dimanche 12 juillet 2026

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 12 première partie.

 

Chapitre 12.

 Forget Self-Driving Cars, Try Self-Walking Boots | Graphic Arts

L’homme aux bottes à vapeur, tout d’anthracite vêtu, la figure masquée de papier-mâché bariolé, les yeux dissimulés par des besicles aux verres fumés, tels ceux protégeant des éclipses, quêtait une maison qui servait d’atelier, de lieu de travail forcé pour les enfants indigents de Londres, ces gosses errants, orphelins ou non – car parfois leurs géniteurs croupissaient en prison pour dettes, à moins qu’ils eussent été abandonnés ou ne fussent pourvus que d’une mère se prostituant pour survivre – qu’il était lors coutume d’utiliser comme main-d’œuvre servile dans ce que l’on nommait les workhouses.

 Workhouse - Wikipedia

 Quelques décennies plus tard, dans l’autre ligne temporelle, Charles Dickens

 Charles Dickens — Wikipédia

 excellerait dans la mise en scène de ces enfants de basse condition à l’innocence volée, soumis aux abus de toutes sortes de leurs garde-chiourme.

Il recherchait le soupirail

Soupirail — Wikipédia 

 idoine à même de permettre l’accès à la cave où l’on entassait pour la nuit, sur de mauvaises paillasses gorgées d’humidité, tous ces prolétaires juvéniles dont se rongeaient les poumons. Sous la pèlerine de l’inconnu, une ceinture laissait entrevoir les pommeaux proéminents de deux Colts d’un calibre supérieur aux modèles ordinaires, tandis que la besace qu’il arborait en bandoulière regorgeait de tracts imprimés dans du mauvais papier, tracts à la gloire de la nouvelle idole de la classe ouvrière, le général John Ludd.

Luddisme — Wikipédia 

 Non seulement la paire d’armes le prémunissait contre l’éventuelle résistance des bourreaux des petits miséreux, mais aussi jouait un rôle dissuasif propre à décourager les mauvaises fréquentations qui grouillaient en ce quartier sordide laissé à l’abandon par la bonne société. Il avait réglé la vitesse de ses bottes à celle du pas, afin qu’il fût le plus discret possible. Si besoin se faisait sentir, il déguerpirait avec une vélocité maximale, après avoir placé la machinerie sur la position à toute vapeur. Une cuirasse pare-balles en cuir bouilli et en acier complétait la panoplie.  

Les chaudières miniatures de ses chausses spéciales protégeaient les mollets de l’inconnu du froid mordant nocturne de cet hiver 1802 qui n’en finissait pas. Aucun risque que la police corrompue du prince-régent importunât le quidam.

A la parfin, notre inconnu trouva l’ouverture adéquate à ses plans. C’était vraiment un misérable soupirail d’un ridicule diamètre qui, le jour laissait passer une lumière chiche. Il donnait sur la cave servant de dortoir aux gamins du workhouse. Cela valait la peine d’y jeter un coup d’œil afin de s’instruire à l’édifiant spectacle de la misère humaine et de l’exploitation des plus faibles. Ce qu’il vit le convainquit de l’urgence : il lui fallait changer tout cela. Il prit les précautions maximales, s’assurant que la personne chargée de surveiller cette main d’œuvre au coût dérisoire ne fût pas présente en ce dortoir insane.  Il observa, ne vit personne de suspect.

 

La plupart des juvéniles esclaves vaquaient nu-pieds - à moins qu’ils les enveloppassent de chiffons ou de charpie. Ils dormaient à cinq-six sur la même paillasse pullulant de vermine. Fillettes et garçonnets s’y mêlaient sans apprêt, grelottant ensemble dans leurs sommaires chemises de nuit écrues, usées jusqu’à la trame, pelotonnés ou enroulés dans des lambeaux de couvertures de laine qui ne protégeaient plus grand-chose. Les guenilles arachnéennes de cette literie se ramifiaient en une constellation extraordinaire de trous à la semblance de madrépores et de fractales. Toutes proportions gardées, les dessins infinitésimaux produits par les entrelacs desdits trous rappelaient le réseau neuronal ou mycélien. Les rats se promenaient sans gêne d’une paillasse à l’autre, en espèce opportuniste experte et commensale de l’homme, rongeant quelques détritus disséminés çà et là. Souvent, la toux perturbait le sommeil des petits trimailleurs. Certains expectoraient des sérosités sanglantes. Leurs remugles, malgré le froid de ce dortoir improvisé dépourvu de tout poêle à charbon, montaient jusqu’aux narines du mystérieux quêteur, tout là-haut, allongé à côté du soupirail dont il avait entrouvert le grillage sans qu’il émît nul bruit. Ce spectacle sordide n’émut pas l’inconnu, tout absorbé par sa mission. Il lui restait à s’introduire et à distribuer ce qu’il devait. Il savait que, parmi ces marmots victimes d’un système d’exploitation inique, certains avaient à peine trois ans. Aussi fut-il galvanisé, déterminé à accomplir coûte que coûte ce qu’il considérait comme un devoir de justice sociale.  Alors, puisant dans sa besace, il prit de pleines poignées de ses tracts révolutionnaires aux idéogrammes évocateurs et commença sa tâche, tout en se glissant puis en sautant avec adresse, arrosant deçà delà cette cave insalubre de papiers salvateurs. L’objectif était clair : en retombant parfois sur les visages des petits endormis, ces feuilles devaient les chatouiller, provoquant leur réveil. Ailleurs, elles se répandraient sur le sol, parsèmeraient tout ce lieu de réclusion de leur nuisance explosive. Il se réceptionna sans peine, en un simple pof à peine perceptible, continuant de faire pleuvoir autour de lui ces messages nuisibles à l’ordre social. Grâce à ses verres spéciaux, notre « terroriste » stipendié bénéficiait d’une vision nyctalope, comme si ses lunettes fumées eussent été à infrarouge. Il lui fallait se hâter, avant que l’adulte chargé de garder ces juvéniles serviles eût l’attention éveillée par le moindre menu bruit.

 

Après avoir bien parsemé tout le dortoir caverneux de ses feuillets de propagande, jugeant sa mission accomplie, notre émule du monte-en-l’air et du passé-singe, actionnant la soupape de ses bottes à vapeur, prit son élan et fit un bond parfait, passant avec justesse le soupirail, s’évaporant dans la nuit comme il était venu, avec discrétion.

Une des feuilles titillant ses narines tout en exhalant encore un parfum d’encre fraîche, s’en vint occasionner chez une pitoyable fillette une crise d’éternuements qui l’éveilla toute. La gamine étique à la chevelure pouilleuse embroussaillée, se saisit de ce qui irritait son nez. Dépourvue de toute science lettrée, elle dévisagea, intriguée, le dessin sommaire qui couvrait toute la feuille, imprimée recto. Elle crut bon de secouer le bras de son voisin d’Hypnos et de misère, afin de lui montrer ce mystérieux tracé. Elle savait que celui-ci, au sobriquet de Dick le boiteux car doté d’une jambe plus courte que l’autre, avait appris à lire. Il déchiffrerait les signes énigmatiques dudit dessin qui, lui semblait-il dans la semi-pénombre, représentait un soldat, bien qu’elle n’en fût point sûre.

« Hé, Dick ! Dick ! Regarde c’que j’ai trouvé. C’est quoi ? »

Ne se faisant pas prier, le garçonnet crasseux s’empara de la feuille étrange tout en grommelant toutefois.

« C’est-y une heure à m’tirer du lit, Dorothy ? Tu veux une torgnole ?

- Dottie, appelle-moi Dottie, quoi ! C’est intéressant, cette image !

- Shit ! Qui c’est ce gars ?

- J’sais pas ! C’est quoi qu’est écrit dessus, ‘te plaît ?

- Des choses pas nettes… Ce soldat dessiné jure tout le temps, avec des fuck ! partout. J’sais pas qui nous a fourgués c’papier. C’est sûrement pas l’maître.

Gravure sur bois, vignette du père Duchesne en memento mori, figurant à partir du no 13 de Je suis le véritable père Duchesne, foutre ! édité par Hébert (début 1791). 

- Bonté gracieuse ! s’exclama Dottie, effarée, il dit plein de gros mots ! Sinon, y cause de quoi ? Lis-moi !

- Opp… opprimés… commença Dick non sans hésiter, opprimés, révoltez-vous contre… ceux qui vous exploi…tent. Foutre !!! Ne soyez plus leurs esclaves ! Foutre !!! Tu…tuez vos oppr…oppresseurs. Tuez-les tous, foutre !!! Et d’autres choses du même acabit. Faites la… révolution. Ralliez-vous au général John Ludd !  Puis un dernier fuck !!!

- C’est quoi, la révolution ?

- C’est ce qui s’est produit en Angleterre, quand on a coupé la tête du roi de l’époque !

- Il l’avait bien mérité, non ?  

- Quelle cruauté, tout de même ! Ceci dit, ce John Ludd a raison. Assez de cet atelier qui nous tient en esclavage ! That’s enough !

- Dick, oh ! Dick ! Dieu veuille que tu puisses faire ce que ce général souhaite ! Nous sommes des enfants, de faibles enfants.

- Notre bourreau, faut plus qu’il nous fasse peur, plus jamais ! Cette espèce de bastard !

- Be careful… mais j’suis prête à te suivre !  Pourvu qu’on meure pas !

- Bravo ! »

Enthousiasmé, Dick secoua Dottie comme un prunier, ce qui provoqua une jolie panique parmi ses poux, que l’on vit sauter deçà-delà comme des puces savantes.

« Amazing ! Faut réveiller tout le monde ! »

Précautionneux, les deux gamins y allèrent avec délicatesse, afin de ne pas ameuter leur gardien maléfique, secouant discrètement les locataires de chaque couche, leur intimant un « chut » au fur et à mesure que les abandonnait le sommeil. Bientôt, toute la cave s’éveilla, et Dick eut fort à faire pour retenir celles et ceux qui grommelaient au sortir de leurs rêves cruels ou merveilleux. Il s’agissait de partager le message des mystérieux papiers, et tous les jeunes esclaves réalisèrent qu’ils parsemaient tout le dortoir. En un bel ensemble, la chambrée se saisit de ces tracts idéogrammés, magnifiquement conçus pour une population en majorité analphabète ou illettrée. Un peuple de parias et d’intouchables !

L’on prétend en général – mais est-ce bien là un lieu commun ? – que certains écrits peuvent faire l’effet d’une bombe, même lorsqu’ils sont rédigés en signes hermétiques et cabalistiques, en particulier lorsque les destinataires sont des illettrés, enfants comme adultes. C’est alors qu’à l’ombre des tentures trouées, suspendues comme des peaux mortes, s’ourdissent les complots les plus improbables, conjurations qui, dans le monde ordinaire et prosaïque, n’ont pas la moindre chance d’aboutir. Or, nous étions dans un univers alternatif en lequel les faits les plus invraisemblables aux esprits cartésiens se transmutaient en vérités, et se déroulaient jusqu’au bout de leur logique propre !  

Ainsi fut-il en cette cave dortoir de workhouse. L’effet produit par cette propagande émanant de notre duo de comploteurs Fréron

 

 et Danton fut manifeste. C’était à croire que tous ces tracts étaient ensorcelés, maléfiques. Leur imagerie simpliste, leur langage élémentaire, ne rataient pas leurs cibles. De plus, ils avaient été imprimés avec une encre spéciale – non pas qu’on l’eût empoisonnée telles les pages du célèbre traité de vènerie de Charles IX – encre du futur fournie par le sieur Van der Zelden en personne à tous ces imprimeurs prêts à en découdre avec le gouvernement de Sa Majesté folle. Son action sur les neurones – par le contact épidermique, par la vue, même par l’odeur qu’elle exhalait de manière subtile – déclenchait une agitation « révolutionnaire », incitant à la violence suprême contre tous les oppresseurs. Cela ressemblait un peu – Johann connaissait ses classiques de la bande dessinée franco-belge – à l’action d’une de ces ondes soumettant le cerveau, thème « scientifique » qui marqua autant E. P. Jacobs

 

 que Franquin et Greg.[1] Cela rappelait de même quelque drogue hallucinogène voire les perturbateurs endocriniens sujets à controverse comme le BPA. A partir du moment où ces mioches exploités tels des galériens se jetaient dans l’arène de la rébellion, ce fut à quitte ou double. Ainsi ne purent-ils s’empêcher de faire savoir bruyamment qu’ils n’acceptaient plus le joug des bêtes de somme. Toute la cave piailla !

Prévenu par le tintamarre et le remue-ménage, le bourreau d’enfants se pointa dans la cave. Il avait l’ordre de veiller sur le troupeau servile et de le maintenir au calme, de prévenir toute velléité de rébellion usant pour cela de coercition et de brutalité. C’était pourquoi il s’était muni de son arme dissuasive, le fouet, brandi bien en évidence. Ancien négrier, il avait l’habitude de mater les peaux les plus dures par la méthode de la lacération et de la zébrure sanglante ; peu lui importait qu’elles fussent d’ébène ou frappées de chlorose. En apparence, nous avions affaire à un homme tout à fait ordinaire, banal même, si ce n’étaient sa haute taille, le soupçon de ventre le marquant et la calvitie prononcée. Les yeux enfoncés dans les orbites et l’absence de cheveux conféraient à cet ancien esclavagiste l’allure d’un convict qui se fût échappé de la colonie pénitentiaire australienne de Botany Bay.

 

  D’abord au hasard, il commença à faire siffler la lanière, frappant et dilacérant les juvéniles chairs crasseuses et concrescentes de dartres et de pustules marquant leurs multiples carences. Ensuite, il y alla plus franchement, concentrant ses coups sur celle qu'il pensait à la tête du groupe, la petite Dottie. Gémissante, les découpures du fouet s’ajoutant aux crevés anarchiques de ses hardes, elle ploya et cria. Sous la voûte caverneuse poissant d’humidité, propre à épandre la phtisie, les plaintes doloristes et hargneuses s’allèrent multipliant. Nul ne pouvait laisser Dottie sans défense face à la force brute de l’adulte.

Un petiot se dressa, enveloppé dans une espèce d’écharpe vestigiale deux fois trop grande pour lui, haillon fragrant qui lui conférait l’allure d’un sénateur romain miniature. On ne pouvait plus deviner quelle avait été la teinte originelle de cette chose, de cette étoffe effrangée depuis des lustres, peut-être un schall magnifique autrefois, sans nul doute volé ou acquis pour un penny dans une fripe de cinquième ou sixième rang.

Avec complaisance, le gamin avait pour habitude de se draper dans cette horreur, cette espèce d’étole carnavalesque tellement rapiécée qu’on eût dit quelque manteau d’Arlequin, comme un Jean Moulin de l’avenir cachant la cicatrice de sa gorge après qu’il eut tenté de se suicider face à la survenue de l’infamie nazie. Il arborait ladite écharpe par tous les temps, qu’il plût, ardât, neigeât ou ventât, quoique la réclusion de cette cave et de cet atelier lui laissât peu de chance de goûter aux joies de la liberté en plein air. Cette loque puante, dont jusqu’à présent notre rebelle n’avait jamais voulu se séparer, il l’envoya en pleine figure du persécuteur que ce geste surprit. L’homme réalisa l’infection qu’exhalait cette écharpe déliquescente. Il toussa, s’étouffa, avant de se ressaisir. En temps ordinaire, les outils répressifs dont il était pourvu suffisaient à tuer dans l’œuf tout soupçon de révolte. La supériorité physique de l’adulte terrassait aisément cette main-d’œuvre servile et bon marché. Elle coûtait un prix dérisoire, à peine quelques pennys, pour un rendement efficace assuré par la terreur. Le gîte et le couvert (d’infâmes brouets plus vomitifs que nourriciers) assuraient le confort des minuscules esclaves. C’était cela le capitalisme : l’exploitation de la multitude des faibles – la cariatide, comme l’affirmait un historien célèbre du XXe siècle – par la poignée (et la poigne !) des forts au service des gens de bien. Or pour une fois, le nombre eut le dessus.

Le tortionnaire s’apprêtait à réprimer le geste du petit haillonneux par des coups de trique bien placés, lorsqu’il se vit encerclé par tout le groupe vociférant et sautillant de rage et d’espoir. Il avait sous-évalué la réaction de ses souffre-douleur car trop accoutumé à ce qu’ils fussent soumis par la terreur.

Alors, pour ces enfants résolus à recouvrer leur liberté, tout devint arme. Se sentant en grand danger, le bourreau d’enfants changea de tactique : tout en tenant toujours son fouet avec fermeté, il usa d’un ton enjôleur, quêtant leur pardon, implorant leur grâce, en une tentative désespérée d’amadouement. Ceci d’évidence en vain car nul ne pouvait céder à la supplique d’un tel tyran.

La mine contrite, le chef d’atelier eut de la peine à comprendre ce qui lui arrivait : ces enfants, il les aimait, en particulier les garçons, d’une manière certes brutale, parfois même scabreuse – ainsi en était-il de l’exercice du droit de cuissage dans les fabriques nouvelles, où les fillettes haillonneuses, paysannes encore en sabots extirpées de leur bourg, malgré la couche de crasse recouvrant leurs chairs tendres, ne détenaient pas l’exclusivité de ce type de relations avec leur contremaître ou leur contremaîtresse (souventes fois des maritornes), leur contact charnel non consentant les répugnant fort peu quel qu’eût été l’attrait de leurs appas étiques recelés sous leurs hardes puantes.

Cerné par la horde déchaînée, les gamines étant tout autant déterminées que leurs compagnons d’infortune et de servilité, notre garde-chiourme, son fouet perdu dans le tumulte, n’avait désormais plus qu’un stylet pour se défendre. Assenant ses coups au hasard, il enfonça sa lame dans le goitre d’un crétin dont le sobriquet était the pelican

 

Le minot peu gâté par la nature ne s’exprimait que par des hé-hé ! ; aussi ne trouva-t-il rien d’autre pour crier sa douleur que ce même hé-hé ! quand le stylet perça son goitre. De l’abcès crevé s’épancha sans trêve une lymphe nauséabonde, jusqu’à ce qu’il fût vidé de cette humeur putride. L’imbécile pelican s’effondra, mort, ce qui galvanisa davantage les petits esclaves, déterminés à s’échapper coûte que coûte de cette caverne ou de cette cale d’un nouveau genre. Venger le goitreux devint leur objectif immédiat. Leur fureur décuplée s’exerça plus que jamais au détriment du tourmenteur adulte. Trop longtemps avitaillées de châtiments et de sévices corporels, en une excitation vengeresse et agreste, irrépressible autant qu’irréfrénable, nos victimes s’acharnèrent sur la cause de leurs tourments à fins d’expiation. Le sang de l’homme s’épancha et gicla en des blessures multiples occasionnées par tous les objets et éclats contondants que la marmaille eût dénichés, éclaboussant de pourpre les hardes de celles et ceux qui n’en avaient cure.

Sous les coups, il chancela, succombant au poids du nombre et de ses fautes. Ainsi fut-il promptement expédié en enfer, les chairs meurtries jusqu’à l’indicible, expiant ses crimes d’esclavagiste. Inanimé pour l’éternité, tel un gisant tourmenté, le tortionnaire reposa dans une position absurde, les jambes comme disjointes, les bras désarticulés, la nuque déjetée et rompue, par-dessus une flaque immonde de son propre sang qui imprégna ses vêtements. Gésir à la place des gamins, quelle revanche !

La marmaille n’eut pas le triomphe sobre. Avec bruit, elle s’échina à saccager tout ce qu’elle pouvait, une fois libérée de ses chaînes. Elle crut bon d’humilier le cadavre du vaincu en lui crachant dessus. Répugnance abjecte suprême : certains allèrent jusqu’à la souillure en urinant dessus ; ce « marquage de territoire » était commun aux bêtes. Cette démarche lourde de symboles accomplie, il restait aux vainqueurs à désigner leur leader, selon une procédure démocratique, si toutefois, dans le contexte que l’on sait, elle eût été possible. Le système corrompu des bourgs pourris organisant les élections à la Chambre des Communes constituait un mauvais exemple, même un contre-exemple ! Malgré tout, le vote se tint, à main levée, et Dick le boiteux fut désigné à l’unanimité, filles incluses (ce qui était proprement révolutionnaire en ce temps-là).

Comme chacun sait, la valeur n’attend pas le nombre des années, ainsi que l’écrivit le grand Corneille dans Le Cid.

 

 En Dick le boiteux, les jeunes va-nu-pieds s’étaient choisis un chef incontestable. Son surnom s’expliquait par l’infirmité d’une jambe gauche plus courte que la droite. Aussi gamins qu’ils fussent, les révoltés convinrent à l’unanimité des filles et des garçons qu’il leur fallait rallier la rébellion du général John Ludd, où qu’il créchât avec son état-major de gueusaille. Les rebelles vainqueurs portèrent leur leader en triomphe, comme autrefois les rois francs sur le pavois. Les plus grands, les plus costauds, le hissèrent sur leurs épaules et le groupe parada sous les hourras des autres. Ils abandonnèrent le corps déjeté du monstre, le laissant au bon vouloir des rats qui s’empresseraient d’en faire leur goûter.  Seules sans doute les exhalaisons douceâtres de la putréfaction s’épandant du soupirail informeraient les badauds que quelque drame humain s’était joué en ce lieu repoussant. On penserait dès l’abord à une bête crevée exhalant sa pourriture en un coin de ce sous-sol, chien, chat, pigeon ou autre. Après quelques temps où l’odeur subtile et écœurante irait se modifiant au fil de l’évolution du cadavre, on finirait par pénétrer en ce lieu car on s’inquiéterait de l’absence de toute animation humaine, sachant que beaucoup savaient ce qui se tramait en cet atelier-là. La vérité y serait découverte, et la police se casserait les dents sur cet homicide sordide, se heurtant aux difficultés d’identification d’une dépouille dégradée et rongée. Après tout, c’était une mort banale dans les quartiers pauvres !

Observant à distance les événements qu’il avait suscités, notre activiste botté, tapi dans l’angle d’un des slums,

 

 avait aperçu avec satisfaction le cortège bruyant des révoltés s’extirper de l’odieuse cave. Hélas, la destinée lui accorda un temps infime pour savourer son triomphe. Les verres fumés protégeant son anonymat eurent tôt fait de remarquer l’oscillation d’un halo étrange et inquiétant sur la muraille grise.

« Pristi ! se dit-il. J’avais oublié la ronde du factionnaire ! Le tumulte a dû l’attirer. »

Par prudence, il esquissa une fuite, se déplaçant de quelques yards le long de la grisaille lépreuse tenant lieu d’immeuble de rapport. Las ! La lumière ne le lâchait pas, au contraire ! Comme si elle l’eût suivi à la trace, le pistant telle une proie, elle insista, collant à ses basques, fantôme jaunâtre donnant un semblant de clarté aux ténèbres huileuses, un fog nauséabond,

 Brouillard givrant hivernal à Winnipeg, Canada.

 droit venu de la Tamise, s’étant inopportunément matérialisé, masquant la lune pâle. Saisi par l’angoisse, notre homme anthracite vit se dessiner une silhouette aussi ténébriste que lui, vêtue d’une pèlerine d’encre, coiffée d’un étrange gibus de suie, rigide, à jugulaire, tenant et balançant un quinquet accusateur.

« Hep vous, là-bas ! » l’appréhenda une voix spectrale qui perçait le brouillard aux miasmes prenants. Comme tétanisé, l’agent de Fréron s’immobilisa pour un temps.

La lanterne du policier éclairait déjà tout notre terroriste masqué et tout de noir vêtu.

 

 Prêt à appréhender l’intrus, le constable joua de son sifflet. Il fallait que l’activiste semât le représentant de l’ordre. Il actionna la soupape de son appareillage, ce qui le projeta à quinze mètres de son poursuivant. Bondissant, il filait à toute vapeur. Cependant, refusant de lâcher prise, l’ancêtre du bobby siffla de plus belle, perturbant le sommeil des riverains des slums par les stridulations horripilantes de son accessoire tandis que, avec de remarquables foulées, il essayait de regagner du terrain sur le suspect. Notre inconnu n’eut d’autre choix que de foncer tête baissée dans les dédales obscurs du quartier louche. Mal lui en prit. Plongé dans ce lacis cloaqueux, immergé dans cette lèpre urbaine qu’il connaissait mal, il ne contrôlait plus l’influx brûlant de ses bottes désormais fumantes. C’était là la faille, l’emballement du système, un peu comme ces locomotives folles dont l’heure commençait à sonner. D’un coude à l’autre, en sa fuite éperdue, il perdit ses repères alors que le proto-bobby, en expert de la configuration du quartier, commençait à le rattraper. Egaré, peu familiarisé avec ces masures croulantes, avec ces immeubles de rapport de guingois qui se ressemblaient tous, si ce n’étaient, çà et là, d’infimes détails créant des différences subtiles, il voulut s’arrêter. Une misérable lanterne archaïque, à huile, plantée en un coin de mur, épandit sa lueur blafarde, flavescente et tremblotante sur le fugitif chaussé de ses lunettes. L’homme força trop. Il eut beau tourner avec frénésie les deux volants latéraux de ses chausses particulières, annonciateurs de ceux de l’avion de Latham,

 

 afin de renverser la vapeur, l’inéluctable advint. Rétive, la machine endiablée se cabra, rua, le bouscula contre le semblant de porte d’un de ces taudis médiévaux et indignes de Blackfriars,

 

 l’ébranlant, le lézardant même au risque d’un effondrement imminent avant qu’elle éclatât toute, pulvérisée, dispersant ses pièces incandescentes alors que le représentant de l’ordre, grand sprinteur d’avant l’existence olympique du sprint moderne, rejoignait le suspect. La déflagration catapulta le pré-bobby qu’arrosèrent maints débris enflammés. Tuée sur le coup, la préfiguration du constable victorien brûla comme de l’étoupe.

L’explosion inopinée de ses bottes à vapeur avait occasionné une mutilation létale, privant de ses jambes l’agent secret ou l’agitateur stipendié. Quoiqu’il eût été presque déchiqueté, un souffle de vie amoindri demeurait encore en lui, suffisant toutefois, pour qu’il pût ouïr le tumulte distant de la révolte des enfants et se rendît compte qu’avait péri le policier qui avait tenté de l’appréhender. Son cadavre fumant gisait à quelques pas, méconnaissable. Avant de rendre l’âme, notre homme esquissa un sourire de satisfaction. Alors que, privées des lunettes arrachées par la déflagration, s’éteignaient ses prunelles, ses lèvres remuèrent une dernière fois, en un murmure à peine distinct qui sans doute signifiait :

« Mission accomplie. Fréron sera content. »

Nul hormis ses chefs ne saurait l’identité de ce héros anonyme, tombé au champ d’honneur de ce qui n’était pas encore appelé la lutte des classes. Le vacarme de l’écroulement du slum ébranlé par le double choc accidentel et explosif mais aussi carié par les malfaçons multiples acheva de perturber la nuit, ajoutant aux deux victimes les morts sous les décombres des indigents qui logeaient là-dedans.

A suivre...

 

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[1] Allusion claire à Septimus dans La Marque jaune et au diptyque consacré à Zorglub (Z comme Zorglub et L’Ombre du Z), chefs-d’œuvre incontournables de la bande dessinée franco-belge classique.