vendredi 3 juin 2011

Cryptozoologie.


Amazonie, 1952.
Le village amérindien perdu, s'il ne gardait plus une seule trace visible de la tragédie, avait cependant conservé dans les souvenirs de ses survivants la marque de la funeste équipée du général Lourenço Gonzalves.
Le vieux cacique Hurumbubu mastiquait inlassablement son chiclé tandis que ses labrets, baveux, s'entrechoquaient de clics laissant filer de sa bouche à-demi édentée à l'haleine pourrie des phrases d'un dialecte bâtard, qui mêlait à la langue indigène dérivée de l'achuar des emprunts au portugais mâtinés d'interjections en mauvais espagnol. Il me raconta ce que son clan avait vécu et subi.
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Gonzalves était de la race des illuminés. Cinq années auparavant, il s'était lancé dans une folle expédition de reconquête du Brésil par le Portugal, via l'Amazonie, au nom de son idole Salazar et de l'Estado Novo. Avec une centaine de soldats perdus, l'aliéné, nouveau baron Ungern à la sauce sud-américaine, avait brandi les droits historiques du Portugal sur la contrée, inscrits dans le traité de Tordesillas de 1494, ce fameux testament d'Adam dont le roi de France, François 1er, contestait la légitimité, en cela qu'il l'excluait du partage du monde. Gonzalves, prosélyte hors pair, avait converti à sa cause fumeuse un ramassis de canailles interlopes venues des quatre coins du monde et de tous les mélanges sanguins imaginables. Combien de droits communs, d'échappés de Sing-Sing ou d'Alcatraz, de nèg' marrons, de bagnards en rupture de chaîne, qu'ils soient de Cayenne, de Poulo-Condor ou de la route de Mandalay, de déserteurs de la Légion, de zambos, mulâtres, quarterons et quinterons avaient approuvé son fol discours qui leur promettait l'or, le pouvoir et les femmes à profusion? L'expédition militaire avait rapidement tourné au cauchemar, à ce cœur des ténèbres si bien dépeint par Joseph Conrad, mais dans une version pour américanistes. La colonne infernale de Gonzalves, partie de Manaus et composée d'une centaine de soudards, avait ratissé la labyrinthique jungle, la mettant en coupe réglée, commettant d'horribles exactions sur les peuplades, égalant les conquistadores les plus abjects et la troupe de Voulet et Chanoine dans l'Afrique du scramble de la fin du XIXe siècle. Leur sauvagerie dépassa tout ce que les fantasmes occidentaux pouvaient imaginer, surpassant largement toutes les légendes noires attribuées par des conquérants européens profondément racistes aux tribus indiennes quasi mythiques comme les Jivaros, les Chavantes, les Munduruku, les Piaroas, les Maquiritares, les Kayapo et autres Tupinambis! La petite armée avait fini par se perdre à jamais dans les méandres poisseux de l'enfer vert originel, par littéralement crever dans cette jungle ou sylve première que d'aucuns ont raison de presque prononcer « jongle », tant on y joue avec sa vie!
En fait, Lourenço Gonzalves n'était pas plus général que George Armstrong Custer lui-même. Certes, il avait appartenu à l'armée portugaise, mais on l'en avait chassé « pour mauvaise conduite », du moins était-ce le mobile officiel. L'aventurier fou arborait d'ailleurs la chevelure et les moustaches de son modèle. De plus, son uniforme était constitué d'une invraisemblable et baroque vareuse de peaux d'anacondas et de jaguars cousues ensemble, renforcée d'écailles de tatous pour se protéger des fléchettes empoisonnées et de ces diables de mosquitos qui vous harcelaient nuit et jour. Il avait également fabriqué une sorte de casque, de heaume à visière à partir d'un crâne de capibara! Une femme non moins singulière l'accompagnait, comme celle d'Hernan Cortez. Les traits de la belle concubine étaient purement indiens, avec ses fameuses pommettes saillantes, ses cheveux longs, lisses et noirs, de cette couleur de jais qui rend si désirables les impudiques odalisques de ces contrées, plus provocantes que la Vénus anadyomène avec leurs formes plantureuses et exubérantes proches de celles des statuettes aurignaciennes et gravettiennes, qui s'offrent au visiteur étranger, sur l'invitation explicite du chamane et du cacique du village, à l'étui pénien surdimensionné emblématique de leur charge et de leur pouvoir fécondateur, qui prennent des poses obscènes vous intimant l'ordre de pratiquer un type ancestral et bestial d'accouplement. Si l'hôte refuse de les honorer ainsi, il est chassé, voire massacré! Notre compagne de Gonzalves, qu'il appelait simplement Maria de Lourdes, avait pour elle deux particularités : des yeux bleus qui détonnaient avec son type ethnique et une connaissance profonde, non seulement des idiomes amazoniens les plus rares, mais aussi de la faune et de la végétation, y compris des espèces totalement inconnues des Occidentaux, même des naturalistes les plus chevronnés. Sa coiffe s'ornait d'une tête momifiée d'un animal inclassable, sorte de mélange de tamanoir et de paresseux, xénarthre non répertorié dans les traités taxonomiques de mammalogie.
Nous en étions arrivés, à ce stade du récit d'Hurumbubu, à l'objet exact de ma propre expédition : non pas la quête du pouvoir, de l'or d'Eldorado ou de Cibola, que je laissais aux garimpeiros, prospecteurs d'or qui luttaient pied à pied contre les seringueiros, récolteurs de caoutchouc, les éleveurs et autres illuminés, mais celle d'une faune inédite, objet d'une science en train de se créer en ce milieu de siècle : la cryptozoologie, « science des animaux cachés ».
Car je suis un scientifique français et mon maître s'appelle Adelphe-Fiacre Piton de Tournefort, le dernier des naturalistes du siècle des lumières égaré en plein monde moderne!
Ce sont ses ouvrages qui m'ont attiré dans cette contrée, notamment ceux consacrés à deux créatures fabuleuses : le serpent géant Sucuriju et l'anthropoïde américain.
Tandis qu'Hurumbubu poursuivait son laïus en crachant sa chique infâme et pestilentielle, je me remémorais les ouvrages de mon professeur bien aimé, qui avaient fait scandale avant guerre. Dans « Aventures au Rio Negro », publié en 1934, il avait écrit ceci :
« (...) Tandis que le soir approchait, nous établîmes notre campement à proximité de la clairière du lieu dit « Mata Hombres », « Le tueur d'hommes » (sous-entendu les Blancs), où, disait-on, serait parvenu le colonel Fawcett après une fuite éperdue, poursuivi par les Indiens Mayakuli, qui lui avaient tendu un guet-apens. Les Mayakuli sont réputés ne pas faire de quartier. Vaguement apparentés aux Maquiritares, ces Indiens, d'après d'invérifiables légendes, descendraient d'un groupe fugitif issu des derniers Tainos des Caraïbes. Une tradition orale recueillie par Fawcett et corroborée par mon ami, le grand anthropologue Franz Boas, raconte que, pour échapper à la fureur sanguinaire des conquistadores de Cristobal Colomb, les Tainos se seraient embarqués clandestinement avec leurs bijoux, parures et masques d'or sur d'énormes radeaux de balsa. Ils auraient dérivé jusqu'au continent sud-américain et s'y seraient enfoncés, via les cours d'eau que seraient parvenues à remonter leurs jangadas de fortune : Amazone, Orénoque et Rio Negro. Les rescapés auraient ainsi fondé dans les profondeurs inexplorées de l'Amazonie une cité sacrée, mi-végétale, mi-lithique, confiant la garde de leur immémorial trésor à un serpent géant sacré baptisé par les Indiens Sucuriju et à des hordes de singes sans queue anthropophages. Il est vrai que les Mayakuli ont fort mauvaise réputation : ils sont craints des Jivaros eux-mêmes! Ils sont réputés naturaliser leurs victimes dans le cadre de la célébration de rituels cannibales d'une extrême complexité, c'est-à-dire qu'ils conservent, après en avoir absorbé les chairs et les viscères et extrait le squelette à l'exception du crâne, l'enveloppe de peau des vaincus qu'ils tannent, gonflent et agrandissent jusqu'à ce qu'elle prenne l'aspect d'une innommable baudruche parcheminée qui parvient à conserver les traits et la personnalité de chaque défunt. Autrement dit, leurs pratiques sont l'inverse de celle des Achuars ou Jivaros! (...)»
Je savais pertinemment que le territoire Mayakuli n'était plus qu'à trois journée de pirogue du village d'Hurumbubu et j'espérais que le cacique m'aiderait à le traverser sans encombre en me prêtant un guide et deux chasseurs sans peur comprenant le dialecte ennemi. Hurumbubu et les Mayakuli, que certains disaient commandés par un mystérieux Indien blanc, avaient conclu une trêve depuis une huitaine de lunes, mais toute trêve étant précaire, il suffisait de quelques aléas cynégétiques ou pluviométriques, déclenchant une pénurie de ressources et une compétition pour accéder à ce qui restait, voire de l'intrusion de prospecteurs hostiles pour tout remettre en question. Hurumbubu pensait que les Mayakuli étaient les seuls à avoir pu débarrasser la contrée de la colonne sanglante de Gonzalves. Cependant, mes pensées continuaient d'errer dans la remémoration des pages obsédantes composées par mon maître d'une plume fascinée :
« (...) De cette mémorable expédition, je n'ai ramené aucune dépouille de Sucuriju, n’ayant évidemment nullement découvert la cité mythique des Tainos mais j'en ai toutefois rapporté deux témoignages étranges quoique irréfutables : une mue de serpent et la photographie d'un singe d'une espèce inconnue. Permettez-moi de vous conter les circonstances de la découverte de chacun de ces spécimens zoologiques anormaux. (...)
C'est Pablo Gomez, un de nos porteurs, qui a mis la main fortuitement sur la peau d'anaconda géant, alors qu'il amarrait une des pirogues sur la rive droite du Rio Negro, en amont de rapides qui nous imposaient de poursuivre notre route à pied sur six kilomètres environ. Il aperçut une espèce de déchet organique qui n'était pas de nature végétale. Il ne s'agissait point d'une de ces quelconques charognes qui était remontée, gonflée de gaz, ou de restes non dévorés par les piranhas ou par les crocodiles : ce débris, bien plus léger, était une sorte d'enveloppe épidermique écailleuse qui surnageait sur les eaux noires de l'affluent de l'Amazone auxquelles il doit son nom. Il risquait d'être emporté par le courant. Aussi, Gomez, ce singulier métis à la tête absolument dépourvue de poils et de cheveux, mû par la curiosité et pensant que l'objet pouvait m'intéresser, se saisit promptement d'une gaffe et parvint à ramener cette peau morte sur le rivage. La chose empestait singulièrement. Un premier examen me fit conclure à une mue d'anaconda, mais sa taille s'avéra exceptionnelle, aussi décidai-je de la mesurer scientifiquement et de conserver le spécimen pour le ramener en France. Pour la conservation, nous ne disposions que de bidons de sel, aussi, fallait-il faire vite, car le déchet était déjà bien corrompu. Les mensurations me surprirent : la mue atteignait les onze mètres, chose a priori impossible. Elle avait appartenu à un individu exceptionnel, anormal, à moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle espèce. Maoani, mon guide Kayapo, me dit : « Sucuriju ». Il me conta la légende du serpent gigantesque gardien du saint des saints de la cité Taino, localisé dans un lac souterrain. (...).
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Deux jours après ce premier incident, nous fîmes une nouvelle rencontre impromptue, cette-fois avec une créature bien vivante. Nous pouvions reprendre la descente du Rio Negro, ayant passé la zone des rapides. Maoani, en bon capita amérindien, supervisait le chargement des embarcations lorsqu'un des piroguiers, Raoyumba, qui s'était un peu éloigné de ses collègues, revint en criant que deux individus «presque humains » avaient voulu l'attaquer. Il me montra où il les avait aperçus :
« Aquì! Aquì! » Dit-il, tremblant de peur, me désignant la direction qu'il avait prise avant de rencontrer les « êtres ». Sur mes gardes, je saisis ma carabine et m'avançai avec deux hommes munis de machettes. Nous tombâmes nez à nez sur un couple de créatures simiesques, dressées, au regard troublant, au visage quasi humain et couvert de moustaches tombantes. Leur pelage était ocre jaune. Ils étaient, ô singularité frappante, dépourvus de queue. A ce que j'en pus juger, il s'agissait d'un mâle et d'une femelle et ces singes ressemblaient à des atèles aux mensurations proches des nôtres. Le mâle se fit menaçant : il grogna, prit une posture d'intimidation et commença à exécuter des moulinets avec ses bras. Puis, il déféqua et se saisit de ses fèces pour nous les projeter en pleine figure. Mon réflexe fut prompt : j'abattis le monstre d'une balle de carabine en pleine poitrine. La femelle, quant à elle, s'enfuit dans les arbres en poussant de petits cris plaintifs qui sonnaient un peu comme le mot italien « più! ». La dépouille fut récupérée et examinée : elle était proprement exceptionnelle! Je la plaçai assise sur un bidon, la maintins en équilibre avec un bâton, pour la mesurer et la photographier. L'être était un atèle géant, sans queue, mesurant un mètre cinquante-deux. Il s'agissait d'une nouvelle espèce, théoriquement impossible puisque le Nouveau Monde ne comporte pas de races de singes apparentées aux anthropoïdes d'Afrique et d'Eurasie! Je baptisai le monstre « Améranthropoïde »et décidai, une fois de plus, de ramener la dépouille à Paris. Hélas, le voyage fut fort long, et le cadavre se décomposa entièrement. Seuls demeurèrent son crâne, converti en prosaïque boîte à sel, perdue depuis par Pablo Gomez auquel je l'avais passée, et le cliché, que je confiai à mon retour au Musée d'ethnographie du Trocadéro. (...) »
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Après cet édifiant rappel livresque, Hurumbubu m'invita à partager avec le chamane Haopi la dégustation cérémonielle du peyotl, décoction mycologique hallucinogène offerte, insigne privilège s'il en fut, à l'invité étranger qui s'était montré favorable à son peuple! Ne pouvant refuser une telle faveur, même si je n'ignorais pas les conséquences sur un organisme non accoutumé de l'absorption de cette drogue, j'acceptai avec un enthousiasme naïf quelque peu rousseauiste l'honneur que me faisait le cacique.
*************
Quatre jours s'étaient écoulés. J'avais obtenu d'Hurumbubu presque tout ce que je voulais : un guide expérimenté et bien armé parlant Mayakuli, une nouvelle pirogue, des cartouches et des vivres. Mon guide s'appelait Dununkulu. C'était un des meilleurs chasseurs de la tribu et un grand connaisseur de la navigation dans les dédales des méandres fluviatiles, dans ces galeries mi-aquatiques, mi-végétales où risquait de s'égarer le sens de l'orientation du plus expérimenté des pisteurs à la Baden-Powell, pour ne pas dire son sens commun et sa santé mentale.
Outre sa coiffure en bol, qui rappelait cette coupe de cheveux tellement en vogue du temps du roi d'Angleterre Henry V, le vainqueur d'Azincourt, et de son frère le duc de Bedford, Dununkulu ressemblait à une synthèse fantasmée des Indiens d'Amazonie à cause de ses parures et attributs d'un style proximal de ceux des Kayapo, Yanomami et autres Bororo. Sa poitrine s'ornait d'un pectoral constitué de griffes de tatous, de noix de Macadamia et de fourrure de Ouistiti. Ses cheveux étaient couronnés d'une espèce de diadème en arc-de-cercle, à la forme générale proche de certaines coiffes féminines de l'ancienne Russie, composé de plumes d'aras bleues, jaunes et rouges. Outre les peintures et tatouages noirs et écarlates qui recouvraient sa peau cuivrée, les signes d'appartenance de Dununkulu à un clan sacré et immémorial se complétaient de multiples bracelets de poignets et de chevilles et d'un cache-sexe d'étoffe rouge surmonté d'une rémige de Toucan du plus heureux effet. Quant aux déformations corporelles de l'intéressé, elles se limitaient à la lèvre inférieure percée d'un bâtonnet, seuls les chefs ayant droit aux labrets. Dununkulu ne parlait pas que sa langue et celle des Mayakuli : il comprenait le langage des singes et des oiseaux et savait reproduire leurs cris, qu'il s'agisse des perroquets, des toucans, des atèles, saïmiris, ouakaris et autres singes hurleurs roux. Pour ce dernier cas, la voix de gorge que prenait mon guide pour « dialoguer » avec l'animal était des plus impressionnantes, Dununkulu faisant preuve dans la reproduction des nuances émotionnelles multiples du langage des Hurleurs d'une virtuosité rare et non conceptualisable par un Occidental prosaïque. C'était comme s'il était pourvu d'une sorte de goitre à sacs vocaux multiples!
Nous naviguions paisiblement sur un bras calme du Rio Negro et, contrairement à ce que je craignais, les Mayakuli avaient respecté la trêve, ne se montrant qu'à distance. J'en conclus que les parures du guide servaient autant de signes d'identification que de signaux d'avertissement, de mise en garde, comme chez ces grenouilles tropicales venimeuses aux vives couleurs. De plus, l'habileté de chasseur à sarbacane de Dununkulu nous pourvut continuellement en bon gibier : oiseaux, rongeurs et petits singes, que je répugnais au départ à consommer. Nous ne manquâmes ni de protéines (Dununkulu était aussi bon pêcheur que chasseur), ni de végétaux, baies et fruits non-toxiques! Je réalisais que l'Amazonie, loin d'être cet enfer vert qui vous engloutissait, comme autrefois Fawcett, constituait au contraire un paradis perdu menacé par les fronts pionniers des grands éleveurs latifundiaires du Mato Grosso, aux haciendas entourées d'immenses terrains peuplés d'indénombrables troupeaux de bovidés, lieux d'élevage extensif, mais aussi mis en péril par les prospecteurs d'or et les récolteurs de caoutchouc, pour une bête exploitation économique qui passait à côté des merveilles de ces contrées. Non plus un enfer, pensais-je, mais le réservoir d'une vie infinie mais fragile voulue par un Être Suprême, d'une richesse telle qu'une existence entière de naturaliste, dût-elle durer cent ans, ne suffirait pas pour tout en découvrir et décrire. Qui sait si de multiples espèces de plantes et d'animaux n'allaient pas disparaître à jamais sous la pression de nouveaux conquistadores mercantiles, avant même d'avoir pu être répertoriées! Le danger avait un nom : le défrichement ou déforestation. A ce titre, des hommes comme Dununkulu étaient aussi irremplaçables, car détenteurs d'un savoir encyclopédique quoique oral, sur ces plantes médicinales amazoniennes que nous méprisions à tort comme des remèdes de « sauvages » rebouteux et sorciers!
Je songeais que j'avais par trop longtemps accrédité une vision caricaturale et simpliste de l'Amazonie, constituée artificiellement de pièces de puzzle représentant autant d'apriorismes, de signifiants exotiques essentiels d'un schématisme médiocre, puisés dans une imagerie littéraire et picturale véhiculée par un regard occidental biaisé, ne concevant l'altérité qu'en termes de lieux communs, de passages obligés et de fantasmes personnels appuyés sur notre prétendue supériorité. On aurait pu en dire autant de l'Afrique et de l'Asie, à cause notamment de ces bandes dessinées dont avait abusé mon adolescence, de cette jungle picturale de synthèse peuplée de tribus hostiles assoiffées de sang, parfois cannibales, souvent emplumées, avec leur sagaie et leur bouclier coloré, sans omettre les obstacles naturels (flore, faune, topographie, hydrographie) aussi périlleux les uns que les autres! J'aurais mieux fait de jeter à la poubelle ces « Jim la jungle », « Tim Tyler's luck», « Tarzan », « Ramenez-les vivants », « Tif et Tondu au Congo belge » et autres « Fantôme du Bengale »! A propos de « Tif et Tondu », cette bande -au demeurant médiocre tant son auteur, Fernand Dineur, dessinait comme un pied- était axée sur une quête proche de la cryptozoologie : un certain baron Brouf chargeait les héros d'une mission de capture d'animaux fabuleux congolais pour, je crois, le zoo d'Anvers : antilope blanche, lézard blanc, éléphant nain blanc etc. Outre cette fascination leucoderme ambiguë, ce récit illustré reprenait la tradition des zoos princiers et des cabinets de merveilles de la Renaissance. On pourra m'objecter une certaine animadversion a posteriori à l'encontre de mes lectures manichéennes de jeunesse!
La pirogue avançait dans une espèce de chenal qui s'encombrait de feuillages pourrissants et de vase verte, lorsque Dununkulu s'écria :
« Malepeke! Malepeke! Ruqu! Ruqu! », ce qui signifiait : « Alerte, pirogue inconnue en aval! »
J'aperçus une pirogue abandonnée près du rivage et je demandai à mon guide de nous rapprocher prudemment de celle-ci. Je remarquai qu'elle était occupée par un homme, de dos, dont on apercevait l'espèce de grand chapeau de paille, mais le péquenot ne bougeait pas car il ne nous entendait pas. Il ne le risquait d'ailleurs plus : réduit à l'état de squelette, l'homme était mort depuis longtemps. Dununkulu me déclara :
« Murulunipewe!
- Les Eciton! », M’écriai-je.
Il s'agissait d'une redoutable espèce de fourmis, qui, se déplaçant en colonnes dévastatrices de millions d'individus, dévoraient tout sur leur passage! L'homme avait dû être mangé vif, parfaitement nettoyé, à l'exception des parties non digérables : ses os, ses sandales, trop coriaces, et son chapeau, trop sec! La dépouille pouvait être récente, remonter autant à deux jours qu'à cinq ans. Aurait-il pu s'agir d'un infortuné membre de la colonne sanglante de Lourenço Gonzalves? Ce qu'il restait de lui ne plaidait pas en faveur de restes anciens : le climat n'avait pas eu le temps de décomposer la pirogue et de disperser les os. En tout cas, pas de risque que cela soit un de ces conquistadores. A ce sujet me revint en mémoire la recherche des amazones par des émules d'Orellana et d'Aguirre, morion ou cabasset sur la tête, arquebuse à mèche ou à rouet sur l'épaule. C'était du temps où le Brésil était tombé dans l'escarcelle de Philippe II d'Espagne, à cause de la croisade insensée du roi Dom Sébastien du Portugal contre les maures, dont la mort tragique en 1578 avait été suivie par l'extinction de la dynastie régnante, faisant des Habsbourg les héritiers du trône lusitanien! On rapportait que des colonnes hispano-portugaises avaient été envoyées en Amazonie en 1580, afin d'assurer la prise de possession du territoire par Sa Majesté très catholique! Les fiers soldats espagnols, commandés par un capitan portugais, y avaient tous péri, rongés par l'humidité des lieux. On raconte que leurs cuirasses rouillaient sur eux et s'y amalgamaient, les transformant en arthropodes humains hideux, émules des hommes-scorpions sumériens, nouveaux animaux à entailles chers à la zoologie du Stagirite! Ne pouvant plus ôter leurs armures, ils mouraient étouffés et écrasés par le métal corrodé ou, plus atroce encore, demandaient à leurs camarades de les amputer de leurs quatre membres avant de les achever, seule façon de les délivrer de cette innommable gangue! Fusionnant avec leurs cuirasses, ces conquistadores finissaient par se décomposer vivants à l'intérieur de ces carapaces, par voir leurs chairs fondre en un jus putrescent indicible. A la fin ne demeuraient que des sortes d'exuvies de métal autour de squelettes démantibulés!
Ce fut alors qu'un cri animal, dont l'émetteur se cachait à notre vue, doux, plaintif, interrompit ma méditation et me fit sursauter. Il retentit à deux reprises :
« Pi’Ou! Pi’Ou! »
Le cri de l'Améranthropoïde! Il ne ressemblait pas tout à fait au « più » italien, comme mon maître respecté l'avait écrit, mais à un mélange de « Pie », comme notre pape Pie XII, suivi du « hou! » de la chouette effraie! Le chant, si c'en était bien un, se rapprochait de celui du gibbon ou du siamang, de l'hylobate d'Insulinde! Dununkulu me désigna la provenance du cri : « Aquì! », en aval de notre chenal. Reprenant sa pagaie, il se décida à rejoindre l'endroit où se camouflait le supposé singe. Je me suis contenté de lui répondre : « Adelante! ». La pirogue s'enfonça dans le chenal vaseux et un brouillard incongru nous enveloppa tandis que les plaintes distantes du supposé Atèle atteint d'acromégalie se poursuivaient, lancinantes. J'eus peur qu'il s'agisse d'une ruse des Mayakuli pour nous attirer dans leurs rets et nous massacrer! Je ne saurais dire combien de mètres nous parcourûmes dans cette purée de poix suintante. Toujours est-il que ce fut un miracle si notre embarcation ne heurta point la rive pour s'échouer dans ce lieu dangereux. Après un temps indéterminé que je ne pus mesurer, mon propre cadran de montre demeurant indéchiffrable dans cette brume anormale, je commençais enfin à distinguer quelque chose. Notre pirogue monoxyle s'engagea, du moins le crus-je, sous une singulière voûte en plein cintre, entrée d'un tunnel strictement végétal, tressé de lianes et de verdure, parois botaniques où se mélangeaient espèces contemporaines et disparues, fossiles « vivants » du Paléozoïque : Boophyton, Protolepidodendron, prêles, cycas, lycopodiales, aspidistras, araucarias, hibiscus, fougères etc.! Au végétal se mêla progressivement le minéral, notre galerie devenant un amalgame parfait de matériaux botaniques et lithiques! Au fur et à mesure que nous avancions, une dénivellation à peine perceptible entraîna notre embarcation au tréfonds d'un réseau de chenaux aménagés par un peuple inconnu ayant acquis la science de la canalisation des eaux douces. A ce qu'il était convenu d'appeler notre collecteur se connectaient régulièrement, environ tous les cent mètres, de nouveaux chenaux, des galeries secondaires, plus étroites, faites aussi de cette architecture curieuse, inédite, de pierre et de plantes, disons phyto-lithique. Avions-nous abouti à une cloaca maxima amérindienne? Une civilisation inconnue, un peuple ancien faisant preuve d'un véritable génie de bâtisseur, avait crée cet « égout » aux matériaux stupéfiants quoique d'une solidité inattendue! Cinabre, amazonite, grès, albâtre, gypse, quartz rose, calcite se mélangeaient avec les plantes précitées, formant un béton, un opus caementicium, d'un type nouveau. Dans l'eau nageaient d'archaïques poissons sans mâchoire, agnathes cuirassés d'un caparaçon argenté. Le lieu n'avait même pas besoin d'être éclairé de torches! Notre tunnel constamment sinueux, qui ondulait comme un serpent -parcours symbolique ou initiatique du Sucuriju?-, tels ces antiques labyrinthes annulaires médiévaux, s'ornait de niches espacées régulièrement, niches dans lesquelles brillaient des cristaux géants luminescents, encore plus merveilleux que ceux du Minas Gerais, pourtant réputés dans le monde entier pour leur beauté! Ces lumignons de quartzite jaune, rose ou orange, ces géodes ouvertes d'améthyste, de calcite ou d'albâtre d'un blanc laiteux diffusaient une lumière tamisée et douce. Quant aux parois, elles paraissaient désormais sculptées de motifs en pierre tendre, de glyphes indéchiffrables eux-aussi fluorescents. Cela me rappela ce plasticien fou qui, dans les années vingt, voulu créer des statues monumentales dans le talc et la craie, modelées sur une tradition antique moribonde, œuvres conceptuelles d'un art de l'éphémère vouées à l'effritement et à la dispersion aux quatre vents! Ces répliques néo-classiques de Praxitèle, Polyclète et Myron, ces Apollon du Belvédère et de Didymes, cette Vénus de Cnide, s'étaient lentement décomposés, particule de talc par particule de talc, au grand dam de notre moderne Phidias qui mourut dans la camisole de force!
La pirogue parvint enfin dans une salle dodécagonale, d'une fascinante symétrie rayonnée, digne d'un échinoderme ou d'une méduse, où aboutissaient autant de canaux à la semblance du nôtre! Chose encore plus étonnante : la voûte de la salle était une coupole, comme celles du Panthéon d'Hadrien ou du Capitole de Washington, coupole faite de cristal de roche, d'aigues-marines, d'azurite et de feldspath! Des grains phosphorescents de quartz diapraient la voûte et maintenaient la lumière en ces lieux.
Chaque voie se terminait par un quai et une borne pour amarrer les barques. Au centre, un escalier descendant s'amorçait. Il était encadré de statues d'obsidienne, d'une hauteur de deux mètres chacune, à l'effigie de singes anthropoïdes d'une autre faune que la nôtre! Adelphe-Fiacre, en bon zoologiste, m'avait parlé de ces simiens légendaires propres à l'Afrique et à l'Asie, que nous retrouvions là, honorés comme des divinités, hors de leur contexte géographique et biotique! Ces anthropomorphes de Linné et de son disciple Hoppius avaient reçu des noms indigènes plus appropriés. Au nombre d'une douzaine, ces ronde-bosse animalières étaient traitées dans un style d'art mi-nègre, mi-précolombien, proche parfois des Olmèques et de leurs célèbres têtes colossales que certains affabulateurs croyaient dues à une ethnie négroïde égarée en Amérique centrale! J'identifiais parmi eux Kakundakari et Kikomba, issus de l'Afrique Noire, le Nguoi-Rung vietnamien, l’Orang-Pendek javanais et le Migou népalais, créatures de fables dont l'existence n'était nullement prouvée. Autrement dit, un culte était rendu en ces lieux en l'honneur des « cousins » de l'Améranthropoïde. Chaque animal tendait des deux mains une sorte de coupe. Dununkulu remarqua un petit tas d'offrandes aux pieds de la statue de Kakundakari. Il se saisit d'un objet curieux, une espèce de galet d'argile sommairement façonné représentant un visage dans sa plus simple expression : deux trous pour les yeux, une encoche pour la bouche. Cette ébauche formait-elle un portrait de la « divinité » modelé par notre Atèle en personne?
A l'instant retentit une nouvelle fois, des profondeurs de l'escalier central, la plainte caractéristique de notre animal caché inconnu : « Pi’Ou! Pi’Ou! ». Ce chant, ce thrène douloureux, prenait une tournure obsédante! Dununkulu me dit :
« Raka malimpo! », ce qui voulait dire : « On y va! ». La partie la plus hallucinante de notre exploration commença par la descente de cet escalier, taillé dans l'obsidienne et dans le jade, à la voûte polie ornée de niches et d'alvéoles pentagonales où s' inséraient d'hideux trophées : des têtes de singes et d'hommes momifiées, traitées à la façon des Munduruku, des Jivaros et des Mayakuli,
http://detoursdesmondes.typepad.com/.a/6a00d8341c026953ef01156f19c020970c-300wi
tsantsas d'un autre genre, puisque préparées de manière à enfler considérablement les chefs des vaincus! Cela imitait les voûtes d'escaliers à caissons de la Renaissance, revues et corrigées par la pensée sauvage, mais également l'antique portique gaulois de Roquepertuse avec ses trous où les Celtes belliqueux de Diodore, Strabon, Polybe et Jules César logeaient des crânes humains. Ces saloperies de têtes, terreuses, parcheminées et boursouflées, prêtes à éclater comme des marrons trop cuits, semblaient ricaner de nous, tant leur rictus était grimaçant! Elles exhalaient une puanteur douceâtre et médicamenteuse de produits de momification méphitiques qui envahirent tout l'escalier, fragrance à vomir s'il en fut! Leurs orbites étaient soit cousues, soit operculées par de la poix ou des noix de Macadamia! De leur bouche sortaient des cordes semblables à des spaghettis. Même au Musée de l'Homme, je n'avais jamais vu une telle théorie d'objets macabres! Et l'antienne de l'Améranthrope accompagnait notre descente, jactance de plus en plus envoûtante et agaçante! Curieusement, nous n'avions toujours pas besoin de torches puisque le matériau de construction délivrait son propre éclairage fantasmagorique.
Enfin, après une soixantaine de marches, parfois usées à la limite du casse-figure, nous parvînmes en bas. Une fois n'est pas coutume, il s'agissait d'une nouvelle salle à structure rayonnée, un peu comme la place de l'Etoile, mais en hendécagone : il y avait donc une galerie de moins que tout-à-l'heure. Je compris que les aîtres tournaient au dédale, mais très bien ordonné! Nous avions onze possibilités devant nous, en plus d'un nouvel escalier central descendant. Chaque entrée de galerie était facile à différencier de sa voisine : primo, elle n'était pas constituée du même matériau, de la même roche. Secundo, elle était surmontée d'un portail sculpté avec chaque fois, un mascaron polychrome différent à l'effigie d'un animal totem typique de l'Amazonie : piranha, paresseux, papillon Morpho, jaguar, colibri, ouistiti, toucan, ara, tamanoir, caïman etc. Leurs yeux étaient des incrustations de jadéite du plus bel effet. Les ailes du lépidoptère se constellaient d'écailles de lapis-lazuli. Le sol, dallé de basalte, était parfaitement nu. Comme j'hésitais sur notre itinéraire, Dununkulu opta pour la poursuite de la descente. Notre nouvel escalier ne comptait que trente marches, soit la moitié moins que le premier, mais des fresques ocrées, assez grossières, comme si les pigments avaient été projetés sur les parois par crachotements -technique picturale primordiale- y figuraient : elles montraient d'affreux sacrifices humains, offrandes à un serpent géant qui n'était pas sans rappeler l'hypothèse de mon maître. Étions-nous sur la bonne piste?
Il nous fallut rapidement déchanter : en bas s'ouvrait une salle étoilée supplémentaire, plus petite, mais tout de même décagonale! Elle était jonchée de débris organiques, d'ossements de singes et d'êtres humains, parfois avec des restes momifiés de fourrure et de chair, mais aussi de coprolithes! Nous essayâmes bien d'en parcourir chaque tunnel : creusés dans une sorte de latérite rougeâtre, chacun s'avéra éboulé, impraticable. Restait le sempiternel escalier descendant central. Stupeur : il était constitué de nacre et structuré en colimaçon! Toutes les huit marches, nous franchîmes une espèce de sas, toujours nacré : chacun formait autant de chambres descendantes. Or, au fur et à mesure de notre descente, je constatais non seulement une réduction du nombre de degrés, mais aussi un rétrécissement graduel des chambres. Notre progression devint pénible : nous dûmes nous courber puis avancer à genoux. Je saisis alors dans quel piège nous nous étions engouffrés :
« Dununkulu! Nous devons rebrousser chemin : cet escalier est un piège subtil et imparable! Structuré comme la coquille d'un nautile, il est fait de chambres qui se réduisent progressivement jusqu'à l'écrasement des malheureux qui l'auront emprunté! »
L'Améranthropoïde choisit le moment pour nous narguer : d'en haut retentit son « Pi’Ou! », lancé comme un défi, mais aussi comme le ricanement de satisfaction de celui qui a berné les importuns! Nous nous retrouvâmes dans la salle étoilée hendécagonale. Le chant obsédant du singe retentit, répercuté en écho dans toutes les directions. Il paraissait provenir indifféremment de chaque galerie! Tout à ma rage d'en découdre avec cette ignoble bestiole qui se fichait de nous, je m'engouffrai dans la première galerie venue, celle surmontée d'un mascaron de paresseux, sourd aux mises en garde de mon guide : « Bukumi! Bukumi! Raô! Raô! » (Attention! Piège mortel!). Je courus à en perdre haleine pour déboucher, après cent mètres sur une énième pièce circulaire, ennéade de galeries en réseau radiaire! L'endroit comportait des bas-reliefs témoignant d'une richesse figurative et d'un savoir paléontologique insoupçonnés de la part de ces soi-disant Taïnos ou Mayakuli : les représentations zoomorphes de cette salle, exclusivement opaline, reproduisaient une foultitude de créatures paléozoïques, toutes aquatiques, hymne à la Vie des premiers temps pluricellulaires, certains de ces animaux n'ayant pas encore été découverts ou décrits! J'eus grand tort de ne pas m'attarder davantage à l'examen désintéressé de ces sculptures. J'aurais réalisé que nous nous trouvions dans un type inédit de cabinet d'Histoire naturelle, de conception non-occidentale, buissonnant et labyrinthique à défaut d'adopter cette linéarité caractéristique d'une conception de l'évolution marquée par l'idée de progrès ascensionnel vers l'Homme! Tout y témoignait d'une weltanschauung, certes totémique, mais d'un totémisme allié à la prescience du vrai récit, non-encore découvert, de l'Histoire du vivant! Il y avait ainsi des reproductions d'animaux à symétrie radiée, plats, dont la structure rappelait des édredons piqués. Puis venaient des spécimens à parties dures, à coquilles : je ne pus guère identifier que le Trilobite. La plupart des plans d'organisation de ces animaux, incroyables, échappaient à mon entendement : monstres aux gros yeux, à la bouche en forme de tranche d'ananas, à deux appendices préhensiles ressemblant à des abdomens de crevettes sans tête, le corps lobé, se mouvant grâce à des nageoires comme celles de la seiche, anémones de mer d'un genre inédit, hybrides chimériques de crustacés et de vers, limaces cuirassées de plaques et de piquants... Le summum était représenté par un arthropode nageur à cinq yeux, mais sans pattes, dont la bouche était formée d'un tuyau d'aspirateur terminé par une pince de plante carnivore! En outre, parmi ces anaglyphes marins, les graptolites côtoyaient les anatifes et autres astéries et holothuries.
Mais l'anthropoïde maudit ne m'oubliait pas, m'appelant à le poursuivre! Je courus donc à sa rencontre, enfilant successivement deux galeries, puis deux salles, octogonale puis heptagonale, l'une de tuf, la suivante d'améthystes et de gneiss. Les bas-reliefs de ces deux pièces représentaient des animaux plus récents, témoins de l'irruption des chordés et poissons puis de la sortie des eaux! Dununkulu avait du mal à me suivre.
J'empruntai au hasard, sur la gauche de la dernière salle étoilée, un nouvel enchevêtrement de couloirs, d'abord faits de tommettes de cristal de roche et de quartzite rose et jaune, qui passèrent graduellement à l'ambre et à la jadéite. De l'ambre jaune, translucide, du jade si transparent que je voyais ce qu'il y avait de l'autre côté. Ô, l'indicible horreur! J'avais atteint une section de ce « muséum » amérindien consacrée à la muséologie de la peur! Imaginez des alignements sans fin d'avortons, prisonniers de l'ambre tels des insectes. Cette fois, la fascination l'emporta sur la répulsion et j'examinai tout! Sur un fond sonore de plaintes entêtantes d'un singe invisible et impalpable, il y avait de quoi vous faire sombrer! A y regarder de plus près, je révisai promptement ma première interprétation des pièces de ce « musée » : non pas des avortons, mais des momies ou plutôt des témoins d'un art que j'appellerais, faute de mieux, « macro momification »! Gonflés artificiellement jusqu'à la taille d'un homme adulte, à tous les stades de développement, de la gestation humaine, du disque embryonnaire au fœtus à terme, des centaines d'embryons et de fœtus, plus d'un par jour de gestation, parfaitement alignés dans l'ambre, surdimensionnés, témoins d'un savoir ancestral dont il ne restait pas grand-chose chez les actuels Mayakuli! Certains fœtus avaient cet aspect hideux de baudruche papyracée, de montgolfière anthropomorphe de couleur ocre, que l'on retrouve chez les êtres dits triploïdes, aux chromosomes surnuméraires (groupés par trois, au lieu de l'être par paires, caryotype inédit dont la découverte demeurait encore officieuse). Certaines de ces dépouilles n'étaient que tas informes et gris, ligotés de cordages, marqués d'empreintes réticulées, de striures rappelant les peaux des meules de fromage. On n'y distinguait plus rien d'humanoïde. Ces restes fœtaux pétrifiés, enkystés, étaient autant de lithopédions inaboutis qu'un culte funéraire inconnu avait voulu honorer à l'égal des défunts adultes.
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Cette nécropole en réseau voussé creusée à même cette colophane jaunâtre et transparente, céda le terrain à d'autres « collections » : de nouveaux singes, parfaitement conservés, mais issus de biotopes impossibles, d'une classe de primates qui auraient colonisé absolument tous les milieux, même les plus extrêmes. Simiens insectivores nocturnes, aux immenses yeux nyctalopes rouges, albinos arctiques et antarctiques, intra-terrestres aveugles et dépigmentés, aux yeux réduits, aux mains métamorphosées en pelles fouisseuses, singes à peau nue des déserts les plus arides, primates amphibies des abysses, à la peau phosphorescente, des photophores sur la tête, les quatre mains de quadrumanes remplacées par des nageoires, animaux des sources chaudes, des solfatares et des volcans, thermophiles, primates cuirassés à exosquelette, singes des tourbières, logeant dans la boue et la vase, sortes de gibbons volants aux vastes ailes membraneuses comme celles des chauves-souris, émules des gargouilles et du démon mésopotamien Pazuzu, résurrection du Dryopithèque, créature de la chênaie tertiaire, ancien sylvain européen... De curieux hybrides de pongidés et de reptiles représentaient le summum de cette muséographie imaginaire déviée : ces sortes de lézard écailleux à peau verte, parfaitement bipèdes et sans queue, ces impensables pithécanthropes sauriens, assurément intelligents, à la « main » réduite à quatre doigts, au cerveau volumineux et à l'inquiétante pupille fendue, provoquèrent en moi un profond malaise. S'il s'agissait -hypothèse folle- de dinosaures ayant évolué à notre place vers l'hominisation, pourquoi ne pas forger en leur honneur le néologisme de « dinosauroïdes »?
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A propos de forêt, l'atmosphère de sylve poisseuse reprenait le dessus. L'hygrométrie, l'humidité augmentaient, avec la chaleur, la sueur collante, tandis que la matière constituant les galeries se métamorphosait en peaux d'anacondas! S'égara alors la raison, se perdit en moi le sens des trois dimensions. Je marchais sur les murs, puis au plafond, tête renversée : j'avais les facultés de la mouche. J'avais l'impression d'avancer à reculons, puis de me mouvoir dans une galerie invisible, aussi ténue qu'un gaz, à travers un soupçon de néant. Le ciel était terre et la terre ciel. Il n'y eut plus de gravité. Il n'y eut plus de temps. Je crus fondre, devenir mou. J'étais à la fois vieillard et bébé, squelette et embryon. Je me mis à hurler : les sons sortaient à l'envers de ma bouche, ou plutôt, la réintégraient depuis l'extérieur. Je me durcis comme la plus dure des statues, taillée dans le plus colossal diamant et en même temps, je me fis effigie de talc, trop tendre pour être pérenne. Je devins sable et porphyre à la fois. Ma pétrification était liquide et gazeuse. Je me dispersais en grains infinitésimaux! La folie me guidait, comme Napoléon chevauchant le monstre République dans une caricature de l'époque des Cent-jours. Mon cri de désespoir fut recouvert par celui de l'Améranthropoïde. Puis, quelque chose tomba sur moi de la voûte de peaux, quelque chose d'hostile.
Encore un fœtus, encore une ébauche, mais composite, cousue de divers cadavres obstétricaux, nouvelle créature de Frankenstein, momie de golem embryonnaire parsemée de cicatrices, sans bouche, au crâne de triploïde hypertrophié, encéphalocèle à la fontanelle éclatée béant sur une cervelle inachevée, aux yeux réduits à de noires pupilles, au foie énorme visible par transparence, à la peau rosâtre parcourue de millions de capillaires et de vaisseaux sanguins, au cordon ombilical tourbillonnant comme un lasso blanchâtre! L'être était quasiment spinal.
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Cette indicible horreur désirait me tuer, m'absorber. Elle s'arrêta brusquement, porta sa main palmée à sa gorge, s'affaissa pour se résorber peu à peu, pour régresser, fondre tels ces frères jumeaux qui cessent leur développement et se dissolvent dans la muqueuse utérine qu'ils réintègrent, en tant que matrice originelle, qu'ά et ώ de toute chose. D'eux ne demeurait qu'une cicatrice ténue, pareille à un petit cratère, une dépression ou un aphte, trace infime de ce qui avait tenté de se constituer. La créature était morte, tuée par une fléchette de Dununkulu! Il s'en était fallu de peu que cette saloperie m'envoyât ad patres! J'avais eu chaud et je remerciai mon guide, la voix tremblante :
« Muchas gracias, Dununkulu! »
Ce ne fut pas mon sauveur qui répondit, mais ce sacré singe! Il se dévoila enfin à nos yeux médusés!
Il se tenait, parfaitement dressé, sous une arcade sculptée de voussures en formes d'ophidiens, d'un style quasi hindou ou angkorien, qui marquait l'aboutissement de l'infecte galerie des primates naturalisés hétérodoxes. Le poil dru et jaunâtre, ce mâle impudique affichait sans vergogne une virilité ithyphallique de Priape et de satyre. Il correspondait en tout point à la description d'Adelphe-Fiacre. Ses bacchantes lui donnaient l'allure comique d'un vieux mandarin chinois amateur de nids d'hirondelles aux ongles démesurés et noirs. La bête avait aussi quelque chose du maréchal de Richelieu, l'érotomane gnome vainqueur de Mahon, sexuellement dopé aux pires aphrodisiaques charlatanesques, grimaçant et puant vieillard drogué à la poudre de cantharide! Sa main droite s'appuyait sur un bâton noueux, serpentiforme, dont la tête était façonnée à l'effigie du « dieu » Sucuriju! Il effectua des moulinets avec cette canne de commandement, tout en ouvrant une bouche affreuse dévoilant des crocs gâtés. Ce croquemitaine amazonien dégageait une pestilence à vomir, provenant à la fois de son haleine, des débris de viande et de fruits pourris lovés entre ses dents, mais aussi de sa fourrure parsemée de croûtes de boue et de crottes séchées où pullulaient les parasites! L'odeur fauve se rajoutait à la moiteur angoissante de ce corridor. Le singe parla, ou plutôt, il grogna en un langage que n'aurait pu saisir le plus attardé des Néandertaliens. Invoquait-il le grand Anaconda? A ses grognements, il me sembla que les peaux d'ophidiens qui constituaient notre tunnel immonde se mirent à bouger, à se soulever comme si elles respiraient. Elles émirent des mouvements de contorsion, de reptation, se rapprochant dangereusement de Dununkulu! Je criai à mon guide de fuir ces murs de peaux écailleuses suintantes et luisantes. Mais les ondulations de ces horreurs sorties d'un délire éthylique furent plus rapides que mon chasseur-cueilleur, pourtant expérimenté! Adhérant à Dununkulu, elles s'agglomérèrent en lui, l'étouffant et l'absorbant, insensibles aux hurlements de leur victime, bientôt broyée et digérée par ces parois carnivores! Tandis que d'innommables bruits de trituration envahissaient le corridor voussé, au bord de la nausée, j'égarai un instant mes pensées vers d'autres temps et d'autres lieux, pour ne pas succomber au spectacle!
Je pensais à une scène de taverne borgne du temps de François II, à une discussion animée et avinée de manants vêtus d'oripeaux sortis tout droit d'un tableau de Bruegel l'Ancien. Assis en cet estaminet de dernier ordre quoique bien pourvu en ribaudes, autour d'une table de mauvais bois d'une saleté effroyable digne de la cour cloaqueuse et glauque du Grand Coësre, ces rustres, bruts de décoffrage, qui ne portaient aucun sous-vêtement et dont les haillons écrus portés des mois durant sans aucune lessive grattaient leur peau crasseuse, débattaient contre les parpaillots en des propos de table plus scatologiques encore que ceux de Martin Luther! Leurs bouches aux noirs chicots crachaient de multiples particules alimentaires pourries en plus des classiques postillons. Ils étaient violents et leurs esprits échauffés par le mauvais vin voulaient passer à l'acte. Ces vils spécimens des bas-fonds du XVIe siècle étaient écartelés entre la dive bouteille, l'esprit-de-vin, l'émétique, l'hypocras et le pressoir mystique! Vous me direz que, parler de chicots noirs chez ces rustauds mal dégrossis, chez ces fanatiques populistes néo-cabochiens de la catholicité la plus extrême, c'est frôler le cliché, l'évidence, pour ne pas dire le pléonasme voire la tautologie! Évoquer des chicots blancs serait-il contradictoire au point de plonger tête la première dans la pire aporie? Leurs faces triviales, leur dentition déplorable et le musc puissant exhalé par leurs corps ne tardèrent point à me ramener à mon Améranthrope tristement réel, qui, me menaçant de son bâton, m'invita à le suivre!
Nous sortîmes de la galerie pour pénétrer dans la plus vaste des salles en étoile, volume d'une vingtaine de côtés, parfait icosaèdre au centre duquel, au lieu de l'attendu escalier, s'étalait un lac intérieur alimenté par de multiples canaux issus des bras canalisés du Rio Negro! Le sol était de terre battue mais les parois et la voûte constitués d'or fondu et de gemmes multicolores : là avait abouti le trésor des Taïnos! De la coupole pendaient des sortes de cages de bois de brésil dans lesquelles étaient enfermées et enchaînées d'improbables momies péruviennes glorieuses, à la peau tatouée, parées comme Manco Capac ou Inca Roca.
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Leur longue chevelure de jais retombait de leur diadème d'or. Il y avait dans la caverne un autre cadavre que je n'eus aucune peine à identifier, à cause des restes de ses cheveux, et de sa panoplie en carapace de tatou et en peaux de serpent : Lourenço Gonzalves avait trouvé là sa dernière demeure. Il gisait, à quelques mètres de la rive du lac.
Nous n'étions pas les seuls êtres vivants de cet antre. Le lac était gardé par des personnages que je pris d'abord pour des hommes-léopards du Congo belge tant leur panoplie ressemblait à celle de ces redoutables tueurs affiliés à une société secrète, l'Aniota Kifwebe,
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crainte de tous les administrateurs coloniaux et combattue par eux! Certes, ils arboraient masque d'écorce grossièrement tacheté, cagoule et tunique de fourrure, bâton dont l'extrémité reproduisait l'empreinte de la patte du fauve et griffe de fer, mais, en y regardant de plus près, on remarquait que leur déguisement correspondait en fait à la fourrure des félins sud-américains, puma, jaguar et couguar! Des aniotos d'Amazonie! Pouvais-je en croire mes yeux? Ils dansaient et chantaient, participant à un rituel en l'honneur du Sucuriju! Je saisis trop tard leur manœuvre, lorsque leur « grand prêtre » m'appréhenda : j'étais pour eux une offrande providentielle destinée à l'estomac du grand Anaconda! Cinq aniotos m'empoignèrent et je ne parvins guère à me débattre. L'Améranthropoïde, qui avait accompli sa mission, gloussa puis me donna un coup de bâton qui m'étourdit. Je ne pouvais pas finir ainsi. JE NE LE DEVAIS PAS!
Déjà, les hommes-jaguars m'avaient ligoté de lianes et s'apprêtaient à me jeter dans le lac. Un chamane, en transes, appelait en langue Mayakuli le dieu Sucuriju à venir déguster l'objet du sacrifice. Avant d'être jeté à l'eau, j'eus le temps d'apercevoir que ce grand prêtre officiait aux côtés d'une stèle funéraire sculptée, représentant l' autosacrifice d'un grand seigneur emplumé, s'offrant à Chac, Tlaloc ou Cuculcan, avec forces symboles comme celui du lotus, d'un style d'ailleurs plus maya que sud-américain, stèle ouverte sur un sarcophage royal, dressé, où reposait le squelette du grand monarque taino, masqué et recouvert d'une armure intégrale de jadéite d'un vert chatoyant du plus bel effet.
Lorsqu'on me projeta dans les eaux sombres du lac souterrain, les aniotos indiens se mirent à battre frénétiquement du tambour. La membrane de leurs instruments était faite de peaux humaines tannées et tatouées de motifs géométriques d'une énigmatique et complexe beauté. Leur exaltation était autant due à une drogue hallucinogène apparentée au peyotl, peut-être pour partie composée de chair humaine broyée, qu'à l'absorption plus que de raison d'eau de feu, de pulque ou de tequila, le vin de palme étant propre à l'Afrique sub-saharienne.
Avant de sombrer dans le néant, je vis mon prédateur colossal approcher pour m'avaler : c'était bien un serpent gigantesque, d'une longueur d'au moins douze mètres et d'un diamètre de deux! La lueur de ses yeux cruels m'aveugla, préambule à mon avalement, alors que le climax de la transe des danseurs et musiciens Mayakuli était atteint, l'immense coupole chthonienne résonnant désormais d'un brouhaha continu qui vibrait, entêtant, en mon ventre...
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« Apo! Apo! Yurumbu! Apo! »
Haopi, le chamane, constata avec désespoir que le voyageur blanc, le nouvel ami de la tribu, ne se réveillerait plus : il n'avait pas résisté à la décoction de champignons hallucinogènes. Son cœur avait lâché, après un délire déclamatoire empli d'effrayantes visions. Désolé de la perte d'un étranger qui comprenait son peuple, Hurumbubu décida que sa dépouille serait honorée à l'égal des siens. Les rites funéraires célébrés, le corps devait être rendu à l'autorité locale, à l'administration de l'Etat d'Amazonas, qui se chargerait de son rapatriement en France. Ainsi, la famille du jeune explorateur devait recevoir un cadavre parfaitement traité dans les règles traditionnelles : une poupée naturalisée et ratatinée, d'une couleur bistre clair, d'une taille de 85 centimètres, parée de plumes d'ara et de griffes de tatou, bonne pour les collections morbides d'anthropologie physique du Musée de l'Homme!
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A l'instant où mourut notre aventurier, mais à des milliers de kilomètres de là, à Palenque, au Mexique, toujours en cette année 1952, un étrange contremaître métis décéda brusquement en pénétrant dans le saint des saints de la grande pyramide de la cité maya : le tombeau du roi Pacal, qui avait régné au VIIe siècle de notre ère. Il fut retrouvé par Alberto Ruz, l'archéologue chef des fouilles, qui venait d'effectuer cette découverte majeure, au pied du sarcophage contenant la dépouille de Pacal. Le couvercle de ce tombeau était une stèle étrange représentant le sacrifice d'un haut personnage, sans doute le roi de la cité maya. Pablo Gomez, ce métis souffrant d'une alopécie intégrale, âgé d'une cinquantaine d'années, serrait convulsivement un collier de copal où étaient accrochés les restes d'une boîte crânienne de singe d'un type inconnu.
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« Monsieur, ma boule de cristal est infaillible! Elle ne peut se tromper : vous risquez la mort si vous n'y prenez pas garde! Suivez mes conseils! J'ai vu de quelle manière vous pourriez disparaître!
- Je sais que vous êtes une voyante réputée et j'ai tenu à m'assurer que mon prochain voyage dans l'Amazonie brésilienne se déroulerait sans embûches. Vous savez, c'est ma troisième expédition sud-américaine : j'ai fait la Guyane il y a quatre ans et l'Orénoque en 1950, alors...
- Je vous en conjure monsieur : n'allez pas en Amazonie! Non seulement ce voyage sera sans retour, mais, en plus de votre mort, je vois l'inconsolable chagrin d'un père, qui refusera l'évidence de la restitution de votre cadavre et partira en quête d'une chimère. Il vous croira vivant et sillonnera toute la région en vain des années durant. Si célébrité il y aura, ce sera la sienne, non pas la vôtre!
- Je vous paie, mais je ne vous crois pas. Au revoir, madame!
- Adieu donc, monsieur?
- Moffret, Léon Moffret. »
Je pris congé de la ridicule sibylle aux fringues de gitane. Comment avaler de telles sottises? J'étais désormais assez expérimenté pour voyager toujours plus loin en ces contrées fascinantes. Je notais toutefois sur mon calepin, pour me rassurer sur un environnement équatorial que je pensais moins répulsif que paradisiaque, histoire de m'inventer sentences et apophtegmes :
« La nature est neutre. En elle, il n'y a ni bien, ni mal. »
Christian Jannone.

samedi 28 mai 2011

Un amour de Cléore de Cresseville, par Aurore-Marie de Saint-Aubain.

Avertissement aux lecteurs.

Ce texte, extrait du roman "Le Trottin", publié en 1890 sous le pseudonyme de Faustine par la poétesse parnassienne et décadente Aurore-Marie de Saint-Aubain (1863-1894), est strictement réservé à un public averti et déconseillé aux moins de 16 ans, du fait des attirances déviantes qu'il dépeint.

(...) Cette seconde créature, la jeune, qui était demeurée silencieuse jusque là, se contentant de tripoter la badine qu’elle tenait, se décida enfin à prendre la parole. Une voix poseuse, méprisante et flûtée de petite fille de snobs, à l’accent anglais compassé et grasseyant, presque forcé, sortit d’une bouche fruitée :
« Foi de Délie, nous allons avoir un sacré travail de dressage avec ces deux là ! »
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Délie ou plutôt, Adélie ou Adelia O’Flanaghan, constituait le contraste vivant de Sarah. En les voyant pour la première fois, on eût pensé à une confrontation de chair vive entre les deux célèbres tableaux du maître espagnol Francisco Goya y Lucientes les vieilles et les jeunes. Adelia O’Flanaghan était en ses quatorze printemps.
Divers bruits couraient sur ses origines, rumeurs selon lesquelles, entre autres, elle n’était issue de rien, car d’une fort basse extraction. On la disait fille naturelle d’un esquire ou d’un duc de ; elle avait connu une enfance malheureuse, la faim, la misère effroyable, la fabrique ou la mendicité. On prétendait qu’on l’avait arrachée à l’âge de dix ans aux bas-fonds de Dublin ou d’ailleurs, qu’on l’avait tirée du ruisseau ou de la plus belle maison de passe de Londres, à moins qu’on l’eût ôtée des griffes d’une marâtre impitoyable. On racontait toutes sortes de choses sur elle, parce qu’en fin de compte, on ignorait tout d’elle.
Délie-Adelia était des plus jolies. Ses cheveux, d’une nuance brun-roux cuivrée, que l’on dit en anglais auburn, cascadaient sur son buste en longues mèches ondulées et soyeuses. Son nez était petit, pointu, spirituel car retroussé, quoiqu’il fût marqué ça et là de petites taches de rousseur qui n’ôtaient rien à sa grâce, au contraire. Ses yeux verts et pers avaient des éclats citrins qui vous subjuguaient. Sa silhouette apparaissait gracile, quoiqu’elle fût plutôt tout en nerfs.
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En réalité, Adelia était née en 1876, d’un père inconnu d’origine modeste et sa mère, ouvrière dans une filature de coton, avait succombé à la tuberculose. Placée dans un orphelinat de Dublin à l’âge de sept ans, elle avait subi maints mauvais traitements, force châtiments corporels, dans ce qu’on eût dû qualifier d’écolage de la perversion. Moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, ladies et gentlemen avaient pour habitude d’adopter les enfants de cette institution parmi ceux qui leurs paraissaient les plus misérables, miséreux, pitoyables et loqueteux. La plupart en faisaient leur chose, leur bibelot, leur pet. Adelia eut plus de chance : la Dame qui l’adopta était une duchesse de. , et elle était française. Mère d’un fils unique décédé à onze ans d’une vilaine méningite, Madame de., en mal d’enfant, s’était résolue à une adoption simple, via une transaction dont le montant demeura inconnu. Dès lors, alors qu’elle atteignait ses dix printemps, Délia connut les délices de Capoue et se vautra dans la soie, les rubans et les lambris, ce qui la gâta encore plus.
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Sa bienfaitrice lui prodigua une excellente éducation. Elle apprit à parler noblement, à s’exprimer dans la langue châtiée et compassée du Grand Siècle. Délia mania à la perfection la concordance des temps, les imparfaits du subjonctif et la seconde forme du conditionnel passé. Au lieu de dire j’veux ça ou j’ai envie d’ça, elle quémandait et suppliait Madame avec humilité et déférence :
S’il vous plaît Madame, j’eusse souhaité que vous m’offrissiez ce mignard colifichet ;
ou encore :
J’eusse espéré que vous fussiez aise, Madame ; que ce menu cadeau vous agréât.
Elle n’osait l’appeler mère.
Quoiqu’elle conservât un léger accent de la verte Erin, que d’aucuns qualifiaient de coruscant, de gorgeous ou de delicious, Délie aimait à tourner ses phrases à la manière de l’Ancien Temps à les prononcer comme cela fut autrefois d’usage en blésant, zozotant ou grasseyant, ce qui créait une effet comique chez ceux qui n’étaient point de la Haute. Lorsqu’elle parlait, elle se dressait avec suffisance sur ses bottines, tel un coq sur ses ergots, en pointant la trompette de son petit nez. On comprenait que de si bonnes manières pussent séduire Mademoiselle Cléore, amie de la duchesse. Adelia était catholique et croyante, comme toutes les Irlandaises. Elle ne manquait jamais l’office dominical de Saint-Philippe du Roule. Il était inéluctable que Cléore et la petite chipie s’y rencontrassent. Cela se produisit à la messe du Vendredi Saint de la Pâque 18** Délia venait d’avoir treize ans. Sous le vernis trompeur de la bonne éducation, Cléore sentit que la petite fille recelait des trésors troublants d’effronterie et d’impulsivité. Elle se pâma au spectacle de sa beauté, des somptueuses parures juvéniles qui la couvraient. Cléore avait beaucoup lu ; son cœur bovaryste baignait dans l’esprit romanesque. Mais aucun roman, même le plus leste, qu’il fût écrit par une tribade ou un antiphysique, qu’il circulât sous le manteau, n’avait tenté de soulever cette question fondamentale : était-il possible, dans la fiction comme dans la réalité, qu’une femme et une fillette s’aimassent ?
Le lien se noua, indéfectible. Cléore voulait Adelia ; elle l’obtiendrait, quel qu’en fût le prix. Elle la racheta à la duchesse de. , comme on acquiert un chiot. Comme à l’accoutumée, le montant de la transaction resta secret. Tout ce que l’on sut, c’est que les tractations avaient duré un moment, que Cléore avait dû payer de sa personne, se montrer persuasive pour qu’elle l’emportât. Dès lors, devenue le Salai de Mademoiselle, Adelia l’accompagna partout tel un giton impubère dans tous les lieux huppés, exécutant des courbettes répétées dans les salons où les personnes titrées bruissent et s’infatuent de leur préciosité adventice, de leur julep inutile et parasite. Ces salonards ne se privaient pas d’interroger Mademoiselle la comtesse, qui présentait Adélie comme sa jeune nièce orpheline. Du temps de la douceur de vivre, la chose était un lieu commun : filles ou nièces (selon le degré de faveur dont elles jouissaient) peuplaient la cour, les palais, les folies. Ces messieurs-dames admiraient l’entregent de Délia, le luxe de ses toilettes, la mignardise des faveurs qui ornaient robe et cheveux. Ils s’extasiaient, hypocrites, de sa voix flûtée et fruitée qui, à ravir, chantonnait des mélodies de messieurs Duparc et Fauré, de ses mains ivoirines qui pianotaient Chopin, Schumann et Liszt ou traçaient au fusain des portraits – car la petite était ambidextre – dignes de monsieur Forain, se ravissaient de son blèsement snob, du galbe de ses pieds mutins pris dans de graciles bottines ou chaussures vernies à lanière. Délia était devenue la coqueluche, le fétiche des salons, le ouistiti savant, le bébé irlandais de la comtesse de Cresseville.
Un soir, au concert, les choses allèrent plus loin. Cléore avait à l’opéra sa loge réservée. On y donnait ce soir là Beethoven, son compositeur favori, du fait que sa musique vous transportait au pinacle et incarnait le Sublime descendu sur Terre. Nul ne s’étonna que la fillette fût présente et partageât la loge de la comtesse. Lorsqu’on s’appelait de Cresseville, on pouvait se permettre quelques caprices, et venir assister à Fidelio sans chaperon et sans homme, qu’il fût frère (oui, Cléore avait un frère cadet et leur brouille était chose publique) ou prétendant amouraché. Avec pour seule compagnie une fillette de treize ans, Mademoiselle occasionna à peine quelques murmures de réprobation chez les vieilles bigotes arriérées.
Absorbée par la musique à la fois poignante, pathétique, martiale et suave du grand Ludwig, Délia, qui avait pris goût à la grande musique, délaissant les chansonnettes irlandaises de son orphelinat qu’elle aimait à entonner pour se consoler lorsqu’elle avait subi des fustigations de férule, Délia, écrivions nous, ne réalisa pas sur-le-champ ce que Mademoiselle faisait. Une main exploratoire tâta avec insistance ses étoffes empesées, s’insinua sous ses atours et ses jupons, goûtant à la volupté du toucher des doux pantalons brodés et des dentelles de la chemise, cherchant à atteindre la peau… Adelia rougit, demeura coite, mais se laissa entreprendre. La main devint caressante tandis que Cléore lui murmurait à l’oreille des mots tendres. Elle s’attarda à l’entrefesson jusqu’à l’indicible, lissant bientôt à travers le coton, longuement, lentement, cet orifice ourlé, membraneux, cette « origine du monde » là non encore éclose, cette fleur perce-neige qu’on ne devait point nommer. Elle fouailla, modela, cette cire vierge impubère, prenant soin toutefois de ne point percer l’opercule sacré de la vestale, n’allant pas jusqu’à ouvrir le petit bouton de nacre, là, juste là, petite chose si pratique pour uriner sans se déculotter, qui constituait l’ultime rempart entre le fin textile de la lingerie et la conque du sexe. Adelia tressaillit. Jamais elle n’avait vécu une telle volupté. Son cœur battait la chamade. Elle en eut des suées orgiaques. Elle émit des gémissements incoercibles telle une fille de joie. Son linge intime s’imprégna, se mouilla d’une sécrétion inconnue qui traversa l’étoffe délicate et poissa les doigts de son amante jusqu’à l’obscénité. Désormais, le lien se faisait impudique, charnel quoique feutré. C’était comme si Cléore et Délie eussent signé un pacte de chair. Cléore la sermonna, lui fit promettre le mutisme, pour ne point dire la mutité pathologique, sur ce qu’elle venait de lui faire.
Rentrée, au lieu de s’aller coucher, Délia voulut laver toute cette flétrissure, cette honte, ce déshonneur, quoiqu’elle eût conservé son intégrité de jeune vierge. Elle savonna son intimité jusqu’à l’intumescence, jusqu’au sang, s’administra à l’aide d’un archaïque clystère de Fagon un lavement honteux et douloureux de catin voulant obvier l’engrossement, voulant effacer une souillure de scandale. En secret, elle chercha à pallier le danger d’une défloration contre nature quoique son hyménée n’eût pas été lésé. Il lui fallait obturer cela, empêcher toute rupture, quel qu’en fût le coût. Elle lut un livre horrible, les souvenirs d’une putain célèbre du siècle de Rousseau, qui expliquait comment un joaillier de la cour pratiquait couramment ce type d’interventions assisté d’un orfèvre et d’un chirurgien-barbier. Grâce à cela, elle avait été surnommée la pute-vierge ou le conin-Régent. Elle exhibait à qui voulait le voir ce diamant-sexe que vantèrent Casanova, Restif de la Bretonne,
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Choderlos de Laclos
et Donatien marquis de Sade. La créature en souffrit mille morts. Elle en devint promptement aménorrhéïque. Une humeur gâtée, puante, sourdait continûment de ce troisième œil bien particulier. La fille en devint gangréneuse, pourrissant par places, de l’intérieur, comme lorsqu’on se soulage d’un fruit non désiré en le travaillant à l’aiguille, l’infection s’y mettant après qu’on eut expulsé l’ange, laissant filer, s’écouler, en un jus indescriptible et noirâtre de putrescence, de squirre bitumeux, les viscères de la génération. Elle en creva, à seulement quarante ans.
Adelia savait le risque qu’elle prenait mais avait entendu parler du développement de l’asepsie et de l’antisepsie. Afin qu’elle pût payer l’intervention secrète, elle vola Cléore, lui dérobant, en cachette, force billets de mille francs, mais aussi une bague ornée d’un saphir, héritage de la grand’mère de la comtesse. Cléore crut à une rapine d’une domestique, une noiraude à l’esprit de fouine, qu’elle n’aimait pas, bien qu’elle l’eût engagée pour son orientale beauté, une juive du nom de Ruth qu’elle renvoya sans émoluments, quoique la youpine protestât de son innocence. Mais Cléore, connaissant la cautèle et la propension aux pleurnicheries propres à ce peuple, ne se laissa pas fléchir.[1]
L’éminent chirurgien des Hôpitaux de Paris qui, un matin, vit déferler dans son cabinet le vif-argent d’une mignonne petiote fort bien adonisée, crut avoir affaire à une fille du monde déflorée par l’inceste ayant fui ses pénates au risque du scandale. A force de minauderies et de dessous de tables, il se laissa convaincre, à la condition qu’un joaillier fût de l’intervention, qu’elle restât strictement confidentielle et clandestine, et qu’on appliquât avec la plus scrupuleuse précaution les principes d’hygiène de la médecine nouvelle. Adelia exigea qu’on l’anesthésiât. Elle choisit la gemme qu’elle souhaitait arborer, un superbe rubis indien, plus exactement gujrati, d’un gorge-de-pigeon évocateur. Elle réclama qu’on l’enchâssât au mitan d’un anneau d’or digne de Gygès, anneau qui serait son alliance spéciale. Elle poussa le culot jusqu’à émettre un chèque de deux mille francs car, rendue experte en fausses écritures du fait de ses fréquentations passées parmi les orphelins les plus âgés, elle contrefit la signature de sa maîtresse. Cléore était si fantasque et gérait tellement ses affaires à l’emporte pièce qu’elle ne remarqua jamais cette amputation à sa fortune !
Cependant, il fallut bien que Délie s’absentât. Elle disparut plusieurs jours durant, au grand dam de la maisonnée de luxe qui lui prodiguait gîte et couvert sans bourse délier. Cléore crut à une fugue. Elle ne cela rien à la police, craignant par-dessus tout l’étalage de sa passion coupable. Puis, la fille prodigue revint au bercail, changée, plus sournoise et perverse que jamais, pis qu’un enfant sauvage.
Avec l’audace et la franchise de ses treize ans, Délie avoua tout, débagoula tout, cracha tout. Surtout, elle montra son trésor secret. Cléore se laissa amadouer, éblouie, émerillonnée par ce sexe gemmé, comprenant tout le parti audacieux qu’elle tirerait de cette attraction impudique qui deviendrait un des clous de l’entreprise dont nous allons dérouler le développement au fil des prochains chapitres. Amie lectrice, ami lecteur, nous sommes de celles et de ceux qui pensons que la littérature moderne de la fin de ce siècle doit rompre avec la chronologie stricte des faits, leur énoncé dans l’ordre, la linéarité de l’action. Nous avons par conséquent décidé d’alterner des scènes et des situations qui ne se déroulent point au même moment, la même année. Notre héroïne des premiers chapitres est antérieure aux faits que nos relatons au sujet de Marie, d’Odile ou de Sarah. Ne vous méprenez point et poursuivez votre parcours.
Pour en revenir à notre récit, Délie devint dès lors la plus précieuse des poupées de chair vive. Elle fut la favorite de la sultane ou de l’impératrice. Elle prit une part active au développement de l’entreprise, jouant le rôle de chef des recrues, car leur aînée, mais aussi de contremaître et de professeur. Cléore lui octroya force cajoleries et droits spéciaux imprescriptibles. Ainsi privilégiée, Délie multiplia les caprices et les dépravations. Elle fuma de l’opium. Elle se maquilla, s’enduisit de fards, de rouge, de poudre, de crèmes et pâtes de beauté dérobées à Mademoiselle et carmina ses lèvres, qu’elle n’avait point pulpeuses. Elle demeurait des heures à la coiffeuse, se brossant les cheveux, usant du fer à friser presque à s’en brûler le cuir. Délie voulait des boucles, des torsades, des english curls, à la semblance de celles de sa maîtresse, de sa Cléore. Elle ornait ses frisettes de faveurs et padous en soie, en satin ou velours, qu’elle parfumait à la violette ou à la cardamome. Un jour, elle découvrit dans un vieux magazine anglais une lithographie de Jane Morris, une des muses du peintre Rossetti.
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Elle voulut l’imiter, gonflant son cou tel un jabot, prenant des poses affectées, crêpant ses mèches. Elle inondait sa peau de parfums bon marché à la rose et au muguet, qu’elle payait de ses propres deniers, embaumant les aîtres jusqu’à les en blaser d’amertume.
Elle aimait à ce qu’on l’appelât, dans le sens à la fois littéral et graveleux du terme ma petite chatte. Les clientes, que nous verrons dans quelques pages, la flattaient, lui susurraient des mots affectueux que ses oreilles goûtaient : mon poupon, mon baby, ma poupoule, ma bibiche, ma poupette… Elle aimait à ce qu’on l’appâtât par des affèteries, par des minou, minou ou pussy, pussy ; à ce qu’on lui offrît de délicieuses friandises. Les sucres d’orge avaient sa préférence, des bonbons bien spéciaux, aromatisés à la fraise, au citron ou à l’orange, conçus pour la maison, dressés comme des membres virils, qu’elle suçait en soupirant à longueur de journée, y éprouvant des délices émollients, affalée sur un sofa. Elle exhibait avec une obscénité crâne de garce, à qui en réclamait la contemplation, son troisième œil de Golconde, son rubis du Gujrat. Les dames dépravées se pâmaient lorsqu’elle soulevait ses jupes, écartait ses jambes et ouvrait le bouton de l’entrecuisse qui fermait ses pantalons puis repoussait le tissu pour exposer son joyau indien pervers brillant de mille scintillements vicieux. Elle jouait aux entrechats ou au cancan, faisait le grand écart, imitant la bien connue artiste Demi-siphon. Elle craignait que le chirurgien ou le joaillier se fussent trompés d’orifice, quoiqu’elle urinât avec facilité, se gourmandant parfois de sa méconnaissance enfantine de la physiologie génitale. Elle aimait à se faire photographier et à se mettre en scène. Elle obtint de monter une représentation des Peines de cœur d’une chatte anglaise, quelques saynètes seulement, certes, mais à l’attention expresse et privilégiée du public de la maison. Son masque de minette, en poils de matou authentique, moustaches incluses, créa la sensation. Elle joua son rôle à ravir, composant ses tirades de miaulements, de meou, miaou, miaraou calqués sur ceux des chattes en œstrus qu’elle entendait le soir, au clair de lune.
Elle ne se promenait pratiquement plus qu’en dessous, à longueur de temps, sauf lorsqu’elle était en représentation, finissant par faire de cette lingerie sa seconde peau. Il n’était point rare de la croiser en simple chemise de batiste, pantalons ou bloomers bouffants tout en coton, d’une douceur d’ouate émoustillante, telle une petite, un bébé de maison de tolérance du Sud moite de l’Amérique, les pieds nus, en train de frotter ses fesses de poupée sur le parquet, telle une effrontée, jusqu’à ce qu’elles fussent sales.
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Elle devint le calvaire des blanchisseuses. Elle en attrapait une quasi malemort, toussotant et crachant comme une phtisique, ne se résolvant jamais à se couvrir un peu. S’il venait au grand jamais à Sarah la velléité de la réprimander pour son impudicité, elle haussait les épaules avec désinvolture, faisant preuve d’un je-m’en-fichisme crasse de fille qui s’en croit. Délie répondait vertement qu’elle ne faisait que jouer à la canotière sur un petit bateau, comme ces fameux personnages débraillés des toiles de monsieur Renoir s’affichant en maillot de corps au vu et au su de tous. Elle put poursuivre son vice d’ingénue libertine en toute équanimité, sa lubie, sa propension à l’exhibitionnisme d’une plus que nue à la grande réjouissance de ces Dames.
Elle tenait souventefois une badine à la main, pour mater, disait-elle, les autres petites filles. Elle récitait ingénument par cœur des pages entières de la Justine de Sade ou du Cantique des cantiques, d’un ton sentencieux et innocent, zézayant de plus belle, comme si elle n’en eût point saisi tout le sens, toute la subtilité, sans rien y voir à mal. Bien qu’elle ne fût plus sotte, elle s’abreuvait à d’autres fontaines de Siloé littéraires obscènes sans en appréhender ni le sel, ni la salacité car pour elle, ce n’étaient que jolis contes de mère grand ou de Ma mère l’Oye, écrits pour des petites filles qui savaient tout.
On avait fini par jalouser Délie. Du fait de toutes les cajoleries, de tout l’affect dont elle était l’objet, Miss Délia suscitait l’envie. Pour les autres, tous les cadeaux qu’elle recevait, ces poupées, ces joujoux, ces dînettes, ces robes, chapeaux, colifichets, boîtes à ouvrage, s’apparentaient à de la prévarication ou de la concussion. On ne comprenait pas comment elle demeurait pucelle, elle qui goûtait à tant de priapées et n’avait de cesse de courir la pretintaille. Sarah, persifleuse, lui rappelait, comme à un empereur romain, qu’il fallait qu’elle se souvînt qu’elle était mortelle. Cela signifiait : jeunesse passe et un jour, une autre aura ta place. Malgré ses gamineries de catin miniature, de pussy dépravé, elle s’inquiéta. Délie se mit entièrement nue devant sa psyché et scruta les stigmates de la nubilité . Elle s’effara : les aréoles devenaient agressives, pointaient déjà, telles ces pointes roses des boucliers du poëte Baudelaire. Elle toucha son moi intime, près du joyau, et ce qu’il y avait au-dessus et devant, y devinant l’ombre d’un malséant duvet. Craintive, affolée après cet examen révélateur, elle s’en fut chiper à Mademoiselle une cire dont elle usa avec douleur, la chauffant, épilant tout phanère compromettant. Lorsqu’elle n’eut plus un soupçon de toison, elle but pour se soulager, vidant dans sa gorge naissante un flacon entier d’eau de Cologne. Elle entoura sa poitrine à peine esquissée d’un bandage, à la semblance d’un sous-vêtement de sportive romaine, d’un mamillare, comprimant ce qu’elle n’avait point encore, oubliant que sa maîtresse n’était guère mieux pourvue qu’elle. Si elle passait au corset, elle serait perdue. Elle se rhabilla, enfilant avec prestesse pantalons, chemise, bas, jupon, robe et bottines. Elle but et but encore, Cologne, liqueur, absinthe, jusqu’à ce qu’elle fût ivre, qu’elle vaguât dans la maisonnée, telle un tapin miniature gyrovague, et tombât comme une masse. Dès lors, elle trembla pour son poste. Elle savait qu’un jour, son rubis la gênerait, qu’il ne préviendrait aucunement un certain flux, irrémissible, d’une rubéfaction bien plus redoutable, qui coulerait sans qu’elle y pût grand’chose, qu’elle aurait mal certains jours, chaque mois, et qu’elle serait lors finie, car trop vieille. (...)
Aurore-Marie de Saint-Aubain : Le Trottin, Lyon, Louis Morand éditeur, 1890 (extrait du chapitre IV).




[1] Remarque de l’éditeur : bien que nous vivions désormais à une époque de politiquement correct, nous devons bien réitérer notre observation de la note précédente. Quelque choquants que puissent apparaître maints passages de ce livre, nous avons tenu à le publier dans sa version non expurgée.

mercredi 25 mai 2011

Nouveau blog.

Pour lire la suite des aventures de Daniel Wu, je vous donne rendez-vous sur Bazarnaum à Agartha city 2, qui prend le relais du roman Mexafrica à partir du chapitre 31.

samedi 21 mai 2011

Café littéraire : Le Roman de Marie Bashkirtseff.


Café littéraire : Le roman de Marie Bashkirtseff, par Raoul Mille.
Dans le cadre du thème « littérature et peinture ». Roman paru en 2008 au Livre de Poche après une première publication en 2004 chez Albin Michel.
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Analyse d’une œuvre, par Christian Jannone.
Raoul Mille est niçois d’adoption. Sa biographie et sa bibliographie sont aisées à résumer, mon propos étant de m’étendre davantage sur le sujet Marie Bashkirtseff que sur l’auteur, par ailleurs estimable. Le café littéraire a déjà abordé voici quelques années le thème « littérature et peinture » avec « La jeune fille à la perle » de Tracy Chevalier, roman adapté au cinéma avec Scarlett Johansson et Colin Firth dans les rôles principaux.

Raoul Mille est né à Paris en 1941 et a grandi dans le Pas de Calais. Il s’est installé à Nice à l’âge de 16 ans. Journaliste à Nice Matin, écrivain et chroniqueur radio, il a reçu le prix Interallié en 1987 pour Les Amants du Paradis. En 1999, le prix Baie-des-Anges récompense Le Paradis des tempêtes. Raoul Mille a également été lauréat du prix Paul Léautaud en 1993 pour Père et mère et du prix des Quatre-Jurys en 1984 pour Léa ou l’Opéra sauvage. Membre du conseil municipal de Nice depuis 2008, chargé du livre et de la culture, de l’Histoire et de la lutte contre l’illettrisme avec le titre de subdélégué, il cosigne en 2010 avec le maire de Nice Christian Estrosi Le Roman de Napoléon III.
J’avoue que je ne savais rien de Marie Bashkirtseff avant 1984 : pour le centenaire de sa mort, la revue Historia publia un article sur sa courte vie, illustré notamment d’un autoportrait et du fameux Meeting, que je vis au musée d’Orsay en 1987. Elle appartient à cette cohorte d’artistes-peintres du XIXe siècle au destin tragique et à la fin prématurée, exacte contemporaine d’autres personnalités ayant exercé le même art avec un talent certain – bien qu’on ne les classât pas tous dans l’avant-garde - et disparus autour de 1883-1884 : Eva Gonzales, Giuseppe De Nittis et surtout Jules Bastien-Lepage, connus et renommés en leur temps puis tombés dans l’oubli avant que l’Histoire de l’art ne les redécouvre récemment et effectue les révisions nécessaires à une meilleure compréhension du foisonnement de tendances qui caractérisait en fait la peinture de la seconde moitié du XIXe siècle. Je ne polémiquerai pas, mais il m’est arrivé d’entendre des absurdités à la télévision au sujet de certains artistes : Fantin-Latour qualifié d’académique et Maurice Denis de petit maître. L’avant-gardisme à tout crin risquant de faire commettre de graves erreurs d’appréciation, je préfère en rester là et prendre Marie Bashkirtseff pour ce qu’elle fut : une bonne peintre à laquelle le destin n’a pas laissé le temps de donner sa pleine mesure. J’ai écrit bonne, mais non grande en toute connaissance de cause. Les grands sont les génies incontournables, et il y a les autres, tous les autres, des médiocres méritant de rester dans leur purgatoire à ceux qu’il faut réhabiliter.
Affirmons-le d’emblée : « Le Roman de Marie Bashkirtseff » n’est ni une biographie romancée à la Alain Decaux ou André Castelot, ni un pastiche d’œuvre littéraire du XIXe siècle – je dirais dix-neuviémiste – comme de récents livres en témoignent (je songe ici au diptyque de Michael Cox, à « L’Alsacienne » de Maurice Denuzière et à un des derniers romans de la prolifique Joyce Carol Oates). Raoul Mille écrit dans une langue contemporaine sans nulle aspérité (pas de préciosité ni de vulgarité), n’essayant pas d’imiter un style d’époque.
Selon les sources, Marie Bashkirtseff est née Maria Konstantinovna Bashkirtseva en 1858 ou 1860. Les références les plus crédibles donnent en calendrier julien 12 novembre 1858. Raoul Mille ne tranche pas : il débute son roman avec l’adolescence niçoise de Marie, qui semble environ âgée de quinze ans. Il se base de son journal intime, qu’elle tient à partir de sa quatorzième année et reconstitue la vie oisive, parasite, toute en futilités, d’une famille « russe » de la Côte d’Azur où, forcément, la fille n’est destinée qu’à faire un beau mariage. En réalité, Marie est ukrainienne.
L’auteur suit strictement la chronologie mais débute en 1873. L’enfance de Marie manque. Il subdivise son œuvre en trois périodes : 1873-1876, 1877-1883 et 1884. Il opte majoritairement pour le présent de narration, tout en s’octroyant le plaisir de quelques pages contées au passé. Il ne dédaigne ni le style épistolaire, utilisé deux fois (pour le voyage romain de 1876 vu par la correspondance de Lucien Walitsky à Etienne Babanine, le grand-père de Marie puis lors des échanges de lettres entre Marie et Maupassant au printemps 1884) ni la citation d’articles de presse (le mariage de Paul de Cassagnac). Bon connaisseur de la vie mondaine niçoise au XIXe siècle (nous sommes juste après le Second Empire et seulement une décennie après le rattachement du comté de Nice à la France), Raoul Mille excelle à nous brosser le tableau d’une société révolue en termes simples, sans emphase aucune. Le Nice des années 1870 n’est pas la Normandie de Proust, tout décalque ayant été jugé par l’auteur inutile. La capitale est aussi distante pour cette communauté superficielle de la Riviera que les événements politiques de l’époque (n’oublions pas que nous sommes juste après la guerre franco-prussienne et la Commune), fort éloignés des préoccupations premières de cette société toute en fatuité, sorte de microcosme où Marie cherche son destin, sa place.
On la sait belle et désirable : photos et autoportraits sont là pour en témoigner. Marie prend conscience de son corps, se pressent sans rivales dans sa famille et sa communauté (ses amies Véra et Olga Sapogenikoff, pourtant surnommées « les Deux Grâces », par ailleurs simples péronnelles pour l’oncle Georges, sont physiquement pleines de défauts, de dysharmonies), veut attirer les regards dans chacune des situations où elle se place (plage, mondanités, musique) et cherche un prétendant, anglais puis français, Hamilton puis Audiffret, tous deux pris par la même courtisane. Encore habitée par des préjugés sociaux dont elle se libérera, Marie adolescente croit que le destin de la femme rime avec les noces et les enfants et ses passions paraissent normales pour son âge. La famille « russe » exilée – une famille élargie avec mère, tante, grand-père maternel, oncle, cousine, ami de la famille – Lucien Walitsky, un ancien médecin - où toutefois manque la figure tutélaire du père, le grand absent, le couple s’étant séparé tôt – garde ses mœurs, ses usages, y compris ses scandales (l’oncle Georges débauché qui va jusqu’à faire colporter la nouvelle de sa mort), sa manière de penser, de ressentir… cette âme russe, sur laquelle on a tant glosé, que la personnalité de la future peintre reflète : sensibilité, mélancolie, exaltation, épanchements, force, feu, volonté de vivre pleinement. Démesure aussi. Les classes privilégiées russes, depuis le XVIIIe siècle, sont demeurées francophiles malgré Napoléon et la guerre de Crimée. Elles continuent à parler français. Elles sont une pièce de ce puzzle mondain cosmopolite qui caractérise ce temps. L’opinion publique connaissait déjà deux femmes d’origine russe établies en France, deux Sophie : la comtesse de Ségur et la duchesse de Morny. Marie Bashkirtseff, notre ukrainienne, sera la troisième.
La vocation artistique de Marie éclate après la déception sentimentale : Audiffret lui a préféré La Gioia, cette femme entretenue qui lui dérobe tous ceux qu’elle lorgne. Elle sera peintre et sculpteur après avoir essayé la musique (elle joue correctement du piano) et le chant. Elle montrait déjà un certain don pour le dessin – probablement du fait que les matières artistiques, depuis l’Ancien Régime, faisaient partie de l’éducation des filles (ce qui ne signifiait pas qu’on envisageait qu’elles fissent une carrière aux Beaux-Arts) : la scène où elle trace au fusain (p.61) le portrait d’Audiffret est éclairante.
En 1876, elle effectue – très bien chaperonnée par sa mère, Walitsky et sa cousine Dina - le voyage à Rome et à Naples, occasion d’une nouvelle idylle avortée avec Pietro Antonelli, neveu d’un cardinal, pérégrination indispensable et à valeur initiatique, et rencontre Katesbinsky, professeur de dessin et Polonais en exil (la Pologne est sous occupation russe) qui lui apprend les rudiments. A ce stade, dessiner, chanter et jouer du piano ne constituent encore que des éléments propres à l’éducation d’une fille comme il faut, c'est-à-dire de l’aristocratie et de la bonne bourgeoisie.
En 1877, en quête d’indépendance, Marie est à Paris et devient élève à l’Académie Julian. Son allure bourgeoise tranche avec celle de ses coreligionnaires. Un étudiant des Beaux-Arts était forcément à l’époque bohème et débraillé et avait mauvaise presse. L’Académie Julian était une école qui se voulait indépendante du dogmatisme officiel de l’enseignement artistique, monopolisé par l’Institut. Elle a été fondée en 1867 par Rodolphe Julian (1839-1907), passage des Panoramas. Contrairement à l’école des Beaux-Arts, l’Académie Julian était ouverte aux femmes, dont l’œuvre était alors méprisée ou dédaignée. Marie y devient la rivale de Louise Breslau, d’origine germanique. Elle aura des congénères peu connues (Sophie Schaeppi, Madeleine Delsarte, Anna Nordgren, Amélie Beaury-Saurel – dont un fort intéressant portrait de femme « émancipée », Dans le bleu, est conservé au musée des Augustins de Toulouse).
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Leurs origines géographiques variées (Suisse, Scandinavie, Allemagne etc.) reflètent la notoriété internationale de l’enseignement de Julian et montrent que la France possédait un grand rayonnement artistique[1]. En outre, elles confirment les difficultés de formation et de carrière rencontrées en Europe continentale par les femmes-peintres. Tony Robert-Fleury (1837-1911) apparaît comme un des professeurs les plus influents. Grâce à cette formation, Marie parvient à ses fins : exposée au Salon 1880 sous le pseudonyme de Marie Constantin Russ, elle y rencontre Bastien-Lepage (notez l’épisode intéressant de la querelle Bastien-Lepage – Léon Bonnat par portraits de Jeanne d’Arc et de Jules Grévy interposés).
Marie Bashkirtseff nous a livré sur une toile de 1881 une représentation de cet atelier,
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révélatrice de l’enseignement que Julian y prodiguait en faveur de ses élèves dont le but demeurait la reconnaissance et l’exposition au Salon avant achat éventuel des toiles par l’Etat (qui les exposait au musée du Luxembourg) ou les collectionneurs privés. L’art de la peintre s’y est affirmé : bases classiques mais refus de l’académisme stricto-sensu. Son style sera réaliste, inscrit dans le courant naturaliste, mais urbain, à la différence de Bastien-Lepage, son grand amour officiel selon ses biographes, bien qu’elle ait été influencée par lui (il plaisait à Zola alors que Julian le déteste comme Raoul Mille nous le montre). Pour ma part, je rapprocherais – outre ses portraits dont une fameuse fillette avec un parapluie (pages superbes consacrées par Mille à la genèse de cette peinture d’une gamine du peuple) – un tableau comme Le Meeting (à Orsay) des représentations d’enfants des rues dues à Fernand Pelez.
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Sur les Salons de l’époque 1880, reflétant le bouillonnement artistique et l’abondance d’auteurs médiocres ou prometteurs, je vous invite à lire les écrits sur l’Art de Joris-Karl Huysmans disponibles en poche.
On sait le marché de l’art des débuts de la IIIe République dominé par le matérialisme bourgeois. C’est l’académisme qui est favorisé, encore faut-il s’entendre sur le sens exact du mot. Le système académique était régi par l’Académie des Beaux-Arts, incluse dans l’Institut de France, avec le prix de Rome et le fameux séjour à la villa Médicis. Cette institution remplaçait les académies d’Ancien Régime depuis 1795. Elle avait connu des réformes sous le Consulat puis la Restauration. L’Institut favorisait un art officiel, renforcé par la bourgeoisie d’affaires. La peinture dite de genre prédominait : mythologie, Histoire, Bible, suivie du portrait, du paysage et de la nature morte (genre le moins considéré). Les grands formats étaient privilégiés tandis que le portrait était devenu avant tout mondain. Le sobriquet de peintres pompiers a été employé pour qualifier ces artistes, comme Cabanel ou Gérôme, grand metteur en scène d’œuvres spectaculaires gréco-romaines ou orientalistes (l’orientalisme étant un sous-genre ayant pris son essor à compter de la Restauration).
Là où le bât a blessé, c’est lorsque le discours de vulgarisation en Histoire de l’Art adressé au grand public s’est voulu simplificateur à l’excès, opposant systématiquement les avant-gardes, chaque fois rapidement dépassées, à un académisme devenu fourre-tout où justement d’ex avant-gardistes finissaient par y être jetés après déclassement (par exemple : Utrillo, Denis, Van Dongen, Kokoshka, Dunoyer de Segonzac, Bram Van Velde et Vlaminck). On a fini par réduire la peinture de la seconde moitié du XIXe siècle à une poignée de noms, en général les plus radicaux (pour simplifier : Courbet, Manet, Renoir, Degas, Cézanne, Van Gogh, Seurat, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Bonnard etc.) contre tous les autres désormais déconsidérés, quel qu’ait été leur style.
Or, l’Histoire de l’Art n’en est actuellement plus à ce stade, mais le grand public l’ignore encore, d’où des malentendus et des aberrations générés par cette vulgarisation excessive (par exemple, le centenaire de la mort de Camille Pissarro passé sous silence en 2003 – d’aucuns le prennent pour un simple petit maître ! - comme celui du Douanier Rousseau l’an dernier). Je polémiquerai à dessein en affirmant dans ces lignes que l’exposition tenue fin 2009 au Musée Cantini de Marseille, De la scène au tableau (par le même conservateur ayant organisé l’expo Monet au Grand Palais !) et les vidéos de peintres abondant sur le Net (dont plusieurs consacrées à Marie Bashkirtseff cf. mon post-scriptum) reflètent bien mieux l’état actuel de la recherche qu’une chaîne de télévision comme Arte, qui se limite aux grosses pointures. Je me vante personnellement d’avoir réellement découvert Giuseppe De Nittis et les peintres britanniques des années 1848-1914 par You Tube, ces artistes n’ayant aucune chance que la presse ou la télévision française en parlent (l’exposition De Nittis, la modernité élégante, tenue récemment au Petit Palais, a été mieux couverte en Italie que dans l’Hexagone). Je pourrais en écrire encore davantage au sujet de l’art médiéval (qui a vu des reportages sur les expos Paris 1400 ou sur l’art roman du musée du Louvre, présentées au début des années 2000 ?) mais je préfère m’en tenir là.
Dans son journal aussi bien que dans le roman de Raoul Mille, Marie Bashkirtseff fait preuve d’une sensibilité exacerbée, passionnée, narcissique, russe a-t-on dit - tournée autant vers la recherche de l’amour de l’autre (Paul de Cassagnac, Guy de Maupassant, Jules Bastien-Lepage - amour demeuré platonique -, même Gambetta !) que vers l’autocélébration de son corps et de sa beauté. Raoul Mille suit pas à pas, en des pages bouleversantes, que la correspondance de l’artiste avec Maupassant, avec ses faux-semblants, ses dissimulations d’identité, ses jeux derrière le masque, rend plus poignantes encore, l’évolution des symptômes de la maladie (oreilles, bronches, poumons), la lente descente aux enfers de ce corps, dont Marie contemple la dégradation, scrutant les stigmates de la tuberculose sur sa nudité. Il insiste sur l’envahissement des creux, l’amaigrissement, la couleur jaune, les traces des vésicatoires, les seins encore fermes etc. Les traitements invraisemblables que la médecine de l’époque inflige à la peintre aggravent ses meurtrissures : arsenic, huile de foie de morue, lait de chèvre… Raoul Mille s’étend sur les sifflements, les suffocations, les crachements de sang (on disait hémoptysies) jusque dans l’incroyable scène de séduction désespérée d’une moribonde avec Guy de Maupassant lors de cette soirée, de ce bal chez l’ambassadeur de Russie. Quelques années plus tard, la maîtresse du général Boulanger subira le gaïacol et l’huile camphrée. Pour Proust, ce seront les ballons d’oxygène.
J’avoue que l’épisode entre Marie et Maupassant – le seul réellement érotique du roman nonobstant les scènes montrant Marie nageant ou nue – m’a gêné : j’ignore quelle est la part d’invention, d’imagination de l’écrivain. Je ne dispose pas de sources à portée de main pour vérifier la véracité des faits. Par contre, la thèse selon laquelle la relation avec Bastien-Lepage fut plus artistique que physique est accréditée. Marie semble obsédée par les enfants qu’elle n’aura jamais, par la conservation forcée de sa virginité. Elle a enfreint l’ordre bourgeois en devenant artiste-peintre, elle qu’on vouait seulement au mariage.
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Marie a dû pourtant renoncer à une carrière lyrique à cause de la maladie qui a atteint d’abord le larynx. Son état l’a poussée à poursuivre son œuvre à tout prix, à corps perdu, croquant les petites gens et les enfants jusqu’à l’épuisement, à laisser d’elle une trace pour la postérité, à inlassablement peindre puis sculpter (ce que Raoul Mille a oublié de traiter, ellipse regrettable de sa part). Elle est morte alors que l’on reconnaissait son talent, grâce au fameux Meeting. Le romancier a dépeint avec justesse cette quête obsessionnelle de la reconnaissance, de la récompense, de Salon en Salon…quête aussi de la visibilité de l’œuvre, noyée dans la masse des croûtes, parfois accrochée trop haut pour qu’on la remarque. C’est là un défaut bien actuel que l’on peut appliquer à l’édition, aux présentoirs des libraires.
Marie Bashkirtseff fut aussi une féministe, un aspect de sa vie bien évoqué par Raoul Mille, qui n’est pas sans rappeler George Sand, les quarante-huitardes et le roman Les Bostoniennes d’Henry James avec le fameux personnage d’Olive Chancellor. Bien que demeurée hétérosexuelle, à la différence d’autres peintres comme Louise Breslau, Louise Abbéma ou Rosa Bonheur, Marie Bashkirtseff s’engagea dans la cause des femmes et adopta un pseudonyme, Pauline Orrel. Elle collabora à la revue La Citoyenne, fondée en 1881 par Hubertine Auclert (1848-1914), où l’on retrouve aussi Séverine. Mais l’abstraction des débats et les querelles entre militantes finirent par lasser Marie.
Raoul Mille a eu la sagesse de ne pas omettre les rapports de Marie avec sa famille, les bouleversements qu’ont représenté l’exil à Paris (je dirais presque un second déracinement), le décès inopportun de Walitsky, la longue maladie et l’agonie du grand-père Babanine, la mère et la cousine Dina confites dans leurs préjugés, leurs traditions, leur incompréhension et l’oncle Georges débauché, cette figure scandaleuse et impressionnante de fils prodigue, alcoolique, qu’on croit mort un moment et qui revient, un asocial, un rebelle, au fond l’être le plus révolté, le plus indépendant et le plus proche de caractère de Marie. Rosalie, la domestique fidèle et simple – figure quasi sandienne, flaubertienne et naturaliste, prend de plus en plus de place dans l’avancée de l’œuvre et finit par nous bouleverser : on comprend que Marie mourra dans ses bras. Elle devient sa confidente, l’amie intime, inséparable de ses derniers mois d’existence, comme une mère de substitution. Cette tendresse, cette affection sous-jacente de l’auteur pour une humble, une de ces petites gens, qui aime ce que fait sa maîtresse tout en étant culturellement étrangère à son art est un des aspects les plus remarquables du roman. Rosalie gomme et transcende les différences sociales. Elle les transfigure presque.
L’idée de deuil, de mort, sont omniprésents, s’insinuent davantage au fil des pages, de la promesse de la fleur à sa flétrissure inéluctable. Deux mourants s’aiment mais ne peuvent consommer, concrétiser leur amour : Jules Bastien-Lepage à la blondeur fragile, figure ambiguë, aussi féminine que Marie elle-même, dorloté par sa mère possessive, souffrant semble-t-il d’un cancer incurable, maladie que l’on ne nomme pas.
Les dernières lignes du roman m’ont bouleversé : lors de la publication de l’avis de décès au Figaro le dernier mot est laissé à Maupassant, qui frise la désinvolture mais aussi le désespoir, le chagrin contenu. Paradoxe et aporie. Quoi de plus poétique qu’une jonchée de roses comme dernière demeure ? Mais la violence du verbe jeter fait songer à des obsèques à la sauvette, à des funérailles d’indigents, dont on se débarrasse de la dépouille en la jetant à la fosse commune. Je reconnais là le style de l’écrivain normand, à l’emporte-pièce, son côté acerbe, sa critique des moeurs. On ne lit pas précisément l’instant exact du dernier souffle exhalé par Marie, on le devine à l’avant-dernière scène et sa mort officielle, d’un laconisme et d’une sobriété confinant au refus de l’artifice et du mélodrame, tels qu’on les pratiquait à l’époque, sonne juste. La presse est le vecteur de la nouvelle, et Maupassant celui qui réagit à l’information. Nous savons nous trouver à la fin du mois d’octobre 1884. Raoul Mille, en auteur contemporain, a choisi l’économie de moyens, plus émotionnelle pour les sensibilités actuelles. On ne verra pas Marie morte, on ne saura rien de sa tombe – admirable en cela qu’elle reconstitue son atelier -, des cérémonies funéraires (quelle pompe ?), de ceux qui vinrent à ses obsèques. Ultime point éludé mais que le lecteur documenté connaît : Jules Bastien-Lepage suivit Marie dans la tombe moins de deux mois après.
Christian Jannone
Post-scriptum :
Les sites Internet hébergeant des vidéos consacrées aux peintres connaissent actuellement un développement conséquent. Pour les personnes intéressées, certaines plates-formes remarquables méritent qu’on s’y arrête même si leurs auteurs s’abritent en général derrière des pseudonymes. Les vidéos valent ce qu’elles valent, avec leurs imperfections techniques, de formatage, de netteté et de cadrage, mais, comme les banques de données et d’images, elles peuvent fournir un premier aperçu pour celles et ceux qui n’ont pas l’occasion, la disponibilité ou les moyens de fréquenter les musées internationaux.
Concernant Marie Bashkirtseff, il existe des vidéos montées par des amateurs russes et ukrainiens mais je conseillerais plutôt, obstacle de la langue oblige, les trois suivantes, hébergées sur You Tube :
- Marisayutub (plate-forme remarquable – en espagnol - axée sur toutes les femmes peintres depuis le Moyen Age : outre Marie Bashkirtseff voir les vidéos consacrées à Artemisia Gentileschi, Eva Gonzales, Mary Cassat et Marie Bracquemond) ;
- PENARD 54 (peintures, affiches, arts décoratifs) ;
- fanfanchatblanc (peintures et arts plastiques).


[1] Des femmes-peintres d’origine étrangères ont séjourné ou fait carrière en France dès le XVIIIe siècle : je songe à la Vénitienne Rosalba Carriera dont les œuvres peuvent être admirées à l’Accademia de Venise et à l’Espagnole Françoise Duparc, à qui on doit le portrait de la belle et émouvante Marchande de tisane conservé à Marseille.
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