samedi 16 juin 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain chapitre 21 4e partie.

Avertissement : ce roman, publié pour la première fois en 1890, est destiné à un public de plus de seize ans.


L’express d’Epernay dans lequel Elémir avait pris place entra en gare de Château-Thierry
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 deux jours après que la nurse Regnault eut été conduite en maison d’arrêt après qu’elle eut avoué avoir servi la comtesse de Cresseville, Louise B** et la vicomtesse de**. Le commissaire Brunon avait reçu l’information selon laquelle la Préfecture de Police s’apprêtait à émettre trois mandats d’arrêt à l’encontre des deux précitées et du marquis de la Bonnemaison. L’étude des plans cadastraux avait confirmé tous les éléments de l’enquête à disposition de Brunon et d’Allard. Moesta et Errabunda était la propriété de la vicomtesse et Cléore de Cresseville en quelque sorte sa locataire. Les plans mêmes de l’Institution, dressés voici quinze ans, étaient en possession des forces de l’ordre qui pouvaient désormais fourbir leurs armes et préparer une stratégie d’attaque du domaine. Rien n’y manquait, sauf la serre, non encore créée. Tous le bâti apparaissait en coupe, étage de pavillon par étage de pavillon ainsi que les jardins, pièces d’eau… Des relevés topographiques détaillés, dignes d’une carte d’État-major, indiquaient la moindre faille, le moindre accident de terrain, les déclivités, trous, fosses… Plus récente, la brèche du mur de la propriété avait été ajoutée, grâce aux informations glanées dans les témoignages de Marie et d’Odile. Allard songeait :
« C’est là qu’il faudra nous introduire… Une intrusion par surprise, qui nécessite cependant qu’on élargisse l’ouverture. Il faudrait aussi faire surveiller les lieux depuis les airs par un aérostier. Nous aurons besoin d’un appât, d’une chèvre, pour distraire l’attention des goujats esclavagistes. Une autre gamine de préférence. Je doute que Mademoiselle Boiron soit volontaire. Elle refuse même de retourner chez ses parents indignes et nous l’avons placée en attendant dans un internat pour petites filles à Soissons, où elle rattrape son retard scolaire. Marie Bougru, par contre, n’a pas fait d’histoires et ça a été pour elle et sa famille la joie des retrouvailles. Et si Pauline, ma chère Pauline, acceptait de rendre à la République ce menu service ? »

  L’aliéniste soliloquait, échafaudait des hypothèses, des projets, afin que cette aventure déplorable prît fin. Il se doutait que V** serait le dernier à tomber, se croyant encore protégé par son portefeuille ministériel. Moret vint interrompre ses cogitations méditatives.
« Nous sommes aux aguets. Paris nous a signalé qu’une personne suspecte a pris le train en gare de l’Est pour Château-Thierry. Elle est certes grimée, mais elle ne peut guère cacher sa stature, son allure. L’inspecteur Granier est à bord de l’express et surveille le quidam de près. »

  L’inspecteur n’était pas un plaisantin. Les interpellations de suspects se multipliaient ces derniers jours : ainsi, pas plus tard que la veille, deux voitures avaient été appréhendées sur la route menant à l’Institution. L’une était un véhicule de livraison de denrées alimentaires car il fallait bien que les pensionnaires et les adultes pussent se ravitailler. Quant à l’autre, il conduisait deux passagères pour une journée de plaisirs, Dames du demi-monde aussitôt sous les verrous. Allard appréhendait l’approche du dénouement. Ce n’était plus qu’une question de jours. Tout pouvait être clos avant la Toussaint. Progressivement, les gendarmes mettaient le secteur en coupe réglée et le passaient au peigne fin. Ils avaient l’ordre d’interpeler tout ce qui se rendait à Moesta et Errabunda, les fournisseurs comme les clientes. C’était mettre l’abjecte maison close en état de siège, l’affamer peut-être. La pénurie se faisant sentir dans une propriété qui avait eu le tort de ne point vivre en autarcie, telles ces villas carlovingiennes administrées par des capitulaires,
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 Cléore de Cresseville et sa bande de filous se rendraient à terme afin que les fillettes ne mourussent pas de faim. Les paroles de Moret résonnaient agréablement aux oreilles de l’aliéniste. C’était là une bonne nouvelle, une de plus. Aux grands maux les grands remèdes : Allard avait conscience de la malignité et de l’habileté du plan qui rappelait la manière dont les Yankees avaient vaincu le Vieux Sud. Il s’agissait d’un nouveau type de blocus qui se mettait en place, d’un second plan Anaconda, tel qu’en avaient usés les généraux Sherman et Grant.
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 Moi, Faustine, j’aurais soutenu les Sudistes, leur art de vivre, de se vêtir, et leur manière de traiter paternellement leurs bons nègres, si j’en avais eu lors l’âge[1].

  Un problème toutefois demeurait : comment évaluer les réserves de vivres dont disposait la propriété ? Seuls les régisseurs, Michel et Julien, eussent pu répondre, mais, ne s’aventurant plus à l’extérieur depuis l’affaire des sœurs Archambault, voilà jà cinq mois, il était difficile que les gendarmes les arrêtassent avant l’assaut alors en cours de planification. De quelle défense pouvait disposer l’ennemi ? Combien d’hommes capables de porter les armes ? Combien de domestiques ? Combien de fusils, de pistolets ? Toutes ces questions demeuraient pour l’instant sans réponse. C’était pourquoi il fallait une chèvre, qui servirait d’espionne, qui rapporterait tous ces renseignements, et Pauline en avait le profil, encore fallait-il que son père chéri la convainquît. Il ne restait que douze jours avant la Toussaint. Sera-ce suffisant ? Résolu, Allard annonça à Moret qu’il allait retourner à Paris ce soir même, lui exposa son projet, demandant l’accord de Brunon et de Raimbourg-Constans. Il était conscient du risque, de la possibilité que Pauline fût prise, torturée peut-être par la damnée Adelia O’Flanaghan. L’enquête était allée si avant que la police était parvenue à mettre la main sur le certificat d’adoption d’Adelia par Cléore, ainsi que sur plusieurs photographies suggestives de la fillette en lingerie, lors d’une perquisition dans sa demeure, son hôtel particulier d’Auteuil. Il avait été ordonné à la presse de taire l’information, de n’éveiller les soupçons de personne, d’éviter les fuites, l’étalage sordide de ces mauvaises mœurs, parce que l’ensemble de la domesticité de la comtesse de Cresseville avait été interrogée mais non point arrêtée, parce qu’aucune charge n’avait été retenue contre elle, à l’exception de Laure, la chambrière, qui avait agressé un des sergents de ville avec un poinçon. Certes, on eût pu toutes les mettre sous les verrous pour saphisme, puisqu’il ne s’agissait que de femmes, et que certaines avaient été surprises ensemble au lit, fort déshabillées et ivres, pompettes comme l’eût dit Julien, car toutes livrées à elles-mêmes depuis plusieurs semaines, Cléore ne s’aventurant plus à son domicile transformé en peu de temps en demeure orgiaque de soubrettes lesbiennes abusant du champagne et de la Veuve Clicquot. Cependant, de telles arrestations auraient suscité le scandale dans certains milieux huppés et lettrés, salonards pour faire bref. L’opération d’interpellation de la vicomtesse, quant à elle, avait été fixée pour le lendemain.

  Notre savant n’avait pu s’empêcher d’examiner de près les clichés de la petite catin-poupée d’Erin. Elle avait justement une beauté de Sudiste à couper le souffle. Dans un bal d’Atlanta, vêtue des anciennes crinolines moussues de dentelles de l’an 1861, elle n’aurait nullement dépareillé.
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 Sur le fond sépia du tirage sur plaque de verre, elle vous regardait d’un œil canaille, auréolée d’une masse de cheveux vaporeux papillotés, ombrelle en main, en simples cache-corset et pantalons, avec une pose arquée, provocante, connotée, bombant sa jeune gorge de manière à ce qu’elle jaillît du dessous entr’ouvert qui bâillait. Allard se troubla, parce qu’il sentit son membre viril se dresser devant ce regard de chatte et ces courbes naissantes suggérées par une lingerie moulante fort ajustée. C’était comme si Délia l’eût sollicité, appelé pour qu’il embarquât avec elle pour Cythère. Malgré le flou artistique, on devinait sur les pantalons de la petite fille la présence d’une ouverture, d’une fente inconvenante où il ne fallait pas. La nature avait doté notre possessive Irlandaise d’un galbe harmonieux et délicieux de sylphide, propre à sa jeunesse.
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 L’homme se réprima, se morigéna. Cette vénéneuse et redoutable enfant, dotée de la faculté de vous subjuguer, devait être matée à tout prix, dans la plus sévère des maisons de correction et de rééducation. L’épreuve, d’une pornographie à peine voilée usant du prétexte des Beaux-Arts pour charmer les dépravés des deux sexes, pour susciter en eux l’onanisme, était signée, dédicacée par la fameuse Jane Noble, dont Hégésippe Allard ignorait cette facette de ses talents multiples et scandaleux :
  A ma très chère amie Cléore, la plus constante des militantes de la cause des femmes.

 Parmi l’inventaire d’images saisies par la police comme autant de pièces à conviction, toutes consacrées ipso facto à la gloire de la nymphe de Dublin et à la célébration de son immature beauté, il existait bien pire, car bien plus nu encore. Certaines photographies étaient des monuments sous-entendus de gaudriole et de lubricité. Qu’elles eussent été en noir ou colorées, Adelia y étalait ses charmes impudiques sans gêne aucune, exposant telle ou telle partie de son anatomie, prenant des poses, couverte çà et là de quelques pièces de vêtements ou de lingerie disparates. Et ces iconographies pédérastiques soi-disant d’art pour l’art avaient le culot de prétendre à une esthétique de la beauté, de l’éphébie féminine, à la mise en scène de sujets édifiants, historiques, religieux, militaires ou autres. Si l’optimum était atteint par une réplique d’un des plus connotés tableaux de tous les temps, œuvre du sieur Courbet, qui mettait en valeur le joyau que l’on sait, d’autres valaient que les sens s’y excitassent. Ainsi, un photochrome
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 fort troublant nous montrait une Adelia si l’on voulait hussarde,
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 du fait qu’elle était coiffée d’un colback en astrakan modèle 1807 fourré à l’intérieur de vair, prêt excentrique de la vicomtesse qui d’habitude l’utilisait pour se travestir en Impératrice rouge, et qu’elle brandissait un sabre d’opérette aux lourds pompons et glands de jais qui chatouillaient ses joues. La ressemblance avec la chose militaire napoléonienne s’arrêtait là, bien que ce cliché prétendît commémorer les plus belles peintures de Géricault ou de Meissonnier et rendre hommage à la légende impériale. Certes, Adelia arborait une décoration factice, une espèce de médaille de fantaisie, épinglée à son sein gauche, mais ce hochet valeureux, censé récompenser une bravoure au combat purement fictive – surtout chez une fillette de quatorze ans plus portée vers le maniement du fouet ou de la cravache que vers celui du sabre de cavalerie – était accroché non sur un uniforme, mais à même un corset mauve intriqué de laçages d’une telle complexité qu’ils formaient un lacis torve et qu’ils en devenaient lascifs. Les baleines en étaient ornementées, brochées de zinnias et bordées d’une fausse fourrure anthracite d’une tentatrice émollience caressante. Par-dessus tout, ce corset représentait son seul vêtement, en dehors d’une paire de bas de soie lactescents tenus par des jarretières cramoisies, un peu fatiguées et distendues, bas qui enserraient ses jambes de poupée et gainaient ses cuisses, et jarretières qui se compliquaient de faveurs émoustillantes et bouillonnantes de soie vieux-rose. Le plus grave, sous-entendions-nous, était que miss O’Flanaghan d’Eire n’avait rien d’autre qui couvrît son joli corps. Le baleinage du corset le rendait fort court et très cintré, puisqu’il s’arrêtait au-dessus du nombril tout blanc de la belle enfant vicieuse. Ainsi, elle exposait aux yeux en extase l’essentiel de son anatomie, fesses et pubis, lui-même couvert d’un arachnéen duvet brun-roux que s’en venaient caresser et frôler ambigument de longues mèches dites en anglais curly tant elles tire-bouchonnaient et jaillissaient du colback en un sensuel feu d’artifice. La fillette avait posé de trois-quarts, en pieds, mais la tête de face, de manière à ce qu’on vît bien ses appas duveteux et fendus de devant et qu’on devinât la rondeur fessue de derrière. Ces suggestifs méplats propres à émoustiller, évoquaient de bien charnus fruitions en formes de demi-coques ou de demi-sphères d’un ovale idéal, galbées comme il fallait, désirables, bécotables, caressables, mordillables,  mises en valeur grâce à la pose calculée adoptée par Délia. C’était là quelque posture un peu acrobatique, hétérodoxe, d’une juvénile gymnaste émérite à la souplesse innée, capable de se contorsionner afin que tous les panoramas, les points de vue panoramiques de sa grâce de Vénus enfantine, pussent être apposés en offrande, admirés et loués. C’était là le développement d’une idée révolutionnaire de l’image, las mise au service du sexe au lieu de la science, qui intégrait une innovante conception tridimensionale[2] de l’espace, qu’on pourrait dire holographique[3]. Seule la comtesse de Castiglione avait fait mieux, intégrant dans la mise en scène de son être égoïste l’idée de temporalité et de décomposition du mouvement, en précurseur des recherches de messieurs Muybridge et Marey.
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 En ce tableau héroïque, vivant avant qu’il fût fixé, soumis à une influence victorienne et préraphaélite indéniable, quoique scabreux, le visage poupin d’Adélie affichait une innocence fausse d’enfant-putain ingénue ; Délie semblait s’adresser au spectateur vicieux en arborant une expression à la fois polissonne, friponne, coquine et narquoise, dans l’attente qu’on la sollicitât pour une étreinte tarifée. L’éclairage – sans doute le ou la photographe avait-il ou elle joué avec subtilité des possibilités offertes par la lumière frontale et par l’ouverture plus ou moins large que permettait le diaphragme de l’objectif – faisait paraître cette frimousse polie, lisse, quasi marmoréenne et irréaliste, charmante de stupre enfin. Le choix du photochrome, de ses teintes artificielles, avait cependant évacué toute ambition isochromatique de l’image. Adelia incarnait une plante vénéneuse vivace à l’espièglerie sans bornes. Tout cela posait l’aigu problème de la subjectivité du regard de l’auteur de la photographie… mais aussi de ceux qui la contemplent. Par chance, Allard n’avait pas sur lui ce cliché, qui l’eût fait soupçonner de complaisance et de concupiscence.    


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  Sous l’identité de Gaston de Chanlay (clin d’œil à Alexandre Dumas et à son savoir-faire romanesque exacerbé), représentant le domaine champenois du comte R**, taste-vin et taste-champagne de sa fausse profession, Elémir de la Bonnemaison se pensait en sûreté dans son confortable compartiment de première classe de l’express d’Epernay. Il n’avait pas à subir la promiscuité des pauvreteux de troisième sans doute davantage guidés par l’avarice que soumis aux impératifs de l’indigence, ce qui les empêchait d’acheter un billet d’un prix dérisoire pour la bourse d’un nanti oisif et décadent. Elémir était presque seul dans la voiture, à l’exception d’une veuve dans son compartiment réservé et du policier qui le pistait, le fameux Granier, aussi incognito. En la personne de ce policier, Raimbourg-Constans avait dépêché un des éléments les plus brillants de sa génération, un des champions du Quai des Orfèvres. C’était non seulement un fin limier, mais aussi un as du grimage et du déguisement, capable de prendre l’apparence de n’importe qui, excepté un bébé. De plus, il était doté de la faculté de se changer très rapidement, comme s’il eût été un caméléon de l’habillage. Il créait ainsi un nouvel art du transformisme, peut-être d’avenir, sans qu’il en eût conscience[4]. Ses pairs le surnommaient l’homme aux dix mille visages.
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 Afin qu’aucun soupçon ne se portât sur lui, et de ne point éveiller la méfiance de sa proie, il avait adopté la vêture et l’aspect d’un archevêque rubicond et goitreux et avait gonflé son ventre et ses joues en les rembourrant et les rendant factices. Qui pouvait se douter que cette silhouette obèse dissimulait un homme d’une agilité rare, adepte de la gymnastique suédoise et de tant d’autres pratiques physiques qu’on l’avait affublé du sobriquet d’athlète complet ? Il était monté dans le compartiment limitrophe à celui d’Elémir, après avoir fait mine de se tromper, bréviaire en main, prétextant que la prière l’avait distrait un temps. Il s’excusa avec gaucherie. Notre ecclésiastique paraissait si anodin qu’Elémir n’y prêta guère attention et ne fut jamais sur ses gardes. Aussi, lorsque le convoi ralentit à l’approche de la gare de Château-Thierry, n’eut-il qu’une seule idée en tête : se dépêcher de récupérer ses bagages et commander une voiture qui le mènerait directement à Moesta et Errabunda.

  Il descendit donc du wagon sans méfiance, attendant qu’un porteur voulût bien prendre en charge sa malle de voyage. L’archevêque le suivait de près, guettant l’occasion propice. Le marquis de la Bonnemaison croyait son déguisement habile : il avait rasé sa moustache trop caractéristique et s’était affublé d’une perruque brune. Se pensant méconnaissable, il effectua quelques pas sur le quai assez bas de la gare, à la recherche d’une buvette où il commanderait une bonne limonade. Le prétendu homme d’Eglise ne le lâchait pas ; il faisait mine d’être plongé dans son livre de prières, et chantonnait son graduel comme une Dugazon
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 son air fleuri de Piccinni ou de Paër. Elémir aperçut bien, à quelques distances, à proximité de la sortie, deux bicornes de gendarmes, sans qu’il se doutât que leur mission était de le cueillir, parce que l’horaire d’arrivée du train leur était connue, communiquée par Paris. Mêmement, il était incapable de faire le lien entre le représentant du clergé collant à ses semelles et ces deux militaires. Peut-être était-ce un archevêque anglican, ce qui expliquait qu’il ne voyageât pas en grande pompe, comme les autres dignitaires ecclésiastiques de son rang. Eh non ! Le bonhomme marmottait en latin, non point dans la langue de Shakespeare, et l’ouvrage qu’il tenait dans ses mains pommadées aux doigts sertis d’anneaux curiaux et cultuels, conformes à l’Eglise catholique, apostolique et romaine (cela trahissait la perfection du déguisement de Granier) n’était donc pas le Prayer Book élisabéthain. Il prononçait à la gallicane, om et non pas oum. Il avait respecté le violet de son grade ecclésial, mais était dépourvu de tout oripeau sacerdotal, car hors de la célébration d’un office. Point d’aumusse fourrée de demi-vair, de pallium, de manipule, d’étole, de chasuble ou autre comme un soldat qui se fût promené en simple caleçon.

  Enfin, Elémir avisa la buvette, alors qu’on transportait sa malle hors du fourgon à bagages. Tandis que le sifflet du chef de gare stridulait, en prélude à l’imminent départ du convoi de voyageurs, il franchit le seuil, avec Granier à ses trousses. Il ne commanda qu’une méchante purge. La compagnie des chemins de fer de l’Est avait négligé les rafraîchissements et les limonades et autres orangeades – seules boissons non alcoolisées disponibles ici – étaient servies à température ambiante et de qualité médiocre, contenues dans des bouteilles ternies et malpropres. Son ouïe perçut l’ébranlement du train s’en allant alors que les gorgées de ce détestable liquide qui eût dû être délectable se déversaient dans son gosier trop sec. Il acheva de boire puis s’enquit de l’addition. Comment, vingt sous cette saleté à peine bonne pour la gamelle d’un corniaud ! On le grugeait !  La compagnie abusait. Elémir allait lui adresser une requête de plainte bien sentie. Cela lui rappela ce repas dans le fameux restaurant d’anandrynes jà évoqué antérieurement, cette infecte poule au pot puante et faisandée à quinze francs, mal nommée par la cuisinière, qui se prenait pour une Carême, Poule au pot de la doulce France, comme s’il se fût agi d’invoquer les mânes de Roland, neveu de Charlemagne et palatin de la Marche de Bretagne et celles du bon roi Henri. Absorbé par son ire de sang-bleu, notre marquis n’avait même pas remarqué l’absence temporaire du ventru homme d’Eglise (du genre de ceux qui lutinent les créatures habillées en petites filles dans les boxons) suivie de son retour autre. Manège incognito, car Elémir était le client unique des lieux, et le serveur désœuvré s’en moquait. Lorsqu’il sentit dans ses reins le canon froid d’un revolver d’ordonnance suivi du rituel « Au nom de la loi…levez les mains. » Monsieur de la Bonnemaison s’en trouva abasourdi et marri de surprise. Granier, expert décidément, avait changé du tout au tout : finis les habits d’archevêque, le ventre, les bajoues et le gros nez fleuri par l’abus des grands crus des coteaux bourguignons ou des cépages bordelais (les languedociens avaient lors souffert du phylloxéra). Il exprima bien une velléité de fuite, mais Granier l’empoigna et le força à se lever, le conduisant jusqu’à l’air libre où les menottes lui furent mises par les deux gargantuesques et pantagruéliques gendarmes de six pieds passés, qui l’escortèrent comme deux grenadiers géants mitrés de Fransquillon, ce sobriquet par lequel le roi-sergent de Prusse Frédéric-Guillaume, premier du nom, qualifiait son fils, notre futur vieux Fritz par trop adulé par l’Allemagne actuelle. Elémir ne put émettre d’autres balbutiements incrédules que « Que me voulez-vous, à la parfin ? Je me plaindrai au comte R** ! » et Granier de lui répondre : « Que voilà un joli gibier de potence ! Vous serez inculpé de complicité d’enlèvements de mineures de moins de quinze ans et de financement illégal d’une entreprise de prostitution clandestine ! »


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   Les arrestations de Louise B** et de la vicomtesse ne se déroulèrent pas aussi facilement que celle d’Elémir. On peut parler de déception pour la première et d’échec pour la seconde. Introduite par effraction chez notre peintre, la police dut compter avec Sybaris, Lesbos et Cythère, les trois panthères noires de notre Héliade d’Hébé, dressées pour défendre leur maîtresse. Ce fut un préalable massacre, pour la bibeloterie des lieux, les forces de l’ordre et les félines moirées qui ne se privèrent pas, avant de succomber sous les balles, de déchiqueter et déguster quelques succulents abats humains. Ce valeureux combat de belluaires en vareuses de sergents de ville et en jaquettes fut ignoré des annales contemporaines et ses victimes conservèrent un anonymat voulu, destiné à endormir V** dans ses certitudes d’immunité et d’impunité.

  Ce fut un prodigieux bestiaire, une bataille de titans, plus parfaite en sa forme inédite qu’une entéléchie aristotélicienne. Les héros inconnus succombèrent sous les crocs à fourrures noires de ces non-pattes-pelus d’Insulinde. Il fallut aux survivants valides se frayer un chemin parmi les éparpillements, les dispersions de tripes, de membres et de fressures, mêlés à des lambeaux d’uniformes, des bris multiples de fenêtres à vitraux componés, des brisures de meubles d’acajou, des éclats de biscuits, de Saxes, de Wedgwood, de Sèvres, de Moustiers, des bosselures d’argenterie et d’orfèvrerie, des automates de singes musiciens,
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 cymbaliers et autres,
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 cassés et pantelants, dont les mécanismes émettaient encore de faibles craquements, le tout englué dans des traînées de sang humain et félin. La peintre illustre s’était cloîtrée dans son bureau fermé à clef. Il fallut qu’un projectile de colt en brisât la serrure mais deux bruits de détonations coïncidèrent. Lorsque l’inspecteur Maroux pénétra dans le lieu claustral, la mort avait fait son œuvre. Vêtue de sa panoplie de dompteuse de cirque Barnum qu’elle affectionnait tant, Louise B** venait de s’homicider d’une balle dans la bouche afin d’échapper au déshonneur. Elle gisait, assise sur une chaise Louis XVI, la boîte crânienne explosée par l’impact tiré à bout portant par le canon de son Derringer. Ses besicles éclaboussées de sang reposaient sur son meuble de bureau, mêlées à des fragments de dents et de cervelle, sans omettre les esquilles. Une spectaculaire giclure écarlate, déhiscente comme une fleur de mort, avait souillé tout le mur derrière le cadavre.

  Madame la vicomtesse de** eut davantage de chance ; elle échappa à la police impitoyable de Raimbourg-Constans. On ne la découvrit à aucun de ses pieds à terre, ni à Paris, ni à Deauville, ni à Nice, encore moins en son célèbre château de Meudon. Introuvable, comme évaporée, elle était jà partie se réfugier en son repaire insoupçonnable, là où Cléore saurait la rejoindre.


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  Un Jules vociférant avait découvert Jeanne-Ysoline à terre, l’échine brisée, sans connaissance. Transportée en civière jusqu’en l’infirmerie, elle ne reprit conscience qu’au bout de deux heures, son corps meurtri, paralysé des quatre membres. Enveloppée de bandages et de plâtres, le visage congestionné et violâtre, la diction à peine intelligible à cause de plusieurs dents cassées, elle ne pouvait plus se nourrir seule. Cléore, inondée de chagrin, se dévoua à venir la sustenter à la cuiller, d’une compotée de pommes. Elle fut accueillie par une fée d’Armor en l’état d’une poupée demi morte, qui la supplia de manière poignante, d’une voix voilée et altérée par la souffrance.
« Cléore, ô, ma mie…protégez-moi… implora cette silhouette paralytique gainée d’emplâtres à la face tuméfiée, méconnaissable. Je sais que je vais mourir…Adelia va venir m’achever… »

  La comtesse de Cresseville, sous le coup de l’arrestation de Diane Regnault, désigna la nurse Béroult.
« Elle sera ta gardienne. Sois quiète. Je veillerai à ce que rien ne t’arrive. Je vais faire rechercher Adelia. Michel et Julien vont la traquer dans tout le domaine.
- Elle…elle est si vif-argent, comme l’éther volatil… la retrouveront-ils, Cléore ? marmotta-t-elle d’une voix pâteuse difficilement audible.
- Dans ton malheur, tu as eu de la chance… même si ce mot peut t’apparaître indécent dans ma bouche. Délie a ouvert mon coffre, volé la pire de mes armes. Elle eût pu s’en servir contre toi sur-le-champ, au lieu de te pousser dans l’escalier. C’est une lame imparable, sans échappatoire.
- Serait-ce… l’objet… avec lequel elle me menaça ?
- Oui…le seppuku de la geisha. Elle m’a laissé un petit mot sur un carton, me déclarant qu’elle avait simplement emprunté cette saleté pour se défendre… La garce ! »
  Une faible trémulation saisit l’organisme brisé de Jeanne-Ysoline car elle venait de saisir que lors de leur étreinte, tandis que toutes deux goûtaient à des émotions intenses, à nulles autres pareilles, Délie eût pu saisir l’opportunité de la pourfendre toute. Quant à Cléore, il était inutile qu’elle glosât, spéculât encor sur la responsabilité de son ancienne favorite, qu’elle refusât une évidence exprimée, sortie par la bouche tuméfiée et pâteuse de la pauvre enfant : Adelia était un monstre, un serpent que la comtesse de Cresseville avait réchauffé, couvé dans son sein laiteux dont la diaphanéité épidermique était si réputée et coruscante qu’un subtil réseau veineux bleuté y apparaissait par places, en transparence, y était deviné, suggéré, et ajoutait à sa grâce, à son irrésistible charme érotique de femme fragile et désirable par toutes les autres adeptes de la religion de Psappha.
« Je vais faire assurer ta protection, ma mie, ajouta Cléore d’une voix mouillée par l’émotion tandis que des filets de larmes coulaient de ses iris vairons. Un valet armé gardera l’infirmerie, préviendra toute intrusion de cette sorcière d’Erin. Ne crains point cette claustration. J’ai compris que plus jamais, au jamais, tu ne recouvreras la marche mais je te choierai encor, comme au premier jour où nous t’accueillîmes à Moesta et Errabunda, enchanteresse petite fée des roches vives, des fontaines enchantées de l’Armorique profonde, où coulent des ruisseaux de miel… Tu fus la surprise de la Maison, et nous t’aimâmes pour ta joliesse, ta distinction de douceline, tes rubans parfumés à la soyeuse suavité de rose et de muguet… ô, Jeanne-Ysoline d’Armor, jamais je ne t’oublierai. Je ferai fabriquer pour toi, mon adorée, un joli petit fauteuil roulant fort ouvragé, conçu en les plus précieuses essences odoriférantes des tropiques… Je te le promets, ma mie.
- Ne m’enterre point encor Cléore… je…. »
  Mademoiselle de Cresseville ne saisit nullement les derniers mots, à peine articulés, que les lèvres enflées de Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët venaient de prononcer. Etourdie par les multiples piqûres de morphine destinées à calmer l’intolérable douleur d’un corps qui l’abandonnait peu à peu, sa langue de plus en plus épaisse, Jeanne-Ysoline était lors en passe de perdre l’usage de la parole. Elle essaya d’ajouter quelque chose mais ne le put point ; ces mots ultimes se métamorphosèrent en de poignants gargouillements. Puis, une torpeur de drogue la saisit. On ne pouvait réellement parler de sommeil car il s’agissait d’un au-delà du songe, sans nul rêve réparateur. Cléore, en larmes, dit :
« Infirmière Béroult, surveillez bien la malheureuse enfant. Attendez-moi. Je m’en vais quérir un gardien armé pour prévenir toute tentative de nuire à la personne de Mademoiselle de Kerascoët. »
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  Tandis que Cléore s’allait en soupirant, fort chagrinée car elle savait Jeanne-Ysoline perdue à plus ou moins brève échéance, trop grièvement blessée, car l’échine brisée et la moelle épinière atteinte, et elle se doutait bien qu’un nouvel acte d’Adelia ne ferait que hâter une fin sans doute attendue par la fée bretonne afin qu’elle fût libérée de ses tourments et rejoignît son Ciel personnel, Béroult acquiesça et se mit au chevet de la patiente. De fait, Adelia était cachée, proche, et attendait l’occasion d’en finir… Elle s’était dissimulée dans un placard où l’on remisait le matériel médical au rebut, non loin du double transfuseur devenu presque inutile à présent, profitant de la panique générale, de l’inattention provoquée par l’enchaînement des tragédies. Elle attendait le soir, guettant le moindre signe de fatigue de Béroult, espérant que l’apathie de Jeanne-Ysoline, due aux multiples injections médicamenteuses, faciliterait ses noirs desseins. Cependant, ses oreilles fines avaient entendu Cléore annoncer le recours à un ridicule emperruqué qui, sans aucun doute, serait pourvu d’une des dérisoires pétoires entreposées dans l’ancienne armurerie de chasse. Lors, elle dut hâter l’exécution de ses plans, profiter du laps de temps entre le départ de la comtesse et l’arrivée du cerbère poudré.

  Dès que Cléore eut quitté le pavillon de l’infirmerie, Sarah l’appréhenda.
« Madame la comtesse, chuinta la vieille judéo-tzigane, l’heure est grave. Prenez cette longue-vue et venez avec moi au plus proche belvédère. »

  Cléore ne se fit pas prier, mais cela la contrariait et retardait ; qui savait ce qu’il pourrait advenir avant qu’elle ramenât un bon gardien armé ? Les deux femmes montèrent jusqu’à la balustrade émoussée tachetée de lichens ocrés et jaunâtres. Sarah lui tendit une antique lunette, qui avait dû servir à quelque capitaine de vaisseau du temps de La Pérouse ou du bailli de Suffren, à moins qu’un astronome du siècle de Herschel en eût usé pour observer les étoiles. Cléore scruta l’horizon, au-delà de la propriété.
« Observez bien par-delà nos murs, Mademoiselle… Cela explique pourquoi plus aucun véhicule ne parvient ici pour nous avitailler.
- Dieu du ciel ! Des patrouilles de gendarmes à cheval, deux au moins !
- Ils doivent intercepter systématiquement toute voiture souhaitant entrer.
- Je comprends pourquoi ces jours-ci, aucune cliente ne nous arrive. Quant aux vivres... Nous avons une réserve d’un mois, deux chambres froides aménagées selon les principes les plus modernes de conservation et …
- Cessez donc là votre optimisme ! Souhaiteriez-vous que nos chères petites souffrissent d’accès scorbutiques ? Nous manquerons sous peu de fruits et légumes frais. Conserver les primeurs dans des caissons réfrigérés n’est pas comme afroidir de la viande.
- Nos…nos pensionnaires ne risquent-elles point d’avoir grand’faim ?
- Nous sommes tous perdus si vous n’agissez pas, Mademoiselle. Ce pullulement de gendarmes signifie que nous sommes en état de siège et de blocus, que la Gueuse va nous affamer…parce qu’elle sait tout sur notre compte… Elle investit la place.
- Qui nous a trahi ? Car il y a trahison à la base de ce qui se passe. J’ai été si malade ces temps derniers que…
- Avant Regnault, la police en a eu d’autres. Elle enquête depuis longtemps.
- Tourreil de Valpinçon, le croyez-vous ? Il devait enlever Phidylé, et celle-ci n’est jamais arrivée en nos pénates. Il a failli à sa mission.
- Je ne conjecturerai pas, Mademoiselle, mais son arrestation fait partie des possibilités. Vous avez grand tort de négliger la lecture des journaux, de n’y être point abonnée. Quand nous serons tous mûrs, affaiblis par la faim, la Gueuse ne se privera pas de nous attaquer sans coup férir.
- Je vais armer tout le monde, faire distribuer les fusils à toute personne susceptible d’avoir été conscrite et de savoir en user. Certes, ce ne sont que des fusils de chasse, mais…
- Je sais manier ces armes…
- D’un seul bras, allons donc !
- Ne me mésestimez pas, Mademoiselle… Je donnerais ma vie pour vous, pour votre cause libératrice de la femme…
- Entendu, mais je suis retardée, et il me faut d’abord assurer la sûreté de mon aimée d’Armor. Une fois cette tâche accomplie, soyez rassérénée, j’ordonnerai à Michel de pourvoir à la distribution de nos outils de défense… Si les petites manquent à tomber entre les mains des forces de cet ordre mauvais, elles ne capituleront pas. Je vous rappelle que chacune est dotée d’une capsule de poison enfermée dans une fausse dent ou dans un cabochon de bague. Elles sauront en faire un excellent usage. 
- Je croyais qu’il ne s’agissait que de drogues aphrodisiaques.
- Certaines font office de poisons violents et imparables. Allons, le temps presse. »

*************


 L’infirmière ignorait la surveillance occulte dont elle était l’objet. Elle ne cessait de s’affairer autour de Jeanne-Ysoline, alors qu’Adelia guettait le moindre signe de défaillance pour exécuter son plan. Bien que Mademoiselle de Kerascoët fût la seule malade alitée, son état pitoyable nécessitait des soins de tous les instants, propres à exténuer la plus endurante des nurses. Marie Béroult demeurait sur le qui-vive, parce qu’elle avait grand’peur que le pauvre cœur meurtri par le choc de la jeune blessée cédât, qu’elle succombât avant que la nuit fût passé. Elle ne supportait pas que ce qui restait de cette jeune passerose mourût devant elle, avant que ses treize ans de pleine promesse d’inflorescence fussent révolus. Quatre jours ! C’était l’affaire de seulement quatre jours ! Elle était lors si belle dans ses pansements, tout en plaies cruentées, gémissant, à demi sonnée, sommeilleuse, sur son blanc lit de géhenne, sa frimousse boursouflée émergeant d’un bandage qui enroulait ses cheveux gracieux qui semblaient être la seule partie de son corps qui eût conservé le souffle merveilleux et la splendeur de la vie. Marie Béroult n’ignorait pas que cette si jolie chevelure revenait de loin, retrouvait toute sa magnificence après qu’Adelia l’eut tondue. Elle se surprit à caresser doucement ces joues de poupée brisée, cette face plâtrée, cette silhouette empesée, prise dans le carcan de multiples attèles, en fredonnant une comptine, un dodo l’enfant do dérisoire. Elle ne savait comment s’empêcher d’afficher la manifestation puérile et lacrymale d’un deuil introspectif anticipé au chevet de cette demi-morte.  Ses yeux embués devant cette destinée pitoyable, pathétique, elle s’interrogeait, se demandait s’il n’eût pas mieux valu abréger les souffrances de cette nymphe de porcelaine. On appelait cela la mort douce, l’euthanasie, terme forgé lors des odieuses et fatales Lumières. La moelle épinière de Jeanne-Ysoline était lésée à vie par sa chute, et c’était cette meurtrissure qui lui occasionnait les accès les plus flagrants, les plus intenses, que les doses répétées de morphine ne parvenaient pas à calmer. La cervelle de Marie Béroult s’agitait, prise dans un tourbillon de pensées turpides, contradictoires, se résumant à un conflit entre la nécessité de faire son devoir de soigneuse et la pitié éprouvée au spectacle de cette fleur des fleurs incurable.
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 Il suffirait d’une quantité plus conséquente dans la seringue de Pravaz… l’injection terminale, traumatique, volontaire, en la vestale florale qu’on achève. Certes, elle se refusait à ce que la jeune rose mourût, qu’elle s’altérât, s’étiolât toute, à jamais, que ses pétales se fanassent l’un après l’autre… Ils choiraient de la rose, pourprés, veinés, mais s’effiloquant en poudre et en brisures. Sous peu, que son geste de mise à mort eût ou non été accompli, la primerose enfuie par l’appel du trépas serait placée dans une bière capitonnée et satinée de blanc de Vierge, puis s’irait reposer auprès de Bénédicte, de Daphné à l’inhumation si récente encor, et de Sophonisbe, sous l’habituelle motte de terre et les jonchées liliales épanouies. Cléore, assurément, ferait embaumer cette inoubliable dryade de Brocéliande, cette giroflée bien-aimée de la chouannerie, cette pieuse enfant admirable, enfin… pour qu’elle ne se corrompît point, pour que demeurassent intacts les linéaments coruscants de la jeune défunte. Quelques iambes s’iraient glorifier son souvenir adorable, puis, le Vieillard Temps accomplirait son œuvre impie, impitoyable, ensevelissant sous un voile d’oubli gaufré de pourriture l’existence passée de la noble petite fée.

  Adelia quitta sa cachette, réjouie du chagrin de Béroult qui lui ôtait tout entendement, toute raison. Elle portait une sacoche de cuir en bandoulière. Béroult était si troublée qu’elle ne la vit même pas. Miss Délie n’eut qu’à l’étourdir en l’assommant avec ce sac qui contenait un objet lourd. Alors, elle officia. C’était à croire que les yeux toujours vifs de Jeanne-Ysoline, quant à eux, l’avaient vue. Ils s’illuminèrent d’une terreur indicible. Elle voulut crier, donner l’alerte, mais n’y parvint point, sa langue empâtée, embarrassée, paralysée… Ses yeux de jais brûlants, eux seuls, continuaient à vivre, à s’animer, à exprimer son sentiment d’horreur, lorsqu’Adelia extirpa ce que la sacoche contenait.
« Aimes-tu les sucres d’orge que j’affectionne ? la questionna la goule d’Eire d’un ton affecté, plein d’une hypocrite affèterie ignoble. Viens, celui-ci, je te l’offre. Il sera le délice de ton petit palais. Il est parfumé à la fraise des bois, mon parfum favori. Allons, point de simagrées. Dans ton état, c’est inutile. Je te sais bien gourmande, et tu dois avoir grand’faim à cette heure. »

  Elle approcha l’objet en disant : « Allons, ouvre ta petite bouche plâtreuse, ma mie… Laisse-moi t’y fourrer cette friandise… Tu verras comme c’est bon… Songe à ce qu’elle représente… C’est bien évocateur et sans ambiguïté, n’est-ce pas ? »

  Jeanne-Ysoline ne put qu’émettre des mmm mmm de terreur, tandis que Délia la forçait à écarter ses lèvres, à ouvrir sa mâchoire. Elle fourra dans sa bouche, en l’y forçant, ce sucre d’orge sculpté en godemiché hypertrophié, cette atrocité de lupanar fort réaliste, comme suintante de semence perlant de son sommet, grande de deux pieds, qui suffoqua Mademoiselle de Kerascoët. La face de l’enfant d’Armor bleuit. Elle s’asphyxia ; ce fut comme une cyanose. Une minute suffit à Adelia pour que sa rivale expirât, tandis que la nurse, réduite à l’impuissance, gisait au bas du lit, toujours inconsciente. Douze ans, onze mois et vingt-sept jours… tel était son âge exact. Adelia contempla le cadavre pansé et plâtré, horrible, ce visage bleuâtre et noirâtre, cette bouche élargie d’où émergeait à moitié, baveux et sanglant, un colossal phalle de mort sucré, qui avait pénétré jusqu’au pharynx en brisant le palais au passage tant la catin avait forcé.  
« Tu m’en diras des nouvelles en enfer. » conclut le petit monstre.

  Son forfait accompli, Adelia s’esquiva par les mansardes et les corniches tandis qu’accompagnée d’un domestique en livrée armé d’un fusil de chasse, Cléore s’en revenait enfin, trop tard pour sauver la nouvelle victime.

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[1]  Nous rappelons qu’Aurore-Marie de Saint-Aubain, née en 1863, n’avait que deux ans à la fin de la guerre de sécession.
[2]  Adaptation d’un mot anglo-saxon apparu vers 1875. On dit maintenant tridimensionnel.
[3]  Néologisme scientifique prémonitoire de notre poétesse, plus ouverte aux progrès techniques que ce qu’on a pu prétendre d’elle, le terme réel ne datant que du milieu du siècle suivant.
[4]  Aurore-Marie de Saint-Aubain pressent l’arrivée de Fregoli (1867-1936), qui débuta quelques mois après la parution du « Trottin ».

dimanche 3 juin 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain chapitre 21 3e partie

Avertissement : ce roman, paru pour la première fois en 1890, est réservé à un lectorat de plus de seize ans. 


C’est dans un semi brouillard de la psyché que Cléore avait appris de Sarah les évasions de Cléophée et de Marie-Ondine. Indifférente, elle ne broncha même pas à la terrible nouvelle. Elle reposait dans sa couche, en position assise, adossée au vaste coussin, vêtue d’une chemise de nuit toute simple, ses cheveux ardents dénoués et libres. Il régnait en cette chambre une atmosphère prégnante, du fait de l’envahissement des fragrances camphrées. Cléore avait demandé qu’on lui fît porter la poupée automate pianiste de Nikola Tesla. Elle avait imposé qu’on en remontât le mécanisme afin qu’elle jouât son répertoire exclusivement pour elle. Elle aurait voulu que la petite fût nue, qu’elle lui montrât ses appas synthétiques. Elle se pâmait d’aise, l’écoutant exécuter Au lac de Wallenstadt, l’enchanteresse œuvre des Années de pèlerinage suisse de Liszt.
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 De temps à autre, elle portait à ses lèvres pourprines un mouchoir de dentelles de Malines qu’elle ne cessait de souiller de ses expectorations séreuses. Une entrée la surprit alors qu’un léger étouffement la prenait : c’était Jeanne-Ysoline, coiffée de son singulier turban, bien que ses cheveux repoussassent à grand train (des mèches jà ondulantes d’un châtain clair doré dépassaient lors de l’étoffe soyeuse de la coiffe), appuyée avec fermeté d’une main sur sa canne, l’autre tenant un étrange biberon de fer. 
« Que me veux-tu, ma mie ?
- T’administrer un mien remède pour te sauver, ô Cléore. »

  Il valait mieux que la comtesse de Cresseville ignorât la complicité de la fée d’Armorique dans l’évasion des deux ingrates et qu’elle ne sût point, non plus, qu’Adelia l’avait missionnée céans sous la menace. Obéissant en aveugle, Jeanne-Ysoline s’était rendue au chevet de Cléore avec ce biberon de fer empli de son humeur atroce,
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 de cette becquée d’enfer. Elle savait devoir renouveler deux fois cette opération, afin qu’aussi Phoebé fût rassasiée et sauvée par l’absorption de cette vaccine d’un nouveau genre, contenue dans un récipient qui représentait une hérésie pour les hygiénistes prônant l’usage du biberon de verre à la tétine caoutchoutée. Mademoiselle de Kerascoët s’avança doucement jusqu’au lit, l’embout ferré de sa canne de chêne résonnant d’un bruit mat sur les lattes du parquet de la chambre, qui irradiaient de cire. C’était une constellation miroitée, hyaline et diamantée, d’un sol rendu aux ors auliques du siècle de la douceur de vivre. Cléore s’appuya au baldaquin du lit à l’étoffe émolliente et sensitive de soie et de velours, dont le ciel avait tant impressionné la traître Marie-Ondine. Jeanne-Ysoline approcha des lèvres pâlies de la malade le bec du récipient, prête à ce qu’elle pût boire le contenu indicible de ce bien particulier biberon métallique. Cléore n’opposait aucune résistance, persuadée du but curatif de la damoiselle d’Armor qui une fois, l’avait guérie d’une fameuse apostume[1]. La comtesse accordait davantage sa confiance, presque aveugle, à Mademoiselle Jeanne-Ysoline Albine de Carhaix de Kerascoët qu’aux deux infirmières patentées de la Maison. Elle téta goulûment l’atrocité qui s’épreignit dans son gosier, plus infecte qu’une purge à base de cascara ou d’ipéca, alors que la poupée pianiste
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 reprenait son morceau jusqu’à ce que s’épuisassent ses rouages, grimaçant à peine au goût de pourriture de cet ichor médicamenteux qui brûla ses papilles et son larynx, car notre Bretonne avait pris soin de faire chauffer ce déchet liquescent. Ses yeux noirs s’illuminèrent de joie lorsqu’elle lut dans le regard de sa maîtresse la réussite de sa mission. Alors qu’elle s’attendait à ce que la mie la cajolât et la félicitât, flattât ses joues vermeilles et parsemées de son de bécots et caresses de remerciements, notre fillette d’Armor fut surprise par la prime réaction de Mademoiselle. Se redressant avec brusquerie hors de ses draps de lys vierge tachetés de son sang pulmonaire, Cléore s’écria :
« Dieu du ciel ! Le faire-part ! J’ai oublié le faire-part ! Monsieur de Tourreil de Valpinçon ignore encor la mort tragique de sa petite-nièce ! Jeanne-Ysoline, allez mander, quêter Mademoiselle Regnault ! Il me faut une personne sûre, non connue des Castelthéodoriciens, pour l’envoi d’un télégramme à Lyon.
- Cléore ! Mais cela fait deux semaines que…et il me semble que l’efficacité de ma potion biberonnée par vous… son efficience… que dis-je, son efficacité instantanée…
- Où ai-je donc eu la tête durant tout ce temps ? J’ai trop souffert. Ah, je recouvre enfin mes esprits ! Allez, va !
- Sans même un baiser pour moi ?
- Nenni ! Je te ferai rubans fuchsia ! Je te promeus dès l’instant ! Va ! Ramène-moi Regnault, ma chérie ! »

  Jeanne-Ysoline ne se fit pas prier ; elle s’exécuta le plus vite que son handicap le lui permettait. Elle ne rechigna pas face à l’ingratitude flagrante de Cléore. La nurse introduite dans la chambrée, elle s’alla préparer le biberon-médicament de Phoebé, la nouvelle ponction de ses plaies morbides, comme si rien n’eût été fait. Lorsque le remède fut fin prêt, elle se rendit en la chambre de la jeune malade munie de sa provende. Mademoiselle de Kerascoët poussa la porte avec circonspection, et le spectacle qui s’offrit à ses prunelles de jais ne fut point pour la rasséréner. Une silhouette cachectique, translucide comme du cristal, reposait, aussi blême que les draps de sa couche. L’infirmière Béroult officiait, s’apprêtait. Elle venait de changer la poche de la juvénile grabataire qui se souillait sans cesse, poche dont le fumet infâme polluait l’atmosphère de réclusion de ce lieu de souffrance et de chagrin. Endeuillée, raide dans une tenue anthracite à peine rehaussée d’un tablier blanc et d’une coiffe ancillaire, Marie Béroult fit signe à Jeanne-Ysoline de partir ; elle n’en avait pas terminé avec la patiente, qu’elle toilettait, humectait d’une essence de néroli afin d’atténuer les fragrances horribles d’ordures qu’elle exhalait.
« Mademoiselle, que signifie votre intrusion ?
- Excusez-moi, mais Cléore m’a chargée d’administrer à Mademoiselle Phoebé un remède de la dernière chance, se surprit-elle à mentir.
- Etes-vous certaine de son efficacité ?
- J’en témoignerais devant Notre Seigneur et j’en jurerais sous serment ! Je viens de faire absorber le contenu de ce biberon métallique à notre maîtresse à toutes, et elle s’est promptement sentie ravivée !
- Dois-je vous croire sur la seule foi de vos paroles ?
- Je suis prête à me donner à vous si vous doutez encore ! » jeta Jeanne-Ysoline avec résolution tout en commençant à retrousser ses jupes et à montrer ses pantalons de broderie.

  Troublée un furtif instant par l’exhibition de ce linge mignard, la nurse trouva fort osée la proposition de la fée d’Armor. Au contraire de Cléore, Marie Béroult n’éprouvait aucune attirance pour les petites filles, préférant le fricot entre anandrynes adultes. Juste pour donner le change, elle attoucha l’entrefesson pansé de la belle enfant abîmée (les poupées endommagées ne sont-elles point tout de même jolies ?) qui en frissonna d’aise. Jeanne-Ysoline lui rendit la pareille, après avoir déposé sa canne, puis retira sa main entreprenante : cette dernière était mouillée. C’était là un signe d’approbation, d’acceptation mutuelle, pour ne point écrire de soumission sexuelle, d’une sauvagerie de lambrusque, comme lorsque les chiens flairent leurs parties honteuses en remuant leur queue. Alors, Mademoiselle de Kerascoët put approcher le bec de fer de la bouche crayeuse de Phoebé. Elle redressa et soutint sa tête contre le coussin de plumes de pluvier tandis qu’elle lui faisait boire le contenu abject de ce biberon pansu en forme de poire, qui comportait un poinçon remontant à l’an 1830. 
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Bien que le contact du métal fût froid, les lèvres de l’empuse émirent bientôt un bruit de succion révélateur, tétant ce chaud liquide. Jeanne-Ysoline ne put empêcher un mince filet jaunâtre et brûlant, assez malodorant, de couler de la bouche maladroite et sèche de Phoebé, filet qui s’alla le long de son cou de cygne décharné salir le col engrêlé de sa chemise de nuit de batiste.
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 Elle parvint à vider le récipient insane à petites gorgées. La fée d’Armor vit que cela était bon ; les joues de la fillette reprenaient des couleurs bienvenues ; ses yeux s’illuminaient, perdant leur ternissement quasi cadavéreux. C’était la satiété, la satisfaction, et un pâle sourire se dessina sur les lèvres de la survivante des Dioscures, bien qu’il fût antithétique au vu de son habituelle cruauté de lamie. Jeanne-Ysoline n’était pas sans savoir combien les biberons de fer, de fer-blanc ou d’étain, becqués souventefois de croûtes de lait séché et moisi, représentaient un danger, une aberration pour la santé, car, difficiles à stériliser, ils étaient propices à la prolifération de ces microbes et germes que Monsieur Pasteur combattait.

  La respiration, jusqu’à présent courte et sifflante, presque à la semblance d’un râle, de la poupée blondine, reprit de la force, de la consistance, et la jeune Bretonne put voir la maigre poitrine de la péronnelle se soulever avec une belle régularité qui dénotait l’efficacité de son curatif déchet. La lividité cadavérique de son incarnat alla s’atténuant. Alors, Mademoiselle Phoebé de Tourreil de Valpinçon se dressa toute hors de ses draps et dit :
« Pressez-moi, ma mie, un rat ou un oiseau, pour que je puisse m’abreuver. J’en ai grand besoin. »
Il fallait que la nurse ou la petite fille satisfissent cette envie impérieuse. Notre Armoricaine se proposa ; elle savait où dénicher les rongeurs qu’elle avait l’habitude de piéger pour tenter de les apprivoiser et non d’en user sadiquement comme Délie ou les jumelles. Dès qu’elle fut sortie de la chambre, Adelia l’interpella.

******************


  L’entretien entre Cléore et l’infirmière Regnault fut assez glacial. Certes, la nurse avait toujours fait preuve de prévenance et d’égards envers celle que ses titres rendaient parfois par trop condescendante. Cléore considérait les demoiselles Regnault et Béroult comme de simples domestiques, ainsi qu’un Wolfgang Amadeus Mozart par Colloredo. Là, la coupe était pleine, d’autant plus que la puissance de la comtesse de Cresseville s’était érodée au fil des événements. Ce qui intéressait Diane Regnault, tout comme sa collègue et supposée amante, était la possibilité croissante de signifier son congé et de demeurer désormais exclusivement aux services de la vicomtesse et de la peintre de talent mondain. Cléore parla, donnant ses ordres, un reste de pourpre aux joues, ses cheveux d’or safranés lustrés ayant recouvré leur brillant et leur soyeux proverbiaux.
« Je vais faire atteler une voiture par Jules. Il va vous conduire au bureau des postes et télégraphes de Château-Thierry. Là, vous enverrez un télégramme à l’intention de Monsieur Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon, Lyon, 18 Avenue des Ponts, du moins est-ce là sa domiciliation officielle, parce qu’il en a deux autres dans la ville, dont un laboratoire secret. Prenez une feuille et un crayon,  afin que vous notiez avec exactitude la teneur de ce message.
- Serait-ce point folie, Mademoiselle ? On dit que les pandores pullulent là-bas !
- Ne discutez pas mes ordres ! Vous n’y risquez rien. Nul ne vous y connaît.
- Vous faites votre Adelia, et je vois que votre langueur s’est bien évaporée.
- Notez : A Monsieur de Tourreil de Valpinçon stop. 18 Avenue des Ponts Lyon stop. Ai la douleur de vous annoncer disparition petite nièce Daphné stop. Décès survenu le 4 octobre stop. Cause inconnue stop. Condoléances sincères stop. Est-ce assez laconique ?
- Vous mentez effrontément Mademoiselle. N’eût-il pas fallu que vous écrivassiez Assassinée stop ?
- Afin d’attirer l’attention de la police ? Jamais de la vie. Allez, et exécutez !
- Vous avez la sécheresse d’un despote, Mademoiselle.
- Non, du Roy Soleil, mon personnage historique favori, qui, si je l’avais connu, m’eût convertie…
- A quoi donc ?
- A ne plus aimer que des hommes, comme toutes les femmes banales, hélas ! »


**************


  Tous les mouvements d’entrée et de sortie de Moesta et Errabunda étaient désormais étroitement surveillés, dans l’attente que les forces de l’ordre ordonnassent un beau coup de filet. Un gendarme caché en haut d’un peuplier, guettant le portail avec ses jumelles, vit sortir l’attelage de Jules.
« Il prend la direction de Château-Thierry avec un passager. » rendit-il compte à son collègue en bas.
« Je les suis à distance ! »
 
 Ni Jules, ni Regnault, n’avaient de raison d’assurer leurs arrières, pensant que le danger ne se situait qu’à la poste elle-même. Aucun ne songea à tourner la tête et à remarquer un cavalier distant coiffé d’un bicorne pourtant repérable à cent lieues. Le ciel automnal était d’un gris d’ardoise, propre à susciter le spleen. Lorsque la voiture parvint à destination, Diane Regnault ordonna à Jules de l’attendre à quelque distance, dans une rue transversale. Comme si de rien n’était, elle franchit le seuil du bureau postal et attendit qu’un guichetier du télégraphe voulût bien la prendre en charge. C’était une heure de faible affluence, et le gendarme Louis, passant de l’autre côté du bâtiment où se tenaient plusieurs hommes en faction, les prévint qu’on allait instamment cueillir un gibier de choix. Il pensait qu’il s’agissait de Cléore elle-même, bien qu’il n’eût pu distinguer ses traits derrière la vitre remontée de la voiture. Moret était de la partie. Il fit poster un brigadier et un gendarme à l’entrée, et encore deux hommes dont Louis derrière. Lui-même pénétra dans la poste et eut tôt fait de repérer la maigre et sèche femme en robe noire qui patientait, attendant son tour, près d’un des guichets voués à la télégraphie. Il constata qu’elle ne correspondait pas au signalement de Cléore, et supputa qu’il s’agissait d’une domestique, mais non point de la fameuse Sarah dont Odile avait parlé, parce que moins âgée et cassée. Les employés eux-mêmes étaient, comme le disent les pègres et pégriots des prisons, au parfum. Ils devaient signaler à la police et à la gendarmerie tout envoi et toute réception de correspondances suspectes, et remettre les plis aux autorités qui les décachetaient. Ainsi avait été intercepté le télégramme d’Elémir. L’architecture des lieux était banale, passe-partout, conçue sans génie, hésitant entre les éléments architecturaux passés et présents, avec des piliers aux moulures médiocres et quelques concessions au fer.
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  Enfin, le tour de l’infirmière vint. Dès que Diane Regnault commença à énoncer le contenu de son message, les yeux de l’employé s’éclairèrent. L’homme, chauve et gras, coiffé d’une couronne de cheveux bruns pelliculés, son costume de confection ordinaire protégé par les classiques lustrines, prit un air chafouin, demandant à Madame d’articuler avec soin et de lui répéter par deux fois le nom du destinataire. Il nota le tout sur une feuille de papier, au lieu d’aller actionner le fameux fil chantant. Il s’éloigna pour ne pas revenir, après avoir dit à Madame de patienter quelques instants à cause d’une petite formalité à respecter pour qu’il lui en coûtât moins, car il supposait, à la mise modeste de Madame, qu’elle était parcimonieuse, près de ses petits sous, et qu’elle devait thésauriser. Lorsqu’elle vit le télégraphiste revenir, non point derrière le grillage caillebotté, après qu’il eut envoyé le message et en eut évalué le prix, mais dans la salle même, sans qu’aucun cliquetis caractéristique du langage de Monsieur Samuel Morse eût retenti, accompagné de Moret et d’un gendarme, en la désignant aux autorités d’un geste explicite, elle s’alarma et tenta de quitter les lieux en hâte. Un coup de sifflet la cloua sur place, suivi d’une empoignade et d’une brève algarade, car elle essaya de se défendre avec un stylet, arme de garce, qu’elle enfonça légèrement dans la dragonne du brigadier Coupeau. L’inspecteur et Coupeau immobilisèrent la tribade et lui firent lâcher sa lame de fourbe. Moret prononça la phrase rituelle : « Au nom de la loi, je vous arrête pour complicité de prostitution d’enfants. » et Coupeau lui emprisonna les poignets dans des liens métalliques que l’on nomme menottes, et qui ont remplacé les antiques poucettes du temps du sieur Vidocq. Les badauds présents dans le bureau, au nombre d’une douzaine, stupéfaits, tant l’intervention avait été prompte, n’avaient pas bronché, supposant qu’il s’agissait de quelque voleuse ou mauvaise marâtre appréhendée pour traitements indignes de ses beaux-enfants.
« Belle prise, messieurs », dit l’inspecteur, sans commentaire.
   
  Lorsque Jules eut constaté que l’infirmière ne revenait pas, il s’approcha avec discrétion de la poste ; il y vit un attroupement, et distingua la silhouette de Diane, attachée et tenue avec fermeté par deux gendarmes, sous l’œil ébahi des passants, bien que quelques commères n’hésitassent point à l’admonester et lui crier leur hargne. La rumeur se répandait vite et l’on savait désormais par la presse que la gendarmerie allait démanteler une bande de voleurs d’enfants dont Madame Grémond et ses filles, jà écrouées à Laon, étaient les complices. Il était visible que le rassemblement de badauds, enflant sous une affluence irrésistible de curieux appâtés, risquait de dégénérer en échauffourée. Jules prit prudemment la fuite, décidé à prévenir la comtesse de Cresseville, et à ne pas tomber à son tour dans cette souricière. La foule allait toujours croissante autour du peu commun spectacle, point si rare désormais, depuis que la famille Grémond avait eu maille à partir avec les forces de l’ordre. Bientôt, on dépassa la centaine de personnes. Cela créait une animation bienvenue dans une bourgade trop longtemps assoupie dans sa routine provinciale. Les gendarmes avaient du mal à contenir cette émotion populacière, cet agglutinement de passants à la fois curieux et haineux. Les poissardes, à demi ivres, lors en pleine effervescence, tentaient d’exciter, de galvaniser les autres, au risque qu’ils appliquassent à l’encontre de la nurse la loi américaine de Lynch. Chacune, telle une tricoteuse, semblait avoir son bon mot, son quolibet et son insulte à cracher. Elles métamorphosaient Regnault en bouc-émissaire de leur misère et de leur ordure, et certaines, prostituées notoires, la prenaient comme victime expiatoire, la menaçant de leur vindicte, soupçonnant à juste raison qu’elle avait quelque chose à voir avec cette Poils de Carotte qui, quatre mois durant, leur avait ôté leur pain de leur bouche puante d’absinthe et de pyorrhée, en instituant une débauche contre nature qui avait eu pignon sur rue. C’était un cortège de faces triviales aux poings brandis, hurlantes, vêtues de hardes informes et d’oripeaux étiques, comme si tous les bas-fonds de la Champagne et de la Brie s’étaient donné rendez-vous ici, afin qu’ils châtiassent la complice supputée de la poupée-putain aux cheveux rouges.
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 Les ribaudes ravagées par l’alcool essayaient d’arracher les cheveux et les yeux de Diane, de déchirer sa robe, de la frapper, de lui jeter des pierres, de la violer et de l’éventrer même. Elles étaient armées, qui de tessons de bouteilles, qui d’aiguilles à tricoter, qui de tisonniers, qui de ciseaux, qui de couteaux de boucher qu’elles brandissaient à tout-va en éructant et en bavant comme des enragées. Il ne leur manquait que les piques pour qu’elles fissent un mauvais sort à Mademoiselle Regnault. Elle représentait pour elles la grand’ville, l’étrangère, l’autre, la gouine, la teutonne, la juive peut-être, tout ce qui leur passait par la tête et incarnait une déviance par rapport à leur fruste et réductrice vision du monde. 
 
 De son poing, un cabaretier excité réussit à casser le nez de l’anandryne, avant que les gendarmes pussent réagir et disperser cette foule houleuse et irrationnelle, sans nul guide, simplement grossie par une haine inexplicable, trop longtemps contenue et lors déchaînée. « Viens ici que je t’ôte ton cœur, tes seins et ton sexe et que je te les bouffe, marie-salope ! Tueuse de gamines ! Va rejoindre tes semblables chez le diable ! » criailla une vieille pocharde à demi édentée vêtue d’un fichu lustré qui empestait l’urine et le suint. « J’prendrai tous les poils de ton con de putain, et j’en fr’ai une barbe pour mon homme ! » s’érailla une autre. Beaucoup harcelaient Diane de leurs insultes, déblatérant mille abominations du même acabit. Comme l’eût dit Odile, c’étaient des guenons sans contrôle, crocs gâtés dehors, folles furieuses, qui escortaient l’ordre de la Gueuse, jusqu’aux enfers si elles eussent pu le faire. Le brigadier Coupeau dégaina son sabre, attendant l’ordre de charger car le cordon policier protecteur faiblissait de plus en plus. C’était à croire que désormais, presque toute la ville avide de sang était présente, afin de tailler en pièces la prévenue et de se repaître de ses restes déchiquetés. Coupeau n’eut pas à agir : une pluie drue se mit à tomber, qui d’un coup, fit retomber les ardeurs des démentes et déments. La populace enfin s’égailla, car elle exécrait davantage les intempéries pourvoyeuses de fluxions de poitrine que les supposées enleveuses et tueuses de fillettes. La peur de leur mort avait vaincu les émeutiers, sans même qu’un coup de sabre eût été assené. Enfin Moret et la maréchaussée  parvinrent à faire monter la prévenue dans la voiture fermée et grillagée affrétée par le commissaire Brunon.

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  Jeanne-Ysoline remarqua qu’Adelia s’était enfin lavée et bien adonisée. Sa coiffure ondulée avait retrouvé son éclat et elle ne sentait plus la saleté de l’autre nuit.
« Je vois que tu as accompli la tâche que j’avais exigé de toi. Il me reste à te convaincre de l’inanité du pouvoir de Cléore. Puis, nous rassemblerons les autres et détrônerons la Mère. » discourut-elle.

  En un premier temps, la jeune Bretonne, qui savait le quant-à-soi et l’égoïsme de Délie redoutables, demeura coite. Elle la laissa poursuivre, allant jusqu’à se laisser prendre et conduire par la main. L’antinomie régnait en maîtresse entre les deux fillettes.
« N’as-tu jamais été traversée par la tentation ? reprirent les lèvres gourmandes de stupre de la goule d’Erin dont la sylphide d’Armorique ne pouvait qu’abominer le verbiage. Hé bien, moi, poursuivit-elle avec désinvolture, j’ai eu la tentation de me libérer du joug de Cléore, de recouvrer ma liberté entière. »
 Jeanne-Ysoline continuait à marcher sans mot dire, espérant que l’imperméabilité de sa probité résisterait à la pernicieuse fillette, mais, lorsqu’elle vit que toutes deux prenaient le chemin du confessionnal de la Mère, ce qui confirmait les intentions torves d’Adelia, elle se décida enfin à lui répondre.
« Drôle de manière d’interpréter le mot liberté ! Tu as assassiné Daphné, ne le nie point. Phoebé t’accuse. N’es-tu pas bourrelée de remords ?
- J’ai agi par vengeance. Vous m’avez déposée de mon trône, non parce que j’avais failli comme un Charles le Gros, mais du fait de mes menstruations. Tu fus odieuse envers moi, parce que toi aussi, tu as voulu laver l’affront supposé de ta flagellation ô combien méritée. Tu as persiflé en toute indignité.  Et tu es la prochaine sur ma liste vengeresse !
-  Par ta faute, je suis marquée à vie dans ma chair !  Tu t’arroges le droit de justice. Tu te crois la bannie, la maudite, la révoltée, la guide d’une improbable révolution. A ce propos Quitterie m’a rapporté…
- Ta complice dans l’évasion de Cléophée et de Marie-Ondine, puisque j’ai tout vu ! rétorqua, sardonique, miss O’Flanaghan, les pommettes pourprines de haine.
- Je reprends, quels que soient tes sarcasmes. Quitterie m’a rapporté  les paroles d’Odile – j’étais alors encore à l’infirmerie, en train d’endurer les mille souffrances de tes coups de fouets dont mon intimité porte à jamais la purulente souillure –, lorsque Cléore lui remit les rubans jonquille. Elle évoqua la révolte des guenons…la destruction de leurs entraves…
- Quelle emphase ! Quelle grandiloquence ! Te prends-tu pour le poëte Hugo ? L’entrave, c’est la Mère, une entrave factice, un artifice, une tromperie, telles ces statues des divinités soi-disant dotées de la parole, que les prêtres de Rome ou d’ailleurs faisaient s’exprimer de leur propre bouche, par quelque exercice de ventriloquie, exploitant jusqu’à plus soif la naïveté des peuples ! La Mère est un carcan, notre carcan à toutes, un carcan artificieux que je m’apprête à jeter bas pour dessiller les yeux de toutes tes petites amies. Jeanne-Ysoline, je me voue tout entière à la tentative de reconstitution, de reconstruction, de restauration, que dis-je, de résurrection d’un paradis perdu, d’un jardin des délices, dussé-je y sacrifier mon existence même.
- Oiselle de mauvais augure !
- Lorsque j’en aurai terminé, que je t’aurai prouvé la véracité du leurre, je prendrai un porte-voix et j’ameuterai toutes les pensionnaires afin qu’elles s’assemblent autour du cadavre brisé du grotesque automate. Je sonnerai l’hallali et…
- Je ne le veux point, Adelia ! »

  Jeanne-Ysoline avait jeté ces derniers mots à la figure cramoisie d’excitation de la poupée catin, avec la résolution farouche d’une chrétienne du temps de Dèce s’apprêtant à subir le martyre. Adelia la souffleta. A sa surprise, habituée qu’elle était lors à ressentir la douleur, Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët éprouva presque du plaisir à ce soufflet. Jeanne-Ysoline réalisa qu’au fond, Adelia ne la laissait nullement indifférente. Quelles qu’elles eussent été, miss O’Flanaghan était dotée de cette faculté rare capable, par un simple effleurement de la main, par un furtif clin d’œil, d’abolir toutes vos inhibitions. Elle représentait la transgression incarnée, le plus beau des fruits verts défendus de l’Arbre édénique de Gomorrhe. Nouvelle Lilith, Mélusine, Serpent tentateur de la Connaissance et de l’Inconnaissance, fille-femme susceptible de percer le Mystère divin, la liberté selon elle équivalait à braver l’interdit. Par son moindre grain de peau, par la moindre parcelle de son linge, elle transsudait de désir, de volupté et de suavité. Jeanne-Ysoline la connaissait belle ; elle la sut désirable. La jadéite de son regard ulcéré et courroucé la subjugua. Les longues torsades parfumées de cuivre ardent ourlant sa chevelure, qui resplendissait à la lueur jaune et incertaine d’une lampe à gaz du couloir, encadrant un visage d’un ovale onirique, l’ensorcelèrent. Même l’éclat et le cédrat ambré de son camée de chrysoprase et de corail, qui ornait sa jeune gorge, l’attirait.
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 Sa respiration oppressée par la colère soulevait son corsage évocateur par ce qu’il dissimulait d’un jouissif enivrement tactile, visuel et olfactif, et ajoutait à la sensualité turpide que tout son être juvénile avait toujours dégagée, l’irradiant d’un érotisme confondant. Et l’odeur de ses cheveux ! l’odeur de cette peau aussi, enfin lavée de ses souillures de crasse, de toute son ordure, pure, pure de nouveau, pure enfin de toutes les tavelures de la fille cachée. C’était un pot-pourri de naguère, une résurgence immémoriale des senteurs oubliées d’autrefois, envoûtantes comme jadis en la couche de Cléore lorsqu’Adélie se dépouillait, qu’elle se dénudait toute, offrait au regard concupiscent de sa maîtresse son corps de sylphe qui se formait à peine, laissait choir son linge avec négligence jusqu’à la dernière pièce au pied du lit tarabiscoté de l’adulte-enfant aimée, exhibant sa peau immature enduite de parfum pour la mie. Myosotis et dahlia, œillet mignardise, bouquets d’amaryllis et d’asclépiades. Le parfum vénéneux, suicidaire et suffocant de la belladone aussi, mêlé au pélargonium, à l’aconit, et à la rare fragrance du curare indien. C’était l’embrun fouettant, qui laisse sur la joue et la bouche une empreinte saline, que la langue s’empresse de lécher ; l’arôme du ressac aussi, au bord de la mer normande, qui charrie et laisse se putréfier les méduses translucides et sème un sillon d’algues brunes et rouges entêtantes de fumets iodés. C’était un tourbillon fluviatile de nuit emportant toutes les roses fanées, tous les pétales secs, toutes les blettissures végétales des floraisons enfuies, mais aussi une eau noire, dormante, ténébreuse, zébrée de sphaignes, prête à engloutir les imprudentes qui se risquaient, attirées par ses appas musqués comme l’insecte par le nectar exhalé par une fleur de mort. Elle engloutissait dans un maelstrom les hydrangeas bleutés, les nymphéas rosacés, diaphanes et pourprés. Elle rappelait quelque gâteau ranci, fort ancien, dur comme pierre mais carié, se fragmentant, suant de son vieux beurre jaunâtre, qu’eût émietté à l’adresse des oiseaux pour leur provende et leur pitance un bon vieillard dans un jardin public. Elle virevoltait. Elle était cette valse lente, la plus ancienne des valses, antérieure à toutes les autres valses, perdue par la mémoire mais rémanente, éternelle, tout en ruptures de rythme, d’harmonie, languissante, compassée, vieillotte, assourdie mais spasmodique telle une agonisante, puis accélérant, haletant, soupirant, pour de nouveau ralentir, céder sans cesse, sans répit, entourant de l’étau de ses bras la cavalière phtisique et évanescente aux longues boucles blondes agrestes entravée par son corset de mort. Elles se confondraient toutes deux en une intrication, en une inextricable étreinte de l’amour-mort. Efflorescence, inflorescence de la torpidité. Adelia était tout cela, composite. Cheveux de frangipane, lèvres carmines de peau d’Espagne, ganterie de chevreau, de quasi vélin, fine comme un hymen, gainant les douces mains fébriles. Jeanne-Ysoline avait envie d’elle, une envie saphique irrépressible, et se décida à la ruse des sens afin de repousser par la volupté l’échéance de la destruction de la Mère.

 Alors, elle joua son va-tout. Elle retarda Adelia, l’accaparant par les jeux de l’amour. Sans prévenir, alors que sa joue brûlait encor du soufflet assené, elle lui dit, d’un calme apparent, presque béat et irénique, bien que ses lèvres tremblassent et trahissent une émotion intense : « Faisons la paix, ma mie…Viens à moi, viens tout à moi. » et commença à bécoter son cou ivoirin et ses pommettes veloutées. Adelia avait beau se faire prudente, elle rendit d’instinct la caresse tout en persiflant.
« Voilà que tu t’offres à moi à présent ! Tu joues les catins inconstantes ! Tu as oublié ta chère Cléophée ? » susurra-t-elle avant d’ordonner : « Ôte ton turban pour moi, fais-moi plaisir…je sais que tes cheveux repoussent. »
  Comme la fée d’Armor ne s’exécutait point et continuait à parcourir de ses lèvres le cou de l’Irlandaise tout en dégrafant le corsage de sa partenaire et révélant son linge pectoral de dessous, Adelia enleva elle-même la coiffe et dévoila de coruscantes mèches soyeuses châtain-roux. « Tu reconstitues vite ta parure nonpareille »… murmura-t-elle alors que Jeanne-Ysoline parcourait jà ses seins menus. Elle voulut lui rendre la pareille, aller elle-même de l’avant, défaire la robe de la petite futée, dénuder sa poitrine alors que bécots et suçons se multipliaient avec une allégresse mutuelle mêlée de gémissements de plaisir anandryn de Gomorrhe. Leur enlacement réchauffait leurs ardeurs collectives. Plus l’étreinte progressait, plus Délie se dulcifiait, substituant la tendresse à la méchanceté. Les pantaloons des deux amantes se trouvèrent promptement entr’ouverts et les doigts des jeunes nymphes, libres, fort entreprenants et impatients d’en découdre, purent tout leur soûl y exercer leur luxure tactile, par des palpations renouvelées, côté tissu et côté peau, insistant sur les fentes naturelles. Leurs lèvres promeneuses ne cessaient point de susurrer des paroles douces, sucrées et tendres, sirupeuses comme du mellite, nourrissantes comme du matefaim, des « ma ravissante, ô ma ravissante », tandis que l’écartement de l’entrouverture de leurs pantalettes devenu maximal, permettait toutes les audaces digitales exploratoires et les froissements délicieux au sein de leurs matelassures secrètes. Chacune en ses ébats soupirants sentait l’ipomée, le volubilis de sa conque précieuse humecter de mouillures subtiles la douce étoffe festonnée de son entrefesson. La sève de l’extase montait, les humidifiait toutes, poissait leurs mains, là où devait s’assouvir leur instinct de plaisir féminin. Leur cœur battait à tout rompre ; leur frimousse était pourprée de leur hardiesse saphique, alors que de leur épiderme s’écoulait une sudation de bonheur, un exsudat sudorifique de musth. Jeanne-Ysoline, toute haletante, sentait en elle un étrécissement spasmodique ; sans doute était-il dû au pansement qui comprimait encore sa fleur personnelle dont la rosée nectarine gouttait sans retenue, mêlée de pus. Elle devenait cependant euphorique. Bien qu’ils eussent été renouvelés dès potron-jacquet, ses bandages chancissaient jà et le julep de luxure de la fille d’Armor tachait de jaunissures de suppuration l’entrecuisse de ses pantaloons. Cela engendrait des adhérences insanes, mais ô combien jouissives !
  Miss O’Flanaghan frémit : Jeanne-Ysoline s’était brusquement agenouillée malgré l’estropiement qui la gênait, et s’était insinuée sous ses jupes. Elle fit glisser jupon de percaline et pantalons de broderie anglaise de la fleur empoisonnée d’Erin. Lors déculottée, la volupté acheva d’envahir toute l’ancienne favorite. Délia sentait les doigts puis l’ourlure, la ciselure buccale de l’experte Mademoiselle de Kerascoët parcourir lentement son rubis indicible, lisser, caresser, embrasser, pourlécher et suçoter le bienveillant Ryū tatoué sur la peau épilée, qui émergeait de la gemme-sexe, comme si elle eût désiré en absorber tous les pigments. Elle l’entendait murmurer : « Le mignon animal ! » alors que la langue gourmande de Jeanne-Ysoline se jouait du léger déchaussement du bijou, sans que sa partenaire craignît qu’elle achevât de le dessertir, de le desceller de son anneau nuptial. A peine ébranlé par le coup de pied d’Abigaïl, il tenait encore en suffisance à son sexe de poupée-putain de par l’excellence du travail du joaillier-orfèvre. En extase, sa sirupeuse liqueur de rut perlant de son trésor, elle haleta plus intensément encor que sa mie, ravie, assouvie, quoique sachant en sa quintessence de jeune fille de joie que nul objet ne pouvait pourfendre sa joaillerie hindoue, cette vulve-intaille facettée iridescente et grenadine, ce bouchon de Golconde, cet hymen de pierre dure, jusqu’à ce que le principe de réalité la rappelât à elle. Son entendement revint d’un coup et elle cria : « Tu me gruges ! Retire-toi de mon intimité ! » Lors, elle sortit une horreur de son réticule tombé à terre. C’était un étui…l’étui du seppuku de la geisha, la seule œuvre façonnée de main d’homme, de mâle pervers et lubrique, qui lors possédait l’aptitude à forcer et détruire son joyau verrou conçu pourtant pour obvier à toute tentative d’intromission, de quelque nature et matière qu’elle fût.
« Je puis te tuer à l’instant avec ceci, ma chère… Tu vas m’obéir. C’en est assez de nos ébats, de nos transports saphiques, si doux et agréables qu’ils soient. Rhabille-toi. Suis-moi ou je te transperce. Cléore ignore encore que je lui ai dérobé son arme secrète tout à l’heure, pendant qu’elle biberonnait ton ichor bouilli. »
  Elle renfila ses pantalons et son jupon, rajusta son corsage et sa brassière de dessous, à demi délacée, d’où émergeaient, impudiques et charmants, ses petits seins de lait, puis, menant Mademoiselle de Kerascoët résignée comme à la baguette, elles parvinrent au confessionnal de la Mère. L’être de mort y demeurait, silencieux, inerte, d’une immobilité de cadavre. Sans nulle hésitation, Adelia extirpa l’horrible mannequin de sa cage grillagée. Jeanne-Ysoline ressentit une peur obsessionnelle, instinctive, à la vue de l’automate inanimé. Elle blésa et trembla.
« Ze…ze ne puis croire…Zerait-elle morte dans zon zommeil ? Z’ai grand’peur Délia !
- Crédule pécore ! Aide-moi plutôt à la tirer. Nous allons prévenir toutes nos camarades que la Mère n’a jamais existé. »
  Une fois cette horreur déplacée et couchée sur le ventre, Délia montra combien la créature artificielle était dépareillée. Le dos de sa robe d’Angélique Arnauld, tissée en étoffe nivernaise de poulangis, était déchiré, dévoilant un panneau béant sur l’appareillage interne de l’androïde, appareillage qui semblait avoir été saboté. De l’extrémité ferrée de sa canne, Jeanne-Ysoline essaya timidement de retourner la chose, comme pour conjurer un mauvais sort ou exorciser l’effroi que la vision de cette figure de squelette vérolé et pellagreux engendrait. Elle paraissait à la fois rancie de boursouflures, polie et marouflée, tels ces antiques masques animistes chinois qu’on façonnait pour célébrer un culte dit nuo, empreint d’une conception géomancienne et souterraine du monde.
« Je l’ai réduite à l’impuissance avant même de te conduire ici, en son antre, reprit notre Irlandaise d’une voix résolue. Il suffisait de point grand’chose… Briser un mécanisme par-ci, fausser un engrenage par-là… Désormais, Lacédémone, Port-Royal et Cîteaux ne nous tourmenteront plus ! Gomorrhe et l’art pour l’art triomphent et j’en suis l’impératrice incontestée !
- Adelia, tu perds l’entendement…
- Petite fille en fleur, mutine et candide poupée ! s’exalta Délie. Sache que je suis sous l’emprise de mes stupéfiants chéris, dont j’ai abusé avant de t’aller prendre… Aimes-tu les pipes d’opium, le laudanum, le bétel, le kif, l’orientale saveur assommante et décadente du swab et de l’épine de Mossoul ? Veux-tu devenir comme moi, une prostituée de Babylone immature et pourtant jà réglée ? Laisse-moi informer toutes les autres qu’elles sont désormais libres, et que je prends le commandement de Moesta et Errabunda…Je t’offre, ô ma pyxide précieuse aux suaves fragrances aphrodisiaques, le partage du pouvoir… le partage du monde… Nous régnerons ensemble. Nous soumettrons les rétives à nos coups de fouet, à nos sévices imaginatifs, ô mon anandryn nouvel amour… Les autres, celles qui accepteront notre domination, pourront s’adonner à tout ce qui leur chante, à toutes les variétés de stupre et de concupiscence, selon leur nature, leur plaisir, leur envie, leur caprice de l’instant… Eden saphique reconstitué… jardin des délices de Hiéronymus Bosch créé, engendré par la Bona Dea, véritable conceptrice de l’Univers… Car le monde fut accouché par une divinité féminine, non pas par un pseudo créateur masculin ! Le Dieu prétendu des chrétiens n’est qu’un usurpateur sorti d’obscurs écrits juifs du royaume de Juda ! Il ne fut conçu, imaginé, par le clergé vaticinateur, fanatique et rassis de l’Ancienne Alliance, que pour asseoir la toute-puissance prétentieuse des mâles ! La Bona Dea fit le monde… Gésine de l’univers qui s’engendra par la Matrice, par le Divin Vagin, par le sans pareil Utérus de Notre Mère à toutes ! Il s’extirpa de Sa sacro-sainte Vulve, de Son Sexe trois fois sanctifié ! Origine véritable du monde…Elle prit le nom de Gê, de Gaïa… et l’Univers connu naquit d’une parturition parthénogénétique sans nulle semence masculine. La Terre était encor stérile, informe et nue… Alors, la Bona Dea conçut le bois de palissandre, un bois parfumé, onctueux, tendre, qui sécrétait une sève, une huile douce et lubrifiante d’une suavité aphrodisiaque nonpareille. Elle le tailla, le façonna, en fit un godemiché d’une taille de Titan, plus érigé et haut que mille séquoias, se le ficha en Elle ; et, par Son plaisir solitaire ainsi éprouvé, grâce à ce foutre merveilleux et magique acheiropoïète, Elle déversa, épandit Ses liqueurs fécondantes germinales, Ses eaux lustrales rutilantes, Ses sécrétions spermatiques féminines, qui s’écoulèrent en fontaine orgasmique, qui se ramifièrent en des millions de rameaux fluviatiles, en un aqueux réseau moiré infini, coulant jusqu’à la mer engendrée à son tour, fertilisant au passage le sol d’où la primordiale sylve émergea de ces mêmes moirures où poussèrent toutes les espèces végétales du monde. La terre verdit de par l’irrigation des fleuves de la semence divine. Gê la fécondatrice, créatrice de la Vie, cette première tâche accomplie, malaxa la boue, la modela en la mêlant à Son sang menstruel divin… Sang de la vie, sang de toutes les créatures peuplant les océans, les rivières, les montagnes, les bois, les grottes et le ciel. Elle conçut toute la faune, Zoa, les animaux, femelles et mâles, puis la première femme, Eve, créée à Son image, d’abord Golem, fœtus d’argile informe pétri avec Son sang intime, homuncula à laquelle Elle insuffla une part de son Noûs, de son souffle, afin qu’elle s’animât.  Du doux sein blanc d’Eve, de son aréole pellucide aussi délicate qu’un bouton de rose, what a rosebud !, la Bona Dea extirpa enfin l’homme, Adam, le sous-être phallique, conçu au départ comme un simple instrument de plaisir de la femme fait de chair vive, qui devait lui servir d’esclave et élever les enfants mâles naissants de leurs ébats, les filles demeurant dans le giron de toutes les mères à l’image de Gaïa, de toutes les Niobé, bien qu’Elle eût songé de prime abord imposer à tout le Vivant la parthénogenèse. Ainsi fut la vraie Genèse, le véritable Récit de la Création, que des prêtres hérétiques voulurent occulter à jamais. C’est cela que Cléore m’a enseigné. Quant à la révolte d’Adam et à la destruction de l’Eden originel, il s’agit d’une autre histoire, apocryphe… Je la réprouve, my Goddess !  Je suis la plus radicale des anandrynes. Je plaiderai ma cause devant Cléore… elle saura m’entendre et me remettra les insignes monarchiques, les rubans pourpres et noirs… Tu les auras aussi. Et j’instaurerai mon règne, notre règne exclusif pour les siècles des siècles ! 
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- Ton esprit s’égare… Vois tes prunelles de folle ! Tu es aussi fanatique que ceux que tu prétends combattre. Tu peux m’agonir sous tes imprécations. Je ne me laisserai jamais idiotiser par toi. Je suis raisonnable, bien qu’introspective.
- Reste donc en ton introspection hérésiarque ! Je t’exclus du testament d’Eve-Lilith après t’avoir offert le partage du fruit-monde ! Vois ce porte-voix que j’ai jà apporté. On trouve de tout dans les greniers, ici, et je m’en vais clamer sur-le-champ ma prise de pouvoir avec ce fort pratique outil !
- Tu n’en feras rien, pauvre égarée ! Je puis t’en empêcher ! »

  Alors que miss O’Flanaghan s’emparait du porte-voix et s’apprêtait à y crier la nouvelle de son avènement, Jeanne-Ysoline se lança sur elle et lui assena un coup de canne. Cela l’étourdit à peine mais un filet de sang coula sur la tempe gauche de la putain d’Erin. Comme surprise, abasourdie par son propre déchaînement de violence, Mademoiselle de Kerascoët parut désarmée et se fit inerme. Elle voulut s’agenouiller devant Adelia, lui demander pardon, lui quémander une câlinerie, une cajolerie afin qu’elles oubliassent toutes deux ce qui venait de se passer, qu’elles se réconciliassent par une nouvelle scène d’amour, par un échange de caresses. La personnalité douce de Jeanne-Ysoline avait repris le dessus sur son semi-sadisme, essentiellement fétichiste et porté sur les pieds. Miss O’Flanaghan 
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profita de cet instant de faiblesse débonnaire pour rétorquer. Elle frappa plusieurs fois la jeune Bretonne au visage afin de l’étourdir sous les coups. Jeanne-Ysoline, quoiqu’elle fût bonne catholique, n’était pas une personne à tendre la joue gauche après qu’on lui eut meurtri la droite. Elle rétorqua en mordant la goule irlandaise à la main qui ne la battait pas, puis la griffa au front. Saignant deux fois, Adelia décida de rendre coup pour coup. Ce fut un déchaînement, un enchaînement de ripostes sournoises et sordides. Déchirées, écorchées, leurs robes et leur linge en lambeaux de mousseline et de percaline pendillants, les deux petites filles s’approchèrent dangereusement d’un escalier à balustres de cuivre qui descendait en direction du réfectoire. Jeanne-Ysoline était gênée par son handicap et elle avait délaissé sa canne. Adelia trouva l’ouverture. Sa face pourpre et griffée, dégouttant de plusieurs sillons sanglants, s’éclaira d’une expression de fillette cruelle torturant un oiseau qui fit ressortir ses pommettes et son petit nez gracieux que parsemaient de fort mignardes éphélides n’ayant rien à envier à celles de son adversaire. Elle eut lors une beauté de diablesse et, sans marquer aucune hésitation, poussa sans autre forme de procès Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët qui roula dans l’escalier et s’abîma au bas des marches sans même un gémissement de stupéfaction tant le geste avait été prompt, inattendu. La supposant morte, parce qu’elle ne bougeait plus, gisant tout en bas, l’âme damnée de Cléore voulut s’éclipser sans demander son reste. Faisant volte-face, elle agita les pendeloques effilochées de sa robe tout en adoptant une expression de dédain. Lors, elle entendit une clameur qui enflait. C’était Jules qui s’en revenait de Château-Thierry, seul, et qui hurlait, stridulait, comme une trompette du Jugement Dernier :
« On a arrêté Diane Regnault ! On a arrêté Diane Regnault ! »


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[1]  Pour rappel, cet épisode significatif vous a été conté au chapitre XII.