samedi 7 septembre 2013

Le Couquiou épisode 15.



Il n’aurait jamais dû se rendre seul à Javerdat, ce fatal 10 juin. 
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Il s’appelait Pierre, Pierre comme l’apôtre, tout simplement. Pierre Desportes pour l’état civil, né à Abbeville le 24 mars 1910. Le hasard familial l’avait voulu ainsi, qu’il vît le jour là où Boucher de Crèvecœur de Perthes
 
 avait conçu la Préhistoire française. Tout gamin, son père ne s’était pas prié pour l’emmener au musée local, où ses yeux de quatre ans s’étaient accoutumés aux antiques pierres aménagées, homonymes, fascinantes. Sa vocation était née. Puis, la guerre, la grande, était survenue, sans crier gare, lui arrachant son papa, Etienne Desportes, tout juste vingt-six ans, parti un beau matin d’août en capote bleue et en pantalon rouge, la fleur au fusil, pour ne plus jamais revenir, fauché dès les premières semaines du conflit par la puissance du feu ennemi, par les mitrailleuses de ces Boches du Kaiser coiffés de ce casque sinistre à pointe gainé d’une housse antireflet verdâtre comme la Mort, avec ce chiffre écarlate régimentaire inscrit juste au milieu. Toute la région nord avait trinqué, éventrée, lunaire, sillonnée de balafres, tranchée de cratères, nourrie par la décomposition des Poilus qui avivait la terre, humus de chair broyée, déchiquetée par les canons de 77, se mélangeant à la boue, peuplée de rats et par une soldatesque implacable de barbares au casque désormais d’acier.
Il fallut à la maman, Marie Desportes née Vigan, survivre à l’usine textile, fabriquer sans trêve jusqu’à l’harassement les nouvelles capotes à la teinte horizon.
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 Fils unique d’une veuve de guerre, il l’avait vue trimer, s’épuiser douze à quatorze heures par jour, s’étioler au fil du temps, amaigrie, la toux sèche, hâve de tuberculose, sa longue natte noire pendante derrière son fichu misérable, son corps flottant dans ses longues jupes de deuil lustrées. Pupille de la nation il fut, adopté par un vague oncle maternel, elle partie à son tour, à vingt-huit ans, expectorant ses lambeaux de poumons sur les draps blancs ensanglantés de sa couche d’agonie, ses beaux cheveux de jais encadrant sa face pâle et amincie, suante, enfiévrée, comme exsangue.
Il fut décoré à la place du papa, Légion d’honneur à titre posthume accordée à celui tombé vaillamment avec son escouade de pioupious garancés sur le champ auguste à peine moissonné.
Comme il était brillant à l’école, bien que sa réputation de taciturne, de renfermé obituaire, nuisît à toute camaraderie scolaire, l’oncle Damien Vigan l’emmena à Paris un jour de 1919. Il détesta la guerre, toutes les guerres, ne comprenant pas que son nouveau géniteur exaltât l’héroïsme de la troupe, lui qui était demeuré à l’arrière à cause de son asthme et parce qu’il était patron d’une fabrique de clous convertie en usine à munitions. Damien Vigan était un exploiteur d’ouvrières, d’affectés spéciaux, d’Annamites, qu’il avait traités servilement comme des cafres. Il se prétendait radical, votant Herriot en 1924. 
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Cette République qui avait tué ses parents ne valait pas tripette.
A cette époque, il lut des coupures de presse relatant la controversée affaire de Glozel. Il entendit parler d’un abbé nommé Breuil,
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 qui fouillait les sites préhistoriques. Spontanément, à quatorze ans, il lui proposa ses services. Le grand préhistorien accepta de le prendre sous sa coupe malgré les réticences. C’était l’été, les vacances, l’après certif, alors que les cours du primaire supérieur s’offraient à lui. L’oncle chiche, aurait pu l’inscrire au lycée Henri IV en tant que boursier méritant de la République et pupille de la nation. Damien s’en ficha.
Comment un gamin de quatorze ans pouvait-il épauler un solide abbé en béret ? On lui confia de menus travaux, et comme il était bon en dessin, on lui demanda de croquer les objets lithiques qu’on exhumait du sol. L’abbé n’était pas seul ; il avait des aides, des collaborateurs. L’un d’eux, Jérôme, emmenait tout le temps avec lui sa petite fille, Clémence, toute blonde et bouclée, très éveillée, qui venait assister, à distance, à l’avancée du chantier. Bien qu’il s’avançât déjà en l’adolescence, en la puberté, Pierre s’amouracha innocemment et platoniquement de cette délicate poupée en courte robe blanche de tennis, petiote d’à peine neuf ans, mais à l’intelligence si vive qu’elle l’impressionna. L’innocence spontanée de Clémence, attirée par ce grand garçon prude, se traduisit par un partage de croquis, parce qu’elle aussi était douée, et que son papa envisageait pour elle les beaux-arts lorsqu’elle aurait l’âge requis. Mais ce qui la passionnait, comme lui, c’était le passé lointain.
Nous étions en plein Périgord, au mois de juillet ardent et la terre s’échauffait. L’enfant ne se gênait aucunement ; elle avait coutume, lorsqu’elle avait trop chaud, de se baigner nue dans la rivière proche, exposant sa peau de lait au soleil, dévoilant ses secrets inaccomplis. Pierre se cachait dans les fourrés et la regardait faire, se dépouiller de sa vêture puis se jeter dans l’onde, nager la brasse en habit du paradis pas embêtée pour deux sous. Il s’empourprait, honteux d’observer ainsi une gamine impudique.
La campagne de fouilles s’acheva. Ils se perdirent de vue. Les études l’emportèrent, pour l’heure. Pierre ne revit plus Clémence dix années que Dieu fit.
Damien Vigan avait soixante ans, souffrait d’une maladie de cœur. Nous étions en 34. Pierre hésitait à couper les ponts. Il ne supportait plus cet oncle trop gras, à la moustache devenue gris de fer, qui toujours s’était comporté en despote vis-à-vis de lui. Damien était atteint d’un début d’hydropisie ; son ventre gonflé d’humeurs pointait sous sa chemise et son gilet de radical cossu, incarnation de tous les péchés d’une République corrompue que Pierre n’acceptait plus. Le vieux grognon reprochait à son neveu son ingratitude crasse : jamais Pierre ne l’avait remercié pour ce qu’il lui avait permis de faire. Après le primaire supérieur, le jeune homme avait réussi à décrocher son brevet, puis, suivant des cours du soir, il avait obtenu une bourse d’études lui permettant de parfaire son don dans le dessin, et d’acquérir des connaissances plus qu’empiriques dans ses passions, ses domaines de prédilection : le dessin, la géologie, l’anthropologie, la préhistoire. L’abbé Breuil s’était de nouveau manifesté, au lendemain de ce funeste six février qui avait vu l’esprit de Pierre traversé par la tentation fascisante. Un temps intéressé par les Camelots du Roi et par les Croix de Feu, il les avait jugés trop tapageurs, trop violents, lui qui se sentait pacifiste en l’âme. Pierre n’aimait pas la ville corruptrice, bien qu’il y reconnût des avantages certains, culturels notamment. Il désirait se ressourcer au terroir ancestral, comme il le répétait à ce têtu de Damien.
Ce fut pourquoi il accueillit avec faveur et ferveur les nouvelles sollicitations du grand préhistorien, qui avait eu vent de la réputation brillante du jeune homme, quoiqu’il n’eût même pas décroché son baccalauréat. En ce temps, ce n’était pas le vade-mecum, le viatique indispensable à l’ouverture d’une carrière prometteuse. Une campagne nouvelle d’approfondissement des fouilles devait s’ouvrir en juillet aux Eyzies-de-Tayac, rendez-vous étant fixé à Sarlat après la fête nationale. Pierre délaissa avec enthousiasme le domicile parisien, étouffant, pesant, où Damien se reposait de son souffle au cœur et de l’eau insane gorgeant son abdomen. L’homme faisait des crises d’urée répétées, et les médecins lui accordaient une espérance de vie de plus en plus réduite. Les excès de la chère républicaine abondante, de la ribote, des banquets radicaux, de la corruption politicarde des notabilités avaient usé cet organisme de jouisseur jusqu’à la pourriture.
Pierre apprit de l’abbé, une fois parvenu en la place, la participation de Jérôme Boissard et de sa fille aux fouilles. Il en fut stupéfait, surtout lorsqu’il fut informé des récents déboires de santé de la petite, qui devait recouvrer des couleurs au soleil ardent périgourdin. Clémence avait grandement souffert des poumons, ce qui avait nécessité de longs séjours dans les Alpes. Pierre, n’osant manifester son allégresse, se désola de savoir l’enfant qui l’avait tant fasciné en si précaire santé.
Il rougit lorsque Breuil, coiffé de son éternel béret, lui expliqua que Clémence arrivait droit de Savoie, par ses propres moyens, sa mère et sa tante n’ayant accepté de l’accompagner qu’une partie du voyage. L’ecclésiastique chargea Pierre de la prendre à Sarlat, où son autocar devait arriver, car son père lui avait réservé une chambre d’hôtel où elle pourrait récupérer et se reposer avant qu’elle vînt épauler tout le monde au chantier. Excité à l’idée de revoir la blondine jeune fille, Pierre ne sut quels mots trouver pour remercier l’abbé, qui ne fut pas dupe des sentiments exprimés par le jeune homme. C’était de son âge, vingt-quatre ans.  Pour l’instant, Pierre éprouvait une certaine tendresse pour une enfant fragile, mais spontanée, dont il ignorait l’évolution psychique et physique. Ce n’était pas encore à proprement parler de l’amour, mais de la camaraderie d’écolier attardé. La curiosité le démangea, et, lorsqu’il parvint en selle à la station d’autocars de la ville historique, au cachet médiéval, il ne cessa de consulter avec nervosité la grille des horaires d’arrivée, abrité par un préau des ardeurs d’un soleil implacable et voilé par la menace sourde de l’orage.
« C’est le car de Brive de quatorze heures quarante-sept », se répéta-t-il, comme ânonnant une leçon.
Enfin, un autocar Renault parvint au terminus assigné. La carrosserie rouge poussiéreuse, les tôles dégageant une odeur écœurante d’huile chauffée, le radiateur proéminent bouillonnant d’un commencement de manque d’eau ; tout cela témoignait de l’harassement du voyage sur des routes sinueuses aux lacets fatigants pour qui souffrait du mal des transports, par une température suffocante qui avoisinait les trente-six degrés Celsius.
Passagères et passagers descendirent, s’enquirent de leurs bagages arrimés sur le toit ou encagés au-dessus des sièges en simili cuir parfois entaillés et crevés, qui brûlaient les cuisses des gamins en culottes courtes malgré force rideaux tirés.
Il la vit descendre ; il sut que c’était elle. Elle correspondait à ses souvenirs, mais aussi aux projections mentales hypothétiques qui avaient habité son cerveau en quête de la construction de la Clémence Boissard du présent. Il se souvint des dix-neuf ans que la jeune fille devait avoir atteints. Sa minceur d’elfe et sa taille menue le frappèrent.
Elle portait pour tout bagage une valise de toile à carreaux écossais, rouges et noirs, qui contenait ses effets estivaux. Une délicieuse robe de toile et de coton, beige et unie, à la jupe boutonnée sur le devant, la gainait. Le corsage s’amorçait par un col Claudine enfantin, corsage aux manches ballon courtes par-dessus lequel un délicieux petit caraco jaune paille ajoutait une touche d’élégance. Une broche, avec un clip, était épinglée côté cœur, en forme d’hippocampe, enchâssée d’une aigue-marine, à moins que cela fût une opale. Ses jambes, sans bas à cause de la chaleur, disparaissaient sous le long ourlet à la mode en ces années là, à l’exception des chevilles, qui parurent bien grêles à Pierre, tandis que ses pieds, tout fins et mutins, étaient chaussés d’inappropriées chaussures de ville à lanières et talons hauts, là où des espadrilles toilées eussent suffi pour que la demoiselle se sentît à l’aise. Curieusement, Clémence avait ganté ses mains, qu’elle avait petites, de mitaines blanches de fil. Sans doute était-ce là une touche d’élégance indispensable à une fille de la ville. Visiblement, la demoiselle souffrait de la chaleur. Elle toussotait ; de légers spasmes soulevaient sa gorge d’adolescente, tandis que, les joues pourpres et luisantes d’une malséante sueur, elle ne cessait de s’éventer avec sa large capeline jonquille agrémentée d’une de ces longues faveurs de soie qu’on nommait autrefois un suivez-moi-jeune-homme.
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Ainsi nu-tête, mademoiselle Boissard dévoilait ses longues ondes d’or diaprées aux rayons de Phébus. Clémence avait noué en cette longue chevelure d’ange opulente un large ruban de velours d’un bleu outremer si profond qu’il en paraissait noir. Sans doute avait-elle souhaité que cette coquetterie et affèterie enfantine créât, suscitât un contraste avec sa carnation albine. Cela lui conférait une allure de petite fille de riches, sage et bien élevée. Elle ressemblait ainsi à une ancienne actrice du cinéma muet, réputée pour sa juvénilité troublante : miss Mary Miles Minter.
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Les grands yeux de Delft de Clémence scrutaient le préau, la chaussée mal macadamisée où affleuraient d’antiques et pesants pavés, à la recherche de la personne de confiance destinée à la conduire à l’hôtel. D’instinct, son regard de saphir illuminé, elle reconnut Pierre, malgré les années, et poussa un petit cri de surprise, telle une palombe effarouchée par un coup de fusil. Elle ne s’était pas attendue à cela. Pierre, c’était Pierre ! Elle l’embrassa spontanément, en copine d’enfance.
Galant, le jeune homme se proposa de porter sa valise.
« N’en faites rien ; je saurai me débrouiller toute seule. Mon bagage ne contient pas grand-chose ».
Ses inflexions étaient douces aux oreilles, délicieuses mêmes, dépourvues de cet accent d’Occitanie, trop chantant et forcé, qui dénotait le campagnard du Sud-Ouest à cent lieues. Elle s’exprimait comme une parisienne, du fait de sa bonne éducation. Pierre, frappé par sa gracilité, voulut protester, mais elle ne fléchit pas. Clémence était forte, et se sentait guérie de toutes les pathologies dont il avait pu avoir écho. Elle rajusta, renoua sa capeline par-dessus son orfèvrerie angélique, ce qui créait en elle une sorte d’auréole de sainte. Clémence était belle comme une nymphe énigmatique, une de ces frêles enfants ambiguës des peintres symbolistes, de Puvis de Chavannes, ou de Lefebvre.
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 Avait-elle conservé son ancienne habitude du bain d’Eve, de l’ondine d’innocence ? Culotté, Pierre lui jeta :
« Je me suis encore perfectionné en dessin. Vous êtes splendide, rayonnante. Vous irradiez mademoiselle. Tenez, puis-je vous proposer de poser pour moi ?
- Les beaux-arts ne me tentent plus guère. C’était une passion passagère d’enfant. Nous sommes ici pour la science…et pour mes soins. »
Cela résonna tel un aveu de faiblesse physique ; Clémence n’était point aussi sûre de sa guérison qu’elle avait voulu le faire accroire. Il la déposa en son hôtel, proche de la station, lui demanda  si elle avait besoin de quelque chose, de se sustenter, de boire, qu’en savait-il ?
« Une douche ou un bain m’agréeraient », se contenta-t-elle de répliquer, un peu piquée par cette insistance, par toutes ces prévenances un peu trop codifiées pour qu’elle n’y soupçonnât point quelque avance de la part de son ami d’enfance. Pierre la quitta penaud, après qu’elle lui eut promis de réfléchir à sa proposition artistique et qu’elle l’eut informé qu’elle serait présente aux fouilles dès le lendemain matin, son papa devant la prendre à bord de la camionnette du chantier. « Mais ce sera peu confortable»,objecta-t-il. « Pas plus que l’autocar », dit-elle, un peu sèche, comme une mijaurée. Il avait remarqué à son col deux pendentifs pieux, militants, pensait-il : un crucifix en or fin et une médaille émaillée de la Vierge Marie. Alors, il repartit reprendre son vélo, attaché à un réverbère, et s’en alla vers les Eyzies, en sifflotant. 

A suivre...

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dimanche 1 septembre 2013

Le Couquiou épisode 14.



  Ne… me… quittez pas, non, je vous en supplie, NE ME QUITTEZ PAS. Pas comme ça, pas aussi cruellement, non, ma femme bien aimée, ma fille chérie. Pas comme ça, pas comme ça !
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Elles étaient mortes, horreur ! mortes des atrocités de la guerre, mortes à cause des barbares en vareuse réséda, les non-humains Feldgrau… Longtemps, trop longtemps, il avait étreint ces corps ou ce qu’il en demeurait… formes immondes, infâmes, recroquevillées, rétrécies par le feu, noires, noires ô combien, extirpées des monceaux fumants de l’église du village, méconnaissables, inidentifiables, informes, déshumanisées, pantins, pantins calcinés !

La Terre mentait ! Le Maréchal les avait tous trompés… 
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Il y avait cru, à ces verbiages vains, à cette idéologie des menteurs… Toute la civilisation issue de la Terre cultivée l’avait trompé ! Ce n’était qu’un vernis… Le Progrès n’était que fausseté, tromperie, leurre, miroir aux alouettes du démon…
Il avait longtemps réfléchi, recherché les raisons, remonté les maillons innombrables de la chaîne des causalités expliquant pourquoi l’humanité avait pu se rabaisser à des actes d’une telle sauvagerie. Pourquoi sa famille avait péri, avait été massacrée ainsi, brûlée vive, consumée en un holocauste, pourquoi lui avait été épargné, opportunément absent des lieux de la tragédie, miraculé du hasard ( ?) ou par la volonté d’une divinité immanente qui n’était pas le Dieu des chrétiens qu’alors il renia.
Il pleura des jours durant, se terra, fuit ce monde, se réfugia dans un ailleurs où il rumina sa vengeance. Le nazisme avait été engendré par la Civilisation ; il était son aboutissement démentiel, l’aboutissement de la révolution technique, de la pensée, de la philosophie, de la culture, l’industrialisation irréfléchie de la Mort pour une cause dépassant tout, dévorant tout au nom des Idées, comme Chronos.
Alors, il sut.  Il comprit le pourquoi de toute chose. La Civilisation pervertie qu’il connaissait était née de l’agriculture et le Maréchal avait commis un contresens, pensant que la Terre qui ne mentait pas était celle des paysans. Faux ! Ce n’était pas celle-là, celle que l’Homme avait soumise, mais une autre, antérieure, qui, au contraire, domptait l’Homme qui dépendait d’Elle.
Il avait été l’assistant d’un grand savant, d’un abbé à l’éternel béret, un enseignant d’arcanes en une science nouvelle s’intéressant à la vie des hommes fossiles, d’avant la soumission de la Terre. Lui et les siens, à cause des événements, de cette guerre, avaient cru trouver le havre protecteur, idoine, dans la France profonde rurale de cette zone Sud où le Maréchal essayait de recoller les morceaux,
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 sans qu’il se doutât de sa collaboration avec les barbares, de l’acceptation de leur ordre nouveau, de sa traîtrise. Le long syllogisme qu’il avait patiemment forgé, élaboré, avec des si, des donc, des c’est pourquoi aboutissait à ceci :
La Civilisation, c’est la barbarie. L’agriculture, c’est la barbarie, c’est l’inégalité, c’est le crime sauvage. La Terre de l’Homme d’avant l’agriculture, Elle, ne ment pas. Retournons en Elle, à Elle. Expiation !


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  Lucille avait recouvré ses esprits après une absence de quelques heures. Sans doute trop recrue, trop fourbue par les épreuves qu’elle avait traversées, s’était-elle endormie du sommeil du juste. Elle ressassait la témérité qui l’avait conduite à cette situation. Elle ne se vanterait pas d’une telle aventure, parce que la fatuité, ce n’était pas son truc.

La fillette constata qu’elle se trouvait couchée, emmitouflée dans une sorte de lit de fourrures, sans matelas. Elle n’était plus à l’air libre mais dans un lieu clos difficile à déterminer, puisque la seule lueur qui y régnait provenait de quelques lampes à huile en glaise cuite, d’un modelage grossier, lampes qui fumaient et dégageaient une odeur âcre et rance. C’était comme si elle se fût trouvée prisonnière dans une espèce d’igloo parmi des esquimaux féroces. Ses yeux tentèrent d’appréhender plus en détail ce logis primitif. Elle aperçut une voûte irrégulière, parsemée de concrétions blanchâtres qui faisaient comme un semis de moisissures sur la garniture d’une de ces tartes, spécialités du Canada, garniture que les naturels (si tant était-il que les Amérindiens de là-bas acceptassent qu’on les désignât d’un terme un peu raciste) appelaient ferlouche ou farlouche dont la recette consistait en un mélange de raisins secs et de mélasse (la mélasse, c’est épais et dégueulasse, trop sucré, se dit Lucille).
Elle se rendit compte qu’elle était totalement nue sous la fourrure. Non, c’était un comble ! Il l’avait déshabillée, le sans-gêne ! Elle était pudique, et craignit le déshonneur, l’outrage fait à sa pudicité. Son visage s’embrasa de honte.

Elle entendit une voix émergeant d’une espèce de brouillard sonore. C’était lui. Qui d’autre ? Elle marqua sa surprise. Ses yeux s’écarquillèrent. Lucille ne s’était pas attendue à ce que son ravisseur parlât comme vous et moi, en un français moderne. Il philosophait au lieu de lui demander si elle allait bien, n’avait besoin de rien, si elle avait bien dormi, si elle avait faim ou soif.
« L’agriculture est la racine du Mal », tel s’exprima l’être à l’adresse de sa petite captive. Il apparut, s’approcha, épandant son musc sauvage. C’était un homme, pas un cerf-garou ou toute autre chose de surnaturel. Il n’avait rien d’exceptionnel, mais ne faisait guère preuve de prévenances à l’égard de sa prisonnière, si ce n’était qu’il l’avait douillettement couchée et ôté ses vêtements mouillés, qu’elle aperçut séchant, linge compris, près d’une espèce de foyer grésillant et crépitant, où elle remarqua des coulées graisseuses, témoignage qu’un gibier avait cuit là tantôt.
Elle préféra ne pas tenir compte de ce qu’il disait et pria que ses parents lui pardonnent son imprudence. Elle espéra le secours des gendarmes. Un prurit de gêne occasionnait en elle des démangeaisons persistantes tandis qu’elle adressait une prière muette aux siens :
Maman, papa, pardonnez-moi ; Dominique, pardonne-moi ; Paul, pardonne-moi. Priez tous pour moi, pour que rien ne m’arrive, pour qu’on me délivre. Sainte Vierge Marie, venez-moi en aide. Je Vous adresse cette humble prière. J’ai péché en n’écoutant pas les mises en garde du père Martin ; je n’en ai fait qu’à ma tête de linotte. Pardon, pardon.
Que ma captivité soit douce, se surprit-elle à souhaiter, sur le ton de l’imploration, de la supplique. Après tout, je vis une aventure magnifique, mieux que dans tous mes rêves, dans toutes mes espérances, plus intense que dans tout ce brimborion de romans que j’ai lus ! poursuivit sa pensée en des vagabondages que ses proches eussent jugés dévergondés.
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 Outre la voix du ravisseur, son odeur puissante, sa silhouette et le léger grésillement du foyer préhistorique assez rudimentaire, qui nullement n’atténuait l’impression de fraîcheur et d’humidité de cette grotte de rétention, Lucille perçut un crépitement lointain, atténué, qui, par moments, devenait plus fort, tel un martellement. C’était la pluie, dehors, qui tombait de nouveau, drue, sans qu’il fût possible d’évaluer si elle était diurne ou nocturne. Elle n’avait plus sa montre bracelet (perdue ? en panne ? avec ses affaires, à proximité des douces flammes ? elle n’eût pu le dire avec précision). La figure noirâtre de l’homme, enfin visible à ses prunelles s’accoutumant à la lueur rudimentaire flammée, maintenant qu’il avait ôté son masque grotesque, continuait à lui faire peur, déformée qu’elle était par la lueur mouvante de l’éclairage primitif et rougeoyant. Il y avait toujours ces yeux braisés de possédé, ce regard difficile à soutenir tellement il s’imprégnait de démence et de quelque chose de démoniaque. Lucille essaya de le scruter, mais sa position, redressée sur sa litière, tout en retenant la fourrure-couverture afin de cacher sa nudité au peut-être satyre, ne facilitait pas ce genre d’investigation psychologique, et elle dut se contenter de détailler ses vêtements. Il était entièrement revêtu d’habits de peaux cousus, comme chez les Indiens ou les Esquimaux du Groenland et du Pôle Nord et, parce qu’elle connaissait un peu les textes de Paul-Emile Victor, elle savait que cela dénotait chez ce fou un isolement total de la civilisation, sans doute volontaire. Cependant, ni le pantalon, ni l’espèce de vareuse ou de chemise, ni les mocassins, n’étaient frangés comme les habits des trappeurs, des Sioux ou des coureurs des bois. Ça lui sembla du daim, ou du cuir de cerf, de renne ou de la peau de chamois. De toute manière, rien n’était du présent en cette grotte, pas le moindre ustensile métallique qui eût témoigné que nous nous trouvions en 1960. 
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Il poursuivait, imperturbable, voulant assener la leçon à celle qu’il pensait désormais docile, prête à l’écoute :
« La communion, l’osmose, la fusion avec la Nature, c’est ça l’important. »
Depuis le temps qu’il devait vivre ainsi, ce mode d’existence avait dû lui taper sur le système. Pourtant, il s’enquit du linge de la petite captive, le toucha, afin d’en vérifier le niveau de séchage.
« Tu peux te rhabiller, c’est sec.
- Devant vous ? Il n’en est pas question ! »
C’était la première fois qu’elle lui adressait réellement la parole. Elle se jugea culottée de lui avoir répliqué. Mais elle put constater que les intentions immédiates de l’homme-cerf n’étaient ni mauvaises, ni malfaisantes.
« Je ne te regarderai pas, ajouta-t-il, j’irai me cacher derrière la peau tendue, là-bas. » (Cette peau tannée l’était à la manière de celles des bisons chez les Indiens.)
Elle obtempéra. Elle crut l’entendre marmotter ma fille. Etrange. A ses oreilles d’enfant, cette voix étrangère lui parvint altérée, quoique les inflexions ne trahissent par elles-mêmes aucun accent, ni d’ici, ni d’ailleurs. En fait, c’étaient des trémulations d’émotion, de trouble, qui déformaient la parole du ravisseur. Ma fille… en avait-il une, en avait-il eu une ? Peut-être était-elle morte ? Lucille se méjugeait, ne pouvait calculer l’âge de cette face noire, rebelle à l’eau. Elle lui sembla labourée par le temps, par les épreuves de la vie. Et s’il avait dit de cette voix à la ténuité languissante ma fille parce que Lucille lui ressemblait, et que c’était en fait pour cette raison qu’il ne l’avait pas tuée comme Népomucène ou madame Consac ? Le regard farouche du fauve s’était à peine modifié, mais dans le sens de l’adoucissement. Elle eut l’impression qu’il pleurait. Ses sens, sa vue, son ouïe, ne la trompaient pas, bien que des larmes ne parussent pas couler sur ses joues encrassées. S’il les avait versées franchement… Non, ce chagrin à peine exprimé était sincère. Endurci par le temps, il avait appris à retenir ses larmes. Elle ne le savait pas, ne voulait pas savoir comment avait été cette fille, l’âge auquel elle était morte, quand, dans quelles circonstances, elle l’était. Oui, c’était évident : Lucille ressemblait à cette enfant perdue, tragiquement sans doute (de maladie, d’accident ? à cause de la guerre ? puisque l’homme-cerf paraissait assez âgé pour qu’il l’eût vécue). Morte depuis longtemps, dix, quinze, vingt ans… Lucille telle qu’elle, telle ce qu’elle aurait donné (lui seul connaissait l’âge de la défunte), plus tard, un peu plus grande, car perdue à cinq ans, assassinée par le feu des barbares. Peut-être que cette mort expliquait pourquoi il avait sauté le pas, commis ses crimes. En ce cas, pourquoi aurait-il mis tant d’années à agir ?

Petite robe courte à smocks de teinte vanille, chaussettes blanches, chaussures à lanières, nattes châtain clair tressées, dorées, moirée aux rayons du soleil de juin, ornées de rubans blancs, petit chapeau de paille, frimousse ronde et franche tachetée de son, sourire, air rieur, joie de vivre de l’enfance. Main tenue à maman. Nous étions un 10 juin, à l’approche de l’été, et ainsi Jeanne s’était présentée à papa, le matin fatidique. La dernière fois, la toute dernière fois qu’il l’avait vue vivante. Mignonne, ô mignonne. Pierre, ainsi se nommait-il.
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« Papa, pourquoi tu viens pas avec nous ?
- Je ne peux pas, mon amour. (il devait se rendre au village voisin de Javerdat pour aller examiner des cailloux bizarres qu’un habitant disait avoir découverts dans son champ, et l’homme, sachant Pierre spécialiste, pensait qu’il pourrait lui dire s’il s’agissait de silex préhistoriques)
- Allons, Jajanne (ainsi la surnommaient ses parents avec tendresse), mets ta petite veste, avait dit la mère. Il fait encore frais le matin. Et n’oublie pas d’embrasser papa très fort.
- Oh oui, oh oui ! »
Elle s’était jetée dans les bras de son père, toute petite, toute menue, en criant, en riant, enthousiaste :
« Papa ! Mon papa !
- Sois bien sage, ma Jajanne. »
Avant qu’il s’éloignât avec son vélo, Clémence, l’épouse adorée, avait dit :
« Prends garde mon Pierre chéri. On dit que les Allemands sont dans les parages. »
Désinvolte, alors qu’il enfourchait sa bicyclette, il avait jeté à la cantonade :
« Ne crains rien, je suis en règle ! »
Puis, il était parti, sans appréhension.
(…)
 Dans ses cauchemars récurrents, qui n’avaient de cesse de se renouveler chaque nuit, en éternel retour, il étreignait encore ces cadavres grotesques, presque carbonisés, étrécis, à la température encore ardente, figés dans des postures invraisemblables, irréelles, comme statufiés, pétrifiés de charbon. Et il criait, clamait sa vengeance inassouvie :
« Je vous aurai tous, tous, vous qui avez fait ça, vous les responsables ! Je vous enverrai flamber en enfer ! Et vous y resterez ! »
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Voyant qu’il s’était éloigné, Lucille se leva de la litière avec circonspection. Elle drapa son intimité dans la chaude peau, aux poils doux au toucher. Elle s’approcha, des sous-vêtements d’abord, jetant un coup d’œil discret de crainte que la lubricité redoutée de l’homme-cerf l’épiât et attendît l’occasion propice pour s’exprimer à son encontre. Elle enfila culotte blanche et chemisette de dessous en coton et en flanelle, avec toujours un brin persistant de prudence, d’hésitation, après avoir constaté au toucher qu’ils n’étaient plus humides, que l’homme avait raison. Puis vint le tour des chaussettes. Elle s’obligea à une posture assise, malaisée, à même le sol de terre battue, se disant qu’elle salissait son arrière-train. Elle trouvait cependant indécent de conserver aujourd’hui les mêmes dessous ; c’était contraire à  l’hygiène, et ses parents lui avaient enseigné, dès son plus jeune âge, qu’il fallait qu’elle les changeât quotidiennement ; de plus, elle avait appris à en faire elle-même la lessive, soignant son petit linge aux petits oignons, comme fascinée, coquette, maniaque de sa propreté intime. Enfin, si une petite envie la prenait, où donc ferait-elle ses besoins élémentaires ? Dans un trou ?
Elle boutonna le chemisier à col Claudine délicatement brodé et broché bien qu’un peu froissé, toujours en culotte, les mains légèrement moites, comme excitée  à la pensée qu’un jour, peut-être, elle devrait faire ça devant celui avec lequel on la marierait, s’exhiber ainsi, ravaler sa pudeur, ses préjugés de fillette…pour avoir un enfant. Puis vinrent le pantalon d’équitation, le pull bleu pastel, enfin les bottes. Voilà, elle était prête. Elle inspecta son duffel-coat, et dit :
« Vous pouvez sortir, monsieur. »
Ce monsieur l’embêta. Lucille demeurait bien élevée, quelles qu’eussent été les circonstances.
Alors qu’il s’extirpait de son « paravent » indien, elle ajouta.
« Auriez-vous un miroir et un peigne ? Je dois me recoiffer. »
Un de ses rubans veloutés s’était dénoué, et une couette pendouillait, lamentable, lui chatouillant la joue droite.
« Tu es jolie, fit-il. Jeanne… »
 C’était le prénom de la morte à laquelle elle ressemblait ; elle le comprit, renouvela sa demande. 
« Je n’ai qu’un peigne en os. Du temps de mes ancêtres, les glaces n’existaient pas. »
Il s’humanisait de plus en plus et elle craignit que cette intimité naissante entre le ravisseur et la proie allât trop loin.
Elle me supplie, elle m’appelle ! Elle veut exister, revivre, exister à nouveau, toujours… Elle m’apparaît, implorante, chaque nuit. Jeanne ! Jeanne ! Ma fille adorée ! Tes cheveux, tes yeux, ta gaieté, tes joies et tes chagrins d’enfant…Tes jolies petites robes…et comme tu sentais bon ! Si proprette malgré les restrictions. Encore, encore une fois, ma Jeanne, ris, souris, fais des grisettes à papa !

Il était la désespérance incarnée… Plus de seize ans, déjà ! Funeste, funeste 10 juin 1944 !
Lucille se résignait à se coiffer avec ce moyen rudimentaire, ce peigne magdalénien qu’il lui tendit. Les femmes préhistoriques, après tout, se dit-elle, étaient déjà coquettes, loin de toute forfanterie exagérée de vamp de cinéma. L’éternel féminin.
Son coiffage achevé, elle se fit davantage audacieuse.
« J’ai grand-faim, monsieur, s’il vous plaît. », osa-t-elle, presque malapprise bien qu’elle conservât son langage posé. Son estomac grondant, criant famine, témoignait que l’heure du petit déjeuner était passée depuis longtemps. Les enfants, ça mange bien, pour la croissance, pour fortifier les os, et tout, et tout. Item pour bien apprendre en classe ou, comme elle, avec la répétitrice.
« Je n’ai que du gibier à vous offrir », fit-il, comme penaud.
Je m’adapterai à son régime alimentaire, dussé-je en avoir la nausée, se résigna Lucille. Tout occupé désormais au bien-être de sa captive, l’homme-cerf en avait oublié de déblatérer ses aphorismes sur la Nature. La Belle et la Bête, songea Lucille, en un éclair de pensée fugitive.
Ce n’est pas sans déplaisir que la fillette aventurière jaugea l’espèce d’infection qu’il proposa à sa bouche, chose qu’elle supposait être un reste de cuissot de sanglier tout noir.
J’en serai quitte pour une bonne diarrhée ; tant pis pour moi et ma témérité, médita-t-elle en mâchonnant la saloperie semi-putride. Après tout, bien des bonshommes élevés à la dure, comme ces Robinson Crusoé ou ces explorateurs du Pôle Nord ont été obligés de bouffer ce qu’ils trouvaient à se mettre sous la dent, faute d’autre chose de plus approprié.
Elle s’imaginait prisonnière pour longtemps, si longtemps que ses vêtements (elle n’en avait aucun de rechange) finiraient par tomber en lambeaux. Afin de ne pas vaquer toute nue en présence du geôlier, elle ferait comme lui, se vêtirait de peaux préhistoriques, tandis que ses cheveux pousseraient tout fourchus et que sa peau deviendrait toute noire de saleté.
Je deviendrai une petite sauvageonne, un Mowgli femelle…Le plus difficile à supporter, outre ce régime carné peu varié de primitif, ce sera le frottement permanent des fourrures sur mes fesses, parce que je n’ai aucune autre culotte à me mettre et que, quand celle-ci sera fichue…
Elle interrompit le fil de sa pensée ; elle se rendait compte que la viande qu’elle mâchouillait avec une expression dégoûtée convenait plus qu’elle n’eût cru à son palais délicat de petite fille snob de riches, et qu’il valait mieux cela que de se laisser mourir de faim. Elle avait failli se montrer irréfléchie. A Rome, je ferais comme les Romains ; chez ce Cro-Magnon attardé, je fais comme les hommes des cavernes. Pas comme bon me chante.
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Alors qu’elle achevait sa manducation, elle l’écouta parler. Il lui raconta sa vie, par bribes douloureuses. 

A suivre...

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vendredi 16 août 2013

Le Couquiou épisode 13.



Comme dans certains westerns, on ne savait pas d’où il venait car étranger à la région. Il se présenta comme un émule de Philippe Marlowe, de Sam Spade, d’Isidore Bautrelet et de Rouletabille. Il n’avait sur lui qu’une valise minable, un trench à la Bogart, un complet de confection en tergal, une cravate colorée et démodée, une chemise douteuse, un feutre mou, des chaussures à tige mais fatiguées, une clope au bec. 
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Il sifflotait et chantonnait sans cesse un tube récent d’Edith Piaf, gouailleur en diable : 

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Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c'est confortable
Laissez-vous faire, Milord
Et prenez bien vos aises
Vos peines sur mon cœur
Et vos pieds sur une chaise
Je vous connais, Milord
Vous ne m'avez jamais vue
Je ne suis qu'une fille du port
Une ombre de la rue...

Pourtant, je vous ai frôlé
Quand vous passiez hier
Vous n'étiez pas peu fier
Dame! le ciel vous comblait
Votre foulard de soie
Flottant sur vos épaules
Vous aviez le beau rôle
On aurait dit le roi
Vous marchiez en vainqueur
Au bras d'une demoiselle
Mon Dieu! qu'elle était belle
J'en ai froid dans le cœur...

Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c'est confortable
Laissez-vous faire, Milord
Et prenez bien vos aises
Vos peines sur mon cœur
Et vos pieds sur une chaise
Je vous connais, Milord
Vous ne m'avez jamais vue
Je ne suis qu'une fille du port
Une ombre de la rue...

Dire qu'il suffit parfois
Qu'il y ait un navire
Pour que tout se déchire
Quand le navire s'en va
Il emmenait avec lui
La douce aux yeux si tendres
Qui n'a pas su comprendre
Qu'elle brisait votre vie
L'amour, ça fait pleurer
Comme quoi l'existence
Ça vous donne toutes les chances
Pour les reprendre après...

Allez venez! Milord
Vous avez l'air d'un môme
Laissez-vous faire, Milord
Venez dans mon royaume
Je soigne les remords
Je chante la romance
Je chante les milords
Qui n'ont pas eu de chance
Regardez-moi, Milord
Vous ne m'avez jamais vue...
Mais vous pleurez, Milord
Ça, j' l'aurais jamais cru.

Eh! bien voyons, Milord
Souriez-moi, Milord
Mieux que ça, un p'tit effort...
Voilà, c'est ça!
Allez riez! Milord
Allez chantez! Milord
Ta da da da...
Mais oui, dansez, Milord
Ta da da da...
Bravo! Milord...
Encore, Milord...
Ta da da da...

Cela évoquait les bastringues, les caf’conc’ 1880-1900 de Toulouse-Lautrec, les putains de western peroxydées et pots de peinture en guêpière moulant leurs formes généreuses goualant dans les saloons enfumés par les mauvais cigares où les tricheurs au poker adonisés comme des tantes ou des pieds-tendres, les doigts pommadés sertis de chevalières et de cabochons rutilants et les cheveux brillantinés, flinguent à bout portant avec leur Derringer ceux qui les accusent de détenir cinq as. La musique revêtait des consonances indéniables de piano mécanique désaccordé. On eût pu imaginer une pierreuse de Whitechapel, en 1888, chantant ça dans un anglais vulgaire, rocailleux, imbibée d’absinthe ou d’éther (on se came avec ce qu’on trouve), abordant le micheton en la personne d’un mathématicien britannique victorien perverti mais distingué, Sir Charles Merritt, encanaillé dans ce bas-fond transsudant d’une misère cloaqueuse de slums. L’homme lâcherait son Raptor de garde, Taïaut, qui lacèrerait le ventre de la marie-salope afin d’en récupérer les délectables fressures fumantes. Jack l’éventreur serait né.

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Le détective privé ( ?), bon bout de la raison, petites cellules grises, n’eut pas honte d’afficher ses prétentions. Il ambitionnait d’avoir tout réglé avant le 31 décembre. Certains prétendirent qu’il s’agissait d’une barbouze mandatée par le gouvernement pour enfin résoudre toutes ces saloperies qui donnaient de notre pays une mauvaise image de marque internationale et nuisaient à son prestige recouvré grâce au vieillard providentiel de 70 ans. On n’était plus qu’à trois semaines de Noël, le temps pressait et la neige avait succédé à la pluie.
Toute la contrée était d’humeur morose, et il craignait que les gens du coin le prissent pour un vantard, un excentrique ou un matamore. Cependant, une conviction aiguë l’habitait. A force de fureter avec acuité dans tous les instituts de criminologie et de parcourir l’ensemble de la littérature produite par les criminologues d’au moins trois continents (polyglotte, il pratiquait couramment l’anglais, l’espagnol et l’italien, et possédait des notions de russe et de mandarin), il s’était fait à l’idée que le responsable n’était pas invincible. Il avait une vie, un passé, des points faibles, à charge pour notre émule du Faucon maltais de les découvrir.
Cependant, il craignait qu’une fois démasqué, capturé comme une bête fauve pour une ménagerie exotique privée de riche nabab, ce criminel exceptionnel souffrît d’un syndrome d’autodestruction tout en s’enfermant dans le silence. C’est dire que notre détective redoutait que le Couquiou se suicidât sans avoir dégoisé. L’énigme de ses motivations, du pourquoi de son parcours, resterait insoluble, alors qu’une explication historique, rationnelle, forcément rationnelle et raisonnable, logique, se dissimulait derrière les couches incommensurables « préhistoriques » de ce malade mental. Mais tous les assassins, quels qu’illogiques et dérangés qu’ils fussent ou apparussent aux juges et aux jurés, agissaient toujours avec un certain discernement, avec réflexion et calcul, sans qu’il fût besoin de réduire commodément leurs actes à des accès de démence temporaires. La préméditation lentement mijotée (durant des années peut-être), la préparation du projet, ruminé, expérimenté, puis son accomplissement, telle était la clef explicative, la théorie du Tout, englobante, totale et intégrale. C’était mathématique. L’homme avait dû mettre cinq, dix, quinze ans pour travailler son plan… avant d’enfin passer à l’acte. Fouiller le passé, son passé, et celui des plaies mal refermées des drames innombrables de l’Histoire. L’enquête ne s’achèverait pas avec l’arrestation. C’eût été trop simple, trop réducteur… Patience et longueur de temps.
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A suivre...


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