jeudi 19 mars 2026

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 7e partie.

 

L’altercation entre Murat

Illustration. 

 et Neipperg

Description de cette image, également commentée ci-après 

 survenue à la fin de la démonstration d’El Turco apparaissait comme un affront pour le Français. Comme toute insulte, elle devait réparation et Joachim Murat avait le choix des armes. Il opta pour un duel au pistolet d’arçon, à cheval, en grande tenue de hussard. Il fixa l’heure et le lieu tandis que Murat me prenait comme témoin en compagnie d’un autre diplomate loyal à Napoléon, un général noir magnifique du nom d’Alexandre Dumas de la Pailletterie.

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 Le roi bernait Dumas, le manipulait, grâce à ses promesses émancipatrices des esclaves des Isles.

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 Nous avions maille à partir avec un traître patenté, le flibustier Laffitte, qui s’était mis au service des Anglais, et pratiquait son propre commerce de pièces d’ébène. Dumas avait servi d’agent provocateur, au même titre que Toussaint Louverture,

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cc/Toussaint_Louverture_par_Pierre-Charles_Baquoy.jpg

 afin que la main d’œuvre servile des Caraïbes d’Albion s’émancipât par la violence du joug du régent George.

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La place choisie était suffisamment distante du cœur de Milan, déserte et désolée. Le matin était frais, le sol herbu nimbé d’une brume légère, et les corneilles, éveillées par l’aurore, se regroupaient sur leurs arbres nocturnes avant de prendre leur envol croassant.

Neipperg arriva le premier en la place convenue, à l’heure fixée, accompagné de ses témoins, la tête haute, le regard fier, la moustache arrogante, le sabre étincelant, et un je-en-sais quoi d’ostentation en son bandeau noué avec un art insigne, bandeau dont l’étoffe soyeuse témoignait du faste de l’instant.

Les montures avaient été préparées, attelées, harnachées. Le cheval de Neipperg présentait une robe unie, d’un noir de jais brillant avec çà et là des touches de feu, à moins qu’elles reflétassent quelques effets luminifères inattendus dus au soleil levant. Il était par conséquent dangereux pour Murat que son regard fût exposé aux premiers rayons du disque solaire, comme lors de cet accident malencontreux d’un adepte de la course en bottes à vapeurs qui, levé à l’aube, avait percuté un charroi venu de l’opposé, victime d’un éblouissement, car le malheureux, qui périt écrasé sous les roues du fardier, avait eu la mauvaise idée de chausser des besicles en verre ordinaire au lieu d’opter pour les lunettes fumées protectrices. Sa machinerie avait elle-même explosé, éventrant l’un des chevaux. La malheureuse bête, ainsi étripée, avait entraîné dans sa chute son compère d’attelage, avant que s’enflammassent la lourde voiture et son chargement de stères de bois de chauffage. Le cocher y avait réchappé par une esquive opportune ; cependant, la dépouille du sportsman, en plus d’être broyée, avait été carbonisée. Ça n’avait même pas été la peine d’achever les victimes équines qui avaient partagé avec le quidam le triste sort de la cuisson. Tout cela rappelait quelque holocauste antique, lorsque les chairs consumées des victimes, pour partie offertes aux dieux afin de favoriser la bonne fortune de l’Urbs et la pax romana,

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 finissaient, en leurs parts les meilleures, dans les estomacs des prêtres. Longtemps persista au lieu de l’accident la puanteur des carcasses chevalines et de l’homme brûlés, au point que nul, des semaines durant, n’osa s’y aventurer, même en voiture fermée.

Tout en montant en selle, Neipperg prit soin de faire retentir le cliquetis de ses éperons. Sans doute espérait-il par ce bruit intimider Murat, mais ce dernier était d’une autre trempe. A la pompe de l’uniforme prestigieux s’ajoutait celle des mollettes, ouvragées, orfévrées de dorures et gravées aux armes des Neipperg. Leurs pointes aiguës, meurtrissant les flancs de tout cheval, s’inspiraient de celles des éperons des rebelles mexicains et floridiens qui luttaient pour arracher l’indépendance de leur colonie à la couronne d’Espagne, aidés en secret par le gouvernement français. Nous étions loin des simples ergots cousus à même la maille des talons des hauberts des chevaliers du XIIe siècle. 

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Après que la conformité des armes – de magnifiques pistolets d’arçon du siècle dernier à la crosse d’ivoire délicatement ouvragée de scènes martiales – eut été contrôlée, les arbitres du duel se disposèrent chacun à leur emplacement respectif et les témoins de chaque parti firent de même. Outre son ordonnance Apponyi, Neipperg avait osé s’entourer de la coterie exécrable et importune de Blacas et Decazes.

Illustration. 

 Tandis qu’il enfourchait sa monture à la robe de jais, il avait apostrophé Murat qui faisait de même sur son étalon rouan :

« Mon cher et estimé adversaire, il vous est aisé de deviner que je sers la cause loyaliste et non l’usurpateur dont vous êtes le laquais. »

Ces propos insultants furent tenus en français. L’affront s’ajoutant à l’insulte, le beau-frère de notre roi amena son cheval à la place d’où il devait partir à l’attaque de l’Autrichien empli de morgue, avant que ce dernier se positionnât ainsi qu’il le devait. Les équidés piaffèrent, aussi impatients d’en découdre que leurs maîtres.

Au signal des arbitres, chacun s’ébranla en un ensemble parfait, bien coordonné et symétrique.  Il semblait aux observateurs comme moi que chevaux et cavaliers, en symbiose, ne faisaient plus chacun qu’un seul être, caracolant, soulevant force poussière, doué de la même détermination farouche irraisonnée. Ces centaures modernes me parurent magnifiques, dignes de figurer dans une épopée moderne, quoiqu’ils fussent aussi quelque peu ridicules en leurs parures paonesques. Ce que Neipperg ignorait, c’est que Murat avait truqué son arme, lui apportant une modification technique indécelable au premier coup d’œil. Tandis que j’entendais distinctement Neipperg jeter des « aya-aya » intimidants, pis que ceux des plus sauvages parmi les Cosaques du Don, Murat eut un geste discret, à peine perceptible par un témoin attentif, au pommeau de son pistolet. Ce fut pourtant l’Autrichien qui tira le premier, entraîné par sa hargne, alors que chacun n’était plus qu’à cinq toises.

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Le coup fut mal ajusté, Neipperg ayant visé trop vers la droite, que cela fût intentionnel ou non ; la balle siffla à l’oreille gauche de Murat, sans qu’elle effleurât son flanc ou son bras. On ne pouvait même pas écrire qu’il avait vu la mort de près. Le handicap de l’Autrichien pouvait suffire à expliquer ce tir manqué à l’avantage du Français.

Tout au contraire, fort en traîtrise, conscient du fait que les arbitres avaient fixé un terme au duel « à l’épanchement du premier sang », le flamboyant Français fit feu en direction de la tête. De plus, l’arme avait été trafiquée de manière à ce qu’elle s’adaptât aux projectiles modernes, cylindro-coniques au fulmicoton.

La suite me rassura ; Murat avait tiré assez haut pour que son adversaire ne fût pas touché en sa chair, mais seulement humilié. La balle le décoiffa, littéralement, arrachant et explosant son bonnet de hussard, ridiculisant le soldat expérimenté !

Un officier de cavalerie sur un cheval au galop. 

 Elle avait fusé au-dessus de son cuir chevelu, l’éraflant, égratignant juste assez le sommet de la tête privée de cet attribut « poilu » pour qu’une minuscule goutte de sang perlât et s’épanchât le long du front. Le duel était terminé, en bouffonnerie. De rage, Neipperg sauta de son cheval sans remercier Murat de l’avoir « épargné », honteux d’un tel affront public dont les gazettes, partout en Europe, feraient des gorges chaudes. La presse disposait déjà d’un pouvoir considérable, que la censure s’exerçât ou non sur elle et tentât d’en pondérer l’influence et les effets néfastes, en cela qu’elle pouvait, en quelques lignes imprimées, faire ou défaire les réputations les plus établies. Je pressentis que les deux protagonistes n’en resteraient point là, question d’honneur, Neipperg quêtant la première occasion de prendre sa revanche.

Une fois l’incident clos, j’honorai mon rendez-vous avec mon « Marnousien » aux soies profuses afin qu’il me remît les documents tant espérés. Je ne cessais d’admirer la perfection des dessins que j’examinais.

 Description de cette image, également commentée ci-après

« Napoléon sera satisfait de la perfection artistique de ces schémas, dis-je.

- A Marnous, ajouta le « Porcinoïde », j’avais la qualité d’ingénieur. La précision de mes dessins « industriels » n’a rien de fortuit. Ne soyez pas avare en compliments. Vos propos sous-entendent que votre roi jugera seulement mon don sur des critères esthétiques et non techniques.

- Le monarque dont je suis le ministre est capricieux, difficile à contenter. En vérité, je ne sais comment il prendra le fait qu’à défaut de l’automate lui-même – car c’eût été un vol – je lui rapporte ces plans. Vous dépouiller d’El Turco est une tâche bonne pour la soldatesque, peu avare en pillages de toutes sortes, notamment en œuvres d’art destinées aux cimaises du récent musée du Louvre ! La devise de Napoléon s’avère identique à celle des Romains : « si tu veux la paix, prépare la guerre. »

- J’ai plus de mille années terrestres, mentit adroitement l’extraterrestre, et j’ai vécu le temps où, sur Terra, le mot « musée » désignait un sanctuaire des Muses, en cette pax Romana dont vous faites allusion.

- Notre astronome éminent, Monsieur de Laplace, serait capable d’affirmer qu’en fonction de la mécanique newtonienne, la vitesse de rotation d’une planète autour de son soleil dépend du volume et de la distance de chaque astre. Je doute qu’une année sur votre monde, votre Marnous, corresponde à trois cent soixante-cinq jours un quart. Copernic montra la voie, mais aussi la réforme grégorienne du calendrier, à laquelle les Anglais se sont ralliés tout récemment, malgré leurs sentiments antipapistes.

- Faites donc bon usage de ces plans, et que le meilleur gagne ! Sur Marnous, nous ne sommes ni des va-t-en-guerre ni des pacifistes bêlants. La sagesse nous a appris la neutralité. Informez-moi de l’accomplissement de notre objectif commun.

- Aurons-nous l’occasion de nous revoir ?

- Sans doute, mais je doute que ce soit dans les prochains mois. Laissons à votre monarque peu commode le temps de digérer les résultats de votre mission. Qu’il en résulte une guerre pis que toutes celles que votre genre humain a vécues et subies depuis son apparition, peu me chaut ! Tant pis pour moi si j’ai failli à ce que notre fédération appelle la loi ou directive première de non-ingérence dans les affaires des autres espèces évoluées. Je ne risque qu’un blâme, si toutefois je parviens un jour à rejoindre ma planète en échappant à l’emprise de ce filou de van Kempelen.

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 En leur sagesse, les disciples de Kontiko sauront se montrer indulgents.

- Au revoir donc, mon ami Sélénite. »

Avant que nous prissions congé, je perçus en son groin un reniflement que je qualifierais de tristesse, la manifestation d’une émotion sincère. Peut-être que ce porc parlant et savant était plus humain que nous. Je me promis de ne plus jamais goûter à l’avenir à la viande porcine, non par forfanterie ou conversion mahométane, mais par respect pour ce peuple extraterrestre. J’en rendrai compte à mon retour à mon jeune protégé, ce cuisinier doué qui se nomme Carême.

Tout à mes méditations, tandis que s’éloignait vers son destin improbable mon ami des étoiles, j’avisai, à proximité du Castello Sforzesco,

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 la présence d’un jardin en lequel je vins me recueillir. Il s’agissait d’un de ces jardins à l’italienne, tout à la fois renaissants et baroques tels que les princes aimaient qu’ils fussent créés. Le soir tombait, et les fleurs tardives de fin de l’été, écloses, y embaumaient tout l’espace de leurs senteurs fortes. Les passereaux y pépiaient encore, et un merle, qui se manifestait à l’aurore tout comme au crépuscule, lançait ses trilles. Je fis une halte devant des seringas et me dis :

« Comment Napoléon prendra-t-il tout cela ? Je ne puis lui dévoiler les circonstances exactes de l’obtention des plans du Baphomet, ni a fortiori mon expérience éprouvante de translation en un temps autre. En tant que diplomate et ministre, je garderai pour moi le secret. »

Ce serment pris, je quittai le jardin. Il s’en fallait de peu que les oiseaux ne chantassent plus car, au loin, un grondement annonciateur d’une ondée orageuse, de mauvais augure, se fit entendre. Le firmament, comme l’avenir, se faisaient lourds de menaces. Je rentrai donc, canne à la main.

 

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A suivre...

jeudi 26 février 2026

Café littéraire : Le Congrès de futurologie (version courte).

 

Café littéraire : Stanislaw Lem : Le Congrès de futurologie : Par Christian Jannone. 

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Stanislaw Lem, fils d’un médecin juif, est né à Lwów, ville polonaise désormais ukrainienne (Lviv) en 1921 et meurt à Cracovie en 2006. Il est considéré comme un des grands écrivains de science-fiction du XXe siècle, une plume qui tranche non seulement avec les écoles américaine, britannique et française du genre, mais aussi avec la SF soviétique de son temps. Gunther Anders considère Stanislaw Lem comme l’égal de Jules Verne pour ses visions sur la révolution technique moderne.

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Étudiant en médecine, puis résistant contre les Allemands, il dut supporter la domination soviétique sur la Pologne à l’issue de la guerre. Stanislaw Lem n’ira pas jusqu’au bout de ses études de médecine, se refusant à devenir médecin militaire, se contentant d’un poste d’assistant de recherches dans une institution scientifique. C’est en ces circonstances qu’il a entamé sa carrière littéraire. Partisan de l’Occident, malgré le stalinisme et sa censure, Stanislaw Lem n’a eu de cesse de critiquer le collectivisme soviétique. Sa position politique a servi sa reconnaissance internationale.

Avec Le Congrès de futurologie, paru en 1971 en Pologne et traduit en 1976 en français, nous nous intéressons au volet science-fictionnel de son œuvre, mais on ne peut omettre le Stanislaw Lem des apocryphes, cette série de critiques pastiches d’ouvrages n’ayant jamais existé, dans une démarche à la Borges et dont un seul a été traduit en français : Bibliothèque du XXIe siècle.

Quelles sont les thématiques généralement abordées par Stanislaw Lem en science-fiction ? 

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On y trouve l’impossibilité de communication entre les civilisations humaines et extraterrestres, qui les dépassent, qu’il s’agisse d’une civilisation d’insectes robotiques dans L’Invincible (1964), ou de l’océan pensant de Solaris (1961). Les utopies technologiques ne sont pas oubliées, le progrès technologique dispensant l’homme de tout effort, comme dans La Cybériade, recueil de nouvelles (1965). J’y ajouterai un troisième thème majeur : les mondes virtuels, hallucinatoires et illusoires, engendrés par la drogue, omniprésente dans Le Congrès de futurologie. Il rejoint là Philip K. Dick, seul auteur américain de SF qu’il reconnaissait, car Lem considérait la science-fiction américaine comme médiocre et mercantile, dépourvue de toute ambition littéraire et recherche stylistique. De fait, les mondes virtuels émanant des expériences stupéfiantes ont été le pendant de ceux créés par la technologie, dans le sous-genre cyberpunk.

Tôt, dès 1960, Stanislas Lem fut adapté au cinéma. Solaris intéressa tout autant Andrei Tarkovski en 1972 que Steven Soderbergh en 2002. Le Congrès de futurologie lui-même sous le titre Le Congrès (2013), une très libre adaptation mêlant animation et prises de vues réelles, due à Ari Folman, réalisateur israélien.

Le contexte de 1971.

La Pologne venait de connaître en décembre 1970 ce que l’on a appelé les émeutes de la Baltique, mouvement de protestation contre la vie chère, au cours duquel l’armée procéda à une répression violente dont on discute encore du bilan. Le spectre de la révolte ouvrière, qui fit peur aux Soviétiques, annonçait les événements survenus dix ans plus tard et causèrent la chute de Wladislaw Gomulka, premier secrétaire du parti ouvrier polonais, remplacé par Edward Gierek.  

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Nous sommes alors dans les retombées des fameuses crises de révolte de la jeunesse occidentale, de 1968, ainsi qu’à la fin du mouvement psychédélique de la contre-culture pop qui avait atteint son sommet entre 1967 et 1969, dont la mort prématurée de Jimi Hendrix le 18 septembre 1970 fut le crépuscule. Nous sommes aussi à la veille des conclusions du club de Rome : dans un contexte de croissance démographique menaçant de devenir incontrôlable, avec les débuts de la prise de conscience écologique, les ressources naturelles (énergies fossiles, minerais) et alimentaires ne risquent-elles pas de s’épuiser, menant à notre extinction ? Ne fallait-il pas en venir à la « croissance zéro » ?

Résumé du livre :

Je décèle dans Le Congrès de futurologie trois parties distinctes.
Il y a d’abord le congrès proprement dit, fort malmené, avec une montée progressive du chaos. L’intrigue prend place dans le pays latino-américain imaginaire du Costaricana, à l’hôtel Hilton, où doit se tenir le huitième congrès de futurologie. Le professeur
Ijon Tichy y a été invité par le professeur Tarantoga en cette contrée fort peu sûre. Le consul des Etats-Unis est enlevé par un groupe terroriste, et, dès le début du congrès, il y a des combats de rue puis l’enchaînement de péripéties foisonnantes, sur fond de visions hallucinatoires qui pèsent sur la perception de la réalité.

 Description de cette image, également commentée ci-après

Le patronyme complet du personnage central, Ijon Tichy, ne nous est dévoilé que tardivement, à l’instant paradoxal où il se retrouve dépossédé de son identité, transplanté dans un autre corps, en une chirurgie esthétique radicale, transgenre et trans-raciale, dans la peau d’une jeune femme noire révélée par le miroir et le toucher. Mais qu’est-ce que le réel ? Tichy ne serait-il plus qu’un cobaye humain balloté au nom d’expériences interdites ? De pertes de conscience en réveils, Tichy voyage d’une identité à l’autre, d’un corps à l’autre, en fait d’une hallucination à l’autre, d’abord homme-arbre, passant ensuite de la femme noire à l’homme obèse à barbe rousse, de lui-même à un autre par le tour de passe-passe d’un échange de corps tel que parfois la science-fiction aime à en jouer. De fait, nul n’a quitté les égouts refuges, même si l’hallucinogène poursuit ses effets  car l’on sait que la police a drogué l’eau potable afin de riposter aux émeutiers ! Les hommes-grenouilles viennent récupérer les réfugiés avec brutalité avant un nouvel évanouissement et un énième réveil dans un hôpital peut-être réel celui-là.

 Image illustrative de l’article Le Temps désarticulé

La deuxième partie peut s’enchaîner et ce qui s’y déroule au départ n’est pas sans évoquer les expériences médicales tristement célèbres effectuées par les régimes totalitaires (mais pas qu’eux !) puisqu’on apprend qu’Ijon Tichy va être soumis à un processus de vitrification, ou cryogénisation temporaire, de « sommeil hibernal » de quarante à soixante-dix ans. Son cas clinique, sa folie, sont réputés « désespérés » selon une vision ancienne et dévoyée de la médecine, où l’étude du cas pathologique importe davantage que soulager le patient de ses souffrances, de le soigner. S’ensuivent plus de deux pages de phrases décousues jusqu’à la « décongélation », puis le basculement dans le style diariste, avec une date 27/7 puis une année : l’an. 2039. Nous baignons alors dans une utopie intégrale, un de ces mondes parfaits sont était friande une certaine littérature de voyages fabuleux, philosophique, de ces contes dont se régalait le lectorat du XVIIIe siècle, traitée ici à la sauce stupéfiante.

De l’utopie à la dystopie : à compter du 3/10/2039 jusqu’à la fin du roman, nous sommes dans une troisième partie, celle de la révélation par étapes du réel, dévoilé de couche en couche, ou plutôt comme des poupées gigognes russes que l’on ouvre au fur et à mesure. De fait, il y avait plusieurs niveaux de tromperies générées par les drogues. C’est là que Stanislaw Lem se rapproche le plus de Philip K. Dick. De fait, les hallucinations farfelues et délirantes évoquent non seulement les haschischins du XIXe siècle mais aussi le surréalisme. 

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On peut estimer qu’il existe dans les littératures de l’imaginaire deux façons de manier le virtuel : par les drogues (forme de recours dominante des années 1970-80) puis par l’informatique (forme dominante depuis la fin du XXe siècle avec l’essor d’Internet et de ce que la SF appelle « holosimulations » par le sous-genre cyberpunk).

Drogues et néologismes :
La présence fondamentale du thème de la drogue et des mondes hallucinés qu’elle engendre est prétexte pour Stanislaw Lem à une multiplication virtuose et humoristique des néologismes. Cette inventivité permet de décompresser en un roman à la fois satirique et terrifiant, puisque nous sommes dans une dystopie. Comme Lubitsch et Chaplin qui prouvèrent en leur temps qu’on pouvait rire du nazisme, notre écrivain polonais démontre que l’humour est la meilleure arme pour combattre l’utopie négative. 

Description de l'image Ernst Lubitsch smoking a cigar.tiff. 

On remarquera toute la série des termes inventés tournant autour de la description du monde du supposé et apparent 2039, qu’il s’agisse des individus, des situations ou des objets plus ou moins technologiques, peut-être pour tourner en dérision l’œuvre d’Isaac Asimov, mais aussi pour rendre hommage au Philip K. Dick d’Ubik paru alors récemment. On débouche sur une langue nouvelle et farfelue. Stanislaw Lem ne se moquerait-il pas de l’évolution des langues ? Ne rejoint-il pas l’Oulipo et Raymond Queneau, mais aussi Boris Vian en ces jeux lexicaux à l’humour décapant ?

A la théorie du complot s’oppose l’utilisation de ces substances pour des raisons humanitaires, en une Terre surpeuplée de 20 milliards d’habitants (théorie de l’explosion démographique ayant cours dans les années 1970, avec la surpopulation et ses conséquences, comme par exemple dans le film Soleil vert de 1973) au point de comparer ce monde à un cadavre momifié auquel on conserve la fausse apparence du vivant. La population, les travailleurs, ne peuvent connaître la vérité, grâce à l’action de la « pharmacocratie » qui masque le réel ou le fait oublier par tout un panel de drogues. Tout cela relève du gouvernement par la « psycho-chimie » et par les psychotropes, manière d’assujettir les populations. La tromperie du monde ouvrier par les stupéfiants est une critique évidente du système communiste par Lem : la manipulation de la population par la promesse du « paradis » soviétique. 

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La fin de l’histoire nous interroge sur l’illusion collective : le système, s’avérant incapable de prodiguer le vrai confort, la vraie richesse,  permet à la « pharmacocratie » de se maintenir au pouvoir. L’humanité clochardisée, estropiée et mutilée s’affiche dans toute son horreur sordide, baignant dans son simulacre de bien-être. On cache à l’humanité, en « derniers Samaritains » ce qu’il en est en une Terre agonisante, victime de la glaciation et de la surpopulation en l’an véritable 2098. Les drogues sont l’outil de ce camouflage.

Au début des années 1970, la science hésitait entre deux thèses de l’évolution du climat, réchauffement ou glaciation. Tout le monde s’accordait sur l’explosion démographique et c’est en cela que ce roman est « daté ». A l’optimisme d’Isaac Asimov s’oppose le pessimisme de Stanislaw Lem, fort de l’expérience totalitaire communiste, un pessimisme cependant pondéré par l’humour, bien plus présent que chez Philip K. Dick qu’il appréciait. Lem réussit l’exploit de se moquer de nous, Occidentaux des années 1970, tout en glissant - au risque de la censure -  une critique aigüe du système soviétique, de ses modes opératoires et de ses artifices trompeurs, mais aussi de la psychiatrie médicamenteuse. Il expose avec maestria les problèmes et interrogations du monde sur son avenir à l’orée des années 1970. Au fond, il utilise la futurologie de l’époque, mais une futurologie qui a cessé de s’extasier sur le progrès technique, futurologie désenchantée dans laquelle la technologie se retrouve dévoyée par l’usage des robots, en une thèse contraire à celle d’Isaac Asimov. Livre de l’irruption du désenchantement du monde, deux ans seulement après Apollo 11 ! Loin de demeurer un sous-genre, la science-fiction est bien de la grande littérature avec ses grands auteurs. Elle nous invite à réfléchir.                                                                Christian Jannone.