mercredi 3 février 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 11 2e partie.



Michel Simon avait loué une chambre au même hôtel dans lequel Frédéric et Guillaume étaient descendus. Il s’était toutefois arrangé pour que celle-ci ne fût pas localisée au même étage.
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 Cependant, muni d’un appareillage d’espion que la NSA lui aurait envié, il était parvenu à mettre sur écoutes l’Artiste et son apprenti. Il voulait connaître leurs intentions exactes afin d’intervenir au moment voulu si jamais leurs vies se trouvaient en danger. Non pas qu’il craignît Aurore-Marie elle-même. La baronne de Lacroix-Laval voyageait seule, sans séide. En agissant ainsi, il ne faisait qu’exécuter les derniers ordres du commandant Wu qui lui avait dit de se méfier de Sir Charles. Daniel Lin avait extrapolé logiquement la présence du mathématicien à Venise. Il était évident que le but premier du Britannique était de parachever le vol des codex commis quelques mois auparavant par la bande chinoise à sa solde.
À l’instant même Gabriele d’Annunzio déclarait :
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- Mes cambrioleurs étaient Chinois. J’ai eu le temps d’apercevoir un bandit revêtu d’un large pantalon de soie noire qui, tel du vif-argent, portant sous le bras mon si précieux coffret, s’enfuyait par une des fenêtres, échappant ainsi aux balles que je tirais de mon arme.
Michel Simon s’inquiétait.
- Je n’ai plus aucun signal de Daniel Lin depuis douze heures. Cela est tout à fait inhabituel. Que se passe-t-il donc en Afrique?
Faute de mieux, il commença à faire les cents pas dans la chambre, fumant avec nervosité cigarette sur cigarette.
- Voilà que j’imite Julien. Je suis bon pour une engueulade de première lorsque la situation se sera éclaircie.
Une plainte éthérée résonna alors dans la pièce confinée envahie par les volutes bleutées des cigarettes.
- V’là maintenant que l’hôtel est hanté! Monsieur le spectre, si t’es réel, bats-toi comme un homme! S’écria-t-il de sa voix de fausset.
Comme en réponse, le gémissement s’amplifia.
- Ou je me goure, ou j’ai l’impression que ce fantôme fantoche baragouine en anglais.
- Help me! Help me!
- Où t’es, mon gars? Qu’on s’explique un peu!
Le comédien commença à mimer le boxeur. Il crânait mais sa nuque se couvrait de sueur.
- J’suis pas Dempsey, mon crochet du droit fait défaut, il est mollasson. Ah! Comme j’envie le gorille des acacias!
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Le Suisse cherchait la provenance de la voix qui poursuivait ses lamentations lugubres.
- T’es mort ou t’es vivant? Bon sang! Réponds en langage normal!
Après avoir tâté les murs, il dit:
- On m’a fourgué une chambre dans laquelle on a emmuré un malheureux. À moins que…
Son attention fut enfin attirée par la lourde armoire munie d’une psyché. Le travail de la glace trahissait son origine, l’île de Murano. Le vieux meuble en acajou et palissandre occupait les deux tiers du mur faisant face au lit. Étrangement, rien ne se reflétait à la surface du miroir. Se rendant compte du prodige, Michel Simon hasarda.
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- Il est sans tain? J’suis un vampire ou quoi?
La plainte plus distincte provenait incontestablement de la glace. Le comédien s’en rapprocha.
- Je ne vois rien mais lui me voit assurément.
- Help me sir!
- Mon communicateur! Purée! Impossible d’établir la communication! Il est mort! Foutu engin de mes deux. J’aime pas quand la technologie foire.
Or, dans le miroir, il y avait du nouveau. Des ombres se formaient, mouvantes, changeantes, comme essayant de reproduire une image ou un visage.

***************

La figure convulsée d’Alice, aussi crayeuse que celle d’un cadavre, éructait et crachait. Une voix caverneuse alternait des langages inconnus du père Bottecchia.
À présent, le corps de la jeune fille flottait sur le plafond, tête-bêche. L’espace euclidien aboli cédait la place à une configuration difforme de l’espace-temps, comme plié, chiffonné. La bouche démultipliée de l’exorcisée, comme extirpée de la tête, parlait simultanément, en stéréophonie, égrenant des sentences en dialectes exotiques non terrestres ou surgis d’un passé incommensurable et oublié. Le K’Tou se mêlait au marnousien, l’élamite au fulbé, l’helladien du temps de Vestrak aux crissement insectoïdes des Velkriss, les émanations sulfureuses des siliçoïdes parents de Kinktankt aux mugissements d’un Graav, officier lycanthropoïde de l’ancienne flotte, le guèze à la langue olmèque, les changements colorés des frères de Kraksis aux ordres méprisants, rauques et gutturaux des généraux Haäns de la troisième caste. Et tous ces langages signifiaient:
- La maison de poupées… la maison de poupées. Prenez garde à la maison de poupées…
En la grotte sous le pool, l’heure était grave. Il n’y avait pas d’autre voie que le vortex, d’où avait émergé la troupe congolaise spectrale.
Choquée, Lorenza était prise de vertiges et de nausées bien qu’aucune substance toxique n’eût été projetée par les bouches des fantômes.    
Une voix résonna en la voûte. « Maman! ». C’était Violetta.
La quart de métamorphe se précipita au secours de sa génitrice. Ployée en deux, Lorenza devint brouillée et s’effaça comme évaporée, translatée dans une autre réalité. À l’instant même où le corps de la doctoresse disparaissait, un appel à l’aide retentit, atténué, distant.
- Il provient des profondeurs de la singularité, murmura Benjamin. C’est bien mon épouse.
- Allons! Nous n’avons plus le choix, répondit avec philosophie Gaston. Nous devons traverser.
Si tout le groupe affichait sa résolution, il n’en allait pas de même pour Azzo. Non seulement le métis de Sapiens et de pré K’Tou marquait sa réticence par l’émission de grognements sourds mais aussi ses muscles tétanisés lui conféraient une immobilité de marbre. Comprenant la situation et réagissant au quart de tour, Spénéloss s’approcha d’Azzo et lui fit sa célèbre prise helladienne Ainsi, il fut porté tel un poids mort par Gaston de la Renardière dont la force était proverbiale.
La voix de di Fabbrini se faisait toujours entendre.
- Je ne sais pas où je suis. Je n’y vois pas grand-chose. Mais je respire sans difficulté et je n’ai pas froid.
Chacun, à tour de rôle, sauta dans l’espèce de trou de ver qui devenait instable. Des fulgurances bleutées émises par le tourbillon frappaient les concrétions de l’immense caverne et, se répercutant, rebondissant, commençaient à ébranler la structure même de la roche qui émettait des grésillements, vibrait et se brouillait. Cela rappelait l’image quadridimensionnelle d’un monde holographique menacé d’un effacement imminent. Spénéloss lança:
- Dépêchons-nous. Le lieu dans lequel nous nous trouvons se déstabilise. Sa structure atomique s’effondre.
Saturnin résistait. Sa frousse atavique lui déconseillait de suivre ses amis. Ses tripes se nouaient et des aigreurs remontaient de son estomac jusqu’à sa gorge. Son teint jaune dénonçait sa trouille.
- Monsieur de Beauséjour, il n’est plus temps de tergiverser, jeta Dalio sur un ton ironique.
- Quel boulet celui-là, fit Louis Jouvet avec l’envie de donner un coup de pied aux fesses de cette mule récalcitrante.
Symphorien se chargea de la résolution du problème.
- Je n’ai pas d’aiguillon mais ceci fera l’affaire, dit-il avec méchanceté en montrant un couteau suisse. Je ne connais pas de meilleur remède pour faire avancer les ânes bâtés.
Sans prévenir, il piqua la partie la plus charnue de l’ancien chef de bureau qui, sous la douleur, se cabra, bondit et avança! Aussitôt absorbé par le vortex, Saturnin, comme tous ses compagnons, ressentit une impression d’immersion dans une mer de particules primordiales. C’était comme si tous se retrouvaient tel un necton importun nager dans une soupe benthique antérieure à toutes les probabilités de multivers. Daniel Lin le savait, le niveau le plus familier de Pan Multivers fréquenté communément par l’intelligentsia savante d’Hellas avait dépassé depuis longtemps le stade 3 énoncé par Everett. De fait, tous baignaient dans l’a-matière à l’ère où l’Infra sombre et la Lumière ne s’étaient pas encore séparés. Cette situation gênait le Superviseur. Elle était en train de lui échapper et cela le contrariait grandement. L’état actuel de leur aventure signifiait que l’Energie noire n’était pas encore entièrement domestiquée à moins qu’elle tentât de s’émanciper à nouveau.
La matérialisation d’un Outre-lieu incongru balaya les réflexions de l’ex-daryl. Lorenza n’était toujours pas là bien que sa voix lointaine retentît.
- Je suis là-haut. Quelque chose me retient prisonnière. Je ne peux identifier ce que c’est.
La lumière revint sans crier gare ; elle surgit d’antiques becs de gaz encapuchonnés communs aux anciennes bâtisses victoriennes. Tous étaient au complet, non point au sein de nulle part, mais au mitan d’un vestibule qui paraissait l’épicentre d’un labyrinthe.
- Ch’ais pas si vous avez la même impression que moi les aminches, mais j’crois bien que nous sommes à l’intérieur d’une maison de poupées.
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- T’as raison, Jean, lui répondit en écho Dalio
- Quel est ce nouveau tour du Diable? S’énerva Craddock.
Une multitude d’escaliers et de corridors s’offrait aux regards des intrus. L’éclairage au gaz conférait aux aîtres des reflets jaunâtres et inquiétants tandis que l’affreuse tapisserie de rigueur et le mobilier lourd et surchargé de bibelots contribuaient à l’assombrissement de ce logis faussement innocent. Un petit gloussement retentit alors dans le dos de Deanna Shirley qui sursauta. L’apprentie star se retourna, rien.
Par contre, Violetta aperçut une silhouette se profiler sur le mur gauche, ombre qui s’étalait entre les cadres de ridicules tableaux préraphaélites encombrés de références médiévales hermétiques et factices. L’adolescente crut identifier les english curls d’Aurore-Marie. Toutefois, la tête lui paraissait démesurément volumineuse, telle celle d’un Bébé néoténique Jumeau, Bru ou autre.
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- Coucou! Émit une petite voix enfantine. Tu veux jouer avec moi?
La jeune fille sentit un contact qui la fit frissonner. La voix insista.
- Tu ne veux pas jouer à cache-cache? Allons… s’il te plaît… s’il te plaît…
Violetta se retourna brusquement. Pourquoi elle en particulier était-elle victime de ce phénomène alors que les autres ne sentaient rien? Mais non. Deanna aussi subissait ce harcèlement.
Toutes deux virent enfin celles qui les importunaient. Il s’agissait de deux poupées de bois et de cire d’un mètre vingt environ, soit la taille d’un enfant de neuf ans, vêtues comme les jouets de porcelaine de 1888. Elles étaient affublées de perruques de laine surmontées d’encombrantes faveurs de soie vieux-rose. Toutefois, un détail différait. La poupée qui assaillait Violetta était brune comme elle alors que celle qui s’en prenait à Deanna Shirley arborait de longs tortillons de lin d’un blond fadasse et sans grâce. Elles eussent été mignardes si leurs visages avaient présenté des expressions réalistes accentuant leur ressemblance avec d’authentiques fillettes de la fin du XIXe siècle. Or, leurs faces de bois mal taillé à peine vernies et ébauchées s’avéraient monstrueuses, suscitant la frayeur.
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Les figures dépourvues d’yeux en verre ou autre, les lèvres peintes couleur sang-de-bœuf, et surtout, ces joues et ces pommettes rehaussées d’écarlate déshumanisaient davantage encore si possible les pantins animés. Les mains de cire, chlorotiques, tentaient d’agripper par la manche leurs proies tandis que des bouches que surmontaient des nez à peine esquissés dessinaient des sourires cruels révélateurs. De ces orifices sortaient des sollicitations insistantes.
- Viens avec nous… on s’ennuie ici. Ce sera amusant…
Le phénomène ou sortilège s’en prit à Saturnin. Même si, nous pouvons le supposer, il commettait une erreur au sujet de Violetta, l’esprit maléfique ou primesautier qui jouait avec nos héros se complaisait en la souffrance des maillons faibles ou prétendus tels de l’équipe. Il connaissait la couardise de Beauséjour et le manque de courage de miss de Beauregard. Le bedonnant vieil homme fut, sans crier gare, pris à partie par un pantin grotesque sorti tout droit de la commedia dell’arte. C’était Pantalone dans ses frasques. Un Pantalon lubrique, bachique, au long nez crochu fleuri, aux joues furfuracées qui entrecoupait ses paroles de triviaux rots d’ivrogne. Il brandissait une coupe de vin dont le liquide vermeil se répandait sur le sol.

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- Viens partager mes agapes! Des filles accortes nous attendent. Ce ne sont pas des maritornes.
Le tout dit dans un italien abâtardi, rocailleux, à peine compréhensible, prononcé par une bouche édentée, dont les effluves alcoolisés suscitaient en Saturnin le dégoût. Pris de panique, Monsieur de Beauséjour se précipita vers le premier escalier venu. La peur lui donnait des ailes ; le vieillard bondissait de marche en marche avec l’agilité d’un chamois tout en glapissant de plus belle tandis que messer Pantalone se lançait à sa poursuite avec un ricanement qui en disait long.
L’escalier, recouvert d’un hideux tapis grenat, à la trame élimée, était vermoulu et ses degrés d’une raideur casse-figure. Plus l’ahanant Saturnin montait, davantage l’escalier grandissait, des marches s’additionnant surgissant du néant. De plus, il se divisait en plusieurs directions dédaléennes. Beauséjour franchit plusieurs paliers avec bonheur, longeant de multiples corridors à la semblance de ceux d’un vaste hôtel ancien. Il ne savait plus où aller car Pantalone ne le lâchait pas d’une semelle. Seul l’instinct le guidait. Il pensa se réfugier dans une des pièces s’offrant à lui, aucun huis n’étant fermé à clef. Il ouvrit porte sur porte, inutilement. Soit l’entrée débouchait sur un pot au noir, un néant, soit du seuil surgissait une nouvelle marionnette adonisée différemment: garçonnet en costume marin, demoiselle d’honneur, Pulcinella, Scaramouche, meneur de revue à queue de pie du film Cabaret de Bob Fosse, même un incongru Kiku U Tu, ridiculement affublé du costume du capitaine Crochet, le chapeau empanaché coiffant tant bien que mal sa crête de plumes servant à la parade amoureuse des Kronkos, le moignon droit remplacé par ledit crochet. Et ces poupées répétaient en antienne: nous voulons jouer, nous voulons jouer. 
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Saturnin avisa une nouvelle ascension. Il ne cessait de hurler : « Le Styx ! Nous avons franchi le Styx ! » Il grimpa de deux étages supplémentaires, et, phénomène improbable, l’escalier comme rongé par un lent et insidieux travail de termites, s’érodait, s’étiolait, devenant poudre et sciure. Pris d’un étouffement soudain, le vieil homme toussa, allergique aux fines particules de bois. Ce fut alors qu’il entendit la voix de Lorenza qui perdait patience.
- Allons! Dépêchez-vous. Ma captivité me pèse.
Cette injonction contrastait avec les précédents appels à l’aide. Ce ton autoritaire traversait le bois vermoulu et disjoint de la dernière porte qui ne s’était pas encore ouverte. Il n’eût pu en être autrement ; le corridor n’existait presque plus. N’en demeurait qu’un nuage de sciures et de copeaux au sein duquel un Saturnin aveuglé avait du mal à se situer. Aussi défonça-t-il sans hésitations cet ultime panneau dont les planches achevèrent de se désagréger sous le poids conséquent de l’ancien chef de bureau.
Lorsqu’il fut de l’autre côté du seuil, c’était comme si n’eût demeuré de la maison fantastique de poupées que cette unique chambre, volume cubique flottant dans un non espace indéfinissable. Monsieur de Beauséjour, pris par l’action, omettait de s’interroger sur le sort de ses amis tout en bas. Il se contenta de ce qu’il vit. Une antique chambre d’enfant en bois de rose, envahie de joujoux, au milieu de laquelle, prostré sur une chaise, un Bébé disproportionné se tenait.
Cette poupée géante était des plus hideuses, ventrue, la robe souillée de taches de chocolat et de traînées de confiture de groseilles, caricature d’une petite fille à l’obésité précoce, victime de sa gourmandise insatiable. Le jouet maléfique présentait la même esquisse de visage que ses consœurs du rez-de-chaussée, mais, cette fois-là, la perruque sommaire de laine aux longs tire-bouchons qui surmontait ce chef fort laid était d’un roux carotte flamboyant. De la poitrine flasque, comme bourrée de son, sourdait l’ordre persistant de Lorenza de mettre fin à sa captivité.

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Saturnin n’avait pas le choix, il lui fallait crever, éventrer cet espèce de mannequin ou de baudruche afin d’en extraire la prisonnière. Il chercha l’objet tranchant nécessaire à l’opération.
- Ce ne sont que des jouets de fille! Dit-il avec déception. Pourquoi ne suis-je pas dans une chambre de garçon? J’y aurais trouvé le sabre de bois nécessaire.
 Enfin, le sexagénaire avisa, posées sur une coiffeuse, plusieurs longues épingles à cheveux. Il pensa, amer :
- J’avais tiré le bon numéro lors de la conscription. Je n’ai jamais appris à me servir d’une baïonnette.
Cependant, il commença à piquer l’abdomen de la poupée avec prudence en demandant:
- Lorenza, avez-vous mal?
Aucune réponse ne lui parvint. Il récidiva et une déchirure se fit. Alors, le jouet éclata comme un ballon tout en répandant son contenu, un bourrage pelucheux qui fit tousser le vieil homme. Quelqu’un sortit de ce que nous pouvons appeler une dépouille mais était-ce bien Lorenza? L’être avait, certes, sa silhouette, sa corpulence, mais, en lieu et place de l’attendu visage de la mère de Violetta, se présentait cette même face ébauchée aux pommettes écarlates.
Tremblant, Beauséjour murmura:
- Pitié, madame la poupée. Je ne voulais que vous sauver…
Soit, première hypothèse, la doctoresse avait été assimilée par la créature qui l’avait enfermée, soit il s’agissait d’une sorte de matriochka gigogne. Mais la femme à la face de buis éclata d’un rire joyeux.
- Monsieur de Beauséjour, ce n’est que moi, rassurez-vous. Avez-vous donc oublié mes talents de métamorphe?
- Je… demande… à voir, fit l’ex-fonctionnaire.
Aussitôt, la fausse marionnette recouvra son aspect habituel, celui d’une jeune femme brune au teint un peu hâlé et aux yeux noirs. Soulagé, Saturnin s’interrogeait cependant quant à la façon dont tous deux allaient sortir de cette chambre alors que la maison de poupées s’était désagrégée sous ses yeux. Il fit part de son inquiétude à la doctoresse qui lui répondit:
- Mon cher ami, vous avez été victime d’une hallucination personnelle qui s’est additionnée à l’illusion collective de cet outre-lieu.
- Ah? Tant mieux s’il ne s’agit que de cela. Je vous suis.
Les deux rescapés descendirent alors un escalier ordinaire qui était de retour.
En bas, tout tournait mal. Les poupées démoniaques s’étaient démultipliées et cernaient le groupe. Elles étaient sorties qui, de la cuisine, qui, de l’office, qui, du salon à musique, qui, du fumoir, qui, de la bibliothèque dont chaque faux volume de carton produisait sa propre créature issue des contes de fées. Des belles aux cheveux d’or, des petites sirènes, des fées des grèves, des cendrillons, toutes dépourvues bien sûr de traits et de visages, assaillaient l’équipe de tempsnautes en psalmodiant: « Jouer! Jouer! » Elles formaient une ronde, une chaîne, un cercle allant se resserrant, sautillant, trépignant en des piétinements qui n’étaient pas sans rappeler la chorégraphie originelle du Sacre du Printemps, en 1913.
En accord avec leur danse, elles tendaient de longues mains cireuses et diaphanes en direction de leurs proies qu’elles désiraient assimiler, amalgamer à elles. D’une manchette de Harrtan, Violetta parvint à décapiter une Belle au bois dormant dont la chevelure fadasse tombait jusqu’aux reins.

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- On n’est pas chez oncle Walt, lança-t-elle avec une pointe de colère.
Deanna, quant à elle, en était réduite à glapir de peur, incapable de se défendre.
- Un disrupteur! Un disrupteur! Hurlait-elle en vain.
- Elles ne sont pas vivantes, lui rétorqua Craddock.
Spénéloss gardait son calme. L’attaque des pantins n’avait aucune prise sur lui ; il se contentait, d’une chiquenaude, de repousser l’assaut d’un Riquet à la houppe tandis qu’il calculait les probabilités de l’interruption du sortilège au bout de tant de minutes. Pour lui, il ne s’agissait que d’un échange de conversion d’énergie en matière. Il avait compris la cause du phénomène.
- Nous sommes à l’intérieur d’un micro univers obéissant aux lois de la gravité quantique à boucles, jeta-t-il pour les scientifiques de l’équipe. De plus, ce micro univers est localisé dans une dix-septième dimension hypothétique que même les anciens p ne pouvaient conceptualiser. Au-delà de la seizième dimension, toutes celles surnuméraires sont repliées sur elles-mêmes en une figure hypothétique, bande de Moebius, tore, micro espace de Poincaré, bouteille de Leyde, grumeaux de Kontiko, polyèdres icosaédriques fractaux élastiques de Stankin…
- C’est pas l’moment de nous gonfler avec vos spéculations de matheux de prépas alors qu’il y a péril en la demeure, jeta acide Carette.
- Julien, Spénéloss vient de trouver la solution. Cela m’aveuglait. Quel sot je fais! Nous sommes bien prisonniers d’une figure mathématique abstraite constitutive d’un micro univers virtuel à dix-sept dimensions. Désormais, je sais comment sortir de là… un véritable jeu d’enfant… cruel…
- Dieu vous entende, fit Gaston en se signant.
Tandis que les supplications des poupées devenaient assourdissantes…

***************

V. Domine, exaudi orationem meam, prononça l’exorciste.
Alice répliqua par un rugissement.
R. Et clamor meus ad te veniat, poursuivit le père Bottecchia en brandissant le crucifix.
Alice persistait, bavant, jurant, bondissant de mur en mur, accroupie tel un batracien, mettant la pièce sens dessus-dessous. Les objets volèrent, se fracassèrent, chacun devant se garder de ne point être heurté.
Si fuerit saltem diaconus subjungat V. Dominus vobiscum.
Toute formule latine semblait vaine. Le « démon », s’il était avéré, s’en prit à Sir Charles. Un singe ailé ectoplasmique, dont la tête paraissait surmontée d’un cimier spiralé en forme de corne de Narval, jeta au mathématicien :

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« Tu es un usurpateur ! Ton identité est fausse ! Va rejoindre celui que tu as enfermé ! »
Les mugissements de ce gorille mythique, de cette chimère médiévale rappelant les incubes invraisemblables des peintures du Jugement Dernier du XVe siècle, ressemblaient aux rauquements d’un éléphant de mer défendant son territoire. Un camaïeu de visages multiples s’ajoutait à ses coudes, à son abdomen et à ses genoux, visages dont les gueules bestiales expectoraient des fumées soufrées. Merritt fit comme s’il n’avait pas entendu. La créature s’évanouit, comme dissoute dans la brume. L’espace confiné paraissait danser autour du mathématicien.
R. Et cum spiritu tuo.
Alors, celui que combattait le représentant de l’Eglise redoubla de violence, sans que l’on pût juger si Alice était responsable de cette manifestation démoniaque, à moins que l’énergie d’A El, décuplée par la colère de l’Entité, devenue autonome, se trouvât débridée, sans entrave, afin d’exercer sa vengeance sur Merritt et ceux auxquels il avait eu recours afin de la contrer.
Un souffle violent projeta le diacre Apiani jusqu’au plafond en lequel il s’encastra avant de s’embraser sans que toutefois ce feu infernal consumât autre chose que son adversaire.
Oremus ! Oremus ! glapit le prêtre, horrifié par la mort tragique de son acolyte. Le crucifix qu’il pointait en direction d’une Alice demeurée flottante dans le vide trembla. Le Christ rougeoya, parut entrer en fusion, s’écouler même. L’autre croix, plus conséquente, qui surmontait le lit de la possédée, fut elle-même frappée. Le corps du Supplicié, spectacle hérétique, concrétisa une mort dépourvue de la Résurrection : à la Passion succéda la décomposition de la Figure du Fils de Dieu, bientôt réduit à un squelette disloqué dont les ossements tombèrent un à un de la Croix.
Deus coeli, Deus terræ, Deus Angelorum, Deus Archangelorum, Deus Patriarcharum, Deus Prophetarum, Deus Apostolorum, Deus Martyrum, Deus Confessorum, Deus Virginum, Deus qui potestatem habes donare vitam post mortem, requiem post laborem; quia non est Deus præter te, nec esse potest nisi tu creator omnium visibilium et invisibilium, cujus regni non erit finis: humiIiter majestati gloriæ tuæ supplicamus, ut ab omni infernalium spirituum potestate, laqueo, deceptione et nequitia nos potenter liberare, et incolumes custodire digneris. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
Ab insidiis diaboli, libera nos, Domine, s’obstina l’exorciste.
Et, après ces vaines paroles, le père Bottecchia se retrouva transporté en une singulière prison vitrée. Son statut se réduisait désormais à celui d’un homoncule semblable au héros (victime eût été un terme plus approprié) de Richard Matheson et Jack Arnold, l’Homme qui rétrécit. Son lieu de confinement et de captivité était une prison de bois vernis et de verre, une vitrine basse fermée à clef telle qu’on en voyait communément dans les muséums d’histoire naturelle à l’ancienne. Il se déplaçait, homme fourmi fantastique, parmi les échantillons figés que cette vitrine contenait. Pour lui, un grain de poussière équivalait à une pierre. Ainsi, il avait du mal à se frayer un chemin parmi les colossales monstruosités exposées à un public trop gigantesque pour qu’il pût l’appréhender. De plus, l’intérieur de cette table vitrine était tapissé d’un velours écarlate délavé, passé et pelucheux dans lequel un redoutable prédateur se dissimulait.

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Le père Bottecchia pensa tout d’abord qu’il se trouvait parmi une collection de coquilles d’œufs assemblée là par un ornithologue. L’horreur de ces formes, toutes d’un blanc de craie, ne tarda pas à se révéler à son entendement. Il s’agissait de crânes édentés de fœtus humains, certains brisés dont les esquilles éparpillées au sein de moutons et de monticules de poussières agglomérées n’en présentaient pas moins un danger redoutable à l’échelle du minuscule humain parce qu’aussi tranchantes que la lame effilée d’un cimeterre. L’anthropologue avait tenté de réparer les dégâts subis par ces restes humains en recollant maladroitement certaines têtes ou en les rassemblant avec de dérisoires élastiques.

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À tort, le religieux pensa qu’il s’agissait d’une illusion provoquée par le démon qui possédait Alice. Mais la chose surgit et le détrompa. Il vit les six yeux et ocelles, les chélicères d’où gouttait un foudroyant venin, le céphalothorax marqué d’un signe cruciforme blasphématoire de teinte pourpre, l’abdomen dressé, pulsant, bariolé dans une parade amoureuse horrifique et, enfin, les huit pattes velues munies de crochets tactiles qui permettaient à l’araignée d’identifier son environnement. Lorsque le prédateur captura et mordit celui qu’elle considérait comme un minuscule en-cas, l’exorciste recouvra le précédent échelon de la réalité pour constater que le Christ en croix qu’il tenait obstinément achevait de fondre. En vain, il tenta de répéter la formule :
Ab insidiis diaboli, libera nos, Domine.
Cela n’eut aucun effet, et la fusion du métal, intégrale, gaina sa tête d’un masque de fer rouge qui l’encagea et d’une simarre grotesque. Son sort était réglé. Paralysé par le poison, asphyxié et brûlé, il mourut dans d’abominables douleurs.
Sir Charles se retrouvait avec deux cadavres encombrants sur le dos. Comment allait-il expliquer cela aux sœurs ?
Quant à Alice, délivrée de ses fantasmes, elle dissimula son retour à la conscience. A la première occasion, elle échapperait aux griffes du mathématicien. Les religieuses de la Fondamenta delle convertite ne se formalisèrent point des deux morts, qu’elles mirent sur le compte de l’échec de l’exorcisme. Par contre, elles insistèrent pour garder Alice. Merritt ne céda point et repartit avec la jeune fille.

************
La maison de poupées n’existait plus ; envolée, évaporée car chimérique, grâce à un simple claquement de doigts du commandant Wu, au propre et au figuré. A la place, le groupe tournait le dos à la sortie du souterrain : le pool était traversé, et à distance, on remarquait un méandre du Congo. Cependant, s’étendait devant nos aventuriers, avant la rive du fleuve, une espèce de piste défoncée d’étranges nids de poule à la taille impressionnante. Pour ne pas changer, Craddock émit une remarque acerbe. Il ne faisait qu’exprimer à voix haute le mécontentement de ses amis :
« Bon sang de bonsoir! J'en ai ras le popotin de ces monstres de la semaine en simili caoutchouc de Star Trek fauché de la Desilu, de ces Stéganopithèques de légendes urbaines et autres Hallucinosaures de Proxima du Centaure! »
Il était vrai que ces accidents de piste ressemblaient à des nids de Maïasaura tant ils étaient énormes.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/81/Maiasaura_BW.jpg
« Ça pue le Titanosaure. Il ne manque que sa merde ! »
En réponse, une pluie météoritique se mit à tomber, drue, ardente, creusant de nouveaux cratères.
- Désolé, capitaine, vous vous trompiez, fit Daniel Lin d’un ton placide. Nous avons affaire ici et maintenant à un isolat de l’Archéen.
- Belle jambe, commandant. Ça devrait exhaler l’hydrogène sulfuré or je respire normalement.
Spénéloss fit part de sa théorie.
- Ici, s’agitent les grumeaux de la proto matière quantique potentielle résiduelle de notre expérience de tantôt. Ils sont devenus incapables de choisir entre les multiples options d’univers probabilistes alternatifs.
- A expérience, rétorqua Saturnin, je préférais le terme de tribulations. Toujours est-il qu’il serait temps de chaleureusement remercier le commandant Wu de nous avoir tirés de ce piège abominable.
- Ah bon? Foutre! Tout cela parce qu’une Aurore-Marie… existe?
- Hélas oui, soupira Daniel. En fait, la situation est en train de m’échapper. Je ne contrôle presque plus rien… simplement, j’use toutes mes forces pour que vous surviviez…
- Tiens donc, jeta Gabin.
- Bienvenue les aminches dans ce safari photo de niveau moins cinquante d’holo simulateur, où s’agitent des monstres de la semaine caoutchouteux d’une production plus que fauchée de la Desilu des années 1960 de la piste 1721, reprit avec amertume le Cachalot de l’Espace. Marre de jouer les pantins malmenés sans une once de libre arbitre. Niveau psychologique: zéro!
- Bravo oncle Symphorien. Mais tu confonds Star Trek et Au-delà du réel.
- Au nom de tous les comédiens ici présents, rajouta Dalio, nous vous sommes reconnaissants d’être encore en vie, commandant.
Spénéloss crut bon de compléter.
- Il est vrai que la remarque du capitaine Craddock est plus que justifiée. Nous sommes sans cesse ballottés d’une épreuve à l’autre, d’un obstacle à l’autre, comme si nous nous trouvions transformés en héros de jeux de rôles ou encore d’une série télévisée de science-fiction bidimensionnelle du premier quart du XXIe siècle, ainsi, nous ne serions que des personnages issus des réflexions d’un scénariste farfelu en peine d’une intrigue qui tienne la route. Sommes-nous réels ou virtuels? En va-t-il de même pour vous, Daniel Lin?
- Bigre! Jeta le Superviseur. Je crois qu’il nous faut marquer une pause puisque maintenant, une explication s’impose…
- Tout à fait, siffla Louis Jouvet alors qu’autour de nos héros, le paysage, la faune, la flore, fluctuaient et changeaient chaque minute sans que même un fondu enchaîné eût été perceptible. Aux cratères archéens succédèrent des jaborandis luxuriants et exubérants aux ramures d’un bleu de roi métallique. Dans les branches de rôniers et de palétuviers, se déplaçaient d’immenses papillons de cobalt irisés que capturaient des caméléons en osmose avec l’arbre qui leur servait de gîte. Cependant, dans l’agitation des ramures, bondissaient et criaillaient des singes hybrides de Terra et de Marnous. Comme on pouvait s’y attendre, il s’agissait de créatures aux caractères mosaïques de primates et de porcinoïdes. Aussi présentaient-elles un groin à la fois fouisseur et renifleur, aux longues soies beiges et des petites défenses recourbées pareilles à celles de babiroussas en lieu et place des attendues narines typiques des simiens de l’Ancien Monde et de leurs redoutées canines en crocs. 
- Asseyons-nous sur ce talus, fit Daniel Lin, le visage sombre. Nous ne risquons rien physiquement, je m’y emploie.
Alors un oisson vint à se poser sur l’épaule de Deanna Shirley qui glapit. Celle-ci était occupée à cueillir des roses centifolia dont les fragrances se répandaient dans l’atmosphère humide.
- Commandant, je n’ai pas vécu au XXVIe siècle comme vous. Mes connaissances concernant les théories du Multivers me paraissent absconses, fumeuses, improbables, impossibles à prouver. Je me fais le porte-parole de mes compagnons ici présents.
D’un coup de menton, Gaston désignait Saturnin, Carette, Jouvet, Gabin, Beauséjour, Dalio et Azzo.
- Monsieur, fit Deanna Shirley remontée, vous m’ignorez superbement. Moi aussi je suis une humaine normale peu au fait de l’astrophysique. Montrez-vous galant et citez-moi dans votre énumération. Pendant que j’y suis, puisque vous avez omis d’inclure Ufo et O’Malley, croyez-vous que nos compagnons à pattes vont comprendre ce qui se passe? Ont-ils si peu d’importance?
- Miss de Beauregard, répondit alors Daniel, n’avez-vous point remarqué que, pendant l’incident de la grotte et de la maison de poupées, ils n’étaient pas avec nous? Ils n’ont rien subi et vécu. Ils n’ont pas quitté cette jungle remodelée une seule attoseconde. À croire que l’entité qui joue avec nous a voulu les protéger…
- Certes, articula Deanna. Mais j’aimerais comprendre…
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- La situation demande une clarification… je suis profondément désolé de vous avouer que je vous ai mentis dès l’origine de votre présence dans la Cité…
- Fichtre! Lança de la Renardière. Comment cela?
- Je ne suis pas celui que vous supposez… pas un simple Superviseur, même général… pas un humain même amélioré, un daryl androïde. Lobsang Jacinto sait à quoi se tenir en ce qui me concerne, quant à ma nature… Je ne pouvais faire autrement que de lui révéler ce que je suis.
- Daniel, je demeurerai inflexible. Ou vous nous dites la vérité, ou nous rebroussons tous chemin, proféra le capitaine Craddock d’un ton ferme. Il n’est plus question qu’un menteur nous dirige et nous mène au gré de sa fantaisie. Dans ce micmac de carambouille, il y a des vies en jeu.
- Ouaip, siffla Dalio. J’approuve et j’applaudis mon ami.
- Commandant, vous me connaissez. Je suis pondéré de nature. Je sais me contrôler mais là, j’ai envie de vous expédier mon poing sur votre figure…
-  Benjamin, articula Spénéloss, en agissant ainsi, je pense que vous tomberiez dans le piège de l’être qui joue avec nous. Il n’attend que cela, que nous nous querellions. Le tableau n’est pas si noir. Dans cette aventure, nous ne pouvons abandonner Pierre Fresnay. Le général Boulanger ignore que nous le suivons presque à la trace.
- Merci Spénéloss, répondit Daniel Lin. La raison vient de s’exprimer par votre bouche. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai obtenu du  Conseil votre présence parmi nous.
- Naturellement, émit de Beauséjour de sa voix grasse dans laquelle se faisaient entendre des accents de reproche. Manipuleriez-vous le Conseil comme vous nous manipulâtes depuis notre arrivée en France?
- Point du tout. Je ne manipule personne dans cette histoire. Au contraire, je suis là pour rétablir l’ordre. C’est parce que tout est en train de se déglinguer que je suis obligé d’intervenir. Je dois réparer le continuum. C’est là ma tâche. En cet instant, je suis en communication au sein d’un réseau avec Lobsang et Frédéric Tellier. Du côté d’Erich, Alban me sert le plus souvent d’interlocuteur.
- Très bien… mais qu’êtes-vous précisément si vous n’êtes pas un humain? jeta Craddock.
Daniel Lin marqua deux secondes de silence avant de répondre.
- Un avatar d’humain… disons, une intelligence capable de s’incarner sous n’importe quelle forme… j’appartiens au groupe, peu nombreux d’ailleurs, des Gardiens du Panmultivers… Je suis un Préservateur… Mon peuple vit habituellement dans les interstices, les feuillets, les branes des chronolignes. Nous ne dépassons pas le nombre de 36... Mon véritable aspect n’est pas visible par des yeux humains ou autres.
- Ah? S’exclama Saturnin, quelque peu déçu… nous aurions aimé vous voir sous un autre aspect, plus conforme à votre véritable nature… comment peut-on vous croire?
- Lorsque je jouais le rôle du groom, je n’étais pas maquillé… Je puis changer de traits à volonté sans avoir recours à des tours de magicien. Voyez…
Disant cela, Daniel Lin se mit à ressembler à Tenzin, puis, insensiblement à Raeva et encore à Daisy Belle.
- Splendide, s’extasia Louis Jouvet… mais nous pouvons supposer que vous êtes en train de nous hypnotiser…
- Impossible, proféra Spénéloss. Je suis imperméable à l’hypnose… comme tous les Helladoï…
- Encore une fois, merci, Spénéloss. Je vous dois beaucoup… Si vous voulez savoir, j’ai été préposé à votre garde dès le début de l’existence de la cité… Mes aînés m’ont imposé cette mission. Je n’ai pas discuté, étant peu élevé dans la hiérarchie… Je ne suis que le numéro 35...
- Daniel Lin, ainsi, vous refusâtes la royauté de l’Agartha comme Godefroi de Bouillon celle de Jérusalem.
- Oui, monsieur de Beauséjour, cela est exact… les salamalecs ne m’intéressent pas.
- Certes, articula Lorenza lentement… tout de même… il reste le mystère Lobsang Jacinto. Il sait qui vous êtes, ce que vous êtes… pourquoi lui?
- Notre conseiller est un éclairé… Il aurait dû mourir et atteindre le nirvana. Mais il a refusé afin de rester parmi les citoyens de l’Agartha. Depuis ce jour, il sait à quoi s’en tenir sur mon compte. Il m’a reconnu… Comme Aurore-Marie. Mais, au contraire de notre ami bouddhiste, elle me craint. Elle a pressenti ma véritable nature… lorsque je l’ai sondée dans les souterrains du Trocadéro, après la grotesque cérémonie de la momie de Thaïs. Je n’y ai vu que le vide, le néant… Son cerveau se perd dans des méandres obscurs. Aucune pensée… rien… la destruction… même pas le chaos. L’inexistence d’un Pantransmultivers qui ne peut voir le jour, qui ne peut naître…
- Attendez, lança Spénéloss…vous sous-entendez qu’en Aurore-Marie un résidu de Fu, de l’Infra sombre perdurerait… Or, après avoir examiné sa théologie de bazar, toute déformée qu’elle soit après deux mille ans, il appert que le Pan Logos de Cléophradès avant ou après la séparation des hypostases, peu importe, ne peut redouter qu’une seule chose, le Négatif, l’Anti créateur, A El.
- Poursuivez, fit Daniel Lin mi-figue mi-raisin.
- Je ne suis que logique. Permettez-moi de développer deux hypothèses aussi dérangeantes qu’elles puissent être aux oreilles de toute l’assistance. Primo: le monde non prévu, la chronoligne en voie de dérèglement dans laquelle nous nous déplaçons a été engendrée par ce A El. Il est bien notre Ennemi, Aurore-Marie son avatar, et nous le controns dans la mesure du possible. Toutefois, je ne vois pas du tout l’intérêt de cette piste…
- Mais si… contra Daniel… Elle est non seulement une mise à l’épreuve mais également une brèche qui envahit tout le Multivers et se répand comme un cancer… Imaginez un virus dans l’ancienne informatique du XXIe siècle qui, via un cheval de Troie, représenté ici par Aurore-Marie de Saint-Aubain, infecterait l’ensemble de la Création…
- Bien dit, commandant, acquiesça l’Hellados. Mais je n’ai pas encore émis ma deuxième hypothèse. Celle-ci va faire mal. Commandant Wu, Daniel Lin, je suis persuadé que vous souffrez de schizophrénie… Donc, A El est une partie de vous, cette partie que vous refoulez…
- Mais…
- Je n’ai pas fini… elle vous échappe et engendre une multiplicité de mondes, de chronolignes… c’est votre côté déraisonnable, d’adolescent rebelle et destructeur qui se fait entendre… votre pulsion de mort… Vous essayez de la combattre mais toujours elle se rappelle à vous…
- Mais, je ne dispose pas du pouvoir de création… que celui de préservation… Il en va de même pour le numéro Un…
- Qui peut être ce numéro Un? Quelle est l’origine d’A El? Questionna le docteur di Fabbrini. J’aimerais savoir ce que sont devenus votre frère aîné Georges, votre clone Daniel Deng, votre père ou mentor André Fermat, votre presque frère Antor le diplomate et Irina Maïakovska…
- Ouille, le pentagramme jeta Craddock… Daniel, c’est justement ce que cherche Merritt. Frédéric est donc en danger… la religion d’Aurore-Marie est une religion tronquée parce qu’il lui manque une pièce au puzzle.
- Certes, mais il est de taille à s’en sortir, marmonna Dan El.
- Votre visage reflète la contrariété, constata Spénéloss.
- Vous n’auriez jamais dû vous souvenir de celles et ceux qui ne sont plus, reprit le Superviseur.
- Pourquoi? Demanda sévèrement Benjamin. Parce qu’ils vous sont devenus inutiles?     
- Tout de même pas! S’écria Deanna Shirley.
- Et pourquoi pas? Siffla le Cachalot du système Sol entre ses dents.
- Je ne suis pas cruel de nature, se défendit le commandant Wu. En fait, c’est là où je vous ai manipulés. Je vous ai fait croire à un passé qui n’a jamais eu lieu. Je n’ai pas de famille. Vous êtes mes seuls amis. Il a fallu que je m’invente une existence avant l’Agartha. Vous ne m’auriez jamais accepté si je n’           avais pas été comme vous… avec des squelettes dans le placard…
- Mais qui décide de notre sélection dans la cité? Fit Violetta avec à-propos. Certains génies tels Vincent ou Michel Angelo sont caractériels… alors, oncle Daniel… est-ce toi?

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- Pas du tout… je n’ai rien à voir là-dedans… le Conseil non plus d’ailleurs. Pas le hasard assurément…
- Nous ne vous accordons pas un blanc-seing mais le bénéfice du doute, émit Lorenza. Vous restez sous surveillance. Si ça foire, on vous lâche.
Furieuse, la jeune femme se leva et gifla Daniel Lin de toutes ses forces. C’était un moyen de s’assurer s’il était bien présent et fait de chair. La joue du commandant s’empourpra et il jeta:
- Vous m’avez fait mal… mais je vous ai convaincus… du moins, je l’espère…
Le Superviseur avait lu dans les pensées de la doctoresse son intention de le frapper. Il l’avait laissée faire car cela l’arrangeait. Son corps avait réagi comme il le souhaitait et sa figure marbrée démontrait parfaitement que le coup reçu n’était pas du chiqué. 
 A suivre...
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samedi 16 janvier 2016

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 11 1ere partie.



Chapitre 11

C’était la mi-juillet, à Paris, Porte Maillot. Les nationalistes et partisans de Barbenzingue avaient tenu un grand rassemblement, histoire de compter leurs forces et de vérifier si la ferveur demeurait en l’absence du Général Revanche. Tous attendaient avec anxiété des nouvelles de l’expédition qui tardaient. Si la duchesse d’Uzès se voulait rassurante, il n’en allait pas de même pour Paul Déroulède et Édouard Drumont. Certes, tous deux faisaient figures de leaders du mouvement en l’absence de Georges Boulanger, aussi demeuraient-ils les seuls orateurs d’envergure capables de galvaniser…une foule de déjà convaincus. Ils ne s’en étaient pas privés, Porte Maillot, défiant les forces du préfet de police et du préfet de la Seine, qui, à loisir, avaient multiplié les sergots de faction dans tous les recoins. Cela ressemblait à de l’espionnage grossier. 
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Le meeting s’était achevé seulement vers les onze heures du soir et Édouard Drumont s’était refusé à ce qu’on le raccompagnât à son domicile. Certains étaient restés sur place, sous les velums, afin de se désaltérer d’un bock de bière ou d’une chopine, comme au bon vieux temps des tapis francs de la jeunesse de Frédéric Tellier.
Le journaliste antisémite à la barbe drue et aux petites lunettes cerclées d’or cheminait donc, d’un pas alerte, après être descendu du fiacre. Il avait souhaité poursuivre son chemin à pied, histoire de profiter de l’atmosphère nocturne, de s’aérer. Il tapotait le sol du trottoir avec l’embout ferré de sa canne. Il n’était qu’à quelques dizaines de mètres de son immeuble en cette nuit douce d’été, sans se douter qu’on le suivait. Dans le ciel, quelques nuages floconneux masquaient de temps à autre les étoiles. Dans l’embrasure d’une porte cochère, trois apaches, casquette de traviole, mouchoir en guise de cravate, veste élimée, vaste ceinture de tissu écarlate enroulée sur l’abdomen, faisant plusieurs fois le tour de la taille et permettant de dissimuler armes contondantes, revolvers, cordes, rossignols etc. moustaches noires cirées, taillées en croc, puant le tabac ordinaire de bouffarde, guettaient l’arrivée de leur proie. L’éclaireur, à cinq six mètres derrière Drumont, émit un sifflement d’alerte lorsque le chef nationaliste parvint à hauteur de la porte cochère.
A la lueur incertaine d’un bec de gaz, trois ombres inquiétantes surgirent et se jetèrent sur l’infortuné salaud. Terrassé, Édouard Drumont fut roué de coups de matraque. Son binocle se brisa, un cercle d’or roulant jusqu’à un égout où il s’abîma. Les trois apaches s’acharnèrent rageusement sur leur victime jusqu’à ce qu’elle fût laissée inconsciente, le visage tuméfié, méconnaissable.
Rejoint par l’éclaireur, le trio abandonna la place, non sans que celui qui paraissait le chef eût jeté en ricanant un bristol, une espèce de carte de visite, aux côtés du corps étendu. Cette carte était marquée d’un simple dessin, figurant un lasso.
Celui qui commandait était remarquable par sa vêture de voyou. Son élégance tapageuse était connue dans les bas-fonds des deux grandes capitales européennes. Il se prénommait Lucien. Le plus notable consistait dans le fait qu’il ne recevait d’ordre que d’un certain Charles Merritt. Son équipier habituel s’appelait Jerry, un cockney sadique à l’hygiène douteuse, aux oripeaux géorgiens ou Regency effiloqués, marque de fabrique incontestable de ce tueur sans pitié. Drumont avait eu de la chance : ses agresseurs ayant reçu l’ordre de le laisser expressément en vie, ils n’avaient pas recouru à leur compère habituel accoutumé à leurs équipées sanglantes, chargé de l’exécution du gibier humain en le broyant entre ses puissantes mains velues d’albinos. L’Orang Pendek était l’outil, le sicaire le plus précieux du mathématicien après Taïaut.
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A l’aube, un sergent de ville qui effectuait sa ronde découvrit le journaliste inanimé. Drumont avait deux dents et le nez brisés, un œil tuméfié, la lèvre supérieure fendue, le bras gauche cassé, les habits déchirés et sanglants, les membres marqués d’ecchymoses et d’excoriations multiples. Il était bon pour un mois d’hôpital. Il pouvait à peine parler, lorsqu’il sortit de son évanouissement.
Le crime était signé : l’idéogramme de la corde désignait l’Artiste. Ainsi l’avait voulu Charles Merritt. L’odieuse agression s’étala dans toute la presse, les journalistes à sensation n’hésitant pas à grossir le trait et à raconter heure par heure le lent rétablissement de leur confrère et poète raté, entretenant le suspense lorsque les bulletins médicaux n’étaient pas satisfaisants. Ils accusaient également la police d’incurie car celle-ci ne parvenait pas à mettre la main sur le coupable désigné.
« Le spectre qui tue, revenu d’entre les morts ! » avait titré Le Petit Parisien, en prémonition de Fantômas tandis que L’Intransigeant de Rochefort, stipendié par  le comte Dillon et la duchesse d’Uzès, accablait les forces de l’ordre, réclamant la tête du préfet de police.
Au Quai des Orfèvres, le commissaire chargé de l’enquête, qui jouait sa tête, savait pertinemment que Frédéric Tellier avait trouvé la mort durant la guerre franco-allemande, lors d’un accrochage entre la milice patriotique qu’il commandait avec son second Odilon d’Arbois et les uhlans durant le siège de Paris. D’Arbois lui-même avait disparu en septembre 1877.
Mais comment Merritt avait-il eu l’idée d’impliquer l’ennemi de Galeazzo di Fabbrini, son maître et mentor, dans un tel traquenard, et quel dessein poursuivait-il ? Nous connaissons son génie pervers, son intuition de savant. Cela signifiait d’une part que Sir Charles avait compris que l’Artiste vivait encore et, d’autre part qu’il s’était mêlé de ses affaires. L’élimination de plusieurs des agents de Sir Charles (souvenez-vous du steamer de La Manche) correspondait à la méthode Tellier. Ainsi avait été contrecarré le projet de sabotage du Bellérophon noir. Restait l’indice corroborant les soupçons de celui dont les mémoires de son maître Le Maudit, à l’état de brouillon (sa mort tragique en 1867 ne lui avait pas laissé le temps de les mettre au propre), servaient de livre de chevet et de référence. Galeazzo y avait répertorié les noms, sobriquets, descriptions et manies de tous les membres de la bande de Tellier. Ainsi, Guillaume Mortot alias Pieds Légers figurait en bonne place dans les petits carnets. Il ne pouvait s’empêcher de fureter dans les demeures où il effectuait ses larcins, en semant partout ses empreintes digitales, parce qu’il avait le tort de se démunir de ses gants d’escarpe lorsqu’il voulait palper la préciosité de la matière de l’objet convoité, seul moyen, selon lui, de distinguer s’il ne s’agissait pas de faux, de camelote. De plus, Guillaume avait pour habitude de lire les journaux à un sou (cinq centimes), dont l’encre noire et grasse de fort mauvaise qualité maculait la pulpe de ses doigts.
Sir Charles était à l’avant-garde de tout, précurseur inversé de la police scientifique, car même capable d’analyser les taches de sang, de déterminer s’il s’agissait de sang humain ou animal, frôlant la découverte des différents groupes sanguins, anticipant celle-ci d’une bonne douzaine d’années. Merritt avait en sa possession un catalogue des empreintes digitales qui répertoriait plus de cinq mille criminels, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, de la Nouvelle Zélande à la Russie, tout ce que la pègre internationale comptait d’éléments prometteurs et remarquables. Cependant, un détail perturbait le mathématicien : certes, c’étaient bien là les traces de Pieds Légers, qui s’était introduit chez Lord Sanders lors du « vol » de ses carnets secrets déchiffrés par Spénéloss. Mais, en 1888, Pieds Légers ne pouvait plus être cet adolescent de seize ans du temps des arènes de Lutèce, mais un homme mûr de trente-sept ans, et les empreintes ne permettaient aucunement de donner l’âge de leur propriétaire.
Le reste n’était que déduction. Le Guillaume Mortot de 1888 s’était rangé et occupait le poste honorable de répétiteur dans un collège privé de Normandie. Qui donc avait dû suivre Merritt à Venise et pourquoi ?
Dans les circonvolutions du cerveau torve du mathématicien s’échafaudaient de nouveaux plans.

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Le padre Bottecchia desservait l’église Sant’Eufemia de la Giudecca et avait la qualité d’exorciste. Sir Charles était parvenu à le joindre, et lui avait fait part de sa requête. Il avait la charge d’une jeune fille de treize ans, possédée par les démons, qui l’avaient poussée à commettre un acte criminel irrépressible. Les juges d’Albion, faute de s’accorder sur sa responsabilité et sur sa folie, considérant son cas insoluble, l’avaient condamnée à demeurer à vie à la charge de son tuteur, l’unique parent qui lui restât. 
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La démarche insolite de Sir Charles surprit le vieux prêtre. Il ignorait la persistance de papistes parmi les sujets de la reine Victoria, ne s’étant guère soucié de la renaissance catholique outre-Manche illustrée par Newman.   
Sir Charles faisait mine de méditer dans la nef aux chapiteaux byzantino-vénitiens du XI e siècle. De temps à autre, son regard se portait en direction du premier autel du bas-côté droit au-dessus duquel on avait installé la toile de Bartolomeo Vivarini Saint Roch et l’Ange. Se désintéressant promptement d’un art dont les arcanes lui échappaient, car davantage accoutumé à l’exotisme dépravé de Lord Percy, le scientifique préféra s’attarder sur les fresques des plafonds, dues à Giambattista Canal, qui chantaient les louanges de la patronne de l’église sainte Euphémie. Il attendait la réponse du prêtre avec une certaine impatience.
Celle-ci fut favorable quoique certaines nuances dans la voix de l’homme d’Eglise marquassent une réticence du fait que la jeune possédée ou prétendue telle n’était pas catholique. Pour le prêtre le baptême  anglican n’était pas recevable. Ce fut pourquoi il demanda au préalable qu’Alice reçût l’onction baptismale catholique.
Sir Charles expliqua que, pour l’instant, la jeune fille avait été provisoirement logée à la Fondamenta delle Convertite du fait de sa dangerosité supposée, ce couvent servant de prison pour femmes.
Un rendez-vous fut convenu mais le prêtre avait besoin d’un acolyte, le diacre Apiani.

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Au même instant, si l’on peut l’écrire, Daniel et son groupe avançaient dans le terrier désigné par la statue Ibo. Les lieux se muaient en un dédale sépulcral aux diverticules variés et inextricables, aux boyaux dans lesquels il fallait se glisser et ramper pour progresser. On devine que les personnes les plus rétives à ce genre de parcours n’étaient autres que Saturnin et Deanna. Avec son encombrante bedaine, le vieil homme était un poids mort. Il gémissait sans cesse, suant et soufflant comme un malheureux. Non seulement son encordement le serrait, entravant ses protubérances proéminentes de bon mangeur du XIXe siècle, mais, de plus, ne sachant comment placer sa lampe de spéléologue, celle-ci ne cessait de brinquebaler et de choir, mal accrochée à son casque colonial archaïque, au risque de se cabosser et de se briser à la moindre aspérité des minuscules galeries qui l’obligeaient à pratiquer la reptation.
D’autres passages, plus périlleux encore, nécessitaient une authentique escalade. Il fallait alors prendre garde à ne pas glisser car le danger d’empalement sur des stalagmites dentelées et aiguës à souhait, comme aiguisées exprès par quelque géant inconnu, n’était pas une plaisanterie.
Daniel éprouvait des sensations étranges comme si ce souterrain eût récapitulé et synthétisé non seulement l’ensemble des hauts lieux spéléologiques qu’il connaissait sur Terre et ailleurs, mais aussi les simulations d’entraînement du Langevin dans une première Expérimentation. Il demeurait donc en communication mentale avec Pierre Fresnay, Erich et Alban, tout en échangeant ses vues avec Spénéloss.
L’Hellados avait aussi remarqué que ce souterrain était un véritable puzzle, identifiant non seulement les dédales et concrétions typiques des gouffres de Surswaal, l’un des satellites de sa planète natale, mais également des assemblages caractéristiques de la Pierre Saint-Martin, de Padirac, de la grotte de Foissac,  et un diverticule axial, véritable copié collé de celui de Lascaux.
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- Daniel, interrogea le scientifique extra-terrestre, ne pensez-vous pas que les fétiches nous ont leurrés, et que nous avons plongé tête la première dans un piège?
- Pour l’instant, je ne sens aucun danger. Par contre, du côté de Pierre et des boulangistes, ce n’est pas de la rigolade. En effet, ils s’apprêtent à traverser un Pool recréé et fantasmé, véritable lac des Enfers. Un peu comme s’ils embarquaient pour l’Île des morts d’Arnold Böcklin.
Les reliefs karstiques prenaient une consistance ferme et molle à la fois tandis que leurs teintes évoluaient vers une nuance jaunâtre incompréhensible.
Saturnin ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Il avait l’impression de s’égarer dans un écheveau de couloirs cylindriques, collants, gluants, qui dégageaient une entêtante odeur de beurre rance.
Craddock émit un juron.
- Pristi! Les gars, je crois bien que nous sommes prisonniers à l’intérieur d’un emmental gigantesque dans lequel nous jouons le rôle des vers. Mes narines m’indiquent qu’il est fort avancé.
Deanna Shirley, déjà prise de nausées, eut du mal à ne pas rendre son repas. Régulièrement, elle crachait de la bile dans un délicat mouchoir de batiste sur lequel son chiffre était brodé.
Or, à Venise, à la date convenue, sous la garde d’une sœur guide, trois hommes furent introduits dans une cellule aux murs nus, si ce n’était un modeste crucifix de buis surmontant le lit de fer dans lequel on avait attaché Alice. Celle-ci y gisait prostrée, le regard vide. Secondé par le diacre, le père Bottecchia avait revêtu les ornements sacerdotaux nécessaires à sa tâche.
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Le baptême se déroula sans problème. Alice demeurait atone, indifférente. Elle ne broncha même pas lors de l’onction bénite. Était-elle bien possédée ? s’interrogeait le curé.
Toutefois, dès que s’acheva la cérémonie préliminaire, la face de l’adolescente commença à se déformer, ses traits s’altérèrent, ses yeux se révulsèrent et de la bave coula de sa bouche tordue.
Une voix déformée s’extirpa du fond de sa gorge. Le timbre en était rauque, les intonations graves et sourdes comme si l’eau baptismale avait réveillé le démon qui sommeillait en elle.
Du corps secoué de tremblements, un rire vulgaire jaillit à la semblance de celui d’une vieille prostituée éthéromane et avinée de Whitechapel.
- Force-moi Taïaut, force-moi. Déchire-moi. Extirpe de mon corps mes fumantes fressures!
Tout cela dit en un anglais abâtardi.
La voix de la démone pierreuse parut se promener dans la pièce. Elle retentit hors de toute matérialité à l’oreille du prêtre exorciste. Ce qu’elle disait était dépourvu de tout sens.
- Jack est dans cette pièce. Jack, tu me reconnais? Ouvre mon ventre!
Le curé se doutait bien qu’il s’agissait d’insultes et d’obscénités mais, toutefois, le sens lui en échappait, ne pratiquant point l’anglais. Cela ne le gêna pas pour débuter le rituel latin millénaire.
Regna terrae, cantate deo, psállite dómino, tribuite virtutem deo Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis satanica potestas, omnis incursio infernalis adversarii, omnis legio, omnis congregatio et secta diabolica, in nomine et virtute Domini Nostri Jesu + Christi, eradicare et effugare a Dei Ecclesia, ab animabus ad imaginem Dei conditis ac pretioso divini Agni sanguine redemptis + . Non ultra audeas, serpens callidissime, decipere humanum genus, Dei Ecclesiam persequi, ac Dei electos excutere et cribrare sicut triticum + . Imperat tibi Deus altissimus + , cui in magna tua superbia te similem haberi adhuc præsumis; qui omnes homines vult salvos fieri et ad agnitionem veritaris venire. Imperat tibi Deus Pater + ; imperat tibi Deus Filius + ; imperat tibi Deus Spiritus Sanctus + . Imperat tibi majestas Christi, æternum Dei Verbum, caro factum + , qui pro salute generis nostri tua invidia perditi, humiliavit semetipsum facfus hobediens usque ad mortem; qui Ecclesiam suam ædificavit supra firmam petram, et portas inferi adversus eam nunquam esse prævalituras edixit, cum ea ipse permansurus omnibus diebus usque ad consummationem sæculi. Imperat tibi sacramentum Crucis + , omniumque christianæ fidei Mysteriorum virtus +. Imperat tibi excelsa Dei Genitrix Virgo Maria + , quæ superbissimum caput tuum a primo instanti immaculatæ suæ conceptionis in sua humilitate contrivit. Imperat tibi fides sanctorum Apostolorum Petri et Pauli, et ceterorum Apostolorum + . Imperat tibi Martyrum sanguis, ac pia Sanctorum et Sanctarum omnium intercessio +.
Courageux prêtre qui était parvenu à déclamer tout cela alors qu’Alice, toujours plus agitée, faisait fi désormais des dimensions de la pièce et de l’espace euclidien. Ayant rompu ses liens de cuir insuffisants, elle sautait, se retournait, roulait, marchait à l’envers sur le plafond et les murs, ayant projeté contre les parois depuis longtemps les trois hommes censés l’immobiliser. Sa chevelure emmêlée virevoltait sous le souffle infernal d’un vent improbable. Ses yeux brillaient d’une inquiétante lueur orangée alors que sa figure s’était parée de vert et de violet. Sa bouche crachait des jets de postillons brûlants semblables à de la lave. Le crucifix au-dessus du lit de fer parut entrer en ébullition et fondre. Les barreaux du lit se disloquèrent et volèrent dans la chambre, allant s’enfoncer dans les murs.
D’une voix devenue millénaire, Alice se mit à hurler « Aleph ! Aleph ! »
« La première lettre de l’alphabet hébraïque ? Pourquoi ? » s’interrogea Merritt.
« Je suis omnisciente !  enchaîna la fausse adolescente en italien afin d’être comprise par l’exorciste. Je te dame le pion ! »
À distance, au cœur souterrain de l’Afrique impossible, le groupe du commandant Wu paraissait ressentir les effets du rite, du moins, les plus réceptifs ou les plus faibles d’entre eux. C’était comme si l’ergot du seigle les eût atteints ou, mieux, cette épilepsie apparente ne les assimilait-elle pas à des marionnettes humaines ayant perdu toute autonomie, pantins à fils grotesques, manipulés par un nouveau maître Pierre qui refusait obstinément de montrer son visage ? Ainsi, Craddock, Deanna et Saturnin furent les trois victimes privilégiées du sortilège, prises d’une danse de Saint Guy d’une telle intensité que chacun crut se voir démembré, bras et jambes séparés du corps, ayant acquis une indépendance. On entendit Craddock à travers les conduits de la grotte gruyère enchaîner les bordées d’injures en une multitude de langages exotiques empruntés aux quatre quadrants de la Voie Lactée.
Cette langue fleurie, lorsque le cachalot de système Sol aborda le dialecte des Marnousiens, réputé pour sa puissance vocale et sa scatologie évocatrice, parvint à faire éclater la structure du pseudo fromage en milliards de lamelles malodorantes.
Tous se réceptionnèrent avec plus ou moins de bonheur sur leur partie charnue au mitan d’une immense caverne en forme de dodécagone qui comportait autant de tunnels et de chemins possibles qu’elle avait de côtés.
Se frottant vigoureusement les reins, l’ancien commandant du Vaillant, jeta en maugréant:
- Nous voici bien patafiolés par Azazel!
Chacun s’assura qu’il n’avait rien de cassé.
Deanna gémissait à cause d’une petite égratignure au front.
- Fichtre! Vous avez décidé de me faire accoucher avant terme, s’écria-t-elle avec colère.
- Mais non! Votre moutard est bien accroché. J’y veille.
Personne ne releva cette incongruité de langage.

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Dans l’espace dodécagonal régnait une clarté opalescente irréelle qui permettait de s’affranchir de tout système d’éclairage. Le décor était certes mirifique, impressionnant, d’une beauté à couper le souffle, mais, lorsqu’on examinait de plus près les matériaux constituant cette caverne, on réalisait leur hétérodoxie. Elle était proprement constituée d’un assemblage, d’un agrégat, d’une agglutination de créatures irréelles, inconcevables, extra-terrestres, de nature plus ou moins hybride, à la fois minérale et biologique.  A la voûte, constellée de gemmes et d’escarboucles, on voyait des poches d’ambre, mais aussi des géodes d’améthystes, des structures cristallines, des topazes, rubis, émeraudes et diamants gigantesques, dans lesquels étaient incrustés des homoncules vivants qui, tels des insectes, crissaient parce qu’ils mouraient de faim. Pour certains, il s’agissait de matrices au sein desquelles ces êtres se développaient, fœtus phosphorescents, irisés et scintillants. Ils croissaient comme le quartz tout en émettant un fluide glacé. A un certain stade de leur morphogenèse, ils basculaient, tels les Aruspuciens de sinistre mémoire, dans l’interdimensionnalité, se réfugiant dans les interstices de la réalité, là où se tenait le Ying Lung.
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Vers la droite, des créatures rayonnées géantes en formes de cristaux de neige, de diatomées, de foraminifères, de radiolaires, parasitaient les cerveaux et rendaient fous les humains qui se hasardaient dans ce labyrinthe. Enfin, rampant sur le sol irrégulier, des coulées refroidies métamorphiques humanoïdes de lave et de jaspe iridescents aux couleurs kaléidoscopiques, s’en venaient jusqu’aux pieds des explorateurs afin de les absorber et les agglomérer. O’Malley, traqué par ces pièges vivants, hurla à la mort. Benjamin vint à son secours. Il parvint à temps à tirer le Briard d’une langue mouvante. Cependant, lorsqu’il se retourna, son aspect s’avéra effrayant : l’ancien second officier du Langevin avait subi une métamorphose oculaire, ayant acquis une face nyctalope. Il était devenu la proie des diatomées, possédé par sa mémoire triple, habité par ses visions hypothétiques issues de la grotte lunaire. Il balbutia :

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« Ils grouillent par millions. Ne les voyez-vous pas ? Leurs niches, alvéoles, sont innombrables ! Momies desséchées vivantes, vêtues de robes monacales de lamaseries, rongées par l’humidité et la moisissure ! Leurs mitres se gaufrent de décomposition. Partout, ils sont partout ! Tsampang Randong et ses disciples ! »
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Daniel paraissait se désintéresser de la fièvre délirante de son ancien officier supérieur. Il affichait un calme olympien tout comme Spénéloss dont le visage marmoréen ne celait aucune émotion. Même ses paupières cuivrées ne battaient pas. Par contre, la terreur irraisonnée du commandant Sitruk était contagieuse et se communiquait aux membres les moins aguerris de la troupe, ou, à tout le moins, à ceux dont l’esprit, si l’on grattait un peu, conservait un substrat de superstition populaire.
Ainsi, avec logique, Benjamin contamina Saturnin, lui transmettant ses visions que ce dernier réinterpréta en homme du XIXe siècle.
- Les momies des doges, glapit-il d’une voix stridente.
Tel Peter Lorre s’étranglant lui-même dans La bête à cinq doigts avec Victor Francen, l’ancien chef de bureau ventripotent portait une main grassouillette à sa gorge alourdie par un double menton. Au bord de l’asphyxie, il coassait.
- Les mains décharnées de Loredan et Dandolo veulent venger la profanation de leurs sépulcres.
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Dans son délire, le vieil homme croyait réellement que les dépouilles vénitiennes à la carnation bistrée dont il subissait l’agression, cadavres embaumés dont les doigts osseux étaient sertis de bagues aux cabochons rappelant la joaillerie byzantine et mérovingienne, s’agrippaient à son cou goitreux.
Des voix spectrales résonnaient à ses oreilles. Elles l’accusaient d’avoir voulu séduire la dogaresse qui l’avait fait emprisonner dans un in pace des Plombs et, par un concours de circonstances, d’avoir réussi à s’évader avec la complicité de Casanova lui-même!
Outre de Beauséjour, Gaston de la Renardière subissait les affres hallucinatoires.
- Oncle Daniel, fit Violetta la mine pâle. Bouge-toi! Introduis-toi dans leur psyché avant que tous ne meurent!
- Allons donc! Une fois encore, je dois jouer le terre-neuve de service! Soupira le commandant Wu.
L’adolescente avait raison, le temps pressait. Le baron picard était en train de sortir son sabre afin de pourfendre un hypothétique agresseur. Se faisant, sa lame exécutait des moulinets de plus en plus larges, menaçant Carette, Louis Jouvet et Jean Gabin. Ces derniers avaient beau se garer afin d’éviter l’arme dangereuse, comme mue par un instinct meurtrier, leurs vies ne tenaient plus qu’à un fil.
Quel fantôme assaillait donc de la Renardière?
Il se croyait transporté dans le passé, plus précisément au temps de la douceur de vivre, auquel il avait goûté lorsque, maître d’armes réputé, il fréquentait les artistes de la fin du siècle des Lumières, tels le chevalier de Saint-Georges et les écrivaillons de second ordre. Certes, il pensait se trouver dans un salon au mobilier Louis XVI : une jeune femme jouait du piano-forte vêtue d’une robe conforme à la mode en usage à la veille de l’affaire du collier de la Reine ; un homme faisait office de tourneur de pages. Celui-ci portait l’habit à la française et ses cheveux n’étaient pas emperruqués quoique noués en catogan. On ne pouvait distinguer le visage des deux personnages puisqu’ils tournaient le dos à l’ancien mousquetaire du roi. La toilette de la pianiste se caractérisait par une jupe à fines rayures jaune pastel et un corsage en mousseline blanche semé de fleurettes roses et lilas.
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Si Daniel Lin avait pu ouïr l’œuvre, il l’aurait immédiatement identifiée. Il s’agissait, anticipé de près d’une décennie puisque composé en 1793, de l’andante con variazioni en fa mineur de Joseph Haydn.
Involontairement, Gaston fit cliqueter son sabre et les deux musiciens s’interrompirent afin de dévisager le malotru. Stupeur ! Leur face, bien que constituée de chair, était dépourvue de tout trait distinctif, un peu comme une ébauche à la glaise de leur figure.
Sous l’emprise de ce sortilège, Gaston avait sorti l’arme de son fourreau.
L’homme s’avança vers lui, astome sans yeux ni nez.
Une voix émergea du torse de la créature, torse qui se barrait du cordon de Saint-Louis.       
« Vil importun! Vous venez d’insulter madame la comtesse Stéphanie Félicité du Crest de Saint-Aubin, la gouvernante des enfants de Monseigneur, le duc de Chartres! Pour ce crime, vous serez bastonné ».
La dame en question n’avait aucun lien de parenté avec Aurore-Marie ou avec son époux Albin. C’était la comtesse de Genlis dont les mémoires connurent un succès certain sous le règne de Charles X.
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L’homme était le duc de Chartres en personne, le futur Philippe Egalité, reconnaissable à sa haute stature.
Le geste de Gaston étant explicite, il tira à son tour l’épée.
Il s’avérait bien plus malaisé de se battre en duel dans un salon encombré de bibeloteries qu’en terrain découvert.
Le songe semblait si réel que Gaston avait l’impression que l’acier du duc allait le transpercer illico.
« Penser à mourir, c’est mourir pour de vrai », marmonna-t-il dans son hallucination.
C’était faire abstraction de la présence du Superviseur qui n’aurait jamais permis cela.
Prenant enfin en compte les remarques de Violetta, Daniel Lin, agissant sur le mental de ses compagnons d’aventure,  dissipa les vapeurs du sortilège d’un simple claquement de doigts.
Tous se réveillèrent. Saturnin eut la pénible sensation d’émerger d’un cauchemar provoqué par l’abus de bonne chère, tandis que Benjamin et Gaston se voyaient dans la peau de plongeurs remontant des profondeurs franchissant le dernier palier de décompression. Les trois hommes avaient oublié ce qu’ils avaient vécu, comme tout le reste de l’équipe.
Mécaniquement, le trio remercia Daniel sans toutefois se souvenir des mauvais rêves. Seule l’adolescente gardait à l’esprit l’incident. Cela faisait deux fois que le commandant Wu délaissait Violetta.
Cette dernière s’en offusqua.
- Oncle Daniel, je veux que tu m’expliques! Jeta-t-elle avec colère.
- Ma fille?
- Grâce à moi, tu tires d’affaires Papounet, Gaston que j’aime bien et oncle Saturnin, et tu ne me remercies même pas ? Je me sens vexée. Étais-tu donc perdu avec Spénéloss dans quelque méditation transcendantale ou un échange mental ? 
- Il y a un peu de vrai. En fait, j’essayais d’anticiper les pièges. Plus précisément, avec Spénéloss, nous étions en train de tisser un réseau de pensées afin de nous mettre à l’abri d’autres leurres psychiques, se défaussa le commandant Wu.
Mais Azzo se rappela aux souvenirs de ses compagnons.
- Aoor! Ring-U… ring-U…
Ainsi, il désignait la paroi la plus profonde de la grotte constellée d’une dentelle de stalactites, paroi karstique qui sembla tout à coup s’invaginer avant de se creuser telle la masse d’une géante rouge pliant l’espace-temps. Une singularité était en formation, un trou de ver duquel un souffle glacé sortait.
Lorenza eut la malchance de se trouver juste devant l’incroyable phénomène.
Tous crurent, tout d’abord, que ce vortex allait l’aspirer. De fait, ce fut l’inverse qui se produisit. Du tunnel spatio-temporel s’extirpa une nuée constituée d’une multitude de formes vaguement humanoïdes qui se précisaient au fur et à mesure qu’elles jaillissaient de ce raccourci.
On pouvait distinguer des sortes de grappes humaines vêtues de semblants d’uniformes, des têtes d’ébène coiffées de chechias kaki, des corps recouverts de vareuses et de shorts de même teinte, des bras armés de fusils aux baïonnettes acérées et des jambes entourées de bandes molletières.
Cette multitude traversa Lorenza comme si la jeune femme avait été un spectre.
Il s’agissait d’une troupe de mutins de la Force publique du Congo belge de 1960, venue de la piste temporelle 1721, celle donc où Sarton n’ayant pas agi, la décolonisation s’était effectuée dans la révolte et la douleur et non comme un gentlemen’s agreement.

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L’exorciste poursuivait vaille que vaille son office. Des gouttes de sueur dégouttaient de son visage, trempant son livre de prières.

Ergo, draco maledicte et omnis legio diabolica, adjuramus te per Deum + vivum, per Deum + verum, per Deum + sanctum, per Deum qui sic dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret, ut omnes qui credit in eum non pereat, sed habeat vitam æternam: cessa decipere humanas creaturas, eisque æternæ perditionìs venenum propinare: desine Ecclesiæ nocere, et ejus libertati laqueos injicere. Vade, satana, inventor et magister omnis fallaciæ, hostis humanæ salutis. Da locum Christo, in quo nihil invenisti de operibus tuis; da locum Ecclesiæ uni, sanctæ, catholicæ, et apostolicæ, quam Christus ipse acquisivit sanguine suo. Humiliare sub potenti manu Dei; contremisce et effuge, invocato a nobis sancto et terribili nomine Jesu, quem inferi tremunt, cui Virtutes cælorum et Potestates et Dominationes subjectæ sunt; quem Cherubim et Seraphim indefessis vocibus laudant, dicentes: Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus Deus Sabaoth.
Tout absorbés, concentrés par le rite, ni le padre Bottecchia ni le diacre Apiani n’avaient conscience que la cérémonie était en train d’engendrer une communication, des connections, une mise en réseau, en relation, de différents lieux d’action, à Venise, en Afrique centrale comme orientale, tels des neurones s’étendant, s’attachant par les axones et les dendrites, transmettant un flux électrique informationnel. Il en allait de même pour Sir Charles tandis qu’Alice, comme désarticulée, semblait prendre une consistance élastique, caoutchouteuse, s’étirer en l’espace-temps, mue contre son gré par la volonté du prétendu démon omniscient qui avait pris possession de son corps - du moins, c’était là ce que l’Entité indéterminée voulait faire accroire à Sir Charles, qui, bien qu’en avance sur son époque, raisonnait avant tout en scientifique du XIXe siècle.
Et le mathématicien captait des échos de voix éthérées, démultipliées, épandues en la pièce, comme autant de personnalités multiples, schizophréniques, qui donnaient l’impression de naître des cordes vocales de la jeune exorcisée, figée à treize ans par quelque sortilège provoqué par le miroir maléfique de 1865.  Le lien, non désiré, se fit avec la poétesse parnassienne, aux prises avec la souillure injustifiable de l’oiseau.
L’esprit de la baronne avait tenté une échappée, souhaité qu’elle se détachât du réel, afin de retarder l’instant de la colère. Elle oublierait tout, jusqu’à la raison de sa présence au  Palazzo Vendramin, alors que Gabriele d’Annunzio allait aborder le vif du sujet, lui montrer le codex. Conséquemment, elle vagabonda.
Aurore-Marie avait été une enfant solitaire. Délaissée par son père, longtemps fille unique, trop couvée par sa mère à cause de sa santé précaire, son univers s’était longuement restreint aux chambres successives qu’elle avait occupées et aux médecins davantage intéressés par les pathologies infectieuses infantiles qui l’assaillaient et tourmentaient son corps chétif que par sa guérison pure et simple. Aussi était-elle devenue une enfant introvertie, une enfant du livre, du chevet et de la rêverie, fréquentant plus la thébaïde dans laquelle les nécessités de ses maux, de sa faiblesse chronique, avaient imposé qu’elle se réfugiât que les jeux puérils de ses contemporaines. Mademoiselle de Lacroix-Laval s’était imprégnée de la quintessence de toutes ses chambres. Elle s’était familiarisée avec la moindre moulure de son lit, connaissait le moindre détail des lambris de chacune des chambrées, la plus infime trame textile des motifs diachroniques, énigmatiques, de la chaude couverture enveloppant son être hâve, le plus insignifiant enchevêtrement infinitésimal, presque fractal, des fils de son drap de lit en coton.
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La sensation persistante des chaufferettes desquelles demeurait une sensuelle chaleur après que la domestique eut procédé à leur retrait, plongeait en un ravissement proche de l’extase l’enfant, emmitouflée dans une épaisse liseuse-châle de laine mise par-dessus une chemise de nuit en flanelle. Ses petits pieds emprisonnés dans des chaussons cessaient d’être glacés tout en évitant ainsi la froidure humide des draps. La petite fille de cinq ans s’abandonnait toute à un étrange rituel tactile ; elle caressait ces draps, y dégourdissait ses doigts menus, éprouvait la dentelle et la broderie des taies d’oreillers, humait le doux parfum citronné émanant de toute cette literie, fragrance nonpareille qui obviait aux redoutables senteurs médicamenteuses et à l’empuantissement caméral des fumigations invasives. Ses poumons récupéraient leur souffle en ces séries de chatouillements et de reniflements troublants.
Aussi ne supportait-elle point qu’on la dérangeât, qu’on interrompît sa tâche, que les prosaïques trivialités du monde extérieur perturbassent ses songeries contemplatives. Et la souillure qu’à l’instant Alexandre venait d’occasionner à sa robe, au palais Vendramin, représentait pour la poétesse un suprême affront, une insulte.
« Vilain volatile ! S’écria-t-elle. Cesseras-tu de te comporter avec malpropreté ? »
Gabriele marqua son désarroi, sa surprise, face à l’imprévisible trivialité de la situation. L’incident retardait le moment suprême de la prise de connaissance de son trésor.
« Souhaiteriez-vous, chère amie, que je m’enquière d’une domestique afin de remédier à ce regrettable accident ? Il existe des détachants souverains dont les propriétés…
- Je punirai Alexandre, ajouta, piquée, la poétesse. J’ignore ce qui lui a pris. Jamais, au grand jamais, il ne m’avait fait cela ! Mon ami, mon confident de déjà onze années ! Volatile enjôleur, psittacidé, mon double ! susurra-t-elle.
D’Annunzio prit cette citation poétique comme une approbation. Ce fut pourquoi il agita une clochette afin d’appeler un valet de chambre. Le factotum se présenta quelques secondes plus tard. Il lui donna des ordres en italien. La méconnaissance de la langue de Dante empêcha Aurore-Marie de comprendre qu’elle serait obligée, une fois changée pour la soirée, de laisser sa toilette aux bons soins du domestique qui allait nettoyer les dégâts d’Alexandre avec du savon noir et de l’alun.
Cependant, elle crut bon de dire:
- L’inconvénient, c’est l’auréole.
La jeune femme songea également aux possibles persistances odoriférantes puisqu’elle n’avait pas saisi qu’il allait falloir recourir à la poudre d’alun pour ôter les effluves indésirables. Sa main droite gantée balaya l’argentière dans laquelle était exposée toute une collection baroque de flacons de parfums en verre de Murano.
- Je masquerai les effluences en recourant à quelques-uns de vos balsamaires qui, je le suppose, contiennent encore les essences conçues par Jean-Marie Farina voilà tantôt deux siècles.
- Vous faites erreur, ma chère. Il ne demeurera ni auréole ni odeur. À propos de parfums, saviez-vous qu’à Venise aux XVII et XVIIIe siècles il était coutumier que les dames de qualité portassent des bijoux aux fragrances riches et entêtantes ? Cela leur permettait de dissimuler leur malpropreté puisqu’à cette époque, il était mal vu de se laver. Seuls les malades prenaient une telle médecine. Mais je crois qu’il est temps d’en venir à la raison de votre présence ici. Je vais demander à Alfredo de m’apporter le coffret à secrets.
Aurore-Marie soupira. Alexandre allait enfin prouver son utilité.
Tandis que la sonnette s’agitait une seconde fois, et qu’accourait le secrétaire du poète décadent, Gabriele fit une confidence à la baronne de Lacroix-Laval.
- Si vous étiez venue quatre mois plus tôt, vous auriez eu l’honneur d’admirer non point un coffret mais deux. Apprenez mon amie qu’un vol audacieux m’a privé d’un des fleurons de ma bibliothèque. J’ai manqué surprendre les voleurs…
À ces mots, les tempes pellucides de la fragile jeune femme pulsèrent violemment. Une moiteur invasive humidifia ses mains sous ses gants. Elle pâlit davantage, croyant que son ennemi, Daniel, était responsable de ce délit. Elle l’imaginait détenteur de pouvoirs surnaturels. Elle ne se trompait guère.
Aurore-Marie fantasma.
Venise était la cité idoine des créatures de la nuit, cité pourrissante, sur le déclin, chancie, rancie. Une ville malsaine, parsemée d’immondices, pourvoyeuse de mauvaises fièvres, parfois polluée par une aqua alta, où venaient se réfugier les escarpes et malfrats de tous horizons. Son esprit musardait. Elle visualisait des scènes de crimes effroyables dans les calle et venelles, les embuscades de surineurs dont les lames effilées s’enfonçaient dans les chairs des honnêtes gens, avant que leurs mains, rongées par l’acide - afin que fussent effacées les empreintes compromettantes - ne dépouillassent les victimes de leurs joyaux, bourses, montres et portefeuilles. Sortant de la lagune, des eaux stagnantes mortifères, des monstres gibbeux, défigurés, déterminés à occire leur prochain, s’en allaient commettre leurs forfaits sous une lune rousse aux lueurs sanglantes, qui, parfois, se retrouvait cachée par des écharpes de nuages.
Elle imaginait une Venise secrète, inavouable, chthonienne, souterraine, une Venise des miracles, de la Kabbale, une Venise d’alchimistes, bohémiens et Juifs, qui, non seulement, travaillaient à la découverte de la pierre philosophale, mais aussi à la création d’un Homme artificiel, Golem ou Homunculus.
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Un certain Pavel Danikine avait séjourné dans la Cité des doges dans les années 1840. Il s’y était initié aux secrets de la vie et de la mort, il avait pour cela stipendié, soudoyé la police officielle mais également le royaume caché des mendiants et des gueux dont le souverain avait accepté sans remords quelques actions sur les chemins de fer.
Ce pouvoir d’abord acquis par Danikine fut usurpé par le comte di Fabbrini après qu’il eut assassiné le savant russe dévoyé. Or, présentement, il se trouvait entre les mains de sir Charles Merritt, l’épigone du malfaisant Galeazzo.
La pensée d’Aurore-Marie se retrouvait contaminée par des songes dantesques. Des mères en haillons, hectiques, aux seins taris, tentaient vainement de nourrir leurs bébés squelettiques translucides et au ventre gonflé. Venise pullulait d’une foule de marginaux mais aussi d’automates vengeurs plus ou moins défraîchis et en état de marche, à la peau écaillée, écorcée, laissant deviner leur mécanisme, androïdes issus des circonvolutions cervicales des Kabbalistes déments qui marchaient sur les traces de Rabbi Lew. C’était cela que contenait le codex que Gabriele s’apprêtait à montrer à madame de Saint-Aubain. 

A suivre...

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