Chapitre 12.
L’homme aux
bottes à vapeur, tout d’anthracite vêtu, la figure masquée de papier-mâché
bariolé, les yeux dissimulés par des besicles aux verres fumés, tels ceux
protégeant des éclipses, quêtait une maison qui servait d’atelier, de lieu de
travail forcé pour les enfants indigents de Londres, ces gosses errants,
orphelins ou non – car parfois leurs géniteurs croupissaient en prison pour
dettes, à moins qu’ils eussent été abandonnés ou ne fussent pourvus que d’une
mère se prostituant pour survivre – qu’il était lors coutume d’utiliser comme
main-d’œuvre servile dans ce que l’on nommait les workhouses. Quelques décennies plus tard, dans l’autre ligne
temporelle, Charles Dickens excellerait dans la mise en scène de ces enfants de
basse condition à l’innocence volée, soumis aux abus de toutes sortes de leurs
garde-chiourme.
Il
recherchait le soupirail idoine à même de permettre l’accès à la cave où l’on
entassait pour la nuit, sur de mauvaises paillasses gorgées d’humidité, tous
ces prolétaires juvéniles dont se rongeaient les poumons. Sous la pèlerine de
l’inconnu, une ceinture laissait entrevoir les pommeaux proéminents de deux
Colts d’un calibre supérieur aux modèles ordinaires, tandis que la besace qu’il
arborait en bandoulière regorgeait de tracts imprimés dans du mauvais papier,
tracts à la gloire de la nouvelle idole de la classe ouvrière, le général John Ludd. Non seulement la
paire d’armes le prémunissait contre l’éventuelle résistance des bourreaux des
petits miséreux, mais aussi jouait un rôle dissuasif propre à décourager les
mauvaises fréquentations qui grouillaient en ce quartier sordide laissé à
l’abandon par la bonne société. Il avait réglé la vitesse de ses bottes à celle
du pas, afin qu’il fût le plus discret possible. Si besoin se faisait sentir,
il déguerpirait avec une vélocité maximale, après avoir placé la machinerie sur
la position à toute vapeur. Une
cuirasse pare-balles en cuir bouilli et en acier complétait la panoplie.
Les
chaudières miniatures de ses chausses spéciales protégeaient les mollets de
l’inconnu du froid mordant nocturne de cet hiver 1802 qui n’en finissait pas. Aucun
risque que la police corrompue du prince-régent importunât le quidam.
A la parfin,
notre inconnu trouva l’ouverture adéquate à ses plans. C’était vraiment un
misérable soupirail d’un ridicule diamètre qui, le jour laissait passer une
lumière chiche. Il donnait sur la cave servant de dortoir aux gamins du
workhouse. Cela valait la peine d’y jeter un coup d’œil afin de s’instruire à
l’édifiant spectacle de la misère humaine et de l’exploitation des plus
faibles. Ce qu’il vit le convainquit de l’urgence : il lui fallait changer
tout cela. Il prit les précautions maximales, s’assurant que la personne
chargée de surveiller cette main d’œuvre au coût dérisoire ne fût pas présente
en ce dortoir insane. Il observa, ne vit
personne de suspect.
La plupart
des juvéniles esclaves vaquaient nu-pieds - à moins qu’ils les enveloppassent
de chiffons ou de charpie. Ils dormaient à cinq-six sur la même paillasse
pullulant de vermine. Fillettes et garçonnets s’y mêlaient sans apprêt,
grelottant ensemble dans leurs sommaires chemises de nuit écrues, usées jusqu’à
la trame, pelotonnés ou enroulés dans des lambeaux de couvertures de laine qui
ne protégeaient plus grand-chose. Les guenilles arachnéennes de cette literie
se ramifiaient en une constellation extraordinaire de trous à la semblance de
madrépores et de fractales. Toutes proportions gardées, les dessins
infinitésimaux produits par les entrelacs desdits trous rappelaient le réseau
neuronal ou mycélien. Les rats se promenaient sans gêne d’une paillasse à
l’autre, en espèce opportuniste experte et commensale de l’homme, rongeant
quelques détritus disséminés çà et là. Souvent, la toux perturbait le sommeil
des petits trimailleurs. Certains expectoraient des sérosités sanglantes. Leurs
remugles, malgré le froid de ce dortoir improvisé dépourvu de tout poêle à
charbon, montaient jusqu’aux narines du mystérieux quêteur, tout là-haut,
allongé à côté du soupirail dont il avait entrouvert le grillage sans qu’il
émît nul bruit. Ce spectacle sordide n’émut pas l’inconnu, tout absorbé par sa
mission. Il lui restait à s’introduire et à distribuer ce qu’il devait. Il savait que, parmi ces marmots victimes d’un
système d’exploitation inique, certains avaient à peine trois ans. Aussi fut-il
galvanisé, déterminé à accomplir coûte que coûte ce qu’il considérait comme un devoir de justice sociale. Alors, puisant dans sa besace, il prit de
pleines poignées de ses tracts révolutionnaires aux idéogrammes évocateurs et
commença sa tâche, tout en se glissant puis en sautant avec adresse, arrosant deçà
delà cette cave insalubre de papiers salvateurs. L’objectif était clair :
en retombant parfois sur les visages des petits endormis, ces feuilles devaient
les chatouiller, provoquant leur réveil. Ailleurs, elles se répandraient sur le
sol, parsèmeraient tout ce lieu de réclusion de leur nuisance explosive. Il se
réceptionna sans peine, en un simple pof à
peine perceptible, continuant de faire pleuvoir autour de lui ces messages
nuisibles à l’ordre social. Grâce à ses verres spéciaux, notre
« terroriste » stipendié bénéficiait d’une vision nyctalope, comme si
ses lunettes fumées eussent été à infrarouge. Il lui fallait se hâter, avant
que l’adulte chargé de garder ces juvéniles serviles eût l’attention éveillée
par le moindre menu bruit.
Après avoir
bien parsemé tout le dortoir caverneux de ses feuillets de propagande, jugeant
sa mission accomplie, notre émule du monte-en-l’air et du passé-singe,
actionnant la soupape de ses bottes à vapeur, prit son élan et fit un bond
parfait, passant avec justesse le soupirail, s’évaporant dans la nuit comme il
était venu, avec discrétion.
Une des
feuilles titillant ses narines tout en exhalant encore un parfum d’encre
fraîche, s’en vint occasionner chez une pitoyable fillette une crise
d’éternuements qui l’éveilla toute. La gamine étique à la chevelure pouilleuse
embroussaillée, se saisit de ce qui irritait son nez. Dépourvue de toute
science lettrée, elle dévisagea, intriguée, le dessin sommaire qui couvrait
toute la feuille, imprimée recto. Elle crut bon de secouer le bras de son
voisin d’Hypnos et de misère, afin de lui montrer ce mystérieux tracé. Elle
savait que celui-ci, au sobriquet de Dick le boiteux car doté d’une jambe plus
courte que l’autre, avait appris à lire. Il déchiffrerait les signes
énigmatiques dudit dessin qui, lui semblait-il dans la semi-pénombre,
représentait un soldat, bien qu’elle n’en fût point sûre.
« Hé,
Dick ! Dick ! Regarde c’que j’ai trouvé. C’est quoi ? »
Ne se faisant
pas prier, le garçonnet crasseux s’empara de la feuille étrange tout en
grommelant toutefois.
« C’est-y
une heure à m’tirer du lit, Dorothy ? Tu veux une torgnole ?
- Dottie,
appelle-moi Dottie, quoi ! C’est intéressant, cette image !
- Shit ! Qui c’est ce gars ?
- J’sais
pas ! C’est quoi qu’est écrit dessus, ‘te plaît ?
- Des choses
pas nettes… Ce soldat dessiné jure tout le temps, avec des fuck ! partout. J’sais pas qui nous a fourgués c’papier. C’est
sûrement pas l’maître.
- Bonté
gracieuse ! s’exclama Dottie, effarée, il dit plein de gros mots !
Sinon, y cause de quoi ? Lis-moi !
- Opp…
opprimés… commença Dick non sans hésiter, opprimés, révoltez-vous contre… ceux
qui vous exploi…tent. Foutre !!! Ne soyez plus leurs esclaves !
Foutre !!! Tu…tuez vos oppr…oppresseurs. Tuez-les tous, foutre !!! Et
d’autres choses du même acabit. Faites la… révolution. Ralliez-vous au général
John Ludd ! Puis un dernier fuck !!!
- C’est quoi,
la révolution ?
- C’est ce
qui s’est produit en Angleterre, quand on a coupé la tête du roi de
l’époque !
- Il l’avait
bien mérité, non ?
- Quelle
cruauté, tout de même ! Ceci dit, ce John Ludd a raison. Assez de cet
atelier qui nous tient en esclavage ! That’s
enough !
- Dick,
oh ! Dick ! Dieu veuille que tu puisses faire ce que ce général
souhaite ! Nous sommes des enfants, de faibles enfants.
- Notre
bourreau, faut plus qu’il nous fasse peur, plus jamais ! Cette espèce de bastard !
- Be careful… mais j’suis prête à te
suivre ! Pourvu qu’on meure
pas !
-
Bravo ! »
Enthousiasmé,
Dick secoua Dottie comme un prunier, ce qui provoqua une jolie panique parmi
ses poux, que l’on vit sauter deçà-delà comme des puces savantes.
« Amazing ! Faut réveiller tout le
monde ! »
Précautionneux,
les deux gamins y allèrent avec délicatesse, afin de ne pas ameuter leur
gardien maléfique, secouant discrètement les locataires de chaque couche, leur
intimant un « chut » au fur et à mesure que les abandonnait le
sommeil. Bientôt, toute la cave s’éveilla, et Dick eut fort à faire pour
retenir celles et ceux qui grommelaient au sortir de leurs rêves cruels ou
merveilleux. Il s’agissait de partager le message des mystérieux papiers, et
tous les jeunes esclaves réalisèrent qu’ils parsemaient tout le dortoir. En un
bel ensemble, la chambrée se saisit de ces tracts idéogrammés, magnifiquement
conçus pour une population en majorité analphabète ou illettrée. Un peuple de
parias et d’intouchables !
L’on prétend
en général – mais est-ce bien là un lieu commun ? – que certains écrits
peuvent faire l’effet d’une bombe, même lorsqu’ils sont rédigés en signes
hermétiques et cabalistiques, en particulier lorsque les destinataires sont des
illettrés, enfants comme adultes. C’est alors qu’à l’ombre des tentures
trouées, suspendues comme des peaux mortes, s’ourdissent les complots les plus
improbables, conjurations qui, dans le monde ordinaire et prosaïque, n’ont pas
la moindre chance d’aboutir. Or, nous étions dans un univers alternatif en
lequel les faits les plus invraisemblables aux esprits cartésiens se
transmutaient en vérités, et se déroulaient jusqu’au bout de leur logique
propre !
Ainsi fut-il
en cette cave dortoir de workhouse. L’effet
produit par cette propagande émanant de notre duo de comploteurs Fréron et
Danton fut manifeste. C’était à croire que tous ces tracts étaient ensorcelés,
maléfiques. Leur imagerie simpliste, leur langage élémentaire, ne rataient pas leurs
cibles. De plus, ils avaient été imprimés avec une encre spéciale – non pas
qu’on l’eût empoisonnée telles les pages du célèbre traité de vènerie de
Charles IX – encre du futur fournie
par le sieur Van der Zelden en personne à tous ces imprimeurs prêts à en
découdre avec le gouvernement de Sa Majesté folle. Son action sur les neurones
– par le contact épidermique, par la vue, même par l’odeur qu’elle exhalait de
manière subtile – déclenchait une agitation « révolutionnaire »,
incitant à la violence suprême contre tous les oppresseurs. Cela ressemblait un
peu – Johann connaissait ses classiques de la bande dessinée franco-belge – à
l’action d’une de ces ondes soumettant le cerveau, thème
« scientifique » qui marqua autant E. P. Jacobs que Franquin et Greg.[1]
Cela rappelait de même quelque drogue hallucinogène voire les perturbateurs
endocriniens sujets à controverse comme le BPA. A partir du moment où ces
mioches exploités tels des galériens se jetaient dans l’arène de la rébellion,
ce fut à quitte ou double. Ainsi ne purent-ils s’empêcher de faire savoir
bruyamment qu’ils n’acceptaient plus le joug des bêtes de somme. Toute la cave
piailla !
Prévenu par
le tintamarre et le remue-ménage, le bourreau d’enfants se pointa dans la cave.
Il avait l’ordre de veiller sur le troupeau servile et de le maintenir au
calme, de prévenir toute velléité de rébellion usant pour cela de coercition et
de brutalité. C’était pourquoi il s’était muni de son arme dissuasive, le
fouet, brandi bien en évidence. Ancien négrier, il avait l’habitude de mater
les peaux les plus dures par la méthode de la lacération et de la zébrure
sanglante ; peu lui importait qu’elles fussent d’ébène ou frappées de
chlorose. En apparence, nous avions affaire à un homme tout à fait ordinaire,
banal même, si ce n’étaient sa haute taille, le soupçon de ventre le marquant
et la calvitie prononcée. Les yeux enfoncés dans les orbites et l’absence de
cheveux conféraient à cet ancien esclavagiste l’allure d’un convict qui se fût
échappé de la colonie pénitentiaire australienne de Botany Bay. D’abord au hasard, il commença à faire siffler
la lanière, frappant et dilacérant les juvéniles chairs crasseuses et
concrescentes de dartres et de pustules marquant leurs multiples carences.
Ensuite, il y alla plus franchement, concentrant ses coups sur celle qu'il
pensait à la tête du groupe, la petite Dottie. Gémissante, les découpures du
fouet s’ajoutant aux crevés anarchiques de ses hardes, elle ploya et cria. Sous
la voûte caverneuse poissant d’humidité, propre à épandre la phtisie, les
plaintes doloristes et hargneuses s’allèrent multipliant. Nul ne pouvait
laisser Dottie sans défense face à la force brute de l’adulte.
Un petiot se
dressa, enveloppé dans une espèce d’écharpe vestigiale deux fois trop grande
pour lui, haillon fragrant qui lui conférait l’allure d’un sénateur romain
miniature. On ne pouvait plus deviner quelle avait été la teinte originelle de
cette chose, de cette étoffe
effrangée depuis des lustres, peut-être un schall
magnifique autrefois, sans nul doute volé ou acquis pour un penny dans une
fripe de cinquième ou sixième rang.
Avec
complaisance, le gamin avait pour habitude de se draper dans cette horreur,
cette espèce d’étole carnavalesque tellement rapiécée qu’on eût dit quelque
manteau d’Arlequin, comme un Jean Moulin de l’avenir cachant la cicatrice de sa
gorge après qu’il eut tenté de se suicider face à la survenue de l’infamie
nazie. Il arborait ladite écharpe par tous les temps, qu’il plût, ardât,
neigeât ou ventât, quoique la réclusion de cette cave et de cet atelier lui
laissât peu de chance de goûter aux joies de la liberté en plein air. Cette
loque puante, dont jusqu’à présent notre rebelle n’avait jamais voulu se
séparer, il l’envoya en pleine figure du persécuteur que ce geste surprit.
L’homme réalisa l’infection qu’exhalait cette écharpe déliquescente. Il toussa,
s’étouffa, avant de se ressaisir. En temps ordinaire, les outils répressifs
dont il était pourvu suffisaient à tuer dans l’œuf tout soupçon de révolte. La
supériorité physique de l’adulte terrassait aisément cette main-d’œuvre servile
et bon marché. Elle coûtait un prix dérisoire, à peine quelques pennys, pour un
rendement efficace assuré par la terreur. Le gîte et le couvert (d’infâmes
brouets plus vomitifs que nourriciers) assuraient le confort des minuscules esclaves. C’était cela le capitalisme :
l’exploitation de la multitude des faibles – la cariatide, comme l’affirmait un
historien célèbre du XXe siècle – par la poignée (et la poigne !) des
forts au service des gens de bien. Or
pour une fois, le nombre eut le dessus.
Le
tortionnaire s’apprêtait à réprimer le geste du petit haillonneux par des coups
de trique bien placés, lorsqu’il se vit encerclé par tout le groupe vociférant
et sautillant de rage et d’espoir. Il avait sous-évalué la réaction de ses
souffre-douleur car trop accoutumé à ce qu’ils fussent soumis par la terreur.
Alors, pour
ces enfants résolus à recouvrer leur liberté, tout devint arme. Se sentant en
grand danger, le bourreau d’enfants changea de tactique : tout en tenant
toujours son fouet avec fermeté, il usa d’un ton enjôleur, quêtant leur pardon,
implorant leur grâce, en une tentative désespérée d’amadouement. Ceci
d’évidence en vain car nul ne pouvait céder à la supplique d’un tel tyran.
La mine
contrite, le chef d’atelier eut de la peine à comprendre ce qui lui
arrivait : ces enfants, il les aimait, en particulier les garçons, d’une
manière certes brutale, parfois même scabreuse – ainsi en était-il de
l’exercice du droit de cuissage dans les fabriques nouvelles, où les fillettes
haillonneuses, paysannes encore en sabots extirpées de leur bourg, malgré la
couche de crasse recouvrant leurs chairs tendres, ne détenaient pas
l’exclusivité de ce type de relations avec leur contremaître ou leur contremaîtresse
(souventes fois des maritornes), leur contact charnel non consentant les
répugnant fort peu quel qu’eût été l’attrait de leurs appas étiques recelés
sous leurs hardes puantes.
Cerné par la
horde déchaînée, les gamines étant tout autant déterminées que leurs compagnons
d’infortune et de servilité, notre garde-chiourme, son fouet perdu dans le
tumulte, n’avait désormais plus qu’un stylet pour se défendre. Assenant ses
coups au hasard, il enfonça sa lame dans le goitre d’un crétin dont le
sobriquet était the pelican.
Le minot peu
gâté par la nature ne s’exprimait que par des hé-hé ! ; aussi ne trouva-t-il rien d’autre pour crier sa
douleur que ce même hé-hé ! quand
le stylet perça son goitre. De l’abcès crevé s’épancha sans trêve une lymphe
nauséabonde, jusqu’à ce qu’il fût vidé de cette humeur putride. L’imbécile pelican s’effondra, mort, ce qui
galvanisa davantage les petits esclaves, déterminés à s’échapper coûte que
coûte de cette caverne ou de cette cale d’un nouveau genre. Venger le goitreux
devint leur objectif immédiat. Leur fureur décuplée s’exerça plus que jamais au
détriment du tourmenteur adulte. Trop longtemps avitaillées de châtiments et de
sévices corporels, en une excitation vengeresse et agreste, irrépressible
autant qu’irréfrénable, nos victimes s’acharnèrent sur la cause de leurs
tourments à fins d’expiation. Le sang de l’homme s’épancha et gicla en des
blessures multiples occasionnées par tous les objets et éclats contondants que
la marmaille eût dénichés, éclaboussant de pourpre les hardes de celles et ceux
qui n’en avaient cure.
Sous les
coups, il chancela, succombant au poids du nombre et de ses fautes. Ainsi
fut-il promptement expédié en enfer, les chairs meurtries jusqu’à l’indicible,
expiant ses crimes d’esclavagiste. Inanimé pour l’éternité, tel un gisant
tourmenté, le tortionnaire reposa dans une position absurde, les jambes comme
disjointes, les bras désarticulés, la nuque déjetée et rompue, par-dessus une
flaque immonde de son propre sang qui imprégna ses vêtements. Gésir à la place
des gamins, quelle revanche !
La marmaille
n’eut pas le triomphe sobre. Avec bruit, elle s’échina à saccager tout ce
qu’elle pouvait, une fois libérée de ses chaînes. Elle crut bon d’humilier le
cadavre du vaincu en lui crachant dessus. Répugnance abjecte suprême :
certains allèrent jusqu’à la souillure en urinant dessus ; ce
« marquage de territoire » était commun aux bêtes. Cette démarche
lourde de symboles accomplie, il restait aux vainqueurs à désigner leur leader,
selon une procédure démocratique, si toutefois, dans le contexte que l’on sait,
elle eût été possible. Le système corrompu des bourgs pourris organisant les
élections à la Chambre des Communes constituait un mauvais exemple, même un
contre-exemple ! Malgré tout, le vote se tint, à main levée, et Dick le
boiteux fut désigné à l’unanimité, filles incluses (ce qui était proprement
révolutionnaire en ce temps-là).
Comme chacun
sait, la valeur n’attend pas le nombre des années, ainsi que l’écrivit le grand
Corneille dans Le Cid. En Dick le
boiteux, les jeunes va-nu-pieds s’étaient choisis un chef incontestable. Son
surnom s’expliquait par l’infirmité d’une jambe gauche plus courte que la
droite. Aussi gamins qu’ils fussent, les révoltés convinrent à l’unanimité des
filles et des garçons qu’il leur fallait rallier la rébellion du général John
Ludd, où qu’il créchât avec son état-major de gueusaille. Les rebelles vainqueurs
portèrent leur leader en triomphe,
comme autrefois les rois francs sur le pavois. Les plus grands, les plus
costauds, le hissèrent sur leurs épaules et le groupe parada sous les hourras
des autres. Ils abandonnèrent le corps déjeté du monstre, le laissant au bon
vouloir des rats qui s’empresseraient d’en faire leur goûter. Seules sans doute les exhalaisons douceâtres
de la putréfaction s’épandant du soupirail informeraient les badauds que quelque
drame humain s’était joué en ce lieu repoussant. On penserait dès l’abord à une
bête crevée exhalant sa pourriture en un coin de ce sous-sol, chien, chat,
pigeon ou autre. Après quelques temps où l’odeur subtile et écœurante irait se
modifiant au fil de l’évolution du cadavre, on finirait par pénétrer en ce lieu
car on s’inquiéterait de l’absence de toute animation humaine, sachant que
beaucoup savaient ce qui se tramait en cet atelier-là. La vérité y serait
découverte, et la police se casserait les dents sur cet homicide sordide, se
heurtant aux difficultés d’identification d’une dépouille dégradée et rongée.
Après tout, c’était une mort banale dans les quartiers pauvres !
Observant à
distance les événements qu’il avait suscités, notre activiste botté, tapi dans
l’angle d’un des slums, avait aperçu
avec satisfaction le cortège bruyant des révoltés s’extirper de l’odieuse cave.
Hélas, la destinée lui accorda un temps infime pour savourer son triomphe. Les
verres fumés protégeant son anonymat eurent tôt fait de remarquer l’oscillation
d’un halo étrange et inquiétant sur la muraille grise.
« Pristi !
se dit-il. J’avais oublié la ronde du factionnaire ! Le tumulte a dû
l’attirer. »
Par prudence,
il esquissa une fuite, se déplaçant de quelques yards le long de la grisaille
lépreuse tenant lieu d’immeuble de rapport. Las ! La lumière ne le lâchait
pas, au contraire ! Comme si elle l’eût suivi à la trace, le pistant telle
une proie, elle insista, collant à ses basques, fantôme jaunâtre donnant un
semblant de clarté aux ténèbres huileuses, un fog nauséabond, droit venu de la Tamise, s’étant inopportunément
matérialisé, masquant la lune pâle. Saisi par l’angoisse, notre homme
anthracite vit se dessiner une silhouette aussi ténébriste que lui, vêtue d’une
pèlerine d’encre, coiffée d’un étrange gibus de suie, rigide, à jugulaire,
tenant et balançant un quinquet accusateur.
« Hep
vous, là-bas ! » l’appréhenda une voix spectrale qui perçait le
brouillard aux miasmes prenants. Comme tétanisé, l’agent de Fréron s’immobilisa
pour un temps.
La lanterne
du policier éclairait déjà tout notre terroriste masqué et tout de noir vêtu.
Prêt à appréhender l’intrus, le constable joua de son sifflet. Il fallait que
l’activiste semât le représentant de l’ordre. Il actionna la soupape de son
appareillage, ce qui le projeta à quinze mètres de son poursuivant. Bondissant,
il filait à toute vapeur. Cependant, refusant de lâcher prise, l’ancêtre du bobby siffla de plus belle, perturbant
le sommeil des riverains des slums
par les stridulations horripilantes de son accessoire tandis que, avec de
remarquables foulées, il essayait de regagner du terrain sur le suspect. Notre
inconnu n’eut d’autre choix que de foncer tête baissée dans les dédales obscurs
du quartier louche. Mal lui en prit. Plongé dans ce lacis cloaqueux, immergé
dans cette lèpre urbaine qu’il connaissait mal, il ne contrôlait plus l’influx
brûlant de ses bottes désormais fumantes. C’était là la faille, l’emballement
du système, un peu comme ces locomotives folles dont l’heure commençait à
sonner. D’un coude à l’autre, en sa fuite éperdue, il perdit ses repères alors
que le proto-bobby, en expert de la configuration du quartier, commençait à le
rattraper. Egaré, peu familiarisé avec ces masures croulantes, avec ces
immeubles de rapport de guingois qui se ressemblaient tous, si ce n’étaient, çà
et là, d’infimes détails créant des différences subtiles, il voulut s’arrêter.
Une misérable lanterne archaïque, à huile, plantée en un coin de mur, épandit
sa lueur blafarde, flavescente et tremblotante sur le fugitif chaussé de ses
lunettes. L’homme força trop. Il eut beau tourner avec frénésie les deux
volants latéraux de ses chausses particulières, annonciateurs de ceux de
l’avion de Latham, afin de renverser la vapeur, l’inéluctable advint. Rétive,
la machine endiablée se cabra, rua, le bouscula contre le semblant de
porte d’un de ces taudis médiévaux et indignes de Blackfriars, l’ébranlant, le
lézardant même au risque d’un effondrement imminent avant qu’elle éclatât toute, pulvérisée, dispersant ses pièces incandescentes
alors que le représentant de l’ordre, grand sprinteur d’avant l’existence
olympique du sprint moderne, rejoignait le suspect. La déflagration catapulta
le pré-bobby qu’arrosèrent maints débris enflammés. Tuée sur le coup, la
préfiguration du constable victorien brûla comme de l’étoupe.
L’explosion
inopinée de ses bottes à vapeur avait occasionné une mutilation létale, privant
de ses jambes l’agent secret ou l’agitateur stipendié. Quoiqu’il eût été
presque déchiqueté, un souffle de vie amoindri demeurait encore en lui,
suffisant toutefois, pour qu’il pût ouïr le tumulte distant de la révolte des
enfants et se rendît compte qu’avait péri le policier qui avait tenté de
l’appréhender. Son cadavre fumant gisait à quelques pas, méconnaissable. Avant
de rendre l’âme, notre homme esquissa un sourire de satisfaction. Alors que,
privées des lunettes arrachées par la déflagration, s’éteignaient ses
prunelles, ses lèvres remuèrent une dernière fois, en un murmure à peine
distinct qui sans doute signifiait :
« Mission
accomplie. Fréron sera content. »
Nul hormis
ses chefs ne saurait l’identité de ce héros anonyme, tombé au champ d’honneur
de ce qui n’était pas encore appelé la lutte des classes. Le vacarme de
l’écroulement du slum ébranlé par le
double choc accidentel et explosif mais aussi carié par les malfaçons multiples
acheva de perturber la nuit, ajoutant aux deux victimes les morts sous les
décombres des indigents qui logeaient là-dedans.
A suivre...
********
[1] Allusion claire à Septimus
dans La Marque jaune et au diptyque
consacré à Zorglub (Z comme Zorglub et
L’Ombre du Z), chefs-d’œuvre
incontournables de la bande dessinée franco-belge classique.