dimanche 14 septembre 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue chapitre 2 3e partie.



L’an passé, une extravagance supplémentaire avait failli lui coûter cher. Au cours de cette année 1887, alors qu'elle mettait la dernière main à ses « Iambes gnostiques », notre émule de Sappho fut tourmentée par une nouvelle lubie : elle souhaitait ardemment que l'on portraiturât l'amie imaginaire. Cette idée fixe hanta tant Aurore-Marie qu'elle en perdit le sommeil. Elle devait s'enquérir du portraitiste idéal, celui qui parviendrait, sous sa direction, à représenter exactement celle qui n'existait apparemment qu'à titre virtuel, à travers la psyché : Deanna, l'alter-ego qu'elle connaissait, ressentait, dont elle éprouvait presque la douceur du contact des mains et des joues, comme si elle eût été sa sœur jumelle, ainsi que nous l’avons fait comprendre.
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La jeune fille couronnée de fleurs, debout, à gauche, pourrait être Aurore-Marie de Saint-Aubain en personne.
Madame de Saint-Aubain adressa force missives à ses plus grands amis afin qu'ils lui recommandassent le meilleur peintre à même d'atteindre ce fol objectif : Stéphane Mallarmé, Joris-Karl Huysmans, Charles Maurras, Paul Bourget...
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tous, sans nulle exclusive, furent sollicités. Aurore-Marie s'impatienta plus que de raison, marquant son attente des réponses d'une anxiété fébrile, au point qu'elle en négligea de vaquer à ses affaires courantes, au grand dam d'Albin qui ne comprit aucunement pourquoi sa tendre épouse oubliait ainsi ses devoirs mondains. Elle n'était point cuistre : seulement, elle croyait savoir que tout, ici-bas, passait par trop vite, et elle ne pouvait se permettre de gaspiller ce temps si précieux jusqu'à ce qu'elle fût en l'état d'une défunte infante espagnole du siècle de Vélasquez, exposée en sa rigidité cadavérique sur un catafalque mortuaire à baldaquin alourdi de brocart, de velours et d'autres tissus damassés somptuaires de la teinte du deuil. 
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Madame de Saint-Aubain pressentait que sa vie serait courte. Elle connaissait sa santé fragile, ses fausses couches, la grave bronchite dont elle avait souffert en 1883, l'année de ses seulement vingt ans, la clouant au lit pour trois mois. Elle harcelait son médecin, le professeur Maubert de Lapparent, par ailleurs éminent physiologiste et spécialiste de l'obstétrique. Elle exécrait la fuite des jours. Elle s'imaginait dans quelque ruine romaine, par exemple, en l'exèdre d'une basilique, perdue dans ses pensées philosophiques, dans un syllogisme socratique, dans une spéculation exégétique abstruse sans commencement ni fin, tel un Ouroboros, méditant sur l'absurdité de sa mort. C'était pourquoi elle accumulait montres, oignons, pendules, clepsydres et vieilles horloges.
Enfin, les lettres de réponses parvinrent en ses petites mains. Dans sa hâte enfantine, ses doigts opalescents d'ondine déchirèrent les enveloppes, sans qu'elle prît la peine d'utiliser le coupe-papier au manche de nacre, d'ivoire et de vermeil, qui reposait négligemment dans une coupe surchargée imitée des émaux de Bernard Palissy posée sur une crédence. Aurore-Marie pensait que ces papiers lui apporteraient une satisfaction nonpareille. Il n'en fut rien : chaque correspondant contredisait son collègue, qui proposant Régamey, qui Gervex, qui Bonnat, qui Fantin (auquel elle ne voulait aucunement avoir affaire tant ce dernier porterait à sa souvenance les fâcheux événements de 1877 qui avaient irréversiblement altéré sa santé mentale), qui Gérôme, qui Besnard, et j'en oublie. La baronne de Lacroix-Laval n'y comprit mie. Cela la troubla si intensément qu'elle se surprit à chiffonner puis lacérer rageusement ces lettres, jusqu'à ce qu'elles ne fussent plus que lambeaux infâmes entre ses pattes félines. Elle jeta par terre ces débris, réduits désormais à des fragments quasi papyrologiques dont nul paléographe n'eût voulu. Aurore-Marie allait-elle boire le calice de sa folie mystique jusqu'à la lie? Comment! L’Aimée, l’Adorée potentielle, qu'elle rêvait de voir se faire chair, tel le Logos de Jean et de Cléophradès, son hypostase sœur, s'avérait aussi irreprésentable picturalement que l'interdit iconique coranique? Elle fut d'humeurs peccantes, se refusant à l'expiation de son infantilisme obsessionnel. Sa souffrance piaculaire fut des plus pernicieuses, l'accablant tant que des érythèmes envahirent sa belle peau veloutée, suivis de symptômes d'étouffement, de palpitations et d'une toux sèche. C'était comme si elle avait goûté à un venin extrait d'une fève de Calabar, à un de ces poisons exotiques renfermé dans les graines d'un physostigma. Aurore-Marie préféra s'allonger sur l'ottomane pour le reste de ce regrettable après-midi.

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Parfois, le délire obsessionnel d'Aurore-Marie transposait l'objet de ses regrets amoureux en l’autre femme, qu'elle avait connue quelques temps à la différence de Deanna la non encore rencontrée. Le naturel de notre poétesse la portait vers la contemplation, non pas qu'elle appartînt à une de ces confréries contemplatives, un de ces tiers ordres laïcs de femmes pieuses habitées par une volonté mystique telle qu'elles croyaient accéder, par des pratiques d'ascèse pis que celles d'un père du désert, à la fusion totale avec Dieu. Tout cela se teintait d'un érotisme trouble, ainsi  qu'il en avait été chez Sainte Thérèse d'Avila, où l'extase se faisait explicitement sexuelle, orgasmique quoique sublimée, et figurée par la bien connue sculpture baroque du cavaliere Bernin – celui-là même dont Louis XIV avait cuistrement refusé le projet de colonnade du Louvre- où la représentante emblématique de ce mysticisme tridentin était transpercée par la lance d'un séraphin.
Aurore-Marie songeait à Charlotte Dubourg, qui l'avait recueillie et aidée en 1877 avant qu'elle ne devînt l'égérie de ce culte hérétique, poison de son existence tourmentée. Charlotte avait été l'objet de plusieurs de ses poèmes, publiés en 1882 dans ses « Églogues platoniques ». Parmi eux, le fameux thrène bouleversant, cette imploration à un amour perdu, qu'admirerait la princesse Brancovan épouse de Noailles. Albin la surprenait souventes fois accoudée à la fenêtre de la chambre, observant un vase de cristal de Bohème dans lequel reposaient des roses, les mains sur les joues. Cette pose méditative familière faisait songer à quelque observation de la fuite du temps, de l'étiolement de la fleur, de ces bouquets successifs de toutes les variétés possibles de roses. Bien que les domestiques renouvelassent dans la mesure du possible à chaque fois le contenu du vase, l' inéluctabilité des fins dernières, inscrite par la seule flèche du temps, prouvait l'impuissance de l'Homme et renforçait la baronne de Lacroix-Laval dans la conviction qu'elle mourrait prématurément.
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 Aurore-Marie eût aimé tenter sur les primeroses l'expérience d’Eadweard Muybridge, photographier étape par étape, image par image, en une improbable pratique de la chronophotographie, la manière dont se fane la beauté. Son esprit, après l'absorption d'une pipe d'opium, la transportait vers un passé idéalisé. Ses grands yeux aux paillettes jaunes prenaient un éclat rêveur, très doux, admiration de toutes les femmes du grand monde qui la fréquentaient. Madame de Saint-Aubain se savait unique, ici, en ce dernier quart du XIXe siècle, tout en quêtant ses hypostases supposées, fille comprise, dont les circonstances de la conception n'avaient pas été élucidées, du fait qu'elle souffrait d'un kyste douloureux aux ovaires empêchant en elle tout transport charnel, transformant le devoir conjugal en une corvée à risque mortel.
C'était en 1878. Aurore-Marie logeait alors dans un pavillon de Passy, à l'écart de ces grands boulevards du centre dont elle abhorrait l'agitation. Elle fuyait la promiscuité, le grouillement de la foule interlope, la compromission avec les gens ordinaires, car, prédestinée par sa qualité d'élue, de Grande Prêtresse, elle pensait appartenir à une élite qui devait régenter le monde, après l'élimination des moins aptes.
La poésie ne lui suffisant point, la jeune baronne de Lacroix-Laval, orpheline de quinze ans, s'était entichée de la belle-sœur de Fantin-Latour. Elle s'était rendue au dernier salon et s'était pâmée en public devant la toile fameuse de Fantin, « La famille Dubourg ». Elle eût souhaité baiser le bas de la robe de Charlotte, l'autre adorée, si c'eût été possible, au risque de l'indécence. L'évanouissement de la jeune fille, toute de noir vêtue, pupille faible et chétive comme une meurt-de-faim, avait provoqué une certaine émotion parmi les visiteurs du salon. Maints gentlemen lui avaient prodigué leur secours, mais la singulière beauté languide de la fragile enfant fit craindre à son chaperon, la fidèle Alphonsine, que divers prétendants s'enamourassent d'elle et la courtisassent conséquemment à ses vapeurs, gage pour les mentalités mâles de cette époque de la qualité aristocratique de la sublime belle.
Ce fut ainsi qu'elle rencontra un compositeur, monsieur Gabriel Fauré. N'osant l'idylle avec un homme de dix-huit années plus âgé qu'elle, notre adolescente demeura circonscrite à un prudent platonisme : il lui fallait un promis plus jeune et monsieur Fauré était peut-être déjà lié à une belle-famille, bien qu'il ne portât point encore d'alliance. Il fallut convertir cela, ce béguin naissant -bien que les sentiments demeurassent inexprimés, feutrés- en quelque chose d'artistique, de musical. Au risque de passer pour une juvénile Sappho, Aurore-Marie osa : elle commanda à Gabriel Fauré un concerto pour violon, qui serait son opus numéro 14, expression d'une passion romantique pour une blonde amie perdue de vue, mademoiselle Charlotte D. à laquelle le morceau serait dédicacé.
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Mademoiselle de Lacroix-Laval suggéra à Fauré un petit thème de départ, une mélodie étale, évanescente, à l'image de ses poèmes vaporeux et maniérés quoiqu'on pût y déceler dès les premières notes la manière fauréenne, petite musique de Charlotte qu'un Charles Swann -qui devait rencontrer la jeune artiste quelques années plus tard chez les Verdurin- aurait fort admiré. Il fallait éviter que le thème ne ressemblât à celui de Deanna-Lisa, prétendument écrit par Stefan Brand, qu'elle connaissait du reste par cœur.
Quand notre musicien eut terminé son concerto de commande, il sollicita par lettre un rendez-vous au pavillon de Passy, afin d'exécuter au piano une petite démonstration de l'œuvre, avant toute création officielle. Il craignait qu'Aurore-Marie exigeât que le morceau ne fût interprété par un dédicataire virtuose célèbre, à savoir le fameux Joseph Joachim, qui, l'année précédente, avait créé le concerto du sieur Johannes Brahms. La baronne répondit positivement, mais par un simple et hâtif Petit bleu.
Lorsqu'il entra dans le salon de musique du pavillon Louis XV au mignon jardinet embaumant les tubéreuses et les glycines (le bâtiment comportait également un petit potager), Fauré remarqua la toilette de la jolie enfant. Certes, notre jouvencelle arborait une robe de grand deuil, en cela qu'elle n'avait plus de géniteurs, mais, quoiqu'elle parût quelque peu engoncée dans cette vêture étroite, conforme à la mode qui avait renoncé aux amples toilettes à tournure au profit de mises plus étriquées où nœud volumineux et traîne conséquente compensaient l'effacement du pouf rigide, elle fit néanmoins au musicien une exquise impression de fraîcheur juvénile. La pauvre adolescente avait dû être souffrante : ses joues étaient plus pâles et creuses que de coutume et quelques traces de croûtes de sang demeuraient sur ses fines narines -quoique son nez fût pointu et un soupçon trop long : elles montraient que la demoiselle avait souffert d'un accès d'épistaxis, sans doute à cause d'une nouvelle crise de faiblesse. Un boutonnage et agrafage rigides ornaient le corsage et la polonaise de la baronne, dont le corset ne devait certes pas tant la tourmenter que cela, quoiqu'il fût serré en suffisance ainsi que les us et coutumes de 1878 l'exigeaient, du fait d'une taille d'une finesse la confinant à la maladie et à l'anorexie et d'une gorge à peine ébauchée comme si elle eût eu juste douze années... La seule touche de fantaisie et de couleur de la toilette se résumait à deux bijoux : une chevalière au majeur gauche, d'un ouvrage fort ancien, bague qui devait intriguer dix ans plus tard Angélique de Belleroche,  et une intaille de tourmaline aux bordures de jadéite avec un cabochon rubescent à la manière barbare et supposée troyenne, du fait des récentes découvertes de Herr Schliemann, gemme de corindon teintée par quelque sulfure juste insérée au mitan, intaille épinglée telle une décoration d'un quelconque ordre militaire médiéval au col étroit du cou blanc de l'impétrante oiselle, joyau de glyptique et manifeste d'appartenance parnassienne tout à la fois, d'où émergeait un ruban de velours noir à la moirure brillante. Aux lobes des oreilles rosées pendaient des boucles d'alabandine, pierre noire adaptée aux circonstances.  Fauré constata qu'Aurore-Marie avait de fort jolies mains racées, aux doigts effilés, bien que sa petite taille fût celle d'une quasi fillette : nonobstant les bottines, elle devait à peine dépasser les cent quarante-cinq centimètres sous la toise. Mademoiselle venait de délaisser un bouquet qu'elle avait arrangé en son Saxe rocaille aux vives couleurs  : quelques fleurettes épigynes, dont elle appréciait la forme délicate des étamines en cela que l'organe sexuel floral avait pour particularité de comporter périanthe et androcée au-dessus de l'ovaire, comme si cette plante lui eût porté à réminiscence quelque particularité anatomique qui agressait son intimité lorsque ses problèmes féminins mensuels venaient à se rappeler à son mauvais souvenir douloureux qui remontait pour la première fois à seulement cinq mois. Le musicien se lança :
« Mademoiselle la baronne, je suis venu... »
Recherchant brusquement les vétilles, Aurore-Marie coupa impoliment le futur directeur du Conservatoire de Paris, qui devait succéder en 1905 au terne et académique Théodore Dubois, dont les ouvrages théoriques, tels ceux de Danhauser, allaient cependant faire encore autorité en quelques conservatoires de province de l'époque du Président Gaysintisca.
« Abrégeons les mondanités, monsieur Fauré. J'exige de déchiffrer moi-même la partition. Je me pique d'un certain talent pianistique et je veux juger aux doigts plus encore qu'à l'oreille la qualité de votre travail.
Fauré ne put que bredouiller :
- A vos ordres, mademoiselle. »
Fatiguée par l'effort de ses mots, la jeune noble toussota : elle relevait à peine d'un refroidissement et une petite odeur de fumigations mentholées planait encore comme une rémanence dans certaines pièces du pavillon.
« Excusez-moi, monsieur. Je suis en petite forme. Ma poitrine, voyez-vous. »
Le velours purpurin qui revint à ses joues l'embellit encore. Le salon était un peu sombre, surchargé des habituels bibelots à la mode, mais les statuettes, chinoiseries, estampes japonaises et autres porcelaines ou biscuits avaient tous la musique pour source d'inspiration. On reconnaissait aux murs des reproductions encadrées de gravures d'Abraham Bosse ayant l'allégorie de l'ouïe pour thème, avec l'obligé concert de violes, de cornet à bouquin, d'épinette et d'archiluth en costumes Louis XIII. Un buste de Frédéric Chopin d'Auguste Clésinger trônait au sommet du piano droit, dont les bougeoirs comportaient des chandelles à demi consumées mais froides, les lampes à gaz équipant la maison étant préférées à ces antiques luminaires. Aurore-Marie tira les épais rideaux de tussor et de damas vert émeraude brodés de guillochis dorés et de motifs componés, quelque peu héraldiques, alternant l'azur, le vermeil et la couleur jonquille. Il faisait grand jour, le ciel était à peine couvert de quelques cumulus errants, et il fallait qu'elle profitât de la clarté naturelle pour parfaire son déchiffrage pianistique.
Elle s'assit au tabouret de velours grenat du piano droit, en une pose familière qu'elle affectionnait lorsqu'elle désirait qu'on la photographiât : Monsieur Félix Tournachon, dit Nadar, était passé la veille et venait d'immortaliser la ravissante enfant exactement dans la même posture. Aurore-Marie prit cette attitude méditative, contemplative, mélancolique, aux grands yeux tristes, la main gauche à plat sur le clavier encore fermé, le coude droit replié, la main droite sur la joue. Un fugace rayon de soleil s'en vint illuminer l'espace d'un instant ce doux visage fragile, cette peau blanche et rosée, d'un incarnat XVIIIe siècle exquis, occasionnant le surgissement de mille reflets vieil or dans les longues anglaises d'un blond miel foncé mêlé de cendres dont s'enorgueillissait notre imbue aristocrate de quinze ans. L'instrument à cordes frappées était un authentique pianoforte de l'époque de madame Récamier,
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 dû à un facteur lyonnais, au nom las oublié, dont la fabrique avait brûlé lors des émeutes de 1834. Ses productions étaient suffisamment réputées ainsi que sa façon, comme on dit d'une étoffe, puisque les plus grands virtuoses avaient possédé un tel piano griffé Paul de M** : Czerny, Pleyel, Moscheles, Chopin et Liszt. Les mauvaises langues reprochaient à Paul de M** de concevoir ses instruments avec le bois dont on fait les bières. Cela n'avait point empêché Félix Robert Gabriel de Lacroix-Laval, l'éminent physiologiste et arrière-grand-père d'Aurore-Marie, d'acquérir l'exemplaire sur lequel la baronne s'apprêtait à jouer. Ce superbe spécimen en merisier et acajou avait subi les assauts des mains maladroites de Philippa et d'Olympe, les filles cadettes du savant, grand-tantes paternelles d'Aurore-Marie, dont Ingres avait exécuté une superbe sanguine en duo au clavier en 1811, dont on prétendit qu’Auguste Renoir eût pu s'en inspirer,  spécimen d'arts graphiques où les traits fins, les grands yeux bruns languides et les boucles châtaigne des deux sœurs ressortaient en plus de leurs atours Empire. Derrière le piano, près d'un fauteuil crapaud capitonné bleu outremer, on apercevait une harpe qui devait dater du temps de Marie-Antoinette. Aurore-Marie, peut-être hantée par une de ses visions de psyché qu'elle avait eue de Deanna-Lisa, observant candidement de son regard noisette des déménageurs manipulant les encombrants instruments de la classe des cordes appartenant à Stefan Brand, avait exigé de son paternel, lorsqu'ils étaient venus s'établir aux portes de la capitale avant qu'il ne mourût[1] tragiquement, que ces compagnons de notre mélomane fussent installés en bonne et due place en leurs nouvelles pénates.
« Ne faites pas cas des éventuels accrocs à votre œuvre, monsieur, reprit Aurore-Marie : je relève d'une petite crise de névrasthénie. Mais cela me sied fort bien!»
Elle ouvrit le clavier et posa sur le pupitre la partition que Fauré lui tendait.
« Cela sera parfait : votre manuscrit est lisible. Il va de soi que l'éditeur, monsieur Choudens ou un autre, rendra le déchiffrage de l'opus imprimé encore plus attrayant. »
Les doigts de fée et de sylphide coururent mélodieusement sur les touches. Aurore-Marie ne put masquer son émoi :
« Oh, la belle mélodie! C'est Charlotte, c'est elle! Mon Dieu! Je la revois comme si c'était hier. »
Des larmes perlèrent aux joues désormais pivoines de la baronne qui ne put retenir un hoquet douloureux.
« Quelle merveille, vraiment! Dommage que quelques concessions triviales viennent gâcher une bonne impression d'ensemble!
- Dans une œuvre de commande, l'artiste est parfois tenu à s'adapter aux exigences de son commanditaire et auditeur potentiel.» objecta Fauré.
Mue par un caprice soudain, secouée par une quinte et par un sanglot qu'elle ne put réprimer, Aurore-Marie arrêta de jouer.
« La suite de votre morceau m’agrée moins, monsieur. Vous hésitez trop entre l'épanchement passionnel et l'intimisme! C'est sans doute parce que vous n'êtes au fond point fait pour l'orchestre symphonique, nonobstant quelques idées magnifiques.
- Vous en concluez que mon concerto est inabouti!
- Ce n'est pas ce que je veux exactement dire : la phrase de départ du violon, énoncée au préalable par le tutti de l'orchestre, le thème de ma Charlotte perdue, est de toute beauté, mais après, vous vous égarez comme chez Chopin lorsqu'il commit ses concerti pour piano. Vous devriez conserver certaines idées, certains airs de cet opus pour quelque prochaine œuvre de chambre : trio, quatuor, sonate, que sais-je encore!
- Je constate qu'il n'est plus question de créer ce concerto en public, mademoiselle la baronne.
- Croyez-moi, monsieur, je suis absolument navrée. Mais ne nous quittons pas sur une fausse note! En toute civilité, je vais sonner Marthe afin que nous dégustions en bonne communauté un délicieux thé à l'anglaise avant que vous ne preniez congé. »
Reniant ce concerto, dont les véritables causes de l'occultation par son auteur viennent de vous être dévoilées, Gabriel Fauré devait néanmoins reprendre le thème violonistique initial de Charlotte Dubourg, un des plus magnifiques qu'il ait écrit, quoiqu'on y sentît la patte d'Aurore-Marie de Saint-Aubain, au début de son opus ultime, ce quatuor à cordes tellement prisé des amateurs d'émotions musicales vraies dans la tradition proustienne 1900.
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Avant son important voyage parisien, craignant toujours pour sa santé précaire, Aurore-Marie s’était donc résignée à consulter une fois de plus Frédéric Maubert de Lapparent.
« Cela est dans mes habitudes avant chaque nouvelle villégiature », déclara-t-elle à son époux.

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Une voix disait, tandis que l’autre répétait :
« Consubstantielle à la Mère.
- Consubstantielle à la Mère…
- Engendrée, mais incréée, infécondée.
- Engendrée, mais incréée, infécondée…
-Hypostase jumelle, Fille inhérente à la Mater.
- Hypostase jumelle, Fille inhérente à la Mater…
- De par Ta Volonté divine, Une, Omnisciente, Omnipotente.
- De par Ta Volonté divine, Une, Omnisciente, Omnipotente…
- Pan Logos, Etre suprême, allié de la Bona Dea.
- Pan Logos, Etre suprême, allié de la Bona Dea…
- Ainsi soit la Tetra Epiphaneia, amen !
- Ainsi soit la Tetra Epiphaneia, amen ! »
« Vierge suis, vestale du Bon Culte…Mes longs cheveux blonds tombent jusqu’à mes pieds. Ma tunique immaculée a été souillée par les impies de l’Imperator… Blessée à la tête suis. Des croûtes de sang salissent ma diaphane beauté. Mon beau visage porte les traces des coups que m’ont assené les sectateurs du maudit Antoninus Pius. Par Caero j’ai été dénoncée, arrêtée! Ces maudits partisans de Christos ont participé à cette infamie, ô Celse! Pothin, Irénée de Lugdunum, ont vendu la pauvre vestale de Pan Logos! Je suis prête au martyre, à ce que mon bienheureux nom soit inscrit dans le martyrologe de ceux qui croient au vrai Dieu de la Connaissance et de l’Inconnaissance. Déshonorée, j’ai été ; mon corps pur corrompu par la souillure des traîtres… Injuriée, vilipendée… Je gis dans un cachot ignoble et la vermine est sur moi… Pauvre prêtresse de Pan Logos ! Je souffre de mon déshonneur mais je sais qu’après ma mort, la Bona Dea m’accueillera en son giron… Là, ô horreur, ô terreur ! Le rictus de jouissance de Quintus Severus Caero, celui qui nous vendit en application du rescrit d’Antoninus… Qu’il périsse! Marcus se chargera du poison…Les cieux céruléens m’attendent et la géhenne sera sienne pour les siècles des siècles… Le buste ! Le buste de momie ! Il ricane ; il me défie ! Non ! »
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La séance d’hypnose s’achevait dans le sombre cabinet de Frédéric Maubert de Lapparent peuplé de rayonnages de traités d’anatomie qui prenaient la poussière. Aurore-Marie revint à elle. Elle poussa un cri d’effroi, encore toute imprégnée de ses songeries hypnotiques, d’un délire du passé qui s’apparentait à un douloureux revécu de la métempsycose.
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« Je vois que mon buste phrénologique vous a encore impressionné, Madame la baronne. Vous m’en voyez désolé.
- Je… hésita la poétesse, le visage tout pourprin, docteur… Que de sottises antiques ai-je encore déblatéré?
- Rien que de très habituel, Madame. Vous ressortez ce discours à toutes les séances. Vous récitez notre Credo que j’acquiesce - appartenant à votre confrérie - avant de vous retrouver sous l’identité d’une jeune vestale. Ce nom de Caero revient chaque fois sur vos lèvres.
- Il est laid et difforme ! Cet homme est une engeance ! Il cause mes tourments et ma mort, mon supplice ! Il semble doté d’un pouvoir au moins égal au mien… Je n’y ai point la chevalière, possession alors exclusive de Cléophradès ! Caero l’a fait arrêter et supplicier à Nicomédie avant de retourner à Lugdunum où ses manœuvres auprès des chrétiens ont permis la dénonciation de la communauté tétra épiphanique que je dirigeais…  mais la chevalière a pu être sauvée… Euthyphron, le bien-aimé disciple, l’a glissée à son doigt. »
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Les délires antiques de la malheureuse démente ne s’estompaient que lentement. Maubert éprouvait chaque fois un grand mal à ramener Aurore-Marie à la réalité de cette fin du XIXe siècle. Il fallait que les apparences fussent sauves et que la santé mentale de la Grande Prêtresse ne compromît point les plans grandioses de revanche. Ces altérations, ces aliénations phantasmatiques, ces bouffées de délire narcissique, ces monomanies, l’avaient pourtant désignée comme l’Elue en 1877. Peut-être eût-elle été moins jeune, Aurore-Marie aurait mieux supporté l’épreuve alors que ses prédécesseurs avaient tous été des hommes mûrs. Il fallait donc qu’elle fût présentable à la réunion boulangiste de Bonnelles. La duchesse d’Uzès devait lui faire part de l’avancée de l’exécution des travaux : l’expédition embarquerait à la date prévue, du Havre… Le Bellérophon noir, tel que prophétisé dans les vers magnifiques et magiques du Tropaire végétal, irait jusqu’aux portes du Congo. Le temps pressait. La maladie du Kaiser Friedrich III était connue, débattue. Georges devait agir, maintenant.  
Les poumons d’Aurore-Marie inquiétaient autant le médecin que sa patiente. Maubert l’écouta.
« Vous connaissez mes fréquents accès de vapeurs…, mes rougeurs aux joues, cet empourprement chronique qui confère à la pathologie… Je crains de demeurer constamment écarlate en public. Je tousse par conséquent autant par peur que parce que je ressens un grand mal, une brûlure en ma poitrine. Vous nommez cela éreuthophobie, je crois ou crainte de rougir. De plus, docteur, mes pamoisons sont fréquentes. J’attrape par trop souvent des refroidissements. Je me plains d’un mauvais sommeil, de suées nocturnes, de maux de dos, d’oppressions, de mal à respirer… Valétudinaire à vingt-cinq ans ! Quelle misère, hélas !
- Veuillez ôter votre corsage Madame, que je puisse vous ausculter… »
La gracieuse poétesse ressentit une grande gêne de devoir ainsi dévoiler une partie de son corps, de s’exposer en cache-corset aux yeux de son médecin, auquel elle prêtait des sentiments concupiscents… Mais Maubert était marié et père de trois enfants et son épouse réputée pour ses agréables rondeurs.
Aurore-Marie avait revêtu une magnifique toilette de promenade de faille chamois et noire. Un ruban anthracite noué sur son cou blanc de cygne, sorte de petite cravate féminine, fort mignarde pour ne point dire excitante, prodiguait à cette vêture un effet des plus émerillonnants du fait qu’elle seyait à ravir à la diaphanéité et à la lactescence proverbiales de l’épiderme de Madame de Lacroix-Laval. Ses longues boucles anglaises embaumaient la violette et le jasmin. En cache-corset donc, elle soumit sa plate poitrine au stéthoscope du bon docteur.  Du fait que demeuraient encore trois épaisseurs de linge, on pouvait se demander ce que le médecin pouvait bien percevoir.
« Je ne détecte aucune caverne en vos poumons, mentit diplomatiquement l’éminent physiologiste et obstétricien. Vous n’êtes point poitrinaire, du moins, pas encore…
- Mais, docteur…J’ai eu voici deux jours une légère hémoptysie qui a effrayé ma domesticité…
- Un peu de sang sur vos mouchoirs de batiste? Cela n’est pas grave !
- Mes dépenses pour renouveler ma mercerie deviennent conséquentes! J’y consacre cent francs par trimestre à la belle saison, plus encore en hiver. J’ai grand’froid et j’ai besoin de m’emmitoufler de pelisses. A Rochetaillée, en janvier, je ne parviens plus à quitter ma chaufferette.
- En fait, vous souffrez à cause de la mode, Madame.
- C’est-à-dire?
- Vos corsets sont trop ajustés et hem…Votre poitrine n’est point voluptueuse.
- Euphémisme !
- Sans doute mangez-vous trop. Donc, le corset vous serre…
- Rien que ce que mon estomac juge indispensable afin d’atteindre la satiété. Veau Marengo, blanquette, poulardes farcies,  rôtis de bœuf, pigeons et canards rôtis, truites à l’oseille, ris de veau, saules meunières, buissons d’écrevisses, tartelettes meringuées, des Saint-honoré, des Paris-brests, des bouchées à la reine, des fricassées, des champignons sautés, toutes sortes de potages…J’ai souventefois grand’faim et il est de mon devoir de me rassasier ! Je dévore tel un ogre mais ne prends jamais une once !
- Vous devez vous modérer, Madame. Je vais vous prescrire un régime maigre : du bouillon de poule, presque exclusivement midi et soir…des fruits frais, aussi. Et plus de laudanum. Bannissez-le !
- Je croyais que dans mon état, la nourriture prescrite était la viande rouge… »
Continuant à mentir, Maubert de Lapparent ajouta :
« Ne vous inquiétez plus pour vos oppressions. Desserrez votre corset. Ce n’est point la peine de vous comprimer ainsi avec votre poitrine menue. Pourquoi donc ce carcan alors que la finesse de votre taille est tout à votre honneur ? »
Aurore-Marie sentit que Maubert la flattait, qu’il n’avait pas osé employer le terme maigreur. Elle répliqua de sa gracieuse voix ténue, ses grands yeux ambrés tout pétillants :
« Albin, mon mari, m’aime ainsi. Il m’appelle « mon ouistiti adoré ». De plus, vous savez très bien que dans ma situation exposée, où salons et mondanités constituent l’essentiel de mes activités, je dois sacrifier au paraître, suivre la mode, me conformer aux bons usages qui siéent aux Dames de qualités. Finissez de me rassurer, s’il vous plaît. Je ne souffre donc ni de consomption, ni de chlorose…
- Cela est exact. la trompa Maubert, fin renard qui savait qu’Aurore-Marie n’accepterait pas la vérité. Elle n’en avait pas pour dix ans.
La femme de lettres se rhabilla, paya le bon docteur et s’en revint, cheminant cahin-caha jusqu’à la voiture où l’attendait son dévoué cocher, Anselme. Elle avait ouvert son ombrelle de soie assortie à sa jolie toilette car le soleil resplendissait en ce bel après-midi de début mai. Il était temps d’achever ses préparatifs de départ : les malles seraient conséquentes et pèseraient car le séjour à Bonnelles promettait d’être long : plus de quinze jours, jusqu’à ce que l’on fût certain du bon appareillage de l’expédition mystérieuse. Tout devait être bouclé pour le 1er juin au plus tard. Le billet de première pour l’express de Paris, le compartiment pour dame seule, la place de troisième destinée à Alphonsine, l’emplacement des bagages dans la voiture-fourgon… Le voyage ferré était pour le surlendemain.
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*********

En cette matinée de mai 1888, les chantiers du Havre étaient enveloppés d’une brume tenace qui ne se dissiperait pas de la journée. L’air humide, chargé d’iode, revigorait pourtant les poumons du voyageur qui, assez guilleret, avait éteint son cigare et marchait d’un bon pas vers les bâtiments qu’un gardien lui avait aimablement désignés. Le militaire était dans la force de l’âge, le début de la quarantaine. Certes, sa carrière n’était pas brillante, seulement capitaine, mais quelques décorations agrafées à la veste bleue de son uniforme démontraient qu’il n’était pas non plus un habitué des salons et des fauteuils des ministères. Une petite moustache discrète et fort bien entretenue, des mains aux ongles impeccables, un léger parfum de vétiver, tout cela prouvait que le capitaine de Boieldieu prenait soin de sa personne et voulait apparaître à son avantage devant le commandant Hubert de Mirecourt. Des papiers signés par des colonels et des généraux en vue devaient lui permettre d’être reçu favorablement. 
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Au bout d’une centaine de pas à peu près, Pierre Fresnay se heurta à un nouveau cerbère. Celui-ci, engoncé dans un uniforme qui ne lui seyait pas, gronda:
- Mon capitaine, je suis désolé, mais si vous n’avez pas de blanc-seing, il vous est impossible d’aller plus loin.
- Mon adjudant-chef, vous ne faites que votre travail. Tenez, ceci vient directement de Paris! 
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Le garde, qui répondait au nom de Michel Trinquetaille, s’empara des quelques feuilles et les examina avec soin. Après quelques minutes, il dit, cette fois-ci presque souriant:
- Tout est en règle, capitaine. Le chantier qui vous intéresse est sur votre droite. Vous rencontrerez encore deux soldats et ensuite vous pourrez admirer le submersible.
- Ah! Le fameux submersible. Figurez-vous que je n’en ai encore jamais vu…
- Si notre commandant vous a à la bonne, peut-être vous fera-t-il visiter l’intérieur…
- Je n’en demande pas tant!
Un dernier salut, et Pierre Fresnay put poursuivre son chemin. Il passa les autres gardes sans difficultés. Décidément, les faux signés de Frédéric Tellier lui-même lui ouvraient toutes les grilles. Allait-il en être de même avec Hubert?
«  Pourquoi m’en faire? Le chrono vision a montré que je réussirai ».
Quinze minutes plus tard, le capitaine de Boieldieu rencontrait enfin celui qu’il espérait. 
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Hubert de Mirecourt avait sensiblement le même âge que son interlocuteur. Mais pas la même prestance. De plus, il n’inspirait pas la moindre sympathie. C’était un homme au visage sévère, à l’œil bleu, au regard arrogant, à la taille raisonnable et au ventre discret. Un je-ne-sais-quoi dans sa voix vous faisait aussitôt comprendre qu’il ne fallait pas trop se lier avec le bonhomme. Néanmoins, vu les lettres d’accréditation du capitaine, Hubert se sentit obligé d’accueillir de Boieldieu convenablement.
- Ainsi, capitaine, vous êtes recommandé par le général De Boisdeffre. Où avez-vous servi? 
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- J’ai d’abord fait mes armes en Algérie.
- La coloniale, donc. Mais ensuite?
- La cavalerie. Le dixième. C’était en 82.
- Alors, vous avez été sous les ordres de Claustres.
- C’est cela.
Dans son for intérieur, le comédien disait:
« Il me teste. Heureusement que les renseignements fournis par le Superviseur général sont en béton! ».
- Tout cela m’agrée. Mais ne restons pas ici. Ce tintamarre est insupportable.
De Mirecourt avait raison. Les deux hommes s’entretenaient devant un bassin où le bruit était tel que vous peiniez à entendre les propos de votre interlocuteur. Là, un navire était amarré. Fort étrange navire en vérité. Une coque toute noire, métallique, pas de gréement, pas de voiles donc, pas de mâts, une espèce de boîte aussi sombre que le reste émergeant de dessus un échafaudage. On percevait, dans tout ce brouhaha des marteaux en train de frapper, des scies en train de couper, des jurons provenant d’ouvriers mécontents, des outils chuter bruyamment sur les dalles, des cris alertant qu’on allait faire venir une grue et des ordres hurlés à l’adresse de techniciens. Tout une fourmilière s’affairait à achever le Bellérophon afin qu’il fût prêt à la date prévue. Encore trois semaines tout au plus.
Le commandant avait entraîné de Boieldieu dans un petit cagibi en retrait du quai. Là, on percevait encore le bruit, mais c’était nettement plus supportable. Hubert entra dans le vif du sujet.
- Vous avez des états de services corrects. Mais pourquoi venir ici?
- Mon commandant, mes services sont corrects comme vous le dites justement. Mais je n’ai pas donné tout ce que je pouvais.
- Ah! Pourquoi donc?
- Cette république ne m’agrée pas.
- Hum… Je vois.
- L’an passé, le général Boulanger a fait un discours retentissant à Nancy. Il m’a ouvert les yeux. Désormais, c’est lui que je veux servir. Lui seul a la vision qu’il sied à la France! Il nous faut balayer tous ces pusillanimes qui se sont arrogés le droit de nous gouverner, tous ces civils athées qui mènent notre patrie au bord du gouffre. 
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- Mon cher de Boieldieu, votre point de vue sur la politique rejoint le mien. Mais comment avez-vous su ce qui se construisait ici, présentement?
- Ce chantier est supposé être secret, je le sais pertinemment. Mais De Boisdeffre n’est pas tombé de la dernière pluie. Des espions gravitent autour de Boulanger et ont rapporté que souventefois le général venait au Havre. De plus, certains dons d’argent ont paru suspects au deuxième bureau. Notamment ceux de la duchesse d’Uzès.
- Bigre! Et vous, en êtes-vous de ce deuxième bureau?
- Disons que j’ai mes informateurs…
Comme nous le remarquons, Pierre Fresnay avait entamé une partie dangereuse. Il fallait qu’Hubert de Mirecourt croie que Boieldieu était un agent secret de l’armée retourné, éprouvant plus que des sympathies pour le général Georges Boulanger, bref qu’il était prêt à trahir « la gueuse », non par esprit de lucre mais par patriotisme.
- Capitaine, je vais jouer franc-jeu avec vous. Je vais vous embaucher.
- Merci. Mais pourquoi si vite?
- Ainsi, je vous aurai à l’œil. Et croyez-moi, vous ne pourrez pas faire un pas sans que je le sache!
- Je n’ai pas envie de vous décevoir. Et encore moins de quitter la ville.
- Dans ce cas… venez, je vais vous faire visiter le Bellérophon.
- Un submersible… comme dans les romans du sieur Jules Verne… 
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- Certes, mais pas aussi confortable… enfin, il peut accueillir une cinquantaine d’hommes à bord, et pas tous des mariniers.
- Euh… pour respirer?
- De l’air en conserve.
- Il descend profond?
- Deux cents pieds. Peut-être davantage. Il n’a pas encore été testé.
- Cela ne fait pas beaucoup.
- Il est encore expérimental. Mais s’il fonctionne comme prévu, nous en mettrons d’autres en chantier. Et le Kaiser regrettera d’être né!
- Des bruits courent sur sa santé, fit vaguement le comédien.
- Ce n’est pas lui qui nous inquiète, mais Bismarck.
- Le chancelier est âgé. Il perd de son influence…
- Sans doute, mais nous avons une revanche à prendre et le Bellérophon n’est que le premier jalon de la future guerre que nous déclarerons bientôt à l’Allemagne! Ces salauds d’Alboches paieront au centuple ce qu’ils nous ont fait subir!
Sur ces paroles bien senties et cette profession de foi, Hubert de Mirecourt eut un sourire cruel et ses yeux rencontrèrent ceux de Pierre Fresnay. Ils disaient clairement « Toi, je t’ai à l’œil. Tu as intérêt à montrer ton zèle sinon je t’abats comme un chien! ».

***************

Effectivement, l’intérieur du submersible n’était pas du tout confortable. Les rivets qui joignaient les plaques métalliques étaient apparents, les coursives des plus étroites, les cabines minuscules, et il s’agissait de celles dévolues aux officiers supérieurs, la passerelle encombrée par divers câbles et filins, d’énormes cadrans affichaient des données mystérieuses, le tout dans une atmosphère enfumée, à la limite du respirable. Néanmoins, Pierre Fresnay identifia le périscope. Cependant, il n’en montra rien et dit, naïvement: 
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- Cette barre que l’on monte et descend, là, au milieu, à quoi sert-elle donc?
- C’est pour voir ce qu’il y a à la surface, capitaine, répliqua de Mirecourt.
- Il n’y a pas de gouvernail comme dans un navire classique?
- Si, mais il n’est pas en bois et ressemble davantage à un « volant ».
- Par quelle énergie est propulsé ce submersible?
- Par la vapeur. La salle des machines est à droite. Mais je vous préviens, il fait très chaud à l’intérieur et pourtant les chaudières ne sont pas encore en service.
- Comment les soutiers pourront-ils tenir dans ce cas? Il y a des volontaires?
- Oui! Rassurez-vous. Leurs quarts seront réduits et nous avons prévu de les désaltérer régulièrement.
- La cambuse, l’infirmerie?
- Vous en savez bien plus que vous ne le dites.
- Je me base de ce que l’on peut trouver à bord d’un navire de surface! Jeta négligemment le faux de Boieldieu.
- En fait, la cuisine est fort réduite. Mais nous avons le mess des officiers et le carré de l’équipage.
La visite se poursuivait. Cette fois-ci, Pierre Fresnay se montra plus prudent. Enfin, les deux hommes parvinrent devant d’étranges cylindres qui, présentement, ne contenaient rien.
- A quoi servent ces tubes?
- Non, ce ne sont pas des turbines, répondit le commandant en se trompant délibérément de terme. Bientôt, des torpilles vont être acheminées. Elles seront logées là-dedans.
- Des torpilles? Je ne comprends pas…
- Disons des obus sous-marins propulsés par un moteur électrique.
- Bigre! Cela fait peur.
- Ce sont nos ennemis qui auront peur, capitaine.
- Le Bellérophon est un navire de guerre qui n’a pas son pareil…
- Oui, c’est une arme mortelle. Ses coups sont imparables. Rien ne pourra l’arrêter lorsqu’il se mettra en branle.
- L’appareillage est pour bientôt?
- Vous essayez de me tirer les vers du nez, mon cher. Mais cela ne marche pas avec moi. De toute façon, vous en serez.
- De quoi?
- De l’équipage, pardi! 
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- Je n’y connais rien en matière de navigation, se récria le comédien. De plus, je n’ai pas le pied marin.
- Peu importe, moi non plus! À partir de maintenant, nous ne nous quittons plus. Vous serez mon second.
« Ton otage, plutôt… mais baste, cela me convient. Et si les choses tournent vraiment mal, ça m’étonnerait que le commandant mette la main sur mon transpondeur vu qu’il est greffé sous ma peau! ».
Ainsi donc, Pierre Fresnay se retrouva le second du bras droit de Georges Boulanger. Il allait emmagasiner des tas de renseignements qu’il se ferait un plaisir de communiquer à Daniel Lin par le biais de contacts télépathiques quotidiens. Hubert de Mirecourt n’y verrait que du feu. Cependant, les tubes lance-torpilles et le fait que ces torpilles fussent propulsées par un moteur électrique turlupinaient notre comédien. Manifestement, l’équipe de comploteurs bénéficiait d’une aide technique anachronique. Qui la lui fournissait?

A suivre...

[1]     Lire le roman « Aurore-Marie ou une étoffe Nazca ».

samedi 6 septembre 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue chapitre 2 2e partie.



Le voyage vers la chrono ligne déviée dans laquelle Aurore-Marie de Saint-Aubain
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complotait ne fut pas aussi aisé et confortable que la technologie de pointe en usage à l’Agartha aurait pu le faire supposer. Pourtant, le vaisseau Rêve d’étoiles n’était pas en cause et son équipage rôdé à toutes les situations non plus. La faute en revenait sans nul doute à la mystérieuse entité qui, manifestement, se démenait pour faire échouer les tentatives de redressement de la situation émanant du Préservateur. 
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Tout avait cependant bien commencé. Les conditions extérieures étaient idéales, l’humeur paisible voire joyeuse, l’atmosphère nullement crispée. Chacun avait à cœur de mener sa partie au mieux de l’intérêt commun. Le capitaine Craddock s’était vu confier le pilotage, secondé par le lieutenant Spénélos. Symphorien, pas peu fier de la tâche qui lui incombait, évitait de trop ramener la couverture à lui. Cela faisait des lustres, du moins en était-il persuadé, qu’il roulait sa bosse dans tous les coins et recoins du Multivers. Il en était de même ou presque pour l’Hellados. Officiaient au chrono vision le commandant Daniel Lin Wu et Benjamin Sitruk. Violetta supervisait des consoles secondaires et Lorenza s’assurait que tous les membres de l’équipe supportaient parfaitement le délicat passage en translation. Pour plus de précaution, tous avaient revêtu des scaphandres peau, bien loin d’être aussi encombrants et inconfortables que leurs ancêtres.
Mais à quoi ressemblait intérieurement et extérieurement le vaisseau Rêve d’étoiles? À première vue, un observateur n’aurait rien vu d’extraordinaire à cette nef. Sa silhouette rappelait non pas une soucoupe volante si chère au cinéma hollywoodien de la guerre froide, mais une espèce d’aile volante surdimensionnée de couleur bleu pâle. Les matériaux composites de la coque pouvaient prendre n’importe quelle teinte et s’adapter aux conditions changeantes de l’espace transdimensionnel. Plusieurs boucliers multicouches protégeaient la carlingue du Rêve d’étoiles et aucun feu de position ne permettait de le détecter lorsque le vaisseau ne le désirait pas. Ce dernier pouvait également activer la fonction qui le rendait invisible sans dépense excédentaire d’énergie. Le vaisseau se translatait grâce à un moteur particulier qui n’avait besoin que de quelques microgrammes d’orona. Mais le tri lithium pouvait aussi faire l’affaire ou encore les dangereuses matières fissibles. L’échange matière ou antimatière avait ses partisans mais les Helladoï avaient opté pour la solution élégante de l’orona. Et c’était celle-ci qui l’avait emporté à l’Agartha.
À l’intérieur, rien à voir avec le défunt et expérimental Vaillant d’une piste temporelle précédente. L’habitacle, au design non utilitaire mais artistique, accueillait avec tout le confort désiré jusqu’à trente personnes. Il y avait, bien entendu, la cabine de pilotage, celle dévolue aux autres membres de l’équipage, une salle de repos, une infirmerie au top du top du dernier état de la recherche en ce domaine, un laboratoire, un coin toilettes, une soute et une aire de jeux et de détente. La cambuse n’avait pas été oubliée. Bref, les trente tempsnautes auraient pu survivre dans leur vaisseau durant plus de quarante années au moins s’il l’avait fallu! Le décor interchangeable, se modifiait selon les desiderata du commandant de bord. Pour l’heure, le style arts déco des années 1930, le modernisme particulier de cette époque révolue, l’avaient emporté à la demande de Louis Jouvet, Jean Gabin et Marcel Dalio. DS de B de B n’y avait rien trouvé à redire. Ainsi, les consoles sensitives et les écrans sphériques des ordinateurs étaient dissimulés sous la forme de vases en cristal, de bouquets de fleurs, de fruits en cire et ainsi de suite.
Il n’en allait pas de même dans la cabine de pilotage, plus spartiate. Là, s’affairaient le Cachalot de l’espace et l’Hellados. Un peu en retrait, Daniel Lin et Benjamin n’avaient d’yeux que pour l’écran du chrono vision dont les données évoluaient sans cesse.
Symphorien disait:
- Passage dans l’espace virtuel dans trois minutes…
- Rien à signaler du côté des moteurs secondaires, complétait Spénélos. Énergie disponible à cent trente , pour cent.
- Tant mieux! Tout baigne dans l’huile. Encore un saut de routine…
-  Le chrono vision suit, fit le Canadien.
- Hum… je viens d’apercevoir une légère distorsion dans la dernière coordonnée affichée, jeta le Superviseur.
- Ah! En êtes-vous certain? S’inquiéta Benjamin à juste titre.
- Oui, mais tout est redevenu normal. Voyez, les données se sont stabilisées.
- Transdistorsionnel dans deux minutes, poursuivit Symphorien, son visage tendu. État du réfrigérant?
- Conforme aux prévisions, répondit immédiatement l’extraterrestre. Un centimètre cube de dépensé depuis notre décollage.
- Encourageant. Et notre orona?
- Les cristaux ne montrent aucune faiblesse. Pas de micro fissure, pas de vibration non désirée non plus.
- J’en suis extrêmement soulagé.
- Le chrono vision indique toujours le tracé le plus court conduisant à la piste temporelle désignée. Les nœuds de confluence sont bien apparents, rassura le commandant Sitruk.
- Bien apparents, mais une autre fluctuation vient d’avoir lieu, articula le Superviseur distinctement, faisant frissonner l’échine de ses compagnons.
- Je n’ai rien vu et l’écran n’a rien montré! Objecta le Canadien.
- Pourtant, je l’ai sentie dans toutes les fibres de mon être, rajouta l’ex-daryl androïde. De plus, ma vision améliorée a perçu les modifications…
- Sont-elles importantes? S’enquit Spénélos.
- Minimes, mais inquiétantes… trois microns…
- On continue! Décida le capitaine Craddock qui, en tant que chef pilote choisissait de poursuivre ou d’attendre. Saut quantique dans une minute.
- L’équipage est paré, renseigna l’Hellados. Le capitaine di Fabbrini vient de me communiquer son rapport. Tout le monde est sur son siège et protégé par sa combinaison… y compris le chat et le chien.
- Hum… souffla Benjamin. Jamais vous ne vous séparez de votre animal, Superviseur…
- Vous me désapprouvez… je ne vois pas pourquoi. Deanna Shirley a fait de même.
- Je préfère ne pas insister.
- Saut quantique dans trente secondes, rappela Craddock dont la voix marquait une certaine émotion.
- Tout va bien, capitaine, dit Benjamin optimiste. Vous avez déjà effectué pareil saut des centaines de fois.
- Tous les paramètres objectivement conformes, renchérit l’Hellados de son ton habituel.
- Les cristaux, qu’en est-il?
- Aucune décristallisation inopinée, aucune surchauffe.
- Boucliers extérieurs?
- Trente couches. Faut-il en rajouter? Demanda Violetta.
- Non. Pas pour l’instant.
Symphorien prit une profonde respiration et murmura:
- Alea jacta est! Saut quantique!
Aussitôt, devant le Rêve d’étoiles, une spirale apparut, une spirale faite d’espace réel et virtuel à la fois. Bientôt, elle se transforma en un tunnel de lumière et de non lumière dans lequel tourbillonnaient des pré particules, des antiparticules, des pré bosons, des pré quarks et ainsi de suite. Ce tuyau présentait tout un dégradé de couleurs merveilleuses, allant du violet le plus profond et le plus sombre au rouge magenta le plus éclatant. Bien évidemment, les senseurs extérieurs montraient ce spectacle hallucinant et splendide qui n’effrayait ou ne faisait s’extasier personne à bord. Tous étaient désormais blasés, y compris Louis Jouvet ou encore Julien Carette. 
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- J’aurais bien entamé une partie de cartes, soupira le Parisien. Mais harnaché comme je le suis, inutile d’y songer.
- Nous sommes ceinturés à notre siège par précaution, rappela le docteur di Fabbrini. Même Ufo qui manifeste son mécontentement par ses miaulements. Quant à O’Malley, il s’est arrêté de ronger son faux os et s’est mis à gémir.
- Pff! Ce chat a faim! Déclara Saturnin, sûr de lui. Cet animal a toujours faim!
- C’est vrai, rajouta Alban. Mais je jurerais qu’il a peur aussi.
- Je le prendrais volontiers dans mes bras, fit Louis Jouvet, mais…
- Même libre, Ufo n’accepte la compagnie et les câlins que de son maître ou de ma fille.
- Cette translation a l’air de durer plus que d’habitude, constata Michel Simon.
- Non, c’est une fausse impression.
- Le dernier voyage a été plus rapide, ce me semble! Rajouta Deanna Shirley. Nous avions emprunté les mêmes couloirs trans… distorsionnels…
La comédienne avait buté sur le mot, peu familier dans sa jolie bouche.
- Je confirme, s’inclina Beauséjour avec un sourire crispé. J’aimerais savoir comment cela se passe dans la cabine à côté.
- Tout est calme, proféra Tellier. Si cela n’était pas le cas, nous aurions déjà reçu des ordres ou le capitaine Craddock serait entré en communication avec nous.
- C’est là en effet la procédure en cas d’incident ou d’urgence, émit Lorenza.
- Moi, à votre place, je tenterais de faire taire ce chat! Siffla Marcel Dalio. Il s’agite de plus en plus…
- Mais qu’est-ce qu’il a? s’inquiéta Saturnin.
- Il gémit maintenant, à l’unisson avec O’Malley, comme si tous deux souffraient. 
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Effectivement, le félin poussait de petits cris plaintifs à vous déchirer le cœur et ses yeux bleu saphir brillaient d’un éclat particulier. Ils vous toisaient également d’un air suppliant. Par contre, le briard avait croisé ses pattes dans lesquelles il enfouissait son museau.
- Ufo veut que quelqu’un le détache, tout simplement, jeta di Fabbrini. Non, il n’en est pas question!
- Miaou! Insista le chat des forêts norvégiennes au poil mi long non agouti et blanc.
Mais revenons dans la cabine de pilotage. Les choses se gâtaient et c’était pour cela que l’animal familier de Daniel Lin montrait des signes de plus en plus évidents d’agitation. Le félin savait que la situation anormale s’aggravait, lié qu’il était mentalement à son maître. Pourtant, rien ne transparaissait aux yeux des membres non techniques de l’équipage.
- Déviation allant en s’accentuant, faisait Craddock, suant à grosses gouttes.
- Déviation de l’ordre de 2,031%. Rajouta Spénélos dont la voix ne marquait toujours aucun frémissement.
- A ce train là, nous allons atterrir chez les Néandertaliens! Souffla le Canadien, dont le corps frissonnait d’effroi.
- Benjamin, dit Daniel Lin les yeux brillants, vous pouvez seul assurer le contrôle du chrono vision..
- Euh… dans cette situation, je ne sais pas…
- Violetta, va aider ton père! Ordonna l’ex-daryl androïde.
- Tout de suite.
- Que faites-vous? S’indigna le commandant Sitruk. Encore un de vos tour de cyborg? 
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- Presque! Je prends le relais, Craddock. Ouste! Dégagez!
- Bigre! Superviseur, ce n’est pas parce que ça urge qu’il faut me bousculer ainsi! S’offusqua le vieux baroudeur.
- Il s’agit d’une question non pas de seconde, mais de millisecondes, capitaine!
- Ouais, ça va, je dégage! Aie! Votre main est brûlante, par le diable! Vous avez la fièvre ou quoi?
Daniel Lin préféra ne pas répondre et, prenant la place de Symphorien, se relia directement à l’IA du bord.
Aussitôt, comme fustigée, l’intelligence artificielle déclara:
- Je n’y suis pour rien.
- Je ne t’accusais pas! Répondit sèchement le Superviseur. Qui te contrôlait tantôt?
- Personne!
- Pas moi, puisque je ne viens de me relier à toi que maintenant. Réponds…
- Personne!
- Ah! Ne mens pas… Sinon, j’annihile ta conscience et ce, définitivement. Je ne plaisante pas!
- Euh… J’ignore qui m’a subornée… J’ai eu l’impression de reconnaître son empreinte…
- Hum… Pas le temps. Reprends les coordonnées initiales… Tout de suite!
- C’est fait.
- Non. Il y a une différence d’un millième de seconde.
- Je regrette… mais vous faites erreur.
- IA, tu oses me contredire?
- Voyez… ma trajectoire est conforme au schéma prévisionnel d’origine. C’est le Multivers qui s’est déplacé…
- Le Multivers? S’étrangla Craddock qui entendait l’échange entre le Superviseur et l’IA. Là, j’hallucine! Pourtant, je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis des lustres.
- Le Multivers ne peut se déplacer comme cela, déclara Spénélos dubitatif.
- Pourtant, c’est la vérité! Confirma l’IA.
- Oui, le Multivers a effectivement bougé, murmura Daniel Lin pensif lui aussi… pourquoi?
- Un système solaire vient de se matérialiser dans la Galaxie M33. IL a pour nom Qia…
 - Ah! Wqia! IA tu t’es trompée d’orthographe…
- Préservateur, c’est vous qui décidez!
- Certes, mais Wqia n’était pas prévu avant quinze mille et un essais… oups… je n’ai rien dit…
Immédiatement, les derniers mots prononcés par le Superviseur s’effacèrent de la mémoire des humanoïdes assis à ses côtés.
«  Le ciel magenta de Wqia va me manquer! », soupira intérieurement celui qui répondait au nom humain de Daniel Lin. «  Après tout, ce n’est que partie remise… Concentrons-nous sur le problème actuel… ».
- Reprends ta trajectoire, IA, l’imprévu a été gommé…
- A vos ordres, Superviseur, s’inclina l’IA domptée et docile.
- Et prends garde à ne pas dévier une fois encore…
- Oui, Commandant Wu.
- Craddock, merci de m’avoir laissé votre poste.
- Il n’y a pas de quoi, Daniel Lin.
- Tout est rétabli.
- J’aimerais comprendre ce qu’il s’est réellement passé, commença l’Hellados.
- Moi aussi, appuya Sitruk.
- Comme dans la Cité, fit le Superviseur en se réinstallant devant le chrono vision. Toutefois, là il ne s’agissait pas de disparition, mais …
- D’apparition, souffla Violetta innocemment.
- Tiens, ma grande, tu as donc tout compris?
- Je ne suis pas une gourde, oncle Daniel.
«  Et surtout, j’ai oublié de modifier ta mémoire… Enfin… ce n’est pas si important… les autres ne font pas attention à tes propos… Ils ont eu bien trop peur ».
- Il y a eu prise de contrôle de l’IA par une entité inconnue, rajouta Spénélos, le visage sombre. 
- C’est vachement grave, ça! Inquiétant même. Qui peut une chose pareille?
- Je l’ignore… Notre mission ne sera pas de tout repos, capitaine…
- Mon gars, tu profères une vérité qui ne me réjouit pas! Enfin! Qui vivra verra…
- Ne devrions-nous pas en informer le Conseil de la Cité? Interrogea l’extraterrestre toujours à cheval sur les procédures réglementaires.
- Après notre atterrissage…
- Oh! À ce propos, on entre en orbite autour de la Lune, dit le Cachalot du système Sol. Nous sommes bien en 1888, le jour prévu pour notre arrivée. Brave petite IA. Elle a eu à cœur de réparer son erreur.
- Capitaine, fit la voix artificielle, la conscience du vaisseau, je ne suis pas un animal que l’on flatte!
- Un peu de modestie, IA, ordonna sévèrement le Préservateur, d’accord?
- D’accord, souffla humblement la présence virtuelle.
- Que décidez-vous, commandant Wu?
- Commandant Sitruk, nous restons en orbite quelques heures, le temps de nous assurer que tout est sous contrôle, que toutes les coordonnées sont bonnes.
- Combien d’heures?
-Oh! Disons cinq heures… j’en profiterai pour réviser Magdalena… 
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- Commandant! Je n’ai pas démérité! Se récria l’IA.
- Deux précautions valent mieux qu’une, tu connais ce proverbe, non? Maintenant, tais-toi et contente-toi d’assurer discrètement ta tâche.
- Bigre! Bravo, Daniel Lin. Si ce n’est pas une mise en boîte de première, là… applaudit Symphorien.
- Allons plutôt informer le reste de l’équipe de l’incident, conclut le Superviseur.
- Je reste ici pour les dernières vérifications.
- Très bien, lieutenant, approuva le commandant Sitruk.
Puis, suivi par le capitaine Craddock et le commandant Wu, Benjamin pénétra dans la vaste cabine adjacente. Ce fut lui qui raconta les incidents rencontrés lors du saut quantique.

***************
1888, Lyon. Hôtel particulier des Saint-Aubain, avenue des Ponts. 
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Albin de Saint-Aubain, trente ans, venait de rentrer d’un important conseil d’administration du Comité des industriels de la soie à la tête duquel il avait été élu deux ans auparavant.
L’hôtel des Saint-Aubain avait été bâti sous le Premier Empire, du temps de la fortune de l’arrière grand- père d’Albin. Il se caractérisait par un style néoclassique, une profusion de stucs et de marbres, de médaillons sculptés enchâssés dans les murs. Afin que le décorum de la bâtisse fût mis au goût du jour car trop clair à ses yeux, Albin avait cru bon y faire exécuter divers travaux de tapisserie, y ajouter glaces, consoles, tableaux, dorures et lambris. Il n’avait fait qu’obéir aux suggestions de sa tendre moitié qui ne se plaisait qu’au milieu des surcharges et capitons assombrissant les aîtres. Dès le hall d’entrée, deux hideux lampadophores pseudo louis-quatorziens chamarrés de livrées turques et coiffés de turbans magenta frappaient la vue des visiteurs. A leur gauche, une toile de James Tissot au sujet biblique Joseph et Pharaon, rappelait cruellement le goût bourgeois de ces grands propriétaires de province voulant imiter les us et coutumes des élites parisiennes. A leur droite, une commode à tablette de marbre vert sur laquelle était posée une pendule à sphinges et cariatides remontant pour le moins au salon de Madame Récamier était surmontée d’un lourd miroir de Murano fort tarabiscoté. L’escalier aux marches veinées de travertin leur faisait face, mais il était légèrement décalé du fait que l’on voyait une porte accédant à un premier salon dit d’été, lequel débouchait sur une arrière-cour aménagée en serre. Dans ce salon dominaient les velours cramoisis et les tapis de perse. De grandes plantes ornementales, aspidistras et rhododendrons encadraient une crédence contenant de la vaisselle précieuse (Delft, Saxe et Sèvres) et quelques bronzes chinois exceptionnels - dons de Monsieur Emile Guimet. Albin, toutefois, avait réfréné les goûts dispendieux de son épouse qui la portaient vers l’acquisition de ce que l’on nommait autrefois des coquecigrues, euphémisme servant à désigner des bibelots pouvant choquer les visiteurs non prévenus de par leur aspect. Ainsi avaient été relégués au grenier un shaouabti à l’effigie d’Osiris ithyphallique en faïence bleue et un talisman de gladiateur en or au caractère érotique explicite découvert lors de récentes fouilles lugdunaises, qu’Aurore-Marie avait acquis à l’hôtel des ventes pour la somme faramineuse de deux mille francs.
La serre, quant à elle bouillonnait de vie : plus de vingt variétés d’orchidées y poussaient, ainsi que des fuchsias, des cattleyas, des fleurs d’osmanthus et du bambou sacré. Le plafond pouvait s’y ouvrir à volonté selon un mécanisme régulièrement entretenu. Il rappelait les impluviums des villas romaines et donnait sur un bassin où poussaient nénuphars et plantes aquatiques tandis qu’un nymphée miniature surchargé d’éléments grotesques semblables à ceux d’une Domus aurea produisait une cascade qui s’écoulait en flux discontinus, sur des buissons d’ajoncs jouxtés de crithmes, d’arums et d’asphodèles disposés dans des jardinières en émail lapis-lazuli décorées d’incongrues sentences mahométanes. Cet éclectisme trahissait un goût de décadent fin de siècle. Les arums n’étaient point de l’espèce colossale de Sumatra, qui ne fleurit que peu de temps et dont la fragrance cadavérique eût complu à Des Esseintes, la figure littéraire favorite de Madame de Saint-Aubain, tant ces exhalaisons putrides constituaient selon un Joris-Karl Huysmans la quintessence et le symbole d’une époque corruptrice. 
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Le majordome Norbert débarrassa son maître. Il déposa la canne à cabochon de saphir dans le réceptacle prévu à cet effet : une corbeille de bronze doré. Le haut-de-forme fut pendu au porte-chapeaux avant de trouver certainement une place dans son dressing.
Albin portait un costume de printemps gris perle en laine légère. Souhaitant se retirer dans le fumoir, il réclama un veston d’intérieur. Norbert changea son faux-col et sa chemise : il  lui en tendit une en lin, repassée de frais.
Monsieur de Saint-Aubain choisit un cigare dans un coffret en bois de cèdre. Il en coupa la pointe avec un ciseau en argent. Il le huma, le tourna entre ses mains, le roula et l’alluma avec des allumettes contenues dans une petite boîte en laque de Chine au décor délicat représentant une rizière, cadeau de son épouse.
Il n’était que six heures trente, le temps pour lui de savourer un porto cuvée 1847, de s’anonchalir quelques instants dans un fauteuil crapaud tendu d’émeraude, un cendrier en onyx noir à portée de main tandis que Norbert lui présentait un plateau sur lequel reposait le courrier du soir. Puis le majordome lui servit deux doigts de son alcool favori dans un verre en cristal dont la base était taillée de reliefs losangés en biseaux. La lame de son coupe-papier au manche de nacre ouvrit facilement le bandeau du dernier numéro de La Revue des Deux Mondes qui comportait à son sommaire un excellent article de Monsieur John Lemoinne, de l’Académie française, consacré à la question du Congo.
« Je lirai cela plus tard », pensa Albin.
Après avoir ouvert le reste de son courrier, il tira quelques bouffées de son cigare, un grand cru de Hollande.
On ne pouvait dire de Monsieur de Saint-Aubain qu’il fût encore un jeune homme, mais un homme jeune assurément, dans le plein épanouissement de ses forces physiques et de ses capacités intellectuelles. D’une taille raisonnable pour son siècle - un peu plus du mètre soixante-dix - le poil brun, le teint clair, les yeux gris observateurs, une fine moustache dessinée sur les lèvres au lieu des encombrantes bacchantes qui commençaient à passer de mode, Albin de Saint-Aubain pratiquait différents sports avec bonheur : séances régulières de gymnastique suédoise, équitation, haltères et lawn tennis.
Sa courte méditation fut interrompue par Miss Jenny, une Anglaise d’une quarantaine d’années, à la chevelure stricte et à l’uniforme bleu marine.
« Pardonnez-moi monsieur. Mademoiselle Lise vient de finir de souper et souhaite vous donner le bonsoir. »
Une petite fille de sept ans fit son entrée posément, réfrénant son impulsivité naturelle. Elle s’efforça à faire une révérence étudiée. Déjà en toilette de nuit, Lise de Saint-Aubain arborait deux rubans blancs dans ses cheveux de la même teinte blonde que ceux de sa mère. Menue pour son âge, elle se remettait présentement d’une rougeole. C’était la raison pour laquelle sa chemise était coupée dans une flanelle un peu épaisse pour la saison. Les grands yeux orangés de la fillette étaient si semblables à ceux d’Aurore-Marie, l’ovale, la carnation, les traits de Lise et de sa génitrice partageaient de telles similitudes de caractère que cette « gémellité » décalée finissait par instiller un sentiment de malaise chez toute personne étrangère les voyant ensemble pour la première fois. 
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« Votre fille est votre portrait craché. » avait coutume d’entendre dire la poétesse lorsqu’elle présentait son enfant à ceux qu’elle invitait pour la première fois en des occasions moins formelles, moins mondaines, à des heures où l’on pouvait permettre à la petite fille qu’elle fît honneur à la maison. Ces occasions s’avéraient fort rares et ne se présentaient que lorsqu’il venait la fantaisie aux propriétaires d’afficher une sociabilité plus ouverte envers des couples avec enfants, cela afin que Lise ne s’ensauvageât point du fait qu’elle souffrait d’une absence d’amies qui pussent partager ses jeux. Lise se voyait écartelée entre sa cousine Agathe, trop jeune (quatre ans à peine) et d’autres fillettes trop grandes allant allègrement vers leur adolescence, jeunes demoiselles en fleurs de douze à quatorze ans qu’Aurore-Marie se complaisait à inviter à la dînette hebdomadaire du samedi après-midi, divertissement mignard qu’elle imposait à la fillette.
Mais Lise était fragile. Du fait de cette vilaine rougeole, elle avait gardé la chambre plusieurs semaines, ce qui avait ajourné plusieurs de ces récréations, au grand dam de sa mère. Nul n’y trouvait à redire : cette obligation paraissait gêner davantage les grandes familles de la région qui ne comprenaient nullement la raison qui poussait la baronne de Lacroix-Laval à faire défiler soit à Rochetaillée, soit à l’hôtel des Ponts, soit dans le domaine de la baronnie hérité de ses parents, autant de jeunes godiches enrubannées et fates. Il eût été plus juste qu’elles demeurassent entre elles, jusqu’à ce que vînt l’heure de les marier. C’était comme si Madame la baronne les eût testées, non point pour Lise, mais pour elle-même.   
Lise récita avec grâce le petit compliment quotidien en anglais que sa nanny lui avait fait apprendre.
« Très bien, ma chérie. Il est temps de vous coucher, lui répondit Albin. Quelle belle historiette Miss Jenny va-t-elle vous lire ce soir?
- Père, je n’ai point aimé « La sœur de Gribouille ». C’est trop triste! Remarqua la fillette, usant d’un ton récriminateur.
- Que d’impertinence ! Laissez donc Miss Jenny répondre. Vous n’avez le droit de parler que lorsqu’on vous l’a demandé, la morigéna Monsieur de Saint-Aubain. 
- « Blanche Neige ». Lise ne connaît pas encore cette histoire. Dois-je blâmer Mademoiselle d’avoir parlé à ma place ?
- N’en faites rien, Miss Jenny. Lise a assez été punie par la maladie. Il est bon qu’elle exprime une force de caractère et puisse émettre un jugement lorsqu’elle n’a pas apprécié quelque chose. »
Miss Jenny et sa fille parties, Albin soupira. Il attendait que son épouse fût prête pour le souper. Alphonsine devait présentement l’aider à choisir une toilette appropriée. Cette femme d’origine berrichonne était veuve depuis près de dix ans. Elle faisait à la fois office de dame de compagnie, de camériste, d’habilleuse et de confidente de Madame la baronne. Jamais Aurore-Marie n’aurait consenti à se séparer de cette solide paysanne qu’elle connaissait depuis l’enfance. Aurore-Marie donnait ses ordres à Alphonsine qui se chargeait de les faire appliquer au reste de la domesticité. Albin n’avait de prise que sur Norbert et son épouse Huberte, grande femme brune, rêche, première femme de ménage. Il ne parvenait pas à contredire son épouse lorsque celle-ci imposait son emploi du temps, ses menus, ses invités. Huberte et Norbert tentaient de se venger de leur maîtresse sur Marthe, la bonne à tout faire et sur Marie, la vieille nourrice morvandelle que Madame avait conservée par affection à son service, mais Alphonsine, qui les tenait en piètre estime, rapportait tous leurs faits et gestes à Aurore-Marie. Si l’atmosphère parmi les serviteurs n’était point celle d’une cour florentine en miniature, les inimitiés entre valetaille issue des Lacroix-Laval et domesticité des Saint-Aubain n’étaient pas rares. Tous devaient se plier aux excentricités de la jeune femme, à ses fréquentations artistiques parfois à l’aune du scandale. La dernière originalité en date consistait en ce mystérieux voyage à Paris, sans l’époux - impensable ! - en cette invitation épistolaire unilatérale de la duchesse d’Uzès à Bonnelles, dont nul ne comprenait pourquoi Albin en était omis alors que la fidèle Alphonsine en serait. 
Monsieur de Saint-Aubain se soumettait. Il s’était marié par amour, subjugué par l’envoûtant entregent de sa promise, par ses dons littéraires et sa beauté éthérée. L’argent n’avait été presque pour rien dans cette alliance de 1880 : les fortunes des deux familles se valaient, mais des personnes fort puissantes, comme ce mystérieux baron Von Kulm, avaient eu intérêt à ce qu’Aurore-Marie convolât précocement (dix-sept ans) et choisît elle-même un promis apte à se poser le moins de questions possibles sur ses activités officielles et officieuses.
Sept heures du soir avaient sonné à l’horloge du grand salon et Madame se faisait prier. Albin, retiré dans sa chambre, allait sonner Norbert pour qu’il lui apportât son costume réservé au souper. Une fois apprêté, il se rendit à petits pas au grand salon, ce salon à la fameuse tapisserie myosotis dans lequel était accroché le double portrait qu’un jeune peintre, Émile Friant, venait d’exécuter de Madame la baronne et de sa fille. Ce salon était attenant à la salle à manger d’honneur, au mobilier en imitation Louis XV réinterprété sous Napoléon III, pièce surchargée de dorures et de grands lustres vénitiens à girandoles et à pampilles mais éclairée au gaz.
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Tant que Madame n’était point là, Monsieur ne prouvait s’attabler. La pendule et l’oignon de gousset d’Albin concordaient : sept heures un quart.
Ce fut lorsqu’il rangea sa montre qu’il l’entendit enfin. Une voix fredonnait cet air connu entre tous : Un Sospiro de Stefan Brand, la mélodie favorite de Madame. C’était comme un gazouillement, comme un pépiement de passereau trémier qui eût élu domicile dans la charmille du belvédère où buissonnaient les roses. Ces inflexions frêles n’eussent pu seoir à d’autres personnes avec autant de grâce alanguie qu’à notre poétesse. Cela changeait Albin des infernaux caquetages et sifflements d’Alexandre, l’affreux cacatoès de la baronne. Madame entrecoupait ces chantonnements de vers psalmodiés, incantations antiques d’une nouvelle Psappha dont elle cherchait à reconstituer la métrique. Madame, au risque de l’anachronisme, ressemblait à une fée tout en mystère issue de quelque Conte de ma Mère l’Oye que Maurice Ravel mettrait en musique en 1908, en particulier cette Pavane de la Belle au Bois Dormant et ce Petit Poucet aux harmonies envoûtantes et magiques.
Ce belvédère évoqué tantôt, Madame la baronne aimait à s’y rendre quand le ciel daignait s’abeausir, bien qu’elle souffrît de vertige. Accoudée à la balustrade, elle admirait la vue qui embrassait tous le terroir lyonnais, la foule des toits d’ardoise, jusqu’aux usines aux cheminées fumantes, jusqu’au lointain horizon du confluent de la Saône avec de-çà de-là les jouissives taches de verdure du parc de la Tête d’Or et du domaine de Lacroix-Laval. La terrasse s’était peuplée au fil des ans de statues, répliques Renaissance d’œuvres hellénistiques pour la plupart : Apollon, sensuel torse d’Aphrodite en sa perfection grecque, Amour et Psyché, bustes lagides des Ptolémée Philopator, Philométor et Philadelphe sans omettre - ô moderne incongruité - ce portrait de marbre de récente facture à l’effigie de Cléopâtre, directement inspiré d’un des derniers tableaux de Cabanel. 
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Doit-on résister à la tentation de citer le poème que Madame chantonnait? 
L’étoile aux fils d’or suspendue en la voûte céleste,
Par la grâce des dieux en l’orbe scintillante
Empyrée du firmament qu’Hypatie en son geste…
Elle apparut aux yeux d’Albin, au chambranle de la grand’porte, éblouissante, non point pourtant telle une Madame Arnoux de Monsieur Flaubert en un steamer fluvial. Elle surpassait en évanescence ce modèle littéraire. La blancheur de lys de sa peau resplendissait, contrastant avec le vert bronze sombre de sa robe d’intérieur de bouclé et vigogne, toilette chaude pour la saison du fait que Madame se plaignait toujours de la fraîcheur. L’hiver dernier, elle avait parfois suffoqué. D’impromptus sifflements avaient surgi de ses bronches, accompagnés de quelques épanchements sanguins. On avait craint pour sa santé, autant que lors de sa précédente fausse couche de 1886. Quelques vésicatoires et autres médications prescrites par Monsieur Maubert de Lapparent avaient remis bon ordre dans la fragile machine corporelle. Maintenant, seule la frilosité demeurait en séquelles, les joues de Madame ayant recouvré leur rosé légendaire et ses torsades blondes leur éclat nonpareil, leurs cascadantes ondulations voluptueuses, à la semblance des cheveux d’une sensuelle korê marmoréenne de la Grèce archaïque qu’eût sculptée un contemporain de Solon.  Aurore-Marie prétendait que cette coiffure était celle de Sappho et qu’en l’île de Lesbos, toutes les femmes de ce temps arboraient cette coupe.  Lors de son séjour londonien, l’an passé, en véritable muse et égérie continentale, Madame s’était vue proposer de poser pour différents grands peintres, chacun prétendant que le bliaud ou le péplos lui allaient à ravir, qu’elle pût porter avec une grâce inégalée les robes de tous les temps. Alma-Tadema, Hughes, Millais, Waterhouse et d’autres se l’étaient âprement disputée. Madame leur avait répondu par la négative : elle préférait que des Français la portraiturassent en toilette moderne. Madame s’était contentée d’une petite ode composée par Robert Browning, le chenu veuf de l’immortelle poétesse des Sonnets portugais qui achevait sa vie.
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Le corsage de Madame s’ouvrait sur un chemisier dit russe de soie cochenille. Seul le col demeurait clos par une discrète escarboucle. Ce chemisier, agrémenté d’une ceinture à la boucle d’argent, et le corsage blousaient en une cascade de ruchés qui aboutissaient à une polonaise alors que le panneau de la jupe de devant, comme cloisonné, se terminait en un ourlet qui achevait de rapprocher cette tenue d’un lourd rideau de brocart. Mais c’était là un diktat incontournable de la mode.
Aurore-Marie embrassa son époux. Tout en s’attablant, après avoir discrètement écouté la relation concise des événements d’affaires d’Albin, elle lui fit part des derniers faits survenus dans l’hôtel.
« Vous connaissez ma propension à me mirer dans ma psyché lorsque Alphonsine a fini mes apprêts. Je me comporte tel un mignard petit Narcisse afin de vous plaire toujours…
- Il n’y a là rien de plus naturel, ma mie. Vous êtes la rose suprême et…
- Je ne me suis point vue moi-même dans le miroir… Celle qui me faisait face, dans le reflet, n’était point moi, mais une autre…un sosie, portant une mode qui ne correspondait pas avec nos usages…
- Mirage que tout cela. Le premier service arrive. »
Elle parla, davantage intéressée par ses mots que par sa manducation, exposant ce qu’il en était sur un ton plus affecté qu’enjoué, bien qu’Albin n’y trouvât pas de quoi fouetter un chat, tellement il s’attendait à de nouvelles bizarreries. Ce qu’Aurore-Marie cachait à Albin, c’était cette accoutumance à de telles visions qu’elle ne pouvait plus ni qualifier d’oniriques, ni juger dues à l’opium ou au laudanum dont elle abusait parfois. Elles se répétaient depuis des mois, à des fréquences toujours plus élevées. Madame avait compris : elle voyait l’avenir dans la glace, et cet avenir s’incarnait en la jumelle future et chérie, une de ces hypostases que sa religion avait définie. Ce sosie, elle l’avait compris, était la Deanna adorée…Blonde comme elle, frêle, fluette, mais portant aussi bien qu’elle des robes…de l’avenir. Aujourd’hui, c’était Ivy Lexton qu’elle avait aperçue, un des plus grands rôles de celle dont elle ne saisissait pas la raison pour laquelle Pan Logos avait choisi qu’elle fût la jumelle du futur. Deanna Shirley arborait dans cette vision une toilette d’un 1909 réinterprété par Hollywood en 1947, pour ce fameux long-métrage de la femme-lierre, Ivy, ambitieuse arriviste qui irait jusqu’à empoisonner son époux et accuser son amant, le docteur Gretorex, de ce crime (quoi de plus fascinant, troublant, sensuel dans l’esprit de Sappho ou Bilitis, qu’une beauté féminine attirât dans ses rets une personne de son sexe du fait qu’elles partageaient cette volupté vénéneuse et décadente). 
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Mais la vision d’Aurore-Marie était allée ce jour-là plus loin que de coutume : elle avait assisté à la première séquence du film, mais en couleurs, cette fameuse scène où Deanna Shirley De Beaver de Beauregard, sous la pelure de la frivole Ivy Lexton s’en vient consulter une voyante, interprétée par Una O’Connor.
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 La blonde effarouchée par le moindre visage saugrenu, par la laideur des autres contrastant avec la fleur aux cheveux d’or, sous le fond musical d’un air obsessionnel d’épinette composé par Daniele Amphitheatrof,  s’était vue confortée dans ses intrigues de précieuse superficielle parce que la pythonisse s’était refusée à dévoiler que tout cela se terminerait mal.
Ce que notre aristocrate de 1888 ne savait pas, c’était que le rôle d’Ivy eût dû échoir à Daisy Belle.
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 Cette dernière ayant refusé de tourner pour un producteur dont elle soupçonnait avec juste raison qu’il avait partagé la couche de sa sœur, Deanna Shirley l’avait illico remplacée.  De toute manière à Agartha city, DS De B de B ignora royalement l’existence de ce long métrage « Belle Époque ». Daniel ne lui avait rien dévoilé de sa filmographie future. Son seul souvenir hollywoodien était qu’elle avait été enlevée à la fin des années 1930 alors qu’elle sollicitait Howard Hugues pour un rôle dans un de ses films. Pour Aurore-Marie, Deanna Shirley représentait comme une jumelle astrale, un double coruscant, une merveille non encore incarnée.
Lorsque Deanna alias aussi Lisa (Berndle) était apparue dans la psyché, la chevalière du Pouvoir tétra épiphanique, qu’Aurore-Marie portait à son annulaire gauche depuis son initiation, s’était mise à luire étrangement. Ce bijou remontant au IIe siècle de notre ère la désignait comme la Grande Prêtresse de la secte gnostique.  Une sorte de chrisme au centre duquel dansait dans un cercle de feu un dieu syncrétique qui devait autant au Panthéon hindou qu’aux Romains, rayonnait en un quatuor de foudres joviens aux inscriptions grecques désignant les quatre hypostases : Pan Zoon, Pan Chronos, Pan Phusis et Pan Logos, la divinité suprême.
Deanna Shirley l’avait obsédée ; elle avait capté sa présence depuis l’adolescence, en Lisa Berndle adolescente,
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 avant même qu’elle eût été intronisée. Sans doute cette faculté de ressentir son autre elle-même, quasi idoine, cette empathie, cette idiosyncrasie pathologique, avaient-elles joué dans sa désignation en tant qu’Elue, tels ces enfants tibétains dont s’enquièrent les lamas lorsqu’ils quêtent la réincarnation du Très Précieux, le tulku destiné à régner au Potala. L’actrice était devenue la hantise de notre poétesse, incessante aimée imaginaire dont la rencontre toujours différée, impossible selon les lois de la physique classique, apparaissait dans l’esprit d’Aurore-Marie comme une forme du salut, à moins que cela fût son châtiment.
La rémanence spectrale de la comédienne ne laissait guère de répit à Madame la baronne. Cette monomanie de la jumelle aimée la tourmentait même dans les instants les plus intimes, jusque dans ces lieux que les pudiques dictionnaires de ce temps qualifiaient d’aisance ou de commodités. Surprenante variation du narcissisme débouchant lors sur une nouvelle forme schizoïde !
Consciente de sa folie précoce, de son irrémissible hébéphrénie, Madame vint à consulter Frédéric Maubert de Lapparent. Le bon médecin tenta une thérapie dite hypnotique, droit inspirée de Monsieur Charcot. Elle le consultait régulièrement, autant à cause de sa souffrance physique que mentale. Elle avait pris rendez-vous pour une nouvelle séance juste avant son départ pour Paris comme si elle eût craint que se rompissent les attaches avec l’adorée du fait de ses imminentes retrouvailles avec Marguerite de Bonnemains. 
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Aurore-Marie adorait le quartier où demeurait Maubert, ces longues allées ombragées de tilleuls, ces débordantes glycines printanières, ces cytises, ces mimosas qui s’épanouissaient, ces jardins particuliers en pleine floraison, exhalant leurs mille effluves enivrants et émollients. La voiture la déposait quelques mètres avant l’hôtel du médecin, qu’elle joignait toujours seule, sans domestique, au grand dam des usages, ce qui lui permettait de cheminer à loisir et de goûter aux beautés de la verdure renaissante. L’hiver, hélas, privée de ce spectacle - le sommeil de la nature l’insupportait -  craignant aussi la congestion, la froidure, quoique fort bien soignée, elle préférait que Maubert fît le déplacement en l’avenue des Ponts.
Aurore-Marie se rappelait ses plus récents tourments mais son amour pour Deanna Shirley en cachait un autre, aussi ancien : Charlotte… Charlotte Dubourg, qu’elle avait perdue de vue en 1879... La belle-sœur de ce grand peintre, Henri Fantin-Latour…Deanna…Charlotte… 1877...Onze ans déjà.
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A suivre....