vendredi 15 mai 2026

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 8e partie.

 Portrait de Napoléon Bonaparte, premier consul. Par François Gérard, 1803. Chantilly, musée Condé.

De retour à Paris après une prolongation fructueuse de mon séjour milanais, muni des plans du « Baphomet » dessinés par Van Kempelen en personne, j’espérai en la mansuétude de Napoléon, en son acceptation de la nécessité d’une production industrielle de cette nouvelle arme à même de bouleverser l’art de la guerre. Nous étions à la fin du mois d’août 1802 lorsqu’il daigna m’accorder une audience aux Tuileries.

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 Je pressentais qu’il me demanderait d’affronter l’authentique El Turco aux échecs, ce qui de sa part était mésestimer les facultés surnaturelles de la machine. Rappellerais-je en avoir moi-même émis le souhait, non point pour servir l’Etat, mais pour que l’immodestie royale, l’orgueil de notre Corse, reçut de cette partie d’échecs une petite leçon d’humilité ? Je redoutais par-dessus tout qu’il jugeât trop mitigés les résultats de l’ambassade. Aussi songeais-je à endormir sa colère par des paroles confondantes, usant des apologues, des aphorismes et des lapalissades, et, pourquoi pas ? stimuler son ambition au-delà de la promesse d’écraser les ennemis de la France en lui offrant la perspective de ressusciter l’Empire de Charlemagne

 Carte rétrospective de l'Empire carolingien sous Charlemagne.

 à son seul profit. Maîtriser les champs de bataille de Vendée, de Bretagne ou du Poitou grâce à la fois au Baphomet et à la momie maudite de Langdarma décrédibiliserait Albion et la cause des Bourbons. Je lui suggèrerai conséquemment une politique de ralliement des loyalistes mis devant le fait accompli de la loi du plus fort.

Dans son cabinet de travail, arborant son simple et accoutumé uniforme de colonel de teinte verte, le monarque me fit signe d’avancer, sans même que le grand chambellan intervînt. Cambacérès ne s’offusqua pas de ce mépris à peine déguisé pour sa personne. J’agissais selon les recommandations de celui que j’avais confondu avec le comte Galeazzo, tant ils se ressemblaient. J’avais une dette envers ce Van der Zelden, ce sosie qui m’avait tiré des griffes du tribunal bouddhique thibétain par une intervention inopinée, au caractère magique. Lui aussi combattait l’Angleterre, tout particulièrement la personne du prince-régent, investi, selon lui, par une entité maléfique, fantôme du marquis de Sade et autre. 

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D’un geste qui se voulait moins impérieux que de coutume, Napoléon m’invita à m’asseoir en cette audience privée de l’issue de laquelle allait dépendre le sort des armes. Il prit le premier la parole, une parole sèche, coupante, d’où ressortait son accent corse. Il n’était pas content.

Avec cet épouvantable accent, atavique lorsque sa colère s’exprimait, il me jeta :

« Dois-je vous considérer comme un traître, prononcer votre disgrâce et ordonner votre arrestation sur-le-champ ? » C’était direct, bien assené. Avec moi, Napoléon ne prenait aucun gant.

« Monsieur de Talleyrand, vous êtes de la merda ! »

« Milan, unique objet de mon ressentiment », pastichai-je pour moi-même.

« Non content d’avoir été incapable de prévenir l’assassinat de l’abbé de Firmont à Londres, vous ne m’avez pas rapporté le Baphomet !

-  Sire, osai-je rétorquer, j’ai tout de même obtenu les plans de l’automate et je connais désormais son fonctionnement. Nos ingénieurs pourraient…

- Basta ! Voulez-vous qu’à cause de vos échecs, je devienne la risée de toutes les chancelleries, de toutes les cours d’Europe, qui ont toujours douté de ma légitimité et se liguent contre moi ? Pour elles, je ne suis que l’usurpateur Buonaparte, le prétendu descendant du légendaire Pharamond et de Childéric III !

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 Aux yeux des Habsbourg, des Romanov, des Hohenzollern, des Hanovre et plus encore des Bourbon, le moindre des barons a davantage de quartiers de noblesse que toute ma fratrie. Le Baphomet est indispensable à mes plans, à la consolidation de la nouvelle dynastie, à ma victoire !   

- A Dieu ne plaise. La colère est mauvaise conseillère. Celle de Louis XIV fut proverbiale. L’homme propose, Dieu dispose. Les victoires militaires demeurent aléatoires, sire. Je ne vous parle aucunement en défaitiste. Je sers avant tout mon pays, œuvrant pour sa grandeur, pour le succès de vos armes, pour celui la diplomatie, pour nos intérêts économiques et politiques… Pour la gloire de la France, enfin. Entre les mains du gouvernement, un Baphomet reproductible constituera un atout. »

Je prononçai ces sentences quelque peu moralisatrices en espérant calmer mon roi. Cependant, il persista. La diatribe de l’Aigle résonnait en mes oreilles comme un coup de semonce. Ombrageux, il me sermonna, me contristant, comme si la lettre ordonnant ma destitution immédiate figurait déjà sur son bureau, en attente de sa signature.

« Monsieur de Talleyrand, entendez-vous ? La manière dont vous m’adressez la parole, le ton dont vous usez, me font accroire que vous êtes dépourvu de toute conviction, que vous ne pensez mot de ce que vous me dites. Ne me rétorquez pas qu’il s’agit là du langage de la diplomatie ! Je vous adresse un blâme, un premier avertissement. La prochaine fois, je me montrerai bien moins magnanime. Je reconnais que pour l’heure, vous m’êtes indispensable. Lorsque ma dynastie se trouvera renforcée par le mariage et par la naissance d’un héritier mâle, quels que seront vos états de service accomplis pour la couronne, je pourrai me passer de vous d’un seul paraphe au bas d’une simple feuille, d’un simple acte qui aura valeur de décision officielle. Combien de ministres furent renvoyés tout bonnement par caprice, par le bon plaisir du monarque, lorsque régnaient les Bourbon ! L’exemple du duc de Choiseul

 Illustration.

 me revient en mémoire, ainsi que celui de Turgot. 

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- Pourtant, grâce à vous, sire, la France a échappé à l’écueil d’une révolution. Imaginez un instant ce qu’eût engendré le désordre généralisé, ce que les émotions de la multitude auraient provoqué. »

L’humeur peccante de Napoléon ne diminuait nullement. Lorsque sa colère devenait paroxystique, il poussait des exclamations, des jurons en langue corse, avant de s’en prendre aux objets qui avaient le malheur de se trouver à proximité. Ainsi guettai-je sa réaction du fait qu’un magnifique vase de Sèvres à la glaçure pourpre et aux motifs grecs, reposait sur une des consoles. Je ne donnais pas cher du sort pouvant l’attendre. Une proposition me vint à l’esprit.

« Votre Majesté, si je puis me permettre. Pourrais-je vous suggérer deux noms, deux ingénieurs et inventeurs remarquables qui honorent la France, deux personnes compétentes, génies des arts de la mécanique, à même de pouvoir, en nos arsenaux, organiser la production en série du Baphomet comme arme de guerre imparable ?

- Dites toujours. Si vous ne m’agréez point…

- Sire, messieurs Conté et Garnerin

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 possèdent cette faculté idoine, car ils conjuguent les qualités de concepteurs et d’entrepreneurs nécessaires à nos desseins.

- L’inventeur du crayon et celui du parachute ? »

Il paraissait encore sceptique, mais, à l’intonation de sa voix, je sentis son ire fléchir.

« Pourquoi pas après tout, poursuivit-il. Précisez-moi en quoi l’usage de crayons ou le fait que des aérostiers éjectent leur nacelle pourvue d’un parachute sur les lignes ennemies nous procureraient un avantage tactique.

- Monsieur Conté

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 possède des connaissances en chimie permettant l’invention de nouvelles poudres, d’explosifs améliorant encore l’efficience du fulmicoton. Imaginez de colossaux obus capables de rayer de la carte des forteresses entières. De même, l’usage de parachutes-nacelles aux passagers armés jusqu’aux dents déferlant sur le champ de bataille engendrerait un effet de surprise propre à terroriser l’adversaire, que sais-je encore ? En outre, ces aérostats pourraient bombarder le camp ennemi de projectiles, de bombes aux capacités destructrices inouïes, bombes issues du cerveau fertile de Monsieur Conté, faisant, si je puis dire, place nette en laissant nos troupes maîtresses du terrain. Avec le renseignement, la ruse est la clef des batailles. Une anecdote me vient fort à propos. Votre Majesté, je fus tantôt témoin d’une guerre territoriale qui opposait deux camps antagonistes. L’enjeu était la possession des branches d’un chêne, que pies voleuses et corneilles noires se disputaient avec une acrimonie propre à ces volatiles. La résolution du conflit demeurait incertaine. Chaque adversaire était de force égale. C’était à qui croassait et jacassait le plus fort. Certes, la jactance de la gent ailée nous échappe, et nul être humain ne peut prétendre en percer les secrets. Il s’agit pour nous d’éructation énigmatiques et prolixes, quelquefois harmonieuses, souvent discordantes. Nous n’y entendons que vaines manières plumées d’ergoter. Cependant, à qui prend le temps d’observer, tout ceci peut s’interpréter à l’aune de nos conflits humains. Les oiseaux connaissent le sens du territoire, veillent à protéger le leur contre les agressions extérieures. Ils peuvent aussi se montrer conquérants, s’emparer des terrains ennemis. Les corbeaux

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 et tout leur cousinage luttent pour la maîtrise de leur espace, de leur nourriture, pour les femelles aussi. Grégaire, ils se regroupent et peuvent se faire aussi profus que les sansonnets. Mais leur comportement n’est aucunement sujet au changement car ils ne sont pas labiles. De même, ils tiennent l’équilibre et rarement, ils chutent de l’arbre à l’exception des oisillons. A la labilité, ils opposent l’éternité de leurs actions. Leur opiniâtreté immuable n’a d’égale que leur constance à défendre leur position, leur conquête, leur possession ou leur rapine. Rien de nouveau sous le ciel de la Gaule. C’est cela le sens profond de ce que je vis en l’arbre. Deux forces de caractère s’affrontaient, et ce depuis des lustres, afin de pouvoir occuper le chêne, comme abri pour la nuit. C’est peut-être cela, l’éternité.

A la fin toutefois, le plus rusé de nos oiseaux gagna et l’adversaire dut abandonner, renoncer, optant pour la fuite à tire-d’aile. Il n’y eut aucun mal dans l’affaire car personne ne fut lésé, blessé, et ne laissa des plumes. Pour ne point vous vexer, je ne donnerai pas l’identité du vainqueur. Sire, je suis la pie et vous êtes la corneille. Le plus malin des deux l’emportera. Méditons la leçon animale.

 Oiseau intégralement noir vu de profil. Il est posé sur un rocher, avec un lac en arrière-plan.

- Monsieur de Talleyrand, ne jouez pas au fabuliste, rétorqua Napoléon, à peine moins courroucé. Vous n’êtes ni Esope, ni La Fontaine. Parler par énigmes ne vous sied point. »

La colère, que l’on sait mauvaise conseillère – du moins si l’on en croit l’adage -, manqua une fois de plus de submerger mon souverain lorsqu’un événement imprévisible se produisit, subreptice entre tous.

Un personnage que nous n’attendions point s’invita dans notre échange, surgissant comme par magie, de nulle part, telle l’incarnation d’un démon de fantasmagorie lanterniste.

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 Je sus de qui il s’agissait. Mon bon Samaritain du monde bouddhiste crut bon de se manifester par le truchement de ce mode surnaturel – qu’il eût pu aisément expliquer par la physique de son siècle – afin qu’il convainquît Napoléon de l’efficience de mes projets. Un vieux fond de superstition corse remonta en lui, et, alors qu’il se fût attendu de ma part à un vieux réflexe ecclésiastique, à quelque geste de conjuration démonologique, à un Vade retro Satanas inapproprié et grotesque, le roi peu légitime s’exclama :

« Comte Galeazzo, vous ici ! »

Johann van der Zelden ricana.

« Vous vous moquez ! Je vais prévenir mon mamelouk Roustam !

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- Sire, n’en faites rien, intervins-je. Je connais cet homme.

- je ne suis point le comte di Fabbrini, ni d’ailleurs son frère jumeau, malgré notre ressemblance. Mon nom est Johann van der Zelden, et je viens de deux siècles dans l’avenir.

- Non à la sorcellerie, vive la Raison ! cria Napoléon.

- Sire, vous avez besoin de moi, et je puis vous expliquer pourquoi le Baphomet vous est indispensable. Apprenez que sa technologie est à la fois un aboutissement et une anticipation de la science de l’information, tels par exemple les métiers à tisser avec leurs canevas, leurs modèles. Vos inventeurs travaillent d’ores et déjà à l’amélioration de l’invention des cartes à perforations instructives, ainsi qu’il en est déjà dans les messages cryptés communiqués par des sémaphores hybrides.

- Je n’ai point vent de cette science-là ! Le déchiffrement de mes ordres secrets n’est pas de mon ressort, mais de celui des spécialistes à mon service. J’ordonne par mes messages codés, et ils exécutent.

Je manquai ajouter : « des spécialistes du renseignement que vous payez mal au vu de leurs qualifications. »

- Votre Majesté, poursuivit l’Américano-hollandais d’un ton ferme et résolu, point du tout intimidé par celui qu’il affrontait, le Baphomet est une machine informative plus perfectionnée que vos télégraphes Chappe hybrides, car dotée de la faculté de se mouvoir dans quatre dimensions, au-delà de l’espace euclidien : longueur, largeur, hauteur et temps. A mon époque, on appelle cela ordinateur quantique trans-temporel et quadridimensionnel.

- Je ne saisis aucunement votre charabia, fulmina le monarque.

- Pour vous convaincre, examinez avec la plus grande attention les symboles de la ceinture dudit El Turco, tels qu’ils figurent sur les dessins rapportés par Monsieur de Talleyrand. A mon époque, on qualifiera ceux-ci d’icônes permettant de naviguer sur la toile du Pantransmultivers, d’une histoire alternative à l’autre. En votre année 1802, le concept d’univers parallèles reste à formuler, à créer même. Apprenez qu’en cet instant, vous appartenez sans le savoir à un de ces univers-là ! Ils sont générés de manière permanente, selon les faits, selon les choix que vous effectuez, selon vos actes, engendrant une arborescence inouïe et permanente de pistes divergentes.  

- Selon vos dires, monsieur, il existerait un autre Napoléon que moi-même. Difficile de vous croire. Vos propos devraient vous conduire droit à Bicêtre ou à Charenton ! 

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- Dans un des autres temps, vous n’êtes point monarque mais premier Consul… bientôt à vie ! A l’uniforme de colonel que vous arborez présentement se substituerait un habit rouge seyant quoiqu’un peu ridicule. Et d’innombrables Napoléon plus ou moins différents vivent ailleurs. Apprenez que les motifs de la ceinture d’El Turco sont bridés, limités, en cela qu’ils ne représentent que les lignes alternatives principales, suffisamment distantes les unes des autres pour figurer des mondes fortement divergents. S’il fallait symboliser toutes les alternatives possibles, Sire, mille ceintures gravées du Baphomet n’y suffiraient pas. C’est pourquoi je vous propose de prendre personnellement la direction du « projet Baphomet », afin que la production en série de cette « arme » puisse se concrétiser dans toute son efficience.

- Dois-je vous faire confiance ?

- Votre Majesté, mon dessein est le vôtre !

- Y suffirez-vous à vous seul ?

- J’aurai besoin d’être épaulé par toute une équipe d’ingénieurs, d’inventeurs et d’entrepreneurs comme Messieurs Conté et Lebon,

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 mais aussi de l’expertise de vos plus grands mathématiciens : messieurs Monge, Fourier et Lagrange.

- Un comité d’experts ? m’interrogeai-je.

- Sire, je vous promets la mise au point des Baphomet dans un délai de cinq mois. Ils seront les maîtres des champs de bataille et renverseront l’art de la guerre.

- N’oubliez-vous pas, Monsieur, la momie de Langdarma ?

- Le comte di Fabbrini, en fin tacticien, échafaude des plans de bataille, combinant actions du Baphomet et de Langdarma. Nos ennemis finiront aux enfers !

- Soit, je vous donne quitus ! L’Anglais n’a qu’à bien se tenir. Les frères d’El Turco ne feront qu’une bouchée de tous les androïdes guerriers du régent George.

S’inclinant, le sieur Van der Zelden répondit :

- Sire, je ne vous décevrai pas ! » 

Ainsi s’acheva de manière imprévisible cette entrevue tant redoutée.

 

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A suivre...

vendredi 1 mai 2026

Etude en vert et jaune première partie : Vert. Chapitre premier (3).

 

Les heures avaient passé et les tempsnautes de l’Agartha avaient passé brillamment l’audition de leur identité face à Skander Ibrahim. 

 Portrait d'Arménien (1886-1889), encre, New York, Brooklyn Museum.

Albriss partageait sa tente avec Benjamin, Gaston et Daniel-Lin alors que tous les éléments féminins s’entassaient sous un seul abri de toile à la grande colère de miss Deanna Shirley. Louise de Frontignac et Aure-Elise Gronet s’étaient évertuées à raisonner l’Américaine. Peine perdue.

Quant à Gwenaëlle, elle ne souffrait pas de cette promiscuité forcée. Dans son enfance, n’avait-elle pas fait case commune avec les femmes de sa tribu, du moins celles qui n’avaient pas encore ou plus de compagnon attitré? Partager sa couche avec Brelan ne la gênait donc pas. La Celte n’avait pas non plus été séparée de son fils Bart, jugé trop jeune pour dormir avec les hommes.

Violetta avait pu surprendre les regards libidineux de maître Skander Ibrahim. Bien qu’elle fût encore assez innocente concernant les choses du sexe, l’adolescente avait vite compris la signification de la langue rose passée avec gourmandise sur les lèvres charnues du riche marchand. Assez inquiète, elle s’en était ouverte à sa mère. Celle-ci s’était empressée de la rassurer.

- Ma fille, ton père ne permettra pas qu’il te soit fait le moindre mal. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/86/Brooklyn_Museum_-_Saint_Joseph_Seeks_a_Lodging_in_Bethlehem_%28Saint_Joseph_cherche_un_g%C3%AEte_%C3%A0_Bethl%C3%A9em%29_-_James_Tissot_-_overall.jpg

- Oui, sans doute… mais ici, papa passe pour un garde esclave. Il vaudrait mieux avertir le lieutenant Albriss des intentions de maître Ibrahim.

- L’Hellados n’est pas dupe du désir que cet esclavagiste ressent pour ta personne.

- Alors… vais-je devoir…

- Pour l’instant, cesse de brasser du vent. Attends.

- Hem… quoi? De passer à la casserole? Brr! Très peu pour moi! Ce bonhomme me répugne!

- Tu n’en es pas encore là, Violetta, fit Lorenza avec sévérité. S’il le faut, nous te défendrons toutes et tous.

- La femme médecine a raison, Violetta, lança Gwenaëlle avec tout son bon sens. Tu t’inquiètes pour rien. Mon maître interviendra lorsqu’il le jugera nécessaire.

- Pff! Soupira l’adolescente. En tous cas, toi, je sais bien que tu te porterais volontaire s’il n’y avait pas justement oncle Daniel! Rétorqua méchamment l’adolescente.

- Ma fille, un peu de retenue je te prie, ordonna la métamorphe.

- Autrefois, oui, je l’admets, répondit naïvement la rescapée du Néolithique. Mais mon maître Daniel Lin …

- T’a appris la mesure? T’a domptée? Poursuivit sur le même ton la jeune fille, toujours aussi têtue.

- Daniel Lin m’a appris que cela ne se faisait pas, sans plus. De toute manière, je te rappelle que tu ne risques rien du tout car mon Maître, le Superviseur ne le veut pas.

- Comme si la volonté d’oncle Daniel allait suffire.

- Hum, toussota Brelan, je vous rappelle qu’il se fait tard et que, demain, une longue route nous attend à dos de chameau, sous un soleil implacable. Alors, mesdames, extinction des lumières et tout le monde tâche de dormir. Compris?

- Compris, acquieça Aure-Elise, la plus accommodante de toutes.

Saisissant le reproche implicite de Louise, ces dames s’empressèrent d’obéir à la plus âgée et à la plus raisonnable d’entre elles. Gwen s’allongea aux côtés de Bart. Le jeune enfant se blottit contre sa mère et se mit à sucer son pouce. Bientôt, il ne tarda pas à sombrer dans les bras de Morphée. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f7/Ren%C3%A9-Antoine_Houasse_-_Morpheus_Awakening_as_Iris_Draws_Near%2C_1690.jpg

Un peu plus tard, toute la caravane savourait un repos bien mérité. Cette fois-ci, néanmoins, les gardes surent se montrer plus vigilants.

Dans son coin, enchaîné, Abdul se demandait quand il subirait l’atroce et sauvage châtiment. Ce qu’il ignorait, c’est que maître Ibrahim avait changé d’avis, influencé par l’esprit compatissant de Dan El qui répugnait à cette punition.

Très haut dans le ciel, les étoiles scintillaient d’un éclat particulier dans un azur bleu nuit d’une pureté oubliée au XXIe siècle. Au loin, on pouvait entendre distinctement les appels des loups et des renards alors que les rongeurs nocturnes, les serpents et autres animaux sortaient de leurs cachettes et tanières en quête d’eau. C’était l’heure paisible où le prédateur côtoyait la proie.

Adossé contre l’enclos réservé aux montures de bâts, Dan El laissait son Essence se répandre librement dans tout le Pantransmultivers. Son être réel, tout entier, son Réseau Un et Multiple, vibrait, déclenchant tout à la fois des harmoniques de couleurs et de sons, des codes et de l’information, de la matière d’or, de soie, de velours, exaltant des fragrances suaves et exquises enchantant tout ce qui était.

- Là, sur Naos, une mutation qui aboutit assurément aux arbres mondes pensants. Est-ce bien approprié? Oui, je le crois… oui, je le veux… plus loin, sur Mondani, des pierres bleues et des gemmes carminés et lilas fusionnent pour donner… la vie… un schéma non encore tenté… il me séduit… je le laisse s’épanouir… mais il ne conduira pas à la conscience… enfin… si je ne m’en mêle pas davantage… quant à cet autre modèle, ce nouveau Big Bang reposant sur le soufre… il est des plus séduisants… quelles combinaisons sont possibles? Oui… des dessins intéressants, des informations découlent de tout cela… sans aucun doute… mais avec ce dessein, le ciel magenta de Wqia ne sera pas… mon cœur saigne de cette absence… pas de conscience dans cet Autre tentative… pas de vie… jamais… cela me poigne au-delà du possible. Que moi pour apprécier cette beauté froide? Ce joyau? Il n’en est pas question… je l’efface. Jamais il ne sera.

- Dan El, mon frère, fit une voix à l’intérieur du jeune Ying Lung, mon autre moi-même…

- Oui, A El, que veux-tu? Que désires-tu?

- Cet Autre me plaît! Permets-lui d’exister. Après tout, le Pantransmultivers ne doit pas forcément porter la vie et la conscience… c’est toi qui t’obstines à cela.

- Non, pas vraiment. Mais ce schéma m’apparaît si vide… si vain!

- Qu’importe! Il est si beau! Pourquoi réduire le nombre de tes expériences? Tu te prives de tant de choses, de tant de magnificences…

- Certes… mais ce Monde ne durera pas même un millionnième de femto seconde! Mon jumeau, c’est très peu, c’est fort peu…

- Cela ne te satisfait pas… j’en conviens que c’est bref… mais il aura été… Il aura brillé avant de s’éteindre et tu en conserveras le souvenir tout comme moi.

- Mon frère, cela te ferait plaisir…

- Oui, mon frère si raisonnable… trop raisonnable…

- Tu me le reproches?

- Non, pas du tout…

- Ne me mens pas.

- Tu es moi, je suis toi. Rien ne te demeure caché.

- C’est vrai mais tu m’as joué déjà certains tours…

- Parce qu’au fond de toi-même, tu le voulais bien… parce que tu t’ennuyais… mais tu as changé…

- Oui, depuis le départ de qui tu sais…

- Il a bien fait, mon frère… dans ce Monde dépourvu de Vie et de Conscience, rien ni personne ne pourra souffrir d’une trop courte existence, Dan El. Il pourra advenir n’importe quoi…

- Mais l’information ne me sera pas transmise avec émotion, subliminalement… elle ne sera qu’objective…

- Pourtant, tu as assez progressé jusqu’à éprouver toute la gamme des sentiments… tu peux donc les imaginer…

- Entendu, A El, j’accède à ta demande… voilà… vois et réjouis-toi. Es-tu satisfait?

- Oui, Dan El, merci. Mais…

- Mais?

- Les Syros… ils t’inquiètent… à cause de…

- C’est entièrement de ma faute, mon frère. J’ai laissé les hommes de cette chronoligne aller trop loin.

- Pour obtenir toute l’information?

- Par curiosité, je l’avoue humblement… mon côté inconséquent… cela prouve que je ne suis pas si raisonnable.

- Voilà donc la véritable raison de ton intervention.

- Une intervention qui restera partiellement bridée A El. Sous mon Avatar, je ne suis pas omnipotent…

- Tu ne peux encore te résoudre à…

- … à éradiquer tant de créatures ayant conscience d’elles-mêmes.

- Une solution existe cependant. Tu la connais aussi bien que moi… mais tu éprouves des scrupules…

- Hem… ôter le raisonnement à ces mutants nés des ultimes expériences des derniers Occidentaux libres…

- Libres de nuire à la Terre tout entière, mon jumeau.

- Tu dis vrai une fois encore… mais ces humains sont déjà les vaincus de cette chronoligne. Alors, m’acharner sur eux? Ce serait le pire des crimes. 

La Récolte de la manne (vers 1896-1902), Musée juif de New York. 

- Ces êtres, mon frère, accomplissent des forfaits odieux, freinent le Renouveau de tes chères petites vies. Dan El, oublie ta compassion pour eux et agis!

- A El, je puis attendre encore un peu, juste un peu… en temps réel, il ne s’est guère écoulé qu’une attoseconde et…

- Ta soif de ressentir, mon frère est-elle donc si grande?

- Cette soif-là ne s’éteindra jamais, A El, sois-en persuadé. L’information brute ne me suffit pas, ne me suffit plus.

- Tu tiens les rênes, Dan El.

- Merci d’en convenir, A El… Nous nous étions entendus sur le partage des rôles jadis… telle est donc ma prérogative. Tu étais d’accord.

- Je le suis toujours.

- Les Syros ont aussi été des humains un jour, ils ont eu des aspirations, des rêves… 

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- Dans ce cas, rends-les à leur état premier. Cela te serait si facile!

- Non, mon frère, énonça Dan El sur un ton sans réplique. Désormais, ils font partie de cette Réalité, de cette évolution. Je dois faire avec. Appuyer sur un autre levier… avec modération. Ils sont miens au même titre que tous les humains.

Regagnant son avatar, le Révélateur marqua une pause.

- A El, retire-toi maintenant, il est temps. Surtout, ne te manifeste pas sans mon autorisation. Quelqu’un vient.

- Bien, Un et Multiple… Préservateur sage et parturiant, toi seul pourvu du don de création commandes.

- Moi seul décide. A El, ne crois-tu pas que j’aie assez payé le prix pour disposer de la direction?

- Hélas, je ne le sais que trop bien!

Alors Antor, A El se tut, se fondit dans le Rien, le Néant et pourtant, il continua à être, à exister au sein du Préservateur Unique.

Daniel Lin soupira. Il ne comprenait que trop bien ce que son frère éprouvait, ressentait… c’était tout au fond de lui, c’était un écho, un gémissement continu, inextinguible.

- Pardon, mon frère, mais je reste encore le plus raisonnable. Je ne succombe plus à la Tentation si douce, si ensorcelante d’oublier de composer avec l’énergie sombre… j’ai trop souffert… cela m’a mûri et j’ai… vieilli. Asservir par nécessité la matière noire, ce ne fut pas une triste affaire… quoi que tu en dises…

Regagnant la tente qu’il partageait avec ses compagnons, le commandant Wu croisa Albriss.

- Commandant, lui dit l’Hellados avec circonspection, est-ce que tout va bien?

- Oui, lieutenant. Pourquoi une telle question?

- Euh… j’avais cru voir de l’eau dans vos yeux…

- Ce n’est rien, vraiment. Mais vous connaissez ma sensibilité, Albriss. Ma faiblesse, même.

- Vous êtes si… humain.

- Vous pensez « trop » humain, mon ami.

- Oh! Je l’avoue. Qu’est-ce qui vous afflige autant?

- Les Syros.

- Superviseur, le crime de ces Humains ne doit pas peser sur vos épaules! Ce sont les Reasets qui les ont créés. C’est bien assez comme cela d’endosser la responsabilité de la sauvegarde des quinze mille citoyens de l’Agartha. Si en plus, vous vous sentez responsable des Syros…

- Oui, en effet. Encore une fois, vous avez raison. Je ne puis être coupable de tout… de toutes les exactions, de tous les crimes commis par toutes les créatures…

- Tout à fait, commandant. Prenez un peu de repos. Je constate que vous en avez grand besoin. Demain, le Soleil n’en brillera pas plus, pas moins que ce qui a été prévu par la météo. 

- Merci, Albriss. Vous entendre me réconforte. 

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Souriant avec sincérité, Daniel Lin tendit alors la main droite à l’Hellados. Ce dernier l’accepta volontiers et la serra amicalement. L’extraterrestre ne ressentit rien d’autre que le contact habituel. Le Superviseur y veilla, parvenant à contrôler ses émotions. 

A suivre... 

 

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