à portée de main.

- Ma foi, il y a du vrai là-dedans, éclata de rire Symphorien. Mais nib de nib! Nada! ici, faut pas compter se procurer de l’alcool. Pire que dans la Cité. Pour une fois que Gemma ne me surveille pas comme un dragon matriarche. Enfin! Tant pis. Bon, c’est pas tout ça, monsieur de Beauséjour, mais j’ai besoin là d’un coup de main.

- Pourquoi faire? S’offusqua Saturnin.

- Pour brancher ce petit détecteur de signaux biologiques.

- Euh… Si quelqu’un le voit et se demande ce que c’est…

- Il peut passer pour une fontaine à thé, un peu tarabiscotée, je vous l’accorde. Mais ici, il n’y a pas à s’inquiéter. Ce sont tous des béotiens naïfs, tout à fait ignorants de la technologie.

- Je reste méfiant… les autochtones disposent de sabres laser et de mitrailleuses, murmura le vieil homme bedonnant en se passant une main moite sur le visage afin d’en ôter la sueur.

- Beau camouflage! Siffla Carette entre ses dents. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Le Parisien était en train de trifouiller dans son havresac à la recherche d’une hypothétique blague à tabac. Il aurait juré qu’il avait réussi à en dissimuler une avant son départ mais il ne parvenait pas à la retrouver. Il croyait à un tour du Superviseur général. Il n’avait pas tort.

- Je ne vois pas l’utilité d’un appareil aussi sophistiqué, lança Monty.

- D’après le topo d’Albriss, la région n’est pas dépourvue de surprises, répondit le Cachalot du Système Sol. Faut tout de même pas oublier qu’il y a eu une putain de guerre là, il y a quelques siècles. Nous sommes en l’an 1940 du Prophète… convertissez vous-même dans le calendrier chrétien, Monty. Bon sang! Même si les « Indigènes » du coin ignorent la technologie en vigueur chez nous, il leur reste des vestiges d’armes bougrement meurtrières, des joyeusetés génétiques mutantes et tout le toutim.

- Ah. Vous faites allusion aux Syros, balança Carette en haussant les épaules. C’est qu’une légende.

- Que non pas! Rétorqua Craddock. À votre avis, pourquoi le Superviseur nous accompagnerait-il si le risque n’existait pas?

- Que sont ces Syros? Émit Clift, intéressé, tout en se grattant furieusement le menton qui commençait à être envahi de poils durs.

- D’après ce que j’ai pu comprendre, des créatures mi-hommes mi-bêtes, se nourrissant de tout ce qu’elles trouvent, qui plus est, dotées d’un talent peu commun. On ne les détecte que lorsqu’il est déjà trop tard.

- Trop tard? C’est-à-dire? S’inquiéta Saturnin se mettant soudain à frissonner.

- Hé bien, lorsque ces êtres sont passés, il ne reste plus que des cadavres affreusement déchiquetés, vidés de tous leurs sucs. Personne jusqu’à aujourd’hui n’a survécu pour les décrire avec exactitude.

- Mais… le chronovision? Marmonna timidement l’ancien chef de bureau.

- Le chronovision n’a guère révélé que ce que l’on sait déjà. Ces créatures se confondent avec le paysage. De vrais caméléons.

- Des… métamorphes, hasarda Saturnin, comme notre docteur et sa fille?

- Je ne le pense pas, fit l’Américain. Des change-formes?

- En fait, on ne sait pas au juste. Paraîtrait que ces démons sont capables de voler, courir, nager, sauter, comme des aigles, des murènes, des caribous, des chamois, des marathoniens, d’authentiques Supermen, quoi!

Sitruk, venu constater comment ses amis et subordonnés étaient installés, conclut:

- Capitaine Craddock, le moment est fort mal choisi pour donner les chocotes à l’équipage, ne croyez-vous pas?

- Oh! Vous, commandant, vous êtes dans le secret des dieux. Albriss vous en a révélé plus qu’à nous et le commandant Wu davantage encore.

- Non, pas du tout, démentit le Canadien.

- Peuh! Comme si Daniel Lin ou ce cher Hellados de mon cœur vous avaient tenu à l’écart!

- Ici, je ne suis qu’un simple exécutant. Tout comme vous. Je déteste cette situation, je l’avoue volontiers, mais je sais suivre les ordres, moi. Le chef de l’expédition, c’est le Superviseur général. Maintenant, basta! Assez de palabres. Il est plus que temps de nous préparer pour notre « représentation ». Il nous faut exécuter un sans faute. 

A suivre. 

 

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