samedi 28 novembre 2015

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 10 1ere partie.



Chapitre 10

Sir Charles Merritt avait imposé à Alice la traversée du Canale della Giudecca.
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 Ils se trouvaient présentement devant le perron de l’église d’Il Redentore
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 dont la construction avait exaucé le vœu du doge Alvise Mocenigo
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 d’ériger un bâtiment consacré au Rédempteur après la grande peste de 1575. Alice  se montrait indifférente à la majesté de la façade classique construite par Andrea Palladio tandis que Merritt, aussi peu papiste qu’il fût, éprouvait une fascination et une admiration non feintes pour les statues de saint Marc, saint François et saint Antoine de Padoue. Mais le plus remarquable selon lui, outre le dôme et les deux campaniles, était constitué par l’allégorie de la Foi. On y voyait le sang de la Vraie Croix recueilli dans un calice. Pour les initiés et les fous, il s’agissait bien là du saint Graal.
Sir Charles n’ignorait pas que ce qu’il recherchait était lié au destin de la Giudecca. Le prétendu ghetto où avait vécu Efrasim Levi, ami et correspondant de Rabi Lew, contenait la clef de ses recherches : l’extirpation d’A El.
Tous deux s’engagèrent ensuite dans le lacis des ruelles qui jouxtait la Calle San Giacomo. L’antique maison d’Efrasim s’était élevée là et la masure désormais ruinée avait été remplacée par des bâtis plus récents lorsque l’industrialisation de l’île avait entraîné l’établissement de nombreux entrepôts et manufactures. On y avait également aménagé des jardins.

Sir Charles commettait deux erreurs. D’abord une erreur historique : le vrai ghetto de Venise ne se situait pas à la Giudecca, mais au nord de la ville. Ce que l’on racontait sur la Giudecca n’était donc qu’une légende. De plus et pour l’instant, il s’était insuffisamment préoccupé des activités d’Aurore-Marie, se promettant d’abord de faire exorciser Alice.  Il n’avait encore croisé ni celle-ci ni ses espions, c’est-à-dire Frédéric Tellier, Guillaume Mortot et Michel Simon. Ce fut pourquoi la baronne de Lacroix-Laval, accompagnée du poète décadent Gabriele d’Annunzio, parvint sans encombre dans le secteur du Palazzo Vendramin Calergi construit de 1502 à 1504 par Mauro Codussi.
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 Nous étions rive gauche du Grand Canal en face de l’église San Stae foncièrement baroque. L’éclectisme du palais Vendramin avait de quoi séduire Aurore-Marie. Ses fenêtres géminées de style composite hybridaient les architectures byzantine et gothique.
La baronne de Lacroix-Laval, son cacatoès Alexandre juché sur son épaule gauche, s’apprêtait à faire son entrée dans le somptueux bâtiment lorsque le volatile fut pris d’une agitation singulière. L’animal, battant des ailes, se mit à répéter:
- Saturnin! Saturnin, de sa voix de fausset.
Dans le même temps, une sensation incongrue traversa le cerveau de la poétesse. C’était comme si un autre psittacidé encore enfoui dans les limbes de son imagination, personnage en projet dans son roman scabreux, Le Trottin, eût communiqué en symbiose avec Alexandre. Elle voyait un Rosalbin répéter le même prénom que son perroquet, « Saturnin ! Saturnin ! ». Elle visualisait une scène dans laquelle le même cacatoès fictif volait avant de se poser sur la main d’une vieille gitane prénommée Sarah. Cependant, elle ignorait qu’à plusieurs milliers de kilomètres de là, dans le palais du sultan de Zanzibar, un esclave préposé à l’entretien des aras d’Amazonie appartenant à la volière princière, s’était trouvé confronté au même phénomène à la même seconde. L’homme, nu torse, luisait parce que oint d’huile. Sa peau épilée semblait polie, dépourvue d’aspérités si ce n’était une musculature imposante qui saillait. Il ne parvenait plus à faire taire les capricieux oiseaux dont le bec cruel pouvait trancher net son nez.
Il semblait que toutes les espèces de perroquets s’étaient mises à converser en réseau afin de railler l’inénarrable monsieur de Beauséjour. Que lui était-il donc arrivé?

***************

   A l’heure dite, la colonne de Daniel s’était ébranlée gaillardement. Le commandant Wu n’avait aucunement besoin de boussole ni de quoi que ce fût pour s’orienter. Le lien mental qu’il entretenait avec Pierre Fresnay suffisait à assurer l’itinéraire. En tête du cortège, Benjamin secondé par Gaston - les deux hommes les plus aguerris, que rien n’était susceptible d’effrayer. Les comédiens suivaient sans marquer la moindre faiblesse. Puis venaient Symphorien et Spénéloss, encadrant ces dames. Elles avaient accepté de revêtir des tenues de safari, c’est-à-dire des sahariennes, des bottes noires et des chapeaux de toile. DS De B de B avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et avait imité cette peste de Violetta. Si ce n’était la chaleur, la miss se serait crue en train de tourner un quelconque film d’aventures comme il y en avait tant dans le Hollywood de la fin des années 1930. Elle regrettait seulement qu’il n’y eût pas ici la présence de Clarke Gable. Le chien O’Malley vadrouillait librement en dépit du danger. Présentement, il batifolait, allant et venant autour de la colonne. Par moments, il jappait, tentant de happer quelque papillon. Ufo se montrait plus circonspect. N’apercevant rien de comestible à l’horizon, le chat demeurait sur ses gardes. Il ne s’éloignait guère de plus de quelques pas d’Azzo, qu’il avait pris en amitié. Tout comme le félin, le demi pré K’Tou se méfiait de cet environnement changeant. Ses narines flairaient sans trêve les différentes senteurs de la forêt. Dès la première odeur suspecte, il se raidirait et lancerait un cri d’alerte. Saturnin était en retrait et peinait à suivre le mouvement. S’épongeant le front, il grommelait, jetant imprécations et malédictions à l’adresse de cette damnée jungle et de cette maudite flore. Dans ses anathèmes, il n’oubliait pas la chaleur humide qui le faisait transpirer et qui gonflait ses pieds et ses mollets emprisonnés dans de lourds brodequins inconfortables et dans des bandes molletières qui ne l’étaient pas moins.
Daniel Lin avait choisi l’arrière-garde. De cette position privilégiée, rien ne lui échappait. Il parvenait à l’ultime seconde à éviter de se heurter à Monsieur de Beauséjour dont la démarche se faisait gyrovague. Les méandres du bonhomme s’accentuaient au fur et à mesure que la troupe progressait à travers bois. Pourtant, il n’avait bu que du sirop d’orgeat et dégusté un verre de coco à la cuillère. Ainsi, il avait éprouvé le revenez-y nostalgique des grands boulevards parisiens de sa jeunesse. Saturnin avait faim. Pareil effort sur un temps aussi long creusait son estomac que Daniel entendait parfaitement gronder à deux mètres de lui. Cependant, au petit déjeuner, il avait absorbé un repas assez consistant composé de toute une boîte de corned-beef, de quatre oreillons de pêches, et de deux tasses de café abondamment sucré. Cette collation aurait dû suffire à assurer sa satiété pour trois heures, mais l’absence de sucres lents expliquait sa fringale. Dalio, lui, avait avalé quatre biscuits militaires et deux barres protéinées.
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« Ah, Monsieur Wu, ne pourrions-nous faire une pause ? Marmotta-t-il un instant.
- Déjà ? S’exclama Daniel. Il n’y a qu’une heure et douze minutes que nous sommes en chemin.
- J’éprouve la nécessité de me restaurer une nouvelle fois.
- Monsieur de Beauséjour, êtes-vous conscient que nous avons un horaire à respecter ? rappela l’Hellados.
- Certes oui, mais mon estomac crie famine. C’est intolérable !
- Un estomac ne peut pas crier famine ! Il n’a ni bouche, ni cordes vocales. »
Violetta et DS ne pouvaient s’empêcher de pouffer et de ricaner à ce dialogue. Cependant, la jeune métamorphe constatait des singularités croissantes au niveau de la végétation et de la consistance du sol qu’elle foulait. La preuve, O’Malley était revenu dans le giron de Deanna Shirley.
« C’est bizarre, j’ai l’impression de marcher sur une fourrure très douce, presque duveteuse. Les taillis, les arbustes qui les composent et les lianes prennent des coloris de plus en plus saugrenus.
- Des jacarandas rose fuchsia ! Des fougères argentées et violines ! Approuva la Britannique. Je me meus sur un lit de plumes ! Il n’y a pas de danger, au moins ?
 Comme pour démentir ces dernières paroles, Azzo s’arrêta net. Son ouïe entraînée captait d’imperceptibles rumeurs qui s’apparentaient à des feulements de fauves. De quelle faune mutante provenaient-elles ?
« Danger, danger, là-bas, danger ! » dit-il en désignant l’est.
« Mais, bredouilla Saturnin, c’est là que nous allons ! »
Le commandant Wu rassura son monde :
- Pour l’heure, il n’y a rien à craindre. Toutefois, il faut que nous soyons prêts à faire feu en cas de nécessité.
Symphorien compléta :
- Toutes nos armes sont chargées jusqu’à la gueule, y compris nos fuseurs et nos phaseurs.
La marche s’était poursuivie après cette petite halte. Saturnin en avait presque oublié ses gargouillements. Pendant ce temps, le sol composé de duvet toujours plus dense, atteignait ses chevilles et lui occasionnait des chatouillements intolérables. Tout cela le ralentissait encore. Toujours suant à grosses gouttes, la peur se mêlant à son inconfort, il fit un écart conséquent avant de trébucher sur ce qui aurait pu être une racine, mais de fait, revêtait l’aspect d’un serpent corail quadricolore quartz rose, vert jade, jonquille et bleu cobalt. L’explorateur malgré lui glapit, prit les jambes à son cou et dévala une pente, presque à s’en retrouver les quatre fers en l’air. Il atterrit sur ses fesses dodues, non sans pousser un cri d’effroi. Il constata très vite avec un vif soulagement qu’il n’avait aucun membre de cassé. Mais sur quoi avait-il déboulé ? Pourquoi était-il tout poisseux et dégoulinait-il d’un liquide odorant, rappelant le soufre et l’albumen ?
« Ah ! Par la barbe de Jupiter ! Je crois bien avoir atterri dans un nid ! Ma chute a écrasé quelques œufs ! »
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Toutefois, il en demeurait trois d’intacts. De la forme et de la taille de ballons de rugby, ils ne renfermaient certes pas des poussins d’autruches. De fait, ils ne correspondaient à rien de connu. Les coquilles rougeâtres, mouchetées de concrétions blanches, s’apparentaient davantage à des amanites tue-mouche  avant le déploiement de leur chapeau qu’à  une ponte de paisibles volatiles.
Alors, résonna à ses oreilles le rugissement du roi des animaux.
Saturnin prit une vilaine teinte verdâtre.
« Des lions ovipares ? Ou bien, je suis tombé dans le jardin de la Bête du conte ! Au secours ! Benjamin ! Daniel ! Symphorien ! Tirez-moi de là avant que je finisse sous les crocs cruels des fauves ! »
Tant bien que mal, le vieil homme se releva  . Ses mains étaient enduites à la fois de débris de coquilles et d’albumen. Malgré lui, il porta ses doigts à sa bouche.
« Mais cette puanteur est délicieuse ! Cela a le goût du lait caramélisé avec un soupçon de crème anglaise ! »
Il ne put en dire plus. Il tomba nez à nez - ou plutôt nez à bec - avec une horreur non mammalienne. A quoi ressemblait l’improbable animal ?
A première vue, on avait affaire à une espèce d’oiseau géant inapte au vol, tel qu’on pouvait en côtoyer à l’ère tertiaire : les sinistres Diatryma ou Gastornis. De fait, il ne s’agissait pas de volatiles appartenant au passé, mais à l’avenir. Une mutation touchant les perroquets du Gabon les avait transformés en ces bizarroïdes animaux qui deviendraient courants dans dix millions d’années si l’on devait en croire une théorie évolutionniste ayant cours dans le premier quart du XXIe siècle, une chronoligne dans laquelle Sarton n’avait pas agi.
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Ces créatures imposantes, de trois à cinq mètres de haut, étaient des prédateurs redoutables. Leur bec disproportionné apparaissait parsemé d’excroissances, de verrues et de boursouflures cornées. Des filaments de viande décomposée pendouillaient. Ces néo Diatryma exhalaient effectivement une puanteur insupportable. Pour tromper leur proie, ils étaient capables de pousser par imitation des cris d’autres animaux, aussi bien anciens que futurs. Ils excellaient dans la reproduction des appels du gorille cornu, sorte d’hybride de primate et de crapaud géant devenu arboricole. Ils préféraient cependant les rugissements des lions, espèce pourtant disparue depuis plus de huit millions d’années de leur biotope. Issus d’une extrapolation délirante, quasi surréaliste, les gorilles cornus eux-mêmes s’étaient substitués aux chimpanzés après leur extinction et avaient occupé leur niche écologique ainsi libérée.
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 La mère était venue à la rescousse de sa couvée. Elle voyait en Saturnin le prédateur qui avait anéanti sa descendance. Elle n’allait pas faire de quartier. Bien assise sur ses pattes à trois doigts, elle défia le bonhomme de ses yeux rouges.
Augmentant l’intensité et la cadence de ses rugissements, elle cherchait à paralyser de terreur la bête sur deux jambes avant de la happer. Ces cris, hyperréalistes, avaient été transmis de génération mutante en génération mutante. Peut-être qu’à l’origine avaient-ils eu pour fonction de protéger les perroquets gris des braconniers avides et autres humains sans scrupule ? Seul Daniel Lin aurait su le dire.
La colonne avait tout entendu. Désorienté et affolé, Azzo Bassou perdit ses facultés. Il s’accroupit en position fœtale en gémissant. Ainsi, il rendait le groupe vulnérable.
Soudain, le commandant Wu se matérialisa entre Saturnin et l’incroyable volatile qui menaçait d’ameuter toute la nichée. La pseudo mère Diatryma se figea, paralysée. Pour elle, le temps était suspendu.
Monsieur de Beauséjour oscillait entre le soulagement et l’indignation.
- Comment, Monsieur Wu, vous ne tuez pas cette monstruosité ?
Daniel Lin rétorqua, un brin ironique.
- A ses yeux, le monstre, c’est vous. Dans votre chute, vous avez écrasé trois oeufs, soit la moitié de la couvée. Qui plus est, vous étiez prêt à vous régaler de leur contenu.
- Mais ! Elle allait me tuer, me dévorer !
- Sans doute, mais permettez-moi d’en douter. Elle vous aurait recraché aussitôt.
- Pourquoi ?
- Vous n’auriez pas été comestible.
Ce dernier adjectif offusqua l’ancien fonctionnaire.
- Comment !
- Les néo Gastornis ne mangent pas la chair humaine, tout simplement parce qu’à leur époque, l’homme a disparu. L’espèce s’est éteinte. Ils font leur ordinaire des gorilles cornus, des oissons, des chimpanpieuvres et, par réflexe omnivore, des arbres-hamadryas, concept foutraque qui ravirait Madame de Saint-Aubain.
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- Des singes-arbres ? S’étonna Saturnin.
- Relisez votre mythologie : les hamadryades étaient des nymphes des forêts symbiotes des arbres, ou hybridées avec eux. Ici, ce sont des descendants humanoïdes ayant fusionné avec la cellulose formant le bois. Ils ont perdu la parole mais restent très sensibles à leur environnement. Quant aux néo Gastornis, le plus souvent, ils se contentent d’agir en charognards, sauf lorsqu’on les attaque.
De Beauséjour s’étonna.
- Commandant, comment savez-vous cela ?
- Oh, je voyage beaucoup dans le temps, vous n’avez pas idée.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Saturnin remercia son sauveur et, aidé par celui-ci, remonta la déclivité. Après une toilette rapide, où il put changer de chaussures, tous purent reprendre leur chemin.

*********

   L’heure de la pause méridienne était arrivée. Tous se restaurèrent avec entrain. Azzo semblait calmé tout en étant renfermé sur lui-même. Lorenza s’occupait de lui, lui faisant avaler des fruits séchés et une boisson vitaminée. De temps à autre retentissaient les cris et rugissements lointains des néo Diatryma, en provenance de la mangrove géante poisseuse à souhait leur servant d’habitat naturel. Cela ne troublait nullement les convives.
Tout en finissant son assiette, Violetta se moquait encore de la dernière mésaventure de son « bon oncle » Saturnin.
«  Cela ne suffit plus à tonton Saturnin d’être le personnage gag de cette histoire, un Troulouloup. Il lui faut davantage. 
- Qu’insinues-tu par-là ? Se mêla Deanna.
- Non content d’éprouver une trouille pas possible, d’exprimer une phobie à l’encontre de l’enfer vert tel qu’on l’imaginait au XIXe siècle, oncle Saturnin possède le talent insoupçonné de matérialiser ses terreurs les plus profondes. A  lui seul, il est un émetteur de psycho images, mieux, d’un psycho monde ! Et nous devons faire avec.
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Benjamin la reprit.
- Ma fille, tu vas trop loin.
Violetta, avec sa vivacité et répartie d’adolescente rebelle devant s’affirmer, allait répliquer en tenant tête à son père lorsqu’un vertige la saisit. D’abord, elle éprouva comme une sensation d’absence qui disparut après quelques secondes. Puis, elle ne sut plus ni où ni quand elle se trouvait, ayant perdu l’intégralité de ses repères spatio-temporels. C’était comme si elle avait effectué une translation dans un ailleurs parallèle. L’homme à qui elle voulait s’adresser n’était plus son géniteur mais une figure imaginaire qui lui rappelait quelque chose. Il s’agissait d’un personnage masqué, vêtu d’un collant mauve et coiffé d’une cagoule de même teinte nonobstant une espèce de slip, une ceinture avec la boucle en forme de tête de mort. Le tout conférait un aspect grotesque à l’inconnu. Il parla en un anglais abâtardi teinté d’un fort accent californien.
- Bienvenue dans la jungle mixte, la jungle de synthèse! Vous en aurez tous pour votre argent.
Disant cela, le personnage de comic’s  se démultiplia tout en répétant à satiété cette phrase ridicule digne d’un bonimenteur de Luna Park. Il se retrouvait dans des positions et à des emplacements les plus incongrus, flottant en l’air tête-bêche, suspendu à une liane ou encore presque enterré, sa tête émergeant seule du sol, à moins qu’il fût à demi encastré dans le tronc d’un ébénier. Les mots qu’il répétait se retrouvaient eux-mêmes dupliqués en autant d’exemplaires constituant ainsi une assourdissante polyphonie dissonante qui finit par affoler Azzo.
Oui, le métis d’hominien avait lui aussi senti les phénomènes que Violetta subissait. Il émit des plaintes semblables à celles d’un chimpanzé apeuré.  L’adolescente comprit qu’une force inconnue exploitait sa mémoire multiple et en avait extirpé un souvenir dans le but de se moquer d’elle, de lui faire croire qu’elle-même avait la faculté d’engendrer des psycho images.
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- Le fantôme du Bengale! Encore lui, s’exclama-t-elle d’une voix furieuse.
Alors, elle sentit Daniel se mêler de ce qui se passait afin de rétablir un semblant d’ordre. Enfin, le commandant Wu s’exprima, voulant rassurer sa troupe.
- Vous n’avez rien à craindre. Tout est normal dans cette anormalité. L’entité se joue de nos inconscients. Elle veut prendre insidieusement le contrôle de nos cerveaux et de nos souvenirs car elle connaît intimement nos phantasmes et nos peurs, nous imposant de les engendrer, de les concrétiser, de leur donner une réalité tangible. Télépathe de première force, elle veut me pousser à renoncer à remettre tout en place.
Benjamin, le visage empreint d’émotion avoua:
- Commandant, je viens d’être victime d’une bilocation ou plutôt d’une tri location. J’étais ici mais également dans deux ailleurs impensables. Je me suis retrouvé dans votre propre peau, à l’époque où vous affrontiez les terribles oursinoïdes d’Ankrax. Les crissements de leurs piquants ont vrillé mes tympans avec une telle force qu’un instant j’ai cru sombrer dans la démence. Dans le même temps, si je puis le dire, j’étais emprisonné dans un univers de sons liquides, d’odeurs polyédriques, de couleurs molles et de sensations tactiles gazeuses. Un monde parallèle de synesthésie intégrale dans lequel il m’a semblé reconnaître une personne que, pourtant, je n’ai jamais rencontrée. Un homme robot d’une civilisation post-atomique d’une autre piste temporelle répondant au nom de Zemour Diem Boukir.
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- Je vois à quoi et à qui vous faites allusion. La chose qui joue avec nous est en train d’amalgamer non seulement nos expériences passées dans d’autres chronolignes mais aussi celles antérieures à nos existences où, avec lesquelles, cependant, nos ancêtres ou alter ego ont été confrontés.
Violetta murmura:
- Frère Uriel… ou alors Michaël, je ne sais plus lequel… Un 132 540, quelque chose comme ça.
Deanna Shirley n’était pas en reste. Elle ne cessait de répéter:
- Comme c’est affreux… Comme c’est affreux. J’ai éprouvé des sensations terribles. J’en frémis. Je me suis vue transportée dans la conscience embryonnaire de l’enfant que j’attends. C’est un garçon… un prince doté d’un fort caractère. Maintenant, je sais que les fœtus rêvent et pensent. Ils ont des sensations élémentaires, certes, mais celles-ci constituent le substrat de ce que nous sommes et serons. Le pire? C’est lorsque je me suis retrouvée adolescente avec Daisy Belle qui me raillait et me martyrisait. Elle m’avait obligée à me rendre à mon premier bal vêtue d’une robe qu’elle avait entièrement lacérée à coups de ciseaux.
La jeune métamorphe ricana.
- Cela ne me fait pas pleurer. Si tu aimes jouer les Cendrillon déguenillées, c’est ton affaire, pas la mienne. D’ailleurs, tu portes le fruit de ton prince charmant. Je crois me souvenir qu’il est moche comme un pou, qu’il tient beaucoup de sa mère, qu’il a quelque chose de batracien. Je me demande ce que toutes les femmes ont pu lui trouver, à commencer par Lily Langtry.
Les persiflages de l’adolescente furent interrompus par Azzo qui, ayant oublié les rudiments du langage moderne, ne s’exprimait plus qu’en un dialecte pré K’Tou que tous ici étaient impuissants à traduire en l’absence d’Uruhu.
- Aouuuh ! Aooog ! Rouhhh ! Agraouggg ! Zarrr ! 
Daniel commit l’erreur de donner un sens à ces borborygmes.
- Azzo s’est retrouvé proie, proie de différents passés ; je ne dirai pas qu’il a vécu une expérience de transfert propre à l’inconscient collectif jungien mais c’est tout comme. Son cerveau limbique l’a entièrement possédé, et, au tréfonds de celui-ci, les souvenirs phylogénétiques l’ont assailli. Azzo s’est cru dévoré par un félidé à dents de sabre alors qu’il n’était encore qu’un Australopithèque Anamensis, puis, remontant encore plus loin dans le passé, il est alors devenu une sorte de lystrosaure, de reptile mammalien du Trias, pourchassé par un postosuchus.
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Lorenza réagit instantanément aux paroles sidérantes du commandant Wu.
- Daniel Lin, permettez-moi d’exprimer mon plus grand étonnement. Comment cela se fait-il que vous soyez capable de traduire les paroles d’Azzo?
- Je lis dans son esprit, se défaussa le pseudo daryl androïde. Je capte les images mentales qu’il émet, voilà tout.
Spénéloss approuva.
- Le commandant est un télépathe bien plus puissant que le plus entraîné des Helladoï. Ce que vous prenez pour un exploit reste dans ses possibilités. En fait, vous atteignez le niveau 800...
- Oui, acquiesça Daniel Lin, soulagé de voir que l’extraterrestre ne creusait pas davantage.
- Le phénomène qui joue avec nous comme le chat avec la souris, poursuivit Spénéloss, fait preuve d’une imagination débridée. Je lis en vous Daniel comme en un livre ouvert…
- Certes, fit le daryl, parce que je vous laisse faire…
- J’en suis conscient. Vous n’avez jamais vécu un pareil combat. La nature de votre adversaire est totalement inédite. En effet, il ne s’agit ni du richissime Johann van der Zelden, ni de l’Empereur Fu, ni même de votre frère aîné dévoyé Daniel Deng ou plutôt Danael.
A ce nom, Dan El fronça les sourcils…
- Oserais-je m’avancer à déclarer qu’il y a en vous quelques squelettes habilement enfouis car inavouables… un Mister Hyde, un ça qui ne souhaite pas que nous réussissions cette entreprise?
- Bigre, mon cher ami… Vous avez l’imagination galopante! Sourit le Ying Lung.
- Daniel Lin, répondez franchement… êtes-vous déjà passé de l’autre côté du miroir? Vous êtes-vous aventuré dans le monde de celui que je dois me résoudre à dénommer A-El?
- Euh… Pour détruire Fu le Suprême, j’ai dû, jadis, fusionner avec celui que j’appelais mon frère parmi les étoiles, un certain Antor…
- Daniel, vous n’êtes pas une rémanence du mythe de Castor et Pollux, loin de là.
- Spénéloss, j’apparais nu devant vous… jamais je ne me suis autant dévoilé… cela me coûte…
- Notre situation actuelle exige de nous tous la franchise la plus absolue… Que vous le vouliez ou non, commandant Wu, vous êtes au moins deux, peut-être davantage… Combien de personnalités possédez-vous?
- Vous sous-entendez que je souffre de schizophrénie…
- Une schizophrénie que vous contrôlez habituellement… à ce propos, cela explique pourquoi vous avez accepté dans notre cité Robert Schumann et Vincent van Gogh alors que vous avez refusé catégoriquement les présences de Marilyn Monroe et de Liz Taylor que vous jugiez nymphomanes et incontrôlables.
- Je ne suis pas seul à décider. Vous oubliez le Conseil…
- Oui en en effet… mais je n’en ai point encore fini avec vous. Aurore-Marie de Saint-Aubain n’émanerait-elle pas de votre Vous, votre autre Vous enseveli indésirable?
- Ah! Ces Helladoï! Ils vous poussent dans vos derniers retranchements…
- Le lieu n’est pas propice à ma demande… Accepteriez-vous cependant de vous soumettre à une fusion mentale?
- Ici? Maintenant? Au milieu de cette jungle?
- Vous êtes plus puissant que moi.
- Alors, dans ce cas pourquoi la demander puisque je pourrais toujours vous dissimuler quelque chose…
Pendant ce dialogue, Carette avait trifouillé inutilement dans ses poches sans mettre la main sur une cigarette. Agacé, il jeta, interrompant net le « oui » de Daniel…
- C’est bien tout ça, toute cette métaphysique bonne pour une conférence de sorbonnards. Mais moi, je cherche du tabac et du feu… et je vois que je tombe déjà en panne de combustible. Encore un de vos tours…
Quelque peu gêné, Dan El se vit dans l’obligation de réajuster les mémoires de ses subordonnés. Il le fit en éprouvant un zeste de remords. Toutefois, il oublia Violetta.

***************

Khalifah Bin Saïd régnait sur Zanzibar depuis quatre mois. Il avait succédé à son frère Barghash Bin Saïd le 26 mars 1888. Les rumeurs avaient la dent dure : certains partisans du défunt pensaient que le précédent sultan avait été empoisonné tant son trépas avait paru soudain. Et ils accusaient en sous-main Khalifah Bin Saïd.
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Le nouveau sultan craignait que son trône, peu consolidé, tremblât sur sa base et vacillât. Il ne voulait pas verser le sang, faisant preuve d’une tempérance rare. Pour lui, seule la Realpolitik importait, ce qui signifiait la bonne entente avec ses voisins du continent. Cet homme, né en 1852, voulait à la fois se concilier le clan des abolitionnistes et celui des esclavagistes. Il arborait une tenue hybride, mi orientale et mi occidentale.
Présentement, on venait de lui apporter des lettres d’accréditation émanant d’Allemands commandés par un certain Oskar Von Preusse, qui se disait représentant de la German East Africa Company ou plutôt Deutsche West Afrika Gesellschaft. Il se devait de recevoir cet éminent représentant de l’Empire bismarckien qui entreprenait la colonisation de la côte du futur Tanganyika. Une fois parvenue à Zanzibar après une navigation enfin sans embûches, l’expédition germanique avait pour objectif d’obtenir de la part du sultan des sauf-conduits lui permettant une facilitation du passage dans les territoires est africains que le Reich ne contrôlait pas : ceux soumis au trafiquant d’esclaves Tippo Tip et ceux, du Congo oriental, sous la coupe de son lieutenant Ngongo Leteta ou Lutete, chef de la tribu des Sankuru. Ngongo Leteta
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 avait soumis plusieurs peuples qui lui avaient prêté allégeance. Il avait organisé un vaste Etat vivant de la traite des esclaves, reposant sur une armée redoutable dans la composition de laquelle le mercenariat avait une part prédominante. Cette troupe était équipée d’armes modernes : fusils, mitrailleuses, canons, mortiers, issus d’un trafic auquel un certain Arthur Rimbaud contribuait avec brio. Il était loin le temps de Verlaine et de ses folies parisiennes. « Je est un autre. »
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Ngongo Lutete rétribuait grassement ses séides : poudre d’or et d’argent, cauris, ivoire, esclaves, lingots de fer, cônes de sel, bois précieux, thalers de Marie-Thérèse… Il pratiquait aussi un art élevé de la corruption. Au-delà de ces contrées hostiles s’étendait une région extraordinaire, regorgeant de richesses, de légendes aussi, de racontars invérifiables, où nul Occidental n’osait pénétrer. On disait ce pays terre d’origine des Pygmées ; on le supposait plus riche, plus étendu que le Royaume-Uni lui-même. Là se situaient des cités immenses, fabuleuses, immémoriales, composites, cosmopolites, à la croisée de dizaines de civilisations différentes, agrégeant les rêves et les délires panafricains les plus déments, des marchés prospères aussi, où transitaient toutes les marchandises mises en circulation du Cap au Caire, d’Alger à Antanarivo,  formant la plaque tournante principale brassant l’intégralité du commerce africain des Bushmen aux Touareg. Là-bas régnait le plus puissant de tous les rois, M’Siri le Grand, M’Siri le Valeureux, M’Siri le Tout-puissant, le Maître de la Lualaba, des gisements de pechblende, le Chef de Fer, avec ses guerriers surarmés…M’Siri qui dirigeait son Etat en tandem avec une femme d’une beauté extraordinaire, sa favorite, dont certains doutaient de l’existence réelle. Peut-être She en personne, incarnée… On la pensait déesse… Black Athena…
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Il était conséquemment nécessaire qu’Oskar von Preusse et son « corps expéditionnaire » obtinssent ce sauf-conduit indispensable de Khalifah Bin Saïd afin de pouvoir traverser sans encombre les territoires contrôlés par Tippo Tip et Ngongo Lutete, avant qu’ils pussent parvenir à l’objectif ultime : le royaume katangais de M’Siri. Quant à la zone côtière de ce qui allait constituer l’Afrique orientale allemande, la charte déjà signée par le Deuxième Reich et le sultanat assurait un privilège exclusif à la Deutsche West Afrika Gesellschaft  qui s’était chargée de la pacification forcée des ethnies du coin et de la sécurisation de la contrée.
Ce fut pourquoi le sultan accueillit avec solennité la délégation conduite par von Preusse. Le palais de Bin Saïd comportait diverses cours intérieures ornées de portiques aux arcs outrepassés et brisés et aux colonnes torsadées et ocrées. Les murs de pisé rafraîchissaient avec bonheur les pièces. Les fenêtres en arcades laissaient passer et circuler les exhalaisons des plants de girofliers - principale richesse du sultanat - tandis que des esclaves avaient pour tâche de chasser les insectes avec leur chasse-mouche de plumes multicolores. Plusieurs détails, imperceptibles pour les béotiens, dénotaient cependant la localisation de ce Zanzibar-là dans une Afrique parallèle déviée. Ainsi, les prédécesseurs de Khalifah Bin Saïd étaient parvenus à acclimater les orchidées, plantes sud-américaines. Un jardin tout entier leur était dédié et déployait ses splendeurs.
Des amoncellements de coussins de soie de toute teinte constituaient une invite à la nonchalance alors que, posées à même le sol, des coupelles emplies de sable avaient pour fonction de nettoyer de toutes les impuretés les mains des hôtes.
Alban, qui faisait partie de la délégation, s’étonnait de ce luxe oriental, ce qui n’était pas le cas d’Erich von Stroheim, plus accoutumé aux ors factices d’une Vienne d’opérette reconstituée par Hollywood, ou encore, des films péplums de Cecil B. de Mille.
Un personnage inattendu se tenait debout, à la droite du sultan Bin Saïd. Un occidental, qu’il présenta d’une voix doucereuse comme son conseiller diplomatique et commercial. Il s’agissait d’un individu de taille moyenne, au teint et aux yeux clairs, à la barbe mal taillée et au corps mince. Apparemment, l’homme, âgé d’une trentaine d’années, s’exprimait avec un accent européen marqué. Toutefois, il pratiquait l’allemand. A sa vue, Alban sursauta. Il n’avait jamais rencontré en chair et en os ce haut dignitaire, mais ses yeux s’étaient déjà posés sur son portrait, une photographie ou une peinture, alors que l’inconnu était dans toute la splendeur de son adolescence rebelle.
- Aber…das ist… Arthur Rimbaud !
- Chut ! Ruhe ! 
Effectivement, le sultan confirma l’identité de son conseiller :
- Effendi Rimbaud travaille pour moi depuis trois ans déjà. Grâce à lui, je n’ai rencontré aucune difficulté lors de mon accession au trône.
- Meine Herren très heureux de vous voir.
En son for intérieur, Alban était furieux.
« Comment ce poète a-t-il pu tomber si bas ! Un vulgaire trafiquant d’armes ! Un génie dévoyé ! »
Il se remémora un quatrain du Bateau Ivre :
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, (…)

« Seuls Apollinaire et les surréalistes sont allés plus loin. Je comprends maintenant pourquoi il n’est pas à l’Agartha. »
- Effendi Rimbaud, poursuivit Bin Saïd, a une vision prophétique des rapports de force, des liens nécessaires que doivent développer conjointement les puissances d’Occident avides de conquêtes et nos Etats souverains locaux.
Von Preusse demanda :
- Votre Sublime Grandeur, pourriez-vous préciser ?
- Effendi Rimbaud a conçu un plan destiné à anéantir les puissances esclavagistes expansionnistes tel que l’Etat de Tippo Tip. Il fait jouer tout l’art de la diplomatie secrète.
Le sultan se refusa à en dévoiler davantage en ce lieu et à cette heure. Il était fort regrettable que Spénéloss ne se tînt pas aux côtés de von Stroheim pour lire dans les pensées de l’Africain. Il aurait capté les visées machiavéliques de Bin Saïd, subtilement et habilement conseillé par Arthur. Ainsi, il aurait su que Zanzibar armait en secret le ras Makkonen, père du futur négus Haïlé Sélassié, qui projetait de se rebeller contre son souverain régnant Yohannès IV. Anticipant, il prévoyait également une alliance de revers avec l’Allemagne empêchant ainsi les expansionnismes italien et britannique en Afrique orientale. C’était puissamment pensé : un Kenya pris en tenailles par les possessions wilhelminiennes. Von Preusse et sa délégation étaient donc les bienvenus.
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Après les salamalecs d’usage, Khalifah Bin Saïd déclara :
« Nous allons non seulement vous accorder le droit de passage exclusif sur tous les territoires attenant à ceux contrôlés par ma souveraineté et par votre compagnie commerciale, mais aussi je veillerai à ce qu’une troupe armée vous accompagne afin de vous protéger des soldats esclavagistes.
- Votre Grandeur, je n’en demandais pas tant, s’inclina Oskar avec déférence.
Puis, Bin Saïd frappa dans ses mains. C’était là le signal pour ses serviteurs d’accourir les bras chargés de plateaux sur lesquels étaient servis le thé à la menthe et les loukoums de la Sublime Porte. Derrière venait une cohorte de danseuses bien loin des normes d’Hollywood. Leur embonpoint ne les empêchait pas d’effectuer à la perfection les danses du ventre si chères à leur suzerain.
Alban rongeait son frein : il jugeait ce divertissement comme une perte de temps inutile.
« Honte à moi ! S’avilir dans les délices de Capoue ! »
Erich, qui comprenait ce que ressentait le jeune homme, lui murmura à l’oreille :
« Ach so ! A Rome, fais comme les Romains. »

A suivre...
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dimanche 15 novembre 2015

Cybercolonial 2e partie : Du rififi à Kakundakari-ville chapitre 9 2e partie.



Aurore-Marie et le poète italien s’étaient attablés à l’intérieur du grand salon du Florian. Le style tarabiscoté de l’établissement ravissait les yeux de madame la baronne, mais laissait indifférent Gabriele. L’artifice des faux marbres, des stucs et des peintures maniéristes et rococo avaient le don de l’agacer. Le jeune homme dégustait un capuccino tandis que Madame de Saint-Aubain avait commandé un Earl Grey  accompagné de profiteroles que son estomac souventes fois fermé digérerait sans nul problème. Entre deux gorgées tièdes, elle gloussait de manière spasmodique sous les éloges que d’Annunzio se croyait bon de lui faire. Toutefois, son rire de gorge sonnait quelque peu forcé.
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Aurore-Marie avait d’autres soucis en tête, et Gabriele, tout à sa flatterie, tardait à aborder le vif du sujet. Il exposait ses projets littéraires, son roman précieux Il Piacere, plus connu en France (pour ceux qui ont encore le courage de lire cet auteur réputé désormais imbuvable) sous le titre L’Enfant de Volupté. 
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« Mia cara, je l’ai décidé, vous serez ma traductrice. 
- Je ne sais si je puis. Mon italien a besoin d’être rafraîchi (manière diplomatique de laisser sous-entendre qu’il était des plus rudimentaires). »
Nous n’étions pas à L’Aubépine fleurie en 1961. Toutefois, les espions pullulaient dans la salle. Ici, pas de Pavel Pavlovitch Fouchine, mais Michel Simon, grimé en professeur ahuri, côtelettes aux bajoues, perruque blonde sur la tête, ruban Lavallière, Frédéric Tellier, assis à deux tables à peine du couple mal assorti, méconnaissable et Guillaume, en cireur de chaussures. Le gamin de Paris pratiquait toutes les langues avec aisance.
L’Artiste contrefaisait à merveille le vieillard sourd et quasi sénile. Son cornet acoustique dissimulait un micro cylindre Edison amélioré, en fait un écouteur lui permettant de ne rien perdre des échanges verbaux entre Aurore-Marie et d’Annunzio. Sa barbe postiche en éventail lui conférait l’allure d’un vieux professeur respectable. Elle permettait de dissimuler le caractère le plus reconnaissable de son visage. Ses cheveux plus sel que poivre étaient parfaitement assortis à la pilosité de son menton. Le Danseur de cordes avait repris un de ses grimages favoris dont il avait déjà usé auparavant, lorsqu’il s’était occupé des rapts organisés par la princesse russe Nadeja en 1862. Il était temps pour lui que les deux décadents en vinssent au vif du sujet.
Les discussions prirent alors un tour hermétique, sans que Frédéric eût remarqué la réaction de celui dont il ignorait qu’il le protégeait. Michel Simon avait émis un soupir de lassitude, la conversation devenant pour lui par trop technique et érudite.
« Le codex que vous m’avez demandé à consulter a été découvert dans une vieille masure de la Giudecca qui menaçait ruine. Les exégètes prétendent qu’il s’agissait de la demeure où vécut un kabbaliste renommé à la fin du XVIe siècle. Cet homme, Efrasim Levi, tenait une correspondance en langage crypté avec Rabbi Lew de Prague.
- Le… le rabbin du Golem ? Balbutia la baronne de Lacroix-Laval.
- On le dit…répliqua d’Annunzio flegmatique.
- Efrasim Levi consigna dans une sorte de chronique occultiste tout ce que Rabbi Lew lui avait rapporté de l’expérience ratée d’anacouklesis tentée en 1593 par Tycho Brahe sur ordre de l’Empereur Rodolphe II.
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- Rodolphe II l’alchimiste ?
- Il n’était pas le plus grand de son temps, malgré ce que prétendit la légende, au contraire de John Dee au service de la reine Elizabeth.
- Mais Rodolphe II fut un des plus considérables parmi les grands prêtres des Tétra-épiphanes, que je sache !
- Ne vous courroucez pas, très chère. Il faut reconnaître un côté fumiste à ce souverain. Quoique je pencherais plutôt pour une forme de folie, bien que son frère Matthias veillât au grain.
- L’anacouklesis ne peut réussir que si les sphères armillaires sont parfaitement ajustées et emboîtées, superposées dans l’ordre fixé par Ptolémée dans son Almageste. Il suffirait qu’un des volumes dépassât d’un micromillimètre pour que l’expérience fût vaine.
- Sans existence du système métrique et sans instruments de précision, Rodolphe II n’avait aucune chance. Il s’obstinait à faire usage d’une science et d’une technologie médiévales alors qu’il eût suffi d’ingénieurs de la valeur d’un Salomon de Caus pour que tout fût couronné de succès.
- Toutefois, répliqua la poétesse, c’est prodigieux de s’être entêté à ce point.
- Vous n’ignorez pas que l’expérience de Tycho constituait une réplique de celle de l’Empereur Gallien et des néo-platoniciens.
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- Je connais ! Se réjouit Aurore-Marie au point d’en émettre un geste puéril. Elle battit des mains telle une fillette.
- De fait, Plotin, Porphyre et leurs disciples étaient infiltrés par les Tétra-épiphanes dès l’an 260.
- Je suis leur héritière, et je suis prête à vous accueillir comme novice parmi nous ! »
Madame de Saint-Aubain, en un geste conjuguant délicatesse, affectation et théâtralité, ôta son gant gauche et exhiba le bijou que l’on sait. Comme s’il eût mimé un baisemain, Gabrielle s’approcha de la main de la baronne et contempla la chevalière du pouvoir enchâssée en l’annulaire d’albâtre. Ce fut le symbole circulaire flammé central qui attira son attention.
« Je vois là une réinterprétation de Çiva dansant ; non point le  Çiva créateur, mais le destructeur.
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- Vous vous trompez quelque peu, mon ami. Le dieu est un recréateur, qui a besoin de la Mort et de la destruction de toute chose pour alimenter le chaudron. Sa destruction est…créatrice. » répliqua Aurore-Marie.
A ces paroles, Frédéric se remémora l’analyse de Spénéloss au sujet de Çiva. La divinité indienne symbolisait une prémonition de la théorie évolutionniste cyclique des extinctions de masse émise seulement à la fin du XX e siècle. Il s’agissait d’une succession de déluges, telle que Cuvier l’avait maladroitement pressentie, via Manu, le premier homme. L’Artiste remarqua avec inquiétude qu’Aurore-Marie était au courant de cette théorie. Toutefois, elle avait dû être informée par Kulm (un Asturkruk sans aucun doute), lors de son initiation en 1877. Mais que comprenait-elle exactement, puisque ces connaissances dépassaient l’entendement d’une personne du XIXe siècle, fût-elle un génie ?
« La destruction création est cyclique, vous le savez parfaitement, reprit la poétesse. Georges Cuvier pensait la même chose. Dois-je vous apprendre qu’il fut le numéro trois de la secte dirigée alors par Talleyrand et Vidocq sous le règne de l’usurpateur puis des derniers Bourbons ?
- Ces détails importent peu.
- Cléophradès, mon cher Gabriele, sut synthétiser polythéisme et monothéisme, hindouisme et christianisme. Il avait lu et assimilé toutes les grandes œuvres sacrées antiques, y compris les Upanishad, les Védas et l’Avesta.
- Cela est évident, mais, pour ma part, j’aurais volontiers rajouté le Talmud s’il eût été déjà constitué en son entier à cette époque. De plus, je crois que vous omettez Mani.
- Cette vieille Lune ! Je me fais docte, certes, mais cela est nécessaire à la compréhension des textes. »
Trop absorbée par sa conversation, Aurore-Marie ne perçut pas un nouveau soupir de profond ennui émanant d’un Michel Simon dont le grimage souffrait de son avachissement. Tellier, quant à lui, se moquait de l’hermétisme des propos de la poétesse tout en ne laissant échapper ni aucun mot, ni aucune subtilité. La dame voulait briller à tout prix, quel que fût le nombre de ses interlocuteurs.
« Adonc, poursuivait la baronne, la théorie de Pan Logos et des quatre hypostases dérive non seulement des paléochrétiens, mais aussi de l’hindouisme, avec la triade Brama-Vichnou-Çiva sans oublier les avatars de Vichnou Krishna et Rama. »
A ces mots, Michel Simon leva un sourcil et marmonna, comme s’il était en train de cuver une absinthe, ce qui n’était pas le cas :
« Ramapithecus… le singe Hanuman de Rama, qui, des années durant, d’après ce que Spénéloss m’en a rapporté, égara les paléontologues terrestres dans leur quête du chaînon manquant… Ils s’y cassèrent les dents. »
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« Mais ce qualificatif d’avatars ne me plaît aucunement, précisa Aurore-Marie. Trop réducteur, trop simplificateur.
- Comment cela ?
- Je tiens tous mes savoirs du baron Kulm. Il ne vous a pas été présenté.
- En effet, je n’ai pas eu cet honneur, et je le regrette vivement.
- Ah, monsieur ! Kulm est un être extraordinaire qui transcende notre triste époque ! Génie universel, il semble avoir vécu plusieurs existences et brasse les connaissances de centaines et de centaines de civilisations ! A l’écouter, ce n’est pas Saint Jean Bouche d’or qui parle mais ces prophètes de l’Ancien Testament, Isaïe, Ezéchiel et Moïse en personne. »
« Pourquoi pas Daniel ? », grommela Michel Simon.
Ce fut la réflexion de trop car il attira l’attention de l’Artiste. Plissant les yeux, il reconnut l’individu :
« Daniel m’a collé aux basques un ange gardien un peu indiscret. Croit-il la mission si dangereuse qu’il me faille un garde du corps ? J’ai plus à redouter Sir Charles Merritt qu’Aurore-Marie elle-même. Elle n’est accompagnée d’aucun de ses sbires habituels. Elle est venue seule, si je n’excepte son psittacidé grotesque. »
 Gonflant sa maigre poitrine, se redressant encore si possible, Aurore-Marie lança tout de go, avec une fière assurance :
« Gabriele, mon ami, vous contemplez en cet instant la Grande Prêtresse des Tétra-épiphanes, ou plutôt, l’hypostase de la Mère. C’est la raison pour laquelle je ne puis agréer au concept d’avatar. Une petite voix, parfois, me murmure à l’oreille, m’incitant à la modestie, mais je me refuse à l’entendre. Elle me rappelle, comme à César, que je suis une créature mortelle.
- Oui, Madame, mais c’est là le lot de tous les humains, de tout ce qui est né.
- Hélas ! Un pressentiment me laisse entendre que ma vie sera courte. Heureusement pour moi, j’ai le souvenir de quelques-unes de mes existences passées. Je suis la réincarnation de Pythia, la vestale gauloise qui mourut en martyre après avoir subi l’ire des bourreaux de Quintus Severus Caero.
- Certes, dans ce cas, Pythia revit virtuellement en vous…
- Virtuellement, cela ne me suffit point ! Selon la plupart des exégètes, Pythia n’aurait jamais vu le jour. Elle serait une invention d’Euthyphron. Sombre abîme ! Pour moi, qui revis parfois ses tourments, elle est moins légendaire que Pharamond !
- Vous vous qualifiez de Mère. Pourquoi donc ?
- Parce que, conformément à mes écritures, j’ai engendré Lise, ma fille, la Fille ! Elle me ressemble trait pour trait. En elle, mes qualités sont sublimées et se sont transformées en vertus. Mais il n’y a pas qu’elle. J’ai eu l’heur de rencontrer la Jumelle… Je ne sais actuellement où elle se trouve. Je sais qu’elle appartient à l’avenir, tout comme le Concomitant, quatrième hypostase, un mâle, je puis m’avancer sur ce point, dont j’ignore à ce jour l’identité. Il naquit la même seconde que Lise, c’est tout ce que je sais. Voici pourquoi je voulais tant vous rencontrer, parce que j’espère que les écrits que vous détenez m’éclaireront davantage encore sur ce mystère et sur ma propre destinée. Je suis présentement votre invitée et vous sais gré de votre hospitalité princière.
- Je loge au Palazzo Vendramin…
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- Me voici toute pantoise d’apprendre que vous avez établi vos pénates en cette demeure sise au Grand Canal, là même où, voici cinq ans, le 13 février 1883, Richard Wagner passa définitivement à la postérité. »
La conversation était enfin achevée, au grand soulagement de Michel Simon. Le comédien ne se doutait nullement que sa présence avait été éventée par le danseur de cordes. Cependant, Tellier avait encore à l’esprit le terme de virtualité qui lui paraissait singulier, presque anachronique, en la bouche d’Aurore-Marie.
« Redoute-elle de n’être point réelle ? Pourquoi ce mal-être ? Daniel m’a fait comprendre que la baronne n’existe que dans cette seule piste temporelle, cette incongruité non désirée. »

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Certes, les deux bâtiments du Kaiser avaient effectué une sorte de saut quantique involontaire. Ils avaient subi une ellipse spatio-temporelle qui les avait singulièrement rapprochés d’Aden. Cependant, ils n’étaient pas tirés d’affaire pour autant car des échos fantasmagoriques de leur mésaventure subsistaient. Lorsqu’on se penchait au-dessus de l’étrave, on avait l’impression de percevoir, émergeant d’une eau noire, des visages spectraux émaciés, énucléés, en train de se dissoudre dans l’onde, tendant des bras et des mains décharnés gouttant de putrescence comme en une ultime tentative d’agripper les coques.
De plus, les navires s’aventuraient en une espèce de détroit, réduit à un quasi chenal, voussé d’arcatures végétales décomposées et filandreuses empruntant la forme d’un tunnel immémorial. Le golfe d’Aden - si c’était bien lui - ressemblait davantage à un bayou de la Louisiane peuplé des dernières ombres de soldats confédérés issus d’un cauchemar écrit par Ambrose Bierce. Ces ombres s’obstinaient à rester en ces lieux plutôt que de gagner un stade supérieur. N’avaient-elles seulement conscience d’être mortes ?
Il y avait plus urgent à faire que de s’interroger : panser les plaies des équipages.
Dans la cabine du Louise de Prusse qui leur avait été assignée, Erich von Stroheim et Alban de Kermor faisaient discrètement leur rapport au commandant Wu.  Les deux observateurs concluaient que les points de repères spatio-temporels avaient été distordus. C’était comme si l’ensemble du continent africain se retrouvait voué à des forces surnaturelles totalement débridées comme si un dieu mauvais plaisantait avec la réalité établie depuis les origines.
Mine de rien, le jeune comte émit une hypothèse pas si absurde que cela.
- Et si le cheik Walid était possédé par une entité supraterrestre qui, par le biais de son esprit, engendrerait tous ces mirages?
Sceptique, Daniel jeta mentalement:
- Il ne s’agit là que d’une resucée de la vieille théorie des psycho images, ces manifestations que nous affrontâmes jadis Benjamin et moi sur la Lune. Uruhu lui-même fut affecté par des visions abominables de charniers d’hominidés et d’orangs-outans dans un univers pseudo précambrien que le dénommé Johann van der Zelden s’était complu à créer pour nous mettre à l’épreuve.
- J’en ai entendu parler, siffla Erich entre ses dents.
- Quel que soit ce que nous affronterons, reprit Daniel Lin, et sachez en cela que même Barbenzingue ne sera pas à la fête, je puis déjà supposer qu’Aurore-Marie n’est aucunement responsable des phénomènes étranges auxquels se retrouve soumis le continent. Réfléchissez…
- C’est logique, murmura Alban. Elle n’a pas intérêt à l’échec du général Revanche pris au piège d’un continent noir sens dessus dessous.
- Pire que ce qu’Edgar Rice Burroughs aurait pu imaginer dans ses récits du début du XX e siècle.
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- Je me refuse à lire cette paralittérature, souffla le comte de Kermor. J’en suis resté à Lamartine, le poète et non le pseudo historien et à Lord Byron.
À cet instant, une sirène retentit, venant interrompre le conciliabule mental. Les deux bateaux s’étaient enfin extirpés du chenal incongru et le port d’Aden se profilait à l’horizon, immuable dans sa réalité.

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Daniel n’avait aucunement besoin de cartes ou d’atlas pour tracer l’itinéraire à emprunter. Il savait d’instinct la route à suivre, ayant mémorisé des centaines et des centaines d’Afrique possibles, aussi divergentes les unes des autres dans leur histoire géologique ou biologique. En fait, ce qu’il redoutait c’était une incohérence telle que même lui perdrait le contact avec Pierre Fresnay d’une part et la colonne allemande de l’autre. Si toutes les équipes se retrouvaient dissociées au sein d’un continent noir pluriel aux déviations folles et incontrôlables y compris par l’esprit affûté et entraîné du jeune Ying Lung, c’en serait fait de tous, pas seulement des humains de cette époque mais bien de l’humanité tout entière sans parler des résident d’Agartha City.
« Peut-être est-ce là le but recherché par le Grand Manipulateur, appelons-le ainsi pour l’instant puisque j’ignore encore son exacte nature, pensait le commandant dans son for intérieur. Il veut visiblement nous couper les uns des autres, nous disperser chacun au sein d’univers bulles hétérochroniques imprévisibles. Il est tout de même curieux cependant qu’il ne s’en soit pas pris encore à Michel et à Frédéric sans oublier Guillaume. Aucune nouvelle alarmante ne me parvient de Venise. Tout suit son cours parfaitement selon le scénario prévu. Cela semble signifier que l’Inconnu n’a pas la capacité ou qu’il ne souhaite pas davantage déboussoler l’Europe. Merritt est entré dans la danse parce qu’il Le recherche. Cela est plus qu’évident. Il pense, à tort, qu’il s’agit tout simplement d’A-El, que j’ai extirpé autrefois. Mais, à sa décharge, lorsque eut lieu l’ultime affrontement entre moi-même et Fu, sir Charles était devenu une probabilité effacée quelque part dans le monde opabinien. Je n’avais nulle intention de le voir resurgir un jour. Mais je n’ai pas tout le jeu en main ici. Lutter contre A-El serait pour moi ridicule. Ce serait m’autodétruire. Il y a longtemps qu’il a fait amende honorable. Il est domestiqué car j’ai  grandi et mûri ».
Dans la case qui servait de factorerie, Lorenza s’en vint interroger Daniel sur le moment choisi du départ de l’expédition.
- Gaston piaffe d’impatience tandis que Saturnin ne cesse de se plaindre de l’inconfort, du climat, de la nourriture et tutti quanti.
- Demain matin, juste à l’aube, fit le commandant, affichant un visage serein alors qu’en fait, son âme était troublée. Nous devrons suivre à distance raisonnable la colonne de Barbenzingue, du moins lorsque celle-ci sera parvenue à rassembler les survivants de Pointe Noire. Les données fournies par Pierre m’informent qu’ils ont eu maille à partir avec des hordes de zombies commandées par la dépouille du sergent Malamine.  Elles ont massacré une grande partie de la garnison du port et les tirailleurs sénégalais restants, turcos et autres combattants coloniaux, terrorisés, se sont terrés et font preuve d’une insubordination manifeste.
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- Ce que vous me dites n’est guère rassurant. Si jamais ces morts-vivants parvenaient à nous rattraper ?
- Nous ne sommes par leur cible. Ne vous montrez pas si pessimiste. La médiocrité du commandement de l’expédition boulangiste est telle - à l’exception d’Hubert de Mirecourt - que l’entregent et le bagout de Pierre suffiront à en imposer à cette troupe. De notre côté, nous ne sommes pas démunis tant au niveau armement, qu’à celui des secours médicaux.
- Vous omettez sciemment vos talents de télépathe qui peuvent suggérer beaucoup de choses dans les esprits malléables des humains de cette époque. Après tout, en tant que daryl androïde, vous êtes notre principal atout.
- Tout à fait. Je vous préfère dans cette disposition d’esprit. Je vous jure que je ne vous manipule pas. Je vous estime trop pour cela. Il en va de même pour tous les autres.
- Oui, mais Deanna ?  Ce n’est pas une suggestion. Elle paraît bien douze ans…et elle est enceinte.
Daniel Lin sourit imperceptiblement, puis répondit.
- Vous croyez tous qu’elle paraît douze ans. Elle la première.
- Donc, notre esprit est sous votre contrôle.
- Pas tout à fait. Je n’en dirai pas plus.
- Allez-vous vous obstiner à lui conserver cet aspect ? Les hétérochronies auxquelles nous sommes confrontés influent sur sa grossesse qui évolue à vitesse grand V.
- Sa vie n’est pas en danger.
- Mais elle paraît enceinte de quatre mois alors qu’elle n’a qu’un mois d’aménorrhée.
- Je vous le répète, elle ne risque rien.
- Tout de même, elle ne va pas accoucher en pleine jungle !
- Mais non, je suis là et je la protège.
Lorenza marqua une pause puis jeta :
- Par moment, je me pose la question de savoir ce que vous êtes exactement. Un daïmon, un Loki, un kobold, le valet facétieux du culte Nuo ?
- Rien de tout cela. Le stade ultime abouti de l’humanité.
- Bigre ! Je ne creuse pas davantage.
- Puis-je vous souhaiter une bonne nuit ?
- Bien sûr, mais peut-être devriez-vous intervenir sur la psyché de Saturnin. Monsieur de Beauséjour a la phobie des insectes. Il s’est muni de trois moustiquaires. Il a réussi l’exploit à s’empêtrer dedans. De plus, il s’est enduit de trois tubes de pommade.
Daniel Lin leva un sourcil, se retenant de rire.
- Bon courage, Lorenza. Il vous appartient de le rassurer tandis que je vais inspecter les alentours.

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S’exprimant en français tirailleur, de  Boieldieu interrogea les six soldats africains qui se terraient dans la semi obscurité, croyant que ce havre illusoire suffirait à les mettre à l’abri de l’ire du supposé sergent Malamine :
« Lieutenant de Séverac, où lui être ?
- Caché ! Caché ! Répliqua un des Sénégalais, qui arborait les chevrons de caporal.
Pierre Fresnay héla en direction de l’arrière-boutique.
- Mon capitaine, tout danger est écarté, je vous le garantis.
De l’ombre, s’extirpa le lieutenant de vaisseau Gontran de Séverac. Son uniforme était dépareillé, déchiré par endroits et ses galons en partie arrachés. Il portait deux estafilades, une au front, une à la joue, comme si on l’avait griffé. Il balbutia:
- A… A qui ai-je l’honneur?
- Capitaine de Boieldieu.
Très protocolaire, le comédien claqua les talons et salua en bonne et due forme son pendant de la marine. De Séverac n’avait plus ni armes ni couvre-chef. Son état témoignait de la dureté de l’accrochage mais avec quel type d’adversaires? D’après ce que le comédien avait pu en juger de l’état de désolation dans lequel il avait trouvé le port de Pointe Noire, l’ennemi s’était abattu par surprise et n’avait pas fait de quartier. De même, le caractère surnaturel de cet assaut ne faisait aucun doute dans l’esprit averti de Pierre. Il posa une question inutile.
- Mon capitaine, sauriez-vous me dire s’il y a d’autres survivants que votre groupe?
- Hélas non. Nous ne sommes plus que sept. Tout le monde y est passé, indigènes comme militaires. L’attaque est survenue voici deux heures environ, alors que le sémaphore nous avait signalé l’approche du Bellérophon noir.
L’acteur pensa:
« Un piège. Nous étions dans l’impossibilité d’envoyer le moindre signal d’arrivée ».
Un tirailleur, au bord de la panique, bouscula les deux officiers. Il empoigna Pierre Fresnay par le bras et cria:
- Malamine! Malamine! Lui revenir d’entre les morts nous faire justice.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/42/TirailleurS%C3%A9n%C3%A9galais.jpg/220px-TirailleurS%C3%A9n%C3%A9galais.jpg
Les autres lancèrent:
- Démon! Démon!
De Séverac ordonna d’une voix ferme:
- Toi te calmer. Pas de désordre.
Le militaire africain n’eut cure des paroles de son chef et continua à vociférer.
- Lui spectre. Squelette vivant. Zombie. Zombie…lui partout. Démultiplié. Toute une troupe de Malamine. Troupe vengeresse. Elle a surgi des airs, a éventré, égorgé tous ceux qui se présentaient devant elle. Eux être dix, vingt, cent Malamine. Eux commander tous les forts. Eux bloquer nous ici. Pas possible de sortir.
Pierre Fresnay fut convaincu par ce récit si simple mais sorti du cœur. Les propos du tirailleur signifiaient que la route entre Pointe Noire et la future ville de Brazzaville théoriquement défendue par des avant-postes et des fortins destinés à empêcher les Britanniques à s’emparer du Congo français, à moins que ce fussent les Belges, était désormais sous la coupe de la mystérieuse force qui avait donné du mal à l’équipe de Benjamin et avait occasionné le presque naufrage du submersible du général Revanche.
- Je ne comprends plus rien, grommela Séverac. Notre souveraineté sur cette contrée, établie par les traités Makoko,
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/03/Mission_catholique_de_Brazzaville_-_le_roi_Makoko_-_Soci%C3%A9t%C3%A9_de_G%C3%A9ographie_(1907).jpg/260px-Mission_catholique_de_Brazzaville_-_le_roi_Makoko_-_Soci%C3%A9t%C3%A9_de_G%C3%A9ographie_(1907).jpg
 a été officiellement reconnue à la Conférence de Berlin à laquelle participa Henry Morton Stanley en personne. L’adversaire qui nous a attaqués, qu’il s’agisse de spectres ou non, a violé notre territoire.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/56/Henry_Morton_Stanley_Reutlinger_BNF_Gallica.jpg/220px-Henry_Morton_Stanley_Reutlinger_BNF_Gallica.jpg
Pierre Fresnay se retrouvait impuissant à expliquer à cet officier colonial de quoi il retournait. Il raisonnait en agression militaire classique alors qu’il eût mieux valu qu’il balançât cul par-dessus tête tout son cartésianisme. L’ami de Daniel était certain d’une chose. Atteindre le Stanley Pool serait tout sauf une partie de plaisir. Certes, outre le fait qu’il allait falloir s’emparer de haute lutte de tous les postes militaires disséminés jusqu’au Congo léopoldien et désormais aux mains de l’entité qui avait engendré tous ces Malamine morts-vivants, Pierre craignit pour la colonne même de Daniel, qui, à distance et en parallèle, devait emboîter le pas à celle des boulangistes. Il fallait en effet couper en pleine brousse par des pistes non balisées en suivant le parcours virtuel du Congo Océan qui ne verrait le jour que dans les années 1930, au prix du sang. Cela ne garantissait en rien le succès de l’entreprise car la force inconnue pouvait parfaitement avoir créé des forts fictifs devant lesquels les Européens se heurteraient.
Pierre se contenta de dire à Séverac:
- Nous allons rendre compte au général de la situation. J’ai un plan pour nous tirer de là.
Le comédien, bien que connaissant une infime partie des talents du commandant Wu, s’inquiétait surtout du fait de la présence de civils insuffisamment aguerris dans le groupe. Il pensait particulièrement à ses compagnons comédiens, Marcel Dalio, Louis Jouvet et Jean Gabin.
«  Ce n’est pas parce qu’on a brillé dans la Grande Illusion, qu’on sait faire face au danger ». 

A suivre...

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