L’altercation entre Murat
et Neipperg
survenue à la fin de la démonstration d’El Turco apparaissait comme un affront pour le Français. Comme toute insulte, elle devait réparation et Joachim Murat avait le choix des armes. Il opta pour un duel au pistolet d’arçon, à cheval, en grande tenue de hussard. Il fixa l’heure et le lieu tandis que Murat me prenait comme témoin en compagnie d’un autre diplomate loyal à Napoléon, un général noir magnifique du nom d’Alexandre Dumas de la Pailletterie.
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Le roi bernait Dumas, le manipulait, grâce à ses promesses émancipatrices des esclaves des Isles.
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Nous avions maille à partir avec un traître patenté, le flibustier Laffitte, qui s’était mis au service des Anglais, et pratiquait son propre commerce de pièces d’ébène. Dumas avait servi d’agent provocateur, au même titre que Toussaint Louverture,

afin que la main d’œuvre servile des Caraïbes d’Albion s’émancipât par la violence du joug du régent George.

La place choisie était suffisamment distante du cœur de Milan, déserte et désolée. Le matin était frais, le sol herbu nimbé d’une brume légère, et les corneilles, éveillées par l’aurore, se regroupaient sur leurs arbres nocturnes avant de prendre leur envol croassant.
Neipperg arriva le premier en la place convenue, à l’heure fixée, accompagné de ses témoins, la tête haute, le regard fier, la moustache arrogante, le sabre étincelant, et un je-en-sais quoi d’ostentation en son bandeau noué avec un art insigne, bandeau dont l’étoffe soyeuse témoignait du faste de l’instant.
Les montures avaient été préparées, attelées, harnachées. Le cheval de Neipperg présentait une robe unie, d’un noir de jais brillant avec çà et là des touches de feu, à moins qu’elles reflétassent quelques effets luminifères inattendus dus au soleil levant. Il était par conséquent dangereux pour Murat que son regard fût exposé aux premiers rayons du disque solaire, comme lors de cet accident malencontreux d’un adepte de la course en bottes à vapeurs qui, levé à l’aube, avait percuté un charroi venu de l’opposé, victime d’un éblouissement, car le malheureux, qui périt écrasé sous les roues du fardier, avait eu la mauvaise idée de chausser des besicles en verre ordinaire au lieu d’opter pour les lunettes fumées protectrices. Sa machinerie avait elle-même explosé, éventrant l’un des chevaux. La malheureuse bête, ainsi étripée, avait entraîné dans sa chute son compère d’attelage, avant que s’enflammassent la lourde voiture et son chargement de stères de bois de chauffage. Le cocher y avait réchappé par une esquive opportune ; cependant, la dépouille du sportsman, en plus d’être broyée, avait été carbonisée. Ça n’avait même pas été la peine d’achever les victimes équines qui avaient partagé avec le quidam le triste sort de la cuisson. Tout cela rappelait quelque holocauste antique, lorsque les chairs consumées des victimes, pour partie offertes aux dieux afin de favoriser la bonne fortune de l’Urbs et la pax romana,

finissaient, en leurs parts les meilleures, dans les estomacs des prêtres. Longtemps persista au lieu de l’accident la puanteur des carcasses chevalines et de l’homme brûlés, au point que nul, des semaines durant, n’osa s’y aventurer, même en voiture fermée.
Tout en montant en selle, Neipperg prit soin de faire retentir le cliquetis de ses éperons. Sans doute espérait-il par ce bruit intimider Murat, mais ce dernier était d’une autre trempe. A la pompe de l’uniforme prestigieux s’ajoutait celle des mollettes, ouvragées, orfévrées de dorures et gravées aux armes des Neipperg. Leurs pointes aiguës, meurtrissant les flancs de tout cheval, s’inspiraient de celles des éperons des rebelles mexicains et floridiens qui luttaient pour arracher l’indépendance de leur colonie à la couronne d’Espagne, aidés en secret par le gouvernement français. Nous étions loin des simples ergots cousus à même la maille des talons des hauberts des chevaliers du XIIe siècle.

Après que la conformité des armes – de magnifiques pistolets d’arçon du siècle dernier à la crosse d’ivoire délicatement ouvragée de scènes martiales – eut été contrôlée, les arbitres du duel se disposèrent chacun à leur emplacement respectif et les témoins de chaque parti firent de même. Outre son ordonnance Apponyi, Neipperg avait osé s’entourer de la coterie exécrable et importune de Blacas et Decazes.
Tandis qu’il enfourchait sa monture à la robe de jais, il avait apostrophé Murat qui faisait de même sur son étalon rouan :
« Mon cher et estimé adversaire, il vous est aisé de deviner que je sers la cause loyaliste et non l’usurpateur dont vous êtes le laquais. »
Ces propos insultants furent tenus en français. L’affront s’ajoutant à l’insulte, le beau-frère de notre roi amena son cheval à la place d’où il devait partir à l’attaque de l’Autrichien empli de morgue, avant que ce dernier se positionnât ainsi qu’il le devait. Les équidés piaffèrent, aussi impatients d’en découdre que leurs maîtres.
Au signal des arbitres, chacun s’ébranla en un ensemble parfait, bien coordonné et symétrique. Il semblait aux observateurs comme moi que chevaux et cavaliers, en symbiose, ne faisaient plus chacun qu’un seul être, caracolant, soulevant force poussière, doué de la même détermination farouche irraisonnée. Ces centaures modernes me parurent magnifiques, dignes de figurer dans une épopée moderne, quoiqu’ils fussent aussi quelque peu ridicules en leurs parures paonesques. Ce que Neipperg ignorait, c’est que Murat avait truqué son arme, lui apportant une modification technique indécelable au premier coup d’œil. Tandis que j’entendais distinctement Neipperg jeter des « aya-aya » intimidants, pis que ceux des plus sauvages parmi les Cosaques du Don, Murat eut un geste discret, à peine perceptible par un témoin attentif, au pommeau de son pistolet. Ce fut pourtant l’Autrichien qui tira le premier, entraîné par sa hargne, alors que chacun n’était plus qu’à cinq toises.
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Le coup fut mal ajusté, Neipperg ayant visé trop vers la droite, que cela fût intentionnel ou non ; la balle siffla à l’oreille gauche de Murat, sans qu’elle effleurât son flanc ou son bras. On ne pouvait même pas écrire qu’il avait vu la mort de près. Le handicap de l’Autrichien pouvait suffire à expliquer ce tir manqué à l’avantage du Français.
Tout au contraire, fort en traîtrise, conscient du fait que les arbitres avaient fixé un terme au duel « à l’épanchement du premier sang », le flamboyant Français fit feu en direction de la tête. De plus, l’arme avait été trafiquée de manière à ce qu’elle s’adaptât aux projectiles modernes, cylindro-coniques au fulmicoton.
La suite me rassura ; Murat avait tiré assez haut pour que son adversaire ne fût pas touché en sa chair, mais seulement humilié. La balle le décoiffa, littéralement, arrachant et explosant son bonnet de hussard, ridiculisant le soldat expérimenté !
Elle avait fusé au-dessus de son cuir chevelu, l’éraflant, égratignant juste assez le sommet de la tête privée de cet attribut « poilu » pour qu’une minuscule goutte de sang perlât et s’épanchât le long du front. Le duel était terminé, en bouffonnerie. De rage, Neipperg sauta de son cheval sans remercier Murat de l’avoir « épargné », honteux d’un tel affront public dont les gazettes, partout en Europe, feraient des gorges chaudes. La presse disposait déjà d’un pouvoir considérable, que la censure s’exerçât ou non sur elle et tentât d’en pondérer l’influence et les effets néfastes, en cela qu’elle pouvait, en quelques lignes imprimées, faire ou défaire les réputations les plus établies. Je pressentis que les deux protagonistes n’en resteraient point là, question d’honneur, Neipperg quêtant la première occasion de prendre sa revanche.
Une fois l’incident clos, j’honorai mon rendez-vous avec mon « Marnousien » aux soies profuses afin qu’il me remît les documents tant espérés. Je ne cessais d’admirer la perfection des dessins que j’examinais.
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« Napoléon sera satisfait de la perfection artistique de ces schémas, dis-je.
- A Marnous, ajouta le « Porcinoïde », j’avais la qualité d’ingénieur. La précision de mes dessins « industriels » n’a rien de fortuit. Ne soyez pas avare en compliments. Vos propos sous-entendent que votre roi jugera seulement mon don sur des critères esthétiques et non techniques.
- Le monarque dont je suis le ministre est capricieux, difficile à contenter. En vérité, je ne sais comment il prendra le fait qu’à défaut de l’automate lui-même – car c’eût été un vol – je lui rapporte ces plans. Vous dépouiller d’El Turco est une tâche bonne pour la soldatesque, peu avare en pillages de toutes sortes, notamment en œuvres d’art destinées aux cimaises du récent musée du Louvre ! La devise de Napoléon s’avère identique à celle des Romains : « si tu veux la paix, prépare la guerre. »
- J’ai plus de mille années terrestres, mentit adroitement l’extraterrestre, et j’ai vécu le temps où, sur Terra, le mot « musée » désignait un sanctuaire des Muses, en cette pax Romana dont vous faites allusion.
- Notre astronome éminent, Monsieur de Laplace, serait capable d’affirmer qu’en fonction de la mécanique newtonienne, la vitesse de rotation d’une planète autour de son soleil dépend du volume et de la distance de chaque astre. Je doute qu’une année sur votre monde, votre Marnous, corresponde à trois cent soixante-cinq jours un quart. Copernic montra la voie, mais aussi la réforme grégorienne du calendrier, à laquelle les Anglais se sont ralliés tout récemment, malgré leurs sentiments antipapistes.
- Faites donc bon usage de ces plans, et que le meilleur gagne ! Sur Marnous, nous ne sommes ni des va-t-en-guerre ni des pacifistes bêlants. La sagesse nous a appris la neutralité. Informez-moi de l’accomplissement de notre objectif commun.
- Aurons-nous l’occasion de nous revoir ?
- Sans doute, mais je doute que ce soit dans les prochains mois. Laissons à votre monarque peu commode le temps de digérer les résultats de votre mission. Qu’il en résulte une guerre pis que toutes celles que votre genre humain a vécues et subies depuis son apparition, peu me chaut ! Tant pis pour moi si j’ai failli à ce que notre fédération appelle la loi ou directive première de non-ingérence dans les affaires des autres espèces évoluées. Je ne risque qu’un blâme, si toutefois je parviens un jour à rejoindre ma planète en échappant à l’emprise de ce filou de van Kempelen.

En leur sagesse, les disciples de Kontiko sauront se montrer indulgents.
- Au revoir donc, mon ami Sélénite. »
Avant que nous prissions congé, je perçus en son groin un reniflement que je qualifierais de tristesse, la manifestation d’une émotion sincère. Peut-être que ce porc parlant et savant était plus humain que nous. Je me promis de ne plus jamais goûter à l’avenir à la viande porcine, non par forfanterie ou conversion mahométane, mais par respect pour ce peuple extraterrestre. J’en rendrai compte à mon retour à mon jeune protégé, ce cuisinier doué qui se nomme Carême.
Tout à mes méditations, tandis que s’éloignait vers son destin improbable mon ami des étoiles, j’avisai, à proximité du Castello Sforzesco,
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la présence d’un jardin en lequel je vins me recueillir. Il s’agissait d’un de ces jardins à l’italienne, tout à la fois renaissants et baroques tels que les princes aimaient qu’ils fussent créés. Le soir tombait, et les fleurs tardives de fin de l’été, écloses, y embaumaient tout l’espace de leurs senteurs fortes. Les passereaux y pépiaient encore, et un merle, qui se manifestait à l’aurore tout comme au crépuscule, lançait ses trilles. Je fis une halte devant des seringas et me dis :
« Comment Napoléon prendra-t-il tout cela ? Je ne puis lui dévoiler les circonstances exactes de l’obtention des plans du Baphomet, ni a fortiori mon expérience éprouvante de translation en un temps autre. En tant que diplomate et ministre, je garderai pour moi le secret. »
Ce serment pris, je quittai le jardin. Il s’en fallait de peu que les oiseaux ne chantassent plus car, au loin, un grondement annonciateur d’une ondée orageuse, de mauvais augure, se fit entendre. Le firmament, comme l’avenir, se faisaient lourds de menaces. Je rentrai donc, canne à la main.
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A suivre...



