dimanche 20 mars 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 12 2e partie.



Il était avant tout nécessaire que Madame de Saint-Aubain s’informât des derniers événements de Paris. Le palazzo construit en 1536 par Scarpagnino abritait une bibliothèque prestigieuse. Son style architectural était vénéto-byzantin et il se distinguait par la présence au premier étage d’une loggia sur laquelle s’ouvraient des fenêtres intercalées de patères. Ce palazzo avait conservé ses arcades originales et sa colonnade latérale délicate.
Le majordome apporta à Aurore-Marie, retirée en la bibliothèque avec son coffret, la presse étrangère et notamment française. Ce fut ainsi qu’elle apprit du Gaulois d’Arthur Meyer l’odieuse agression dont son ami Edouard Drumont avait été la victime. Le journaliste, du fait de l’indice compromettant abandonné sur les lieux du forfait, (une carte sur laquelle était dessinée à l’encre noire une corde), émettait l’hypothèse d’une résurrection de la bande de Frédéric Tellier dit l’Artiste. Or ce dernier était supposé mort depuis 1871 après avoir fait le coup de feu contre les Prussiens. La poétesse nota l’hôpital où le pamphlétaire antisémite récupérait de ses blessures : elle télégraphierait le lendemain afin d’avoir de ses nouvelles et lui adresserait une missive sincère et émue, si toutefois il était en état de la lire.

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Alors, profitant du silence de la bibliothèque et de sa faible fréquentation, en ces heures vespérales vénitiennes, Madame de Saint-Aubain s’occupa à la tâche ardue de la lecture du codex, qu’elle retira précautionneusement de son écrin.
L’ouvrage ne correspondant pas exactement à sa légende, à ce qu’on avait voulu faire accroire à son sujet : loin d’être un traité supplémentaire inconnu de Cléophradès d’Hydaspe, il s’agissait plutôt d’un patchwork, d’un ouvrage composite qui, au fil des siècles, s’était enrichi d’additions successives, tel le Talmud. L’expertise de la poétesse lui permit de constater que la reliure avait été fabriquée à partir d’un cartonnage de momie du Fayoum, et les premiers feuillets, encollés directement à cette espèce de couvercle, se présentaient sous la forme de papyri à l’écriture grecque serrée, dont quelques lettres avaient été tracées à l’encre rouge, comme pour souligner çà et là une scansion, un mot plus important qu’un autre dans ce qui était incontestablement une ode, une prière à Pan Logos. Aurore-Marie y déchiffra les paroles sacrées, historiques, de la formule du Pouvoir : Dans le Un se tient Pan Logos…

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Poursuivant son parcours prudent de ses mains délicatement gantées, comme si elle eût accrédité les craintes de Gabriele et redouté qu’on eût empoisonné le livre, tel le traité de vénerie de Charles IX dans La Reine Margot d’Alexandre Dumas, la poétesse passa d’une section à l’autre, du papyrus au parchemin, du grec au latin, puis à l’hébreu, au persan, à l’arabe (qu’elle était incapable de lire), voire à des idiomes énigmatiques, inconnus d’elle et des scholiastes, codés, chiffrés. Il était donc impossible qu’elle pût démêler seule l’énigme de l’ensemble des arcanes.
Il apparaissait que l’ouvrage avait circulé de main en main, en des pérégrinations hallucinantes à travers l’Europe, l’Afrique et l’Orient, du Ponant au Levant, de l’Inde à la Perse sassanide, du Koushan jusqu’en Bohême, puis en Espagne.
Les différentes sections composites avaient été rédigées et illustrées par les propriétaires successifs du codex. Malgré leur apparente incohérence, elles s’accordaient comme par miracle, quasiment synoptiques. Madame de Saint-Aubain égrenait chaque feuillet du livre ainsi qu’elle l’eût fait d’un chapelet. Le doux froissement des pages tournées ravissait ses oreilles. Elle ne pouvait s’empêcher de humer la suave et fugitive senteur antique qu’exhalait le parchemin, le pergamen, fragrance pareille à celle, subtile, d’une poudre de riz. Elle excitait ses sens à la révélation des multiples expériences rapportées par l’énigmatique manuscrit éclectique. Là était relatée la tentative de l’Empereur Gallien de reconstituer la splendeur de Rome par le truchement des sphères armillaires de l’Almageste. Ici, Porphyre avait en personne consigné un fragment de l’Embruon Theogonia, où, cerclée de signes cabalistiques, une lettrine tentait de reproduire la représentation d’une neurula, embryon humain de forme tubulaire entrouvert telle une gouttière, où s’introduisait l’âme vers le vingtième jour de la gestation. Plus loin encore, c’était une nouvelle tentative d’anacouklesis, survenue à la cour de l’Empereur indien Chandragupta, traduite du sanskrit au persan. Les langues sacrées, hermétiques, se succédaient de siècle en siècle, indéchiffrables par les non-initiés.

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Aurore-Marie parvint à d’autres feuillets cousus, en vélin, certes écrits en un latin gothique, vulgaire. Une scholie rapportait qu’il s’agissait d’une compilation effectuée à partir d’un original perdu d’Hildegarde de Bingen. C’était un dialogue scolastique hypothétique entre Cléophradès et Justin Martyr, dont le mythique rabbin Tryphon et Marcion de Sinope étaient les arbitres. La structure même de l’Univers s’y trouvait dépeinte, expliquée, synthétisée. Cette partie s’illustrait de xylogravures dans le style naïf du XVe siècle, à moins qu’elles s’apparentassent aux fameux dessins des tarots de Marseille, datables d’environ 1500, du moins si l’on se basait des costumes dont les personnages étaient affublés. Alors, la chevalière du Pouvoir phosphora d’un singulier halo bleuté. Le bijou sentait l’importance du texte. L’index droit de la poétesse attoucha un troublant dessin qui lui-même surmontait une seconde miniature médiocre, où de bizarres structures spiralées telles des coquilles de nautiles paraissaient se heurter, se cannibaliser, s’entre-dévorer. La baronne ne pouvait savoir qu’il s’agissait là de la représentation de deux galaxies spirales de la classification Messier entrant en collision avant de fusionner en une entité cosmique nouvelle.
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Le doigt d’Aurore-Marie caressa le dessin supérieur, lissant le vélin qu’elle écorcha presque. Il s’attardait à une représentation troublante, tout à la fois symbolique et d’une obscénité saphique affirmée, malgré la maladresse insane de la gravure. Deux femmes nues dressées, enlacées, l’une gracile - assurément une adolescente - l’autre plus mûre - incarnaient cet idéal d’Amour auquel aspirait en secret Madame de Saint-Aubain. Les représentations des deux corps - fort peu harmonieux - étaient stylisées, plus proches de cette fameuse Eve romane splendide du maître d’Autun que d’une des plus sulfureuses peintures de Gustave Courbet, dont Aurore-Marie avait entendu parler. Les traits des deux femmes demeuraient indifférenciés. Cette communion contre nature et fusionnelle des chairs du même sexe, dont résultait un monstre quelque peu siamois, répondait à la représentation des deux galaxies cannibales.

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Et ces pages « admirables » selon le mot de la poétesse décadente étaient suivies d’autres encore, où des illustrations en avance sur leur temps s’essayaient à rendre compte de la structure réelle du Cosmos : réticulé de sphères, réseau étonnant d’étoiles et de ce qui ressemblait aux neurones en cours de découverte de Ramon y Cajal, superpositions gigognes de Mondes Multiples, Pluriels et Divergents. Un mot revenait avec constance dans le récit : le Concomitant, la quatrième hypostase, dont la baronne regrettât qu’elle n’en sût point l’identité, bien qu’elle connût qu’il était né en même temps que Lise. Tout cela demeurait toutefois conforme au canon tétra-épiphanique.  
Enfin, vint la correspondance entre Rabbi Lew et Efrasim Levi qui rendait compte de l’ultime tentative à ce jour - tentative catastrophique - d’anacouklesis effectuée à Prague en l’an 1593 par Rodolphe II  et l’astronome Tycho Brahe. La réanimation du Golem en était résultée… Madame allait de surprise en surprise.
Le codex s’achevait en un feuillet ultime, où une écriture illisible, semblait-il de l’espagnol mêlé à du latin de cuisine, parcourue de nouveaux symboles alchimiques, s’étalait au-dessus d’une signature sinistre. Non pas qu’elle fût impossible à déchiffrer, mais les caractères et le paraphe avaient été tracés non avec une plume, mais par une espèce de griffe (celle de Satan en personne ?) avec une encre si corrosive qu’elle avait rongé, traversé, le dernier vélin. Aurore-Marie parvint à lire : Dom Sepulveda de Guadalajara AD MDCXVI.

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« La quintessence du mal », se dit la frêle jeune femme, le front brusquement humide d’angoisse. Elle connaissait ce nom haï et redouté. Ce personnage avait tenu un haut rang dans la secte des Tétra-Epiphanes sous Philippe II puis Philippe III d’Espagne. Aurore-Marie ne remettait pas en cause l’authenticité des textes désormais en sa possession. Nulle interpolation n’aurait dû en altérer le sens. Mais elle comprit que cet ouvrage attirerait les convoitises, et que sa propre vie pouvait se trouver en péril. Elle se souvint des voleurs chinois… Qui donc les commandait ?
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 L’image qui se constituait dans la glace demeurait floutée, instable, mouvante, mais elle s’humanisait. On prouvait distinguer un être humanoïde dont les traits restaient indistincts et la vêture incertaine. L’inconnu poursuivait ses appels à l’aide. Désemparé, Michel Simon comprenait qu’il n’avait pas affaire à un simple reflet, à une image bidimensionnelle, mais bien à un être emprisonné par un procédé encore inexpliqué dans le miroir.
« J’connais mes classiques. C’truc-là figure dans un film made in Hollywood du troisième tiers du XX e siècle - le type costaud au short rouge et à la cape qui vole - Superman ! Mais j’crois pas qu’il s’agisse ici du même tour. »
Comme le prisonnier s’exprimait dans la langue de Dickens, l’acteur en conclut qu’il était anglo-saxon, mieux, britannique. Il tenta de communiquer avec lui :
- Who are you ?
Il dut répéter sa question sept à huit fois parce que le son subissait des déformations, des déphasages comme en un effet Doppler, sans omettre cette impression de parler sous l’eau. Enfin, l’inconnu lui répondit :
- Dodgson. Charles Lutdwige Dodgson.

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Dans un premier réflexe, Michel Simon jeta, presque en crachant :
- Connais pas ! Z’êtes Tartempion ?
Pendant ce temps, l’image se stabilisait. Le comédien constata que l’inconnu derrière le miroir appartenait à une date antérieure à 1888, mais de peu. La silhouette apparaissait malingre. L’homme ne devait pas dépasser la trentaine. Il était glabre, dépourvu de toutes ces fantaisies capillaires dont ses contemporains s’affublaient. Cette absence de pilosité ostentatoire révélait qu’il s’agissait d’un clergyman. Les cheveux noirs étaient coiffés avec une raie au milieu. Ses habits sombres, austères, confirmaient sa position sociale. Décontenancé en un premier temps, Michel Simon réfléchit et la lumière vint visiter son esprit.
- Oui ! Je vois qui vous êtes ! Mais vous êtes plus connu sous votre pseudonyme, Lewis Carroll. Qu’est-ce que vous fichez là-dedans ? Vous êtes tombé dans l’un de vos récits ?
- Je ne sais pas. Il me semble que cela fait longtemps que je suis ici… mais je ne sais pas où.
- Vous avez bien un dernier souvenir.
- Alice aurait dû se trouver avec moi. Or me voilà seul depuis un temps non mesurable. Je ne comprends pas. Tout paraît figé. C’est la première fois que je parviens à parler à quelqu’un.
Avec circonspection, l’acteur se rapprocha de la glace afin de mieux observer ledit Charles Dodgson.
- Je veux sortir de là-dedans.
- Oui, je vois ça. Vos vêtements datent un peu. En quelle année croyez-vous être ?
- C’était au printemps 1865.
- Mazette ! Nous sommes en 1888. Et encore j’vous simplifie parce que vous êtes un profane.
- Mais c’est impossible ! Je n’éprouve pourtant ni faim ni soif. Je ne ressens ni la fatigue ni le besoin de sommeil. Je pense même ne pas vieillir. Tout cela est tout à fait logique si tout autour de moi est figé.
- Vous êtes tombé dans le royaume de la Belle Au Bois Dormant ? S’esclaffa Michel Simon. J’commence à comprendre de quel tour de magie vous avez été victime. Chapeau à l’illusionniste !
- Pouvez-vous me sortir de là ?
- Il n’y a pas le feu. Laissez-moi vous expliquer. Ensuite, j’essaierai d’entrer.
- Mais non, surtout pas ! Vous allez vous retrouver prisonnier comme moi.
- Et la Alice, c’était qui ? Vous avez fait allusion à elle, tantôt.
- Alice Liddell, pour qui j’ai écrit Les Aventures d’Alice sous terre. Je m’apprêtais à faire publier une version plus conséquente de cette histoire, Alice au pays des Merveilles, lorsque… Mais si elle n’est plus avec moi, c’est qu’elle a pu sortir.

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- Ne nous embrouillons pas. Vous défiez les lois de la physique et la logique et celui qui est à même de vous tirer de ce pétrin n’est point ici. Présentement, il conduit une expédition en Afrique.
- Dites-moi ce qu’il m’est arrivé.
- Un esprit malfaisant vous a enfermé là-dedans et a permis à votre reflet de prendre votre place.
- Qu’est-ce à dire ?
- Votre double est libre, sans doute une sorte de Mister Hyde, mais vous ne connaissez pas encore Stevenson. Ou alors, c’est comme ce scénario éculé de cette série américaine ultra fauchée : Miroir. 

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- Mister, je ne comprends rien à vos propos.
- C’est normal. Je me trouve en 1888, mais je n’y vis pas habituellement.
- De plus en plus confus ! Mais laissons cela. J’ai souvenir d’avoir croisé une ombre féminine. Un instant, j’ai cru qu’il s’agissait d’Alice, mais je me suis vite rendu compte de ma méprise. En effet, Alice est brune. Cette ombre était blonde.
- Ah ? S’exclama intéressé Michel Simon. Pouvez-vous m’en dire plus ?
- Je m’avoue dans l’incapacité de dater cette rencontre fortuite. Toutefois, je me souviens que la demoiselle - cela ne pouvait être qu’une demoiselle tant par ses vêtements que par son comportement - portait les cheveux longs et mignardait ses propos…en français.
Lewis Carroll conta ses mésaventures plus en détails…
- Ce fut alors que je sentis quelque chose se détacher de moi. Une douleur d’entrailles me prit, et, tandis que je perdais momentanément connaissance, j’entendis un ricanement lointain. Cela sonna à mes oreilles comme une revanche. Ce rire sinistre avait quelque chose de familier. Puis, je sombrais dans le néant. Lorsque je me réveillai, j’étais ici, de l’autre côté…du miroir, avec Alice.
- Mister, je vais tenter le coup. Permettez que je me gante.
Après avoir soigneusement enfilé des gants de latex anachroniques (ses grandes poches renfermaient tout un attirail fort utile à un roi de la cambriole), le comédien passa lentement ses mains sur la glace. Rien ne se produisit tout d’abord. Mais il insista. Peu à peu, il sentit le matériau faiblir, mollir, tandis que ses doigts s’enfonçaient dans quelque chose de froid et de gélatineux, alors que le tain du miroir se troublait et blanchissait. Le phénomène n’alla pas plus loin malgré la motivation de Michel Simon.
Après quelques minutes, le Suisse renonça.
- Désolé, je ne peux faire mieux, et je crois savoir pourquoi.
- Expliquez-moi.
- Ce miroir ne fait que refléter d’autres miroirs. Autrement dit, votre reflet se trouve très loin d’ici. Nous nous trouvons à Venise et vous êtes toujours…
- En Angleterre.
- Oui, mais précisément ?
- Dans les environs d’Oxford. Toutefois, le miroir était italien.
- D’accord. »
Un cas de conscience se posait à Michel Simon.
« Que dois-je faire ? Poursuivre ma mission en ignorant ce pauvre type ? Certainement pas. Je sens que c’est important. En référer au commandant Wu ? Oui, mais il a des problèmes aussi hauts que des montagnes. Me dévoiler à Frédéric Tellier ? Il est plus doué que moi pour l’ésotérisme. Il a suivi l’enseignement des lamas tibétains. Pour l’heure, l’option trois me paraît la meilleure. »

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« Daniel, je ne suis pas d’accord, jeta Saturnin d’un ton résolu. Pourquoi ne voulez-vous pas emprunter la voie terrestre, me semble-t-il plus courte pour suivre Boulanger et vous obstinez-vous à entreprendre cette périlleuse remontée du cours du Congo, lorsqu’on sait qu’il n’est pas partout navigable et que les sept cataractes des Stanley Falls constituent des obstacles difficiles à franchir ? »

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Daniel Lin soupira ostensiblement.
- Mon cher Saturnin, même si je ne vois pas tout, je suis capable d’anticiper. Et comme vous m’avez accordé votre confiance, je vous explique. L’entité qui a pris le contrôle de cette Afrique folle va concentrer son action sur la colonne française qui présentement, s’enfonce dans l’œil du cyclone du Cœur des Ténèbres, coupant dans une direction nord-ouest-sud-est jusqu’à la gueule du loup katangais - ou plutôt de la louve Maria de Fonseca, favorite de M’Siri qui tient l’Etat du Garenganze. Barbenzingue ira où sont les gisements… et la Cité perdue contrôlée par les adorateurs de  Maria.

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Tandis que Spénéloss hochait la tête et enchaînait :
- L’histoire du Garenganze est complexe. M’Siri, né vers 1830, est pour les Africains un sage vieillard. Son Etat constitue un carrefour en pleine Afrique centrale, bien desservi par les réseaux fluviatiles et lacustres puisqu’il permet de contrôler l’accès aux Grands Lacs mais aussi à l’Afrique orientale et australe, au Limpopo et au Zambèze. Les premières civilisations africaines d’importance ayant émergé en ces lieux, axées sur l’économie minière - l’or notamment – remontent au moins au Xe siècle avant l’ère chrétienne. Or, elles entrèrent en contact avec Méroé, la Nubie, l’Abyssinie et le Pount arabique…

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- Très bien, lieutenant, fit Daniel Lin quelque peu excédé, nous n’allons pas nous engager ici et maintenant dans des discours et conférences de géopolitique africaine aux implications historiques d’une extrême complexité nous obligeant à remonter le cours du temps jusqu’au Néolithique.
Juste à cette seconde, le commandant Wu fut interrompu par des miaulements pitoyables d’une force inouïe ; Ufo était coincé entre deux branches, sa goinfrerie l’ayant poussé à vouloir attraper un oiseau posé à mi-hauteur d’un giroflier.

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Craddock grogna, les yeux enluminés d’une joie moqueuse :
- Ce gros minet, ce ventre à pattes ne passe plus par aucune chatière. 
Voyant la mine déconfite de son chat contre lequel O’Malley ne cessait de japper en signe de réjouissance, Daniel décida de laisser son animal familier se débrouiller seul. Quant à Violetta, elle insista sur le côté exagéré de la scène comique.
- Je rappelle qu’il existe des chats comédiens aussi cabots et capricieux que le défunt Bing. Ainsi, ils font mine d’être coincés en haut d’un arbre et de ne plus pouvoir descendre afin que leur maître vienne les secourir, tout heureux de jouer de la crédulité de l’humain qu’ils ont asservi.
- Oh! Je vois. C’est le coup de la vieille dame qui appelle les pompiers pour secourir minet.
- Je pensais plutôt, reprit l’adolescente au chat dingue de Gaston Lagaffe. Afin de profiter du pique-nique du gaffeur, le chat miaule à pierre fendre, ses pattes serrant désespérément la branche à laquelle il se raccroche. Naturellement, Gaston grimpe en haut de l’arbre et, à son tour, se retrouve piégé alors que le chat, futé comme pas possible, peut s’en mettre plein la panse, en bâfrant.     
- Violetta, ne remue pas le couteau dans la plaie, s’il te plaît. Ufo est capable de se sortir tout seul de ce mauvais pas, il est aussi astucieux que cinq Bonobo.
Azzo interrogea:
- Bonobo? Eux mes ancêtres?
- Non, Azzo, fit Lorenza. Des cousins éloignés sans plus.
Benjamin, l’esprit pratique, interrompit cet échange.
- Puisque nous devons emprunter la voie fluviale, il serait temps de s’occuper des dinghies.
Les canots étaient spéciaux, constitués d’une matière intelligente, capable de se modeler aux circonstances, c’est-à-dire en fonction de la température, de l’hygrométrie, de la corpulence des pagayeurs et passagers et des difficultés du parcours. Il s’agissait donc d’embarcations change-formes reposant sur des matériaux composites auxquels on avait incorporé une semi intelligence artificielle.
- Avec ça, nous sommes parés! Jeta Louis Jouvet.
Saturnin objecta, suant à l’avance de peur.
- Mais si nous rencontrons un banc d’hippopotames se prélassant entre deux eaux? Ces pachydermes aquatiques sont réputés pour leur mauvaise humeur. Atrabilaires, ils aiment à faire chavirer toute pirogue qui s’aventure dans leur territoire de farniente.
- Mon cher Beauséjour, vous n’êtes pourtant pas né au temps de ces films d’aventures qui en rajoutaient dans les complications scénaristiques, ironisa Jean Gabin.
- Certes, mais comme vous tous, j’ai accès aux bibliothèques de l’Agartha. Je confesse un faible pour certaines lectures illustrées dont je me suis délecté. Lorsque Daniel Lin m’a informé de ce voyage en Afrique, je ne me suis pas contenté de me documenter chez les géographes, je me suis aussi plongé dans le bain de l’aventure. Avec plaisir, j’ai lu toutes les pages dominicales des Tarzan des années 1930-1950 publiées par United Feature Syndicate. Ainsi, j’ai appris que ce continent regorgeait non seulement de tribus primitives mais également de toutes sortes de singes plus ou moins hostiles, d’une faune et d’une flore exubérantes à souhait, sans omettre les civilisations les plus improbables. Au cours de notre périple, je m’attends donc à rencontrer des chimpanzés plus ou moins humanisés doués de la parole, des hybrides diversifiés d’hommes et de fauves, pourvus d’une queue conséquente, des peuples exotiques venus d’ailleurs, Vikings, Mongols, et pourquoi pas, Martiens et Sélénites… voilà ce que j’ai appris chez Burne Hogarth et Edgar Rice Burroughs.
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- Ben dis donc, ça en fait des lectures, siffla Carette. Vous avez gobé toutes ces calembredaines et cela ne vous a pas dissuadé de nous accompagner… chapeau!
À l’instant, le groupe entendit feuler une panthère. Ce léopard guettait sa proie depuis déjà quelques minutes. Celle-ci était Ufo lui-même, toujours coincé dans cette étroite ouverture. Le félin autochtone eût été normal s’il n’avait pas présenté un pelage d’une incongruité comique. Il arborait une fourrure d’un rose bonbon à la Barbara Cartland tacheté de bleu fluo. Ses crocs étaient tellement longs que l’évolution lui avait conféré des babines pendantes qui les gainaient comme un étui. L’ensemble conférait un aspect grotesque à ce fauve cependant dangereux.
Notre chat transgénique sentit le danger avant tout le monde. Ses miaulements changèrent alors de nature. De pleureurs, ils se firent rauques, avertissant ainsi les humains de la présence de la panthère. Redoublant d’efforts, Ufo se dégagea in extremis et juste à l’instant où le léopard bondissait souplement, non seulement le prédateur redoutable manqua son repas, mais il fut pris à partie par une autre créature qui lui sautant brusquement sur l’échine, la provoqua en un duel à mort.
L’être s’apparentait au chimpanzé mais c’était un plus que singe, un de ces simiens dont la cryptozoologie était friande. Son corps musclé et arqué présentait un poil en voie de raréfaction d’un coloris bleu pétrole. Tandis que le combat faisait rage entre le singe inconnu et la panthère mutante, les tempsnautes s’éloignèrent d’une bonne centaine de mètres.

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Dans cet incident, le commandant Wu s’était refusé à intervenir. Il savait déjà comment les choses allaient se dérouler et que, finalement, Ufo ne serait pas l’en-cas du léopard. Alors que les humains avaient fini de gonfler les canots par pression, à distance, une tragédie de cette nouvelle jungle s’achevait. L’anthropoïde, plus exactement une créature se situant à un stade évolutif entre Toumaï et Anamensis, autrement dit un pré pré Australopithèque, acheva le félidé en brisant la mâchoire après avoir écarté au maximum les deux maxillaires. Triomphant, le post-simien bomba le torse, se frappa la poitrine et hurla:
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- Kikomba! Kikomba!
À l’instant, Daniel Lin sentit que tout contact semblait définitivement rompu avec les autres groupes. Le déphasage spatio-temporel s’aggravait. Cela signifiait qu’il n’y avait plus désormais une Afrique mais plusieurs, enfermées chacune dans des Univers parallèles divergents, des temps pluriels mosaïques, des Multivers à sphères ou bulles de Linde, à moins que tous fussent contenus, chacun de leur côté, dans une micro dimension repliée sur elle-même, ainsi qu’il en était dans la théorie de la gravité quantique à boucles.
- Mon adversaire maîtrise parfaitement les lois de la physique trans Panmultivers, songea Dan El.

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A suivre...

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samedi 27 février 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 12 1ere partie.



Chapitre 12
Parmi les douze rescapés délivrés du fortin du zombie Malamine se détachait un quatuor d’hommes du rang, baroudeurs, qui avaient roulé leur bosse sous tous les cieux et toutes les latitudes. Le premier, Serge,  était d’origine italienne. Sa petite stature ne l’empêchait pas d’être courageux. Ses traits burinés dénonçaient la quarantaine. Il avait un lourd passé à se faire pardonner : c’était un Communard passé aux Versaillais, qui avait lâché les francs-tireurs du légendaire capitaine Odilon d’Arbois.

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Les trois autres, ses compères, en avaient presque autant sur la conscience. Michel Pèbre d’Ail, d’origine provençale, avait le poil noir et le regard désabusé qui en avait trop vu. Le second, Jacques Santerre, grand échalas imposant était d’un abord facile. Il aimait plaisanter, mais pouvait se montrer déterminé et tuer lorsque c’était nécessaire. Le troisième, enfin, petit et rondouillard, passait son temps en patenôtres et propos patelins. Il s’appelait Angelo Franceschi : sa mère était corse et son père napolitain.
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De Boieldieu, les voyant, marmonna : « Ces quatre-là, il me les faut ! » Il songeait aux coups durs innombrables qui pouvaient encore les attendre. Il ressentait donc la nécessité de disposer d’un groupe restreint de braves tout dévoués à sa personne, sachant faire face et capables de le tirer des plus grands périls. Pierre s’inquiétait à juste titre. La troupe boulangiste était déjà pas mal éclopée; or, un long chemin restait à parcourir jusqu’au mystérieux territoire katangais qui recelait le gisement d’uranium. Ce territoire hostile était contrôlé d’une manière lâche et aléatoire par le puissant M’Siri. Il avait beau demeurer en communication continuelle avec Daniel et Erich, les dernières informations dont disposait notre pseudo Boieldieu n’étaient pas pour le rassurer. Ainsi, il était au courant des vicissitudes du commandant Wu qui semblait lui-même perdre la main - chose impossible a priori - dans cette Afrique recomposée et fantasmagorique. « Nous sommes tous sur le même bateau », pensa-t-il.
Les soldats avaient dû panser leurs plaies et se refaire une santé, ce qui occasionnait des retards certains. Fait curieux, la vitesse d’écoulement du temps dans l’espace occupé par les boulangistes avec celle du groupe du Superviseur continuait à correspondre alors que, désormais, le comput se comptait en jours du côté de Barbenzingue et en minutes du côté de Daniel Lin.
- Si je me souviens bien des cours ardus que j’ai dû suivre à l’Agartha, nous nous trouvons dans des espaces-temps einsteiniens différentiels relativistes, où jouent des paradoxes, qui, s’ils s’aggravent, conduiront à des phénomènes apparentés aux jumeaux de Langevin, se disait le comédien.
Or, ce qui était en train de se passer, correspondait davantage à une triple déchirure du tissu spatio-temporel dont les trois fragments (groupe de Daniel, boulangistes et militaires allemands) coïncidant de moins en moins, partaient à la dérive telle une Pangée en cours de dislocation. Il apparaissait que Daniel parvenait à compenser ces distorsions mais, à quel prix? C’était encore omettre l’espace vénitien dans le calcul, espace tendant lui aussi à acquérir son autonomie. Nul humain n’en avait réellement conscience hormis Pierre Fresnay en contact mental avec le commandant Wu et Frédéric Tellier pour les mêmes raisons. Quant à Spénéloss, il s’en doutait.
Le temps d’Aurore-Marie, quant à lui, était plus que ralenti. Elle se trouvait toujours au palais Vendramin avec D’Annunzio qui venait à peine de lui apporter le coffret du codex. Les boulangistes mirent quatre longs jours pour parvenir à la rive nord du Stanley Pool. Brazzaville et Stanleyville n’étaient pour l’heure que des virtualités. C’était à peine si de chaque côté s’élevaient des cases et des cabanes en planches plus que sommaires, embryons de comptoirs de compradores et de factoreries. Ce qui inquiéta le commandant de  Mirecourt lorsqu’il examina à la jumelle le rivage « léopoldien » du territoire, ce fut qu’il n’y avait pas âme qui vive. Le silence s’appesantissait sur le Pool ; c’était comme si la neutralisation du zombie du sergent Malamine avait fait disparaître toutes les autres présences humaines hormis celles des douze soldats délivrés. Fait plus grave, on n’apercevait aucune barge, aucun embarcadère, aucun aménagement même sommaire, susceptible de permettre à la troupe de traverser le Pool. Il fallut donc aux hommes se débrouiller et construire à la va-vite des radeaux de fortune.
Serge ne cessait de marmonner à ses trois camarades.

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- Les loups, les loups, je les entends, ils sont partout. C’est à cause de moi qu’ils sont entrés dans Paris en 71...
- Holà, compère, jeta Michel, doucement. Les Versaillais, ça remonte à dix-sept ans… tu devrais te rafraîchir, Serge.
Pendant ce temps, les pontonniers s’affairaient tandis que le ciel prenait une teinte rouge brique irréelle sans que l’heure du couchant fût survenue. Alors, des chants lugubres retentirent en la cime de palétuviers et d’autres arborescences aux racines épaisses dont l’implantation au sein même de l’eau rappelait les bayous de Louisiane. Des créatures arboricoles s’agitaient dans la ramée; Hubert de Mirecourt entraperçut un pelage albinos vite enfui. Cela ne l’empêcha pas de tirer sur la bête. Coup miraculeux, elle s’abattit, effectuant une longue et dure chute, brisant quelques branches avant d’atterrir sur le sol.
Il s’agissait d’un primate inconnu albinos mais dont les caractères composites l’apparentaient davantage à l’orang-outan de Sumatra qu’au gorille des plaines. Un tirailleur sénégalais se lamenta.

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- Tu as tué Kakundakari-Kakou! Ça malheur!
À partir de là, les soldats africains refusèrent d’avancer. Ils ne voulaient plus embarquer à bord des radeaux et vociféraient en wolof: « la mort! La mort! »
Mirecourt commença à les menacer de son Colt d’ordonnance.
- Le premier qui fait demi-tour, je l’abats!
Les Indigènes se le tinrent pour dit. À la moindre occasion, dès que ce commandant aurait le dos tourné, ils déserteraient.
Trois radeaux avaient été construits. Ils furent poussés dans l’eau. Du coloris latéritique qui avait jusque-là dominé, la voûte céleste passa à un camaïeu plombé. Un vol lourd la traversa. Non point des oiseaux, mais des ptéranodons venus des âges mésozoïques. L’onde s’agita. L’étendue du lac prenait davantage l’aspect d’un marécage où bizarrerie supplémentaire, certaines zones se trouvaient occupées par des geysers, des solfatares dignes de l’Islande de Jules Verne, sans oublier ces cheminées abyssales des grandes profondeurs aux fumerolles noires où grouillait une vie aveugle et archaïque nourrie d’hydrogène sulfuré et d’archées. Cette masse aquatique lacustre tendait à se métamorphoser en une tapisserie composite, formée de bulles-isolats hétérochroniques, sans lien aucun, sans coordination.  Même le plus bravache des briscards commença à manifester sa réticence à vouloir continuer dans de telles conditions.

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- Aïe. C’est trop pour moi. Quel est le démon qui nous défie?
- Soldat, auriez-vous des velléités de désertion? Un romancier du temps de la Table ronde et de la chevalerie courtoise aurait parlé des gastes eaux du Diable.
- Mon capitaine, j’suis courageux, j’en ai vu des vertes et des pas mûres, mais là, trop, c’est trop!
- Le commandant peut vous abattre sur l’heure comme des chiens, il vous traitera comme des pleutres et des déserteurs, rappela de Boieldieu.
- Capitaine, si vous jurez de me protéger, j’suis toujours des vôtres.
- Caporal-chef Santerre, vous pouvez compter sur moi !
Les soldats prirent place sur les radeaux, les armes prêtes à tirer. Les pontonniers étaient chargés de manier ce qui tenait lieu de rames improvisées.
Les premiers mètres, rien ne se passa, puis, sans que les militaires comprissent comment, les frêles esquifs commencèrent à osciller tandis qu’entre deux eaux nageaient des formes noires. Des mains décharnées d’où pendaient des lambeaux de robes bouddhiques et des filets verdâtres de vase nauséabonde percèrent l’onde sombre et émergèrent dans le but évident de quémander le paiement du passage.

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- Tantôt, je me suis trompé ! J’aurais dû parler comme la baronne de Lacroix-Laval : ce sont les champs Phlégréens que nous nous apprêtons à traverser.
Une des momies du lac surgit, dégoulinante d’eau sale. C’était un Gardien du Pool, un nocher, un Charon, mais aux caractères mongoloïdes marqués, passeur du Bardo Thödol, mitré de jaune, l’épiderme squamé, ulcéré,  envahi de concrétions calcaires et de petits coquillages incorporés à sa peau. Ouvrant la bouche, il s’exprima en ancien tibétain :
« Pour le passage, c’est deux piastres par personne. Sinon, vous coulez avec nous. »
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Les miasmes délétères que ce spectre répandait soulevaient la nausée. Tandis que Boulanger s’efforçait à ne pas afficher son malaise et demeurait apparemment impassible, De Mirecourt cria :

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« Abattez-moi ce foutu fantôme !
- Pardonnez-moi, mon commandant, mais vous allez commettre une grave erreur, s’interposa Pierre Fresnay.
L’acteur avait compris les propos du moine d’outre-tombe.
- Il nous réclame simplement le paiement du passage. Nous n’avons qu’à jeter des piécettes et ce sera bon.
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Pour montrer l’exemple, il s’exécuta. Aussitôt, un remous avala les billons qui parurent se dissoudre dans un liquide devenu opaque. Encouragé, bien que ceux qui l’entouraient fissent preuve de réticence, le brav’ général se délesta d’une pièce d’or, un napoléon, en déclarant à l’hôte du Pool :
- Nautonier, accepte cette obole.

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« Il est moins stupide que je le croyais. Apprêtons-nous à traverser sans encombre cette réinterprétation de l’Achéron de Gérard de Nerval », pensa Pierre Fresnay.

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C’était ne pas tenir compte des deux autres jangadas improvisées. La deuxième était commandée par le lieutenant de vaisseau Gontran de Séverac. La résistance provenait des tirailleurs sénégalais. Pour eux, le fantôme tibétain était l’émanation de l’esprit de Malamine qui cherchait sa revanche. L’un des Noirs se jeta alors à l’eau et commença à nager vers la rive. Dès les premières brasses, une série de mains décharnées et brunâtres aux ongles recourbés en forme de faucille, le saisirent et le lacérèrent. Ce spectacle sanglant découragea les compagnons de l’infortuné et de Séverac n’eut plus qu’à payer le passage en lançant un jaunet.
Les choses se passèrent encore plus difficilement sur le troisième radeau. Un officier marinier, maître principal, rescapé du sous-marin Bellérophon noir, avait le commandement du groupe. Or, c’était un sceptique, un saint Thomas qui se refusait à admettre ce mirage surnaturel. Aussi tenta-t-il de forcer le passage en ordonnant aux pontonniers de souquer ferme en faisant fi des ombres. Mais les bonzes réagirent et réglèrent aussitôt leur compte en retournant le radeau, ce qui eut pour résultat de projeter ses passagers dans l’onde sombre.
Sur la première embarcation, Michel Pèbre d’Ail voulut se porter à leur secours. Mais Pierre Fresnay le retint en disant:
- Trop tard, c’est inutile.
- Mais mon capitaine…
- Vous voulez donc mourir aussi?
Michel ne répondit pas.
Les naufragés furent la proie non seulement des ombres aquatiques des bonzes mais aussi de monstres fluviatiles divers surgis d’une jungle préhistorique mélangeant les ères : Euriptérides, dont l’aiguillon foudroya les soldats avant qu’ils fussent emportés dans les profondeurs pour être dévorés, crocodiliens géants caparaçonnés à la gueule démesurée de gavial, qui happèrent les nageurs par les jambes et les déchiquetèrent, improbables Basilosaurus ou ancêtres de baleines transposés dans l’eau douce, dont les gueules oblongues engloutirent les malheureux comme s’il se fût agi de simples sardines, et, enfin, orques mangeuses d’hommes tout droit sorties d’un film d’horreur des années 1980.
L’eau, presque stagnante, se teinta de pourpre et il fut difficile aux survivants de ne pas succomber à la panique.
Le macabre décompte vint s’alourdir une nouvelle fois d’une dizaine de victimes. Les deux embarcations restantes tracèrent un sillage parmi les flots ensanglantés. La rapidité de la traversée fut déconcertante. Fresnay pensa que les spectres de bonzes poussaient les radeaux jusqu’à la rive opposée. Ils accostèrent donc en cinq minutes à peine sur une berge encombrée d’ajoncs et ombragée par d’exubérants saules pleureurs accompagnés de fougères arborescentes d’une taille impressionnante, diaprées d’orange et d’un jaune sulfurique.
Pour autant, les survivants n’étaient pas tirés d’affaire. Soudain, une averse de poix fondue se déversa sur eux. Lorsque le liquide bouillant entrait en contact avec la peau, il la brûlait et pénétrait jusqu’à l’os. Il était urgent de s’abriter. C’est ce que fit la troupe profitant des larges feuilles des « arbres paléozoïques » dérangeant sans que les hommes se rendissent compte deux femelles Hynerpeton, amphibiens primitifs du Dévonien supérieur, occupées à pondre.

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Ce monde mosaïque mi- préhistorique mi- fantastique commençait à irriter Barbenzingue. Le général ne comprenait plus dans quel piège il était tombé et pourquoi la nature devenait aussi folle alors que les plans de l’expédition prévoyaient que le corps parcourût le bassin conventionnel du Congo par la voie terrestre jusqu’à la zone des gisements en quinze jours au maximum, à condition toutefois qu’il ne rencontrât pas d’obstacles supplémentaires, tribus hostiles, armée de M’Siri, ou autres. Boulanger avait en tête le livre de Stanley A travers le continent mystérieux qui relatait son voyage congolais de 1877. C’était pourquoi il s’attendait à parcourir une jungle conventionnelle non dépourvue de dangers. Mais ces derniers auraient été contrôlables.
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De son côté, le corps expéditionnaire allemand, fort de ses sauf-conduit zanzibarites, avait progressé à l’intérieur des terres sans problèmes majeurs. La colonne venait d’atteindre les territoires sous la coupe de Tippo Tip. Oublié le cheikh Walid et sa mystérieuse évasion de la forteresse de l’île de Pemba. Cependant, von Preusse n’en douta pas, les choses sérieuses n’allaient pas tarder à commencer lorsque, à l’approche du lac Tanganyika, les hommes allaient devoir contourner ses rives pour atteindre la Lualaba ou cours supérieur du Congo.
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C’était le soir. Les Allemands avaient dressé leur camp. Après un frugal repas constitué de conserves, chacun s’était retiré sous sa tente. Harassé par la journée de marche et par la chaleur étouffante régnant habituellement en Afrique orientale, Alban s’était assoupi presque aussitôt, la tête posée sur l’oreiller. Il ne put dire à Erich, lorsqu’il rapporta ce qu’il vécut cette nuit-là, s’il s’agissait bien d’un songe ou de la réalité.
Il pensait se trouver à l’état de veille, lorsque, se redressant sur son lit de camp, il constata que la tente avait été envahie. L’intrusion d’un groupe d’êtres indésirables pouvait être confondue, au premier abord, avec celle de pillards autochtones opportunistes. Mais les créatures que le comte de Kermor vit n’avaient rien à voir avec l’Afrique de 1888. Une odeur nauséabonde révulsive de vinaigre vint à ses narines.

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Stupeur! Marat se tenait devant lui. Le révolutionnaire et conventionnel assassiné en 1793. La tête emmaillotée dans son madras, il brandissait la une de l’Ami du Peuple. Une une tachée d’un sang brun qui en appelait au meurtre des aristocrates ci-devant et des fédéralistes. Or, Marat n’était pas seul. Incongrûment, une garde rapprochée le protégeait. Des hommes aux visages masqués de heaumes, rappelant à la fois les casques savoyards de l’orée du XVIIe siècle et le sinistre masque de fer imaginé par Voltaire avec ses ressorts d’acier.

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Marat prit la parole.
- Kermor, ci-devant comte, je te reconnais! Tu es un suspect, un proscrit, un homme de Coblence, à la solde de Pitt et consorts. Mon tribunal révolutionnaire personnel va te juger. Une seule sentence possible et méritée, la mort.
Alors, chacun des masques s’exprima, prononçant à tour de rôle d’un ton sifflant : « coupable ».
Alban comprit que chacun de ces spectres représentait les hypothétiques incarnations historiques du Masque de fer. Le premier avait délivré sa sentence avec un accent italien prononcé. Il s’agissait donc de Mattiolli. Le deuxième se présenta comme Marchialli, première forme altérée du médiocre espion outre-cisalpin. Il arborait une bure et des sandales. C’était donc le fameux moine jacobin fou qui avait été interné à Pignerol et était mort en captivité. Le troisième était remarquable par son ventre proéminent et ses membres disproportionnés tumescents d’hydropisie. Une vague livrée de laquais partant en guenilles le recouvrait encore. Le bonhomme s’appelait La Rivière et sa profession était celle de valet. Il était réputé mort à l’île Sainte Marguerite à la fin du XVIIe siècle. Il avait officié, tout comme l’ultime homme au masque, Eustache Danger, en tant que valet de Nicolas Fouquet, l’ancien Surintendant des Finances, mort en 1680.
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 Or, Eustache Danger était sans aucun doute le seul et authentique homme au masque - qui n’était que de velours - soit qu’on lui eût imposé le silence parce qu’il avait empoisonné Fouquet sur ordre, soit qu’il eût surpris un secret de Cour, la conversion secrète des Stuart au catholicisme, soit que le geôlier Saint-Mars, dépité qu’il n’eût plus à sa charge aucun prisonnier illustre, eût décidé de donner à Danger une importance fictive. À sa mort à la Bastille en 1703, Danger avait été faussement désigné sous les noms de Marchialy, Marchiergues ou Marchiel.

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Marat lui-même s’exalta, disant:
- Sache, traite à la Nation, que je me nomme Mala, Maxa, Marra, Majat et ainsi de suite.
Il exultait. De sa peau pustuleuse qui lui conférait un aspect batracien repoussant, continuaient à s’exhaler les redoutables efflorescences vinaigrées. Le pitoyable médecin, scientifique raté, fanatique, ne parvenait plus à soulager les démangeaisons qui rongeaient son épiderme malade. Son regard hanté troublait Alban. La teinte gris jaune des yeux avait quelque chose de reptilien.
Un roulement de tambours surgi de nulle part, envahit la tente. C’était la sinistre batterie de Santerre qui avait retenti lors de l’exécution de Louis XVI.

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Malgré lui, le comte de Kermor ne put retenir un hurlement. Il se sentit alors basculer sur la planche de la guillotine et la lunette ne tarda pas à s’abattre sur son cou. Le froid de l’acier le fit frissonner. Une secousse ; un éveil.
Alban reprit conscience, les draps trempés enroulés sur ses jambes alors que dans l’aube grise s’élevait la sonnerie du clairon allemand. C’était déjà la diane. Une fois de plus, le jeune homme allait devoir se contraindre à assister au hissage des couleurs du Kaiser.
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Le comte n’osa faire part à Erich de ce cauchemar puéril qu’il attribua à la chaleur moite et à la nourriture exécrable des rations germaniques. C’était tout de même mieux que les conserves empoisonnées de l’expédition Franklin au Pôle Nord. L’appertisation avait fait des progrès depuis 1845.
Après que la troupe eut pris un petit déjeuner copieux et gras - saucisses, petit salé et patates - il fallut se remettre en route dans la savane arborée du Rift. Il arrivait que les hommes croisassent antilopes, zèbres, lions (plutôt paresseux parce que repus par la chasse de la femelle), buffles, gnous et hyènes en quête de charognes. 
L’heure n’était pas au safari, loin de là. Les clichés dignes de certaines bandes dessinées coloniales ou postcoloniales indifféraient les Germains à l’esprit terre-à-terre. Le danger guettait mais on en ignorait la nature. Un vol d’oiseaux informa les deux membres de l’équipe de Daniel Lin infiltrés chez les Teutons de l’imminence d’une mauvaise surprise. Comme pour confirmer cela, le ciel changea de teinte, passant d’un bleu délavé à un violet métallique.
Aussitôt, les mammifères détalèrent à leur tour, prédateurs et proies confondus dans la panique. Une tornade tronconique se matérialisa à l’horizon, s’approchant à grande vitesse des soldats.
- Alarm! Soldaten Achtung!
Erich s’interrogea:
- Simoun? Non, ce n’est pas la région. Un nuage de sauterelles? Non plus… un typhon sec? Impossible.
Plus la nuée approchait, davantage se révélait son contenu. Un bourdonnement bruyant emplit toute la vallée. La tornade était composée d’êtres surnaturels, bruissant et s’exclamant en arabe, « Allah uak bahr! »

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Il s’agissait de cavaliers arabes fantastiques, issus des Mille et Une Nuits d’Haroun al Rachid à moins qu’ils provinssent d’Al Andalus au XI e siècle. Ils paraissaient ne faire qu’un avec leur monture ce qui les assimilait à de fabuleux centaures d’un nouveau style. Leurs jaserans constellés de gemmes et de lamelles d’or, d’argent et d’électrum brillaient tant qu’ils en aveuglaient ceux qui avaient l’audace de les regarder. Les chevaux étaient caparaçonnés d’airain, de housses damassées et matelassées et de chanfreins d’acier dotés d’un éperon digne des trirèmes antiques. Par-dessus tout, ces montures étaient des Pégases dont la croupe était surmontée de quatre ailes membraneuses de libellules.

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Certains de ces cavaliers magnifiques jouaient le rôle de Sagittaires parce qu’ils étaient armés d’arcs courts et légers dont les flèches lancées à des cadences rapides commencèrent à perforer les tuniques, vareuses et poitrines des porteurs zanzibarites et des soldats du nouvel Empereur Guillaume II. Certes, les Allemands étaient munis de fusils dernier modèle à répétition. Ils avaient en cela devancé les Français de plus d’une décennie. Mais les meilleurs tireurs avaient beau faire feu, les balles cylindro-coniques, au lieu de perforer les cottes de mailles des guerriers arabes, ricochaient inexplicablement sur des champs de force ou de contention. Les sabots adamantins des pur-sang soulevaient des nuages de poussière qui aveuglaient les Teutons, les gênant dans leur ajustement de tirs. Non seulement ces centaures de l’Islam paraissaient pourvus de boucliers d’invincibilité ; non seulement ils faisaient flèche de tout bois, transperçaient les chairs de leurs ennemis, mais en plus, parachevant leur supériorité, ils piétinaient les blessés à terre ou les achevaient en leur tranchant le chef de la lame recourbée de cimeterres damasquinés de Tolède dont la poignée était sertie d’émeraudes et de rubis. Le fer travaillé projetait des éclairs gênant les Allemands dans leur défense. Un Feldwebel criait: « Le sultan nous a trahis ! ».  
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Alors, tels des Huns, des Barbares, ils ramassaient les trophées tranchés nets et les attachaient au harnais de leur cheval. D’autres, préférant épargner l’ennemi, s’emparèrent de plusieurs porteurs africains afin de les réduire en esclavage. Comme nous le voyons, le combat était en train de tourner à la déroute. Alban commença à marmonner une prière, croyant que sa dernière heure était venue. Quant à Erich, il grommelait de colère.
« C’est pire que Little Big Horn reconstitué par Cecil B. de Mille! »
Bravache, le comédien austro-américain n’en rajoutait pas tant que cela. Il cherchait vainement la faille, sachant que tout cela relevait de l’irréalité la plus absolue. Pourtant, les morts étaient bien concrètes. Les commandants de la colonne, von Preusse et von Dehner, plus accoutumés à l’espionnage qu’à une bataille frontale, perdaient de leur superbe, prêts à ordonner la retraite. Ils échangeaient encore çà et là quelques tirs mais la débandade ne faisait plus aucun doute. Le clairon attendait leur ordre. Un tiers des hommes avait déjà succombé, broyés par les sabots, étêtés ou captifs.
Une sonnerie intercalée de couacs grotesques retentit alors à distance. Elle ne provenait nullement du bugle du caporal allemand. Qui était ce secours inespéré digne du 7ème de Cavalerie?
Erich et Alban tournèrent la tête de conserve. D’un promontoire dévala une armée magnifique quoique composite elle aussi. C’était une autre cavalerie constituée de soldats africains ou de type abyssin dont les vêtures mélangeaient allègrement les uniformes du Soudan anglo-égyptien, les vareuses, chèches et capes des Spahis, les armures matelassées des Zarma du Dosso

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 et les harnachements des chevaliers dahoméens de Glélé. Celui qui les commandait jetait des ordres, ou plutôt les aboyait dans une langue mêlant le swahili, l’amharique  et le français. Casqué de liège comme il se doit, cet Européen habité par l’épopée, était vénéré par sa troupe. La fortune se retournait. Paradoxalement, la cavalerie d’Afrique orientale, bien que simplement armée de fusils ouvragés à un seul coup, comme pour une fantasia, mit en déroute en moins de cinq minutes la horde moyen orientale d’outre temps. La nuée de centaures détala alors sans insister, abandonnant sur le terrain des éléments de harnais, des selles ouvragées, des étriers, des casques à visagière surmontés de lambrequins de soie, et, surtout, les porteurs survivants voués à l’esclavage. Le chef, sauveur inattendu des Allemands, parvint à portée de regard. C’était Arthur Rimbaud.               

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Aurore-Marie dévorait des yeux le précieux coffret que Gabriele lui présentait. Il paraissait remonter à une antiquité certaine mais il était impossible d’en dater précisément la façon. Constitué de bois plus ou moins rares, de sycomore et de santal, des effluves subtils s’en dégageaient, des senteurs aromatiques gummifères, où des narines exercées pouvaient identifier benjoin, styrax, cardamome, épine de Mossoul et fenugrec. L’écrin était surchargé de ferrures, marouflé et gaufré tout à la fois. Comme pour protéger encore davantage son contenu, le ou les propriétaires successifs, kabbalistes ou alchimistes, y avaient multiplié à loisir verrous, gâches, pênes, serrures et charnières. L’appareil apparaissait encore plus complexe que celui dérobé par Sir Charles. C’était assurément un coffret à secrets qui nécessitait de multiples manœuvres.
Aurore-Marie était bien en peine et désespérée de pouvoir un jour parvenir à l’ouverture de l’écrin. Cela ne fut pas le cas de son cacatoès. Ses capacités cognitives tenaient du prodige. C’était inexplicable et cela s’apparentait au miracle. Alexandre réagissant à la présence du coffret commença à claquer son bec et à frotter ses serres les unes contre les autres.
- Madame, s’exclama Gabriele, votre perroquet a l’air de reconnaître le coffret. Savez-vous son âge?
- Père me l’offrit en une oisellerie du Marais en septembre 1877. J’avais alors à peine quatorze ans.
- Vous a-t-on informée du passé du volatile?
- Le marchand prétendait qu’il était âgé de près de deux cents ans. Peut-être fabulait-il? Il disait qu’il avait eu pour maître et propriétaire Edward Teach  en personne plus connu sous le nom de Barbe Noire.

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- Cela signifierait, répondit Gabriele, que le célèbre pirate, si, toutefois l’oiseleur a dit vrai, a dressé Alexandre à ouvrir les coffrets à trésors dont il s’emparait à bord des galions espagnols et des navires de Sa Majesté la reine Anne.
L’oiseau semblait comprendre ce que l’on racontait à son sujet. Il caqueta de plus belle et dit en anglais: « Gold. Gold… ». 

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La poétesse lui murmura un petit mot et l’oiseau se mit aussitôt au travail. Actionnant verrous, serrures, pênes et gâches, dans l’ordre voulu par le concepteur des secrets, le prodigieux psittacidé parvint à l’impossible en moins de six minutes. Même le serrurier Gamain et le défunt roi Louis XVI ne seraient pas parvenus à un aussi efficace travail. Un léger grincement et le couvercle glissa. Le mécanisme n’avait pas été actionné depuis des lustres, mais, toutefois, Gabriele craignait un piège. Il avait souvenance de ces mécanismes vicieux qui pouvaient soit broyer la main de l’avide convoiteur, soit l’aveugler par un jet de vitriol, soit empoisser ses doigts d’un poison foudroyant, soit encore, vice suprême, l’expédier ad patres en le frappant d’une balle en plein front par la grâce d’un minuscule pistolet à un coup intégré au mécanisme d’ouverture. Les mains gantées d’Aurore-Marie en tremblaient d’impatience.
Constatant après quelques secondes qu’aucun piège n’avait été activé, la baronne de Lacroix-Laval s’empara hâtivement du codex que renfermait l’écrin. Toutefois, l’ancienneté du livre lui fit craindre qu’il tombât en poussière au moindre contact, y compris celui de l’air. Quant à l’éventuel poison, elle n’en avait cure, ses mains demeurant continûment gantées. Elle dit:
- Mon ami, je ne saurais comment vous remercier. Accordez-moi une semaine, le temps de lire l’ouvrage et de le comprendre.
Avant de prendre congé, la jeune femme accepta de prendre une tasse de thé parfumé au jasmin. Dès le soir, en son hôtel du Palais Loredan qu’elle avait loué, elle s’attellerait au déchiffrage des pages multiséculaires.

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 A suivre...
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