dimanche 25 octobre 2026

Etude en vert et jaune première partie : vert : Chapitre 2(2).

 

La mi-nuit approchait et, malgré l’heure tardive, le caravansérail bruissait de rumeurs, de frôlements, de chuchotements, de soupirs et de braiements.

Dans une alcôve, aidée de Louise et d’Aure-Elise, Violetta tâchait de faire un brin de toilette. Pour cela, elle secouait vivement sa longue et abondante chevelure brune toute bouclée, la laissant ainsi cascader librement sur ses épaules et sa poitrine.

Luxe suprême en ces temps de pénurie, l’adolescente s’était prélassée dans les eaux tiédasses et troubles d’un bain. C’était mieux que rien.

- Sommes-nous encore loin de Mossoul? S’enquit Aure-Elise.

- Pas trop; environ deux cents kilomètres, je pense, répondit Brelan en humectant son visage pratiquement dépourvu de rides à l’aide d’une serviette de toile.

- Je m’inquiète pour le plan. Un impondérable peut survenir à tout moment.

- Très chère, nous n’avons pas le choix! Pour parvenir auprès de la concubine du sultan, Radia, pas moyen d’y couper. Il nous faut être achetées par l’intendant du prince, que cela fasse plaisir à Albriss ou non. Nous en avons convenu ce matin même.

- Cela ne m’enchante guère, soupira Aure-Elise.

- Pourtant, vous n’avez pas hésité à courir l’aventure dans ce monde esclavagiste et à demi-sauvage.

- Certes, mais par amitié pour Daniel Lin. Je ne puis rien lui refuser. C’est un ami d’enfance, voyez-vous… toutefois, Raeva n’était pas chaud. Mais il m’a laissée libre de faire comme je l’entendais.

- Aure-Elise, j’éprouve le même malaise que vous, les mêmes sentiments. Pourtant, je comprends qu’il nous faille récupérer Radia, Yasmina et Chloé. Je me suis rendue aux arguments du commandant Wu.

- Au fait, comment se porte Chloé justement? Émit Violetta cessant de se coiffer.

- Aux dernières nouvelles, au physique, elle va bien. Quant à son moral, il n’est pas brillant.

- Maman a refusé de m’en parler. Je trouve qu’elle me protège trop, me tient à l’écart pour un oui ou pour un non et j’ai horreur de ça! Je ne suis plus une enfant que je sache!

- Violetta, il faut comprendre ta mère… commença Louise.

- Ah? Elle me couve et tu penses que cela est normal tante Louise?

 - Oui parce que tu n’as que quatorze ans. Il faut absolument que tu vives une adolescence ordinaire… Non pas la mienne…

- Mais tu es originaire du XIXe siècle… Alors, le sordide était courant à ton époque lorsqu’on n’appartenait pas à l’élite dirigeante! Contra Violetta. 

 Caravane à El Grara, près de Gardaïa, Narbonne, musée des Beaux-Arts.

- Cessons-là! Pour en revenir à Chloé, reprit Brelan, Lorenza est parvenue à établir des liens de confiance avec elle. Il nous faut maintenant obtenir la même chose avec Radia.

- Je l’ai à peine entrevue, marmonna la jeune métamorphe.

La demoiselle s’était faite le sosie de Vivien Leigh Scarlett pour la circonstance. Ainsi, elle avait abandonné la teinte rousse de ses cheveux mais avait conservé les yeux verts et le teint pâle. Après avoir marqué une pause, elle dit:

- Elle est plus jeune que moi, non?

- D’après nos renseignements, elle a juste ton âge, murmura Louise avec tristesse.

 - Or, c’est sa deuxième fausse couche, compléta Aure-Elise.

- Quelle horreur! S’exclama Violetta. Qui l’a mise dans cet état? Maître Ibrahim? Ce gros libidineux, aux yeux en boules de loto et à la barbe teinte en noir? C’est scandaleux!

- Hélas! Il l’a épousée il y a un an déjà et, ici, cette union est  parfaitement légale, soupira Brelan.

- Certains diraient que Chloé a eu de la chance, articula lentement Aure-Elise, sa beauté lui ayant épargné les lupanars des bas quartiers de Moscou, Tachkent ou Bagdad.

- Ah! Se rebella l’adolescente. Mais à ce train-là, elle meurt d’épuisement avant seize ans!

- Oh! Je sais bien qu’elle n’était pas consentante, reprit la blonde et douce Aure-Elise. Mais ses parents, récemment affranchis, ayant huit enfants plus jeunes à nourrir, tirant le diable par la queue, ont cru que c’était la meilleure solution pour eux tous.

- Aure-Elise, éclata Violetta, tu veux que je te dise? Ce monde me dégoûte! 

Le Charmeur de serpents (1889), Sydney, galerie d'art de Nouvelle-Galles du Sud. 

- Un peu moins fort. Les murs sont trop fins ici et qu’on le veuille ou pas, des oreilles peuvent nous entendre, recommanda Brelan.

Rappelées à l’ordre, la blonde jeune femme et la brune adolescente rebelle se turent pour s’adonner avec une ardeur renouvelée à leur toilette.

Quatre alcôves plus loin, sur la gauche, Benjamin s’entretenait en anglais avec le capitaine Craddock et Daniel Lin. Tous parlaient bas à cause des murs peu épais.  Radia localisée avec précision, le plan entrait maintenant dans la deuxième phase. Dorénavant, il fallait envisager la suite: Yasmina, la fille du gouverneur d’Andalousie était la prochaine cible. La jeune femme n’était-elle pas vouée à un sort abominable si les tempsnautes n’intervenaient pas?

- Après Mossoul Cordoue donc, grommela Craddock tout en fourrageant dans sa barbe grise. Ben mon colon, tu parles d’une expédition! Si nous devons atteindre l’Espagne par les mêmes moyens, ce sera pas un voyage folichon.

- Hum… la vie dans la cité aurait-elle ramolli votre enthousiasme et votre goût pour l’aventure? Ironisa Sitruk. Je vous ai connu partant pour bien plus dangereux.

- Commandant, siffla Symphorien entre ses dents, je prends de l’âge, voilà tout!

- Comme nous tous, rétorqua aussitôt Benjamin.

- Ouais… Certains davantage…

- Parce que vous avez multiplié les séjours à l’extérieur, fit Daniel Lin pince-sans-rire.

- A qui la faute?

- Vous vous êtes toujours porté volontaire que je sache, contra le Superviseur.

- Il n’empêche! Aujourd’hui ou demain, il nous faudra traverser un Maghreb livré aux animaux mutants les plus agressifs, risquer de périr de soif et de chaleur en longeant ce qui reste de la Méditerranée transformée en méga Mer Morte, puis faire face aux hommes les plus sauvages et les plus cruels, je veux parler des survivants de l’holocauste nucléaire, ces nouveaux cavernicoles si semblables à ce vieux film bidimensionnel La Planète des Singes, bref, vous l’aurez compris, tout cela ne me tente guère! Et ce d’autant plus que notre équipe va se scinder en deux.

- Mais tout cela était envisagé depuis le départ, articula lentement le commandant Wu.

- Certes, mon gars… en effet. Mais pourquoi dois-je servir de nounou à Monty, Julien et Saturnin?

- Parce que vous jouissez d’une grande expérience, capitaine. Cela est une preuve de la confiance que je vous accorde, ne le pensez-vous pas? Sourit Daniel Lin.

- Vu comme ça… mais vous exigez trop d’un seul homme, Superviseur. Vous vous réservez les meilleurs d’entre nous à vos côtés.

- Vous m’avez habitué à votre réussite quels que soient les obstacles…

- On dit ça pour m’amadouer.

- Symphorien, vous pourriez  toujours compter sur la logistique du Celsius si des difficultés que vous jugeriez insurmontables survenaient.

- Gemma vous pistera en priorité, renchérit Sitruk.

- Hem… impossible de dire non, n’est-ce pas?

- Précisément; il est trop tard pour vous désister.

- Vous, Daniel Lin, vous aurez le renfort d’Albriss. Ce n’est pas rien.

- Je le reconnais volontiers. Pour nous aussi, ce ne sera pas une partie de plaisir. Les Syros, intrigués, vont revenir à la charge.

- Ah? Vous escomptez donc les attirer? Vous jouez avec le diable, Superviseur.

- Peut-être. La prochaine fois, ils seront des centaines, plus de six cents.

- Bigre! En êtes-vous certain?

- Absolument. Le chronovision a confirmé le fait dans la majorité des consultations.

- J’y ai également participé à ces consultations, appuya Benjamin. En tant que numéro deux de l’équipe.

- Dans ce cas, j’accepte la partie de la mission qui me revient. Toutefois, commandant Wu, vous ne nous dites pas tout. Vous nous dissimulez encore quelque chose, je le sens. On dirait que vous voulez prendre langue avec ces djinns High Tech.

- Je l’avoue…

- Bah! J’en étais certain. Mais pourquoi donc? Qu’espérez-vous de cette approche? À supposer que vous parveniez à établir un contact autre qu’un affrontement… 

Le Lendemain du Ramadan (1895), musée d'Orsay. 

- J’ai en tête de ramener les Syros à la raison et à la civilisation. Ils doivent et peuvent abandonner tout sentiment de haine. Il leur faut se réconcilier avec les descendants de ceux qui les ont réduits à ce cruel état et ne plus attaquer ceux de leur race. Il est temps de partager la Terre avec tous les humains, mutants ou non.

- Daniel Lin, pardonnez-moi mais vous vous exprimez comme un fol ou un saint qui a la foi.

- Comme un naïf? J’ai tout à fait conscience qu’il s’agit là d’un rêve d’enfant, d’un challenge, mais… commença Dan El.

- Croire que le meilleur reste possible permet d’accomplir des miracles, murmura Benjamin les yeux dans le vague.

- Vous n’approuvez manifestement pas, fit le commandant Wu avec un sourire désabusé.

- Non, vous vous trompez, Daniel Lin.

- On peut toujours rêver, siffla Craddock.

- Mais revenons à Yasmina, dit Sitruk d’un ton ferme.

- Comme vous le savez déjà, le palais du gouverneur de la province subira une attaque le 26 du mois de Nizan, attaque provenant de hordes affamées.

- Naturellement, pas moyen de détourner le coup, grogna le Cachalot de l’espace.

- Craddock, voyons! Cette expédition n’a pu se faire qu’à la condition de ne pas bouleverser le continuum spatio-temporel de cette chronoligne, rappela sévèrement le Superviseur.

- Ouais! Mais, bon sang de bonsoir, qui le saura si nous changeons quelque chose à la trame temporelle?

- Moi! Nous tous! Le chronovision dénoncera notre crime et les membres du Conseil ne se contenteront pas de nous le reprocher, capitaine!

- Très bien, Daniel Lin, je vous obéis. Vous pouvez compter encore une fois sur ma fidélité. Toutefois, par l’enfer, expliquez-moi pourquoi nous avons les mains libres pour sauver Radia, Chloé et Yasmina, mais pas pour empêcher le sac de Cordoue? Pourquoi devons-nous aussi essayer de changer la donne concernant les Syros? Ne seriez-vous pas en train d’interpréter les « révélations » du chronovision à votre guise?

- L’appareil a montré mes différentes tentatives…

- Vous hésitez à poursuivre, constata Benjamin.

- Je n’ai pas dit que je réussirais…

- Ah? Alors, pourquoi vous obstiner ainsi? Jeta Craddock en achevant de se curer les dents avec ses ongles.

- Parce qu’il est de mon devoir d’essayer. Parce qu’il s’agit d’une obligation morale, hautement morale…

- C’est écrit, c’est cela? Mektoub? Comme on dit par ici? 

 Le Départ à la Mecque (1929), Bou-Saâda, musée Nasr-Eddine-Dinet.

- En quelque sorte, Symphorien.

- Admettons. Mais, mon gars, cela ne me fait pas changer d’avis. On dirait que vous vous reprochez personnellement l’existence des Syros, assena le Loup de l’espace. Non? Oui?

- En fait, ils me rappellent les Asturkruks de la ligne temporelle 1721...

- Vos essais ratés avec le matérialisateur temporel? Renseigna le Canadien.

- Un peu… Il y a de cela…

- Or, à ma connaissance, poursuivit Sitruk ses yeux dévisageant avec étonnement le commandant Wu, vous ne vous êtes pas rendu à la source de la divergence de cette chronoligne-ci. Vous n’êtes donc pas responsable… à moins que vous nous cachiez encore un de vos voyages occultes?

- Non, il n’en est rien. Je ne suis pas immédiatement responsable, si c’est de cela dont il s’agit…

- Immédiatement. Vous faites du byzantinisme, Daniel Lin!

- Je ne dis que la stricte vérité. Je n’ai rien à voir avec l’existence des Syros.

- Heureusement! Souffla Craddock. Alors, pourquoi ce sentiment de culpabilité?

- Oui, je vous pose la même question, insista Sitruk.

- Vous me connaissez tous deux… depuis des lustres… En tant que daryl androïde, je ne veux que le meilleur pour l’humanité… je ne comprends pas pourquoi elle cherche à se détruire… pourquoi elle invente des armes aussi terribles…

- Vous ne pouvez vous empêcher de porter sur vos épaules le fardeau des fautes de cette humanité immature… bougre de Bachi-bouzouk! Daniel Lin, cessez de penser ainsi. Vous vous torturez… que je sache, vous n’êtes pas Dieu même si vous disposez d’une Intelligence Artificielle supérieure sur bien des points à celle des humains. Reprenez-vous…

- Ouille! Symphorien, vous êtes réellement fâché contre moi…

- Daniel Lin, vous avez l’âge d’être mon fils…

- Oui, certes…

- Alors, écoutez mon conseil… Rick, s’il était ici, vous dirait la même chose assurément. Cessez de vous faire du mal.

- Vous me morigénez…

- Vous l’avez cherché.

- J’en ai tout à fait conscience, Craddock. Mais c’est plus fort que moi, cela appartient à ma nature. J’aspire encore et toujours à un monde idéal… pour toute l’humanité, dans ses différents composants.

- Encore cette Utopie? S’exclama Benjamin.

- Cette naïveté? Insista Symphorien.

- Décidément, Thomas More a déteint sur vous, reprit Sitruk avec un sourire indulgent.

- Il est vrai que je l’ai beaucoup fréquenté ces derniers temps, se défaussa Dan El.

- Vous le côtoyez trop, fit le commandant Sitruk. Daniel Lin, revenons-en donc à Cordoue.

- Bien parlé, Benjamin, soupira le Superviseur visiblement soulagé.

Le Préservateur éprouvait une dose de remords. Il avait failli se dévoiler en évoquant son mal-être face au dilemme des Syros. Mais ses amis ne pouvaient toutefois se douter de sa culpabilité dans cette affaire. Alors, accordant une grande attention à ce qu’il disait, il enchaîna, nonobstant le contrôle du Système Waxiaz dans la galaxie M 29...

- Donc, à l’aube de l’attaque, nous devrons déjà avoir pénétré dans le Palais afin d’enlever Yasmina…

- Ce serait plus simple par rayon téléporteur, émit Symphorien, attentif.

- La disparition de l’héritière doit être mise sur le compte du désordre et de la panique qui résulteront de l’assaut et de la mise à sac…

- Moui… Ensuite? Pour mes compagnes?

- Lorenza et Aure-Elise connaissent précisément leur rôle respectif. Elles auront monté le mini matérialisateur…

- Mon épouse a pris des leçons d’ingénierie auprès de Stamon et d’Anderson, crut bon de rappeler Sitruk.

- Quant à Brelan et à Deanna Shirley, poursuivit le Superviseur, elles s’occuperont d’Abdul, l’ex-intendant de maître Ibrahim.

- Hem… pourquoi ne pas le laisser prendre le pouvoir dans ce qui restera du Sultanat? Objecta Craddock. Est-ce que cela aurait d’énormes répercussions sur le futur de cette chronoligne 1833? 

 Étude de chameau, avant 1907, Petit Palais.

- Plutôt, capitaine! Jugez-en un peu…

Le pseudo daryl androïde se lança alors dans une longue démonstration qui lui prit un peu plus de vingt-cinq minutes en temps subjectif. Une fois celle-ci achevée, il avait, avec l’aide du chronovision portatif, réussi à convaincre ses deux interlocuteurs, et ce, sans recourir à ses immenses talents…

Satisfait d’avoir obtenu le soutien de ses deux amis, Dan El gagna la chambrée dans laquelle sa compagne reposait auprès de Bart. Un léger sourire flottait maintenant sur ses lèvres. Le Prodige de la Galaxie était si empli de bonheur qu’il semblait transfiguré, comme rajeuni. On ne lui aurait pas donné plus de vingt ans… sa mèche auburn rebelle lui tombait quelque peu sur le front tandis que ses yeux bleu gris ne reflétaient que la lumière tremblotante de la torche éclairant l’étroit corridor aux murs de terre crue. Dan El, du moins son Avatar, flottait sur un petit nuage… 

A suivre... 

 

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