mardi 20 mai 2025

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 3e partie.

 Cependant, le devoir diplomatique m’appelait. Murat nous informa tous de l’imminence d’un spectacle allant au-delà de la diplomatie. Il ne s’agissait pas de La Scala,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 qui pourtant devait donner une représentation d’un opéra de M. Paisiello.

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 Je n’entendais pas grand’chose à la virtuosité de l’opéra italien, bien que notre souverain excellât en ce domaine, attirant à Paris tout ce que la péninsule comptait de jeunes talents tels Cherubini,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 Spontini et Paër.

 Description de cette image, également commentée ci-après

 Je dus me rendre au Castello Sforzesco,

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 qui devait servir de décor à la démonstration d’El Turco. « Enfin, me dis-je ! Je séjourne à Milan avant tout pour cela. »

Nous prîmes place en la grand’salle du Castello, où autrefois, Maître Léonard avait organisé des fêtes surprenantes au service de Ludovic Le More. Une cinquantaine d’invités privilégiés avait été conviée à la démonstration.

Van Kempelen

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 attendait l’assistance et avait déjà procédé à l’installation du joueur d’échecs.

 Reconstitution du joueur d'échecs

 C’était un homme d’un certain âge qui alliait l’obséquiosité du courtisan à la raideur allemande. Il portait un habit démodé proche de ceux en usage à la cour de Vienne sous feu Joseph II.

 Illustration.

 D’emblée, la mécanique d’exception exerça sur moi une fascination extraordinaire et je ne pus m’empêcher d’en observer tous les détails, toute la somptuosité orientale.  Demeurant à peu de distance de l’objet fabuleux dans l’attente que l’hôte nous invitât à nous asseoir, j’exhibai un face-à-main de théâtre et commençai un examen discret. Quelques dames s’approchèrent et la galanterie, me distrayant quelques instants, m’imposa le baisemain. De même, un autre loyaliste notoire, inopinément présent pour « espionner » Murat, le détestable Blacas, ce mielleux favori du comte de Provence, cet exécuteur des basses œuvres loyalistes, s’inclina devant moi, me saluant en hypocrite patenté. Qui se ressemble s’assemble : Chateaubriand et Decazes se tenaient à proximité, tels une coterie, tandis que le lieutenant Beyle demeurait à distance. Les mondanités furent entrecoupées d’observations admiratives de la chose, d’exclamations de ces dames, quoique Van Kempelen nous interdît de toucher sa « création ».  

Seul le grand Philidor,

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 prétendait-on, eût pu battre El Turco ; cependant, ce champion, musicien et théoricien hors pair, notamment du gambit, était mort, chargé d’ans, à Londres, en 1795. Cette partie de titans du damier, des plus hypothétiques, conjecturale même, n’avait pu se produire car jamais van Kempelen n’en avait fait la publicité, préférant que courût la rumeur de l’invincibilité de son champion artificiel, laissant gonfler sa réputation jusqu’au mythe. 

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Fait curieux : en position de repos, l’automate tenait l’avant-bras droit légèrement relevé, replié au coude, la paume de la main en avant, bien en évidence. Ceci me fit songer à ces statues sacrées d’Asie, des Indes ou d’ailleurs, représentatives du Bouddha.

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 Les adeptes de cette religion qualifient cela de geste de paix. Par conséquent, le turban mahométan ou moghol qui coiffait le joueur jurait avec cette main et la turquerie de l’ensemble me sembla forcée. L’aspect originel de l’androïde ne devait point ressembler à cela. Le costume à la turque qui le vêtait était d’une facture plus récente que le reste. Par-dessus la ceinture damassée du dolman ottoman à brandebourgs brochés de l’automate, une étrange bande de cuir ceignait ses reins. Elle était ornée de symboles sibyllins et je me trouvais trop distant pour que mes yeux pussent en distinguer toute la subtilité. Je déchiffrai pourtant quelques signes, semblables à des glyphes ou idéogrammes mystérieux, toutefois bien différents de ceux qui nous avaient été révélés récemment en Egypte.

 Image illustrative de l’article Écriture hiéroglyphique égyptienne

 Il y avait ce qui ressemblait à une roue dentée aux côtés d’un casque antique de chevalier avec en sus l’écu armorié et l’estoc, ainsi qu’un animal articulé apparenté à une crevette ou à une écrevisse.

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 Ladite bande

 Vue d’artiste d’une Machine de Turing (sans la table de transition)

 entourait toute la taille d’El Turco et fort habile de la vue eût été celui qui aurait été capable d’en faire le tour et de discerner lesdits symboles sur toute la circonférence. C’était là pressentais-je la principale énigme posée par l’automate, la raison primordiale qui poussait notre roi à le convoiter. Je me promis de la résoudre.

Le Baphomet – si toutefois il s’agissait bien de lui – avait connu en plusieurs siècles bien des aléas, des métamorphoses et des remaniements considérables. En cette orée du XIXe siècle, il ne ressemblait plus guère – à l’exception de la ceinture ornée de symboles – aux descriptions des chroniqueurs médiévaux, notamment l’Anonyme de Saint-Flour,

 

 ce moine auvergnat du temps du saint roi Louis IX qui avait rédigé une Histoire de l’Ordre de la Bonne Mort. 

 Statue de pierre peinte au milieu d'un décor gothique.

El Turco jouissait d’une réputation d’invincibilité. N’avait-il pas battu Catherine la Grande en personne ? Ne s’était-il pas mesuré au Prince de Ligne, à l’archiduc Léopold et à Frédéric le Grand, qui, courroucé d’avoir été vaincu par une machine, avait renversé l’échiquier ?

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Afin de ne point mettre en doute qu’il s’agissait d’une mécanique, Van Kempelen, comme avant chaque partie publique, procéda aux préliminaires de présentation et d’ouverture des différents compartiments du meuble sur lequel reposait le jeu d’échecs, ainsi que du dos de son Turc factice, révélant des rouages et engrenages complexes nous fournissant la preuve soi-disant irréfutable de toute absence de supercherie.

Les pièces du jeu ainsi que le damier me fascinèrent encore davantage que l’androïde lui-même. Leur travail était difficile à dater. Les pions noirs paraissaient sculptés dans l’ébène et les blancs dans l’ivoire, cet ivoire - prétendait Van Kempelen - que l’on extrait des dents démesurées des taupes sibériennes

 Dessin d'un mammouth sans trompe vu de profil avec des annotations manuscrites.

 qui, parfois, lors de la débâcle qui suit l’hiver des steppes, surgissent des profondeurs de la terre, si l’on en croit les légendes rapportées par les peuplades iakoutes, tchouktches

1906

 ou toungouzes. Georges Cuvier penchait pour l’hypothèse de momies d’éléphants primitifs piégés autrefois dans le gel et la tourbe.

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 Il avait eu le loisir d’examiner une de ces momies, bien abîmée, mais qui avait conservé des défenses impressionnantes, dépouille qu’un voyageur intrépide avait rapportée de Sibérie centrale jusqu’au Muséum. Une fourrure rousse adhérait encore à la charogne dont les loups et tigres blancs avaient dévoré la trompe. J’admirai en connaisseur la patine de ces pions, patine qui témoignait d’un usage répété. Çà et là, les pièces blanches se mouchetaient de tachetures jaunâtres et de minuscules fissures témoignant de l’ancienneté de l’ivoire tandis que les noires laissaient deviner les veinures vénérables des arbres multiséculaires dont elles étaient issues. Ces arbres avaient en quelque sorte donné leur vie pour que le présent jeu d’échecs fût des plus efficients. On avait sculpté et taillé les pièces afin qu’elles tinssent parfaitement l’équilibre sur l’échiquier et fussent d’un maniement tactile aisé. Le vieux bois comme le vieil ivoire témoignaient de l’ancienneté d’El Turco qui, avant Van Kempelen, avait connu des possesseurs multiples, dont, prétendait-on, Tamerlan et les grands khans Moghols.  

 Illustration.

Quant au damier lui-même, il s’agissait d’un remarquable ouvrage de marqueterie dont la façon témoignait d’une expertise soit rhénane, soit bohémienne, œuvre d’un artisan inconnu ayant peut-être vécu sous la Guerre de Trente Ans. Les carreaux blancs semblaient nacrés et les noirs laqués.

Je n’étais point un néophyte puisqu’en 1785, la chance m’avait été donnée d’affronter Philidor en personne. Je confesse avoir été battu par le champion qui, généreux et magnanime, daigna – peut-être était-ce en raison de mon nom illustre et de mon rang, afin de ne point me fâcher ? – m’enseigner les rudiments du gambit,

 Gambit de Budapest — Wikipédia

 cet art insigne qui consistait à sacrifier des pions lorsqu’il le fallait afin de parvenir à ses fins contre son adversaire, un art dont il fut l’initiateur et le théoricien. Nécessité fait loi, dit-on. Ainsi appris-je de l’auguste bouche et des doigts experts du grand musicien et joueur le gambit de la Dame. N’y voyez point un libertinage voilé, un jeu de mots grivois qui eût enchanté Monsieur de Riquetti de Mirabeau.

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 Mon étude achevée, je rangeais mon face-à-main.

Van Kempelen tapa des mains, invitant le gratin à apprécier le confort des fauteuils et des chaises en plus de la qualité du spectacle. La représentation allait débuter. Je m’assis à deux rangs derrière le prince Borghèse.

 Camille Borghèse

 Joachim Murat, chef de notre délégation, figurait logiquement au premier rang. Bientôt, espérait-il, un royaume à sa mesure serait taillé pour lui. Pourquoi pas celui des Bourbons de Naples qu’il convoitait et comptait rebaptiser royaume parthénopéen ? Neipperg et son ordonnance Apponyi avaient répondu à l’appel de l’étrangeté. Leur dolman rivalisait d’ostension et d’ornements superfétatoires avec celui de Murat en personne. C’était à qui affichait le plus de galons, de brandebourgs et de passepoils, sans oublier les dragonnes des sabres – car ils avaient pris soin de venir avec leur attribut tranchant – qui étaient suspendues en des nœuds complexes, tout comme les glands de leurs bottes à la Souvorov tant cirées à la perfection qu’elles brillaient autant que des psychés, reflétant çà et là des éléments ornementaux du parquet et des pieds des fauteuils sur lesquels chacun reposait. Les pistolets d’arçon et les sabretaches aux courroies ouvragées avaient bénéficié des mêmes soins maniaques. Toutefois, un détail nuançait la somptuosité guerrière des uniformes : le catogan de l’aide de camp Apponyi frisait le ridicule en cela que, à la semblance de ces portraits de profil de Monsieur Toussaint-Louverture,

 Toussaint Louverture

 ce grand rebelle de Saint-Domingue, il pendait, démesurément long et mince, en une torsade si serrée qu’elle rappelait la queue d’un rat blanchie à la chaux, plutôt que la natte tressée d’un mandarin chinois.

De même, Neipperg et Murat, rivaux on ne savait pourquoi, paraissaient s’observer en chiens de faïence, s’épiant mutuellement tout le temps que dura le spectacle.

Après que Van Kempelen eut mis le mécanisme en marche, un curieux tic-tac d’horlogerie se fit entendre. Les engrenages de l’androïde activèrent son bras droit. Finie, la main de paix ! Elle s’abaissa vers les pions. Ce geste était semblable à un défi. Le champion attendait que son premier adversaire se mesurât à lui. Qui donc se dévouerait ? Qui ne se montrerait point pleutre devant l’inquiétante mécanique trop humaine ?

Me préoccupant d’avantage du public, je l’observai, spéculant sur le courageux adversaire potentiel d’El Turco.  La présence du comte di Fabbrini en ce lieu me stupéfia. Etait-ce à dire qu’il me surveillait ? Avant qu’il ne fût assis, il m’adressa un regard noir, comme chargé de reproches et de méfiance. Redoutait-il que je trahisse ma mission et mon roi au profit de tous ces loyalistes de la coterie de Blacas que ce dernier avait eu la goujaterie de me présenter ? Seul Monsieur de Chateaubriand trouvait grâce à mes yeux. Je le savais farouche, ancré dans ses convictions, pétri dans la critique et le reproche, sévère envers l’ancienne famille royale, quelles qu’eussent été les responsabilités et les fautes de Louis XVI – celles-ci étant bien lourdes – dans ce qu’il fallait bien qualifier de coup d’Etat du connétable Buonaparte. Le Bourbon, malgré la mise en garde de ses frères, avait fait preuve de naïveté et de faiblesse. Son indécision – même Henri III avait su faire preuve de hardiesse lorsqu’il s’était résolu à l’assassinat au nom de la raison d’Etat – avait été fatale à son trône. Marie-Antoinette et Madame Royale lui avaient explicitement fait comprendre que, pour préserver son autorité, il eût fallu qu’il agît comme ses prédécesseurs envers Jean sans-Peur, le duc de Guise, Biron et Concini.

 Image illustrative de l’article Concino Concini

 Ainsi s’expliquait l’inimitié tenace de François René de Chateaubriand à l’égard de Louis XVI. Il souhaitait certes un roi légitime, à condition qu’il fût à poigne. Et la poigne s’incarnait pour l’heure en la personne de Napoléon le Grand.

A la parfin, un premier courageux se jeta dans l’arène.

Tour à tour le prince Borghèse, Murat lui-même, divers courtisans jusqu’à Pauline en personne, se mesurèrent, par jeu, à l’implacable mécanisme anthropomorphe. Le spectacle promettait de sombrer dans la monotonie, tant El Turco, affichant une morgue synthétique accompagnée d’une insolence impavide, maîtrisait en un tour de main ses adversaires inconscients et inexpérimentés. Il lui suffisait de quelques minutes et d’une poignée de coups pour les vaincre à chaque fois. A la défaite sans appel de Murat, Neipperg arbora un peu discret sourire. Giovanni Torlonia,

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 duc de Bracciano et comte de Pisciarelli, s’avéra légèrement plus coriace, donnant davantage de fil à retordre au champion. Sans doute ses origines auvergnates, alliées à ses fonctions prestigieuses d’administrateur des finances du Vatican, y étaient-elles pour quelque chose dans sa pugnacité. Torlonia, calculateur comme tout ami du pape, tint une demi-heure – du moins pus-je mesurer ce laps de temps avec ma montre de gousset, sans que je regrettasse ne pas posséder quelque chronomètre qui m’eût permis d’ajouter à la partie le nombre précis des secondes. Certes, le duc de Bracciano s’était concentré sur les pièces, observant attentivement la position de chacune sur le damier avant d’avancer son jeu, mais cela n’avait pas été assez et, après quelques coups hasardeux de l’Italien au résultat desquels El Turco ne perdit pas un pion, comme s’il avait lu dans les pensées de l’adversaire et eût anticipé le moindre geste de sa main droite, il lui suffit de trois autres coups pour terrasser le compétiteur. Penaud, Torlonia abandonna, la mine contrite, son roi et sa reine perdus, sans que je pusse subodorer que cette défaite, aussi glorieuse que celle de La Hougue selon Louis XIV, obérât ses chances d’obtenir sous peu le marquisat.

A suivre...


samedi 19 avril 2025

Café littéraire : Les Sources, par Marie-Hélène Lafon.

 Les sources 

Marie-Hélène LAFON

Présentation de Bénédicte Mitrano.

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Marie-Hélène Lafon est une professeure agrégée et auteure française, née le 1ᵉʳ octobre 1962 à Aurillac. Elle enseigne le français, le latin et le grec dans le collège Saint-Exupéry dans le 14e arrondissement de Paris, en banlieue parisienne, puis à Paris, où elle vit. Célibataire et sans enfant, elle déclare n'en avoir « jamais voulu ».

Son œuvre est en partie consacrée au Cantal dont elle est originaire.

Elle est lauréate de nombreux prix littéraires dont :

• Prix Renaudot des lycéens 2001 pour Le Soir du chien.

• Le prix Goncourt de la nouvelle en 2016 pour Histoires.

• Prix Renaudot en 2020.pour Histoire du Fils 

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Le livre

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Les sources" nous dit les peurs, les envies, les regrets et les non-dits d'une femme seule "au corps mou et vide", qui subit la violence physique et verbale de son mari, dans les années 70, en Auvergne. Un texte court, à l'écriture précise et touchante.

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Les sources est un récit bref et dense qui se déroule dans le Cantal, entre la ferme de Fridières, celle de son enfance à ELLE, celle de Soulages, qui est celle d’enfance de son mari où habitent encore les parents.  Les lieux sont séparés par un ruisseau, le Résonnet. Et puis, une troisième ferme plus isolée, dans la vallée de la Santoire, à quelques quatre-vingt-dix kilomètres de là, acheté par le couple d’Elle et Lui. Ils s’y sont  installés (Elle et Lui) avec leurs deux petites filles, Isabelle et Claire et Gilles, le fils qui  naîtra quelques mois plus tard. 

Autant de lieux et de paysages familiers au lecteur de Marie-Hélène Lafon, dans lesquels se joue le drame de la vie d’ELLE,   autant de « sources » comme dit Claire qui préfère ce mot à celui de « racines », qui jamais ne disparaissent. 

Ce nouvel opus de Marie-Hélène Lafon en est probablement la preuve la plus indiscutable.

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Trois sections, trois époques. D’abord, le samedi 10 et le dimanche 11 juin 1967, première section consacrée au personnage de la mère (ELLE), à sa vie, et c’est elle qui est le narrateur.

Puis le dimanche 19 mai 1974, du point de vue du père (LUI).

Mais, à partir de ce moment précis, nous ne saurons plus rien de la mère si ce n’est ce qu’en pense le père, dans la deuxième section du livre, celle du dimanche 19 mai 1974, sept ans plus tard. Elle nous est retirée, brutalement, à nous lecteurs qui sommes alors à la merci des pensées du père, en défaveur de la mère.

 Enfin le jeudi 28 octobre 2021, jour d’automne où Claire, la cadette (qui évoque immédiatement le personnage principal des Pays), retourne à la ferme pour quelques instants à peine, bref épilogue d’une douceur surprenante. 

Monts du Cantal.

Trois sections donc, dont la première couvre plus de quatre-vingts pages, la dernière à peine quatre.

L’écriture est magnifique, ciselée, précise, tranchante, contemporaine. D'une écriture pressée, chaque mot  pesé, à sa place, sans gras, la romancière parvient à suggérer une atmosphère tendue comme un arc par la violence du mari qui fait régner une terreur sourde, dans la maison une terreur sourde, qui n’attends que ça pour frapper. D'une écriture concise, Marie-Hélène Lafon considère le point de vue de chacun, l'animosité d'un couple, la fuite d'une fratrie partageant la nature et le jeu. Témoignage d'une époque où le paraître pouvait cacher un calvaire, où l'on taisait les reproches. Roman bouleversant, accompli et incisif.

Note du lecteur.

Tout au long de la lecture j’avais l’impression de faire partie de son espace intime.

C’est un livre que j’aurais aimé écrire.

Bénédicte Mitrano.

Vaches Aubrac sur le Plomb du Cantal.







samedi 29 mars 2025

Etude en vert et jaune : prologue 1.

 Prologue

Il était encore tôt ce matin-là dans la cité idéale, ignorée du commun des mortels. Tous ses habitants ou presque savouraient les dernières heures d’un sommeil fait de songes doux volés à l’Eternité. 

Toutefois, une équipe de maintenance triée sur le volet s’activait à l’étage de la soufflerie et du recyclage des déchets.

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 En effet, la complexe et imposante machine – à croire qu’en ces lieux, on ne savait pas miniaturiser, ce qui n’était pas du tout le cas – avait connu une panne tout à fait imprévisible la veille et le personnel affecté à ce niveau avait dû faire des heures supplémentaires. Personne n’avait ménagé sa peine afin que tout fonctionnât dans des délais raisonnables. 

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Pour l’heure, le chef d’équipe, un porcinoïde habituellement doux et placide, faisant ainsi démentir les préjugés concernant ses congénères, un dénommé Grronkt, paraissait satisfait du résultat obtenu. Il se permit de sourire dans ses soies toutes dégoulinantes de sueur et de grommeler un remerciement indistinct destiné au Superviseur général de l’Agartha qui, lui aussi, n’avait été avare ni de son temps ni de ses efforts pour réparer la capricieuse machine. La panne provenait d’une distorsion entre les ordres donnés par l’IA à l’appareillage et l’adaptation des tuyaux et des câbles auxdites contraintes. 

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- Eh bien, commandant, merci pour le coup de main. Il a été plus que bienvenu. Avec vous, nous avons gagné au moins douze heures. 

- Oh ! Franchement, ce n’est rien. Je disposais de quelques plages libres dans mon emploi du temps et c’est volontiers que je viens aider des amis.

En disant qu’il avait du temps libre, Daniel Lin Wu arrangeait légèrement la vérité. Cependant, il sourit à Grronkt d’une manière tout à fait naturelle alors que son esprit se demandait encore comment l’IA pu avait se tromper en donnant ses derniers ordres. 

« J’espère que cela ne va pas recommencer comme jadis lors de l’affaire Aurore-Marie, pensait Dan El… non… le problème a été réglé… ». 

Tout en répondant avec aplomb au porcinoïde, l’humain ou considéré comme tel par la majorité des résidents de l’Agartha, regardait son vis-à-vis droit dans les yeux, lui donnant ainsi l’impression d’être franc comme l’or. 

- Je réitère néanmoins mes remerciements, répliqua le technicien. Albriss s’était proposé, bien évidemment… 

- Je sais cela. Mais… 

- Mais je me sens mal en sa présence. Sa manie de tout chronométrer et de montrer son insatisfaction relative face à votre manque d’efficacité… 

- Grronkt, je connais Albriss. Ce défaut est inhérent à sa personnalité, à son espèce… il fait des efforts cependant pour comprendre les autres résidents de la cité… il s’adapte… 

- Pas assez à mon goût, commandant, assena le porcinoïde avec force. Oh ! Pardon, commandant… 

- Je ne puis dire que je vous approuve, Grronkt, mais soyez certain que je vous comprends. Hum… je pense que tout sera finalisé d’ici deux heures au grand maximum, non ? fit Dan El en changeant de sujet. 

- Tout à fait, commandant. 

- Dans ce cas, je vous laisse. J’ai une entrevue inscrite sur mon planning ce matin… avec Leonardo et Johann Sebastian. 

- Ah ? qu’ont donc fait ces deux artistes ? Jeta le porcinoïde tout en pensant un terme assez cru et insultant pour qualifier le peintre et le compositeur. 

- Rien de bien grave, répondit aussitôt Daniel Lin dissimulant son envie de rire. 

Le Superviseur avait « entendu » le terme non proféré par Grronkt. Sans marquer un temps d’arrêt, il poursuivit à voix haute. 

- Leurs caractères sont antinomiques, tout simplement. Ils ne s’accordent pas. Or, le Conseil leur a commandé d’œuvrer justement ensemble pour l’organisation de la prochaine fête… 

- La célébration du jubilé de Jacinto et de Museweni… 

- Précisément. Bon… je me sauve. 

Après une poignée de mains, quittant la soufflerie, Daniel Lin gagna au plus vite les douches, fit sa toilette et rejoignit ses appartements quelques niveaux plus bas. Il n’était pas mieux logé que les autres résidents. Sa famille disposait d’un logement standard composé d’un quatre pièces. La seule différence consistait en la présence d’un grand nombre d’instruments de musique dans le salon et de quelques œuvres d’art appartenant à différents styles. Ainsi, on pouvait admirer un magnifique vase Mille fleurs chinois datant du XVIIIe siècle, un Picasso de sa période bleue, un portrait authentique de Vermeer, La jeune fille en tenue ancienne, et ainsi de suite… 

Porcelaine du règne de Qianlong (1735 - 1796)

Pénétrant silencieusement dans le salon sommairement décrit, le Superviseur se prépara une tasse de thé. Pour une fois, il se contenta d’un Earl Grey et non d’un Lapsang Souchong. Puis, s’asseyant sur un siège confortable ergonomique, il entreprit de consulter son terminal afin de voir s’il n’y avait pas de rendez-vous supplémentaires inscrits sur son planning pour la longue journée qui l’attendait. 

Tout en buvant son thé à petites gorgées, le commandant Wu réfléchissait. L’entrevue avec Leonardo et Johann Sebastian s’annonçait des plus délicates. Il lui faudrait désamorcer prudemment le conflit latent existant entre les deux ego, faire preuve d’une subtile diplomatie et imposer sa volonté aux deux hommes tout en ayant l’air de ne pas insister, alors que, parallèlement, il envisageait d’intervenir une fois encore dans le monde extérieur. 

Déjà, il savait qui l’accompagnerait dans cette expédition non de routine… obtenir l’agrément du Conseil serait un jeu d’enfant… non pas qu’il eût pour habitude de manipuler les esprits de Raeva, Tenzin ou Frédéric… 

Enfin, un minuscule détail le tracassait concernant la chronoligne 1851… avait-il eu raison de laisser les Velkriss libres d’établir leur hégémonie sur trois Galaxies ? 

Certes, il était par-delà le Bien et le Mal… mais tout de même… n’avait-il pas un tant soit peu exagéré ?  

Et ce trois-cent-millième Big Bang ? Quand s’y attellerait-il ? Durerait-il une femto seconde ou davantage ? 

Ah ! Que de responsabilités sur ses épaules ! Il n’avait pas voulu cela… certes non… mais il n’avait pas eu le choix. Cela faisait partie de lui, ce besoin, cette nécessité de créer… créer la vie… 

Bientôt… Oui, bientôt, il devrait se projeter dans les mailles d’un Pan Multivers sans cesse en mouvement, chaos informe et pourtant ordonné, afin d’en inspecter la résistance, d’en tâter la Réalité. 

Devait-il permettre à l’Unicité d’émerger une nouvelle fois ? Ou pouvait-il s’en passer comme il le faisait présentement ? Ce qui sommeillait au plus profond de lui ne risquait-il pas de resurgir inopinément ? Cela ne l’effrayait point, assurément, mais l’inquiétait suffisamment pour le laisser indécis une attoseconde… 

Son autre lui-même crut alors bon de le rassurer. 

- Dan El, moi aussi, j’ai appris… 

- A El, je ne suis pas véritablement inquiet. 

- Dans ce cas, je me retire… Gwenaëlle vient de se réveiller. Elle a senti ta présence. 

- D’ac… Tu as raison. Elle va entrer, les yeux encore embrumés du songe que j’ai tissé pour elle. 

- Veille à ton apparence, mon frère. 

- Oui, A El. 

La deuxième voix se tut à l’instant où la Celte du Chalcolithique, entrebâillant la porte, se frottait les yeux tout en esquissant un sourire. 

- Daniel Lin, mon maître, je constate avec plaisir que tu as fini d’aider Grronkt. 

- Oui, mon amour. Viens donc auprès de moi. 

- Tout de suite. 

- Veux-tu du thé ? Ou alors du lait au miel ? 

- Non… Rien de cela. 

La jeune femme s’approcha de son compagnon, maintenant tout à fait réveillée. Elle huma ostensiblement Daniel Lin. 

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- Mmm… Tu sens le savon, fit-elle avec gourmandise. Tu as pris une douche. 

Tendrement, câline au possible, Gwen embrassa son mari et se mit à lui prodiguer des caresses de plus en plus osées. Daniel Lin dut faire un effort sur lui-même pour ne pas réagir à celles-ci. 

- Gwen, dit-il haletant, je t’en prie… dans cinq minutes, je dois être à mon bureau. J’attends Leonardo et maître Johann Sebastian… 

- Daniel Lin, mon maître… tu en as envie autant que moi… je le sens… 

- Mais je peux me contrôler… réprimer mon désir, cette folie qui gronde en moi, s’empare de tout mon être lorsque tu me touches… 

La Celte fronça ses sourcils blond vénitien et avec une moue charmante murmura. 

- Daniel Lin, tu fais un demi-dieu des plus étranges… en as-tu conscience ? 

- Chut, mon amour… il n’y a que toi ici, dans l’Univers, à savoir à quoi t’en tenir quant à ma véritable nature. 

- Pour tous les citoyens de l’Agartha, tu n’es qu’un Supra Humain, un daryl… androïde… c’est bien cela ? 

- Oui, ma douce… 

- Issu de manipulations… génétiques… un adulte sûr de lui. Mais moi, je te vois tel que tu es. Un jeune héros, très jeune en vérité… hésitant parfois… trop à mon goût, un Ganesh qui tâtonne, cherche ce qu’il y a de meilleur pour les hommes… se cherche… 

- Se cherche surtout… C’est donc ainsi que tu me perçois, Gwen… la nuance est grande, mon amour. Dois-je te rappeler que j’ai pris corps pour toi ? Que je me suis incarné pour satisfaire tous tes désirs ? 

- Pour moi… tu le dis, tu l’affirmes… oui, certes, il y a du vrai dans tes paroles. Mais pour les autres aussi. Ah ! demi-dieu, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte… qui oscille sans cesse et toujours entre la raison et la récréation, entre la timidité et l’assurance. Tu t’accomplis auprès de moi. 

- Oui, Gwen, ma chérie… 

- Mais tu nous aimes tous. 

- Je vous aime tous… c’est tout à fait vrai. Vous aimé-je trop ? Autrefois, André Fermat me le reprocha. 

- André Fermat n’existe pas, n’a jamais réellement existé, mon maître. Daniel Lin, Dan El, je ne t’en veux pas pour ta dérobade. Pour tes demi-tromperies. Tu dois garder l’incognito. J’en comprends la raison. Va donc recevoir ceux que tu as convoqués. Mais reviens-moi vite. 

- Le plus tôt que je le pourrais. Serais-tu partante pour la prochaine expédition ? 

- Ah ! Soupira la Celte. Le monde extérieur te manque donc… je me disais aussi. Tu ne peux te passer de moi. 

- Oui, oh oui, Gwen. 

- Y aura-t-il du danger ? 

- Certes… pas plus que d’habitude. Tu n’es pas novice en la matière. 

- Tu peux le détourner, l’éviter, non ? 

- Tout à fait. J’ai besoin de toi, mon amour… je l’avoue humblement. Mais également d’Aure-Elise, de Lorenza… en tout bien tout honneur… de Brelan et de Violetta. 

- Bien… je ne te demande pas pourquoi. Seras-tu le seul homme ? 

- Non… tout de même pas… en fait, pour m’exprimer dans le langage suranné de Louise de Frontignac, je dois recueillir trois malheureuses créatures qui n’ont pas mérité le sort cruel qui est le leur présentement… j’ai laissé aller les choses trop loin en vérité. La curiosité sans nul doute… mon insatiable curiosité d’enfant gâté. Il me faut donc rattraper la donne en douceur, sans bouleverser le schéma général de la chronoligne qui, après tout, n’est pas indigne d’intérêt… 

- Daniel Lin, encore tes mots si mystérieux pour moi… tu veux ton divertissement, ta pause… ne le nieras-tu point ? 

- Non, Gwen… tu me connais trop bien. Il n’y a qu’avec toi que je suis sincère. Quant aux autres présences masculines, j’envisage Benjamin, Symphorien, Gaston… 

- Poursuis… 

- … et trois autres encore. Ah… si Albriss se joint à nous, je saurai le convaincre, je serai le plus heureux des hommes… 

- Pour un instant, pas davantage, Daniel Lin… Ne mens pas… ne te mens pas… 

- Non… Tu vois ma faille… mon éternelle insatisfaction… j’ai trop chèrement payé mes fautes de jadis pour mentir une fois encore… 

Après un baiser passionné, le commandant Wu s’arracha à l’étreinte ensorcelante de sa compagne et remit de l’ordre dans sa tenue. Il se passa ensuite une main dans sa chevelure brun roux puis se hâta de gagner au plus vite son bureau officiel à quinze niveaux de distance. Autrement dit, il se dématérialisa sans coup férir pour réapparaître aussitôt deux kilomètres plus loin dans le lieu désiré. Gwenaëlle avait pris l’habitude de ce tour depuis des temps immémoriaux. Elle ne s’en formalisa donc point et se retira dans sa chambre en soupirant. Elle savait que son prodigieux compagnon n’avait pas eu recours à la technologie de la téléportation pour rejoindre son lieu de travail. Elle seule sentait quand Dan El distordait la Réalité. 


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A suivre... 


samedi 8 mars 2025

Prochainement.

 Prochainement, en alternance avec la lente publication du roman La Conjuration de Madame Royale, j'ai le plaisir de vous informer que je commencerai à entrer dans ce blog une nouvelle oeuvre à suivre : 

Etude en vert et jaune.


A bientôt.

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Description de cette image, également commentée ci-après

samedi 22 février 2025

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 2e partie.

 Milan recelait d’innombrables trésors artistiques ; peu s’en fallait qu’elle eût égalé Rome et Florence en la matière et le Paris de l’an 1801 était bien loin du compte. Cependant, Schulmeister m’avait recommandé la visite, au réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie d’une fresque bien dégradée du même Léonard, fresque dite de La Cène. 

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Murat et l’encombrante et capricieuse Caroline souhaitaient ardemment m’accompagner, sous prétexte d’une représentation diplomatique. L’illustre beau-frère de Napoléon – il y en aurait bien d’autres – fit réserver une voiture que l’on désignait sous le terme de phaéton, selon une nomenclature définie par le comte di Fabbrini. Le couple prestigieux s’accommoda de la présence discrète de Schulmeister, dont il supposait qu’il ferait office de garde du corps au cas où quelque Milanais se montrerait hostile aux Français. La route jusqu’à Santa Maria delle Grazie

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 s’avéra peu carrossable, emplie d’ornières et de cahots, mais le nouveau type de suspension ainsi que les bandages de caoutchouc – innovations non négligeables en plus de la locomotion à la vapeur – parvinrent à faire oublier l’inconfort du chemin. Encore s’agissait-il d’un véhicule attelé classique, car nous surprîmes un second phaéton suivant le même itinéraire, phaéton lourd, à traction mécanique, dont la cheminée dégageait une fumée désagréable et dont les pistons et les bielles étaient bruyants – principes de James Watt

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 et emprunts à Trevithick

 Description de cette image, également commentée ci-après

 obligent. Une course s’engagea entre les deux véhicules, et la vapeur vainquit le cheval.

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 Lorsque nous fûmes dépassés, je constatai la présence de trois passagers assis confortablement dans l’habitacle découvert, passagers dont un seul m’était connu. Murat s’exclama : « Voilà Monsieur de Chateaubriand qui passe ! ». Aucune dame de qualité ne l’accompagnait. Seuls deux jeunes hommes voyageaient en sa compagnie et il ne cessait de leur parler, de faire office de guide loquace. Quant à la fumée de ce phaéton-là, elle manqua souiller nos habits – la capote de notre véhicule étant également relevée - tandis que des escarbilles voletaient autour de nous et qu’une senteur nauséabonde faisait tousser Caroline Murat. Lorsque nous parvînmes enfin à destination, Monsieur de Chateaubriand et ses deux invités se trouvaient déjà hors du véhicule, et s’apprêtaient à entrer dans le couvent. L’écrivain-voyageur, dont les convictions politiques me troublaient, nous salua avec déférence, certes, mais non sans une certaine ironie, nous rappelant par son geste sciemment compassé qu’il était d’une plus grande noblesse que le couple Murat, couple selon lui de parvenus.
Les présentations furent faites dès que nous eûmes tous achevé de descendre, la galanterie imposant que Caroline, ombrelle en main, fût aidée lorsque son pied délicat se posa sur le marchepied. Elle avait revêtu une toilette qualifiée de néo-antique, tout en drapés subtils, arachnéens, imitant le péplum supposément arboré par une Julie, une Octavie ou une Actée. Madame Récamier

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, en son fort couru salon, avait lancé cette mode, certes gracieuse, mais quelque peu impudique à cause de la légèreté de la gaze et de la mousseline et de la transparence générale de cette toilette dépourvue de corset. Toutefois, comme nous n’étions qu’en septembre – le soleil d’Italie étant réputé pour ses ardeurs tardives, quoique nous ne nous trouvassions point dans le sud de la Botte où ç’eût été pis – je pardonnai à Caroline cette hardiesse émoustillante, que je me plaisais à imaginer au Palais-Royal. Elle ressemblait à un biscuit lactescent pourvu de boucles brunes délicates. N’était-elle pas la sœur la plus turbulente et passionnée de Napoléon ?
Le jeune Henri Beyle

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 me fut présenté le premier par Murat en tant que sous-lieutenant plein d’espoir, bien que présentement, il eût revêtu une tenue civile. Il servait dans la cavalerie, plus exactement parmi les dragons, et j’appris de la bouche même de Murat que sa garnison créchait à Milan depuis un an, son mentor étant Daru.

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 Je connaissais Daru de réputation : c’était un excellent officier, qui faisait honneur à notre armée et avait manifesté une loyauté sans faille envers le nouveau souverain.
Cependant, le sous-lieutenant Beyle, lorsque je lui parlais de Santa Maria delle Grazie me déclara :
« Ce qu’il y a de meilleur, de plus beau et de plus fastueux à Milan, c’est la Scala, temple de l’art lyrique, magnifiquement conçu. »
Je doutais que Murat aimât l’opéra. De même, le jeune officier me surprit davantage encore lorsqu’il ajouta :
« Je n’envisage nullement une carrière militaire prolongée. Ce que je souhaite le plus ardemment, c’est me vouer à la littérature. Je songe déjà à un roman milanais, où le glorieux roi Napoléon et ses troupes feraient une entrée solennelle à Milan qui pavoiserait pour l’occasion.

 Image illustrative de l’article La Chartreuse de Parme

 Ainsi, de leurs balcons, les belles Milanaises jetteraient des brassées de fleurs aux valeureux soldats. Le plus extraordinaire serait que Napoléon le Grand reprît l’héritage des monarques lombards et coiffât la couronne du royaume d’Italie, recrée grâce à lui, cumulant ainsi deux trônes, comme autrefois Charlemagne. De même, que pensez-vous du récit d’une grande bataille décrite par un observateur extérieur aux combats ? »
Il fourmillait de projets, plus que son aîné Elie Decazes,

 Illustration.

 bien plus circonspect et davantage intéressé par l’étude du droit, ainsi que ce dernier me le confia. Pourtant, je pressentis, à l’échange de mots que j’eus avec le jeune officier, une ambition habilement dissimulée comme si, déjà, il se projetait vingt ans dans l’avenir et se voyait préfet, puis ministre des napoléonides. Peut-être me trompais-je. Si toutefois lesdites ambitions du sous-lieutenant Beyle se bornaient à la littérature, comme les apparences et les mots le laissaient supposer, la reprise des vieilles recettes ne le contenteraient pas. J’avais devant moi un révolutionnaire en puissance, mais de la plume. En ce cas, c’était Elie Decazes qui devait retenir mon attention politique. Inversant mon point de vue, je saisis toute la vénénosité du jeune blanc-bec. Le fait même qu’il se fût trouvé en la compagnie de Monsieur de Chateaubriand trahissait ses préférences : un attachement indéfectible à la cause loyaliste, prudemment inexprimée comme chez son supposé mentor. Si jamais Napoléon perdait le pouvoir ou demeurait sans descendance, place nette serait faite à une restauration des Bourbons pour laquelle il jouerait un rôle éminent. Decazes recevrait une juste récompense politique. Je me promis de lui damer le pion. Le moment venu, par opportunisme, je continuerais de servir l’Etat royal, quelle que serait la dynastie régnante tout en entravant sa carrière. Dès à présent, il me faudrait remettre le jeune homme à sa juste place, si besoin l’humilier… en le poussant pourquoi pas à se mesurer à El Turco !
Le moment advint de franchir la porte du réfectoire.
Nous fîmes notre entrée dans le saint des saints du couvent, ce réfectoire au fond duquel se situait la fresque,

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 considérablement dégradée par les injures du temps et de l’humidité. La solennité du lieu m’étreignit un instant. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher de déplorer les erreurs techniques de Léonard. Mes compagnons de circonstance se contentèrent de jeter des regards tantôt ébahis, tantôt contemplatifs. Quant à Caroline Murat, elle roulait des yeux presque concupiscents, fascinée par le physique idéalisé de certains jeunes disciples de Jésus. Du moins fais-je ici preuve d’une pensée torve, équivoque, à l’encontre de cette charmante personne dont je doutais de la fidélité conjugale.
Les aîtres souffraient d’une désolation certaine : la troupe y avait tantôt séjourné, au grand dam des Autrichiens qui, humiliés, avaient dû accepter que le réfectoire servît d’abord d’écurie, puis de réserve de fourrage ! Ces derniers mois, on avait pu régler la question grâce à l’entremise du prince Borghèse, qui avait tapé du poing sur la table sur les conseils du comte di Fabbrini.  
Durant toute la visite, Schulmeister demeura mutique et distant, tel le laquais qu’il prétendait jouer malgré l’hétérodoxie de la livrée.
La Cène de Léonard accusait tout à la fois le poids des ans et des malfaçons. La moisissure avait brouillé la composition, à la manière d’une croûte exécutée par un barbouillon ignare. Quel dommage ! Leonardo da Vinci, semblait-il, avait usé d’un enduit défectueux, l’humidité faisant le reste au point que, dès le XVIe siècle, les témoins avaient jugé l’œuvre irrémédiablement gâtée, et depuis quelques décennies, divers peintres avaient tenté l’impossible : redonner son lustre premier à la fresque. Ainsi, les douze apôtres conjuguaient le brouillage, la dissolution des pigments, la fonte, l’estompage progressif et la coulure de pourriture à l’abus des repeints qui rendaient peu à peu indiscernable le travail originel de Léonard et de ses assistants. La figure du Christ lui-même s’altérait, se floutait.
M. de Chateaubriand s’était agenouillé, priant comme un bigot tandis que le lieutenant Beyle, sortant un carnet, se mit à croquer ladite Cène en attribuant à chaque personnage son identité apostolique.
« Des imbéciles, des hérétiques, prétendent que Léonard aurait placé Marie de Magdala parmi les apôtres ! » me confia-t-il.
Je reconnaissais bien là les ambiguïtés de l’artiste et ingénieur génial, dont la créativité allait de pair avec une inspiration équivoque, faite d’androgynie. Ainsi en était-il de la relation entretenue avec Salai.
Caroline demeura la moins diserte, comme si tout cela finalement l’indifférait : elle ne percevait que l’aspect dégradé de l’œuvre, se moquant de ce qu’elle pouvait encore receler de sublime. Sans doute venait-elle de réaliser que la beauté presque effacée des disciples les plus jeunes, aussi charmants qu’ils lui parussent, dissimulait des trésors de vénénosité. Le jeune Decazes bâillait discrètement : la première exaltation de la découverte passée, il n’y trouva plus d’intérêt. Quant à Murat – peut-être pensait-il à l’instant à la possibilité qu’on décollât la fresque afin de l’apporter à Paris pour enrichir le Louvre ? – il me sembla habité par une forme d’extase, surprenante chez un soldat.
Ses génuflexions achevées, M. de Chateaubriand me confia qu’il projetait d’écrire une somme intitulée Le Génie du Christianisme.  
Nous quittâmes le réfectoire, partagés entre la déception et le ravissement.

A suivre...

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