vendredi 2 avril 2021

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 8 3e partie.

 

Six jours avaient passé.

Le plan de Manon Roland avait été exécuté à la perfection, sans qu’aucun obstacle ne vînt l’entraver. C’était à croire que police et gendarmerie avaient relâché leur étreinte, trop occupées par le sort demeuré incertain des fugitifs responsables de l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Agathon, ne faisant pas partie du groupe de Madame Royale en fuite, intéressa moins Fouché, malgré son évasion déconcertante.

La malle-poste traversa sans encombre la barrière blanche située près la rue Saint-Lazare et la prison du même nom. 





Elle prit la direction du Vexin français puis du Vexin normand, suivant les méandres de la Seine. Parvenu à destination, le trio se sépara, non sans que Manon Phlipon eût donné de nouvelles instructions à notre muscadin. Il devait impérativement se rendre à l’aître Saint-Maclou la nuit du tant, où le contacteraient Jean-Pierre Duval et son groupe. Quelque peu excentré par rapport à la cathédrale Notre-Dame de Rouen,







 localisé à peu de distances de l’abbatiale Saint-Ouen (nous dirions approximativement que le lieu était équidistant des deux édifices religieux), proche cependant de l’église Saint-Maclou, joyau de l’art gothique flamboyant bâti en quatre-vingts années entre 1437 et 1517, notre charnier, survivant du XVIe siècle, constituait un exemple vénérable d’un type de cimetière en voie d’éradication.

En bon exécutant des ordres de Marie-Jeanne Roland, ne sachant pas quelle serait la destinée de celle-ci et de Cécile Renault, toujours déguisé, le sieur Jolifleur marchait d’un pas incertain sous la pluie fine dans un quartier enténébré témoin de la proximité ancienne entre les morts et les vivants. Toutefois, redoutant une embûche, une trahison ou un malentendu, il avait pris la précaution de se munir d’une paire de pistolets. La lune disparaissait sous les nuages, et un croassement de corneille, oiseau de mauvais augure, le fit trembler comme un pleutre. Il s’aperçut que les lieux, malgré l’heure (les complies avaient sonné depuis longtemps) n’étaient pas aussi déserts qu’il l’eût pensé.

Une procession s’avançait droit vers lui, sortant d’une sentine enténébrée, du moins si l’on pouvait qualifier de procession un groupe limité à trois personnes.

Il s’agissait de trois femmes, si l’on en croyait leurs oripeaux de suie fuligineuse, trois femmes dont la surnature ne faisait aucun doute, telles les sorcières de Macbeth de ce Guillaume Shakespeare



 fort en vogue outre-Manche à moins que les sens de notre homme le trompassent. Elles irradiaient de nuit ; elles tendaient, droit devant elles, des lanternes sourdes ou des lampes marocaines ajourées, qui, au lieu d’émettre une lueur fugace fort peu iridescente, projetaient un cône d’ombre, comme si une lumière noire s’extirpait du luminaire. Agathon songea aussitôt aux vierges folles de l’Evangile de Matthieu, mais celles-ci n’étaient-elles point cinq ? Les trois femmes titubaient, tâtonnaient comme des aveugles et, lorsqu’elles furent proches, en un froufrou de robes et de capes haillonneuses anthracites, Jolifleur constata avec effroi que leurs yeux n’existaient pas. Les orbites de la première étaient crevées ; la deuxième avait des oculaires cousus ; les organes de la vue de la dernière se trouvaient operculés par de déconcertants bouchons de cire brunâtre. S’agissait-il de spectres ou d’âmes damnées ? Elles passèrent à proximité du muscadin en bruissant de leurs friselis picaresques de souquenilles de sorcières. Agathon haleta de peur. Celle du milieu sans crier gare trébucha sur quelque aspérité, une irrégularité du pavé qui saillait, à moins que ce fût quelque détritus organique pétrifié par le temps et inimaginable. Prévenues par le bruit, les deux autres la relevèrent, puis toutes trois reprirent leur marche. Enfin, elles s’éloignèrent, cheminant en trotte-menu, coiffées comme de mantilles cendreuses par-dessus leurs épaules de jais, brandissant toujours leurs lampes inutiles, semblables à l’arcane majeur de l’ermite des tarots. Cela non sans laisser un sillage malodorant, fétide même, un fumet apparenté à quelques étoffes fort anciennes, terreuses, moisies ; c’était à croire que le trio sortait d’une fosse… là-bas, quelque part en l’en-delà même. Agathon dut se boucher le nez.

Ce fut alors qu’il remarqua à quelques toises une lanterne des morts, haut érigée, monument funeste informant que l’aître Saint-Maclou s’offrait enfin à lui.

Jolifleur avait entendu parler de cela ; c’était bel et bien là une lanterne des morts dans toute sa magnificence obituaire, un phare, un sémaphore de pierre dure, brute de tout ornement, tertre destiné à signaler qu’en ce lieu reposaient en principe d’innombrables défunts aux os épars, pêle-mêle, dont la dislocation des squelettes témoignait non seulement de l’ancienneté des inhumations, mais aussi d’une forme posthume d’égalitarisme, voire de communisme.

Autrement dit, ce monument, cette sorte de cippe, érigé ainsi qu’un campanile funèbre, tenait lieu de borne, de repère à la manière des cairns celtiques, dolmens et pierres dressées de la limitrophe Bretagne. Cependant, au mitan d’une niche aménagée, creusée tout en haut, flamboyait un fanal inextinguible. Faut-il l’écrire ? Depuis 1781, cette lanterne ne veillait plus sur rien !

Le cri d’une chouette effraie surprit le muscadin. Il prit peur, vraiment peur. Il craignait que l’aître servît de lieu de culte à quelque croyance interdite. Il connaissait l’existence de sectes particulières, de religions non reconnues, non admises, hérétiques : par exemple les cultes sataniques, ou encore la théophilanthropie fondée par La Révellière-Lépeaux… Bien sûr, Jolifleur n’avait jamais entendu parler des gnostiques tétra-épiphanes et du rôle que Talleyrand, ce ministre éminent, y jouait. Là, présentement, il s’agissait de tout autre chose.

Les bâtiments de l’aître Saint-Maclou se présentaient en un quadrilatère de corps à colombages, d’allure tout autant normande que médiévale.



 Or, nous venons de l’affirmer : plus aucune dépouille ne reposait ici. Remontant au XVIe siècle, succédant à un ancien cimetière constitué lors de la peste noire, cet ossuaire avait été fermé au début des années 1780, après que la nouvelle politique royale eut décidé du transfert des cimetières hors les murs. Il en demeurait, épargné par la démolition au contraire du cimetière des Innocents et bien qu’il eût été vidé de tous ses restes humains minéralisés, le témoignage architectonique de quatre galeries fermées de cloisons en pans de bois maçonnés, dont trois en pans reposant sur un soubassement de pierre, galeries aux solives et poutres sculptées de bas-reliefs macabres, de figures naïves de crânes, d’ossements en leur imperfection anatomique plébéienne, d’instruments liturgiques, de pioches de fossoyeurs et de cercueils, comme autant de vanités destinées à conjurer l’inéluctable. Toutes ces sculptures, tous ces volumes grossiers morbides se vêtaient d’une fonction apotropaïque, à moins qu’elle fût palingénésique. La Mort était un passage à un stade supérieur et l’âme se transfigurait par l’abandon du corps corruptible dont ne demeurait plus à terme qu’une carcasse démantibulée aux chairs dissoutes. Subsistaient, subtiles, des traces de fragrances suries témoignant qu’autrefois, des cadavres avaient pourri en ces lieux. Les signes de l’abandon dégradaient peu à peu l’ancienne nécropole. Des lierres cariaient le bois des fûts et des piliers en s’y insinuant, en y serpentant. Les sculptures, les ornements, s’estompaient. Des arbrisseaux hectiques dressaient le réticulé de leur ramure encore dénudée par la fin de l’hiver, sans que le climat fût propice à leur floraison.

Les plantes se nourrissent des morts ; ceux-ci, en échange, fertilisent la terre. Ils se transmutent en nutriment. Mais la source s’étant tarie par le dépeuplement, l’aître, en son délaissement, ne pouvait que partir à vau-l’eau. Plus rien de nouveau ne parvenait ici à raciner depuis près de vingt ans. L’aître à son tour se mourait !  

Agathon se positionna au centre de la place, scrutant chacun des quatre bâtiments, n’osant pénétrer en l’un d’eux. La pluie crachina davantage, les ténèbres s’accentuant malgré le feu de la lanterne du fait d’une lune invisible. Alors, le ululement de l’effraie stridula une seconde fois, présence incongrue en pleine ville d’un rapace nocturne.

De la galerie de gauche, une première silhouette d’effroi surgit et Agathon serra aux fontes les crosses de ses pistolets. S’il n’eût été ganté, il aurait empoicré celles-ci de sa sueur d’angoisse. L’être qui s’approcha de lui était un épouvantail incarné. Cette créature au costume de paille,



 ce scarecrow comme disent les Anglais, incarnait une allégorie vivante de la Fin à la faulx. C’était comme un Ankou transporté de sa province en Rouen même. Sa tête, cagoulée de toile bise tissée de motifs mortuaires, se coiffait d’un de ces chapeaux d’Armor élimé et délavé par la pluie. Une vareuse vestigiale aux boutons ternis recouvrait ce corps de paille. Du tréfonds de la caverne de la bouche d’ombre surgit une voix assourdie :

« Noz vat[1] ! »  

Un rire inapproprié secoua la monstruosité. Puis, elle porta les doigts de sa main droite à ses lèvres masquées, et émit un sifflement strident. Aussitôt, quatre autres croque-mitaines surgirent des différentes galeries. Toute cette bande sinistre évoquait un carnaval, une danse macabre agreste se moquant de la mort elle-même. L’une de ces créatures était incontestablement une femme aux formes généreuses que le corsage mal lacé avait peine à contenir. Elle dissimulait ses traits derrière une face de porcelaine poupine peinturlurée, aux joues pourprées, à l’incarnat rosi, emperruquée de nattes d’un jaune queue-de-vache, équivoque évocation des prostituées médiévales que les clercs obligeaient à se coiffer de ces chevelures artificielles criardes afin que tous identifiassent leur profession. A sa ceinture, deux couteaux de boucher et un hachoir au tranchant impressionnant la désignaient comme l’écorcheuse de la bande. Il était impossible à Agathon de savoir si elle était jeune ou décatie. Les trois autres comparses de l’épouvantail, coiffés du même chapeau breton effrangé, portaient des dominos emboîtant toute leur tête, dominos horribles constituant des crânes sardoniques de squelettes à la mâchoire articulée protégeant leur menton et leur cou tel un gorgerin d’armure, le tout se prolongeant par une bavière et un busc d’acier. Ils étaient armés de colts et de poignard. La faux de leur chef eût suffi à dissuader les agresseurs éventuels.

« Vous êtes les valets de la Mort ! » s’écria, tout tremblant, le sieur Jolifleur.



Dans d’autres circonstance, cela eût paru une offense, mais l’homme de paille le prit avec humour.

« Nos déguisements sont nécessaires à l’épouvantement des pleutres et des superstitieux. Mon nom est Jean-Pierre Duval, émissaire des opposants à Buonaparte de Normandie et de Bretagne. J’ai l’insigne honneur de vous présenter mes acolytes. Je vous crois supposément être celui que Madame Roland m’a chargé de conduire hors de cette France hostile. Je crois en votre bonne foi, en votre honnêteté. »

D’un ample geste de la main droite, après qu’il eut déposé la faux devenue inutile, Jean-Pierre Duval déclina les identités de ses comparses d’outre-lieu tout en les désignant. Sa voix parvenait déformée par la cagoule macabre, quelque peu atténuée par la toile bisée. Chacun de ses complices salua au fur et à mesure.

« Ici est Loussouarn, notre voltigeur. Son agilité proverbiale et sa promptitude prennent l’adversaire par surprise. Loussouarn vous égorge son homme sans qu’il ait même le temps de réaliser qu’on l’attaque. Là est Jean Chouan. Son sobriquet est celui d’un brave, d’un hardi et imparable tireur d’élite. Il sait manier les armes à feu anciennes comme modernes et les recharge plus vite que l’éclair. Chassagne, dit le Titan, quant à lui semble Hercule réincarné. Gare à qui se trouve entre ses bras d’acier. Quant à Lucie la Charcutière, équipée de ses surins divers, elle vous métamorphose son ennemi en salaison en moins de deux… Elle sait aussi jouer de la volupté de ses appas mais ses amants de passage ne sont plus là pour témoigner des plaisirs mortels qu’elle leur a prodigués. Ainsi, chacun complète l’autre et constitue une équipe indissociable. »

Le muscadin ne put qu’acquiescer. Il posa une question :

« Ce surnom de chouan, est-ce là quelque forme provinciale pour désigner le chat-huant ?

- Oui-da, répondit Duval. Les cris de chouette que vous perçûtes tantôt étaient émis par Jean Chouan. Son don d’imitation nous est fort utile. »

Cependant, une peur persistante expliquait davantage que le froid la trémulation incoercible du corps du fugitif.

« Je constate, monsieur, votre indisposition à la froidure de ce sinistre lieu. Je vous l’assure, nous n’y demeurerons point davantage. Allons nous réchauffer. »

Le ton persuasif du chef cagoulé acheva de convaincre Agathon qu’il se trouvait désormais en de bonnes mains prêtes à lui accorder leur protection indéfectible. Il suivit le groupe hors de l’aître. Ce fut alors qu’il remarqua la présence de deux cadavres, l’un vêtu d’anthracite, au visage jà livide et grimaçant de surprise, le front percé d’une balle, l’autre bien trop mutilé et écharpé pour qu’on l’identifiât. C’était là l’œuvre de ses nouveaux gardes du corps. Les deux drôles, espions ou indicateurs à la solde de Fouché, avaient eu leur sort réglé assurément par Jean Chouan et Lucie la Charcutière.



« Monsieur, conclut Duval, passant à côté des dépouilles en leur jetant un regard de mépris, ce ne sont là que mouches mortes. Ces vils insectes, cette lie, pullule par trop depuis quelques temps, mais nous savons nous en débarrasser. »

 A suivre... 

***********



[1] « Bonsoir » ou « Bonne nuit » en breton.

samedi 6 mars 2021

La conjuration de Madame Royale : chapitre 8 2e partie.

 

Rue de la Harpe,









 il était potron-jacquet lorsqu’Agathon Jolifleur frappa à la porte du domicile de Manon Phlipon veuve Roland de La Platière.




 Il avait scruté les parages ; nulle mouche ne s’y manifestait afin de le surprendre. Le naute et guide avait pris congé avec discrétion, sa mission accomplie. Les premiers rayons de Phébus léchaient la façade de l’immeuble comme un œil emmétrope.

Après qu’eut résonné le marteau de l’huis, des pas se firent entendre et un verrou fut tiré. Pourtant, celle qui accueillit le muscadin évadé n’était pas l’attendue égérie du féminisme mais, selon ses constatations premières, une humble servante à l’aspect cependant repoussant. D’instinct, Agathon ne put prévenir un recul répulsif.  

Non qu’elle fût âgée mais les pustules de la petite vérole la défiguraient toute, grêlant une frimousse qui eût pu encore paraître presque enfantine car Cécile Renault,



 fille d’un maître cartier et papetier, n’avait point encore vingt-six ans. La maladie infectieuse dite en anglais smallpox avait ravagé sa beauté il y avait deux ans. Non contente de susciter la répulsion, la jeune femme arborait un œil gauche vitreux, sans doute infecté par une ancienne ophtalmie. Enfin, celle qui, dans un monde parallèle, eût été une des victimes de la Terreur[1],



 avait fait vœu radical de silence, en s’automutilant, sectionnant sa langue aux trois-quarts. Aussi ne s’exprimait-elle qu’avec de brefs murmures, des mmm assourdis, comme demeurés tout au fond de sa gorge.

Sa mise était modeste ; aux yeux du muscadin qui se targuait de raffinement, elle semblait même aussi répugnante que son visage. Mademoiselle Renault (aucune alliance enchâssée en aucun annulaire ne la désignait comme épouse et bru) portait une robe de barège toute simple, beigeasse, à l’ourlet effiloqué, avec un fichu croisé malpropre commun aux femmes du peuple, en plus de cette coiffe, cette fanchon, comme collée à ses cheveux, qui l’infantilisait et la rendait rustre. C’était là comme un déguisement, une panoplie quasi haillonneuse, afin que nul ne se souciât d’une fille du peuple défigurée.

Agathon, tout en suivant cette humble servante infortunée en l’escalier dont les marches s’ornaient de carreaux losangés, réfléchissait. D’évidence, cette domestique muette et pustuleuse n’était pas celle qui, au péril de sa vie, avait accepté de se substituer à notre féministe opposée au nouveau tyran. Notre héroïne anonyme, Marthe D., arrêtée à la place de l’égérie, était toujours détenue en la pistole de Saint-Lazare, l’instruction de son procès traînant, parce que des doutes commençaient à s’instiller sur son identité parmi les juges et procureurs point si naïfs que cela. Lors de ses interrogatoires, elle jouait les benoites à la perfection, incapable de donner le moindre renseignement, de livrer le moindre nom, et Napoléon n’osait se résoudre à recourir à la torture, contrairement à la méthode éprouvée ayant cours au Châtelet. L’on s’acheminait soit vers une évasion, soit vers un non-lieu, ce qui corroborait les propos du fantôme supposé du marquis de Sade. De Londres où ils se trouvaient (détail non su par Jolifleur), Blacas et d’André fomentaient sa libération. Cela signifiait que la ruse de Madame Roland était en passe d’être éventée, et sa sécurité en danger. Pour l’heure, officiellement, elle était Marthe, rien que Marthe, gardienne du logis de la rue de la Harpe, logis de veuve d’une notabilité.

Agathon parvint donc en l’appartement de Manon Phlipon et fut surpris par la simplicité de son ameublement, à peine digne d’un artisan cossu. De même, lorsque celle-ci lui apparut, il put constater qu’elle se trouvait désormais en l’automne de sa beauté puisque ses quarante ans étaient largement révolus[2]. L’égérie politique des royalistes libéraux, la salonnière ayant pignon sur rue, la grande épistolière, la veuve d’un grand commis, économiste et spécialiste des manufactures, la rousseauiste patentée : Agathon connaissait tout cela. Cependant, il réprouvait son féminisme, quoiqu’il fût moins radical que celui d’une Olympe de Gouges et d’une Mary Wollstonecraft.



Ne lui laissant pas le loisir de se présenter et de la saluer, Madame Roland prit l’initiative :

« Vous êtes un proscrit, un évadé, un réprouvé, n’est-ce pas ? Vous haïssez le nouveau tyran, l’usurpateur illégitime. »

Sa voix avait des inflexions posées, mais la détermination l’emportait en elle sur la douceur. Sous son corsage, sa gorge palpitait d’indignation et de colère. Madame Roland se cachait et se sachant épiée, espionnait les espions grâce au dévouement sans faille de Cécile Renault.

Lorsque Manon Roland l’envoyait en reconnaissance, Cécile Renault, forte de sa laideur et de sa vêture populacière, servait donc d’espionne efficace, adonisée en mendiante. Peu importait à notre veuve que la sébile de la servante revînt aux trois-quarts vide ! Il lui arrivait de regretter le temps de son ancienne vénusté, lorsque par temps chaud, elle se permettait de sortir incognito en la rue vêtue de son simple déshabillé élégant de jeune vierge, déshabillé qui camouflait peu ses appas palpitants, puis se baladait dans les rues de Paris en toute innocence, au risque que de tristes vieillards lubriques fissent un mauvais sort à cette chaste Suzanne inconsciente du danger. Elle aimait à se mêler naïvement aux filles du Palais-Royal, dont elle jalousait la gaze, la dentelle et la mousseline les vêtant toutes puis écoutait les potins émanant de leurs lèvres pulpeuses, car déjà contaminée par la vocation d’espionnage, mais elle se refusait toujours à galopiner avec les importuns dont certains, puissants, siégeaient au gouvernement. Aussi avait-elle déjà fini de susciter le rejet du chaland quand la vérole la frappa en l’an 1798. Outre la veuve Roland, une seule amie lui était demeurée : Absinthe d’Amour. Cécile avait eu ainsi le temps de s’instruire en politique, d’apprendre un tas de choses qui ne se résumaient pas aux seuls péchés mignons et pratiques pittoresques que ces messieurs appliquaient sur ces demoiselles peu farouches. Certes, elle ne perdit pas son pucelage, mais ses oreilles se déniaisèrent à la conversation des juvéniles catins.



Quand Cécile exerçait pour Manon son magistère épique (car il lui fallait bien du courage pour empêcher qu’on la pinçât pour la conduire à Sainte-Pélagie ou à La Force),



 il lui arrivait d’être prise à partie, bousculée, houspillée, violentée, par des gendarmes goguenards qui raillaient sa laideur. Son visage était devenu si révulsif que nos représentants de l’ordre détournaient le regard avant de la bousculer sans égard, lui imposant l’éloignement des places stratégiques où elle épiait les mouvements suspects et détectait les mouches. Elle poussait des mmm qui, à défaut d’être stridents (langue sectionnée oblige) avaient la puissance suffisante d’une protestation. De plus, afin de demeurer insoupçonnable, elle se lavait fort peu, se contentant d’ablutions sommaires en la cuvette ou lavabo du logis de Manon ou Marie-Jeanne Phlipon (dont le nom pouvait rimer avec fripon). Le réalisme de sa pauvreté impliquait qu’elle exhalât des remugles et ses pseudo-guenilles étaient rarement lavées. Elle n’épiait plus le Palais-Royal qu’à distance, craignant qu’on la reconnût malgré ses hardes, son œil malade et ses boutons séchés. Ce manège, ces astuces, duraient depuis pas mal de mois, et expliquaient en partie pourquoi la maréchaussée ne s’était point encore rendue rue de la Harpe afin de confondre sa maîtresse.

Sans que notre fugitif l’eût demandé, Madame Roland ordonna par gestes à Cécile de lui servir une petite collation matutinale. La mutité de la jeune femme et son œil aveugle imposaient à Marie-Jeanne Roland l’usage mêlé du langage gestuel et de la parole, une parole plus chuchotée qu’articulée, bien que Cécile entendît parfaitement. Mais Manon Phlipon avait pris l’habitude de converser ainsi avec la servante à la langue coupée. Tandis que la fausse indigente estropiée s’en revenait portant un plateau sur lequel reposaient trois tasses de café bien chaud (un service Ming authentique hérité du mari), l’ancienne salonnière, s’approchant des rayons d’une bibliothèque, se saisit d’un des volumes de l’encyclopédie Panckoucke, en cours de publication, volume maroquiné d’ocre auquel Jean-Marie Roland de La Platière avait collaboré comme spécialiste de l’industrie.

« Monsieur, reprit Manon, il est urgent que nous quittions Paris en secret. Je pense que l’on vous avait préalablement informé de ma ruse, et je crains que mon stratagème ne tienne plus qu’à un fil. Mademoiselle Renault m’a rapporté tantôt une conversation qu’elle surprit près du Grand Châtelet entre un policier vêtu d’anthracite et un homme déguisé en limonadier. Vous entendrez qu’il ne tient pas du tout commerce de cette boisson-là. Cécile est fort habile ; elle sut esquisser, dresser en quelques gestes dextres, le portrait, la physiognomonie du second bonhomme en civil, un indicateur et délateur notoire, usant pour cela exclusivement du langage de l’abbé de L’Epée.



 Il s’agit du sieur Hanriot,



 un marchand de vin au nez fleuri rappelant quelques éruptions de champignon vinassier, dont le visage de brute tient plus du tire-laine, du voleur à l’étalage, que d’un sujet honnête. Cet ivrogne, ce bougre, mériterait que les commères saccagent et pillent sa boutique. Tous deux – la mouche et le jean-foutre - disputaient d’une éventuelle nouvelle perquisition chez moi, à la recherche d’éléments et d’indices nouveaux, du fait que la suspecte – ma courageuse servante – se montrait à Saint-Lazare fort peu coopérative. Il était question de la transférer audit Châtelet, où les interrogatoires seraient pris en charge par une personne idoine.

- Cette personne est une femme, n’est-ce pas ? répliqua Jolifleur tout en approchant de ses lèvres la tasse de porcelaine chinoise offerte par Cécile.

- Il s’agit de l’inspecteur di Fabbrini… une harpie qui pratique la « question » sans scrupule ».     

Le muscadin frémit, se souvenant de l’épreuve de l’absinthe.

« Rouen est une place sûre, peu suspecte de sympathies envers le nouveau pouvoir, reprit-elle, j’y ai des partisans : monsieur Buzot, madame Théroigne de Méricourt… »



Buzot, ancien « ami des Noirs » avec Brissot, Clavière et d’autres qu’il avait rejoints sur le tard, avait été un amant de Manon après qu’il eut assidument fréquenté son salon « révolutionnaire » dans lequel les conversations tournaient autour de la critique de l’absolutisme, de l’irréligion et du libéralisme politique et économique. Dès qu’il avait exercé ses fonctions de lieutenant général du royaume, Buonaparte avait imposé sa poigne, obligeant Louis XVI à lui déléguer nombre de ses pouvoirs de police et de répression des désordres et des oppositions, ce qui avait mis un terme aux espoirs de réforme des philosophes. Manon Phlipon souhaitait que son mouvement – tombé en clandestinité - fusionnât avec celui de Germaine Necker-de Staël, autour de laquelle gravitaient les astres non ternis de Constant, Destutt de Tracy, de de Biran et autre Cabanis.



A son tour, Marie-Jeanne Roland but quelques gorgées de café, avant qu’elle posât le tome du Panckoucke sur une table, ouvert bien en évidence aux pages d’un article dû à feu Roland de La Platière



 et consacré aux arts et métiers. Cécile Renault se servit la dernière, dégusta posément le breuvage chaud.

Curieux de tout, Jolifleur voulut feuilleter le livre mais Madame Roland poursuivait son verbiage, l’obligeant à l’ouïr.

« Le mieux que nous puissions faire, c’est de nous déguiser et, sous des noms d’emprunt, de prendre un coche, une malle-poste ou une turgotine en direction de Rouen. Là, nous nous séparerons. Vous serez pris en charge à part. Le lieu où l’on viendra vous chercher pour fuir en Angleterre répugne au commun des mortels. Sa notoriété vaut les anciens Innocents.

- Qu’est-ce à dire ? fit Agathon quittant à regret des yeux le laïus encyclopédique que feu Roland de La Platière consacrait aux Gobelins.

- Ce charnier, cet ossuaire de l’aître Saint-Maclou





 a bien mauvaise réputation. On le dit hanté. Quoi de plus idéal pour contacter les agents de la cause constitutionnelle luttant contre le despotisme ? »

Les veines des tempes du muscadin pulsèrent violemment.

« Encore des morts, des cadavres décharnés, des tas d’ossements blanchis ! J’ai jà eu mon lot dans les souterrains de la Bastille… » songea-t-il.

« Devrai-je me terrer plusieurs jours à Saint-Maclou ou suivre tout de suite celui qui me guidera… vers le Havre-de-Grâce ? N’ignorez-vous pas le blocus anti-anglais, les côtes fortifiées, les fortins aux canons Columbiad, les citadelles inexpugnables, les armes marines secrètes… ? On dit qu’il existe des navires caparaçonnés de fer, armés de canons à tourelles et mus par la vapeur, des vaisseaux submersibles pouvant envoyer les bricks marchands par le fond…

- Cécile viendra avec moi. Vous, vous devrez accepter votre escorte et votre moyen de transport. Parlez-vous breton ou normand ?

- Que nenni.

- Votre contact sera le sieur Jean-Pierre Duval, ancien avocat au Parlement de Normandie. Il commandera un groupe ne s’exprimant qu’en dialecte. Soyez assuré qu’il vous traduira toutes leurs paroles.

- Madame, laissez-moi au moins terminer mon café. Il est délicieux, et rien ne presse. »

Il balaya d’un regard le salon modeste, meublé avec sobriété, conformément à ce goût plus simple, plus dépouillé, qui avait commencé à s’affirmer dans les années 1780.





« Madame, ne craignez-vous pas que votre départ soit assimilé à une fuite précipitée et suspecte, ou, comme l’on dit quelquefois des indigents, à un déménagement à la cloche de bois ?

- Monsieur, j’ai tout prévu et pourvu à tout le nécessaire. J’ai fait établir de faux passeports à nos noms. Je serai votre épouse et Cécile ma jeune sœur déshéritée par la maladie.

- Diantre ! Vous me rassurez. Achevons cette collation et avisons. »

Il termina sa tasse, sans plus prononcer un mot.

 

*******

A suivre... 

[1] Dans le cours véritable de l’Histoire, Cécile Renault mourut guillotinée le 17 juin 1794 ou 29 prairial an II. Elle avait été accusée de tentative de meurtre à l’encontre de Robespierre. Elle fut exécutée revêtue de la chemise rouge des parricides, assassins et empoisonneurs. 

[2] Manon Roland était née le 17 mars 1754.

samedi 20 février 2021

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 8 1ere partie.

 

Chapitre 8.

          

Au fin fond de la grotte inviolée du Mustang











reposait depuis près de mille années le catafalque de Langdarma le maudit. La vapeur méphitique et hircine des tulpas planait, protégeant la combe-tombe des intrusions indésirables. Au vestibule de la dernière chambre,





constellée de concrétions phosphorées, deux demi-sphères scintillaient de part et d’autre de la paroi, attendant qu’un esprit sage trouvât la clef et les réunît, les joignît, les fusionnât enfin en un astre unique bichromatique. La première, d’un noir de jais, plus profond que l’Infra-Sombre, pulsait d’anti lumière et exsudait le suc puant d’une matière noire incréée. La seconde, d’une flavescence soufrée luminescente, émettait des clignotements diffus. En son sein vibrait l’impulsion embryonnaire tout à la fois de la Genèse et de la Fin du Monde. Toutes deux achevaient leur série, escortées par la préséance de six autres compagnes.












En la cuve du sarcophage, tout se noyait dans l’enténèbrement. 




L’on ne pouvait appréhender qu’en sa profondeur ultime reposait la dépouille, la momie desséchée de l’Empereur. 
















Rien ne filtrait ; nul photon n’émergeait du trou de néant, pas même la fugacité d’un éclat issu du masque funéraire bimétallique qui recouvrait la face émaciée du monstre humain défunt. Défunt ? Que non pas ! Langdarma demeurait en stase cataleptique, dans l’attente de l’intervention providentielle qui l’extirperait de son errance de neuf siècles passés au seuil du Bardo. Depuis le catafalque, auto-engendrés, rampaient des serpents de jadéite et de mica, glissaient en chuintant des vers d’obsidienne pulsatiles annelés, nourris d’une nécrophagie de pemmican humain. Accroupi dans la position du lotus, un tulpa sâdhu flottait, immatériel, translucide, au-dessus du semi-mort. 















Qu’il fût Doppelgänger ou ka, toute sa charpente squelettique était visible, marquée çà-là de reliefs, de surrections et d’excroissances osseuses anormales et tumorales. Vêtue tel un ascète d’un simple pagne effrangé rongé de moisissures,















gainée de concrétions arachnéennes vestigiales, notre entité brahmanique absorbait les fluides pellucides qui, de Langdarma, s’éruptaient en jaillissements d’antimatière et d’anti-énergie d’étoiles à neutrons creuses. Ce sâdhu éthéré incarnait la Mort lucide, la Mort nécrophage… Il s’agissait d’un Aghori,



 réputé dévoreur d’ordures organiques et notamment des cendres des défunts.

Cependant, la captivité immobile du monarque approchait de son terme sans que nulle force, nul gardien sépulcral, ne le sussent.

A suivre...

 

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