dimanche 7 juillet 2013

Le Couquiou épisode 11.



On ne put pas affirmer que Jean-Louis d’Arthémond demeura abasourdi par la nouvelle de la disparition de sa fille. Il encaissa le choc, et parut conserver un sang-froid de façade, au contraire de son épouse. Frappée par une crise d’hystérie, Julie ne cessa de crier son désarroi à travers les pièces du château. Lucille était sa seule fille et elle la destinait à un riche mariage lorsqu’elle aurait dix-huit ans. Julie d’Arthémond avait échafaudé des projets grandioses d’union matrimoniale future avec le jeune fils d’un notable en vue qui convoitait la mairie de Limoges, même si les prochaines élections municipales étaient fixées pour dans presque cinq ans. Pour l’heure, le futur gendre était un condisciple assez brillant de Dominique au lycée privé et il était normal qu’une différence d’âge de cinq ou six années existât entre les deux tourtereaux virtuels. L’alliance des fortunes l’emportait sur toute autre considération, la sentimentale notamment. On raisonnait encore comme au dix-neuvième siècle dans ces familles huppées de province. L’amour nuptial n’existait pas. Lucille se résumait à un beau parti d’avenir, une somme d’argent, des terres et un ventre à féconder. Elle était une stratégie, un pion de jeu d’échecs. Son éducation sexuelle se résumerait à la nuit de ses noces. La féodalité n’était pas loin…

  A l’arrivée la tête basse (et accessoirement d’enterrement) de ses enfants restants, accompagnés de surcroît de ce bouseux madré de père Martin et d’une fille fadasse puante exhalant des senteurs et remugles de pisse et de camembert tourné, alors qu’elle s’inquiétait de l’absence prolongée de sa progéniture, pressentant que quelque chose de fâcheux et périlleux avait dû lui arriver, et qu’elle se tenait par conséquent prête à prévenir les gendarmes (sans l’assentiment de l’époux toutefois), Julie d’Arthémond, de par l’expression crispée de sa face, refléta dès l’abord ce qu’il était convenu de qualifier d’état d’une femme au bord de la crise de nerfs. Non pas qu’elle ressemblât à ces grotesques convulsionnaires de Saint-Médard, qui se tordaient, bavaient et se trémoussaient devant la tombe du diacre Pâris vers l’an 1730
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 (au point que Louis XV avait fait décréter par ordre du Roy, qu’il étoit dorénavant interdit itérativement à Dieu de faire miracle en ce lieu) mais il était moins une qu’elle se roulât par terre de rage. Elle poussait de petits cris brefs, entrecoupés de hoquets, de trépignements incontrôlables et de sanglotements, alors que son mari paraissait davantage se soucier de l’état misérable de Brisquet, la patte blessée pendante, du sang sur le museau et la bonne truffe humide comme un lion d’Androclès meurtri par une épine attendant les bons soins de l’esclave chrétien. Il marqua son affliction, parce que Brisquet rappelait à Jean-Louis un souvenir d’enfance, un épisode marquant qui avait endurci son cœur (ses géniteurs l’ayant poussé à cela). Il avait alors juste dix ans. Suivi dans les rues de Limoges par un vieux bâtard noir et blanc aux curieuses oreilles dressées et touffues, pauvre chien dont la patte antérieure gauche, cassée, était tenue en l’air, ce qui occasionnait des difficultés locomotrices à la malheureuse bête, il avait voulu le recueillir et le soigner, mais son père avait littéralement foutu dehors le clébard estropié qui, en gémissant, était parti terminer ailleurs sa vie lamentable de canidé errant.
Jean-Louis imaginait son chien de race et de chasse plâtré, sa bonne tête bandée. On le mutilerait, lui couperait la patte incurable. Le vétérinaire le piquerait parce que la gangrène s’y serait mise. Jean-Louis d’Arthémond, plus attaché en phallocrate à sa meute de seigneur chasseur qu’à sa seule fille à marier, ne pouvait accepter de perdre un jour son Brisquet, compagnon cynégétique fidèle au regard si doux comme celui du général Hugo, ami des jeux de ses gosses et autres… Ce fut lui qui finit par pleurer.

Le père Martin n’y alla pas par quatre chemins. Reconnaissant ses torts, il dit :
« M’sieur le baron, y faut prévenir les gendarmes. J’endosse l’entière responsabilité de la disparition de vot’ petite Lucille. Sanctionnez-moué si vous le voulez ben. »
Il demeurait debout, raide, modeste, son espèce de béret paysan en main puisqu’il faut se découvrir devant les maîtres.
« Vous deux, jeta Jean-Louis, le regard humide, à l’adresse de ses deux enfants rescapés, vous ne perdez rien pour attendre. Qui aime bien châtie bien ! »
C’était Popaul qui tremblait le plus de peur ; il manquait d’endurance du fait de sa jeunesse. Il avait une crainte atavique du martinet. Quant à Capucine, elle admirait le luxe chatoyant et rutilant des aîtres des seigneurs, répétant, comme une folle russe d’un quelconque roman-feuilleton du XIXe siècle :
« La grand’maison où tout il est biau ! La maison où on a chaud, où on dort ben dans un lit tout moelleux ! »
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Elle se contentait de regarder, craintive, n’osant même pas effleurer le moindre dossier de chaise. Elle explorait des yeux toutes ces merveilles inédites avec une simplicité d’enfant. C’était tout juste si ses pieds mal chaussés avaient l’audace de se poser sur le parquet, de peur de le crotter. Jamais elle n’avait connu d’aussi cossue demeure.
Cependant, Julie d’Arthémond, la démarche de plus en plus désordonnée, poursuivait ses pandiculations, ses glapissements : « Ah malheur ! Malheur ! Miséricorde ! Pourquoi ai-je donc mis au monde une fille aussi sotte ? »
Entre deux lamentations, elle heurta un vase de Sèvres assez monumental et surchargé, vase qu’elle tenait de son arrière-grand-mère. Sa gestuelle agitée de mauvaise tragédienne à la Cécile Sorel
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 fit chuter l’affreux bibelot qui se brisa, ce qui entraîna un sursaut de l’époux et un cri d’épouvante de Capucine, comme si un pétard du 14-juillet eût éclaté entre ses jambes. Les conséquences ne se firent pas attendre. Tout en tressaillant, la simplette excréta sa miction d’apeurée, comme un bébé en couches. Des filets jaunâtres s’épandirent sans façon sur les lattes et le tapis persan tandis qu’une fontaine malodorante giclait inconsidérément en jets obscènes de sous la robe pouilleuse de la jeune demeurée sans culotte qui poussait des cris d’orfraie.

Excédé, le landlord saisit Capucine toute tremblante et frissonnante, car consciente de sa faute, par la peau du cou et lui plaqua la frimousse contre les carreaux de la première vitre qui s’offrait à sa vindicte de baron injurié par cette incontinence malgracieuse. Capucine avait souillé, empoissé les lieux ; il fallait donc qu’elle réparât son inconduite de rustaude. Au dehors, la nuit régnait quoiqu’un vent d’après ondée s’empressât de chasser les nuées, ce qui permettait aux rayons blafards d’une lune gibbeuse d’éclairer chichement les bosquets minables et l’allée de troènes hectiques de la propriété de cet héritier lointain des sires à motte féodale vêtus de leur haubert de plaques et d’écailles que l’on disait broigne, brunie, brunia ou brogne, 
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treslie ou pas, de haute ou de demi clouure (pour ceux qui s’y fussent connus en armes défensives des premiers temps capétiens). Bien que lui manquassent les armes d’hast, le casque conique à nasal (parfois réduit à un simple bourgeon à la racine du nez, comme vers l’an 772 en Saxe lors de la destruction de l’Irminsul par les troupes de Charlemagne), l’écu oblong armorié digne de la tapisserie de Bayeux sans omettre l’estoc, Jean-Louis d’Arthémond endossa la pelure d’un seigneur de la guerre offensé qui demandait réparation à une manante. De cette fenêtre haute et large, on apercevait le corps de bâtiment constitutif des communs ainsi que l’écurie. Grâce à Séléné revenue, on y voyait en suffisance à travers le vitrage hyalin pour que les prunelles exercées de la jeune gueuse aperçussent çà, là, à la lueur lunaire, quelques arbres ébranchés ou effeuillés d’essences qu’elle était à même d’identifier, de désigner correctement, s’y connaissant assez en ce savoir de sauvageonne accoutumée à encrasser sa peau à l’air libre lorsque ce n’était pas dans la porcherie ou sous l’étreinte virile d’un garçon de passage éjectant tout en elle l’affirmation séminale de sa puissance dominatrice. Capucine, son forfait accompli, les cuisses encore empoissées du flux de l’homme, partait cueillir les herbes purgatives nécessaires anticonceptionnelles qu’elle faisait mijoter en soupe abortive immonde. Pour tout ça, elle était forte, savante. Jamais d’ange travaillé à l’aiguille à se reprocher : dès sa première perte écarlate, elle était allée voir Népomucène qui l’avait instruite de tout et lui avait enseigné les recettes préventives utiles. Ainsi s’expliquait son non-engrossement miraculeux. Aussi, elle niait Dieu à sa façon, refusant croissance et multiplication des fruits de la terre et du ventre, enfantement dans la douleur. Jamais on ne surprendrait les porcs de son père et maître Gustave (qui aussi se soulageait en elle quand ça lui démangeait) se disputer la pitance des fruits expulsés et occis, des avortons sanguinolents ou bleuis par le cordon étrangleur, mutilés, percés et empalés par l’aiguille effilée, leur crâne tendre à fontanelle, hypertrophié, aux os composites non soudés, cartilagineux, craquant et éclatant sous la dent du verrat dominant


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 dégustant la goûteuse cervelle inachevée, les bris cramoisis broyés et déchiquetés traînés dans le lisier sous force grognements quasi humains exprimant la réplétion primitive.
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 Les groins aux soies pourprées d’hémoglobine remuaient des fragments innommables et fangeux de placenta veiné de mille villosités mélangés à des lambeaux abdominaux et viscéraux aux qualités nutritives, diététiques et gustatives idéales, pleins de protéines.
 C’était, du point de vue de nos porcins, équivaloir à une crevaille orgiaque dans un restaurant trois étoiles du guide Michelin, si toutefois les connaissances culinaires de ces animaux d’une intelligence certaine (ils n’avaient pas pour rien été mis en valeur parmi les personnages du célèbre Animal Farm de George Orwell) eussent été élevées et s’ils avaient su lire les recettes de Carême et Curnonsky.
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 Comme chez les chiens et chez les chimpanzés, il était réputé ne leur manquer que la parole. On pouvait par ailleurs s’étonner que de telles pâtures écœurantes convinssent aux estomacs de nos cochons. C’était oublier le régime omnivore de nos familiers suidés domestiques ; quel que fût l’aliment qu’on leur servait, peu importait sa nature, son origine (on ne disait pas encore traçabilité) du moment qu’ils engraisseraient avec et qu’ils feraient du lard. Mais certains gourmets exigeants finissaient par répugner à manger la viande d’un porc qui aurait lui-même mangé quelque chose, quelque ordure indéfinissable, ainsi qu’il en serait dans une bande dessinée célèbre.[1]
C’était pourquoi le porc était jugé impur et interdit au musulman et au juif pieux ; c’était pourquoi aussi le chrétien le consommait sans modération, sous des formes multiples, salaisons, boudins noirs, blancs, et assaisonnements, trouvant tout bon en lui, le maudit dévorateur d’enfançons auquel on confiait en secret l’élimination anthropophagique des indésirables nés ou mort-nés, produits officiels de fausses couches, bâtards de mésalliances inabouties. L’homme bouffait les fressures du porc en une sorte de bâfrerie expiatoire du péché d’assassinat des enfants du Seigneur partis sans baptême. Esprit de vengeance également… pas de témoin du forfait infanticide de l’homme ou de la femme… La campagne profonde se complaisait en sa sordidité qui n’avait rien à envier à la ville d’Ancien Régime.
Jean-Louis d’Arthémond se vit donc obligé de s’arroger le droit de haute justice, se pensant habilité comme aux temps féodaux. Il força Capucine à focaliser son regard en direction de l’arbre bien branchu, le plus joli du jardin, à l’écorce encore luisante de pluie, brillant à la clarté lunaire.
« Tu vois ce bel églantier dépouillé là-bas ? fit-il en désignant le tronc et la ramure nue.
- Ah ben, certes oui ! »
Capucine tremblotait toute.
« Hé bien, reprit le baron, si tu recommences à te conduire comme une sale cochonne pisseuse, je t’y pendrai haut et court, à la branche la plus élevée ! Mais avant cela, je te ferai nettoyer toute ta saleté. Qui casse paye !
- Pristi !  M’sieur, je recommencerai plus, j’vous le jure ! »
Il ne se montrait sous son jour autoritaire qu’à l’encontre des faibles, des plus jeunes, des simples et des moins fortunés. Et Capucine était une fille mal lotie. Une mentalité féodale attardée avait toujours dicté la conduite des Arthémond, bien au-delà des bouleversements issus de 1789. Jean-Louis n’était pas en reste. Se laisserait-il fléchir, lui, l’orgueilleux tout-puissant maître ? Ce fut Dominique qui se fit suppliant et plaida la cause de Capucine.
« Père, je vous en supplie, ce n’est pas sa faute. Capucine est une fille spontanée, qui s’émotionne facilement. Le vase brisé lui a fait peur et…
- Un vase qui était dans notre famille depuis trois générations ! émit Jean-Louis sur un ton réprobateur à l’adresse de l’épouse.
- Excuse-moi, mon chou !
- Il était moche ce vase, je l’aimais pas ! » ajouta Popaul, franc.
Le benjamin paraissait rouspéter, certain de la correction qui viendrait. Il essaya de se disculper, de défendre aussi son grand frère selon le principe : les absents ont toujours tort.
« Et puis, c’est pas moi et c’est pas Dominique. C’est pas ma faute ni la sienne. C’est Lulu qui a eu l’idée… Elle a tout commandé !
- Comment ! glapit Julie.
- Cela est exact, reprit Dominique. Lucille avait tout machiné, tout combiné. Elle a voulu mener sa propre enquête au sujet des meurtres. Elle nous a menés chez le père Martin pour l’interroger.
- Ah, mon Dieu ! cria la mère. Moi qui croyais qu’il s’agissait d’une simple promenade ! Il est vrai que, lorsque nous constatâmes que vous ne rentriez toujours pas, alors que le soir tombait, nous commençâmes à nous inquiéter et…
- Lucille a lu trop de mauvais romans, toutes ces bêtises, ces Club des cinq, ces Disparus de Saint-Agil, n’est-ce pas ? interrogea Jean-Louis, une lueur mauvaise dans le regard tout en délaissant Capucine.
- Tu aurais mieux fait de surveiller les lectures de notre pauvre petite fille !
- Ouais, elle chipait les journaux et me lisait les articles sur l’affaire des oiseaux qui tuent ! fit Popaul d’un ton accusateur. C’est à moi qu’elle a confié ses projets en premier !
- C’est mauvais de dénoncer les autres, de jouer les délateurs ! » reprit le père.
Brisquet, instinctivement, remit tout le monde d’accord. Il poussa deux abois lugubres, puis, en gémissant, sa patte toujours relevée, s’approcha de Capucine dont il sentait l’anormalité. La simplette lui prodigua mille caresses.
« Là, là, pauv’ chien, bon et brav’ chien, pauv’ bon toutou », murmura-t-elle.
En cet instant, sa beauté sauvage resplendissait. On comprit ce que les garçons lui trouvaient.
« Feriez mieux d’vous occuper à soigner vot’ pauv’ bête au lieu d’vous engueuler et vous jeter des fions, jeta spontanément Capucine au maître du logis. Il est tout meurtri, il a mal ! »
Son cœur simple et sincère avait exprimé les quatre vérités. Elle faisait songer à cette malheureuse fille du peuple de Paris de l’attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise, cette innocente sacrifiée que Limolëan, et ses complices, lâches, avaient chargée de garder la charrette attelée qui contenait la bombe moyennant récompense. Limolëan en avait éprouvé des remords le reste de sa vie durant, quémandant au Bon Dieu qu’il lui pardonnât ce crime impie et rédimât sa faute, se faisant prêtre en exil ensuite. La jeune pauvresse en hardes, première victime pulvérisée par l’explosion avec le cheval (ne l’omettons pas, c’est un être vivant comme nous et il s’agissait d’une jument), ne mangeait pas tous les jours. Fille de la Révolution et de la faim, tout lui était bon pour grappiller quelques sols, afin que des rogatons bon marché pussent emplir son ventre creux. La récompense promise par Saint-Régent, ces dérisoires douze sous, si elle gardait bien le cheval et la charrette, lui laissait entrevoir mille merveilles, une provende stomacale inespérée. Celle-ci consommée, elle aurait repris son existence casuelle, hasardeuse, errante, de survie au jour le jour, sans jamais savoir de quoi le lendemain serait fait. Elle se nommait Marianne, comme plus tard la République, Marianne Peusol ; elle avait quatorze ans. Prénom prédestiné, symbolique ! Fille d’une miséreuse veuve, elle vendait ambulamment des petits pains appétissants, elle l’inappétente au ventre vide, toute parée de ses loques d’une saleté et d’un effilochage effarants, les cheveux protégés par un vieux mouchoir infâme. Des mèches empesées de saleté et de poux fourchaient sous cette horreur. Avant qu’elle n’éclatât sous le souffle de l’explosion, le visage arraché, le crâne ouvert, les bras éparpillés, elle avait joué avec le fouet de la jument mais n’avait pas eu le temps de s’émerillonner au passage de la voiture du Premier Consul. C’était la naissance du terrorisme moderne, une invention des royalistes et non point des nihilistes russes, de Ravachol ou de l’Irgoun contre les Britanniques.    
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Entre Marianne Peusol et les spectres du ghetto de Varsovie n’existait qu’une infime différence de degrés, qu’un convoi funeste ferré exterminateur vers les chambres à zyklon B pour celles et ceux dont les squelettes morts n’avaient pas été ramassés dans les rues. Il en avait été ainsi pour les siècles des siècles, pour tous les misérables d’avant l’extermination industrielle, les crevés de misère comme Marianne Peusol, comme les gamins mendiants d’Hugo et de Dickens, ce banni littéraire du futur XXIe siècle, tous ceux d’avant les camps, d’avant les chambres à gaz, de l’avant Shoah. Le crime contre l’humanité existait déjà avant qu’il eût été défini à Nuremberg, imprescriptible ; c’était ici un crime lent instillé par les repus de la Révolution bourgeoise, progressif, sans antisémitisme, sans guerre, sans déportations massives, sans torture et « expériences » de savants pervertis et fourvoyés, sans balles, sans fosses, sans fausses douches, sans fours. C’était de l’Hitler lent anté-scientifique, un eugénisme de l’argent dirigé contre cette multitude de salauds de pauvres et de pauvresses qui devaient rester à leur place au bas de l’échelle sociale. La misère noire maintenue sciemment par tous les possédants d’Ancien et de Nouveau Régime, avec la mort de faim au bout, était donc un crime contre l’humanité d’avant la définition de cette catégorie de crimes. Le grand enfermement de la misère. On maintiendrait les pauvres dans la glèbe avec l’alcool, les stupéfiants, le sexe et les jeux. A leur façon, Capucine et Marianne Peusol étoffaient le martyrologe de la pauvreté.
Car Capucine était telle cette adolescente, cette Marianne Peusol éternelle en guenilles putrides, sa réincarnation, sa transfiguration superbe et campagnarde, ce symbole. Elle ne méritait pas une telle existence, mais elle était née ainsi. Blé blond plein de souillures, éphélides avenantes, faïence bleue de Delft des iris, remugles, oripeaux de crasse, vêture de bric et de broc, modèle naturaliste attardé, persistance d’un lumpenprolétariat, d’un paupérisme rural arriéré non éteint malgré les vœux de celui qu’un des personnages de l’Assommoir d’Emile Zola qualifiait de Badingue,
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 sobriquet infâmant d’un opposant à l’Empire… Les Trente Glorieuses de Jean Fourastié en cours parviendraient-elles à extirper Capucine de sa fange, à la sortir de sa condition servile et misérable ?
Une idée importante traversa l’esprit un peu borné du paysan.
« Monsieur l’baron, vous avez ben l’téléphone ici ? questionna le vieux métayer.
- Bien évidemment, père Martin. Vous voudriez prévenir vous-même les gendarmes, n’est-ce pas ?
- J’n’en ferai rien. Qu’on aille chez eux ou qu’on les appelle pour qu’y viennent chez vous, c’est du pareil au même maint’ nant.
- Appelez aussi le vétérinaire, Père, déclara Dominique. Brisquet est un héros, et il a un indice (il sortit enfin de la poche de son pantalon le morceau du monstre que le braque avait rapporté).
- Soit, allons-y », répliqua Jean-Louis à la vue du fragment de fourrure, tout en s’approchant du guéridon Louis XVI où reposait le lourd combiné noir en bakélite au cadran circulaire.
Alors, il décrocha, composa les numéros qu’il connaissait : deux coups de fil, d’un ton qu’il s’efforçait de garder neutre, d’une intonation détachée, à la brigade, puis au véto.

A suivre...
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[1]  Allusion à Astérix aux jeux olympiques d’Uderzo et Goscinny (1968), où les Gaulois essaient d’expliquer la contre-performance du héros de papier en disant qu’Astérix a mangé un sanglier qui aurait mangé quelque chose.

samedi 29 juin 2013

Le Couquiou épisode 10.



Il venait d’abandonner au chien une part négligeable de lui-même, sans que sa chair transcendantale fût mutilée. Une autre proie sacrée réparerait cela… La larve femelle haïe se retrouvait à sa merci. Mais il n’avait pas pour but de l’occire ; il voulait lui expliquer pourquoi il était ainsi, pourquoi il luttait en un inexpiable combat de quatre à cinq mille ans contre les trucideurs de la Terre-mère. Il avait repris le flambeau de ses pères, et des pères de ses pères, des vrais hommes, des connaisseurs de la pierre, de l’eau, de la terre, de l’air et du feu. Il lui conterait, lui serinerait, sa conception du monde, qui était la seule véritable. 
 
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Il scruta la cime obscurcie des arbres dépouillés ; ses commensaux étaient rentrés à bon port, ayant pris un havre, un gîte pour la nuit. Il était l’heure pour eux de céder la place aux prédateurs des ténèbres, aux rapaces armoriés qui s’enorgueillissaient de leurs quartiers de noblesse, petits, grands et moyens ducs aux grands yeux écarquillés. 
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Il émit alors deux, trois hululements, afin de vérifier si tout était en ordre. Les hiboux répliquèrent ; il vit que cela était bon et reporta son attention sur Lucille. Son intention était de l’emmener, tel le loup l’agneau dans sa tanière, mais il n’était point ogre. Elle témoignerait en sa faveur, diffuserait au monde honni des autres son message de Vérité, expliquerait que tous depuis des millénaires, avaient fait fausse route et qu’il fallait qu’ils se repentissent avant de comparaître devant les dieux de la Grande Chasse. Les divinités Aurochs,
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 Cerf, Renne, Bouquetin, Ours, Mammouth, Loup, Lion des cavernes, leur fulmineraient l’anathème de la Nature, de la Terre coléreuse, sans affabilité, sans commisération aucune, sans nulle pitié ni considération pour ces usurpateurs qui soumettaient et saccageaient le Grand Don de la Déesse Mère. Aucune circonstance atténuante (vivre ? nourrir les leurs afin qu’ils ne mourussent pas de faim ?) ne leur serait reconnue. Ils avaient tous violé la Terre ; ils mourraient.
Lucille était blême de peur. Ses cheveux détrempés, son visage sali de pluie, ses vêtements et ses bottes souillés témoignaient de l’âpreté de l’aventure et de la lutte, vécues tel un roman. Quelles iniquités ce monstre projetait-il ? Elle se retrouvait dépourvue de tout moyen de défense, petite fille faible, perdue dans le bois. Alors, elle espéra : Dominique, le père Martin informeraient les gendarmes de son égarement forestier, et ils partiraient à sa recherche de sitôt, organisant des battues jusqu’à débusquer l’être dans sa souille. Temporisant, elle hésita : les victimes de l’homme-cerf étaient adultes ou animales. Il ne s’en était pas encore pris aux enfants. Fallait-il qu’elle se laissât faire, emporter dans la tanière du fauve humain, du nouvel ogre ou loup-garou (cervidé-garou eût été le terme exact) ou, avec témérité, fuir jusqu’à la lisière ? La nuit empêchant tout repère certain, Lucille se contraignit à choisir : plutôt que de se perdre encore plus, elle accepta de faire amende honorable. Elle s’agenouilla en signe de soumission devant celui qu’elle pensait fou (la lycanthropie sous cette forme était une pathologie mentale, non un pouvoir surnaturel), et qui devait se prendre pour un animal-totem préhistorique ou pour la réincarnation d’un chasseur Cro-Magnon. 
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L’émule de Cernunnos magdalénien comprit son geste ; il lui prit la main et l’emmena.


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Ces événements dramatiques furent concomitants d’une avancée de l’enquête : les médecins légistes étaient enfin parvenus à découvrir un signe distinctif permettant d’identifier le premier mort : un tatouage en espagnol, dédié à la Santa Virgén, tatouage dont un fragment subsistait sur une partie du biceps droit épargné par les picoreurs célestes.
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 Il fallut se mettre en correspondance avec les services d’immigration, recouper les fichiers du ministère de l’Intérieur et ceux de l’inspection du travail. L’homme s’appelait Miguel Escobar. C’était un saisonnier espagnol venu d’Estrémadure en juin, un ouvrier agricole qui avait travaillé entre juin et septembre pour plusieurs métairies. Il était âgé de trente-sept ans. Il n’avait pas de casier judiciaire qui eût permis à la gendarmerie de l’identifier plus rapidement, si l’envie de commettre quelques rapines chez ceux qui l’employaient lui avait traversé l’esprit. Mais notre homme était un honnête travailleur espagnol.  Il s’apprêtait d’ailleurs à regagner son pays lorsque le destin l’avait frappé, son permis de séjour arrivant à son terme. Il devait rapporter sa paye à sa famille, demeurée au pays. Il était marié, père de quatre enfants. Rien n’expliquait la raison du choix du dresseur d’oiseaux criminel si ce n’était que Miguel Escobar apparaissait comme une proie facile à abattre, bien commode, un bon début avant de passer à la vitesse supérieure, c'est-à-dire les Consac. Le mode opératoire de l’assassin alliait le recours à la nature à la technologie des chasseurs d’il y avait quinze à dix-huit mille ans, la pointe de silex ayant été expertisée. Certes de facture récente, cette arme s’avérait cependant une réplique exacte de celles en usage entre le Solutréen et le Magdalénien, sachant qu’il ne s’agissait pas d’une feuille de laurier, l’usage de ce type de pierre taillée s’apparentant à une fonction de prestige social.
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 Aussi extraordinaire que cette affaire pût paraître, l’irrationalité de certains de ses aspects tendit à s’estomper au profit de la raison : elle avait cessé de sembler insoluble. Restait à dresser le profil du meurtrier, dont les connaissances en matière préhistorique rendaient plus que plausible la piste de l’archéologue dérangé. Cependant, comment parvenait-il à subjuguer la gent ailée ? Trop de zones d’ombre obscurcissaient l’enquête.

 A suivre...
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samedi 22 juin 2013

Le Couquiou épisode 9.



Juniper, Juniper, Juniper, ô noir caniche à l’hyalescente et rubescente brillance des prunelles !

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Lucille se souvenait des yeux luminescents et rouges du vieux Juniper, leur premier chien, leur caniche noir, qui luisaient dans l’obscurité d’un placard. C’était l’année de ses six ans, une farce stupide de Dominique, qui l’avait enfermée en compagnie du chien. Elle avait eu très peur de cela. Petite fille impressionnable, qui n’avait pas tardé à constater que Juniper était aussi terrorisé qu’elle, qu’il gémissait et pleurait comme tous ses frères caniches, réputés pour leur stupidité, leur sensiblerie trop grande.

 Puis, Juniper était mort, quelques années plus tard, et Dominique avait composé ce ridicule éloge funèbre au chien noir et frisé, cette ode iambique ampoulée et grotesque, inspirée, disait-il, des poésies peu recommandables, aussi interdites que celles de Baudelaire, d’une poétesse folle de la fin du XIXe siècle[1]. Et Dominique aimait à braver l’interdit.
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  La luminescence de rubis de ces yeux émergeant d’un enchevêtrement d’arbustes effeuillés avait quelque chose d’animal. Pourtant, c’était incontestable, cette bête des bois entrait dans l’acception, dans la définition humaine… mais celui qui, tel le loup des contes, sortait des ramées plus ou moins ébranchées et dégarnies par l’approche de l’hiver, de la sylve primitive dégradée, n’était déjà plus du monde des vivants, de ces vivants-là du moins, c’est-à-dire nous, les normaux de la civilisation. Nous, les gens ordinaires. Était-il extraordinaire ? Qu’est-ce qui semblait l’exclure du champ cultivé puis de l’urbanité ?

Il arborait une espèce de déguisement le rapprochant de la nature ; il ne faisait qu’un en elle.  Il portait une peau de cerf, écorchée toute d’une pièce, d’un seul tenant, sans coutures, comme la dépouille herculéenne du lion de Némée. Sa figure, sauf ses yeux de braise, se dissimulait derrière un masque d’écorce et de boue séchée, d’une adhérence intégrale épidermique, comme s’il s’agissait de la face même d’un crâne sur-modelé papou. Tout en lui rappelait le sorcier de la grotte des Trois Frères, en Ariège, tel que l’abbé Breuil l’avait minutieusement décrit et interprété dans le sens d’un magisme paléolithique. Une ramure adulte, emberlificotée, digne d’un fabuleux Cernunnos celtique, surmontait ce chef extraordinaire de sauvagerie, mêlée à des branches desséchées de cornouiller. Il mugissait, bramait presque. Il était surnaturel, mi-homme, mi-animal, hybride vrai ou factice. L’être, ou le monstre anté-antique, plus ancien que les centaures, que les faunes, que Pan lui-même, que le Minotaure, que les dieux de l’Egypte, que les seigneurs Bélier et Serpent, empestait. Il musquait en son entier des effluves d’une drogue chamanique hallucinogène sourdant et exsudant du moindre poil de sa vêture. Détail trivial : un sexe séché d’animal pendait comme un boyau de son déguisement. Du mufle de cette créature sylvestre hybride s’épanchait un souffle ardent et malodorant de forge.  
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La peur de l’inconnu cloua Lucille au sol, un sol tourbeux, détrempé, où, si elle n’y prenait garde, ses bottes inadaptées pouvaient s’enliser.

 Alors, comme pour contrer cette vision de cauchemar, Lucille sombra dans le délire d’une mémoire introspective. L’impulsion scripturale qui la saisit, la posséda, la poussa à dessiner dans la boue des schémas dérisoires, expliquant qui elle était, d’où elle venait, ce qu’elle voulait, comme pour supplier la chose de l’épargner tout en tentant un contact, un dialogue non verbal impossible avec elle, car elle subodorait que son langage n’était pas humain, non articulé, que les échanges vocaux se réduiraient à des grognements dépourvus de signification. C’était aussi vouloir communiquer avec une divinité du fond des temps afin qu’elle l’épargnât. Cela fut vain. Il ne comprit pas ses dessins, ou refusa plutôt leur déchiffrement, cette tentative d’amadouement, cette supplique grossière. Cependant, du fait des émanations de la créature, la pensée électrisée de Lucille se fit hallucinatoire.

Elle s’abandonna alors dans un outre-monde semi inconscient, où son délire de paradis artificiel la conduisit en un maelstrom, au cœur d’un cyclone où s’entremêlaient, s’entrechoquaient des centaines d’images, d’illustrations littéraires. Elle essaya de se raccrocher à ce qu’elle connaissait du monde magique, de l’enchantement. Elle se crut prisonnière au sein même d’une gravure de Gustave Doré, incarnée en Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault rencontrant le loup de la fable. Cette gravure devint plurielle, multiple, un vrai kaléidoscope prismatique, mosaïcal, compartimenté, où s’ajoutaient, composites et incohérents, les styles de Riou, de Tenniel, et d’autres encore auxquels, malgré la signature, elle n’avait jamais prêté attention, ignorant tout de l’art des graveurs et illustrateurs du XIXe siècle. 
Son cerveau se repliait, se refermait sur une position défensive ; il brassait des fragments éparpillés de milliers de références écrites et iconographiques, de tous les récits qu’elle connaissait, qu’elle avait lus, qu’on lui avait contés depuis la petite enfance, dont elle avait parfois collectionné les belles images comme des bons points de l’école maternelle, œuvres qui constituaient l’essence même du monde de l’écriture post-agricole. Hugo, Dickens,
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 George Sand, Lewis Carroll, la comtesse de Ségur,
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 Dumas, Zévaco, Ponson du Terrail, Daniel Defoe, Jules Verne, Cervantès, Molière, Mark Twain, Voltaire, les frères Grimm, Alphonse Daudet, Jules Renard, Andersen, Erckmann-Chatrian, Rabelais… tout se mélangeait, se mixait, sur fond d’eaux-fortes, d’estampes, de lithographies, de gravures à la pointe sèche, d’illustrations fameuses de livres pour enfants du siècle dernier. Elle était Robinson,
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 Cosette,
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 Blanche-Neige, la Petite Sirène, le capitaine Nemo, Gargantua, Ulysse, Renart, Grippeminaud, Raminagrobis, la petite marchande d’allumettes, Oliver Twist, la petite fadette, François le champi, le vaillant petit tailleur, une des fées à la mode, David Copperfield, Tom Sawyer, la petite Nell
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 et la petite Dorritt, Phileas Fogg, Riquet à la houppe, Don Quichotte, Pantagruel, Pierrot, Colombine, Sganarelle,  Till l’espiègle, le Petit Chose, Poil de Carotte, Boucle d’Or, Sophie, d’Artagnan, Cadichon, Camille et Madeleine, Cendrillon, le Capitan, Rocambole, Zadig, le conscrit de 1813, Micromegas, Alice… Elle devenait toutes et tous en même temps, héros, héroïnes de l’enfance devenus universels. S’invitèrent à cette danse endiablée de personnages de la littérature les acteurs de l’Histoire, issus d’une imagerie d’Epinal coruscante : Jeanne d’Arc, Charlemagne, Napoléon, Saint Louis, Vercingétorix, Jeanne Hachette, Clotilde, Du Guesclin, Sainte Geneviève, Richelieu, Madame de Pompadour… L’éducation, tenir, survivre par l’éducation…
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 Cette expérience éprouvante constituait un conjungo, localisé quelque part aux frontières communes de l’onirisme et de la folie, une sorte d’accommodement frontalier, d’alliance, de gentlemen’s agreement et de modus operandi conjuguant génie et aliénisme si proches l’un l’autre. Lucille ambitionnait de se tirer de là, sans séquelles. Elle espérait que la créature se montrerait magnanime, qu’elle renoncerait ; elle escomptait son abandon d’une proie dérisoire qui l’encombrerait et finirait par la mener à sa perte. Elle comprenait désormais que le responsable de toutes ces péripéties sanglantes était suprahumain, et qu’une brigade de gendarmerie ne disposait que de moyens insuffisants pour le mettre hors d’état de nuire. Le cas de cet être ne relevait même pas de la justice des hommes, mais de celle, rémanente, de dieux oubliés, antérieurs au substrat catholique.  Paganisme celtique, arverne, ou encore plus ancien, du temps de Cro-Magnon ? 

 Elle se remémorait une petite valse, une musique lente, nostalgique, triste, un peu soviétique eût dit son père. Petite musique, indicatif d’une émission radiophonique culturelle qui chroniquait la littérature enfantine, signal de la rentrée scolaire en cela qu’elle chômait l’été et reprenait son cours didactique après les grandes vacances. Elle s’imaginait en rechercher l’auteur, écrire à l’office de radiodiffusion, rédiger une lettre maladroite quémandant le nom du compositeur, recevant une réponse inespérée, demandant à le rencontrer, obtenant l’interview. Lucille découvrait avec stupéfaction qu’il pouvait s’agir d’une femme, d’une grand-mère presque contemporaine de Sophie Rostopchine, prenant des collations à l’anglaise dans un vieil appartement sans prétention meublé de bibelots hors d’âge, aux meubles couverts de napperons, de cannetilles, de perses. Cette antique vieille dame, les yeux abrités derrière de grosses lunettes à double foyer, les mains gainées de mitaines de filoselle noire, lui offrirait le thé, lui expliquerait qu’elle ne faisait que de l’illustration musicale mal rémunérée, sans prétention, puisant, çà, là, dans les thèmes populaires, traditionnels, des folklores fredonnés, copiant, collant, sans réclamation de droits d’auteurs des mélodies de Béranger, de Méhul, de Paër, une Berceuse de Jocelyn, une Ariette oubliée, une Lettre à Elise, du d’Indy, du Chostakovitch, du Prokofiev, du Morton Gould, auteurs actuels  qui ne s’offusquaient pas des emprunts, ce dont d’ailleurs la RTF n’avait cure.
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 Et elle soupirerait en apprenant cette vérité de la vieille bouche au dentier jauni, et elle sentirait quelques larmes goutter de ses prunelles embuées par l’émotion intense d’enfin savoir de qui était cette musique mystérieuse de l’émission qu’elle appréciait tant, sans attendre qu’elle fût l’ultime à le savoir, à en pouvoir encore chatonner l’air, lorsqu’elle mourrait bien des années plus tard, qu’elle rejoindrait, chenue, le ventre fécond de la terre humidifiée par l’humus des tombeaux, comme présentement le sol de la futaie par l’ondée crépusculaire, longtemps, très longtemps, après la disparition de la mère-grand, après qu’à jamais se fut tue cette émission de la radio lorsque la culture décadente dominant désormais tout par sa faconde factice et stérile, aurait dégénéré sous les assauts d’une prétendue modernité momifiée dans l’éternel présent.     
Lucille s’arcboutait donc, s’accrochait aux signifiants quintessentiels identitaires du monde moderne d’avant la chute prédictible, d’avant le naufrage de la culture, comme pour conjurer le sort que l’homme-bête lui jetait afin que s’effilochât, lambeau par lambeau, tout le vernis occidental, tout l’héritage qui la façonnait, la constituait, en faisait une enfant française de l’an 1960 d’après le Christ. Elle recelait en elle cette culture lamarckienne, hérédité des caractères acquis par l’école, transmission enrichie de génération en génération, inconscient collectif aussi, issu de plus de cinq mille années civilisatrices. Lui était darwinien, sélectionné par la Nature, par la Terre, pour une mission fondamentale, transcendantale : combattre ce qui la défigurait, lui nuisait.

 Ce furent ensuite les images religieuses, les références au catéchisme, en un détricotage patient, couche après couche, qu’instillait le Pouvoir atroce de celui qu’elle avait face à elle, qui manquèrent s’en aller, fuir sa cervelle. Son subconscient fut sollicité : l’être s’attaquait au tréfonds de sa pensée sapiente, la forçant à renoncer à tout ce qui l’avait extirpée du monde anté-agraire. Elle résistait, vaillante. Elle retenait ses savoirs, ses connaissances. Elle voyait comme des chromolithographies voulant s’échapper contre sa volonté, effiloquées, de sa tête, une iconographie saint-sulpicienne de bon curé du village de toute la Bible, Ancien et Nouveau Testament, miracles du Bon Pasteur, Passion, Résurrection et Ascension, Esprit Saint aussi ; et elle tentait de contenir tout cela en un filet virtuel, de contrer les assauts de l’homme-cerf. Il voulait la forcer, qu’elle se réduisît à un cerveau limbique, primitif, limité à l’instinct, à la peur, à la souffrance primale, aux réflexes, d’avant l’Homme, d’avant la conscience. Boire, manger, dormir, déféquer, fuir le prédateur… Il l’espérait régressée bientôt à une intelligence fœtale, intra-utérine, élémentaire, végétative, car antérieure au raisonnement, à la pensée. Il irait en deçà, jusqu’au retour au néant de l’œuf primordial à peine fécondé s’il le fallait, s’il le trouvait bon.

 A l’étonnement sidéré de l’être, Lucille tint bon. Elle combattait vaillamment les effets de la drogue barbare. Elle ne succombait toujours pas. Il la sentit exceptionnelle. Elle récapitulait toute sa vie, toute sa culture en un grand refus de ce qu’il manœuvrait. Il faisait définitivement obscur ; c’était la nuit. Des doigts noirs, décharnés, aux ongles griffus, tentèrent une approche, s’aventurèrent vers le visage, les joues d’enfant, comme pour en discerner la forme, le contour, comme pour s’assurer de la nature exacte de celle qui ne capitulait pas. Lucille en eut des frissons ; elle pensa que la main du démon allait la toucher pour la défigurer, la déshumaniser, la métamorphoser à la semblance du dieu cerf ancestral. Les yeux rubescents de l’être phosphorèrent. Elle crut sa dernière heure venue. 

Alors, il y eut un aboiement, un surgissement : Brisquet attaqua, enfin, après d’incalculables minutes d’inertie, d’atermoiements. Sans doute le chien était-il parvenu à surmonter sa crainte de la créature. Avec résolution, il bondit sur l’homme-cerf, crocs dehors. La pluie forcit, se fit glaciale. Elle vous pénétrait, se riant des ramures dénudées. Brisquet sentait le chien mouillé. Cela exhalait une senteur rance, une sorte de suint de malpropreté, d’une bête jamais toilettée, rétive au bain. Cette offensive canine, du fait de la surprise éprouvée par l’inconnu sylvestre, comme si une panthère lui eût sauté dessus, était bien plus brutale que la restructuration, la recomposition d’une roche métamorphique, si tant était qu’à l’échelle lente et graduelle des temps géologiques (telle que la fratrie l’avait lue dans les schémas illustratifs de l’encyclopédie de Père, émaillés de mots bizarres et compliqués, que Popaul estropiait, disant par exemple jure-à-sec au lieu de jurassique), on pouvait mesurer sans méjuger le taux et la vitesse des phénomènes évolutifs de la planète. Cela serait réservé à de nouvelles théories dans l’avenir, destinées à bousculer le landerneau scientifique conservateur des partisans de ce même gradualisme progressif des temps longs de l’Histoire du globe, telle une École des Annales se mêlant de ce qui ne la regardait pas et brassait les millions d’années : l’évolutionnisme[2].  
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L’emprise de l’être fabuleux se fit déliquescente. Elle se relâcha. Sa force surnaturelle périclitait-elle grâce à la vaillance de Brisquet ? Il fallait voir le brave canidé suspendu au bras de la créature, le remuement de son corps, l’étau pugnace de ses mâchoires refermées sur la putridité de cette peau de cerf antique. Il défendait sa jeune maîtresse, mais celle-ci n’osait déguerpir, sortir du bois pour rejoindre le groupe : elle s’était tant attachée à sa bête qu’elle ne voulait pas qu’elle se sacrifiât pour la sauver. Elle ne pouvait laisser tomber son compagnon à quatre pattes, plus fidèle d’entre les fidèles qu’un grognard de la Garde. Lucille encouragea Brisquet par des « Vas-y, mon chien ! Tiens bon ! Tiens bon ! ». Elle espérait l’arrivée des autres à son secours, soulagée à la perspective que cette aventure éprouvante prît fin, et que la gendarmerie coffrât ce monstre.
Or, l’être inconnu avait de la ressource ; malgré la surprise et la douleur occasionnée par la morsure de Brisquet, il ne succombait pas, accoutumé à une vie de sauvage. Ses jambes demeuraient libres, son autre bras aussi. Il extirpa de sa peau de bête une espèce de coup de poing antédiluvien, facetté d’éclats comme un de ces bifaces néandertaliens d’une symétrie remarquable, témoin d’un sentiment esthétique chez ces hominiens supposés idiots, biface plus élaboré que ceux des Pithécanthropes, en cela qu’il avait bénéficié de perfectionnements que les préhistoriens définissaient sous le terme d’industrie du débitage Levallois ou levalloisien.
Il s’acharna à la réplique, assenant des coups aigus, impitoyables, à la tête du chien, à ses flancs, à ses pattes, à hauteur de son foie, de ses côtes, malgré l’agitation quasi tourbillonnante et grognante du meilleur ami de l’homme. Alors, Brisquet lâcha l’être avec des gémissements de douleur, un fragment velu de dépouille dans la gueule, et s’en fut, blessé, la queue basse, la patte avant droite fracturée, à l’orée de la futaie, rapporter son dérisoire trophée, abandonnant Lucille.
Lorsqu’il fit irruption à la lisière de la clairière bourbeuse, traînant la patte et gémissant, la nuit avait achevé de tomber alors que l’ondée s’attardait encore. La valeureuse bête fut accueillie par des cris, des exclamations où se mêlaient surprise, déception, alarme et chagrin. Tous étaient demeurés circonspects, à cause de la mise en garde du père Martin, alors qu’ils eussent dû porter assistance à Lulu, du moins, la suivre. L’état pitoyable de Brisquet prouvait que quelque chose lui avait cherché noise, et qu’il avait fait preuve d’une vaillance et d’une endurance propres à sa race. Sa gueule devrait lâcher l’indice, le haillon bestial, le gibier inédit, la proie peu goûteuse, sous l’insistance de Dominique. Ce dernier avait manifesté sa nervosité en ne cessant de fredonner le choral du veilleur de Jean-Sébastien Bach, un de ses thèmes favoris. Il ne se pardonnait pas sa pusillanimité, alors qu’il aurait pu aider Lulu. Où était-elle à présent ? Comment interpréter le langage de Brisquet, qui tentait de raconter, en de timides jappements, en de faibles battements de la queue, les événements qu’il venait de vivre et dont il portait les stigmates ?
« Ah, malheur ! Pourquoi vous avoir écouté, père Martin ? s’exclama-t-il.
- Y’ a des tourbières traîtresses dans les trouées du sous-bois, jeune homme ! (il prononçait ces mots à la manière d’un professeur traitant un élève de blanc-bec).
- Là, là, mon bon toutou ! Donne ce que tu as…fit Dominique en caressant doucement le brave animal souffrant qui lui confia de bon cœur ce qu’il avait rapporté de l’être comme il l’eût fait d’un faisan.
- C’est un vétérinaire qu’il lui faut, à c’tte bête… glapit Capucine, pour une fois sensée. L’a du sang ! S’est battue…
- Un sanglier ? interrogea Dominique.
- Qu’que chose de pas ben naturel, renchérit le métayer. Maint’nant, il fait trop nuit pour s’aventurer dans la futaie, et l’obscurité accroît les risques.
- Viel imbécile ! » marmonna Dominique.
Le paysan ne fit pas cas de l’insulte, mais, au fond de lui-même, il éprouvait des remords de ne pas avoir osé entraîner le groupe à la rescousse de la fillette. Brisquet lui faisait honte. Un fond de superstition transformait chez lui le moindre terrain périlleux en espace répulsif peuplé de légendes. Point téméraire pour ce qui concernait les fantasmes naturels locaux, alors qu’il avait connu des résistants, les avait cachés pendant la guerre, avait su finasser avec les Allemands, les gruger, avait même tué un Feldwebel en 44 avec son bon fusil…parce que l’Allemand, c’était l’autre, le Prusco de 70 et de 14, le barbare étranger qui dérangeait l’ordre immuable de la campagne limousine. A Tulle, à Oradour, on avait jaugé et vu de quoi ces salopards étaient capables, déshumanisés qu’ils étaient. Des Huns contemporains, et sacrilèges en plus ! Il dit :
« Faudra aller chez les gendarmes, les prév’nir de la disparition de vot’sœur dans l’bois. On leur apportera l’indice. Mais d’abord, allons chez monsieur le baron l’informer en premier. Y doit se faire un sang d’encre. Ça risque d’barder.
- C’est une fourrure, ce truc ? interrogea Dominique
- Pas une peau de sanglier, ni de laie… C’est du cerf adulte, j’y mettrais ma main au feu…Un gros gibier qu’est là-bas… qui a sa tanière, son territoire en zone interdite. Un cerf humain, qui a le pouvoir sur les oziaux et les abeilles… Pas bon, ça ! »
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Il n’en dit pas plus, bougonnant des imprécations dans sa moustache jaunie. A regret, les autres se plièrent à la volonté du vieil expérimenté, tremblants à l’idée de la réaction des géniteurs. Ils rejoignirent la 203. Dans ce noir d’encre, dans ces sentes détrempées cachant mille pièges, il n’était plus possible de débusquer Lucille. Brisquet et elle avaient rencontré la chose. La suite se présentait mal : c’était de mauvais augure. Faire soigner Brisquet puis demander au brigadier Dullin d’organiser des recherches, des battues… Tel était le devoir (une manière de se racheter ?) du vieux Martin. Comment les parents, les Arthémond, prendraient-ils cela ?

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A suivre...

[1]  Allusion à la poétesse parnassienne Aurore-Marie de Saint-Aubain (1863-1894), dont l’œuvre, bien vieillie, bien que mâtinée d’une aura de scandale, ne pouvait être que réprouvée et censurée par la morale gaulliste et exclue de toute étude dans les manuels de littérature des lycées, comme celle des décadents.
[2]  Allusions à la théorie des équilibres ponctués émise en 1972 par Stephen Jay Gould et Nils Eldredge, introduisant dans les rythmes de l’évolution les concepts de stase et de saut, et à l’École des Annales, fondée en 1929 à partir de la revue du même nom par Marc Bloch et Lucien Febvre, qui révolutionna l’épistémologie historique en y introduisant le temps long, l’Histoire sociale, économique, des techniques et des mentalités, au détriment de l’Histoire événementielle, de la chronologie. Elle fut qualifiée de nouvelle Histoire.  Fernand Braudel (1902-1985) fut un de ses plus illustres représentants.