samedi 29 janvier 2011

Translateur pictural quatrième partie.


« Papa, y a pas Sparrow cette semaine ! »
Le petit Denis D., dix ans, piquait une colère devant le contenu du numéro 1131 du Journal de Sparrow. Nous étions en décembre 1959, environ deux mois après la visite importune de notre tempsnaute chez Fradin.
« Papa, j’veux pas lire Sparrow ! Prends-moi Pinpin à la place ! »
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Denis D. était vraiment très très capricieux ! A sa décharge, c’était un enfant du baby boom, un enfant roi de la nouvelle génération pour lequel tout est dû et qui se croit né de la cuisse de Jupiter. Impossible aux parents de flemmarder face à ce mioche d’enfer qui avait pour habitude de retenir sa respiration jusqu’à en devenir violet, de trépigner de rage jusqu’à ce que ses envies soient satisfaites ! Il n’avait plus qu’à attendre que les cailles rôties lui tombent du ciel directement dans sa bouche insatiable !
Le père, Monsieur Yves D., clerc de notaire de son état, crut bon de tenter de contrer son gamin qui faisait des crises de gros bébé de deux ans alors qu’il atteignait sa seconde décennie : il promettait !
« Denis, as-tu vu l’heure qu’il est ? Va faire tes devoirs et range plutôt ta chambre !
- Non ! Papa ! Je veux Pinpin ! Sparrow, cette semaine, il est nul !
- Le dépositaire de presse va bientôt fermer ! Il est six heures du soir ! »
La mère, Madame Clémence D., femme au foyer en tablier fleuri par-dessus une robe corolle d’une joli vert émeraude, mit son grain de sel :
« Tu ne l’as pas assez corrigé, ce gosse ! Tu lui passes tous les caprices !
- Ah, mais ! On ne va pas commencer une scène de ménage à cause d’un illustré ! Denis, si tu continues, tu auras la fessée !
- Non ! Je veux Pinpin ! Je veux ! Je veux ! »
Et le petit merdeux de débuter son apnée. Sa figure devint écarlate…et Monsieur Yves D. céda !
« Bon, ça va ! Je prends la bagnole pour aller plus vite ! Peut-être que le kiosque du père Hugues est encore ouvert au Ranelagh (nous étions dans la proche banlieue chic de Paris). Clémence, les clefs !
- Prends-les et dépêche-toi ! A sept heures, on dîne ! »
Elle lança les clefs de la Simca Ariane que Monsieur D. attrapa prestement. Puis, le clerc de notaire du cabinet M. ferma la porte du pavillon en grommelant un « Carabistouille ! » Il était visiblement irrité par son fiston…et avait bu deux apéros tantôt pour fêter son augmentation. Comment ! Rentrer du boulot réjoui et être accueilli comme ça ! C’était dit ! Denis irait en pension !
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Yves D. claqua la portière de la Simca Ariane bicolore bleu ciel et beige aux banquettes de moleskine,
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mit le contact et partit en trombe dans les rues de Neuilly. Pas de limitation de vitesse, pas de ceinture de sécurité, deux apéros corsés dans le sang… En 1959, toutes les circonstances étaient réunies pour un accident grave de la circulation. Et, à cette époque pas si antédiluvienne qu’il n’y paraissait, pas de panneau de signalisation triangulaire de danger crème à liseré rouge avec l’idéogramme signifiant : endroit fréquenté par des enfants. Les seuls panneaux de danger de ce type existants en 1959 voulaient dire : attention école et arboraient les silhouettes de deux gamins, deux écoliers – garçon et fille – marchant tranquillement avec leur cartable.
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Pas non plus de monsieur l’agent avec son beau képi, sa pèlerine d’automne et son bâton blanc immaculé pour faire la circulation dans cette artère bourge de Neuilly. Rien donc, pour prévenir du moindre péril le petit Lucien Pivert, six ans, qui, pour la première fois, s’exerçait au jokari.
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Sans surveillance de ses parents, en plus !
Le jeu était défectueux : l’élastique se rompit et la balle s’en vint rouler en pleine chaussée. Fatalitas ! comme eût éructé Chéri Bibi. Lucien Pivert traversa pour récupérer sa balle de caoutchouc rouge orangé qui roulait gentiment sur les pavés, ignorant superbement le passage clouté, à l’instant même où débouchait, à quatre-vingts à l’heure, en ligne droite qui plus est, la Simca de luxe (vitesses au volant tout de même !) de Monsieur Yves D.
Pour rappel : pas de limitation de vitesse ni en agglomération, ni ailleurs, pas de ceinture, pas de restriction à l’alcoolémie. Deux apéros corsés, ça vous diminue les réflexes et altère la vision…et ça augmente conséquemment la distance de freinage…sur une chaussée détrempée qui plus était par une bruine d’automne qui venait de cesser un quart d’heure plus tôt. C’était la raison pour laquelle Lucien Pivert s’était précipité dehors avec le jokari chipé à son frère aîné afin de profiter de l’accalmie automnale (nous étions donc quelques jours avant le solstice d’hiver et les vacances de Noël).
Ce que nous racontons n’est ni du Michel Audiard, ni du Sempé, ni du Jacques Tati,
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ni a fortiori une chronique d’Alexandre Vialatte extraite de La Montagne !
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Ce n’est point ainsi qu’Allah est grand, mais c’est comme ça que le cours de l’histoire de France bascule quand un minot, anodin à l’époque où se déroule l’action, est envoyé ad patres par une caisse aux chromes et pare-chocs agressifs imitée des modèles américains. La Simca Ariane, à l’origine, en 1955, était une Ford Vedette et les caoutchoucs noirs des butoirs de pare-choc n’étaient présents que sur la nouvelle Simca Chambord, à peine sortie des chaînes de Poissy l’an passé ! Bref, Lucien Pivert n’avait fichtrement aucune chance de s’en tirer, d’autant plus qu’il était plus petit que son âge ! Heureusement, il n’y a pas eu de délit de fuite et Yves D. n’en a pris que pour six mois fermes !
Et c’est ainsi que Chronos est grand !
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« Ron, es-tu absolument certain que rien n’a changé, que je n’ai pas merdé, fait déraper le cours du temps ?
- On ne peut jamais être sûr à cent pour cent, Chris ! »
Rendez-vous dans quelques années, pour vérifier la loi de l’éloignement des tangentes temporelles !
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Début du XXIe siècle. Lucien Pivert, principal ministre – et rival – de Benoît Fréjac, le bien connu chef de l’Etat, s’apprêtait à annoncer en direct sur Une française sa candidature à la prochaine élection présidentielle. Tous les sondages concordaient : les Français le sentaient, le voulaient, le désiraient pour succéder à Fréjac, parangon de l’immobilisme à ses yeux. Lucien Pivert souhaitait jouer le rôle d’un nouveau Monsieur Thiers – en plus jeune – le grand homme politique du XIXe siècle, opposant bien connu à Napoléon III, qui avait sauvé la France en mettant fin à l’occupation prussienne consécutive à la défaite de 1870 et qui avait entamé des réformes nécessaires permettant d’instaurer une République durable. De plus, Thiers avait incarné une espèce de prémonition du Général…l’idole incontournable de tous nos politiciens, de quel bord qu’ils fussent.
Cet homme politique chevronné – un professionnel qui alignait les portefeuilles et les maroquins ministériels régaliens – notre Lucien Pivert, quoi ! – avait commis une fort remarquée biographie du méconnu André Tardieu, président du Conseil malheureux de la IIIe République et précurseur ignoré des idées du fameux Général.
En fait, le Général n’était là que pour la galerie. La vraie idole de Lucien Pivert s’appelait Thaddeus Von Kalmann, l’immortel auteur du pensum ultralibéral Slavery Trek et du point de vue des idées néoconservatrices, notre Woody Woodpecker national damait le pion à TQT, fameux président des Etats-Unis connu autant pour sa bouille de bon bougre que pour ses expéditions militaires au pays du pétrole.
Lucien Pivert exécrait la pensée soixante-huitarde, alors qu’il en était un pur produit à paillettes, issu autant d’Abba Pope que d’autres clinquants woodstockiens reconvertis à la cuti virée.
Sa tactique électoraliste consistait à instiller une peur de l’Autre, à siphonner les voix de ceux qui, habituellement, se portaient sur le parti du Vieux Guide extrémiste, du Siridar Baron, ainsi surnommé à cause de sa laideur vulgaire qui rappelait le baron Arkonnen du film Dune de David Lynch. Ses contempteurs surnommaient Lucien Pivert Un fait divers, une loi, sur l’air du Zorro de Disney, ce n’était pas peu dire. Grâce à lui, nos infos étaient devenues Télé Détective en Chef ! Ainsi, il comptait ramasser le pactole et peut-être effectuer quatre mandats, ce dont avait rêvé sans pouvoir le concrétiser celui qu’il aspirait à remplacer sous peu.
L’obséquieux journaliste spécialisé dans les brosses à reluire et le cirage de bottes, trié sur le volet, s’apprêtait à questionner pour la forme notre politicard néolibéral lorsqu’il eut l’impression que tout se brouillait, que tout devenait comme flouté, embrumé, comme s’il eût abusé d’alcools forts. L’homme se mit à tanguer, à vaciller comme sur un pont d’esquif ballotté par un gros grain.
Lorsqu’il revint à lui, non seulement notre candidat avait disparu, évaporé, nada, comme s’il n’avait jamais existé, mais en plus, le décor du plateau télé s’était métamorphosé radicalement et notre préposé aux interviews se retrouvait sous la pelure d’un simple preneur de son alors qu’un autre, qu’il croyait au placard depuis dix ans, officiait à sa place pour un tout autre sujet : un invité international, le Premier ministre irlandais, était sur le plateau, à la place de l’attendu…qui, au fait ? Comment s’appelait ce gars déjà ? Mais quel gars, mon bon monsieur ? Ah, vous savez bien, celui qui …. Celui qui quoi ? Mais comme à Henri Queuille, il faut répliquer : « Je ne sais pas ! »
Et sur une pierre tombale, régulièrement fleurie, quelque part dans un cimetière de la banlieue Ouest de la capitale, il y avait une inscription et une photo de plus :
A notre petit Lucien, arraché à l’affection des siens à l’âge de six ans.
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Les mois avaient passé. Nous entrions dans une nouvelle phase de nos expériences : la translation temporelle à partir d’une toile de maître, ce qui signifiait qu’il faudrait avoir à notre disposition une œuvre authentique ! Allait-on la voler, ou nous contenter de nous laisser enfermer dans un musée au nez et à la barbe des gardiens ?
Ron peaufinait son appareil : il était parvenu à une miniaturisation et à une sophistication rares. Cela voulait dire que nous pourrions nous introduire dans quelque galerie de peintures que cela soit, sans que notre attirail, désormais peu encombrant, attirât notre attention. Nous pourrions nous faire passer pour des reporters présents à l’occasion, par exemple, d’un vernissage ou mieux…de l’ouverture d’un nouveau grand musée.
C’est sur Orsay que nous jetâmes notre dévolu. La date de l’inauguration officielle approchait, et j’avais déjà opté pour l’œuvre qui ferait l’objet de notre prochain essai : La famille Dubourg, d’Henri Fantin-Latour, précédemment au Jeu de Paume, opus qui avait été une des vedettes de l’expo du Grand Palais de 1982.
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Ce qui me fascinait dans ce tableau de 1878, c’était la belle-sœur du peintre, Charlotte.
Une blonde ravissante, aussi jolie qu’Hettie, mais avec des atours sévères d’époque, comme extirpée de quelque roman de Zola, des frères Goncourt ou plutôt d’Henry James. Malgré sa toilette sombre, cette jeune femme, apprêtée pour sortir, laissait deviner un tempérament de feu et de passion, dissimulé sous le carcan de la morale bourgeoise. Après mûres recherches, j’avais appris avec une certaine stupéfaction teintée de tristesse que cette singulière personne, pourtant belle à couper le souffle avec ses boucles mordorées et son visage sérieux, à la fois réservé et décidé, presque impérieux, de Junon à l’ovale pur, n’avait jamais convolé et était morte en 1921 après avoir vécu chichement sa morne vie comme répétitrice de leçons d’allemand. Elle avait légué à l’Etat le portrait que son beau-frère avait exécuté d’elle en 1882, portrait qui se retrouverait aussi à Orsay. Et le bruit courait, infondé, que tous deux s’étaient secrètement aimés…
Je souhaitais la rencontrer, ardemment, passionnément…. Au risque de la brouille irrémédiable avec Hettie. Charlotte… je me rendrai en 1878, et je demanderai ta main…
Charlotte Dubourg…je fis ta connaissance en 1982, lorsqu’un reportage sur l’expo Fantin du Grand Palais passa aux infos. La famille Dubourg y fut montré. Je te vis, tu me plus. Et je rêvais de toi.
Un décor…un décor à la Jean Béraud, à la Giuseppe De Nittis. Le Paris de 1880.
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Des rues pavées, de vieux immeubles noirs…Des palissades, des colonnes Morris. Une femme blonde, magnifique, altière, élégante, tout de noir vêtue. Je lui emboîtai le pas, voulant la connaître, l’aborder, lui adresser la parole. J’étais gauche, ridicule, sur ce pavé cahotant et plein de crottin alors que cette jeune Dame semblait sautiller sur ses bottines avec une allégresse aérienne tandis que moi, je claudiquais comme un vieux corniaud à la patte cassée. Ses froufrous devaient dissimuler des secrets voluptueux et incroyables. Je la désirais, la suivais avec frénésie, mais ne pouvais la rattraper. J’étais accoutré en gamin des rues, en jeune effronté minable à casquette de pauvre. Ce rêve était érotique et prude à la fois.
Jamais je n’avais voyagé aussi loin dans le passé lorsque mes errements oniriques me projetaient vers des destinations inconnues. Je sus que la mystérieuse Dame aux froufrous noirs était Charlotte Dubourg, et que je cheminais dans le Paris de l’expo de 1878, marqué encore par les stigmates des destructions de la Commune (d’où les palissades cachant des ruines, des terrains vagues). Hettie ne m’apparut plus que comme un pis aller contemporain. C’étaient les femmes du passé que je préférais, surtout les blondes et rousses, celles des robes à pouf et des petits chapeaux, des polonaises, des camées et fichus. Les blondes de Fantin, les rousses de Henner et de Rossetti… J’aimais Charlotte, au risque de blasphémer, de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces. Dans cette partition démoniaque orchestrée par Ron, j’allais rejouer le jeune homme, la mort et le temps de Richard Matheson au risque de me perdre… au risque de la perdre, Elle qui n’était plus, Elle dont ne restait, aux tréfonds d’un caveau inconnu, qu’un squelette rongé dans un lambeau de robe, squelette d’une vieille femme de soixante-et-onze ans…Elle…partie pour toujours depuis soixante-cinq années.
Retrouver ce caveau…Fleurir ta tombe Charlotte, en souvenir de toi. La fleurir toujours ! Moi qui ne t’ai point connue.
Une évocation passa telle une invocation : je chantonnais le leitmotiv des « Tableaux de Paris d’Henri Sauguet », partition ô combien nostalgique, évocatrice d’une capitale défunte. Et je me souvins d’avoir entendu cet air dans l’émission qu’Alain Decaux avait consacré à Marie Curie en novembre dernier. Le dernier des savants à la Pinpin y figurait : Pierre Auger, vieillard barbichu à l’ancienne,
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qui causait du radium, savant Cosinus, professeur Nimbus d’avant–guerre auquel ne manquait que le col cassé. Physiciens de papier aussi tartes d’allure que le personnage d’un improbable strip quotidien paru dans un journal méridional phocéen, « héros » de BD duquel le prof d’histoire-géo évoqué tantôt disait : « Bon ben, voyez M’sieur Jujube ! »
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et dont l’auteur – son nom, Jaf, sonnait comme une onomatopée – venait de passer l’arme à gauche… Du reste, Louis de Broglie,
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lui, était resté fidèle à ce détail vestimentaire rétro et compassé du col en celluloïd. Scientifique 1900… Tel l’astronome d’autrefois en quête de l’Etoile. Fragrance d’ancien théodolite, poudre de riz, nuptialité antique, hyménée suranné ! Que ce monde est donc vieux, mort avant d’être né !
Pourtant, une femme t’aima, Charlotte, d’un amour exclusif, saphique…La poétesse Aurore-Marie de Saint-Aubain. Comme je la comprends !
Charlotte ! Une dernière fois, Charlotte, fille de Laodicée,(…)
Traverse le Tartare, encor, encor, n’attends pas le tombeau !(…)
« Que murmures-tu là, darling ? Me demanda Hettie. C’est très beau.
- Rien…fis-je, en larmes. Des vers…des vers dédiés à une Dame du temps jadis… »
Dans une anthologie des poétesses oubliées, achetée chez un bouquiniste, j’avais déniché L’imploration en forme de thrène à un amour perdu qu’Aurore-Marie de Saint-Aubain dédia à Charlotte Dubourg en 1882…
Et vint le jour de l’ouverture officiel au public du musée d’Orsay.
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Nous étions doucettement arrivés en 1986. Plus le temps passait, plus les sectateurs de Thaddeus Von Kalmann marquaient des points. Après 1878, il faudrait bien que je parvienne aux années 1950, non seulement pour Pollock, mais pour prévenir les gens de son époque du danger qui les guettait. Mon plan demeurait et je m’évertuais à l’exécuter élément après élément. Je me targuais de détenir en secret la solution pour que le cours de l’Histoire bascule vers une voie meilleure que celle qu’il empruntait visiblement. Ron ne réalisait même pas que je l’instrumentalisais, que j’utiliserai son invention fantastique pour accomplir mes desseins personnels. J’avais parfaitement saisi que ma pérégrination chez Fradin avait créé un accroc indélébile dans le continuum espace-temps, mais que les conséquences de cet accroc ne se feraient sentir de manière croissante qu’au bout de je ne savais combien d’années. Nous nous sentions autres, ayant une vague conscience que quelque chose avait dû changer, mais nous ne saisissions pas l’ampleur de cette transformation aussi ténue – pour l’instant – qu’elle fût. A la différence de Filament, où la déviation temporelle avait été immédiatement perceptible pour des milliers de gens – les jeunes lecteurs des BD Disney en l’occurrence, mais pas qu’eux – nous ne pouvions mesurer l’impact exact du verre d’eau renversé sur la planche de Fradin et Ron n’avait effectué aucune intervention pour raccommoder le précédent cours du temps.
Qu’en allait-il être pour un déplacement plus conséquent dans une époque plus ancienne ? La distance entre 1878 et 1986 étant de plus d’un siècle, que risquions-nous si je gaffais une fois de plus ? Allais-je rencontrer Charlotte Dubourg herself, ou de simples péquenots du salon de peintures où la toile avait été révélée au public ? Je pouvais tout aussi bien tomber sur Fantin en train d’exécuter son œuvre que sur sa femme, son beau-père ou sa belle-mère. Peu importait : l’essentiel était ailleurs.
Avant d’agir, nous dûmes nous procurer un plan des galeries du musée, avec l’indication de l’emplacement des toiles de Fantin. Notre peintre ne faisait pas l’ouverture puisque Orsay débutait avec 1848 puis enchaînait sur le réalisme. C’était l’œuvre d’un pompier qu’on apercevait dès l’abord : Les Romains de la décadence, de Thomas Couture.
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Eh oui, au grand dam de nos officiels de la culture de masse, Orsay avait mis dans le même panier les académiques pompiers et les avant-gardistes ! Une expo Bouguereau venait d’ailleurs de faire scandale deux ans auparavant.
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Mon regard ne s’attarda aucunement sur cette foultitude de croûtes empesées à force de formalisme, moi qui adorais la subtile beauté cachée des œuvres d’Arshile Gorky
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et de Mark Rothko.
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Non pas que l’accrochage, moderne, écrasât ces pensums : non, c’étaient les peintures, souvent monumentales de par leur format, qui a contrario submergeaient la muséographie du lieu. Peu m’importait cette débauche vaine et stérile de simarres damassées, de pourpre impériale, de chlamydes et autres dalmatiques d’or. La horde ridicule du Caïn de Cormon, dont je connaissais une reproduction médiocre dans une vieille édition des petits classiques Larousse de La Légende des Siècles ? Nulle !
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Les personnages avaient l’aspect de Cro-Magnon mal dégrossis. La Source d’Ingres ? Nulle aussi !
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La peinture de ce type ressemblait fâcheusement à du copier-coller des nouvelles fonctionnalités informatiques du système Mackintosh tellement Ingres avait pour habitude de répéter les mêmes motifs et figures depuis La Vénus ou baigneuse Valpinçon. Pourquoi donc le bien meilleur portrait de la comtesse d’Haussonville – dont il aurait été préférable qu’il restât chez nous - appartenait-il au dernier mari de Jennifer Jones et non à nos collections publiques ? La Valtesse de La Bigne de Gervex ? Minable ! Le mec qui avait commis la toile de cette rouquine avec ses falbalas blancs et son ombrelle suggestive savait-il qu’il avait affaire à une demi-gouine ?
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Le conciliabule des gamins des rues, ce meeting de Marie Bashkirtseff, à laquelle Historia avait consacré un article pour le centenaire de sa mort ? A peine meilleur !
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Après ces toiles ampoulées et embourbées dans leurs traditions figées et glacées venait Courbet : que son Enterrement à Ornans avait donc foncé ! On se serait cru du côté ténébriste d’un caravagesque attardé de deux siècles !
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Heureusement, nous arrivions au but : la collection des Fantin-Latour. Il s’agissait de se positionner devant La famille Dubourg et de me projeter dans le temps ! Ron, je l’ai dit, avait tout perfectionné. Le lourd appareillage avait été remplacé par une sorte d’UVnateur de poche, vous savez, cette prémonition de la télécommande qui se détraque, géniale invention de Fradin, avec les UV men qui se mettent à claquer du bec, éternuer, suer, faire de la gym en UV langue ! Une fois, le prof de sport m’avait chopé parce que je m’amusais à reproduire les éternuements à l’envers d’un des malheureux soldats lobotomisés d’UV soit des calc, calc, calc muohcta ! à répétition ! En me tirant l’oreille, il m’avait jeté : « Je vais t’en faire voir des muohcta ! (il avait prononcé miochta). La télécommande envoyait un faisceau d’ondes qui déclenchait une ceinture que Ron avait baptisé ceinture de contention transtemporelle de champs anentropiques. Ce système remplaçait le plot de téléportation et agissait au niveau quantique sur les tachyons. Ron avait bossé sur le problème des champs unitaires et l’avait résolu, là où Einstein lui-même s’était cassé la gueule ! La ceinture, non seulement vous transportait à travers l’espace-temps, mais en plus jouait un rôle anti-gravitique ! En fait, tout reposait sur l’électromagnétisme, selon la théorie du scientifique germano-américain Otto Möll formulée en 1959.
Ce système permettait également de se passer de combinaison protectrice et les déplacements temporels pouvaient se prolonger sur cinq jours au lieu de quelques heures. Progrès immense ! Seul demeurait le risque de dilution, d’amalgame du tempsnaute dans la matière, les atomes de la toile ou des pigments.
La ceinture, on la cacherait : il fallait que je m’accoutre en bonhomme 1880. Noir, uniformément noir, avec la redingote et le huit-reflets. Ron m’avait cependant épargné les favoris ou moustaches postiches. Cependant, je ne pouvais pas me montrer déjà accoutré pour mon trip en plein musée devant les visiteurs. Il fallait nous cacher dans un recoin, attendre la fermeture, et profiter de celle-ci pour me changer en toute discrétion. Or, vous le verrez, quelque chose allait merder, littéralement, nous imposant une téléportation précipitée.
J’avais des scrupules hygiéniques d’avant départ et je dis à Hettie :
« Je pense qu’en 1878, les gens étaient encore sales, moins que sous Louis XIV, mais sait-on jamais ! Je veux pas m’encaper la tuberculose ou le choléra ! J’ai eu le BCG, mais tout de même ! Y a un risque sanitaire à ne pas négliger ! »
Et Hettie de répliquer :
« Chris, tu as trop en tête ce film sur Molière ! »
C’était exact ! En 1978, le fameux long-métrage sur Molière avait remis en question ma vision trop clean du XVIIe siècle, vision véhiculée par les reconstitutions trop lisses des feuilletons historiques de la télé : Richelieu, Mazarin, D’Artagnan amoureux… C’était un monde de paillardise et de famine, de crasse et de raffinements, de remugles abjects et de somptuosité, de haillons, de cloaques, de gars et de meufs puants comme du chou ou du poisson pourri, de miasmes de misère et de carnaval baroque, hénaurme, rabelaisien, qui bâfre, se goberge, défèque et crève en même temps de faim au point d’en dépecer un cheval après l’avoir occis. Beau dans laid, laid dans beau… Je revoyais Jean-Baptiste Poquelin retrouvant Scaramouche âgé, jouant pour le Roy et sa tapette de frère pommadée qui était son protecteur (pas dans le sens homo du terme), faisant le pitre et tirant la langue, haletant, en suppliant Votre Majesté avec son masque de Commedia dell’arte dont je ne savais pas s’il représentait quelque magot de Barbarie ou un mâtin napolitain.
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Je me dis : « Et si, sous ses atours et ses froufrous de gentille bourgeoise proprette, irréprochable puisque vierge, Charlotte Dubourg puait ? Si elle exhalait des relents de crasse subtils ? Si elle avait des morpions et des poux (les poux adorent les blondes, c’est connu) ? Si ses dents étaient gâtées, peu soignées (qui donc allait chez le dentiste, à cette époque ?) avec une haleine soufrée de pyorrhée à faire même fuir un dinosaure aux crocs grouillants de bactéries issues de fragments de viande de stégosaure en putréfaction ? Des ripopos, comme disait mon cousin. » Après tout, l’Olympia de Manet,
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que je venais d’apercevoir, avait été autant critiquée du fait qu’il s’agissait d’une fille ordinaire et non d’un nu idéalisé à la Cabanel qu’à cause de l’aspect de rouquine malpropre des rues qui se dégageait de cette obscène personne. C’était une putain craspec tirée du ruisseau, vautrée dans son impudicité, avec sa Hattie Mc Daniel de service à deux balles. La même fille à poils que dans le déjeuner sur l’herbe. On devinait que la peau du modèle (par ailleurs poule du peintre) ne bénéficiait pas tous les jours des bienfaits du tub et du savon de Marseille en cela qu’un œil exercé pouvait y distinguer quelques marbrures suspectes. Ce n’était pas la cocotte d’Alfred Stevens rêvassant dans sa baignoire.
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Manet, décidément, était un sacré fripon. Il adorait la chair féminine et les « parfums » y afférents. La femme qui schlingue, c’est très sexuel, très aphrodisiaque, pour qui en est resté à l’homme-singe.
Et l’heure fatidique approchait…
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J’ai dit que les choses avaient merdé, qu’on avait dû les précipiter contre notre gré. Je m’explique : c’est à cause d’un gardien de musée trop zélé qu’on a dû hâter mon transfert en 1878 alors que nous musardions tranquillement dans les allées de cette ex gare.
Le mec, c’était un Sri-lankais. Un Dravidien parlant anglais, donc, embauché en CDD pour faire face aux touristes. C’était la nouvelle politique de recrutement des gardiens de musée, décidée par notre nouveau Premier ministre, Benoît Fréjac, qui dirigeait un cabinet dit de coexistence pacifique avec le Président, qui, comme on sait, n’était pas du même camp. Avec son ministre des finances, l’inénarrable Gaétan de Sermeuil, surnommé Dom Gaétan à cause de sa tronche de curé onctueux à la Dom Balaguère, Fréjac avait effectué des coupes budgétaires dans tous les domaines, notamment la culture. Le rêve secret caressé par Fréjac, c’était de faire quatre mandats à l’Elysée après les avoir raccourcis à cinq ans chacun.
Adonc, on avait gelé les concours de recrutement des gardiens de musée catégorie D (soit niveau classe de 4e ou CPPN renforcée parce qu’il arrivait que des fils de sang bleu décavés dérogeassent (j’emploie à dessein l’imparfait du subjonctif) et se commissent avec la racaille des cours préprofessionnels de niveau afin qu’ils pussent présenter ce bas concours de gardien de musée, férus de Culture avec un grand C que ces nobliaux de dernier ordre étaient : il fallait ce qu’il fallait, pour avoir une situation, même la plus vile : songez-y, parmi les techniciens de surface fonction publique D ou E qui nettoient les chiottes de nos grandes administrations des eighties, il y a parfois des de quelque chose qui ont loupé à l’école, comme dans le film « Les sous-doués » !). A la place du vieux système mandarinal des concours, Fréjac avait concocté une recette d’essence néolibérale : le recrutement par contrats CDD précaires d’étrangers anglophones par trillions (là, j’exagère un peu). Il en avait résulté un bouche à oreilles parmi les Tamouls en guerre ouverte contre les Cingalais et cette ethnie avait émigré en masse chez nous et profité de la manne muséale parigote.
C’est par conséquent un gardien Sri-lankais qui nous a abordés parce qu’il trouvait notre paquetage suspect bien que nous fussions entrés sans problème, et que les Tamouls ont l’habitude du terrorisme et des paquets bizarres et piégés. En plus, notre pauvre pays venait de traverser une vague d’attentats, contre laquelle le nouveau ministre de l’intérieur, Toussaint Spirito, promettait de lutter. Bref, on tombait mal !
« Pas sacs ! Pas appareils photos ! Commença-t-il à baragouiner. Vous ouvrir sacs ! »
Ron et Hettie étaient prêts à obtempérer mais moi, pas du tout ! Je ne voulais pas que le commun des mortels découvre l’invention extraordinaire de mon ami ; alors, je me suis affolé, j’ai pris le paquet qui contenait mon costard 1880 et je me suis mis à cavaler comme un dératé. Le Dravidien, Ron et Hettie se sont lancés à ma poursuite.
« Vous, stop ! » fit le gardien.
Pas facile de piquer un cent mètres avec un barda fragile lorsqu’on a un Malabar (dans le sens quasi littéral et géographique du terme) à ses talons. Ces gardiens exotiques sont généralement pris autant pour leur anglophonie que pour leur physique d’armoire à glace. Ce sont plus des vigiles qu’autre chose et les grands magasins, eux, tendent à en recruter aussi, surtout chez les blacks de Seine-Saint-Denis ! Quel qu’exotique qu’ait été ce gusse (évocation des parfums orientaux, du poulet tikka masala, des tandooris, du restau Indian Punjab de Marseille avec ses grillades de poisson réputées et très spicy, du Darjeeling Himalaya servi bouillant dans la teapot d’une vieille baderne de l’Armée des Indes interprétée par C. Aubrey Smith, avec son stick de bambou et ses jodhpurs, vous arrachant les tripes lorsqu’il est trop corsé, des épices fortes qui obsédaient les Portugais de Calicut à la suite de Vasco de Gama, des clous de girofle zanzibarites, de ces fragrances enflammées s’exhalant du curry de madras et autres évocations etc.) mieux valait ne pas tomber dans ses rets musculeux !
Je ne souhaitais pas que mon Sri-lankais me plaque comme au rugby et j’ai gueulé à Ron :
« Je retourne à La famille Dubourg et je m’équipe dare-dare ! Déclenche ton appareil, Ron ! Déclenche-le ! »
Et, à Hettie : « Je t’embrasse très fort ma chérie ! On se reverra ! »
Alors, là, j’ai réalisé un exploit : cavaler tout en enfilant et attachant ma ceinture de contention, puis ma redingote avant de coiffer ce putain de gibus anthracite qui me donnait le look d’un Abraham Lincoln de pacotille, il fallait le faire. Et je l’ai fait, je ne sais pas comment !
Mon exotique poursuivant continuait à crier :
« Stop, you, stop ! »
Les visiteurs se retournaient, goûtaient au spectacle, me prenant pour un voleur, ou pis, un terroriste que l’on tentait d’appréhender. Je bousculai au passage, sans même m’excuser, une grosse compatriote de mes amis, réplique quasi exacte d’une de ces statues hyperréalistes en polystyrène expansé d’art contemporain d’Outre-Atlantique.
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La dondon chuta sur ses fesses énormes avec un « Oofff ! » sonore d’abuseuse de happy meal de chez Mc Donald’s™ !
Fagoté à la diable, je me rapprochais de la toile. J’entendis un sifflement : c’étaient les ondes de la télécommande de Ron, qui dirigeait tant bien que mal le rayon à la fois sur moi et sur la peinture.
Allais-je m’écraser contre elle, la vandaliser, la crever en passant au travers, tel un tigre de cirque Knie sautant dans un cerceau en flammes ?
Je ne sus plus ce qui arriva. Je m’entendis hurler, tout en faisant un geste de la main adressé à Hettie, en forme de baiser :
« Gizmo ! Alea jacta est ! »
Puis, ça a été le trou noir.
*************
J’émergeais doucement, progressivement de la mélasse… Mes oreilles teintaient de milliers d’acouphènes. La première chose que mes sens désorientés par une sorte de confusion générale, de synesthésie, parvinrent à identifier fut une voix juvénile qui paraissait fredonner une mélodie un peu folklorique…
Cette voix appartenait au beau sexe. Etait-ce celle de Charlotte Dubourg ? Mon ouïe me trahissait-elle ?
Ce chantonnement me rappela une anecdote musicale : la rencontre entre le compositeur Albéric Magnard
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et une jeune paysanne auvergnate, aux grands yeux bleus. Cette jeune fille entonnait, spontanément, sans qu’elle sût une seule note de musique, une mélodie rythmée, d’une richesse incroyable, transmise oralement. Notre compositeur s’empressa de la noter…pour l’utiliser dans sa troisième symphonie dont je venais d’acquérir un enregistrement sous la baguette d’Ernest Ansermet. Une pensée autre, étrangère, parut s’insinuer en moi, se lover en mon esprit, me posséder.
Il y eut comme un dialogue intérieur s’établissant entre deux êtres que tout différenciait : sexe, époque, esprit… ou plutôt, l’entrelacement de deux monologues intérieurs, un de principe mâle et un autre femelle. Deux lignes mélodiques s’interpénétrant, s’accouplant. Masculin violoncelle, âpre, s’entremêlant en de sinueuses arabesques serpentines avec une féminine syrinx. Polyphonie à deux voix, à deux thèmes, tel le second mouvement de la 7e de Beethoven.
Mademoiselle Else dialoguant avec Les lauriers sont coupés de Dujardin.
Phrasés fin de siècles…Fauréenne ligne embrassant en une étreinte voluptueuse et lascive un contrapunctus heurté, martelé comme du Stravinski. Anacrouse et sinusoïdale, impressionnisme et symbolisme versus cellules de timbres décousues et hachées post dodécaphoniques.
Je réalisai, au fur et à mesure que ma vue revenait, que je n’étais pas parvenu dans l’atelier de Fantin en train de peindre sa toile, mais en plein salon où elle était accrochée. Et la jeune chanteuse se révéla à moi. Et j’entendais tout ce que son cerveau émettait…
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« Si c’eût été possible…Embrasser cette toile, ma Charlotte…Avouer en mon sein, en l’incommensurable abîme de mon cœur ô combien je te regrettais, toi qui m’accueillis en ma détresse sublime. Grand’faim et grand’peur j’avais lors… Quelle jolie jeune fille ! Quoiqu’un peu maigrichonne… Tiens, en 1878, on ne porte plus la tournure…j’ai oublié ce détail : voyons…
De 1865 à 1870, on passe de la crinoline à la demi-crinoline puis à la première version du pouf, du faux cul…Très ample, très rigide…Vers 1875-76, l’ampleur du pouf diminue. Il s’estompe au profit de robes à traîne, à polonaise, dites en queue de homard. La tournure ne revient qu’en 1882-83 et jusqu’en 1889. Cette jeune personne est à la dernière mode. Elle est bien petite et maigre, mais elle a des cheveux splendides… Et puis, elle est toute en noir…Porte-t-elle le deuil ? Charlotte, qui donc est cet importun qui trouble ma vision admirative de ton céruléen regard, de ta coruscante vénusté, de tes blondes boucles agreste ? Il a surgi de la nuit, de la sentine enténébrée, du Néant, telle une épiphanie, manifestation acheiropoïète d’un Saint-Art nazôréen, copte ou byzantin… Iconiques dorures chantournées derrière l’iconostase. Illumination de l’azur ! Holà, elle m’a vu, aussi ! Elle paraît s’intéresser à moi. Quel regard étrange ! Quelle couleur d’yeux a-t-elle ? Verts, marron, jaunes ? Je n’ai jamais rien vu de tel ! De mon iris ambré, je détourne las mon regard de tes aigues-marines, de l’opaline prunelle de ma Charlotte aimée, adorée, laissant là la turquoise soierie et le velouté de tes joues roses et pures… Je vois un jeune homme inconnu, et ce dernier me fascine, tel un Hermès Trismégiste s’extirpant d’une onde où nymphéas et sphaignes parsèment les eaux troubles. Il franchit le rivage, les syrtes d’ocre jaune, et s’avance vers moi, la dryade sacrée, ô, Bona Dea ! On croirait une jeune folle, comme l’Isilda de 813 ! A-t-elle douze ou quinze ans ? Quels yeux d’aveugle jobarde, putain ! Jà nubile je suis, et je puis donc aimer… « aimer à loisir, aimer et mourir » comme l’écrivit le poëte Baudelaire que ma psyché porte au pinacle ! Parnasse de la gloire ! Enamourée me sens ! Lai, virelai et rondel du divin Amor !
Elle n’est pas la seule à être estomaquée par mon apparition ! Je suis bien dans un salon de peintures, au vu du nombre des personnes guindées et des toiles accrochées… Je crois qu’elle n’est pas seule… C’est une fille de rupin, pupille peut-être, car elle n’a aucun parent avec elle. L’autre, là, qui m’a l’air d’une grosse paizous, ça doit être la bonniche qui la chaperonne. Elle est costumée comme telle. Et là, ces deux types, pas loin. C’est drôle, on dirait que je les ai déjà vus quelque part…pas en chair et en os, bien entendu. Ils sont plus jeunes que les images que je connais d’eux, d’ailleurs. Un barbu, un moustachu. Ça y est ! Je sais qui c’est ! Le barbu…c’est pas Zola, mais un de ses copains, de ses disciples à la réputation sulfureuse. Le décadent, là…Huys... Ah, son nom me brûle les lèvres ! J’y suis, Huysmans ! Il écumait les salons de peintures, pour mieux flinguer les peintres. Il adorait les éreinter… A l’époque, si je me souviens bien de mes cours de fac, ce type venait de publier Les sœurs Vatard. Il n’avait pas encore rompu avec le naturalisme et avec Emile. Quant à l’autre…ouais ! C’est Fauré himself ! Y z’ont l’ai aussi choqués que la petite blonde (ou plutôt châtain-blond-roux-cendres) par mon incongrue irruption ! Ah, les schnocks cartésiens !
Le stupre sensuel enivre mon esprit… Je me pâme à la prémonition des étreintes futures ! Je m’empourpre de mon extase ! Opiacé narguilé ! Saveurs d’Aphrodite, interdites passions… Gêne du péché de chair menant à la Géhenne ! A toi, Notre Dame de Grâce, j’adresse la prière, l’imploration. A toi, Dame Vierge au blanc surcot, Immaculée Conception de Marie, je réclame l’intercession en rémission de mes fautes sensitives. Juvénile puella n’ayant point encor porté… Soie et barège, percaline et damas, zibeline et martre, vison blanc…Ivoirin ovale de la Sainte de pleurs.
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Elle a une beauté de poitrinaire, cette petite…Ses joues sont rosées et elle toussote souvent. Ce visage triangulaire… Comme celui de l’actrice DS De B de B. Et sa coiffure…je connais ça ! Elle arbore des boucles anglaises. Elle me fait penser à Mary Pickford ! En plus sloughi. Quelle hypocrite Sainte-Nitouche ! On dirait que je l’ai allumée. J’aime pas les adolescentes en chasse et en chaleur !
Adamantin serpent de la passion carnée, cœur sanglant ardant, se consumant sous l’enroulement de tes anneaux. Malgré ses piquants, la trémière rose aux rubescents pétales ne peut contrer les entrelacs de ton velours lové. Botticellienne bacchanale de l’Amour nuptial qui s’offre en mes entrailles ! Je vois, j’entends le Sage Choéphore, le Coryphée de l’orestie m’adresser sa supplique…Point encor ! Il n’est point encor temps…Conserve l’hyménée, la prime pureté, ô vestale sacrée ! Mystagogue traité du raffinement vain lorsque le derviche tourneur se prend en sa transe mystique ! Pivoine iridescente en flammèches sensibles ! Lacs de soie, lys mien, gemme gorge-de-pigeon, nacre anacréontique ! Pantoum enlacé de sa munificence en l’aulique Temple par Diane consacré ! Que le myrte et la myrrhe exhalent leur efflorescence, leur fragrance mortelle ! Sage moraliste, je ne te hais point, mais ne t’écoute plus ! Tu me dis de ne point m’aboucher avec la canaille. Condamne-moi donc ! Je pècherai quand même ! Chair triste du poëte qui brûle de mon désir inassouvi !
Oui, je te veux, jeune inconnu, car je pressens ta divine et païenne nature, ton Moi quintessencié ! Mâle hypostase ! Tu es l’Envoyé me détournant de mes coupables penchants ! Adieu Psappha !
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Lesbos je te quitte, Cythère, je rends ta barque ! Bilitis, point ne te veux, point n’éprouve pour ton corps l’embrasement des liqueurs subtiles et des semences impures !
« Monsieur, qui que vous soyez, vous êtes mon invité, osai-je déclarer à ce bel inconnu de ma carmine bouche. Allons souper au Grand Véfour. Je vous prie d’excuser mon audace mais, en tant que baronne de Lacroix-Laval, que poëtesse inspirée par les muses, je puis vous avouez que votre manifestation m’impressionne au plus haut point. Alphonsine ! J’ai grand’faim ! Allez donc rappeler la voiture avant qu’un accès de faiblesse ne me prenne. Je n’ai tantôt rien absorbé depuis les heures matinales.
Holà ! Voilà t’y pas qu’elle est prise de défaillance ! Hypoglycémie ! Ou alors, c’est son corset, bien que sa maigreur l’apparente à une poitrinaire au dernier degré ! Elle doit souffrir d’anorexie, ou d’autre chose ! Comment ranimait-on les évaporées à l’époque ? Les sels…Et j’en ai pas sur moi ! Elle s’effondre ! Et tout le monde accourt à son secours, tous ces galants hommes allumés par le frêle tendron ! J’entends des Ah ! Des Oh ! Des « La pauvre enfant ! ». C’est moi qu’elle veut, c’est à moi, chevalier servant, de lui porter aide et assistance ! Ne nous laissons pas faire !
Pauvre meurt-de-faim ! Cryptique haut-mal causant ma pamoison de sylphide ! Alors que le serin salue le ciel qui s’abeausit et s’adresse au soleil en des trilles plus beaux que la mélopée la plus ornementale, je m’effondre en ma souffrance. Et mes cheveux ondulent autour de moi en la sylve compassionnelle, moi l’Evanescente, comme s’ils eussent été gâtés par une parasitose, par un entêtant trichophyton en une masure insane ! »
********
« Je ne sais comment vous remercier, monsieur. Monsieur ? Questionna la frêle enfant après que je l’aie ranimée.
- Christophe de Jolibois, étudiant aux Beaux-Arts. (j’ai donné une fausse identité, bien sûr)
- Vous avez le privilège de vous adresser à mademoiselle Aurore-Marie baronne de Lacroix-Laval, s’interposa la dondon qui servait de larbin et de duègne à cette infante vaporeuse (bientôt défunte à cause de ses pathologies ?), saisissant au vol l’occasion de préserver la décence et les bonnes mœurs du temps jadis.
- Monsieur, j’ai bien l’honneur ! » Répliqua la fluette jeune fille en me tendant la main.
J’ai hésité. Non, on serre pas la main d’une demoiselle titrée. J’ai donc opté pour le baisemain. En bonne et due forme.
« Monsieur, vous avez sauvé la vie de mademoiselle la baronne, reprit la domestique qui s’exprimait avec un accent de province (j’ai su qu’elle était berrichonne) ce qui était plus courant, plus marqué à cette époque que de nos jours, où la télé a tendance à unifier, à atténuer les accents. Rappelez-vous les vieilles générations : Raimu, Jacques Duclos,
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la mère Denis…Tous nés avant cette foutue téloche à la con !
- C’est tout à votre reconnaissance ! Mille grâces, monsieur !» Ajouta la fillette ou supposée telle.
Elle avait une jolie petite voix, un peu faible, mais fort mélodieuse et agréable. C’étaient sans doute ses maux de gorge chroniques qui la faisaient parler presque aussi sourdement que Marlon Brando dans Le Parrain. Encore une fois, je contemplais sa toilette de deuil pleine de fanfreluches. Vois mon camée de chrysoprase, ma bague de béryl, mon pendentif d’alabandine…Admire mes boucles émoustillantes, émerillonnantes, douces, parfumées d’un baume, d’un dictame divin, le padou soyeux qui les pare ! Si douces à caresser et qui sentent si bon ! Quelle poseuse ! Mais qui était-elle exactement ? Une inconnue des lettres, une oubliée parce que ringarde, démodée, ampoulée ? Elle pratiquait une prose alambiquée, comme les écrits surchargés et baroques de Zola, Lorrain et Huysmans, qui quittait à l’instant la galerie en soupirant éconduit par la vénéneuse Lolita 1880 tout en grommelant des bonsoirs dans sa barbe et en recoiffant son gibus. Cette silhouette à la Degas partie (les spéculateurs boursiers d’un fameux tableau où ne manquait que Paul Gauguin dans le rôle de l’agent de change qu’il fut),
http://www.impressionism-art.org/data/media/134/degas-edgar-30.JPG
ma pensée a vagabondé, spéculant sur l’identité de la pétasse gnangnan à laquelle j’avais fait le bouche à bouche pour qu’elle revînt à elle comme si elle eût bu la tasse.
« Merde ! C’est Aurore-Marie de Saint-Aubain ! Elle doit avoir quinze-seize ans ! Au secours ! Charlotte Dubourg, pourquoi n’es-tu point là ? »
Je venais de me fourrer dans un sacré pétrin qui risquait de se prolonger quatre à cinq jours ! Quelle escapade, crénom !
A suivre...
*********

dimanche 16 janvier 2011

Hommage à Lewis Carroll.

En attendant la suite de translateur pictural...

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Zolomorphiques, mon fils, chlutaient les Zaporogues
Jujubier du Jubjub bird en gloute et toupin ploufe
Du manguier extrazloote perché en la pataflarie
Cantor major sprumfique de la gallitropie
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Prends garde au pithecocorydolédendron, my son!
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Clapoutinait le platybelodon
Crapinagulait l'espingole
Zircobulonait le zigotibulon
Tardenoisait l'alphamangroove
Wizekigalorinait l'almatitude
Zinko, ziko del crash and tu!
Cock a doodle do yankee doodle dandy!
Cuckoo! Caro! Karoo! Caraï!
Subsumatio mundi!
Que l’adjalabadopithèque vous glunche et touarve!
Picpoule et colegram, totti, totta, le salvinule viendra!
Le tortinulodon ornitoleste griouchait et croûtait.
Cataclop, cataclop, entends-tu l’Alangyre,
Le grisouteux zlumpyre ?
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEgdONxNto7_NlTCeqLLR9PTZL_6ICOPdJ7GHz1nTNqlEE_f7MoTImSD3xVxxhwUMCAVNB_JGBjvr4J_i1Cczdj3E69dxEtw7MXwcawRhkDQheZZTrq87JTYN9EJRlCxgVeXj_6PYU2kLvb4/s400/Arthur+Rackham.jpeg
Alfaqueque alfazingal
Prends garde, caroube, au châtiment astral!
Grivèlerie de l’andoplastre chantourniflère!
Bois, brave Crillon, aux soupions bluticarbonifères!
Zloop, var’ch valacq, and’r’ach!
Toot crottu crodon del tut en tut!
Que vaille la griffe du Gastornis!
Z’leev and t’eez!
Prends garde, mein Ben aux principicula artonensii!
Abrite-toi du Malvenguvagal!
Katzenjam jamerdal, jam, jam au dronte lingual!
La lingua franca del Turco vit chourchouvrer les aspicoles!
Zolomorphiques, mein Sohn chlutaient les Zaporogues,
Par le fourgueux pet de ta groumare, gomen !
Attribué à Alice Liddell
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jeudi 9 décembre 2010

Translateur pictural troisième partie : Ma rencontre avec Fradin.

Une fois remises les pendules du monde que nous connaissions à l’heure, notre scientifique était fin prêt pour la suite : la translation temporelle d’un être vivant, moi en l’occurrence, nouveau cobaye, futur martyr éventuel de la science en marche, via la sérigraphie de Fradin, dans l’atelier du grand auteur dixit son exégète favori Boris Laporte, rédac chef de Sparrow de 1956 à 1968. Avanti pour 1959 !

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Je cogitais fort peu de temps, ayant horreur de la procrastination : Hettie et moi–même nous nous hâtâmes de rallier Orsay. A mes risques et périls cette fois-ci. Et si j’y laissais une jambe ou un bras, comme un mutilé de 14-18 ? Mon grand-père maternel avait fait les Dardanelles, et la guerre de 14, c’était pas de la tarte ! D’ailleurs, la Grande Guerre n’a été de la gnognote pour personne, sauf à l’arrière, bien entendu, parmi ces mondains et mondaines infatués de leur superficialité, ce milieu proustien nombriliste, égotique et futile.

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Ces cocottes roucoulantes couronnées de plumes d’autruches à la Charlot patine ou Famille Illico

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et ces aristos ou prétendus tels à l’épingle de cravate impeccable et aux gants beurre frais

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qui préféraient les croûtes pompières d’Alma-Tadema

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au cubisme de Braque.

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Ils croyaient soulager leur conscience faussement compassionnelle et spleenétique par leurs œuvres de guerre, tels ces cagots dénoncés par Luther et embobinés par Tetzel vidant leur bourse pour l’achat d’indulgences. Ils étaient tous pourris jusqu’à la moelle par la spéculation effrénée sur l’industrie de guerre, salauds d’entre les salauds marchant main dans la main avec les munitionnaires qui s’enrichissaient sur le dos de la chair à canon. Plus putrides encore que le vert cadavérique : ils n’avaient rien à voir avec ces sels d’une belle verdeur issus d’un métal nommé praséodyme.

Ce grand-père maternel, je ne l’ai pas connu. Il est mort cinq ans avant ma naissance. Peut-être que grâce à Ron, j’aurais pu me transporter à son époque via une de ses lettres, ou une carte postale envoyée du front, avec ses copains poilus d’Orient.

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Seulement, tout cela est fictif : mon grand-père maternel ne savait ni lire ni écrire.

L’expérience a donc repris, mais pas à l’identique. J’avais revêtu la combinaison protectrice, acceptant mon sacrifice éventuel pour la noble cause de la science en marche. J’allais passer à travers la sérigraphie de Fradin comme à la moulinette ! Tous mes atomes seraient transportés dans l’atelier du grand dessinateur belge en cette fin mythique des fifties alors que le sublime cycle des aventures d’UV paraissait dans Sparrow chaque semaine ! Je me suis placé sur le plot de téléportation, à côté du dessin génial. La tension a augmenté, au propre comme au figuré, cela jusqu’au paroxysme.

Il y a eu comme un flash et je n’ai plus rien vu. Avais-je échu nulle part, ou s’agissait-il d’un aveuglement temporaire dû au choc du transfert quadridimensionnel instantané ? Etais-je entier, où manquait-il quelque chose de moi ? Je ne souffrais pas, du moins, pas encore.

J’ai eu une absence. Dura-t-elle une picoseconde ou une éternité ? Je revins à la nouvelle réalité. Primo, la clarté, revenue, m’aveugla. Secundo, je fus comme assourdi par un éclat de rire. Ce fut comme une renaissance, comme si je venais de m’extirper une seconde fois du ventre maternel…pour une irruption vers ailleurs.

Fradin était là, devant moi ! Et il se poilait franchement ! Il se fendait la gueule comme dans ce récent film comique sud-africain à succès où des Bushmen divinisent une bouteille de Coca ! C’était bien lui ! Le Fradin d’avant les grosses lunettes, d’avant le Tac au Tac, cette mythique émission de l’ORTF du début des années soixante-dix consacrée aux auteurs de bédé ! Le Fradin au grand nez et au sourire franc ! Rien ne paraissait l’étonner si ce n’est qu’il le prenait du bon côté ! Fradin, mon idole.

A cette époque – 1959, je le rappelle – ses cheveux étaient coupés en brosse. Je me retrouvai dans le saint des saints, plongé dans ce qu’il nommerait plus tard un cauchemarrant. Et j’étais en entier ! Sauf qu’avec ma combinaison, je devais ressembler à un extra-terrestre de nanar hollywoodien de la Guerre Froide. D’où l’hilarante surprise.

Malgré tout, je suis bien obligé d’avouer à mes éventuels lecteurs que ce rire de Fradin résonna en mon cœur aussi subtilement qu’un accord de sixte napolitaine dans un devoir d’harmonie hyper pointu d’une classe de conservatoire municipal. Il valait mieux avoir affaire à lui qu’à ce grand méchant loup d’RV, qui détestait en fait l’humour et surtout les enfants en cela qu’en 1959, il traversait une telle dépression que celle-ci le conduirait à son chef-d’œuvre mélancolique : Pinpin au pays de Bouddha. Pour Fradin, le cafard ne viendrait qu’en 1962, avec la suspension de la publication de QRM sur Delicatessenburg.

« M’enfin ! Commença-t-il avec son accent belge à couper au couteau, c’est Bafton qui a fait sauter une pile atomique et on vient me décontaminer ? »

J’ai saisi que ma cagoule était désormais de trop. Je l’ai enlevée. Ma situation s’est avérée paradoxale : la réussite de l’expérience s’est avérée optimale et je n’avais rien pour le communiquer à Hettie et à Ron qui avaient dû le constater de visu. Mon déplacement devait durer seulement une heure, juste le temps d’une prise de contact. Et j’avais un polaroïd sur moi, histoire d’immortaliser ces instants historiques. Fradin a repris de plus belle :

« Ecoute, mon gars, qui que tu sois, j’adore qu’on me fasse des farces, mais là, tu t’es trompé de période. Le carnaval de Binche est passé depuis six mois.

- J’suis pas habillé pour le carnaval, maître ! J’suis juste un admirateur venu de loin (j’ai appuyé sur le mot) pour vous rencontrer. J’aimerais vous interviewer sur votre œuvre, et je souhaite que vous me dédicaciez un album !

- Tous les stratagèmes sont permis pour m’approcher ! Avec une pareille tenue, tu as dû te faire repérer à cent lieues ! Mais ta franchise me plaît, mon jeune ami, même si je ne suis pas prêt à gober toutes tes fables. La fortune sourit aux audacieux, et j’aime ça.

- Je ne demande rien d’autre que de vous rencontrer. C’est un rêve d’enfant que je réalise là, monsieur Fradin.

- Boarf ! (décidément, il se comportait comme son antihéros Bafton) Le vedettariat, c’est pas trop mon truc ! Je suis conscient que ma renommée croît, mais si tu veux rencontrer de vraies gloires, essaie RV la prochaine fois, moi, je suis encore un peu néophyte.

- Votre notoriété est déjà faite ! Vous compterez parmi les plus grands du neuvième art !

- Neuvième art ? Connais pas !

- C’est votre confrère Boris qui va inventer l’expression en 1965. Elle va faire florès !

- Tu me ressors le bobard du visiteur venu du futur qui vient me prédire le succès assuré !

- Votre œuvre deviendra immortelle ! Je plaisante pas !

- D’où et de quand viens-tu, sans rire ?

- De 1985 ! Et de France, d’Orsay ! Mon ami Ron a inventé le moyen de voyager dans le temps et je viens de l’expérimenter avec succès ! Je le jure !

- Croix de bois croix de fer ! Si tu mens, tu vas en enfer ! »

J’ai fait comprendre à Fradin que je n’en avais que pour une petite heure avec lui. Il a fini par accepter de me faire visiter son atelier. Ni sa femme ni sa petite fille n’étaient heureusement là, ce qui aurait sacrément compliqué les choses. Cependant, il attendait la visite imminente de Grog, son scénariste, qui devait lui apporter les derniers développements envisagés pour conclure UV comme urraca verde. Fradin et Grog étaient embêtés en cela qu’ils ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur le dénouement. Grog envisageait une suite à l’épisode, du fait que l’UV man Réjôme avait été laissé en plan en plein parc du château du comte, et qu’on ne savait pas ce qu’il allait advenir de lui, tandis que Fradin voulait que tout se conclue par la remise d’UV à la police. Fradin me fit part de son désarroi. Il devenait confiant et acceptait de me faire des confidences.

Tandis que je contemplais de superbes crayonnés d’UVmobile et d’UVoptère, je n’ai pas pu m’empêcher, mine de rien, d’émettre une suggestion :

« Et si vous terminiez votre bédé en faisant faire à UV de la pub sur la Lune ? »

Et vlan ! Je ne modifiais pas le cours de l’histoire. Je lui donnais juste un coup de pouce, comme pour Filament.

Fradin me dit :

« Mais c’est une excellent idée, mon gars ! Ouais ! Superbe ! Je vois çà d’ici ! Comme UV est un gaffeur, ses UV men vont inscrire le message publicitaire à l’envers ! Il va être écrit en UV langue ! Il faut que je le dise à Grog ! Les lecteurs vont être pliés en quatre ! »

Plus déridé que jamais, Fradin m’a serré dans les bras ! Le scénario, par ma grâce, était débloqué ! Avant de me montrer sa planche à dessin et ses outils de travail (papier, plume, rotring, crayons, gomme, pinceaux, flacons d’encre de Chine etc.), le grand dessinateur m’a demandé d’ôter mes oripeaux de cosmonaute mal dégrossi. Je lui ai répliqué que je ne pouvais pas : dessous, j’étais en slip. Et en Belgique, excusez-moi l’expression, on se les gèle un peu, une fois. Non pas que je souffrais d’une peur irraisonnée de l’exhibitionnisme. Je n’étais ni un père la pudeur, ni un pervers pépère, titre d’une BD célèbre de Vortlib, dont Georges Paleck,

http://hilobrow.com/wp-content/uploads/2010/03/George-Perec-001.jpg

l’immortel auteur de L’apparition – exercice de style oulipo consistant à écrire un roman entier avec une lettre unique, le e, cela sur 800 pages, puis à en donner la traduction en français normal sur 800 autres – avait fait l’éloge détonant dans une de ses nouvelles primée au Renaudot. Pour rappel, j’exécrais la pullulation des filles en monokini sur les plages et le Peep show de Crétin Show sur la Une.

Fradin, toujours plus mis en confiance, devenu chaleureux, déblatéra sa volubilité belgicaine jusqu’à plus soif. Il me bombarda d’infos de première main, conscient que mon temps en 1959 était compté, comme celui de l’éphémère. Peut-être m’assimilait-il à une espèce de farfadet, de tomte, sitôt apparu, sitôt reparti pour son royaume sylvain enchanté. En fait, en cet instant, j’avais autant peur de crever qu’un mec du Moyen Age face à la crainte de décéder accidentellement, non point intestat, mais surtout sans la munition du saint viatique, ce qui le vouerait à la damnation éternelle. Mon questionnement intime, qui me donnait des sueurs froides était de cet ordre :

« L’aller a marché impec, soit. Mais mon retour ? Le danger de l’échec demeure jusqu’au bout. L’expérience n’aura pleinement réussi que si je reviens indemne en 1985 ! »

Et Fradin jactait, me dévoilait ses projets : une nouvelle aventure de Sparrow pour Le Parisien libéré, en collaboration avec Rabot : « Sparrow et les hommes-boules », qui suivait « Timbu tabu », et « Sparrow et les formats miniatures », inspiré directement du film de Jean Marais « Amour de poche », auquel il était fait allusion sous l’appellation de « un film idiot d’ailleurs » (je cite) ; les prochains gags de Bafton avec JKM aux décors etc.

Il m’avoua avoir juste abandonné à Gazzaladro le dessin de Prudent et Bonbon dans le journal de Pinpin, qu’RV dirigeait d’une main de fer parce que Sparrow et Bafton, envahissants, prenaient désormais tout son temps et qu’il ne parvenait même plus à partir en vacances, au bord de la mer espagnole, plus précisément sur la Costa Brava, avec sa femme et sa fillette.

Je lui ai lancé :

« La Costa Brava ? Vous avez peut-être vu la villa de Truman Capote (en 1985, le grand écrivain homo et drogué aux pots bébé arrosés de whisky venait de passer l’arme à gauche comme dans un mauvais polar alimentaire d’Auguste le Breton) !

- Je ne connais pas ce type. »

J’ai alors commis une erreur, ou plutôt, un anachronisme :

« Truman Capote a une grande amie, Harper Lee. Elle vient de publier aux states un roman génial, The mocking bird, je crois. »

http://www.thebluegrassspecial.com/archive/2010/july10/imagesjuly10/truman-capote-and-harper-lee.jpg

Je réalisai trop tard ma bévue : je me mordis la lèvre jusqu’au sang. Non seulement je n’ai pas sorti le titre foncièrement exact du bouquin, mais en plus, j’ai anticipé sa parution de quelques mois. Mais était-ce si grave ? Courais-je le risque d’une conclusion à la Ray Bradbury dans sa nouvelle « Un coup de tonnerre », dont Miguel ne s’arrêtait pas de faire l’éloge, connaissant ma propension à me délecter de la moindre uchronie ? J’ai tenté de rattraper ma connerie, passant à une évocation du personnage de Bonbon, avouant à Fradin que j’avais un penchant pour les petites blondes diaphanes à queue de cheval à coupe au carré ou à chignon, mais que je regrettais avec amertume que la loi du 16 juillet 1949 imposât que l’on attribuât à la jeune femme un physique de planche à pain – tout comme à Scotchine dans Sparrow – dans le style DS De B de B.

« Censure, censure…, m’a-t-il répondu en haussant les épaules.

- Et si vous la défiez ? »

Avec audace, anticipant sur un gag sublime de Bafton de 1973 que je considérais comme un chef-d’œuvre absolu, j’ai proposé à Fradin, au risque de déchirer le continuum spatio-temporel, de dessiner dès maintenant – CAD 1959 – la planche où Bafton fait cuire un toast sur un radiateur, imposant à tout la rédac, victime de la chaleur étouffante, de se mettre en slip.

« Mais où est-ce que vous allez pêcher tout çà ? Ce gag ne passera jamais. La représentation des femmes voluptueuses – a fortiori en bikini – est déjà interdite, alors des bonshommes en sous-vêtements ! Les seuls dessins d’hommes déshabillés autorisés sont ceux des hommes préhistoriques en peaux de bêtes ou des Africains en pagne. Bien sûr, il y a des exceptions : un héros viril comme Jean Bravecoeur de mon ami et prédécesseur GG a parfaitement le droit de piquer un crawl dans une piscine en maillot de bain à condition de ne pas titiller l’imagination des lectrices boutonneuses souffrant des affres de l’adolescence.

- Pourquoi pas celle des homos ?

- Décidément, dans le futur, vous avez l’esprit mal tourné ! »

***********

Le temps s’écoulait dangereusement. Il ne me restait guère que huit minutes, et l’arrivée de Grog ne pouvait tarder. Fradin me proposa de rester jusqu’à l’arrivée de son scénariste. Il m’avait offert à boire, mais n’aimant guère l’apéritif, je n’avais accepté que de l’eau minérale de Spa.

Ce fut alors que je commis ma gaffe la plus grave, la plus conséquente, résultant d’un geste maladroit qui m’échappa : j’ai eu le tort de poser mon verre encore à moitié plein sur la table où se trouvait la dernière planche terminée et encrée d’UV comme Urraca verde, que Fradin devait envoyer le lendemain aux coloristes pour parution avant un mois, délais d’impression inclus. Parfois, j’ai tendance à parler par gestes. Pris dans un discours passionnant sur les ressorts du comique burlesque, alors que je mimais une scène du célèbre film de Laurel et Hardy Œil pour œil (celui où ils interprètent des vendeurs ambulants de sapins de Noël qui se disputent avec James Finlayson et finissent par tout saccager en un jubilatoire festival de casse),

http://www.dugrainademoudre.net/FESTIVALS/2009/SOIREES/im/carte_blanche4/OeilpourOeil.jpg

j’ai eu un coup de coude incontrôlé. Mon verre s’est renversé sur la planche et Fradin m’a engueulé !

J’ai émis une de ces interjections que les phylactères des miquets de l’époque remplaçaient par des idéogrammes à tête de mort au nom de la bienséance, un « Hé merrrde ! » digne de Notre prison est un royaume de Gilbert Cesbron auquel mes parents auraient immanquablement rajouté « mange-la », juron auquel Fradin enchaîna un « Rogntudju ! » prémonitoire suivi d’un « Gotverdomme ! » tonitruant. Je venais de lui foutre en l’air plusieurs jours de boulot ; j’en étais conscient et mon esprit, pour atténuer le choc, vagabonda au milieu d’une de ces digressions paravents dont il avait le secret : les tics de langage d’un de mes anciens profs d’histoire-géo. Ce dernier avait la sale habitude d’intercaler presque entre chaque mot d’incessants « bon ben », « grossièrement », « or tenez » et autres « grosso modo » qui entrelardaient ses phrases jusqu’à l’amphigouri surréaliste. Pour se fiche de sa tronche de méchant de western spaghetti mal léché, (Dynamite Jack quelque chose, ainsi le surnommais-je) un de mes copains était allé jusqu’à maquiller une copie de cours en y ajoutant des commentaires imaginaires de ce prof du style ne mets plus de telles conneries. Un jour, le mec s’était tellement embrouillé les pinceaux avec les bas blacs et les blas bas de Robespierre (« Bon ben, voyez Robespierrrre – en plus, il roulait les r - avec ses bas blacs euh blas bas… ») qu’on avait tous explosé unanimement de rire…rire bientôt jaune puisqu’après un « Pourquoi vous rioz ? » (sic.) suivi d’un redoublement de la rigolade il avait jeté, fulminant de colère : « Bon ben, prenez une feuille ! »

Comme si cela ne suffisait pas à parer le coup psychologique, mon cerveau focalisa prestissimo sur un autre sujet digressif : Mestre Lepre et ses cours de langue occitane. Oh, je sais bien : lepre, ça signifie lièvre en italien ! Non pas que j’ai voulu prendre la poudre d’escampette, foutre le camp, détaler comme un lièvre, avec un Fradin m’agonisant d’injures à ma poursuite ! Seulement, cette UV de première année bouche-trou – puisqu’il fallait absolument avoir dans son cursus de DEUG une UV de langue étrangère – c’est Mestre Lepre qui s’en chargeait malgré ses septante ans sonnés pour palabrer à la belge. Comme ses étudiants plus expérimentés l’exprimaient dans un provençal douteux pollué par les gallicismes et les italianismes : « è Mestre Lepre che nous fara coummençar ! »

Imaginez-vous un vieux paysan madré pagnolesque coiffé d’un béret basque ( !) défraîchi (pour ne pas écrire crado) à la Bréols, Arius

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ou Aquistapace

http://www.cineartistes.com/images_uploaded/Jean%20Aquistapace_Mini.png

(je ne cite ni Maupi – trop marseillais –

http://www.cineartistes.com/images_uploaded/Marcel%20Maupi_Mini.png

ni Casa, vu qu’il était peut-être corse à ce que je subodore à cause de son rôle du gendarme Colombani dans la mémorable pastorale des santons de Provence d’Ivan Audouard opus 1957)

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avec un œil de verre qui plus est.

Justement, à propos de santons… Les émules de Mestre Lepre (ou ce qu’il en restait en deuxième année) avaient imposé comme diaporama de fin d’année du cours de M. Kovak une œuvrette inspirée des marionnettes de la crèche parlante d’Aix en Provence,

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mémorable attraction du XIXe siècle. Les étudiants américains de l’UV durent se farcir vingt-cinq minutes de diaporama en provençal non sous-titré (même moi, j’avais du mal). Cette pochade s’intitulait « Micourau et Joussellet »,

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avec les pantins aixois articulés de ces deux personnages garantis d’époque, tout écaillés, fanés et de traviole, croisements improbables entre les paladins de France alias les marionnettes siciliennes et le Guignol primitif de 1808, qui causaient de la bouno nouvello, c'est-à-dire qu’ils racontaient la naissance du Christ. Bien des cervelles d’outre-Atlantique fumèrent ce jour là ! Pour parler à l’ancienne, je me suis gaussé du désarroi de ces guys face à ces poupées articulées dégingandées toutes de guingois avec leurs habits râpés et pelucheux de feutrine, de velours et de barège garantis d’origine, comme sortis de vieilles malles ayant appartenu au marquis et à la marquise des Baux. Je dis guys en amerloque familier : Mestre Lepre appelait chacun de nous gaïre !

Malgré tout, Fradin m’a rappelé à la triste réalité. Il m’a traité d’un terme propre aux Belges, que je ne reproduirai pas ici tellement il est insultant. Ce que j’ai retenu, c’était que dans X semaines, les p’tits lecteurs allaient être privés de leur planche hebdo des aventures de Sparrow et Lorenzo pour cause de gâchis à l’eau et de recommencement imposé ! Comme mon temps en 1959 s’effilochait, j’ai engagé une course contre la montre ou plutôt un match pour la vie, en hommage à cette série américaine oubliée avec Ben Gazzara, par ailleurs principal interprète d’un fameux film de Peter Bogdanovitch, Jack le Magnifique, où il jouait le rôle d’un patron de bordel à Singa pour. Bref, j’ai pris les jambes à mon cou pour échapper à l’ire de Fradin. Je suis sorti en pleine rue fissa. Il me semble avoir bousculé dans la panique Grog qui arrivait et qui venait de descendre de son ID 19 (un tout nouveau modèle – je n’allais tout de même pas commettre un anachronisme en disant que Grog conduisait une Peugeot 404, alors que je sais pertinemment que celle-ci n’a été commercialisée qu’en 1960).

De mes pérégrinations de tempsnaute en 1959, ce fut tout. Il y a eu un nouvel éclair et je basculai dans mon présent !

*********

En atterrissant avec brutalité sur le plot de téléportation, je me suis rendu compte que :

1) Je n’avais pas remis ma cagoule ;

2) Je n’étais pas passé par une translation normale en me positionnant en face de la sérigraphie pour faciliter mon retour vu l’urgence de la situation ;

3) J’étais intact malgré tout !

Conclusion : l’invention de Ron était désormais bien plus au point que ce que j’imaginais. Restait à savoir si ma maladresse n’avait pas tourneboulé le cours de l’Histoire.

En première impression, il n’en était rien : le hangar était le même, les appareils aussi. Pour Ron et Hettie, itou ! C’était tant mieux. Si bouleversement il y avait eu, ce dernier avait dû se limiter à un retard d’une planche de bédé !

En fait, j’oubliai un facteur, digne de la progression exponentielle ou des tangentes : plus on s’éloigne de la source de la perturbation, plus la déchirure du continuum spatio-temporel s’accroît et s’aggrave. En 1985, elle devait être déjà sensible…alors, dans cinquante ou cent ans. Comment allions nous être fixés ?

***********

(à suivre)

jeudi 11 novembre 2010

Translateur pictural deuxième partie.

La moitié de l’année de licence s’était déjà écoulée lorsque, à la fin février de l’année suivante, juste après les partiels, Hettie m’apporta des nouvelles de son frère. Elle venait de recevoir une lettre de sa part, en américain, envoyée d’Orsay, d’un laconisme de faire-part de décès corse des années soixante expédié par un antique télégramme. Je vous en fournis la traduction :
« Ai réussi. Ai trouvé solution de translation temporelle. Besoin votre présence sous quinzaine. Vais tenter première expérience. Imminent. »
Cela promettait d’être passionnant, toutefois à condition que Ron n’affabule pas. Mais la vantardise n’était pas son fort, lui qui se contentait de ses émoluments d’assistant en physique et ne cherchait pas à se faire mousser auprès de son dirlo de labo. J’effectuai un rapide calcul.
« Hettie, il faut qu’on soit libres le 1er mars courant.
- On va pas manquer sans justification.
- Y a qu’à demander à mon copain Miguel de nous photocopier ses prises de notes. Il est à peu près lisible. C’est pas comme moi, même si je suis celui qui a l’écriture la plus rapide à l’est du Pecos. Je le dédommagerai de ses frais de repro. On fait comme ça ?
- D’accord, darling ! »
Et en avant pour Orsay !
************
Réservation train + hôtel (une chambre à deux lits : vous n’alliez tout de même pas vous imaginer…on ferait ça ensemble une fois mariés, pas avant !) TGV 2e classe, métro, RER et bingo ! Nous arrivâmes à Paris XI le 1er mars 1985 pile. Il était 18 heures et Ron venait de terminer ses cours prodigués aux premières années de DEUG et son travail au labo.
La première chose qui nous subjugua, lorsque nous entrâmes dans l’antre expérimental de Ron, un grand hangar isolé à l’est du campus, ce fut cet anneau, ce cyclotron destiné à la production et au bombardement de particules à haute énergie. Près du mur gauche, au bout, on apercevait une plate-forme où un homme pouvait facilement se placer. Cela rappelait un plot de téléportation de la série Star Trek, dont quelques épisodes avaient été diffusés à la télé voici deux ans. A côté de la plate-forme, bien accrochée, vue sa valeur, une sérigraphie de Fradin en personne représentant le groom Sparrow pilotant la Rhinotraction n° 2 ! Enfin, il y avait autre chose : des tenues de protection ignifugées, comme pour les centrales nucléaires ou pour les pompiers de l’US Air Force des BD de Chuck Randy de Chevignon et Carliez qui étaient abritées dans des housses transparentes en plastique. Et il y en avait exactement trois. Une pour chacun d’entre nous.
Si expérience il y avait, cela voulait dire qu’elle était à haut risque, et qu’elle faisait intervenir quelques émissions de rayonnements nocifs (pourquoi pas d’antimatière, tant qu’on y était ?).
Je compris illico ce qui allait advenir. Ron m’avait écouté et avait traduit mes envies. Il s’apprêtait à réaliser mes rêves les plus déments, les plus utopiques, au-delà de ce que j’avais espéré, de la logique cartésienne et de la raison ! Moi qui croyais l’impossible exclu ! Moi qui me persuadais qu’il faudrait attendre d’avoir à sa disposition une technologie admettons d’au moins le XXVIe siècle pour que le voyage dans le temps soit réalisable ! Il allait tenter un déplacement temporel via la plate-forme, qui servait de téléporteur, grâce à l’énergie engendrée par le cyclotron…et ce déplacement serait plus exactement une translation temporelle, à travers la sérigraphie de Fradin, qui conduirait le cobaye (moi ? lui ? Hettie ?) à l’époque exacte où Fradin avait donné vie à son dessin. Encore fallait-il que cela soit un original ! C’était dans l’épineuse question des copies, des faux, des reproductions, que le bât pouvait blesser et vouer le voyage à un échec – un échec relatif toutefois puisqu’il y aurait quand même déplacement authentique dans la quatrième dimension, mais seulement lors de la fabrication de la réplique de l’œuvre !
Autrement dit, pour nous résumer, l’invention – époustouflante, incroyable, anomale – de Ron Hoover consistait en un translateur pictural basé sur l’énergie produite par le bombardement et l’entrechoquement des particules élémentaires !
Ron embrassa sa sœur et me serra sobrement la main, sans que son geste ne soit pourvu de la moindre solennité, sans que transparût la moindre émotion, malgré la portée considérable des événements que nous nous apprêtions à vivre. Je pourrais dire à mes petits-enfants, comme Neil Armstrong à propos de la Lune et de son célébrissime pas de géant pour l’humanité : j’y étais !
Ron nous invita à déguster un petit apéro préliminaire avant de nous jeter dans l’aventure, dans le trek.
Tout en me retenant de roter à cause du gaz de mon coca, - sensation ô combien désagréable - j’osai faire part à Ron de mes craintes au sujet de l’expérience :
« Dis, Ron, je subodore que ce que nous faisons n’est pas sans risque. Ces trois combinaisons de protection, c’est pas pour la frime ? On ne va pas être irradiés comme dans un accident de centrale nucléaire à la Three Mile Island ?[1]
http://blog.wikifotos.org/wp-content/uploads/2008/07/three-mile-island.jpg
Je ne tiens pas à finir vaporisé comme ce type sur une célèbre photo d’Hiroshima où on voit une échelle. De lui n’a subsisté que son ombre !
- Meuh non, me répliqua le jeune physicien surdoué en meuglant comme un veau de ranch texan, sur le ton mollasson d’un de ces personnages d’ado avachi des gags de Gamin et nous autres, une célèbre bédé branchée au graphisme sciemment relâché dont je m’abreuvais assidûment dans Sparrow chaque semaine, opus hilarant, désopilant et surtout portrait sans pitié ni concession de notre génération post-rock n’roll commis par Albéric Jardin, par ailleurs leader du groupe Heavy Metal belge The punching balls. Simple principe de précaution à cause de l’émission de particules à haute énergie !
- De plus, je parie que la fac ignore tout de tes travaux ; que tu fais croire que tu te livres dans ce hangar à des recherches anodines au vu et au su de tout Orsay. Ce à quoi nous allons participer à nos risques et périls est aussi top secret que dans la fameuse zone 51 de l’US Army.
- Que non pas, riposta Ron en nasillant. Le directeur du labo et le président de l’université sont au courant. J’ai le feu vert et des crédits m’ont été alloués.
- Rassure-toi, honey, fit Hettie en mêlant son grain de sel, Ron ne détourne pas l’argent public, celui des contribuables dont tu n’es pas encore, au service d’une utopie vouée à un échec cuisant !
- L’heure est venue, les guys ! L’instant est solennel ! Finies les cacahuètes et les chips ! Place à la translation temporelle !
- Déjà ! Ron, laisse-moi digérer cette boisson gazeuse ! Elle passe mal dans mon estomac, lui jetai-je. Te roter en pleine tronche, ce serait t’insulter !
- La science n’attend pas. Il est 20 h 12 en ce 1er mars 1985. On va enfiler nos combinaisons de centrales nucléaires et tenter le premier déplacement temporel !
- Sur qui ? Toi ? Hettie ? Moi ?
- Hey ! T’emballe pas (là, Ron me rappelait un autre personnage de papier qui apparaissait dans les aventures de Bistouille et Lorette, chef-d’œuvre bédéphilique de poésie due au talent nonpareil d’Hilaire, un fameux dessinateur dont les histoires paraissaient dans Sparrow depuis 1978 ; Lemballe était le cousin de Lorette, la blonde élancée et efflanquée héroïne de ce marivaudage sentimental contemporain génial, le grand amour du trapu et grassouillet rouquin Bistouille, et il s’exprimait en commençant ses phrases par cette sempiternelle interjection de mec hyper cool : « T’emballe pas ! »). On va d’abord procéder à un essai sur un objet inerte !
- Bon, puisque tu le dis ! »
Tout en haussant les épaules, je suivis Hettie et son farfelu de frère jusque devant les combinaisons anti radiations que nous enfilâmes avant de nous jeter à l’eau.
******************
Pour nous changer, il avait fallu nous déshabiller dans des cabines. Je n’avais donc pas eu le loisir de me rincer l’œil à la vue du corps de rêve d’Hettie en dessous minimalistes et je ne sus pas si Ron était un adepte des slips ou des caleçons qui commençaient à revenir à la mode. Cela valait tout de même mieux que les vieux shorts râpés de mon oncle réputés sentir le cantalou, shorts à deux balles (mon cousin aurait dit à deux dongs, du nom de cette monnaie vietnamienne réputée sans valeur), dont certains étaient tellement défraîchis qu’ils n’avaient plus de doublure intérieure et tombaient parfois, leur élastique fichu, laissant deviner un slip kangourou blanc ringard.
Les combinaisons étaient certes seyantes et souples, permettant de nous mouvoir facilement malgré les bottes qui les complétaient, mais leur espèce de cagoule vitrée en plexiglas était tellement hermétique que toute communication verbale nécessitait que l’on branche la radio incorporée qu’on allumait en pressant un bouton juste situé au-dessus de la ceinture.
Nous nous dandinâmes jusqu’au plot de téléportation sur lequel Ron posa un objet incongru.
« Mince ! On dirait le Filament de Géo Trouvetou ! M’écriai-je d’une voix rendue spectrale par le communicateur radio.
- Tu veux dire Gyro Gearloose. En américain, son assistant se nomme Little Helper. C’est bien lui, en effet.
http://www.comicsreporter.com/images/uploads/ggshelper_thumb.jpg
- Ne me la fais pas, Ron ! Tu devrais savoir, et Hettie le confirmera, que j’ai appris à lire dans les Mickey Parade à l’âge de cinq ans !
- It’s true ! Opina ma chérie en mâchouillant un chewing-gum au café qu’elle avait glissé je ne savais comment dans sa combinaison, à moins qu’elle l’eût avalé avant de s’en vêtir, parfum que du reste, j’avais en abhorration.
- Où comptes-tu expédier ton Filament cobaye ?
- Chez Carl Barks en personne…
- Comment çà ? Tu déconnes ? Où est donc l’œuvre picturale permettant la réussite de la translation quadridimensionnelle ?
- Dans cette mallette, par terre. »
Toujours aussi sûr de lui, presque avec fanfaronnade, Ron extirpa de la mallette en simili, soigneusement roulée, une planche originale de Géo Trouvetou dédicacée par Barks en personne !
« Quand je pense qu’il n’y a pas plus de cinq ans, je chialais encore en relisant « Donald Maharadja », que Barks a dessiné en 1941, en me demandant quand est-ce que le nom de ce type génial sortirait de l’anonymat ! Je me lamentais en marmonnant : « Tous ces dessinateurs dans la misère qui sont obligés de signer Walt Disney ! » Je me suis alors juré de connaître leurs noms, y compris les Italiens des Topolino, Paperone, Paperinik alias Fantomiald etc.
http://picsouman.free.fr/forum/upload/1242324947.gif
jusqu’à ce que je découvre dans une librairie de langues un bouquin en italien qui m’a révélé les identités de Scarpa,
http://wikipf.net/wiki/images/0/07/Romano-scarpa.jpg
Carpi, Perego, Cavazzano et d’autres… Ainsi, cette bédé publiée en 1968 et rééditée dix ans après, dans « Donald a des ennuis », Donald pédagogue, était due au crayon élégant de l’ignoré Giuseppe Perego,
par ailleurs l’auteur de tous les récits de liaison des Mickey Parade.
http://coa.inducks.org/hr.php?image=http://outducks.org/webusers/webusers/2008/04/it_cd_0037b_001.jpg&normalsize=1
- Chris, tu en sais un wagon ! »
Le vecteur temporel était une planche originale encrée mais non coloriée de la première aventure mettant en scène Gyro Gearloose alias Géo Trouvetou, bande créée en 1952 par the good artist, comme le surnommaient les lecteurs qui ne connaissaient pas son identité. Ron avait dû débourser pas mal de thunes pour acquérir ce trésor !
« Houlà, Ron ! Je te vois venir, m’exclamai-je. Tu vas changer le cours de l’Histoire. Ta translation de Little Helper en 1952, au moment où Barks s’apprête à dessiner ce récit mettant en scène Géo pour la première fois, va inspirer l’auteur et l’inciter à créer ce petit personnage !
- Disons que je donne un petit coup de pouce à l’inspiration de Carl et à l’histoire du neuvième art américain. Mon envoi est accompagné d’un petit mot…qui, s’il est complété par le destinataire, si toutefois ce dernier comprend ce qui se passe – et je sais Carl pas né de la dernière pluie, vue son imagination débordante - fournira la preuve de la réussite de l’expérience première.
- Ce qui signifie ?
-…Que je vais régler l’appareillage de manière à ce que le déplacement de Little Helper soit limité à quatre heures maximum, le temps que Barks réceptionne l’envoi, saisisse mes intentions et complète le mot. L’objet est bien sûr programmé pour, au bout de ce laps de temps, revenir automatiquement à son point de départ.
- Et s’il revient sans petit mot…ou pis, s’il se perd à jamais dans les méandres de la quatrième dimension ?
- Les molécules translatées par les tachyons et la mécanique quantique ne peuvent pas se tromper…puisque je serai parvenu à briser le principe d’incertitude d’Heisenberg et à guider les particules dans l’espace-temps !
- Mon frère se croit le démiurge mais il sait ce qu’il dit, rajouta Hettie.
- Toutefois…hésita Ron.
- Oui ?
- Il peut y avoir un hic. Il semble que, nonobstant l’échelle quantique, il y a risque réel de désagrégation de l’objet translaté, ou plutôt, d’amalgame, d’emprisonnement des molécules constituant celui-ci ou l’être vivant translaté, à même l’œuvre d’art, celle-ci devenant une gangue, un piège, à la semblance de l’ambre pour l’insecte…
- As-tu mesuré ce risque ?
- Il est de l’ordre de 0,00000005% par atome…On peut en réchapper comme se rematérialiser à destination…mutilé ou plutôt, diminué d’une partie de sa propre matière, demeurée prisonnière de l’image, du dessin, de la peinture… J’avoue que le risque me paraît plus élevé
avec une œuvre d’art abstraite qu’avec une peinture figurative…et cela, j’en ignore la raison.
C’est pourquoi il est préférable d’attendre, si tu souhaites à tout prix rencontrer Jackson Pollock himself dans son atelier en train de gâcher ses blue-jeans en pleine action painting.
- Ouille ! Je ne tiens pas à ce que les choses tournent comme pour le voleur vert du Voyageur imprudent de Barjavel qui finit dans la non-existence !
- C’est pour ça qu’on va procéder prudemment, par étapes, et que j’expédie d’abord Filament. Puis, on va passer à la sérigraphie de Fradin et cela, uniquement en cas de succès intégral !
- Et pour les grands peintres ?
- Un : faudra choisir des toiles originales. Deux : s’enfermer dans les musées où elles sont exposées avec tout notre tintouin ! Trois : commencer par de la peinture classique, figurative, pour ne pas dire académique. On débutera même pas par les impressionnistes !
- Le délai ?
- Un an ou deux, ça va dépendre de ta patience.
- Si tu réussis avec Barks ce soir, c’est bien moi qui dois me coltiner la sérigraphie de Fradin ? Je suppose que tu crains plus de sacrifier Hettie que moi, en tant que pièce rapportée et futur beau-frère virtuel.
- OK ! C’est toi qui m’a dis rêver de voyager dans le temps, ce sera donc toi le cobaye humain. Si Little Helper loupe, je reprendrai tous mes calculs à zéro ! Alea jacta est !
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Le petit personnage de bédé placé, Ron a enclenché le cyclotron et le reste de l’installation. En cette heure historique, il ressemblait plus que jamais à un savant fou de la nouvelle physique, un ouvreur professionnel de boîte de Pandore qui jouerait avec des allumettes suédoises en foutant le feu à un gratte-ciel de cent étages (et plus si affinités) qui cramerait des fondations jusqu’au sommet.
S’ensuivit la classique scène digne du labo du docteur Frankenstein, avec ses effets pyrotechniques obligés. La planche de Carl Barks avait été soigneusement épinglée face à la plate-forme, devant l’incongrue réplique de Filament. Doutant toujours des résultats de l’expérience, je fis une dernière fois part de mes scrupules à Ron :
« Es-tu sûr à cent pour cent de l’authenticité de cette planche ? Ne peut-elle être un faux, une reproduction ?
- Tu me charries, là ! C’est Carl lui-même qui me l’a vendue il y a trois ans pour 200 $ ! Je suis persuadé qu’elle vaut le triple à Sotheby’s !
- Ce que mon frangin ne te dit pas, se mêla Hettie, c’est que l’œuvre, selon le résultat de l’experiment, risque de connaître les affres du chat de Schrödinger ! Elle va balancer entre l’être et le non-être, subir ou non une transformation majeure, selon que Barks aura réceptionné ou pas notre Little Helper, qui risque l’effacement pur et simple de toutes les aventures mettant en scène Gyro Gearloose dessinées depuis 1952…
- Même celles des auteurs italiens, celles des Mickey Parade ?
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Dans « Donald a des ennuis », il y en avait une fameuse où Géo Trouvetou, transformé en Mister Hyde par une de ses inventions foireuses, s’amusait à casser la tête-ampoule de son assistant !
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- Toutes les BD de Géo depuis 1952 seront modifiées, absolument toutes, si nous loupons notre coup ! Affirma crûment Ron. Nous aurons déclenché contre notre gré un temps parallèle qui se substituera au cours bien connu de l’histoire, et ce, conformément aux théories de Werner Heisenberg, Everett, Schrödinger, aux univers bulles etc.
- La prochaine fois, Ron, expédie-lui à la place le petit bonhomme en bois articulé d’Ocedar ™
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pour voir quel temps alternatif il en résultera !
- Je n’ai pas songé à cette probabilité ! »
Là, je venais d’émettre une idée stupide, une hypothèse de trop, marquée du sceau de la débilité, et qui n’aurait pas manqué d’embrouiller davantage l’écheveau des temps parallèles. Je compris qu’il pouvait en exister une infinité, et que je venais de tenter le diable. De plus, si Ron avait effectivement donné suite à ma suggestion maladroite, OcedarTM lui aurait collé sur le dos un procès pour violation de la propriété industrielle…ou artistique. Encore eût-il fallu que l’on connût l’identité du publicitaire de génie qui avait eu l’idée du mannequin de bois, devenu l’emblème de la firme multinationale aux campagnes télévisées insistantes. De plus, le droit, ce n’est pas mon fort… et je reconnais qu’aux States, on est très procédurier ! Je choisis dorénavant le mutisme, afin de suivre le déroulement de l’expérience en toute quiétude.
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Au bout de huit interminables minutes de patience au cours desquelles le cyclotron n’avait cessé d’engendrer des particules élémentaires qui devaient nimber et bombarder le plot de téléportation et la planche de Barks, minutes dont l’incommensurabilité me sembla traîner autant en longueur que le célébrissime film de neuf heures de Joris Ivens, Comment Yukong déplaça les montagnes, quelque chose d’important se produisit enfin.
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Je suais à grosses gouttes dans ma combinaison – non pas qu’elle comportât un chauffage incorporé, mais à cause du suspense insoutenable. Ce fut là que Ron prouva qu’il avait raison envers et contre tous, qu’il n’était ni un charlatan, ni un fumiste puisqu’il s’avéra que la planche de Carl Barks n’était pas un faux dessiné par un Fernand Legros des petits miquets.
http://artinvestment.ru/content/download/articles/20080813_fernand_legros.jpg
Ce que j’attendais est arrivé, sans crier gare. Hop ! D’un seul coup ! Filament a disparu. Il s’est évanoui, évaporé et non pas estompé car l’estompage sous-entend un effacement graduel. Ça s’est fait instantanément. Un escamotage à une échelle de temps si brève, si subliminale, qu’un œil humain ne pouvait le percevoir. Cela sans tour de passe-passe, sans feu de Bengale, sans cette grosse artillerie dont usent parfois les prestidigitateurs. Mieux qu’un coup de baguette magique. Plus fort qu’un numéro de magie dont auraient pu rêver – et ils en eurent ou en ont l’habitude ! – les Méliès, Houdini,
http://www.anniemayhem.com/blog%20pics/HarryHoudini.jpg
Kassagi,
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Garcimore – que j’avais pu apprécier au Musée Grévin en juillet 1976 –
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et autre Gérard Majax.
Et tout ça sans aucun trucage ! Paf ! Garanti 100 % authentique, sans recours superflu au paranormal et autre psychokinèse dont les amateurs de fausse science nous rebattent les oreilles dans des bouquins douteux.
Et je supposais qu’il fallait attendre quatre heures avant que notre bidule ne revienne de sa translation ! Je le dis à Ron :
« Je vois que tu n’as pas fait la couillonnerie de cette fameuse Carte blanche de De Groos, parue en 74 dans Sparrow, où un mec, pilote d’essai d’une espèce de navette temporelle, avec le casque, le masque respirateur et tout le saint-frusquin, se retrouvait piégé ad vitam aeternam dans une boucle temporelle où il était condamné à revenir indéfiniment à son point de départ pour repartir dare-dare en répétant chaque fois la quasi incantation : « Attention, futur me voici ! »
- Of course ! Quand je dis programmé pour quatre heures, même si le temps est relatif, en 1952 comme en 85, c’est pour quatre heures ! Là-bas, avant, comme ici. Faut patienter ! Allons piquer un somme ! Il est exactement 21h30. J’ai réglé le réveil pour 1h28 du mat’. »
Hettie s’est écriée :
« Hey ! Regardez la planche de Barks ! Gee ! What a gizmo ! » (Expression bien américaine, plutôt californienne je crois, pour qualifier un truc foutraque, un gadget roboratif, une machine volante bricolée de bric et de broc par un Goofy utopiste voulant reprendre à son compte le rêve d’Icare, d’après un documentaire frappadingue que la télé avait diffusé voici quelques années).
Nous vîmes les dessins de Barks affronter les incertitudes de l’expérience, eux qui avaient servi de vecteur pour le télé transfert de Filament. Au sein des cases, notre petit personnage oscillait entre l’être et le non-être, à la fois présent et absent des dessins. Il était devenu un chat de Schrödinger de papier à la fois mort-vif, aporie bédéphilique du plus réjouissant effet. Simultanéité du créé- non créé, du né-non né, de l’imaginé-non conçu. L’être et le néant chers à Sartre et aux existentialistes…en une entité-non entité unique, une et indivisible mais aussi plurielle et multiple, comme autant de possibles. Puis, les fluctuations quantiques s’accentuèrent jusqu’à plus soif. Il y eut des milliers de Filament, différents de celui que nous connaissions tous, fort divergents graphiquement de l’original de cette piste temporelle-ci, tous plus louftingues les uns que les autres, concomitants à un espace demeuré vierge dans chaque case où devait figurer le petit personnage, comme ces photos communistes des purges si chères aux cours de Monsieur Kovak ! Les Filament, infinis, versus les non-Filament ! Cases avec eux ; vignettes sans eux…en même temps. Je moi lui nous eux l’autre rien tout tous !
« Tu es un roublard, Ron, et un sacré cachottier de première ! L’engueulai-je. Tu avais songé au fameux chat quantique, mais là, ça devient pire qu’un sac d’embrouille qu’un improbable démon de Maxwell nous aurait balancé en pleine tronche !
- Ces effets fluctuants macroscopiques sont tout à fait normaux. Ils traduisent ce qui se passe à l’échelle quantique, ce qui est casuel, incertain. Tant que Barks ne nous aura pas répondu et que Little Helper ne sera pas revenu sur le plot, la planche va osciller sans arrêt et simultanément entre toutes les hypothèses, les probabilités. Il peut parfaitement venir à Carl l’envie de concevoir ou non son personnage, mais aussi, de donner à Géo un autre assistant. Et Filament peut être inventé, graphiquement conçu par un autre dessinateur des studios Disney de quelque nationalité qu’il soit… y compris postérieurement à aujourd’hui, 1er mars 1985 ! Tout cela est parfaitement prédictible si on applique jusqu’au bout la logique d’Antonio Della Chiesa. L’univers spatio-temporel est multiple. C’est un réticulum infini de probabilités. Le mot univers est impropre d’ailleurs. Mieux vaut parler de plurivers…ou de multivers ! »
Sur ce, il se tut. Le court repos ne devait pas être de trop après ces propos à faire fumer n’importe quel cerveau de péquenot lambda. Trois lits de camp nous attendaient dans un coin du hangar. Ron m’a proposé un café fort en me tendant un thermos avec un gobelet, mais j’ai préféré piquer un somme sur ce pieu digne d’un bidasse.
C’est la sonnerie stridente de l’archaïque réveil cylindrique Jazz qui a brusquement mis fin à mon sommeil paradoxal. J’étais coincé, enferré dans un songe absurde, sans queue ni tête, où j’errais dans les couloirs labyrinthiques d’un hôtel miteux zéro étoiles pour immigré clandestin de la Porte d’Aix de Marseille, aux tapis troués, élimés, et à la tapisserie décollée et déchirée, évidemment sans sanitaires ni salle de bains ou douche, à la recherche d’une introuvable chambre 301 bis, aux numéros décollés depuis longtemps de la porte branlante, cauchemar dans lequel je croisais des spectres de personnages de BD de Fradin, de De Groos, d’Oderbo – l’auteur de Carnix le Gaulois - et d’RV au cours de cette errance abstruse dans ce gourbi puant et grouillant de cafards noirs d’humidité. J’entendis Ron éructer un « Shit ! » tonitruant et je compris que quelque chose n’allait pas.
Filament était certes revenu, avec le mot de Barks, mais il lui manquait une jambe. Il en allait autant pour notre artefact de Little Helper que pour sa version papier.
La planche originale de Carl s’était modifiée. Modification subtile, certes, tout comme la nuance de cruauté marquant la bouche de Dorian Gray après le suicide de Sibyl sur le portrait de l’acteur Hurd Hatfield figé et académique dû au pinceau d’Henrique Medina dans le film de 1944.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Hurd_Hatfield_in_The_Picture_of_Dorian_Gray_trailer_cropped.jpg
Il y avait désormais, dans chacune des cases où il figurait, un Filament unijambiste…et il en irait de même peut-être dans les autres bédés de Géo Trouvetou jusqu’à nos jours et au-delà.
« Bloody hell ! Jura de plus belle Ron. Il a une jambe en moins ! Ce que je craignais s’est produit : Little Helper a abandonné une partie de sa matière au cours de son déplacement !
- Reste à savoir où, fit Hettie entre deux bâillements. Soit la patte de Filament est restée dans la planche portail de départ, soit elle a été amalgamée à la planche portail d’arrivée que Barks était en train de fignoler en 52 !
- Hey, c’est un petit robot, pas une bestiole ! »
Hettie bâilla de plus belle. Il ne lui manquait que les bigoudis et le pyjama en pilou pour parfaire son allure. J’ôtais les punaises de la planche et l’examinai de plus près. J’éclatai de rire.
« Je vois pas ce qu’il y a de comique !
- L’onomatopée émise par Filament lorsqu’il saute sur sa gambette ! Boing ! Boing ! Comme ce personnage de cartoon stylisé des années 50, Gerald Mc Boing Boing !
http://deneroff.com/blog/wp-content/uploads/2008/09/gerald-mcboing-boing-thumb.jpg
Je suppose que dans la VF, ça doit donner quelque chose comme Tsoing ! Tsoing ! Il faut désormais imaginer Filament comme un diable à ressort, comme le Zébulon du Manège enchanté de Serge Danot ! Désopilant !
- Il n’empêche, on a pas tout raté : Carl nous remercie :
''Hello, kids! Thank you for your gift! What an excellent idea! What a little jumping robot!
Signé: Carl Barks.'' Lut Hettie en ramassant le mot.
- En attendant, c’est tintin pour tenter dans l’immédiat une expérience sur un être vivant. Faut tout rerégler et j’en ai pour un bon mois. On a changé le cours de l’histoire…oh, d’une micro fraction seulement, mais quand même ! Chris, si tu veux rencontrer Fradin en 1959, ce sera pas avant mi avril. Rendez-vous vers les vacances pascales, OK ?
- OK, Ron. Ne te désespère pas. Pour moi, nonobstant ce petit accroc, notre pourcentage de succès est de quatre-vingt-quinze sur cent ! »
********
C’était vrai. Ron avait raison. Le cours de l’histoire avait été modifié par notre bidule en ut (du nom d’une célèbre composition de musique concrète de M. Pierre Henry). J’ai pu le vérifier en achetant chez mon bouquiniste, une fois revenu chez moi, un Mickey parade d’occase. J’ai repris « Donald a des ennuis » pour la énième fois : dans l’aventure du Géo Mister Hyde, production transalpine de derrière les fagots, Filament n’avait plus qu’une jambe sur laquelle il sautillait en émettant des tsoing-tsoing réjouissants ! Je me suis dit que ça aurait pu être pis : un Filament manchot ou cul de jatte, un Filament poussah, ou mieux, tronc, comme le célèbre Prince Randian. Un petit robot créature de foire, freak et foireux, tordu avorton technologique loupé. Filament, du cirque Barnum ! Entrez donc admirer ce phénomène natif d’une autre planète pour quinze cents seulement !…aurait proclamé une affiche aux couleurs criardes et au dessin outrancier. Cela ne représentait qu’une des infinies potentialités…
Les vacances de Pâques étaient là. En URSS, Gorbatchev venait de succéder à l’éphémère Tchernenko et promettait de réformer le système soviétique. Entre deux révisions de cours et deux sorties avec Hettie et d’autres copains, je relisais inlassablement mon aventure de Géo Trouvetou. Arrivé au moment où, sorti de sa machine infernale, le canard anthropomorphe savant, tout chose, s’apprêtait à briser l’ampoule-tête de son assistant, je ressentis un malaise aussi bref que soudain. Une sorte de vertige, suivi d’une sensation fugace de déjà vu. Ce qui sauta immédiatement à mes yeux, ce fut une métamorphose des dessins : Filament venait de récupérer son intégralité de petit robot bipède. La conclusion s’imposait : Ron venait de recommencer l’expérience ; il avait rétabli le temps réel, l’œuvre réelle de Barks et de ses épigones. Rien à redire côté loi du copyright, bibliothèque du Congrès de Washington puisque tout appartenait à la Walt Disney compagnie, que Filament fût complet ou sans tête, ou sans bras et cetera.
Comme pour confirmer cet événement, moins d’un quart d’heure après cette restauration, si l’on peut dire, de notre continuum espace-temps, le téléphone stridula. C’était la voix de Ron. Il triomphait et nasillait plus que jamais, s’emberlificotant les pédales ou plus exactement la langue dans un galimatias mêlant le français châtié et l’américain argotique.
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[1] Le plus grave incident nucléaire survenu, en 1979, avant celui de Tchernobyl.