vendredi 6 mai 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 13 3e partie.



Ils atteignirent ainsi la partie Lualaba du Congo. Le Katanga n’était plus qu’à quelques kilomètres en amont. Il était cinq heures du soir, du moins en apparence, en des paysages changeants, en des topographies mouvantes, aléatoires, en des faunes et flores composites, récapitulatives d’un Vivant foisonnant, exubérant, baroque, créatif en diable… Caprice d’un dieu primesautier et turbulent qui expérimentait, essayait toutes les combinaisons possibles et impossibles, toutes les hypothèses d’agencement des plans d’organisation, du Bauplan, comme en une explosion cambrienne sans cesse remise à l’ouvrage, tapisserie de Pénélope tissée, détissée, retissée et chaque fois différente, ou plutôt, simultanément différente et multiple.
Depuis une demi-heure, les embarcations ralentissaient, non pas qu’elles fussent freinées par le courant, mais à cause d’un encombrement croissant du cours par des débris de toutes sortes. Le Congo paraissait muer en dépotoir hétérodoxe. Les pagaies servaient davantage à dégager le passage qu’à ramer. Le fleuve charriait une multitude d’arbres déracinés, d’algues brunes mortes, de posidonies, de varech, de sargasses, comme en provenance d’une mer lointaine, d’un estuaire, d’une embouchure qui se serait comportée à l’envers, avec un flux contraire, les eaux salées s’introduisant dans les douces, s’y mélangeant et remontant le cours jusqu’à la source, polluant le Congo au risque de l’obstruer, d’en faire une eau morte, entravée et étouffée par les détritus maritimes. On avait l’impression que quelque cataclysme impossible, quelque déluge revisité, recrée, venait de dévaster la région de Matadi, à la condition que l’on crût dur comme fer à une réversibilité totale, à un tête-à-queue intégral, un bassin conventionnel congolais retourné comme un gant, l’est à l’ouest et l’ouest à l’est. Louis Jouvet, énervé par ces entraves, ces végétaux pourrissants, consulta machinalement sa boussole électronique : elle n’indiquait plus rien.
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« Hé, les aminches ! apostropha-t-il Gabin, Carette et Craddock, Où est-ce qu’on est ?
- Sais plus ! rugit le Cachalot de l’Espace. Où c’est-y qu’est l’est ? Y’ a plus de points cardinaux ! Daniel, ne nous dites pas que nous sommes dans l’œil d’un cyclone ou en plein triangle des Bermudes ! »
La pagaie de Benjamin heurta une horreur : c’était une charogne de zébu,
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 ventre gonflé et pattes en l’air, qui, dérivant depuis cet estuaire inverse, noyé par quelque tsunami inconnu, avait fini par rejoindre l’étrave du dinghy de tête. Une escorte d’insectes nécrophages accompagnait cette provende. Elle tourmenta les explorateurs, bruissant autour d’eux. Les chitines cuivrées de ces mouches, aux nuances vertes ou bleues, suscitaient le dégoût. Et d’autres compères de la bête morte affluaient, mâles ou femelles,  au sexe rendu indiscernable par la difformité des abdomens putrides, troupeau Masaï ou autre décimé par une catastrophe en amont (l’aval en fait ?), dépouilles tout aussi gonflées et putrescentes. Elles devenaient légion. Le plus curieux dans leur aspect peu ragoûtant consistait en cette impression que ces cadavres baudruches étaient uniquement constitués d’une peau gonflée d’air, outrée, sortes de montgolfières qu’on aurait dépouillées de l’entièreté de leur structure osseuse, de leur charpente. Il y eut aussi des morts anthropoïdes et humanoïdes, tout aussi tuméfiés, d’une néoténie inattendue, pareils à des fœtus énormes, dont les disproportions létales s’expliquaient autant par leur surdimensionnement que par la multiplicité anarchique de leur génome, de leurs chromosomes, réincarnations fantasmées évocatrices des anciens Aruspuciens, morts de triploïdie, quadriploïdie et plus si affinités…
Les héros devaient prendre garde à la pollution. Les émanations méphitiques charognardes causaient une prolifération bactérienne en parallèle avec une invasion de champignons vénéneux qui croissaient à même l’eau devenue vaseuse, avant de répandre leurs spores empoisonnées. L’on avait pris soin de s’enduire d’une crème protectrice répulsive anti-moustiques, de répandre sur tous les équipements, sur les vêtements, les bagages, les chaussures, les coiffes, des poudres désinfectantes antibactériennes. L’atmosphère devint viciée, irrespirable, asphyxiante, à cause de la multiplication exponentielle des bactéries anaérobies. Tous se contraignirent à mettre un masque sur la bouche. Certains éprouvaient des difficultés à respirer ainsi – Azzo, Saturnin, Deanna Shirley – mais il n’existait pas d’autres moyens de filtrer cet air fétide. L’on vit des bulles se former en cette bientôt boue, enfler, crever, épandre de nouvelles colonies microbiennes.
Bientôt, l’on cessa d’avancer. L’entièreté du fleuve s’était gainée d’une pellicule versicolore moussue.
A l’instant où tous avaient stoppé, Azzo donna l’alarme :
« Kakundakari Kongo ! Z’i aï ! Z’i aï ! »

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Il désignait un pont de lianes, à cent mètres en amont (du moins si l’on se référait au fait qu’on remontait encore le cours du Congo),  structure sur laquelle se dandinait un plus tout à fait singe. Cet au-delà de la bête brandissait un hachereau acheuléen, ébouriffant son pelage grisâtre de mâle dominant, le hérissant, voulant se donner la stature d’un géant. Azzo aurait dû dire : Kakundakari Kakou. Cela signifiait soit que l’on avait affaire à une espèce divergente, soit que le terme pouvait différer dans l’un ou l’autre idiome de l’Afrique mystérieuse et intestine. Car tous se trouvaient désormais en l’hyper-centre de l’Afrique équatoriale, au milieu de nulle part dirions-nous, plongés dans les profondeurs intestinales du continent noir. En ce cas, le fleuve était l’organe, le côlon, les animaux et végétaux vivants la flore intestinale, et les cadavres malodorants les excréments en formation. Le pont lui-même paraissait tressé, fabriqué à partir de matériaux de récupération. Le plus effrayant caractérisait sa « décoration » : ce qu’un regard myope eût confondu avec des garnitures, des ornements, mascarons ou antéfixes redondants et superfétatoires pendouillant de chaque côté, était en réalité constitué de têtes et de mains tranchées de gorilles et de bonobos, trophées de viande de brousse récupérés d’ordinaire par les braconniers de la fin du XXe siècle au service de pharmaciens chinois douteux qui vendaient ces saletés momifiées à des chefs de triades d’un surpoids conséquent de poussahs souhaitant revivifier leur virilité défaillante. Le sinistre Sun Wu des pistes 1721 et 1722 avait compté parmi les clients de ces officines.
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Hubert de Mirecourt, à la place de nos amis, aurait une fois de trop tenté d’abattre le simien. Azzo aurait quant à lui pu parlementer avec, mais il eût fallu qu’Uruhu servît d’interprète à distance afin de faciliter les échanges.
« Nous sommes déconnectés d’Agartha City. », déclara froidement Spénéloss.
Sans réaction, d’une immobilité tétanique, réfléchissant comme un orang-outan d’expérience de cognition animale placide mais intellectuel à la recherche de la solution efficiente permettant d’obtenir la friandise cachée, au contraire du chimpanzé qui s’énerve et fonce en avant, Daniel ne donna aucun ordre. Violetta perdait patience, trépignait, étant à deux doigts d’imiter sa mère, de répéter ce soufflet administré au Superviseur qui avait marqué les esprits. Brûlant la politesse à sa fille dont l’envie de frapper son « oncle » la démangeait, Lorenza jeta :
« Daniel Lin, qu’envisagez-vous ? Nous n’avons pas l’éternité devant nous ! Le « Kongo » me paraît hostile !
Il parut enfin comprendre ce que tous devaient faire.
- Que non pas ! Tout au contraire, le singe veut nous aider : il nous montre le chemin. S’il avait été doté d’intentions belliqueuses, il aurait projeté sur-le-champ son arme sur nous ou sur le canot de tête afin de le crever et le couler, ou encore nous aurait sautés dessus. Il a senti que nous n’étions pas ses ennemis. La présence d’Azzo parmi nous l’a convaincu de notre pacifisme.
- Monsieur Wu, je suis épouvanté ! balbutia Saturnin, pris des mêmes trémulations qu’une feuille de chêne rouvre agitée par les tempêtes d’équinoxe. Il était moins une qu’il se souillât, tant la peur atavique le dominait.
- La pointe du hachereau désigne une porte de sortie  à droite, poursuivit le Ying Lung.  Il s’y trouve un bras non obstrué du fleuve, qui se ramifie sur trois kilomètres en forme de delta compliqué de méandres. Ce singe supérieur possède une carte mentale inscrite en son néocortex : il mime l’itinéraire mémorisé avec les moulinets de son arme de chasse ; il dessine pour nous la voie.
- J’veux bien vous croire, crénom ! rugit le Loup de l’Espace. Mais gare à vous si ce sac à puces nous a emberlucoqués !
- A dieu vat ! » résuma Gaston. 
Benjamin, Gaston, Jean Gabin et Carette durent se plonger dans cette eau verte morte qui arrivait à mi-corps, décoincer et pousser les dinghies à la force de leurs bras en prenant garde de ne pas s’enliser à cause de cette faible profondeur trompeuse qui trahissait l’envasement du lit du fleuve. Les trois esquifs prirent le chemin indiqué par le Kakundakari. Celui-ci émit une grimace puis jeta un « Ouh-Ouh » : c’était sa manière de sourire, de saluer les voyageurs, de leur souhaiter bonne chance. Lorsque les trois téméraires eurent repris pied à bord, ils durent se changer et se désinfecter. On repartit enfin.
Tous ne tardèrent pas à le constater : certes, la navigation était redevenue fluide, mais la voie se ramifiait et les divisions multiples déroutaient, sans que l’on sût quel itinéraire emprunter. C’était bel et bien là une espèce de delta, accompagné de boucles, de méandres, de bras morts, certains fermés en labyrinthe annulaires, en ouroboros, en impasses, d’autres ouverts, s’enchaînant en des chenaux plus étroits. Spénéloss saisit quel était le bon itinéraire :
« Regardez ! s’exclama l’Hellados. Les berges des voies à prendre ont bénéficié d’aménagements. Je les pense d’origine humaine, à moins que les Kakundakari congénères de celui de tantôt… »
Il était fort probable que ces bordages de terre crue, ces aménagements en sortes de quais de briques de pisé qui s’offraient désormais aux regards, étaient l’œuvre effective des plus qu’anthropoïdes. De telles constructions, admirables, surélevaient le lit, donnant l’impression que l’on naviguait sur un aqueduc.   L’itinéraire du labyrinthe, désormais tout tracé, comme un monorail, s’en trouva facilité lorsque, après vingt minutes de progression, le chenal suivi s’engouffra sous une voûte, dans une bouche digne d’un collecteur d’égout étrusque. Le plus gênant dans l’affaire était le fait que le cours avait repris son flux descendant… On ne remontait plus le Congo, on avançait désormais d’amont en aval d’une rivière souterraine non répertoriée : c’était cela les blancs, les trous, les « zones inconnues » des cartes de Stanley et Van Vollenhoven. Nous progressions en pleine terra incognita.  L’explorateur complice des trafics de Sir Charles Merritt avait mentionné l’existence d’égouts d’une ancienneté indatable, au nord de l’Etat de M’Siri, aménagements qui jouaient le double rôle d’adduction d’eau, d’alimentation de cités immémoriales tombées en déshérence, mais aussi d’évacuation de leurs déchets domestiques. Cet aqueduc-cloaca-collecteur
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 était réputé cheminer sous la cité mentionnée dans l’épître de Cléophradès à Marcion de Sinope, ville bâtie par une civilisation très avancée avant même l’ère chrétienne, résultant de descendants de Méroé, de Nubie,
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 d’Axoum ou du royaume de Saba. Une des branches dynastiques issue de la descendance de cet Etat légendaire avait formé le noyau du Grand Zimbabwe, une autre celle du royaume du Prêtre Jean, environ mille ans après l’établissement des premiers bâtisseurs dont la main-d’œuvre nécessaire à la construction de l’aqueduc et des cloaques avait été constituée de singes mutants à la suite d’un cataclysme qui avait vitrifié les roches, créant par là même les matériaux ayant servi de base à la ville, mais aussi les gisements tant convoités par Barbenzingue. Cela signifiait que l’objectif du commandant Wu n’avait jamais été si proche. Il avait désormais une longueur d’avance sur le Général Revanche…
Loin de se retrouver plongés dans les ténèbres, les trois canots polymorphes naviguaient en des tunnels voûtés en berceau, éclairés par des pierres-lanternes verdâtres qui phosphoraient, enchâssées à intervalles réguliers dans des niches aménagées à mi-hauteur. Le chenal caecal allait s’élargissant et, après trois kilomètres, il commença à se border de constructions étranges, un peu troglodytiques ou à la semblance des palais rocheux de l’Arabie pétrée, qui allaient se complexifiant. Daniel aurait affirmé qu’il s’agissait là du réseau aquifère élaboré par l’Empire Khmer à Angkor, tant les similitudes architecturales rapprochaient cet outre-lieu des cités du Cambodge. Selon Symphorien, nous étions davantage plongés en pleine attraction factice de Luna Parc ou Disneyland du genre « pirate des Caraïbes. »
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- Croyez-moi, les gars, mais faut s’attendre à tout instant à une attaque surprise d’un frère de la côte garanti XVIIe siècle !
- J’en crois pas mes yeux ! s’exclama Gabin. C’est encore mieux qu’à l’expo coloniale de Vincennes en 31 !
Il ne croyait pas si bien dire. Ce réticulé souterrain reflétait des influences diverses. Les concepteurs et architectes avaient emprunté partout, brassant les références, les styles,  adoptant, adaptant, réinterprétant, synthétisant les différents apports, endogènes et exogènes, purement africains et autres. Tel élément architectonique avait quelque chose de viking, tel autre de mégalithique. Ici, tout était scythe ; là-bas, les bâtisseurs avaient assimilé des structures prémonitoires de Machu Picchu. Plus loin, l’on identifiait Djenné.
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Cet adducteur se muait en musée des civilisations. L’on passa ainsi sensiblement des références khmères à celles de l’Egypte, ce qui était au demeurant plus logique. Lovée sous terre, à demi ruinée, comme enkystée dans le roc qui essayait de l’avaler, une construction hybride, mi ramesside mi hellénistique, périptère, carrée, surmontait une étendue saumâtre lacustre, dressant avec un orgueil décati ses colonnades rongées par des lianes, cariées par l’abandon.
- Un succédané de Philae ! s’exclama Spénéloss.
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- Une imitation imparfaite, précisa Daniel.
Maintenant, le canal souterrain jouxtait d’autres vestiges, quelque peu apparentés à la cité sacrée du dieu crocodilien Sobek, dont les allées de statues hiératiques se dressaient jusqu’à un temple hypogée, certaines décapitées, d’autres mutilées de leurs bras ; parfois n’en demeurait qu’un socle surmonté de pieds nus brisés. Alors, les dinghies furent entraînés irrésistiblement par le courant en direction du temple-hypogée principal, parcourant le chenal d’accès avec ses alignements statuaires d’une Crocodilopolis réinterprétée. Ils pénétrèrent sous l’entrée principale, allant jusqu’au naos, puis plongeant comme en un siphon dans des profondeurs insoupçonnées.
Il s’agissait d’une grotte dédaléenne, d’une rivière chthonienne aménagée en nécropole où, des siècles durant, l’on avait entreposé les dépouilles embaumées des crocodiles sacrés. C’était là le sanctuaire ultime des adorateurs de Sobek, du dieu Archosaure primordial. Un culte votif naïf était rendu à ces cohortes confites ; des siècles durant, des populations inconnues, animées d’une ferveur commune, avaient voulu remercier Sobek pour son intercession, déposant maintes offrandes, maintes sortes d’ex-voto grossiers, anatomiques, de bois, d’ambre, de pâte de verre, de lapis-lazuli, de cuivre repoussé ou de faïence bleue, vils ou assez ouvragés, des milliers d’amulettes aussi, œil prophylactique, croix ânkh, Bès grimaçant et difforme à la virilité grotesque, shaouabti, scarabée Khépri etc.
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Violetta s’exclama, la mine pincée :
« Pouah ! Comment peut-on révérer des carcasses qui schlinguent ? Je sens leurs fumets imprégner mes fringues ! Déjà que nos odeurs corporelles deviennent difficiles à supporter ! Il me faudra une bonne douche désinfectante pour me débarrasser de ces saloperies, de ces imprégnations ! 
- T’en fais pas, ma petite, rétorqua le Cachalot du Système Sol avec son accent écossais rocailleux – ce qui chez lui dénotait un agacement certain – te soucie plus de ton apparence ou de quoi que ce soit ! Fais pas ton numéro de mijaurée. Te prends pas pour Deanna. Si tu pues, tu pues ! T’as pas la possibilité de briller comme un sou neuf  24 heures sur 24 en ces contrées ensauvagées. Faudra surtout prier l’bon Dieu pour qu’on sorte tous d’ici sains et saufs. Personne ici n’est à la fête. Tu peux pas t’imaginer la baraka qu’a Gemma de ne pas nous accompagner. Tant pis si au final de ce périple foutraque on aura l’allure de clodos dépenaillés comme des Robinsons ou comme ces gars du roman de Jules Verne Voyage au centre de la Terre ! 
- Mais ma coquetterie en prend un coup ! » jeta l’adolescente, piquée.
Non contente de servir de dépotoir obituaire à reptiles, la structure occulte étalait avec ostentation ses beautés naturelles. Dolomites, reliefs karstiques, mais aussi roches métamorphiques, jaspe, pouzzolane, cheminées hydrothermales à solfatares, témoignaient de la magnificence synthétique et absurde des lieux. C’était aussi un palais de concrétions calcaires, de dentelles de pierre naturelles, de parois de gypse, parfois aussi de schistes bitumeux formés par le pourrissement multimillionnaire de milliards d’organismes marins passés, parois qui transpiraient, transsudaient, exsudaient un naphte toxique qui pouvait s’enflammer à la moindre étincelle. La fermentation des momies elle-même contribuait à ce risque aigu.
Afin de pallier un probable effondrement dû à l’extrême finesse de certains arcs gypseux, les architectes troglodytes inconnus avaient dû aménager des encorbellements et des soutènements. Ceux-ci obéissaient aux principes architectoniques africains et égyptiens (ce qui revient au même) ; aussi la coupole demeurait en ces civilisations vénérables un concept inconnu. C’était pourquoi nos navigateurs apercevaient des empilements identiques à ceux de la chambre royale de la pyramide de Khéops, qui, on le sait, renfermait une cuve sarcophage désespérément vide.
De même, plafond et voûtes se renforçaient çà et là d’étançons. Ils différaient de ceux des mines européennes : l’on avait étançonné à l’aide de poutres massives, taillées dans le bois de rônier, poutres qui plus était sculptées, rappelant quelques figures de proue, pourtant davantage apparentées, par leur facture, à des effigies cubistes d’une stylisation conséquente, en conformité avec le génie artistique africain porté sur l’abstraction, le symbole. Car toutes ces poutres, colonisées insidieusement par le gypse qui se développait en elles en écheveaux d’aiguilles à la croissance lente, les cariant, les minant, les blettissant, étaient autant de figures de pouvoir préventives, érigées tels des emblèmes phalliques pour conjurer le sort d’écroulement qui attendait tôt ou tard ce réseau funéraire. L’on ne pouvait appréhender, mesurer, fixer, le temps qui restait avant que tout se ruinât et disparût. Cinq minutes ou mille siècles ? Nul ne savait.
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Il y avait aussi des sortes de môles ouvragés, des ombilics, des dômes, des cônes, des volumes cubiques ou pyramidaux, des mamelons et des piliers sculptés aussi, apparentés au style totémique amérindien du Canada, de la Colombie britannique, chamaniques peut-être, à moins qu’ils eussent été consacrés à la célébration de cérémonies de don-contre don, de potlatch, prémonition du style sculptural d’Henri Gaudier-Brzeska.
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 Ces totems étaient eux-mêmes inspirés des fameux masques à transformation, pluriels, animaux et humains, chers à Claude Lévi-Strauss, ces masques extraordinaires dont le nom complexe était Kwakwakàwakw du nom de l’ethnie ou tribu qui en faisait ostensiblement usage.
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 En outre, il n’était point rare que des représentations en ronde-bosse de divinités protectrices de l’au-delà, psychopompes si l’on veut, accompagnassent en sus ces témoignages amérindiens. Là intervenait l’Asie du Sud-Est, encore le Cambodge, mais un Cambodge mâtiné de Mésopotamie. Des démons babyloniens de bois laqué recouverts de feuilles d’or, des Pazuzu aux ailes déployées, traités dans le style bouddhique du Petit Véhicule, présentaient leur main droite levée, paume exposée, certes en signe de paix protectrice, mais c’était là la paix illusoire des Enfers de Marduk et d’Azazel. De fait, ces ancêtres iconographiques du diable occidental étaient aussi influencés par les démons de l’Himalaya, du Bardo Thödol, parce qu’ils arboraient des pectoraux ou des poitrails constitués de crânes humains. Il ne fallait pas s’y tromper : les artistes auteurs de ces statues étaient de toute évidence des bonzes tibétains pris d’un délire hallucinatoire provoqué par l’absorption ou l’inhalation d’herbes toxiques consumées. Et ces moines avaient été initiés au chamanisme toungouze… Tout se mélangeait dans ce délire récapitulatif.
- Nous voilà plongés dans une nouvelle de Lovecraft, marmonna Benjamin.
Cette affirmation s’avéra justifiée, mais non point louangeuse en ces boyaux dédaléens malodorants qui imposèrent une nouvelle fois les masques. Non seulement les amoncellements de momies pourrissantes, embaumées sommairement, de sauriens sacrés, dégageaient des remugles fétides, mais il fallait y ajouter ces colonies de roussettes qui avaient élu domicile, tête en bas, sur les anneaux des voûtes ou nichaient partout où elles pouvaient, en la moindre anfractuosité, en le moindre interstice, disputant leur territoire aux crocodiles emmaillotés,
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 peuplant les alvéoles où ils s’entassaient les uns sur les autres, polluant tout de leurs défécations, de leurs fientes alcalines. Un ichor bitumeux mélangé d’excréments liquéfiés sourdait en filets brunâtres le long des étages à cadavres, diaprant les bandelettes en décomposition, jusqu’à atteindre le sol où la terre calcifiée ou spongieuse l’absorbait. Cela rappelait l’hypothèse selon laquelle la malédiction des Pharaons aurait été causée par les fientes délétères des chiroptères, accumulées en couches au sein des hypogées.  La duplicité des chauves-souris cavernicoles opportunistes, qui, en plus de ces théories équivoques de crocodiliens morts, achevaient de métamorphoser ces lieux d’outre-tombe en délire cauchemardesque, importunait Benjamin : ainsi que nous l’avons déjà constaté,  le second de Daniel souffrait de ces réminiscences de souvenirs douloureux, dans la grotte lunaire d’une autre histoire, caverne peuplée de bonzes tibétains desséchés. Si Ufo s’en fichait, il n’en allait pas de même du chien dont les oreilles sensibles frémissaient parce qu’il percevait les ultrasons émis par les mammifères volants. Il s’énerva. Les aboiements d’O’Malley à l’adresse des chiroptères et les glapissements de DS de B de B, qui craignait par-dessus tout qu’ils s’emberlificotent et s’accrochent à sa chevelure blonde achevèrent de perturber le commandant Sitruk. Il était à redouter que le Canadien renonçât en si bon chemin et prît ses cliques et ses claques. Daniel voulut calmer le jeu :
« Tenez bon Benjamin. Ceci n’est qu’un psychomonde illusion collective. »
Il voulut expliquer ces mots, mais un nouveau cri d’orfraie de l’apprentie star l’en dissuada, du moins pour l’instant.
« Ah ! Quelle horreur ! »
Une roussette venait de lui fienter dessus et elle était prise de nausées, accentuées par sa grossesse. De plus, elle voyait qu’aux crocodiles s’ajoutaient désormais d’autres tristes sires écœurants. Non contents d’être horribles en leur état normal, les sauriens offraient à présent des abdomens ouverts, éventrés, entaillés, et il en allait de même pour d’autres créatures embaumées nouvelles venues, sacrées aussi : cynocéphales, mandrills, hamadryas, colobes, babouins incarnations de Thot, tous victimes d’éventrations rituelles après qu’on les eut dépouillés de leur fourrure, afin que les taricheutes y plaçassent de biens particuliers organes. Tous ces sauriens, tous ces singes, servaient de matrice : les prêtres inconnus y avaient introduit, greffé, des amnios. Et, en ces membranes amniotiques, non encore putréfiées, parfaitement translucides, on devinait la présence de fœtus encore vivants des fils de Sobek, dont le sang, les artères, pulsaient. Leurs battements cardiaques emplirent le tunnel sépulcral. Les méandres et déclivités se succédaient dans cette interminable cité aquatique des morts. Il semblait que le parcours se faisait spiralé en même temps que descendant, comme si les trois esquifs parcouraient les cercles dantesques de l’Enfer. La nécropole mutait en entonnoir chthonien infini. Cela ressemblait de plus en plus à l’avalement d’un trou noir Baalmoloch, à un maelstrom. On se demandait si cet « horizon d’événement » goulu n’allait pas déboucher du côté opposé du pantransmultivers, côté sombre, inframonde ressuscité. Là résidait l’optimum de l’idée lovecraftienne.
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Daniel reprit son laïus interrompu tandis que le courant s’accélérait encore, menaçant de retourner les dinghies. Les remous conséquents, les secousses, causaient des éclaboussures d’eau viciée.
« Vous m’imposez une explication ardue au sujet de la notion de psychomonde illusion collective, créé par vos pensées elles-mêmes, avec un modelage virtuel de la matière à l’échelle quantique, qui finit par concrétiser vos fantasmes, vos cauchemars les plus profondément enfouis en votre ça. Vous n’êtes pas obligés de prendre pour argent comptant tout ce que je vous dis, mais je vous rappelle l’idée maîtresse des représentations mentales jungiennes dépendant du vécu, de la culture de chacun par exemple – et je m’adresse ici à l’expérience de celles et ceux qui ont une mémoire multiple -  les phénomènes de vision environnementale divergente à l’extérieur de la pyramide d’Ogo de Texcoco ou du fameux temple-piège multiple de Johann van der Zelden. Vous m’objecterez, toi Violetta, vous, Benjamin et Lorenza : nous n’avons pas encore vécu cela parce qu’il s’agit d’une simple potentialité, d’une virtualité. Pourtant, vous le savez : ces expériences étant de l’ordre des possibles, vous les avez à la fois connues et ignorées. Elles ont été, seront ; elles n’ont pas été, ne seront point. Au XXe siècle, Schrödinger l’avait compris. Ou plutôt dois-je dire : dans telle ou telle chronoligne où l’existence de ce grand savant est prédictible ou avérée, Schrödinger l’aura ou l’aurait compris ? Cette Afrique est celle que vous en faites. Elle surgit, se concrétise, se matérialise, prend même conscience d’elle-même à partir de vos subconscients amalgamés et fusionnés. » 
Or, tandis que les dinghies s’engageaient dans des déclivités toujours plus périlleuses, Daniel cachait aux siens une partie de la vérité. Il ressentait aussi des interférences, des parasitages, car, dans le Congo souterrain, il pressentait que la patte de Kulm venait de s’additionner à cette anticréation provoquée par des facteurs multiples : lui-même (il persistait à le nier), A El, ses compagnons de voyage et la réactivation inexplicable de l’infra-sombre, de l’énergie noire. Un regard lourd de sens échangé avec Spénéloss suffit à le convaincre que l’Hellados n’était pas dupe : l’ex daryl androïde, réfugié dans un semi déni, éludait la plupart des problèmes.
 Il eut la preuve que Kulm était un perfectionnement, une mutation d’un des clones du colonel Kraksis, une version plus avancée encore du sinistre Asturkruk dont une partie du génome s’était hybridée, synthétisée à celle des Aruspuciens. Kulm avait acquis le don de la transdimensionnalité et la faculté de se mouvoir dans l’espace-temps sans recourir à un quelconque appareillage. Marguerite de Bonnemains avait rapporté à Aurore-Marie cette vision fugace d’un homme à tête de calmar, et Jean Gabin avait rendu compte de leur conversation. Nul ne savait de quand Kulm venait, ni son âge exact. Or, de plus, si l’on s’en référait à l’enquête de 1877, au témoignage de Charlotte Dubourg dans les souterrains de Cluny, lors de la cérémonie d’intronisation de la poétesse comme Grande Prêtresse des Tétra-épiphanes, Kulm et d’Arbois se connaissaient.
Tout partait de d’Arbois, tout aboutissait à d’Arbois. Quelle était l’origine même d’Odilon d’Arbois ? Qui était-il ? Sans oublier que Sir Charles Merritt, avant qu’il ne volât les codex à la fin de la cérémonie, avait ouï l’ultime échange entre l’aventurier français et celui qui s’était attribué la fonction de Pontifex primipile de la secte.
Alors, Daniel entendit : un appel, ou plutôt, une exclamation enragée, dans le lointain, d’un autre temps, encore. A Mossoul, an 1941 de l’Hégire, piste n° 1833, un autre lui-même conversait avec le sultan Radouane. Et ce souverain éructa sa haine :
« Shiran ! Shiran ! Fils de chien galeux ! Maudit créateur des Syros ! »
Cela fut volatil : la connexion avec cette autre piste n’avait duré qu’une poignée de secondes, suffisamment pour que Daniel comprît. Il s’enferma dans un mutisme renouvelé, se refusant à rapporter cela à Spénéloss. « Kulm sait ; Sir Charles sait ; Aurore-Marie sait. Les deux derniers ne comprennent pas tout cependant. Merritt va instrumentaliser Aurore-Marie puisque tous deux ont partagé le vécu de la nuit du 18 septembre 1877. Il la fera chanter.  Là-bas, à Venise, Frédéric court un danger mortel. Je me sens pour l’heure impuissant… La faute à Kulm (est-il en Afrique ?), à A El…à moi-même ? Antor, mon frère des étoiles… Tu es en moi. »
Ils étaient enfermés dans le piège de Kulm, dans le monde de Kulm peut-être, dans l’Afrique de Kulm aussi… dans l’Afrique de la partie négative niée du Préservateur, que Kulm-Kraksis s’efforçait d’incarner.
« Je suis les Asturkruks. Je suis les Haäns. Je suis les Velkriss. Je suis les Olphéans. Ai-je permis leur existence pour ensuite les effacer, les évacuer, ne plus vouloir d’eux ? Pourquoi furent-ils mes vaincus, mes rejetés, mes autodétruits ? Suis-je fautif de leur avoir fermé l’entrée d’Agartha City, de ne jamais les avoir envisagés dans le schéma de la Cité ? Ai-je été le vainqueur qui a écrit une vision faussée de l’Histoire ? »
Cette patte africaine de Kulm revêtait indéniablement une inspiration lovecraftienne, puisée dans les visions littéraires cauchemardesques de l’écrivain américain raciste et dément. Kulm-Cthuluh ? Daniel Lin se posait la question. Cela signifierait-il que tous ici présents ne seraient que des créatures imaginaires, des personnages littéraires sans existence réelle ? Potentiels jusqu’à quel point ? Inconcevable ! Daniel comprit que sa propre force créatrice avait été parasitée, à moins qu’il se fût auto-parasité. D’où les a-monde non souhaités, ce qui donnait raison à Spénéloss : Daniel premier responsable de toute l’aventure parce que sa partie A El s’était détachée de lui et avait pris sa place ? D’Arbois-Shiran provenait-il d’Agartha city ? En était-il le Révolté, l’Ange Déchu, le Dissident, le Porteur de Lumière destiné à semer la pagaïe ?

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Le Superviseur se remémora un incident insignifiant en apparence à la fin du combat contre Fu le Suprême. Combat survenu et non advenu encore… Tout obéissait ici au principe d’incertitude. Il y avait corrélation avec cet autre affrontement potentiel, avec le combat de la pyramide d’Ogo en la Mexafrica, avec Fouchine. Fouchine n’est pas mort, il n’a pas été anéanti. Il est dédoublé, gémellaire. Lui aussi recherche les hypostases de Pan Logos… Teilhard de Chardin est le Concomitant. Les Fouchine vont lui chercher noise.
 La source de ce 1888 se situait finalement au XXe siècle parce que Daniel avait commis une erreur en anéantissant Fu et en dévoilant sa vraie nature : il avait laissé se développer des pistes temporelles avec les frères Fouchine ; il eut tort de ne pas écouter Antoine Fargeau, de faire fi de ses paroles, de prendre d’abord en compte l’aberration Aurore-Marie au lieu d’intervenir de préférence au milieu du XXe siècle : tout ce monde de la fin du XIXe siècle avait été conçu par sa partie négative pour le retarder, partie négative qui s’était séparée et intégrée dans le fœtus astral momifié de Fouchine. 
« Ici et maintenant n’est qu’une simulation de la partie A El ex Antor, un divertissement pascalien me détournant du vrai combat. La présence passée des espions français du milieu du XXe siècle en ce 1888 s’explique dès lors aisément : ils agissent en fait pour le compte des descendants des Tétra-Epiphanes qui veulent contrecarrer l’anti-créateur, l’Anti-Pan logos concrétisé, incarné dans les frères Fouchine. Ils viennent d’environ 1950 et doivent prendre les Fouchine de vitesse. Tous ignorent que Pan Logos, Daniel, Dan-El, A El ne font assurément qu’un… Dérision ! Ambiguïté ! Duplicité ! Ambivalence !  Mais Fu ou les Fouchine, A El-Dan-El ne peuvent pas tout expliquer : il demeure nécessairement un résidu de l’antimatière, de l’énergie noire, préexistant à la pluralité des multivers prévus ou acceptés. Qu’est devenu ce résidu quintessencié qui formera Le Mal personnifié ? »
Il craignit que Spénéloss eût capté cette dernière pensée. Le Ying Lung prit la décision d’accélérer, d’en finir au plus vite avec cette aventure stérile peuplée d’ombres (car il s’agissait d’un théâtre d’ombres ridicules) à l’exception de ceux venus d’Agartha City. Les compagnons de Daniel étaient plongés au cœur d’un simulacre, de la simulation parasitaire d’un antimonde qui allait s’effilochant, se déréglant, parce que cette simulation obéissait au second principe de la thermodynamique, l’Entropie.
« Tous les intrus de cette piste s’effaceront lorsque je me battrai personnellement contre Aurore-Marie. Je dois la détruire, l’effacer.  Elle est le Vide. Le Rien. Elle n’est qu’une enveloppe de chair, et encore. Même pas réelle. De toute façon, elle n’existe pas, n’existera jamais. Pourtant, même si Aurore-Marie est déracinée, n’existe pas ou plus, les Tétra-Epiphanes ne peuvent s’effacer aisément puisque leur piste préexistait dans le monde napoléonide, et qu’ils figurent dans plusieurs d’entre elles depuis l’an 150. Aurore-Marie n’est qu’un détail, une annexe non-nécessaire à la pérennité de la secte dans plusieurs temps alternatifs : ces gnostiques peuvent se passer d’elle. Tout est de ma faute. J’ai laissé faire mon non-moi… »
Mais Daniel n’avait pas encore découvert le rôle joué par la descendance de Gwen dans l’engendrement de la poétesse dans cette piste fausse. Cela était en corrélation avec la présence de Betsy Blair en 1888. Qu’était-elle devenue ?  
Louis Jouvet interrompit cette cogitation de Daniel Lin. Sa voix, filtrée par le masque, parvint déformée aux oreilles du commandant Wu. Incongrûment, il le questionna :
« Pourriez-vous m’expliquer la raison de la non présence de Jules Berry à l’Agartha ? Excusez les circonstances, mais ce problème me titille. »
 La question absurde tombait comme un cheveu dans la soupe alors qu’une multitude de calmaroïdes-Kulm surgissaient de niches, d’anfractuosités des tunnels et boyaux du lit du Congo souterrain. Mis au pied du mur, les héros n’avaient pas le choix : poursuivre ou périr et Louis Jouvet, qui avait compris non pas le comique de la situation, mais son contraire dramatique, en homme de théâtre expérimenté, avait interrogé Daniel afin de détendre l’atmosphère oppressante. 
Or, le fleuve chthonien venait de se métamorphoser une nouvelle fois. Les dinghies, après l’entonnoir de Dante, après le tourbillon, venaient de déboucher en des eaux trompeuses plus calmes, aux tréfonds de la terre, en un impluvium aux arcatures Renaissance, impluvium mis en abyme, reflété infiniment en trois ou quatre dimensions, de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière, renversé aussi, débouchant ou s’amorçant sur et vers l’outre nulle-part. Palais florentin piège et miroir, aux milliers de galeries marbrées, superposées en tous sens, stuquées, agrémentées de statues parfois chryséléphantines aux socles quelquefois ancrés au plafond qui était le parterre, tête en bas. Au-dessous, la voûte à caissons maniéristes. Et les trompe-l’œil miroités multipliaient ces successions infinies palatiales enchaînées et imbriquées, sorties de l’imagination d’un Bramante, d’un Bernin et d’un Andrea Palladio
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 devenus déments. Il s’agissait là de l’épicentre d’un cube de Moebius multidimensionnel. Un espace restreint et en même temps illimité, sans bords, confiné en un micro-macro univers apparu en un point précis de l’espace-temps, un macro-microcosme, figure mathématique repliée sur elle-même. Le grand enfermement. Les arcades inverses ou non s’étendaient sur des milliers de kilomètres et les calmaroïdes, les fils de Cthuluh, survenaient de toute part, éployant leurs tentacules poisseux en des fushuuu horripilants tout en éjectant leurs nuages d’encre. Tout fut bientôt en passe de s’obscurcir.
Malgré le dramatique de la situation, Daniel répondit à Louis Jouvet :
- Louis, fit humblement le Superviseur, posez-vous la question : pourquoi ai-je banni toute forme d’argent d’Agartha city ? De même, pourquoi la cité n’héberge-t-elle aucun politicien, aucun souverain, monarque ou chef d’Etat, y compris Shah Jahan ou Cyrus le Grand qui eussent pu y prétendre ? Je refuse aussi les dignitaires religieux, les saints et prophètes de toute sorte, de toute croyance, afin de prévenir le prosélytisme. Même des personnalités comme le cinquième Dalaï Lama, Elie, Jean Jaurès ou Marcucius, le chef de guerre Castorii qui se convertit à la paix avec Hellas, même Ashoka d’ailleurs n’y figurent pas.
- Je ne saisis pas le lien avec Jules, reprit le comédien. Ou alors, c’est subtil.
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- Berry était un flambeur invétéré, amateur de paris, de courses, de casinos, de bandit manchot et autres. Souvent, Lobsang Jacinto a déploré que ses frères Navajos ou Arapaho des pistes 1721 et 1722 se soient résignés, pour survivre dans les Etats-Unis de la fin du XXe siècle, à diriger des casinos. Certains investirent aussi dans les gisements pétrolifères ! Ils y firent leur beurre tant que put perdurer le système capitaliste. Il n’était donc pas question que Jules Berry fît partie de la communauté. De même ces Amérindiens malins. Cet acteur, qui jamais au grand jamais ne connaissait son texte, aurait passé son temps à claquer des sommes colossales à la roulette, à moins qu’il n’eût cassé la baraque grâce à quelque martingale soutirée à un des mathématiciens de la cité, en contraignant nos Navajos, Pueblos, Apaches, Séminoles, Cherokees ou Sioux mercantiles à lui verser tous ces vilains gains. Le jeu d’argent est une drogue, une addiction.
- Soit.
Alors, tout bascula de nouveau. Le commandant Wu pressentait que, depuis un certain temps, l’équipe avait quitté l’Afrique pour être transportée ailleurs. L’illusion générée par des facteurs multiples brusqua les humains, les hybrides (Violetta, Lorenza, Azzo), les animaux et l’Hellados. Une gueule caverneuse colossale, mascaron de divinité fluviale, d’Akhelóös, bouche des enfers d’une enluminure du XIIe siècle, vomit les trois embarcations en un torrent qui déboucha en une contrée autre, où la guerre s’apprêtait à sévir.  
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Guillaume exécrait l’inaction. Il s’attendait à du sport. Appréhendant que Frédéric lui remît ses instructions pour la journée, il se distrayait à la lecture de la presse française. Il se désintéressait des journaux italiens, dont il ne comprenait pas la langue. Nous savons que ce péché mignon de Pieds Légers avait pour inconvénient de maculer ses doigts d’encre, et qu’il laissait partout ses empreintes, ce qui l’avait fait remarquer par Sir Charles, lancé ainsi sur la piste de la bande du Danseur de cordes. Guillaume allait se considérer pour partie responsable des événements vénitiens que nous vous narrerons. Les quotidiens dont il disposait à l’hôtel n’étaient pas d’une absolue fraîcheur informative : ils parvenaient en la cité des Doges avec vingt-quatre à quarante-huit heures de retard. Nous ne vivions pas au temps des excès de l’Histoire immédiate, de la connexion non-stop à la toile.
Présentement, le jeune homme lisait tranquillement dans sa chambre un Petit Journal de l’avant-veille, édition du soir. Une manchette l’attira. Un fait divers, puisque, déjà à cette époque, le lectorat populaire s’intéressait davantage à ceux-ci qu’aux arcanes de la politique, a fortiori internationale.
« Pristi ! » ne put-il s’empêcher de jeter en l’air.
La une du quotidien racoleur était illustrée par un dessin tapageur censé représenter l’agression dont avait été victime le bien connu journaliste antisémite Edouard Drumont.
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La scène était figurée de manière à susciter la peur et la répulsion. Le chromatisme des couleurs se limitait au rouge pivoine et au pourpre, au bleu canard, au jaune canari (pour le halo des réverbères), au noir et au gris. La théâtralité et la fantaisie de cette représentation étaient accentuées par l’aspect des apaches : ils ne se contentaient pas d’arborer des tricots rayés de canotiers d’une propreté douteuse, des ceintures rouges de matamores, des foulards noués au cou et des casquettes enfoncées sur le crâne jusqu’à dissimuler les fronts. Leurs avant-bras musculeux s’ornaient de tatouages menaçants et outranciers en formes de nœuds coulants, de cordes de funambules et de têtes de mort. Le dessinateur avait même pris soin de représenter un des bandits balafré du front à l’arête du nez, invention de sa part du plus bel effet.
L’Illustration, quant à elle, montrait en première page un dessin à peine moins sobre. Si le premier quotidien s’était contenté de quatre apaches, l’hebdomadaire avait forcé la dose : c’était une bande de dix forbans qui s’acharnait sur un Drumont sans défense, gisant à terre dans une flaque de sang d’un écarlate à soulever le cœur. Son nez brisé et sa barbe en bataille dénonçaient les souffrances de son corps martyrisé.
Le plus grave consistait dans les titres fracassants des deux journaux : pour l’un, Le Retour de l’Artiste et, en sous-titre : Cette fois-ci, il va trop loin. Pour l’autre, un brin sotto voce : Le chef de la pègre Frédéric Tellier ressuscité. Même Satan n’en a pas voulu !
Le journaliste de bazar qui avait pondu cette insanité plumitive laissait entendre que le Danseur de cordes avait opté pour des positions politiques dangereuses : ce n’était pas un bon Français ; soit l’Allemagne le stipendiait, soit les assassins nihilistes qui avaient assassiné le tsar Alexandre II le payaient.
Le sang de Pieds Légers ne fit qu’un tour : il devait prévenir le Maître d’urgence. Sa surprise et son indignation étaient telles qu’il laissa tomber sa chique sur le col de sa chemise qu’il tacha abondamment d’un jus brun peu ragoûtant.

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Or, présentement, Tellier était fort préoccupé. Ses sens exacerbés par plusieurs décennies de double ou triple vie, il s’était rendu compte qu’il était l’objet de l’attention d’un espion, mais de quel camp était-il ?
La réponse n’allait pas tarder à lui parvenir.
Michel Simon se trouvait écartelé entre l’impératif de la poursuite de sa mission d’ange gardien auprès de l’Artiste, suivant en cela les ordres du commandant Wu avec rectitude, et l’obligation humanitaire de délivrer le prisonnier Dodgson de son miroir, quel que pût être son emplacement. Il pressentait, sans pouvoir en expliquer les causes, que cette captivité était un des fils de la tapisserie compliquée dans laquelle lui-même et ses amis se trouvaient emmêlés.
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« C’est pas un maléfice, un sortilège, pensait le Suisse, ses mains trifouillant dans ses poches à la recherche d’une blague à tabac hypothétique. Fichtre ! Torquemada est mort depuis des lustres ! On ne brûle plus pour sorcellerie, ni à Venise, ni en France ! »
Après mûres réflexions, Michel Simon se décida. Il allait se révéler à Frédéric et tout lui dire. C’était plus important pour lui que de suivre les recommandations de Daniel, les doigts sur la couture du pantalon.
Alors que le Danseur de cordes s’apprêtait devant une coiffeuse à modifier son grimage pour suivre Aurore-Marie de Saint-Aubain dont il avait su qu’elle avait quitté la compagnie de d’Annunzio munie d’un étrange livre, son ouïe sensible perçut la tentative de crocheter la serrure de la porte d’entrée de la chambre qu’il louait. Aussitôt, sa main droite se porta sur un long surin à la lame bien aiguisée tandis que sa gauche se saisissait d’un Derringer à la crosse d’ivoire. Se levant sans bruit, il se dissimula derrière l’huis, laissant ainsi l’importun s’introduire chez lui.
Le rossignol avait fait son office. Le quadragénaire poussa un ouf de soulagement tout en entrant dans la suite.
« Foutre, y’a personne ! »
Aussitôt, il regretta ses paroles, car il sentit une poigne de fer l’immobiliser par le col tandis que l’acier froid d’une lame appuyait sur sa glotte.
« Pitié ! J’suis pas là pour voler !
- Michel Simon ! s’étonna Tellier qui avait reconnu la voix du comédien.
- Ah, compère ! L’moment est inapproprié pour jouer au chourineur !
- Dois-je faire mea culpa pour cette méprise, Michel ? C’était donc vous qui me suiviez depuis que je suis arrivé ici. Bravo pour votre maquillage, je ne me suis douté de rien. Qui vous a donné des cours ?
Le comédien suisse parut embarrassé. Il mit quelques secondes à répondre.
- Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas. C’est maître Albriss.
- J’en conviens, vous avez été à bonne école. Mais cela s’explique, car le lieutenant a souvent dû se faire passer pour un pur terrien. Castrat à l’époque de Vivaldi, guerrier zoulou au XIXe siècle, bras droit du roi mandingue Abou Bakari II au XIVe siècle et ainsi de suite. Pour en revenir à nos affaires, je suppose que votre tentative d’effraction s’imposait par une nécessité urgente.
- On ne peut rien vous cacher.
- Votre crochetage a-t-il un lien avec Barbenzingue ?
- Tout à fait, mais indirectement. C’est un tout petit peu plus compliqué. Est-ce que le nom Dodgson vous dit quelque chose ?
- Je ne suis pas une encyclopédie vivante !
- Mais tout de même, Alice au pays des merveilles, Alice à travers le miroir…
- Lewis Carroll ! s’exclama Tellier, à peine surpris.
- Z’avez tout compris ! Et j’puis vous assurer qu’à l’heure qu’il est, il se trouve dans de beaux draps ! Pour lui, le fantastique est devenu réalité.
- C’est-à-dire ?
- Eh bien, Dodgson a traversé le miroir. Il s’y retrouve prisonnier depuis tantôt vingt-trois ans. Je suis de bonne foi. Vous me connaissez, je ne suis pas porté sur le mensonge, bien que ma profession m’y oblige. J’ai un esprit assez pragmatique. Si vous le permettez, acceptez de me suivre. Nous allons vérifier mes dires sur pièce immédiatement.
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Pas un miracle, mais une solution.
Tous deux allaient quitter la chambre lorsque Guillaume surgit au débotté, la cravate nouée à la diable et les cheveux en bataille.
« Ah, maître, vous voici ! Visez un peu ce que je vous apporte. Zieutez-moi ça ! »
Michel Simon fit une remarque tandis que l’ancien escarpe jetait sur un guéridon les journaux plus ou moins chiffonnés qu’il avait compulsés.
« Ses paluches sont pourries d’encre ! Encore heureux qu’il ne se lèche pas les doigts. Sa langue serait aussi noire que de la suie ! »
L’Artiste se saisit du Petit Journal et ne put que constater les mensonges s’étalant sur quatre à cinq colonnes selon le format usité.
- Que le boulanger me patafiole !
Il lut rapidement le contenu ignoble de cette presse de caniveau. Il eut le plus grand mal à conserver son sang-froid. Arrivé au terme de sa lecture, il jeta :
- Il n’y a pas à se questionner : c’est un coup monté signé Merritt.
- Comment, maître ?
- C’est évident, mon petit. Je connais le profil des hommes de main qu’utilise ce gentleman assassin. Notre cambriolage londonien a été éventé.
A ces mots, Pieds Légers réalisa sa gaffe.
- Pardonnez-moi, maître, mais je suis responsable. C’est moi qui ai laissé des indices qui nous ont trahis.
- Tes mains, gamin, tes mains ! siffla Michel Simon.
- Pourquoi n’as-tu pas porté continuellement des gants ? C’est le B.A. BA du métier de cambrioleur. Mais vivre dans la cité de l’Agartha t’a fait perdre des années d’enseignement. Réalises-tu les conséquences ?
- Ben, on ne peut plus revenir en France. La rousse est à nos trousses. Si nous passons la frontière, nous sommes bons pour Mazas.
- Pas seulement, reprit Frédéric. Avec mon passif, l’abbaye de monte-à-regret me sera réservée, à moins que les sicaires de Sir Charles ne me trouent la peau avant.
A ces mots, Michel Simon leva un sourcil.
- Abbaye de monte-à-regret ? Ah, oui ! Mais nous n’en sommes pas encore là, Frédéric !
Le Danseur de Cordes acquiesça.
- Montrez-moi ce mystérieux miroir, Michel. Cela me changera les idées. Je n’aime pas ruminer ma colère. Je ne suis pas le pègre qui exécute ses séides lorsqu’ils ont fauté.
Penaud, Guillaume baissa la tête et promit de se faire oublier durant les prochaines heures.

A suivre...

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vendredi 29 avril 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 13 2e partie.



L’on venait de procéder à l’inhumation sommaire du soldat Ndiop après un office abrégé, où le dérisoire marmottement de prières – sa confession, musulmane ou animiste, était ignorée – avait tenu lieu d’hommage funèbre. Les Noirs avaient entonné une mélopée polyphonique de leur cru. Un clairon d’origine Toucouleur avait couaqué alors qu’on avait enveloppé la dépouille d’un drapeau tricolore défraîchi pris au fort du zombie Malamine avant que quelques pelletées de terre fussent jetées juste en suffisance pour qu’un quelconque prédateur ne détectât pas le cadavre.

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De Boieldieu, toujours persuasif, commanda la mise à feu des dynamites. De Mirecourt détestait son entregent, son autorité. Il songeait à l’instant où il pourrait prendre son subordonné en faute, convaincre Boulanger de le démettre, de le dégrader, et de le mettre aux fers. Mais de quels fers pouvait-il s’agir ? Nous n’étions plus à bord du submersible ! Ruminant sa vengeance, Hubert se gara comme tous les autres, lorsque l’explosion retentit, ouvrant une brèche suffisante pour l’expédition. Tous passèrent en file indienne, les malades sur les civières itou.

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De l’autre côté, plus rien ne correspondait : le groupe surmontait une vaste vallée où s’épanchait un affluent secondaire du Congo. Nous étions en zone de forêt ouverte, non plus primaire.
« C’est là l’œuvre de défricheurs. Il y a des humains dans le coin », conclut le comédien.
Pourtant, sur les rives, si l’on en croyait ce que les jumelles montraient, une infestation grouillante antédiluvienne empêchait qu’on s’aventurât en contre-bas : des nids de scorpions géants, de scolopendres d’une taille colossale pullulaient, et ces arthropodes, agrégés en groupes de plusieurs dizaines, représentaient une nouvelle bulle-isolat paléozoïque, parce que leur anatomie rappelait les descendants directs des Euryptérides et des premiers articulés à trachées et stigmates qui avaient réussi la sortie des eaux. C’était la saison des amours. Des couples de scorpions entamaient d’étranges danses hypnotiques préliminaires à l’accouplement, à la fécondation, rite qui s’achèverait par la dévoration du mâle par la femelle, son devoir accompli. La nécessité ne laissait rien au hasard.

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Il était cependant possible de suivre la vallée en hauteur ; les sentiers, émaillés de ramifications, longeaient toute la contrée, à une altitude moyenne qui permettait de progresser le long du cours de la rivière tout en la surplombant. Les méandres de cet affluent innommé, non baptisé, montraient qu’il s’écoulait dans la bonne direction, ouest-est, vers le Katanga où il se jetterait sans nul doute dans la Lualaba. Déjà, à l’horizon, si l’on poussait la mise au point et la capacité des jumelles, apparaissaient des constructions étranges, en formes de dômes, appartenant à une civilisation inconnue, certains ruinés, d’autres encore debout, sans que l’on sût si la cité dont ils témoignaient était active ou abandonnée. Et là-bas, tout au bout, s’étendait le domaine souverain de M’Siri à dix jours de marche maximum, avec ses gisements d’uranium et de pechblende. Pierre le comprit :   

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« Nous venons de traverser une porte, une ellipse spatio-temporelle qui nous a rapprochés de notre but. Ce sacré brav’général revanche vient de gagner une semaine au moins sur son calendrier, mais il ne le sait pas encore. »
Toutefois, les officiers s’en rendirent compte, montres et boussoles avaient cessé de fonctionner. Les aguilles, mortes, marquaient pour les unes trois heures d’on ne savait quel jour et pour les autres, s’obstinaient à indiquer un nord magnétique correspondant à celui du Crétacé supérieur. De fait, cet affluent undescript de la Lualaba, dont nul géographe ne connaissait l’existence, avait creusé son cours dans un cratère immense, inconnu, dont l’origine se perdait dans la nuit des temps, témoignage peut-être d’une catastrophe protérozoïque, d’une première extinction de masse non répertoriée, localisée entre deux Pangée successives, Rodinia ou Laurentia, peut-être même intercalée entre deux terres boule de neige. Et des fossiles d’une ancienneté insigne affleuraient çà et là, innombrables, essais primordiaux d’une vie pluricellulaire, gélatineuse bien que déjà complexifiée, diversifiée, en formes de conques spiralées, ou de proto-coquilles, aux structures internes discernables prouvant que des différentiations fonctionnelles et organiques avaient été tentées dès l’an deux milliards cent millions d’années avant l’ère chrétienne. La rivière cheminait le long de tout cela, déposait ses alluvions, et chaque portion de ses berges différait des autres, sans raccord aucun, puzzle hétéroclite de toute beauté.

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« Passons par-là ! » ordonna Boulanger. Ils suivirent plusieurs heures un chemin serpentiforme, effectuant une halte pour la soupe lorsque le soleil les informa de son zénith. C’était curieux et déroutant : on eût dû se trouver plus tard dans la journée mais le temps s’était encore plus faussé dans le tunnel de pierre végétale. Affamée, la troupe avait l’impression d’avoir jeûné deux jours.
« Moi, j’me rue pas comme ça sur les boîtes de singe ! » fit Serge. Il n’éprouvait plus ni faim ni soif, comme perdu en un ailleurs non localisable.
En milieu d’après-midi, le surplomb se fit plus ombragé et l’on perdit le fond de la vallée de vue. Il n’y avait pas d’autre itinéraire, à moins de préférer les dards des monstrueux scorpions. Pas question de descendre pour le moment.
Le plus entêtant, c’était cette impression ferme et croissante d’être épié, guetté, voire suivi à distance. Les hommes de l’arrière-garde avaient beau se retourner, rien ne trahissait une présence hostile. Cependant, il ne savait pourquoi, De Boieldieu avait le sentiment que quelqu’un marchait de conserve, ange protecteur, spectre ou démon inconnu. Etait-ce un mirage ? Ses sens le trompaient-ils ? Avait-il la berlue ? Boulanger lui-même éprouva cette sensation qu’on escortait la colonne. Impossible d’ouïr le moindre craquement dans les fourrés. L’adversaire, s’il s’agissait bien d’une présence indésirable astucieusement camouflée, prenait garde à ne pas se laisser repérer. Le général commença à ressentir la peur, peur d’une embuscade, d’un assaut par surprise, mais par qui ? Des suées d’angoisse, paradoxales puisque glacées, dégouttèrent sur sa nuque. La hantise se faisait collective, irrépressible. Tous s’attendaient à quelque chose, mais à quoi ?
De Boieldieu se remémora cette légende selon laquelle l’Afrique était hantée par les esprits, les lémures des explorateurs qui y avaient précédemment péri dans plusieurs chronolignes. Malfaisance ou pas ? Calembredaines véhiculées par ceux qui n’avaient pas admis que Stanley eût non seulement retrouvé Livingstone, mais qu’il s’était aussi couvert de gloire au service – vénal – d’une puissance étrangère ambitieuse – le roi des Belges -  pouvant contrecarrer la rivalité franco-britannique ? Certains, dix-sept ans après ces événements, ne pardonnaient toujours pas à l’ancien journaliste américain d’avoir laissé le grand explorateur britannique mourir dans son trou d’Ujiji et d’avoir sacrifié ses comparses Shaw et Farquhar,
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succombés aux maladies tropicales perverses. Or, notre pseudo capitaine de la Grande Illusion avait eu le sentiment que le fantôme de ce dernier avait essayé de contacter les Français afin de les mettre en garde. Un miasme maladif, une forme imprécise, silhouettée, la perception d’une respiration accablée… Ç’avait été tout. L’acteur avait appris à augmenter ses capacités sensorielles grâce aux bouddhistes, à Lobsang Jacinto, à Tenzin Musuweni. Il avait forcé sur celles-ci, et, en une milliseconde, était parvenu à préciser l’aspect de ce Farquhar éthéré. Cette image tridimensionnelle fugitive, évaporée aussitôt qu’apparue, s’était imprimée en lui. Un monstre de grosseur, boursouflé par l’éléphantiasis, tuméfié par une voracité pathologique. Un visage de baudruche, déshumanisé, garni d’attributs pileux européens ridicules. Une bedaine d’hydropique, blafarde, malsaine, jaillissant d’une chemise éclatée. Des piliers pachydermiques en lieu et place des jambes. L’Afrique maléfique avait détruit et tué Farquhar. C’était en 1871, sur quatre pistes différentes. Des pistes dépourvues d’Aurore-Marie de Saint-Aubain. Les portes d’Agartha City s’étaient fermées aux aventuriers, colonisateurs, explorateurs racistes du XIXe siècle. Damnatio memoriae pour tous, sans exception. Même Richard Burton (son homonyme aussi d’ailleurs, et Liz Taylor itou). Toutes ces gloires d’une épopée injustifiable logées à l’enseigne de l’exclusion justifiée. Toutes absorbées par le même entonnoir, par ces entrailles de l’Enfer, du Néant, par cet horizon d’événement du trou noir auquel le Superviseur les avait condamnées. Plus jamais pour elles d’existence. Le Juge, le Shaitan, l’avait décrété. C’était cela la Mort…
La marche dans l’outre-nulle-part congolais recréé continua. Gare au prochain sortilège.
Le Capita avançait en tête, et il éprouvait du mal à débroussailler les fourrés se faisant anarchiques. On paraissait s’être distancié d’un bon kilomètre de la vallée. Sa machette s’ébrécha et s’émoussa sur une liane coriace. De fait, elle avait heurté un objet solide, à demi recouvert par un roncier constituant, avec la liane précitée, une espèce de jeu de cordes ligotant quelque chose. Il n’y prêta pas cas, et enjamba l’obstacle. Derrière, une petite clairière à la gauche de laquelle la pente se faisait abrupte, témoignant que la vallée était toujours présente. Alors, le Capita  aperçut une théorie de fétiches cloutés d’avertissement plantés en rangs d’oignons, certains en buis, d’autres en ébène, puis d’horribles épouvantails composites : des dépouilles humaines racornies, boucanées, d’une teinte brique, comme crucifiées, lacérées de griffures, éviscérées, dont le maxillaire inférieur avait été enlevé et remplacé par une mâchoire de panthère. Toutes les victimes étaient africaines. Elles puaient et des mouches insatiables, par myriades, grouillaient autour d’elles. Pierre Fresnay crut qu’il s’agissait de suppliciés des fameux Aniotos ou hommes-léopards. Pour corroborer ses soupçons, il aperçut des empreintes de pattes creusées sciemment puis découvrit, à moitié dissimulée dans un fourré, une arme de fer forgée en forme de griffe.
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« Mince ! Nous voilà plongés en plein roman d’aventures exotiques belges ! Ce n’est pas le moment de flancher, d’avoir le coup de bambou. »
Des rugissements retentirent dans les fourrés : quelque chose en surgit, en nombre. C’était l’attaque d’une tribu hostile non répertoriée par les ethnologues rationnels. Il s’agissait incontestablement d’êtres humanoïdes : tous portaient des pagnes de peaux de léopard ou de guépard dont, détail déconcertant, les queues, vivantes, battaient l’air. S’agissait-il là d’une réinterprétation délirante – une de plus - des hommes à queue de Linné, d’Hoppius et de Tarzan ? La  dentition de ces êtres, anciennement humains et qui avaient divergé du buisson évolutif conventionnel, avait muté en mâchoire de tigres à dents de sabre, Smilodon ou Machairodus. C’était là des guerriers ou chasseurs appartenant à la tribu des Hommes Smilodons. Et les étrangers, les boulangistes, venaient de violer l’interdit, de s’introduire dans leur territoire…

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Les dinghies naviguaient à contre-courant depuis près d’une heure, du moins si l’on voulait bien croire les indications fournies par les montres-ordinateurs dont étaient munis la plupart des amis de Daniel. De datation précise, il n’en était plus question depuis longtemps. Cependant, tous, y compris Saturnin, avaient suivi un entraînement conséquent permettant la survie dans des mondes hostiles et extrêmes. Et Deanna Shirley n’était pas en reste. Sans cela, pas de sélection possible. Par conséquent, les compagnes et compagnons de route de l’ex chef de bureau avaient l’impression qu’il en rajoutait. Il commença à énerver non seulement Violetta, mais aussi Dalio et Carrette parce que Monsieur éprouvait la peur du chavirement du fait que les dinghies remontaient le cours du fleuve à une vitesse trop grande. De même, il geignait sans arrêt sous prétexte de la chaleur moite insupportable pour son corps replet souffrant d’une surcharge pondérale qui eût fait envie en d’autres circonstances.
- Nous ne sommes pas des saumons ! Qu’en sera-t-il aux cataractes des Stanley Falls ? Ah, ce qu’il fait donc chaud ! » gémit-il. Julien répliqua au sexagénaire ventru avec acidité.
- M’sieur de Beauséjour, z’êtes pas l’seul à souffrir du climat ! Arrêtez vot’ cinéma. Vous en rajoutez pour vous faire mousser. Vous prenez-vous pour la Prima Donna de service ?
L’acteur extirpa un mouchoir plus que mouillé de la poche de son pantalon. Celui-ci sentait le renfermé et des effluves douteux se diffusaient dans l’air.
- Tenez, vous m’faites pitié ! s’exclama le Parisien avec condescendance. Puis, il lui lança l’objet en pleine figure. Le tissu imprégné d’une sueur aigre vint se plaquer sur le visage écarlate de l’ancien chef de bureau.
Jean Gabin, qui, à son tour, s’essuyait la nuque, souffla, d’un ton mi fâché, mi ironique, à l’encontre de Carette :
- Vous en faites pas un peu trop, là ? Laissez ce pôvre homme suer en paix !
Louis Jouvet sentit la nuance. Il fut pris d’une crise de fou rire, ce qui eut l’heur de mettre un peu de gaieté dans cette ambiance morose. Daniel paraissait n’avoir fait nul cas de l’incident. Il essayait d’avoir prise sur les déchirures du continuum, des déchirures de plus en plus béantes et préoccupantes. Il s’évertuait à augmenter l’élasticité du temps, afin de le rétablir dans un cadre plus uniforme et habituel. Pour cela, il accélérait la vitesse des dinghies alors que, simultanément, il contractait les distances afin de les rapprocher des normes connues. Il interférait donc sur la colonne boulangiste pour qu’elle soit synchrone avec son équipe et faisait de même avec les troupes allemandes auxquelles Erich et Alban étaient mêlés. Cependant, l’imagination se refusait à desserrer son étreinte, son étau ou plutôt l’Imaginé, un Imaginé pourtant incréé, non conçu, inengendré, insubstantiel, s’obstinait à être.
Un premier coassement leur parvint de la berge droite. Un second lui répondit, en miroir, de la rive opposée. Dans le même temps, la lumière se tamisa ; le ciel parut constitué d’un damier dont les cases alternaient le jour et la nuit. Plus exactement, les trouées ou cases nocturnes étaient autant d’ouvertures donnant sur le vide spatial que des portes permettant d’accéder à d’autres mondes. Ces mini trous de vers aspirèrent des mètres cubes et mètres cubes d’eau, en colonnes ascendantes, se goinfrant indifféremment de la faune aquatique et de la flore fluviale. Ce phénomène évoquait un vague écho mémoriel à la plus jeune membre de l’équipe.

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- Ouah ! Ce n’est pas possible ! J’ai déjà vécu cela. Je ne sais pas quand. Cela a un lien avec le métamonde de celui qui se nommait pompeusement l’Ennemi.
- Effectivement, ma nièce, ce n’est pas possible que tu te rappelles cela. Nous n’avons pas encore voyagé dans cet univers miniature reconstitué qui avait pour ambition de résumer toutes les incongruités d’un peintre surréaliste ayant trop abusé du peyotl.
Afin d’éviter d’être aspirés vers le haut, les esquifs des tempsnautes étaient obligés de slalomer entre les trouées de jour et de nuit. La dextérité de Benjamin se trouvait fortement sollicitée. Champion toute catégorie de canyoning, il s’était entraîné des heures durant dans les simulations de l’Agartha. Ces simulations reconstituaient au millième de millimètre carré près les gorges et les torrents des montagnes de Gaâldon sur le continent oriental de Haäsucq lors de la débâcle printanière. Ces gorges pouvaient atteindre une profondeur de 18 000 mètres sur des déclivités de 70 %. Sur les autres dinghies, Gaston et Spénéloss rivalisaient avec le Canadien. Il en allait de la survie de tous. Personne ne s’interrogea sur la non intervention du commandant Wu qui ne proposa même pas son aide pour venir à bout de l’obstacle. Rappelons que l’on remontait le cours du fleuve. Les canots bondissaient à contre-courant, effectuant parfois des bonds de plus de trente mètres au-dessus de cascades et de cataractes, franchissant ainsi les fameuses Stanley Falls, ce qui avait pour résultat de faire pousser des cris stridents à Deanna Shirley et à Azzo qui, tous deux, se serraient les bras contre la poitrine tout en enfouissant leurs têtes entre ceux-ci. Désormais enceinte de cinq mois, l’apprentie star redoutait que toutes ces péripéties lui provoquent une fausse couche. Ufo se moquait bien de tout ce ramdam ; il effectuait sa toilette aux côtés d’un O’Malley qui hurlait à la mort. Monsieur de Beauséjour n’en menait pas large : il marmonnait toutes les prières possibles, regrettant parfois de ne pas avoir été assidu à la messe lors de sa précédente vie. Son visage se couvrait d’ictères à la suite de la pratique malgré lui de ce sport extrême. Marbré de jaune, du front au cou, il ne suscitait plus la pitié mais la frayeur. On lui aurait donné le viatique sur l’heure. De la partie, les grenouilles surdimensionnées pullulaient sur les berges, poursuivant leurs coassements inharmonieux.
« Sales bêtes ! Grommela Louis Jouvet. Voulez-vous cesser ! Déjà qu’il me faut conserver mon équilibre dans ce succédané de radeau de la Méduse mâtiné de chutes du Niagara frôlant à chaque mètre le naufrage… Si en plus, je dois supporter votre chœur détonant, je donne ma démission illico ! »
Il s’agissait bien de grenouilles dites de malvenue, pustuleuses à souhait, à la peau écarlate ou d’un jaune de soufre marbré de noir transsudant d’un venin rosâtre. Elles rappelaient tout à la fois leurs lointains ancêtres du Jurassique et les variétés modernes tropicales dont les coloris vifs, non pas qu’ils fussent dépourvus de joliesse, avaient plutôt valeur d’avertissement. Leurs chants s’apparentaient à des incantations et ce langage incantatoire d’anoures, de fort mauvais présage, loin de constituer un appel classique à l’accouplement, à la perpétuation de l’espèce, signifiait au contraire la Mort. Sur une sorte de pierre plate sacrificielle reposait la dépouille ouverte d’un de ces diaboliques batraciens dont les sacs vocaux, à vif, poursuivaient pourtant végétativement leur alternance de tumescence-détumescence. Les plaies béantes de cette dissection laissaient voir distinctement les organes déjà pourrissants et le système digestif. Le sang épandu suintait encore, brillait même d’un éclat rubéfié d’épouvante nuancé de vert tandis que se diffusait une odeur fade d’eaux dormantes.

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Un calme relatif succéda à la remontée de la première chute. Saturnin crut son calvaire achevé mais Spénéloss, qui avait l’œil perçant de ceux de sa race, remarqua bien vite que « quelque chose » nageait en direction du premier dinghy. La créature progressait à une vitesse remarquable, laissant un sillage de mauvais augure derrière elle. C’était une gargouille médiévale, qui avait tout pour susciter l’effroi. Non content de peupler ce flux fluviatile d’un bestiaire tout à la fois cryptozoologique et préhistorique, l’Entité facétieuse avait ajouté des êtres issus d’un imagier ou d’un fabulaire médiéval : coquatrix, amphisbène, basilic etc., sans omettre un griffon au bec de rapace outrageusement menaçant.

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Bientôt, les trois dinghies furent littéralement assaillis par une variété de monstres délirants : Mokele M’Bembe, sorte de plésiosaure d’eau douce au long cou, Mosasaure du Permien, serpents volants, qui, en grappes, sautaient à bord des canots, menaçant de les faire chavirer dans les eaux tumultueuses, Ophiderpeton (amphibien tétrapode serpentiforme ayant donc perdu ses membres, du Carbonifère supérieur d’Europe et d’Amérique du Nord, carnivore et fouisseur, de la famille des Aïstopodes), Brachydectes
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(amphibien serpentiforme aux membres atrophiés du Permien inférieur), hippopotames géants qui se mêlaient à la curée, crocodiliens divers plus ou moins antédiluviens participant à la fiesta cynégétique. Comme on aurait dû s’y attendre, Saturnin se retrouva pris à partie par des serpents d’eau volants :   c’était un écheveau d’ophidiens ailés comme des exocets, d’une teinte jade ou émeraude, à la peau venimeuse exsudant de poison, qui, doués de mimétisme, se confondaient avec des enchevêtrements de lianes. L’inanité des efforts de Beauséjour pour se libérer des attaquants fut remarquable. Toutefois, il bénéficia de l’assistance bienvenue de Carette pour se tirer d’affaire. Quant à  Deanna-Shirley, attaquée par un hybride de python molure
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 et d’insectoïde (tête articulée aux yeux à facettes et aux pièces buccales, qui paraissait avoir été greffée à la place de la reptilienne, animal courant dans les régions marécageuses d’Haäsucq) elle ne dut son salut qu’au fait qu’elle s’accroupit au fond de l’embarcation, s’enveloppant dans une des peaux de bêtes d’Azzo. Aux amphibiens et aux reptiles, il fallut bientôt rajouter les onces
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 ; ces derniers, affamés, prenaient pour cible les créatures de l’eau, aussi appétissantes pour leur palais que des poissons ordinaires. La gigantomachie qui en résulta permit d’obtenir un sursis aux téméraires explorateurs. Sur le rivage, tandis que les grenouilles de malvenue coassaient de plus belle, les héros aperçurent fugacement des ombres humanoïdes errantes, spectres encore une fois des soldats coloniaux de la Force publique, à l’uniforme défraîchi, délavé, à demi décomposés comme des zombies : âmes en peine. Assurément, ils symbolisaient la culpabilité coloniale de l’Occident.
Le répit fut de courte durée. Les survivants du carnage bestiaire retournèrent à l’assaut des dinghies, mais, sans crier gare, se matérialisèrent des succédanés humains en bois, marionnettes fabuleuses vêtues d’étoffes somptueuses et multicolores, originaires de Java, de Bali, du Cambodge, officiant dans les théâtres d’ombres de Chine ou jouant des scènes tirées du Mahâbhârata mythique et du Ramayana sans que Daniel-Lin y fût apparemment pour quelque chose. Armées de sabres effilés, elles poussaient des exclamations en sanscrit, en khmer, en mandarin et en javanais.

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Certaines d’entre elles présentaient des faces vermillonnées, cramoisies, ou encore des figures de jadéite ou de jais, apposées tels des masques carnavalesques, figures aux babines retroussées laissant dépasser des dents recourbées. Leurs traits inhumains les apparentaient à des singes Hanuman ou à des Sharpeï.
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 Leurs regards étaient farouches, courroucés : c’étaient des démons. Curieusement, en une mixité culturelle hétéroclite, d’autres personnages fantastiques s’étaient mêlés à cette embuscade salvatrice. Ils empruntaient à la fois au folklore de l’Ancien Régime français et aux superstitions de la Rome antique. Ainsi, un regard attentif pétri de connaissances encyclopédiques embrassant l’ensemble des croyances humaines pouvait identifier des diables écarlates mécaniques, articulés et progressant sur quatre roues, à la queue fourchue, brandissant une fourche miniature tridentée, marionnettes ostentatoires et baroques en provenance d’une de ces processions traditionnelles de la Fête-Dieu ou de la Sainte-Barbe, telles qu’on les donnait à Aix-en-Provence au XVIIIe siècle.
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 http://www.artsdelamarionnette.eu/scripts/atlasgate.dll/marionnettesdb/wa_vignette?ex=40791&docid=35727
 Et ces pantins – dont la préséance de l’espace sacré imposait qu’ils fussent derrière les autres - étaient accompagnés de génies, d’entités inconsistantes, volatiles et fuyantes, si ce n’était qu’elles étaient liquides, faites d’onde s’écoulant, onde vive qui revêtait l’aspect iconique de monstres chevelus et barbus aqueux, la nouveauté en la matière résidant en la présence d’un troisième œil protubérant, cyclopéen, au mitan de leur front, digne de celui de Polyphème mais aussi des Moschops paléozoïques, thérapsidés herbivores qui possédaient quelque parenté distante avec les dragons de Komodo.
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 Certains d’entre ces reptiles primitifs paissaient parmi l’ajonc, ouvrant de temps à autre leur gueule malodorante dans laquelle les bactéries affairées convertissaient leur repas végétal en décomposition. Et les génies des eaux extirpés de la colonne de l’Empereur Marc-Aurèle, du Miracle plébéien de la pluie, participèrent avec allégresse à la curée générale.
Les poupées du Ramayana et du Mahâbhârata – dont certaines figuraient Rama en personne – taillèrent en pièces les animaux impossibles après qu’elles eurent poussé des cris d’intimidation paralysant leurs adversaires – cris de samouraïs qui tuent, les découpant en rondelles avec leurs lames rutilantes, de manière à ce qu’il n’en restât que des sushis écailleux peu appétissants, flottant à la surface du fleuve, sushis inédits dont les remugles marécageux suffisaient à décourager les estomacs les plus endurcis et les moins allergiques. Même Saturnin – fin gourmet accoutumé à toutes les expériences culinaires multiculturelles d’Agartha City à l’exception du régime des Kronkos et des lycanthropes -  passa du jaune au vert après que ses narines eurent humé les effluves de ces rondelles d’anguilles-amphibiens, de ces serpents volants ou de ces hippopotames colossaux dont les steaks en formes de cercles parfaits eurent suffi à nourrir dix villages du Kasaï ou du Kivu pendant un mois. Leur tâche accomplie, les marionnettes légendaires disparurent aussi promptement qu’elles avaient surgi, laissant les compagnons de Daniel à leurs interrogations.

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- Est-ce vous qui avez fait cela ? l’interrogea Lorenza.
- Vous y êtes pour quelque chose, pour sûr ! glapit Dalio.
- Ah, empressons-nous de nous éloigner de ces saloperies puantes ! s’écria Carette. 
Le Superviseur éluda une fois de plus la réponse, gêné par cette personnalité qui échappait à son contrôle, s’autonomisait sans qu’il eût prise sur elle. Du moins, s’il s’agissait bien d’une Entité indépendante, celle-ci venait de se montrer bon prince, à moins que ce combat traduisît un affrontement suprahumain entre deux facettes antagonistes d’un seul et même être. Daniel était-il en conflit avec lui-même ou contrait-il réellement ce A EL ambigu et envahissant ? Tout cela ressemblait à une mise à l’épreuve, à un entraînement de survie « ludique » en vue d’autre chose. Mais pourquoi ?
- Je ne sais plus où nous en sommes, répliqua le Ying-Lung.
Aveu d’impuissance renouvelé. Spénéloss fronça le sourcil. Il se remémorait cette tentative de fusion mentale de tantôt. Impossible de sonder le Superviseur plus avant.
- J’essaie de recoller les morceaux, c’est tout. La communication avec Pierre et Erich me revient par bribes, par à-coups. Notre Boieldieu est en péril. Erich et Alban doivent redoubler de prudence. Je crois… que Von Preusse n’est plus dupe de leur identité. Alban a gaffé quelque part. Hâtons-nous !
Il n’en dit pas davantage. En haussant les épaules, Benjamin se remit à pagayer à toute vitesse. Les silences du commandant Wu ne l’intéressaient plus. Il avait d’autres chats à fouetter car fait pour l’action immédiate, de terrain.  Les trois dinghies purent franchir en accéléré deux cataractes supplémentaires. 
 A suivre...
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