samedi 6 août 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 1ere partie.

 

Chapitre 10.

 

Katmandou,

Le stupa de Swayambhunath.

huit jours plus tard. Cela faisait sept heures que la colonne de l’expédition von Humboldt s’était ébranlée en direction du Nord-Ouest, quittant la capitale, avant même la venue de l’aurore. Le soleil commençait tout juste à péricliter lorsqu’à l’horizon sud, un nuage de poussière s’éleva, annonciateur de l’approche d’une troupe importante. Les obstacles naturels l’avaient à peine freinée, et sa progression inéluctable n’avait aucunement été entravée par l’épouvantement et les superstitions, qu’il se fût agi de la forêt de pals ou des alignements de boîtes-prisons où achevaient de s’avilir jusqu’à la corruption finale les victimes du courroux de la Régente.

Dans la demi-heure qui suivit le commencement de sa manifestation, le nuage ne cessa de grossir, le péril d’étrécir la distance le séparant du centre du pouvoir népalais. Il s’agissait d’évidence d’une intrusion hostile, prélude à une invasion de grande ampleur. Un tumulte alla s’amplifiant, de l’intensité imperceptible du murmure à celle des clameurs du combat. L’on pouvait ouïr des vibrations émanant du sol, vibrations qui ne tardèrent pas à se métamorphoser en martellements de centaines de chaussures, de bottes et de sabots. Bientôt, sans que l’artifice d’une longue-vue fût nécessaire, l’on put apercevoir une enfilade serpentine d’habits rouges, d’un écarlate violent, couleur hémorragique à laquelle s’ajoutait le scintillement opalin et nacré, l’illumination des galons et des boutons dorés. Des officiers à cheval paraissaient au loin des géants ou des centaures, coiffés d’un shako au plumet vertigineux qui accentuait leur taille jusqu’à l’irréalité mythique.

 

Puis, les oreilles des natifs entendirent que toute cette kyrielle chantait, chant martial, marche militaire qui se superposait au piétinement de la troupe, entonnée à l’unisson par des centaines de gorges humaines, anglaises autant qu’indiennes, anticipation galvanisante de cette autre marche de la levée en masse patriotique de la Prusse d’un 1813 différent

 Bataille de Lunebourg, le 2 avril 1813

qui, à cause du comte di Fabbrini, ne surviendrait peut-être pas, marche d’un style qui étonnamment s’approchait de celui de la musique de la séquence d’ouverture du film nazi Kolberg,


de la piste temporelle 1720, bis ou ter (peu importait, au fond), dont l’auteur s’appelait Norbert Schultze,

 Image dans Infobox. 

qui, par ailleurs, avait signé la partition de la Symphonie d’une vie, ultime film d’Harry Baur.

Description de cette image, également commentée ci-après

La colonne cheminait et progressait par ce rythme galvanisant, atteignant avec célérité les faubourgs de Katmandou. En son mitan, une basterne ornementée d’héraldique abstruse, frappée de blasons, de lambels et d’armoiries à enquerre indéchiffrables, basterne

 https://www.montdauphin-vauban.fr/sites/montdauphin/files/public/basterne.jpg

de prestige digne de celle du maréchal Vauban,

 Sébastien Le Prestre de Vauban

attelée de deux mules surchargées de grelots, version équestre de la chaise à porteurs où paressait sur une cohorte avachie de coussins de velours cramoisis et jonquille à glands mordorés, tel un potentat décadent, un homme obèse coiffé en catogan, chamarré de galons et de décorations ; c’était Cornwallis ou plutôt le Commandeur suprême en personne, qui effectuait son entrée solennelle en la capitale du royaume de Népal. Tel quel, il rappelait davantage un Vitellius

 Image illustrative de l’article Vitellius

ou un roi fainéant qu’un gouverneur colonial. Les enfants des deux sexes, émerveillés par un si rare spectacle, commencèrent de courir sur les brisées des soldats et cipayes de George III. On se demandait comment cette basterne et son escorte considérable étaient parvenues à destination, sans que nul ne tombât dans les abîmes de la frontière des Indes, sans que les ponts cédassent. Il était vrai que la régénération était promise à tout clone succombant, gage d’immortalité pouvant rendre les soldats invincibles.

Cornwallis était venu exiger l’allégeance de la Régente afin de mettre fin à l’expédition von Humboldt, par le fer, le feu et accessoirement par la diplomatie.

L’entité informatique abâtardie avait le choix entre la hâblerie et la menace, entre l’irénisme, le miel et le recours à la force. La troupe bien armée qui l’accompagnait valait tous les discours et il considérait tous les Népalais comme des sauvages. Aussi la basterne avança-t-elle jusqu’au palais de la Régente, avec la résolution d’une litière de despote romain. Il était évident que « Cornwallis » agissait de son propre chef, se contentant de transmettre des rapports laconiques et tronqués, lénifiants et anodins, à son associé le gouverneur du Bengale, qui, à Calcutta, avait fort à faire avec la concrétisation des projets déments du prince George, qui souhaitait la poursuite de l’expansion d’Albion dans le delta du Gange et, au-delà, en Birmanie. Le marquis de Wellesley

 Richard Wellesley.jpeg

se contentait pour l’heure de regrouper et concentrer une armée orthodoxe dans les territoires du futur Bengladesh. Lorsque la zone serait sous contrôle, les habits rouges auraient pour objectif ultime la conquête et l’annexion de Rangoon.

Descendu de la basterne aidé de deux cipayes – ainsi l’exigeait son surpoids – le lord-gouverneur fit sous escorte son entrée en grande pompe dans les ors frustes du palais sous les regards ébahis des féodaux et des bonzes afin qu’il posât son ultimatum. Le Commandeur suprême savait à quoi s’attendre de la part d’une femme dont il avait jaugé la cruauté et l’absence de compassion. Les dépouilles des suppliciés emboîtés que sa route avait croisées récapitulaient tous les raffinements de l’Orient barbare bien que les théories grimaçantes de crânes humains ou simiesques qui çà et là parsemaient l’itinéraire eussent pu surprendre les clones de ses soldats. Ces momies desséchées et ricanantes se rapprochaient davantage pour lui des résidus corporels de la macération des disciples d’un de ses avatars précédents, le tristement renommé Tsampang Randong. Aussi ses connections ne tardèrent-elles pas à détecter la présence hostile du moine Tsering Lampa, très précieuse réincarnation de l’hérétique.

« Cela va être plus compliqué que prévu », songea-t-il.

Conseiller très écouté, l’ascète pousserait la Régente à ordonner l’arrestation et le massacre des envahisseurs, même s’il en résulterait une suite de pulvérisations-reconstitutions.

Dans l’attente de la réaction de Tsering Lampa, la solennité de l’instant laissa de marbre l’enveloppe « humaine » de la sphère noire. Il y avait ce chatoiement des palissandres sensibles au soleil pâle himalayen. La lumière pénétrait par des fenêtres oblongues, ouvertes et taillées dans la masse, frappant de ses rayons le poudroiement sableux des mandalas

Le mandala achevé

multicolores à la création desquels s’était attelée la minutie des moines. Un éclair volatil frappa les méninges de « Cornwallis » ; c’étaient encore une fois les crânes humains, mais également ceux des Gigantopithèques. Des crânes désormais polis, lisses, luisants, à la hyalescence digne des chefs cristallins imaginaires des dieux mortifères précolombiens, ossements à l’ivoire flavescent, aux pommettes saillantes, à la mâchoire proéminente, à la dentition développée, aux incisives disproportionnées, en formes de pelles, aux crocs jaunâtres, gâtés, parfois brisés et bis, parsemés de mouchetures noires punctiformes.


« Cornwallis » craignait une escarmouche des Gurkhas de Lalit Tripura Sundari. Peut-être étaient-ils embusqués derrière quelques tentures sacrées, attendant un signe de la Régente ? Si invective il y avait, suivie d’une échauffourée plus ou moins sanglante, le lama guenilleux osant braver le Commandeur suprême en se prétendant le dernier tulku dans la lignée de Tsampang Randong serait le seul responsable du déchaînement de violence.  « Cornwallis » sut transmettre ses craintes à sa troupe télépathiquement afin qu’elle se tînt prête.

Le cortège guerrier s’avança jusqu’à ce qui tenait lieu de trône à Lalit Tripura Sundari et à son fils Girvan Yuddha. Que valait-il mieux pour un royaume ? Qu’il fût gouverné par un enfant sous la tutelle d’une régente, ou par un vieux fol remplacé par son fils dépravé ? Le vrai Cornwallis ne parlait pas un mot de Népali, mais la sphère noire possédait en ses mémoires toutes les langues terrestres depuis les balbutiements cliqués des premiers représentants du genre Homo jusqu’aux ultimes manifestations désarticulées et limbiques de l’intelligence biologique chez les derniers membres de l’espèce Sapiens. Notre « clone » prit le premier la parole, outrecuidant malgré le ton cérémonieux qu’il adopta, entrecoupant son verbiage de mots proches de l’offense. La sidération et les clameurs furieuses crûrent parmi les espèces de seigneurs Huns mal dégrossis. Le temps d’en découdre approchait.


« Madame, commença un Cornwallis certes sentencieux mais sans respect du protocole, omettant d’énoncer toute la titulature royale. Nous exigeons que vous nous informiez de la route prise par les étrangers qui furent ces derniers jours vos hôtes. Il y a parmi eux plusieurs ennemis de la Couronne britannique qui mettent en danger notre sûreté. Notre monarque George le troisième récompensera votre gouvernement à sa juste mesure s’il coopère avec notre puissance… »

Lalit Tripura Sundari n’exprima rien d’autre que le mutisme et l’impavidité méprisante de sa face. Cela équivalait à un défi, ce défi que sauraient exprimer en l’avenir une Cixi


et une Ranavalona III

 

confrontées aux Occidentaux impudents s’estimant supérieurs. La manière dont cet Anglais l’avait abordée équivalait à un affront, à une insulte, voire même à un sacrilège. Le lord-gouverneur aggrava son cas en portant à son nez un mouchoir de batiste afin de signifier que l’odeur hircine de beurre rance et de laine surie des courtisans « barbares » ci-présents l’indisposait. Lors, la tension ne cessa de monter, de s’exaspérer jusqu’au prévisible paroxysme. L’entité sous enveloppe humaine attendait cela, cette possibilité bravache d’imiter Pizarre

 Francisco Pizarro

et ses conquistadors, une poignée de soudards qui avait suffi à jeter à terre l’Empire d’Atahualpa. La fortune sourit aux audacieux prétend un dicton.

Ce fut l’interposition de Tsering Lampa qui rendit imminent le déclenchement de la furia inglese. « Cornwallis » avait de la chance : ses cipayes et privates étaient exempts des contaminations vénériennes et alcooliques qui, trop souvent, caractérisent les armées humaines ordinaires et sont susceptibles de les conduire à l’erreur tactique. Ils trépignaient de l’impatience d’en découdre.

Ledit affront fut consommé par l’impulsivité d’un guerrier colonial supplétif qui mal interpréta un geste du bonze fanatique, outrepassant les ordres d’un lord-gouverneur au fond ravi de cette aubaine qui mit fin aux atermoiements et aux malentendus. Le Commandeur suprême aimait par-dessus tout le sang et la destruction car il s’était inféodé à la Mort Johann. Peu lui importaient les crimes de guerre multipliés au fil de ses existences. Comment narrer avec recul et objectivité les étapes de l’explosion de l’hallali ?

L’apparat ne constituait qu’un vernis ; celui-ci craquelé et ôté, la barbarie se déchaîna. Comme à son habitude, Tsering Lampa avait apostrophé la personne qu’il devait critiquer. Le ton avait été rogue, la jactance irrépressible. Nous étions loin de la prolixité classique, de la faconde de certains méridionaux exubérants que nous aimons à écouter. Supposons le malentendu suivant : le cipaye crut que, dans son invective, le bonze étique,


empourpré par une sainte colère, voulait cracher à la figure du gouverneur, comme un lama – ceci sans jeu de mots ! La méprise fut consommée lorsqu’il fit feu, atteignant à la tête l’ascète qui aussitôt tomba aux pieds du Commandeur. En une poignée de secondes, l’enfer prit ses quartiers dans le palais, à la plus grande satisfaction de « Cornwallis » et de l’allégorie de la Grande Faucheuse.

Alors que, stridulant et glapissant leurs clameurs de surprise tout en fourbissant leurs armes et saisissant leurs lames, les pseudo-Huns entamaient leur riposte, La sphère noire songea qu’ils n’étaient que des unités carbones primitives, habitées par une superstition chamanique, concevant un univers animiste, où les bêtes parlaient et s’hybridaient aux hommes, où chaque plante, même le modeste lichen, était une personne. Un tulku très puissant venait de frapper au cœur même de leur édifice cosmique, érigé de bric et de broc, en un empilement branlant de talismans, de gri-gris de fétiches conjuratoires et autres stupidités. Les artilleurs anglais ayant transporté une Gatling, il leur fut facile d’arroser de rafales cuisantes les hordes de courtisans-guerriers qui s’affaissèrent en un bel ensemble, leurs fluides pourprés s’épanchant des trous multiples des balles anachroniques.

Pourquoi considèrerait-on le pseudo-Cornwallis comme un tulku alors que, de toute évidence, il faudrait lui attribuer la qualité de tulpa,


tant sa malfaisance trouvait un terrain favorable en ce palais de Katmandou qui, désormais, était mis en coupe réglée par ses massacreurs inféodés ? La réponse coulait de source : le cycle de réincarnations de la métempsychose concordait formellement avec celui des migrations successives de l’Entité informatique perverse, d’une unité biologique à l’autre, ce, depuis plus d’un millier d’années. Encore l’auteur confesse son ignorance des clones du Commandeur antérieurs au premier Tsampang Randong... peut-être existent-ils depuis que le Monde est Monde, depuis que l’Homme est l’Homme, voire avant ? Un avatar dinosaurien voire contemporain de l’explosion cambrienne (un Commandeur suprême Opabinia

Reconstruction

ou Anomalocaris) est tout à fait concevable. Mais ces clones bénéficient d’une espérance de vie limitée, bien moindre que l’espérance humaine moyenne de telle ou telle époque.

Tandis que le massacre de la cour népalaise se faisait paroxystique – les cipayes et habits rouges allant jusqu’à achever à la baïonnette et à trancher les gorges de chaque adversaire tombé à terre – on entendit à l’extérieur le braiement terrorisé des mules attelées à la basterne. Tous pataugeaient dans le sang ennemi, comme si le dieu du carnage eût proclamé en ces lieux son avènement terrestre. Les clameurs, les cris de la bataille et des agonisants, submergeaient et ébranlaient de leurs ondes funestes toute l’architecture du palais.

Haïné tentait de résister, mettant à l’œuvre toute sa science martiale. Quoi que fissent ses doppelgängers, son impuissance s’avéra manifeste, bien qu’elle fût parvenue à mettre à l’abri la Régente et le petit roi. Le rempart de ses corps multipliés céda, chacun s’évaporant, s’éthérant tour à tour jusqu’à s’accomplir, s’achever, en une poussière d’atomes subtils. Bientôt, percée de multiples blessures, cette Haïné-là périt, et ses bourreaux pour une fois, se terrifièrent lorsque l’enveloppe sanguinolente et inerte de la jeune femme s’évanouit de cette chronoligne, comme avalée par quelque trou de ver.

Ce fut dans l’autre 1867, celui où Galeazzo di Fabbrini devait échouer et mourir face à Frédéric Tellier, que la servante exotique du Maudit parvint à retrouver son corps. La substitution – qu’écris-je, l’absorption ! – de l’organisme de l’Haïné parallèle fut instantanée quoique le comte di Fabbrini, qui était occupé à donner des ordres à sa bande exotique dans les souterrains occultes des arènes de Lutèce non encore exhumées, ressentît un impalpable frémissement, un léger tremblement temporel, seulement captable par les esprits exceptionnels comme lui. Ce fut une Haïné mosaïque, pixellisée


 juste une zeptoseconde, temps imparti de son remplacement, que vit fugacement le demi-frère d’Alban de Kermor. Le Maudit s’ébaudit d’une telle perception ; aucun de ses hommes de mains n’avait prêté attention au phénomène, et pour cause…

« Démon, mon compère ! » pensa-t-il, se retenant de jurer en présence des rustres qu’il commandait.

Cependant, ailleurs, « Cornwallis », triomphant, clama sa victoire au-dessus d’un monceau de cadavres de « barbares ». La Régente, vaincue, ne pourrait plus rien lui refuser. Elle serait son otage, tout comme son fils. Cette conquête anticipée de Katmandou le réjouit, car elle agissait telle une écharde plantée dans la tapisserie de la piste temporelle engendrée par Johann et supervisée par Galeazzo, trop autonomes à son goût. Une fois ses équipages renforcés de yacks, de Gurkhas et de sherpas, la chasse aux explorateurs impudents reprendrait, jusqu’à leur anéantissement final.

 A suivre...

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vendredi 8 juillet 2022

Café littéraire : la plus secrète mémoire des hommes.

 

La plus secrète mémoire des hommes. Mohamed Mbougar Sarr

Par Michel Antoni.

 Image dans Infobox.

Dès les premières pages du roman, l’un des protagonistes s’exclame : « n’essaye jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse : rien. Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant tout y est ». La plus secrète mémoire des hommes est un grand livre, le raconter serait réducteur, mais en parler est impérieux. Alors disons qu’il y est question d’un livre mystérieux dont l’auteur a disparu après le succès puis l’opprobre. Un jeune auteur africain qui intègre un mythe de sa région et la littérature occidentale dans un récit publié en 1938. Quatre-vingt ans plus tard, à Paris, un jeune écrivain sénégalais en devenir se lance sur les traces de l’ouvrage disparu, puis de l’auteur, parmi les turbulences du siècle, de Paris à Dakar, de la côte atlantique à la brousse africaine, de l’Argentine au Congo. Mais aussi de femme en femme, qui parentes, amantes ou amies, ont connu cet étrange personnage, chacune ne possédant qu’une étape de sa fuite ou de sa quête. Il y est question de vie, de mort, de tragédie, de domination, de pouvoir, de désir, de combat, de hasard et de destin, de puissances occultes et de sombres et dramatiques réalités. Il y est question de livre et d’écriture, d’œuvre et de littérature, de vérité et de manipulation, d’engagement, d’injustice, de malheur, de doute, d’espoir et de désespoir. Il y est question de la vie.

 

Merci, Mohamed Mbougar Sarr, de ce magnifique récit que l’on déguste lentement, pour apprécier l’intense richesse de l’écriture et se laisser posséder par l’ambiance des chapitres, d’une case africaine où meurt un vieux sage aveugle à une scène charnelle, d’un Christ qui descend de sa croix pour partager les déboires d’un jeune amoureux transi au massacre d’un village congolais, d’un suicide par immolation à un cabaret parisien, d’une femme folle de douleur et d’autres folles d’amour.

 

Je n’en dirai pas plus ! Un mot encore sur l’inspiration, tirée du destin de Yambo Ouologuem

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 et de son premier roman, Le Devoir de violence, paru en 1968 et qui obtient le Renaudot. Trois ans plus tard, il est accusé de plagiat, une controverse s’ensuit, les accusations le dévastent et suspendent son envol littéraire. Il disparaît de la scène : rentré au Mali, il reste enfermé sans aucune apparition publique pendant cinq ans. Mohamed Mbouga Sarr a été bouleversé par cette destinée qui a servi de support à sa thèse de littérature, mais fait en sorte dans son roman de n’en garder qu’une trame lointaine. Le deuxième nom qui vient à l’esprit pour ceux qui l’ont lu, c’est bien sûr Roberto Bolano, dont un long texte est cité en exergue et que l’auteur, bien volontiers, cite comme étant un de ses maitres. Et La secrète histoire du monde rappelle évidemment la recherche de l’écrivain mystérieux de 2666, cet ouvrage exceptionnel qui nous mène à travers le monde et le Mal au vingtième siècle, dans une réflexion sur l’œuvre, l’auteur et la littérature. Inspiration mais création personnelle, où le jeune écrivain de 31 ans se hisse à la hauteur de celui qui est devenu un auteur-culte ! 

samedi 18 juin 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 9 8e partie.

 

Malgré le peu de confort de l’hostellerie, le froid nocturne et la vermine, la nuit fut plus apaisante et reposante que ce que nous avions craint. Le subrogé calomniateur de notre relation de voyage (puisqu’il avait été désigné pour remplacer le premier préposé à cette tâche ignominieuse que nos services avaient éliminé), stipendié par l’Angleterre ou par le comte de Provence, calomniateur à la plume acérée qui n’était autre que Blacas en personne, prétendra à qui voulait l’entendre que les neuf dixièmes de nos péripéties avaient été inventés afin de complaire à Buonaparte.

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Nous constatâmes que l’usage du déjeuner était inconnu des populations de cette contrée, qui préféraient se sustenter de lait fermenté ou caillé. L’adhésion de la majorité des sujets du Népal à l’hindouisme commandait qu’ils se privassent de viande ; cependant, aux vaches étiques s’étaient substitués d’étranges bœufs musqués ou laineux, d’allure assez débonnaire, qui paissaient avec quiétude les maigres herbages souventes fois brûlés par le gel.

« Ce sont des yacks », m’expliqua Haïné. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Ces bêtes de somme et de bât, d’une robustesse et d’une endurance éprouvées, allaient grandement nous servir par la suite, lors de la traversée des sentiers pentus et englacés et du franchissement des rus que nous rencontrerions le long du périlleux itinéraire du Lo. Ce qui nous incommodait grandement, c’étaient les fumets puissants qu’exhalait la fourrure abondante et inextricable de ces bêtes habillées de grelots, sans parler de l’odeur nauséabonde dégagée par ces monticules constitués d’amas de bouse et d’excréments que les autochtones utilisaient comme chauffage à défaut d’une abondance de bois. Le Népal était un pays primitif, assez inhospitalier, fermé à l’Occident, hostile aux étrangers, qui vivait en autarcie et défendait farouchement sa souveraineté acquise depuis moins de quarante ans.

Aussi craignîmes nous l’hostilité de la Régente Lalit Tripura Sundari lorsque nous pénétrâmes à la parfin dans le palais royal de Katmandou, bien que nous n’eussions plus grand’chose à redouter des gardes Gurkhas qui nous escortaient. Une simple maladresse diplomatique eût suffi à nous condamner au pilori ou aux cages de tantôt dans lesquelles nous agoniserions, sort aussi peu enviable que celui des esclaves croupissant dans leurs sanies, enchaînés dans les cales des bateaux négriers. Je reprochais à Napoléon de ne pas avoir su acheter le service de Brissot, bien connu « ami des Noirs », et de trop avoir écouté la langue perfide des grands propriétaires créoles et autres planteurs, dont l’épouse du général de Beauharnais – et accessoirement maîtresse royale - quoique je reconnusse aux nègres une indéniable infériorité intellectuelle. Le nouveau roi préférait qu’ils se rebellassent dans les plantations anglaises des Caraïbes, servant ainsi ses intérêts guerriers, sans toutefois que la contagion de la liberté atteignît nos isles à sucre. On réprimait le marronnage avec férocité.

 Lalita Sundari.jpg

Le palais royal du Népal était indigne de nos constructions modernes. La ville de Katmandou recelait certes force monuments, temples et statues de déités déconcertantes, mais les édifices du pouvoir qui eussent dû subjuguer les gens simples laissaient à désirer, tant ils nous parurent frustes, grossiers, construits en des matériaux manquant de noblesse et de solidité – eu égard aux risques de tremblements de terre qui existaient en ces lieux, aussi peu dignes que ceux de nos temps gothiques. Nous nous crûmes revenus huit cents ans dans le passé, du temps où les sires et feudataires, du haut de leur donjon de bois ou de pierre, damaient le pion à la puissance des rois Louis, Henri ou Philippe, s’arrogeant l’autorité judiciaire, militaire, et le droit de battre monnaie comme le sire de Coucy. 

 

La Régente était jeune encore, mais nous ne pouvions la qualifier de belle, avec ses pommettes saillantes, ses yeux bridés, sa carnation de bronze, ses cheveux de jais luisants, sans doute enduits de beurre rance fabriqué à partir du lait des femelles yacks. Pourtant, elle portait indubitablement une robe de soie et une coiffe conique faite de la même étoffe !

Une curieuse cour l’entourait, digne de celle d’un Barbare à l’image du fléau de Dieu Attila, cour triviale d’hommes grimaçants, peu avenants, aux moustaches noires tombantes jusqu’à la poitrine, au visage vérolé de cicatrices et de cratères, aux coiffes de cuir fourrées, aux casaques renforcées de plaques de métal par-dessus lesquelles ils avaient enfilé des gilets de laine d’un blanc crasseux, pelucheux et floconneux, gilets mal tannés qui dégageaient de puissants effluves à peine plus supportables que les senteurs bouseuses de leurs bœufs musqués.

C’étaient de hauts dignitaires, des aristocrates, de grands féodaux. Mutiques comme si on leur eût coupé la langue à la naissance, ils se contentaient d’acquiescer en grognant à chaque parole de leur suzeraine, qu’Haïné et Rajiv nous traduisirent en interprètes efficaces.

A la droite de la toute-puissante Brunehaut

 

 asiate se tenait un petit enfant falot, timide, rabougri, somptueusement vêtu de soieries brochées et brodées d’or, la tête coiffée d’une espèce de diadème surmonté d’une pointe rappelant les stupas, diadème duquel retombaient tout autour de la couronne des fils dorés étincelants voilant sa nuque, ses oreilles et sa face sacrale – car l’enfant était un dieu vivant !  

C’était le jeune roi Girvan Yuddha

 King Girvan Yuddhavikram Shah (1797-1816) (restoration).jpg

 en personne, roi-prêtre ou bodhisattva incarné, descendant à la fois du Bouddha et de Brahma par le sang et la métempsycose, dernier avatar d’une lignée ou dynastie plusieurs fois millénaire.

La Régente parlait au nom du roi ; de fait, elle dictait à l’enfant, par le regard, les phrases chantantes qu’il articulait en blésant, phrases qu’elle répétait et scandait d’une voix haute afin que tous ici présents comprissent ce verbe qu’ils devaient respecter en serviteurs dévoués.

Je remarquai l’abondance de tentures bariolées accrochées aux murailles de pierre ou de brique crue, aux motifs géométriques complexes, qui alternaient avec d’autres plus figuratives, représentant des dieux et déesses parfois avenants, parfois effrayants et quelquefois lubriques. Sous la lueur des braseros et des fumées des cassolettes d’encens, de chanvre enivrant hallucinatoire et de patchouli, Haïné nous révéla que ces tentures façonnées et brodées en de longs mois patients et méticuleux par des bonzes d’origine tibétaine qui résidaient dans les nombreux monastères du royaume, représentaient soit des mandalas ou labyrinthes, soit des divinités du Bardo Thödol ou Livre des Morts, soit la vie et l’éveil du Sakyamuni, soit enfin, plus obscènes à nos regards effarouchés et hypocrites, les différentes pratiques tantriques.

Haïné sut plaider notre cause avec habileté. La demande de la jeune femme nous parut de prime abord démesurée et déraisonnable ; elle n’exigeait pas moins qu’un sauf-conduit signé de la main même du roi nous permettant d’aller et de venir où bon nous semblerait, une escorte de vingt Gurkhas armés de pied en cap, six yacks de bât et deux sherpas ou guides connaissant le Lo aussi intimement que les poches de nos gilets. Nous tremblâmes tous, redoutant le châtiment qui suivrait l’inévitable refus. Or, la voix d’Haïné avait des inflexions melliflues, doucereuses, propres à emberlucoquer tout le monde, et à flatter l’impitoyable tigresse qui régentait cet Etat féodal.

Nos yeux parcoururent l’assistance des notables, de ces fils des Huns couturés de crevasses dont les murmures inintelligibles, les grommellements et les sifflements, ne permettaient pas d’augurer une suite favorable. Les globes oculaires asiates parurent s’exorbiter de surprise, si ce n’était de stupeur devant l’audace d’Haïné, qu’ils considéraient telle une esclave ou une servante de la basse caste.

Elle se prosterna, comme en adoration, aux pieds de la Régente. En cette proskynèse, 

 

digne de celle en usage à Byzance, elle se fit suppliante. Lalit Tripura Sundari ne manifestait nulle émotion, sa face demeurant de marbre, tandis que les intonations du discours d’Haïné – nonobstant notre incompréhension des mots en Népali dont elle usait – eussent pu arracher des larmes aux pierres. Les courtisans continuaient de la scruter, incrédules et interrogateurs, mais aussi avides et impatients que leur suzeraine ordonnât qu’on enfermât cette audacieuse captive à vie dans une boîte à supplice, qu’on la vouât au pilori ou au carcan, ou qu’elle fût mise à mort sur place, sentence arbitraire immédiatement exécutable.

Nous frémîmes à cette perspective suggérée par l’attitude de la suzeraine douairière, sachant que nous partagerions le sort d’Haïné, quoi qu’eût décidé la mère du roi. Les Bouddhas pacifiques brodés, souriants, enguirlandés d’exquises passeroses, de couronnes florales multicolores qui seules marquaient et signalaient l’opulence de cette cour, contrastaient avec l’ambiance angoissée des lieux. Comment donc vivait le peuple népalais ? Il était moins loti que le nôtre, endurant une précarité pis. Le respect de la monarchie s’exerçait-il par conviction ou par terreur ?  La populace avait à peine de quoi vivre en ces contrées au climat inhospitalier et à la terre peu productive. Le bétail paraissait la seule richesse du pays. La superstition et la dévotion polythéiste demeuraient les seuls exutoires. Nos vies furent suspendues à la volonté de Lalit Tripura Sundari. Je n’osais consulter ma montre et, malgré la fraîcheur et l’humidité du palais, je vis de la sueur perler au front de von Humboldt, une sueur de peur, alors que les minutes filaient, succédant aux minutes, et qu’un silence de mort s’était abattu sur l’aula, à peine perturbé par le vol désordonné de quelque œstre qui avait l’habitude d’importuner les yacks. Et l’enfant gaufré de soie et de broderies d’or, impassible, attendait que sa mère lui intimât l’ordre de sévir, de châtier Haïné et tous ces chiens étrangers outrecuidants.

Une voix inattendue troubla ce silence ; un stentor, tout au fond de la salle, apostropha la Régente. Tous tournèrent leurs têtes afin d’apercevoir l’intrus. C’était un dignitaire religieux aux inflexions plus puissantes que sa silhouette frêle les laissait supposer, un bonze, moine ou lama, un très précieux tulku tout aussi décharné que Rajiv, drapé avec orgueil dans une robe monacale écarlate effrangée. Nous sûmes qu’il se nommait Tsering Lampa,

 

 et qu’il prétendait être la treizième réincarnation du premier Tsampang Randong. De lui se dégageaient une autorité et un charisme dignes de Caton l’Ancien ou de Scipion l’Africain, et son intransigeance était redoutée à mille lieues. Même la Régente le craignait – n’avait-il pas influencé son époux, Rama Bahadur, l’incitant à abdiquer pour devenir ascète ? Ce vénérable irradiait de colère car il était le maître même d’Haïné, qui l’avait instruite de tous les arts martiaux et avait insufflé en elle ces facultés hallucinantes dont nous avions été les témoins sidérés. Nous ne pouvions évaluer son âge conséquent, peut-être atteignait-il nonante années, peut-être encore que le décompte du calendrier lunaire et les macérations de l’ermite le faisaient apparaître plus âgé qu’il n’était.

De sa voix intense, ainsi que Rajiv nous le traduisit, il convainquit l’autocrate que nous ne représentions aucun danger pour le royaume, que nous étions venus en amis, que nous détestions les Anglais autant qu’elle. Avait-il lu dans nos pensées lorsqu’il affirma que notre présence avait pour objectif d’abattre les prétentions de l’Angleterre grâce à une arme secrète et surnaturelle, à la condition que notre expédition fût épaulée par les guerriers féaux royaux ? Car, dit-il d’un ton rogue, « prétendre abattre l’Anglais par des moyens naturels et conventionnels est chose impossible ; l’Anglais a reçu la protection de démons étrangers à nos croyances, redoutables et inappréhendables par les mortels ; toutefois, affirmer pouvoir l’abattre en recourant à la magie domestiquée, au domptage des tulpas de Langdarma, était bien moins irréaliste qu’il semblât à un esprit sain et rationnel.  Mieux valait un royaume indépendant qu’asservi à l’Anglais, quelles que fussent les alliances nouées pour ce faire. » Lors, le bonze ou maître du Petit Véhicule se tut, n’ayant plus rien à ajouter. Son visage prit une expression sereine et il s’assit en tailleur, méditatif.

Lalit Tripura Sundari se laissa promptement fléchir. Ses lèvres émirent des sons imperceptibles à l’adresse de son fils, puis le roi Girvan Yuddha, bouche de sa propre génitrice, répéta intelligiblement toutes les paroles qu’elle venait de lui suggérer. Il nous accordait sa grâce, nous donnait carte blanche, autorisait notre aller-retour jusqu’aux nécropoles troglodytiques du Lo puis jusqu’à l’Inde, que notre quête échouât ou réussît. Il nous promit l’appui indéfectible de la Couronne. En retour, il nous déclara espérer que nos souverains respectifs traiteraient loyalement avec son royaume. D’évidence, il ignorait la commune hostilité germanique à notre récent roi, Humboldt constituant une heureuse exception, car les subtilités de la politique européenne n’étaient pas le fort de cet enfant-monarque.

Il nous signa un sauf-conduit rédigé en caractères mystérieux avec une plume de harfang trempée, disait-on, dans le sang d’un anachorète qui, comme celui de Saint Janvier, était doté de la faculté merveilleuse de liquéfaction temporaire. Il remit même à chacun d’entre nous des amulettes et des talismans protecteurs pouvant - prétendit-il - ensorceler et soumettre les créatures effrayantes gardant les tombeaux tout en conjurant le mauvais sort. Certes, l’enfant-roi nous accorda moins que ce qu’Haïné avait exigé par trop impérieusement : quatre yacks au lieu de six, destinés à transporter équipements de haute montagne, instruments de mesure (notre expédition demeurant autant scientifique que politique), vivres, vêtements chauds, tentes et couvertures de rechange, un seul sherpa et quinze Gurkhas protégés par des brigandines de plaques de métal rembourrées de laine, armés de lances, d’antiques tromblons, fusils à pierre, pétoires et escopettes qui ne feraient pas le poids face aux Gatling


 que les cipayes de Cornwallis possédaient tout comme nos armées, bien que les mitrailleuses fussent imprécises. Ayant recouvré une mansuétude qui contrastait avec son habituelle absence de pitié, la Régente en personne nous convia à passer quelques jours au palais, logés, nourris, en tant qu’hôtes de marque à traiter avec les plus grands égards, tandis que les préparatifs de la suite de notre périple se parachèveraient. La nourriture indigène serait fort éloignée des délices de Capoue, mais peu nous importait !

Nous ne pûmes qu’approuver avec force courbettes, soulagés d’avoir échappé à l’ignominie d’un châtiment injuste. Je jurai en mon for intérieur de ne plus jamais m’aventurer en un pays théocratique et arriéré, moi, un fils des Lumières et de la Raison ! 

A suivre...

 

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