samedi 22 août 2026

Etude en vert et jaune première partie : Vert : Chapitre 2 (1).

 

Chapitre 2

La longue caravane cheminait depuis longtemps déjà et avait quitté les hauts plateaux de l’Asie centrale pour atteindre ce qui restait de l’Antique Mer Noire. La chaleur se faisait de plus en plus accablante, une chaleur sèche, difficilement supportable et la transpiration, au contact de cette fournaise, s’évaporait très vite. 

 

Pourtant, les méharis progressaient avec régularité de leur pas chaloupé telles les vagues d’un ressac éternel et insensible dans ce décor désolé. Les rares animaux de ce lieu brûlant, abandonné des dieux, se terraient où ils le pouvaient dans la journée, creusant le sol pierreux ou le sable ou se dissimulant à l’abri de quelques vestiges humains effondrés là où une civilisation avait jadis prospéré, là où l’on reconnaissait des ponts et autres infrastructures, des bâtiments de toutes sortes, des maisons, des silos à grains, ou des pylônes électriques.

Dans un ciel à l’azur étincelant, le Soleil régnait sans partage, dardant de ses cruels rayons les téméraires qui osaient le défier.

Or, justement, dans une des « cages » de toile, Deanna Shirley gémissait continûment, dans son anglais si posé habituellement, réclamant dans le désordre une douche, un verre d’eau, le Celsius, un lit et la fin de ce terrible mal de mer!

- Ah! Faisait-elle. Pourquoi n’avons-nous pas rallié directement Mossoul par voie aérienne? 

 

- Mais notre couverture? Qu’en fais-tu? Lui rétorquait Violetta sur un ton moqueur.

- Quelle importance, Violetta? Je n’en puis franchement plus. Ce hoquet, ces nausées…

- Surtout, ne vomis pas encore une fois! J’en ai plus qu’assez d’essuyer ta bile! Sifflait la quart de métamorphe le regard noir, empli d’acrimonie.

- Je pense de plus en plus que cet Hellados et le commandant Wu sont de vrais sadiques, poursuivait la blonde et agaçante artiste.

Puis, elle cracha dans ce qui avait été un délicieux mouchoir brodé à ses initiales.

- Fais un effort, lui recommanda l’adolescente. Tiens jusqu’à l’étape. J’y arrive bien, moi!

Un peu en arrière, Saturnin de Beauséjour, qui se voulait stoïque, atteignait les sommets du ridicule. Il coulait, fondait dans son ample djellaba qui dégageait des effluves de suint ranci. Son odeur parvenait jusqu’aux narines de Carette et l’incommodait grandement. Le Français pestait à l’encontre du vieillard. Philosophe, Craddock lança:

- Julien, vous voulez que je vous dise? Ici, ce n’est pas du cinéma. La Bandera? Du pipeau! Beau Geste, Un de la Légion, Gunga Din, Les Quatre plumes blanches? Itou! 

 

- Mon royaume pour un panaché bien frais! S’exclama le Parisien.

- Tiens! Cela je ne l’avais pas encore entendu.

- Moi, je constate que nous ne sommes pas aussi en forme que lors de notre aventure dans le bassin conventionnel du Congo. Pourtant, nous en avons rencontré des obstacles. Et pas piqués de vers…

- Cher Saturnin, il n’y avait pas encore eu le réchauffement climatique. Nous ne devions affronter que la forêt primaire, des bêtes mutantes et folles, ou encore surgies d’un passé divergent, des Kikomba, des Kakundakari, des crocodiles attentionnés, des serpents en veux-tu en voilà, des She, et j’en passe… 

 

- Donc, pour vous, capitaine, cette fournaise est tout à fait normale?

- Oui-da, mon compagnon de misère, cher comédien de mon cœur.

- Je souffre comme pas possible… reprit l’ex-chef de bureau. Je meurs de soif. Ma langue est aussi épaisse qu’une semelle. Je crois que je vais tourner de l’œil.

- Ah non! Pas de ça, fillette ventripotente et chauve! Articula le vieux Loup de l’espace en éventant Beauséjour avec un tissu crasseux sorti de dessous sa tunique. Nous devons à tout prix résister à la déshydratation.

- Pourquoi? Balbutia Carette avec difficulté.

- Mais parce que nous sommes censés être venus des confins de la Chine, pastagas et cornes de Belzébuth!

- Ah? Vous faites allusion à notre couverture.

- Oui, bien sûr. Comment pourrions-nous être crédibles si nous ne savons pas davantage résister à la chaleur?

- J’envie votre légitime, proféra Julien. Là-haut, à bord du Celsius…

- Chut, pas si fort, le Parisien!

- Nous nous exprimons en français du XX e siècle, marmonna Saturnin après s’être essuyé le menton.

- Qui vous dit que les hommes de maître Ibrahim ne possèdent pas quelques rudiments de votre langue maternelle? Constatez avec moi qu’ils n’ont pas tous du sang arabe. Il n’y a qu’à les observer. Cinq ou six d’entre eux sont de type caucasien. 

 

- Prudence, donc, conclut ce bon vieux de Beauséjour.     

Carette reprit, intrigué par quelque chose qui taraudait son esprit depuis quelques jours.

- Capitaine, avez-vous remarqué que, depuis que nous avons rejoint cet esclavagiste, nous n’avons subi aucune mauvaise rencontre? Je croyais le danger représenté par les Syros bien plus réel.

- Julien, il est trop tôt pour se montrer soulagé. Ce que je sais, c’est que, par trois fois, notre itinéraire a été modifié afin d’emprunter une piste plus sécurisée.

- Ah? J’ignorais qu’Albriss ou Daniel Lin avaient réussi à s’encombrer du chronovision.

- Purée de coq! Cessez d’émettre de stupides réflexions! En fait, nos deux chefs sont en communication constante avec le Celsius par transpondeur interposé.

- La technologie futuriste ça aide sacrément, souffla Julien tout en se grattant furieusement le bas du dos, son épiderme subissant de terribles démangeaisons.

- Alors, mes amis, persuadés d’avoir eu raison d’accompagner notre Génie de la Galaxie dans cette foutue expédition?

- Capitaine Craddock, maintenant c’est vous qui anticipez un excès de confiance! Qu’est-ce qui nous attend à Mossoul?

- Oui, dans quel état arriverons-nous là-bas? Renchérit Beauséjour épuisé à l’idée des kilomètres qui restaient à parcourir.

- Encore en train de vous plaindre? Rugit Symphorien.

- Je tremble rien qu’à l’idée d’être vendu au marché aux esclaves, poursuivit l’ancien fonctionnaire.

- Vous, aucun risque! Jeta perfidement Craddock. Qui voudrait d’un vieillard bien gras, inapte à tout travail?

- Malotru personnage! Se fâcha Saturnin. Paltoquet!

Le visage du sieur de Beauséjour s’était empourpré d’une colère toute légitime. Jamais le Cachalot de l’espace ne laissait Saturnin tranquille. Il n’y avait pas un seul jour où il ne l’humiliait pas en lui lançant une remarque bien sentie concernant son manque de courage ou sa maladresse.

- Monsieur Craddock, fit le vieil homme en omettant sciemment le grade de Symphorien, grade auquel il tenait particulièrement, vous vous êtes octroyé le titre de capitaine alors que, jamais, vous n’avez servi dans une flotte quelconque! Alors, vous n’avez pas à me parler sur ce ton.

Comme on le voit, Beauséjour était capable de se rebeller. Puis, le naturel revenant au galop, il enchaîna:

- Oubliez-vous que j’écris élégamment en dix langues et en quatre caractères? Vous, c’est tout juste si vous savez tenir une plume! Surtout, ne m’objectez pas que vous n’avez appris à écrire qu’en utilisant un « antique » clavier d’ordinateur!

- Ouille! Ça s’envenime bigrement là, constata Carette. Les aminches, calmez-vous, sinon les gardes d’Ibrahim vont accourir afin de voir ce qu’il y a.

Aussitôt, le ton retomba comme une crème fouettée soumise à l’air libre et à la chaleur.

- Bon… Disons que vous avez bénéficié de cours accélérés… tout comme moi d’ailleurs…

- Hum, toussota le Parisien. Je doute que dans le scénario envisagé par nos chefs nous soyons vendus à quelque autochtone. Si j’ai bien écouté, nous devons rester au service de « maître » Albriss.

- C’est-ce qu’on veut nous faire croire. Un beau mensonge à mon avis.

 Mais notre incorrigible baroudeur se tut soudainement. Les méharis venaient de stopper leur marche chaloupée. Intrigués, les trois hommes passèrent la tête à l’extérieur de leur abri de toile. Alors, ils virent…

- Bonté divine! Là-haut, tout là-haut dans le ciel! Pincez-moi! Je rêve, hurla Craddock.

- Les écharpes! Les écharpes sombres de nuages… compléta Saturnin en geignant.

- Des milliers et des milliers de sauterelles noires, émit Julien en tremblant.

 Description de cette image, également commentée ci-après

- Je ne pense pas qu’il s’agisse d’insectes. Ils se meuvent bizarrement, reprit Symphorien, le premier instant de peur passé.

- Ils volent dans le plus grand silence, fit Carette. C’est pas normal!

- A quelle sorte de démons avons-nous affaire? Que je sois transformé en panse de brebis farcie si je sais ce que c’est! Gronda le capitaine de bateau lavoir.

- Mais… mais cela fonce sur nous… non… je suis trop jeune pour mourir! Pleurnicha Saturnin.

- Un peu comme des avions en piqué ou des obus,  articula froidement Julien qui s’était repris.

- Madre de Dios! Santa Virgen! Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort…

- Depuis quand êtes-vous catholique? Eut la force de plaisanter Carette.

- Depuis que je suis mort une première fois, jeta avec aplomb le Cachalot du système Sol. Là, c’est le sort qui nous attend. Hop! Nous n’avons qu’une seule chance pour tenter d’échapper à ces démons: sauter se mettre à l’abri sous le ventre des chameaux.

- Que… Que… bégaya de Beauséjour… Il n’en est pas question!

- On n’a pas le choix!

Tandis que Craddock jetait sans ménagement hors de la tente Saturnin, l’attaque de la nuée extraordinaire se poursuivait à l’avant de la caravane. Skander Ibrahim avait eu le réflexe d’ordonner à ses hommes de se saisir de toutes les armes disponibles - du cimeterre au fusil M16 - et de faire face aux Syros. 

Image illustrative de l'article M16 (fusil) 

Mais le riche marchand fut peu écouté. Ses hommes se débandaient déjà. Un sauve-qui-peut heureusement pas généralisé. En effet, Albriss, descendu de sa monture avec son impassibilité habituelle, s’était dressé de toute sa taille - deux mètres deux - prêt manifestement à affronter les mutants mais pas d’une manière classique. Daniel Lin, Gaston de la Renardière et Benjamin Sitruk l’avaient rejoint.

- Albriss, qu’envisagez-vous? Questionna mentalement celui qui passait pour un simple daryl androïde.

En fait, Dan El savait fort bien ce que l’Hellados comptait faire.

- Une riposte télépathique, répondit l’extraterrestre avec calme, sur le même mode de communication que celui du commandant Wu. Voulez-vous vous joindre à moi? Vous atteignez le niveau 500 d’après mes renseignements.

- Officiellement du moins. Selon les normes établies par l’Alliance des 1045 Planètes, monde d’où je suis originaire.

- Quant à moi, le niveau 300. Nous avons donc un pourcentage acceptable de succès…

- 95,016%, mon ami, compléta Daniel Lin. Prenez ma main et en place!

Tandis que maître Skander perdait le peu de sang-froid qui lui restait, faisant d’incroyables et stupides moulinets avec son cimeterre afin de tuer un maximum d’insectes de cette intelligence collective, l’Hellados et le commandant Wu, debout, solidement dressés tels deux phares inamovibles, leurs mains levées paumes ouvertes vers le ciel, lancèrent un appel psychique aux assaillants Syros. Presque aussitôt, le miracle se produisit. Les attaquants s’immobilisèrent dans un ciel désormais de feu, puis, dans un bel ensemble, la nuée s’éleva très haut à l’horizon pour disparaître bientôt.  

Rassemblement d'étourneaux en train de voler, formant une nuée compacte du sol jusqu'au ciel. 

Sous un chameau qui soulageait sa vessie, Saturnin balbutia une prière.

- Merci Seigneur pour ta mansuétude. Merci mon Dieu d’avoir épargné ma vie. Je promets de ne plus bâfrer, de ne plus me goinfrer à m’en rendre malade, de ne plus toucher à un flacon de vin…

- Beauséjour, stop! Rugit Craddock qui semblait avoir oublié qu’il y avait deux minutes à peine, il suppliait aussi  la mère de Dieu de le sauver. Vous me cassez les oreilles!

- Mais, capitaine, je dois remercier le Seigneur de Sa bonté…

- Ah! Vous vous trompez de cible dans votre reconnaissance. Remerciez plutôt nos compagnons. C’est à eux que l’on doit ce petit miracle. J’ignore comment ils ont réussi ce tour mais, bougre de graisse de baleine, ils sont parvenus à persuader les Syros d’aller voir ailleurs.

- Euh… je n’ai pas vu grand-chose avec ce liquide nauséabond dans mes yeux, objecta Beauséjour.

- Pff! Comme d’habitude, le meilleur vous a échappé. La preuve de ce que j’avance c’est que notre escogriffe d’Albriss est au bord de l’évanouissement tellement il a dû puiser dans ses réserves. Quant au commandant Wu, il ne vaut pas mieux. Il chancelle lui aussi.

Symphorien exagérait mais à peine. Effectivement, l’Hellados et le daryl androïde paraissaient extrêmement las. Benjamin et Gaston s’en vinrent à leur secours tandis que maître Ibrahim rameutait ses hommes en gueulant comme pas possible. Toutefois, le marchand d’esclaves, fort troublé, s’interrogeait intérieurement.  

 

« Jamais vu un prodige pareil. Que signifie? Je croyais les mutants occidentaux cachés sous terre, ne pouvant plus affronter la lumière du Soleil tant ils sont devenus monstrueux. D’innombrables récits de voyageurs font état de l’existence de ces êtres dégénérés ayant perdu la parole après un usage incontrôlée de la technologie. Leurs corps seraient rongés par d’abominables excroissances chancres et tumeurs. Cependant, maître Albriss est un pur Bantou. Jamais son peuple n’a subi les démoniaques radiations. Je ne comprends plus rien.  Ah! Il me faut éclaircir ce mystère au plus vite. On m’a parlé de télépathes asiates. Jusqu’à aujourd’hui, je pensais qu’il ne s’agissait que d’une légende. Apparemment, j’avais tort. Lorsque nous aurons regagné le caravansérail de Mossoul, j’interrogerai le Noir avec toute ma diplomatie… ».

Ayant pris sa décision, Skander s’empressa de regrouper cinq ou six bêtes de bâts qui s’étaient dispersées lors de l’attaque des Syros. Pendant ce temps, Benjamin s’inquiétait pour l’Hellados.

- Comment vous sentez-vous? S’enquit le commandant d’origine canadienne.

- Bien, répondit laconiquement Albriss, mentant manifestement.

- Je vais demander à Lorenza de vous examiner.

- Inutile, commandant. Surtout, pas d’imprudence. Je puis remonter sur mon méhari et attendre l’étape suivante pour subir un check up.

- Soit… mais comment avez-vous pu détourner cette attaque? Demanda le commandant Sitruk avec une sincère curiosité.

Ce fut Daniel Lin qui répondit à la question, prenant soin de s’éponger le visage et de hacher ses phrases.

- Benjamin, les Syros sont des créatures intelligentes, n’en doutez pas. Dotées de la faculté de télépathie. Merci pour votre mouchoir, Gaston. Ces êtres fonctionnent en réseau, émettent d’infimes charges électriques et forment une intelligence collective. Cependant, ils semblent obéir à une volonté extérieure que nous n’avons pas réussie à identifier le lieutenant et moi-même. Une volonté qui doit se trouver à des centaines de kilomètres d’ici. Albriss et moi avons dressé un mur psychique afin d’empêcher les Syros de pénétrer vos esprits, bref, de vous hypnotiser. Ensuite, nous avons retourné leurs armes naturelles contre eux et nous leur avons suggéré qu’ils étaient en train de plonger au cœur d’un brasier infernal.

- Ouille! En quelque sorte, vous avez émis des psycho-images, souffla de la Renardière, admiratif.

- Tout à fait. Heureusement, nous étions deux pour cette tâche. Voilà une des raisons pour lesquelles Albriss devait participer à cette expédition.

- Hum… je n’ai jamais remis en cause la présence de l’Hellados, fit Sitruk.

- Moi itou, renchérit Gaston.

Acceptant volontiers la main du baron, Daniel Lin grimpa sur son chameau, immédiatement imité par le lieutenant. Puis, s’adressant à Skander, Albriss lança:

- Nous allons tous bien, maître Ibrahim. Nous pouvons reprendre la route. Inutile de s’attarder davantage. Désormais, nous ne risquons aucune nouvelle attaque de la part des Syros jusqu’à Mossoul. 

- Allah vous entende! Pria l’esclavagiste. C’est bien la première fois que les membres d’une caravane survivent à un assaut de ces démons.

À son tour, Ibrahim monta sur sa chamelle favorite et d’un geste ample commanda à la caravane de reprendre la route.

Alors, bêtes et hommes s’ébranlèrent comme si rien ne s’était passé.

 

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A suivre...