samedi 6 août 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 6 2e partie.

Avertissement pour rappel : ce roman est déconseillé aux moins de seize ans.

« Mademoiselle Jeanne-Ysoline !

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- Présente…bien sûr.» dit révérencieusement une petite poseuse châtain-roux à fossettes gracieuses et piquantes, à la chevelure exubérante pleine d’affriolants accroche-cœurs, qui tombait jusqu’à ses mollets. Jeanne-Ysoline, douze ans et dix mois, était la troisième et dernière fillette à laquelle on avait octroyé le droit au port des faveurs chamois. Toutes trois avaient agrémenté leur cou de camées à l’effigie de Diane chasseresse.

Suivit un groupe d’une dizaine de pensionnaires d’environ douze printemps, enrubannées de velours bleu barbeau. Ces Sixtine, Bérénice, Quitterie, Marie-Odinette, Chrisoline, Abigaïl, Desdémone, Thaïs, Esclarmonde et autre Evangeline formaient un ensemble parfait de fillettes en fleurs, aux ravissants cheveux variés, tout en frisettes, du noir le plus profond au blond le plus diaphane, aux prunelles allant des yeux d’eau pers jusqu’au jais. Leurs camées de jadéite et de chrysobéryl représentaient Cérès.

Vint le tour de gloire des petiotes de dix-onze ans avec leurs mignards padous émeraude. La litanie s’égrenait, s’enchaînait, sans que nul n’en troublât le déroulement de papier à musique :

« Mademoiselle Stratonice !

- Présente, mademoiselle.

- Mademoiselle Jacqueline !

- Présente, mademoiselle.

- Mademoiselle Aure !

- Présente, mademoiselle !

- Mademoiselle Marie-Yvonne ! »

Alors que toutes, jusque là, s’étaient comportées tels des automates poupins, des jouets vivants, Délie dut réitérer son appel pour la première fois. Marie-Yvonne était une petite brune bien grasse, tout occupée à rechercher sous la table une cuiller qu’elle avait laissé choir par inadvertance. Réprimandée par ses voisines impitoyables, elle dut, rougissante, faire amende honorable. Puis, le rituel reprit. Il y eut des Nelly-Rose, des Bertille, des Briséis et des Phryné… Ellénore, son tour venu, se redressa et recourba, selon cette discipline scrupuleuse. Les nœuds orange puis jaunes se plièrent à leur tour, dont Ysalis et Zénobie. Après une dernière mouflette de sept ans blond cendré toute en rondeurs joufflues, au prénom précieux d’Aelis, Odile, la quarante-et-unième convive sous le prénom de Cléophée, dut répondre en déclinant sa nouvelle identité. Marie était la petite dernière. Ne comprenant pas ce qu’on attendait d’elle, la petiote commença par ses habituelles interjections :

« Crédié ! J’suis la Marie ! »

Toute la tablée s’esclaffa, cruelle, impitoyable, cancana, roucoula d’excitation oiseuse et méprisante jusqu’à ce que la bouseuse, comprenant qu’elle venait de fauter et qu’un coup de badine l’attendait, en émit un vent nauséabond de peur. Alors, ce furent des cris de dédain, des lazzis à tout crin, des « Cela pue ici ! », des « La marie-salope, la marie-salope ! et autres « Petite cagueuse ! Fi donc ! » répétés a piacere, des antiennes injurieuses qui peuplèrent cette salle à manger. Les gazouillements et piaillements de ces perruches padouanes, du fait des bolducs multicolores noués qui les empaquetaient, engendrèrent un brouhaha inintelligible, auquel certaines crurent de bon ton d’y adjoindre un concert de couverts frappés en chœur contre les verres. Cela résonnait aux oreilles en onomatopées étranges à la semblance d’un crépitement de télégraphe électrique, dans ce langage nouveau que l’on nomme le Morse. Cela faisait des tic tic tic, tic tic comme si toutes ces poupées perfides eussent psalmodié à satiété le fameux slogan de la Revanche l’Alsace est française, l’Alsace est française. Pris au jeu, le rosalbin de Sarah, qui se nommait Zorobabel, se mit de la partie de l’insulte et proféra, d’une voix rocailleuse imitant Michel lorsqu’il jouait les vagabonds éméchés ayant envie de trousser quelque suggestif tendron, d’égrillards T’as un joli p’tit cul, rôôô, t’as un joli p’tit cul ! sans que Sarah pût lui clouer le bec. Cette cacophonie rappelait une scène fameuse écrite par Edgar Poe dans son Système du docteur Goudron et du professeur Plume. Délie s’avança jusqu’au bout de la table, prête à administrer la punition à sa rétive novice puis à lui signifier un exeat irréversible. La voix de Sarah l’interrompit alors qu’elle levait déjà la main sur notre paysanne.

« Mademoiselle Cléore en inspection ! Saluez ! » fit la vieille sorcière de son accent hispano-mauresque.

Ce fut un branle bas de combat général, qui retentit comme un garde-à-vous sonné au clairon. Plus une mouche domestique ne vola. Mademoiselle Cléore, comtesse de Cresseville et chef suprême de l’institution dont Odile apprit qu’on l’appelait Maison Moesta et Errabunda, nom inspiré du titre d’un célèbre poëme de Baudelaire, fit son entrée solennelle dans la salle, vêtue de ses atours juvéniles de papesse aux nœuds pourpres et noirs. Ses longues anglaises rousses cascadaient et son cou de cygne exhibait avec une grâce anonchalie un camée d’une nuance rosée au profil de Junon. D’un simple geste de la main, tel ce roi des rois des monnaies dariques qui, de son seul regard, pouvait ordonner à toute une troupe d’archers mèdes de bander leurs arcs et de tirer, elle déclencha chez les fillettes la récitation d’un chœur de louanges. Le quatuor de gradées, Délia, Phoebé, Daphné et Jeanne-Ysoline dirigeait ce concert vocal ânonné comme lorsque des écolières appliquées récitent les tables de multiplication dans les écoles de la Gueuse.[1] Les fillettes n’étaient point toujours en mesure et l’on finissait par obtenir des effets sonores singuliers, comme si toutes avaient appris un canon, à moins qu’elles s’exerçassent à imiter l’écho.

« Louons Mademoiselle Cléore ! Louons Mademoiselle Cléore ! Notre bienfaitrice à toutes ! Notre bienfaitrice à toutes ! Qu’elle soit bénie ! Qu’elle soit bénie ! Elle nous prodigue luxe, calme et volupté ! Elle nous prodigue luxe, calme et volupté ! Grâce à elle, par elle et pour elle, nous n’avons plus ni faim, ni froid ! Grâce à elle, par elle et pour elle, nous n’avons plus ni faim, ni froid ! »

Cette profession de foi se répétait ad libitum et toutes les fillettes l’entonnaient avec conviction, comme des mécaniques, des coucous suisses, à l’exception évidente des deux novices. Elles secouaient leurs rubans et leurs anglaises comme des coquettes tant elles ressentaient à la fois du ravissement et de l’alacrité à la vue de leur maîtresse adorée.

« Notre joie est solennelle et sans pareille ! Notre joie est solennelle et sans pareille ! Cléore, grâce, bonté, tempérance et force ! Bona Dea ! Bona Dea ! Par Psappha et toutes les femmes, nous rendons grâce à Toi, Cléore ! » poursuivaient-elles toutes en grasseyant. De telles hérésies n’eussent jamais reçu l’imprimatur des bien-pensants.

Satisfaite de cette manifestation d’idolâtrie, Cléore, d’un seul doigt, arrêta le chœur des quarante orantes, puis, s’approchant de ses quatre subordonnées, qui jamais ne lui avaient parues aussi mignonnes, commença à les flatter en leur caressant joues, oreilles et cheveux, déclenchant en elles des éruptions pourprines de plaisir et des gloussements de satisfaction.

Odile en fut impressionnée. Après ce témoignage d’endoctrinement édifiant, elle ignorait toujours la raison pour laquelle on l’avait conduite en ces lieux singuliers et quelles étaient les intentions de ses ravisseurs.

Elle comprit qu’elle allait devoir cohabiter un certain temps avec cette légion de bégueules et poseuses, de filles de quelque chose – à moins que leur comportement résultât d’un dressage spécial dont pour l’heure, elle ignorait tout et qu’elles fussent par conséquent d’une origine aussi modeste que la sienne.

Odile se sentait importune, comme une intruse, parmi tous ces jolis bonbons roses confits et embaumés dans leurs rubans, leurs parements, leurs ruchés, leurs passementeries et leurs brochés, bonbons qui se gaussaient de son allure fruste, lui tenaient la dragée haute ou se moquaient de sa présence comme de colin-tampon.

La table fut bientôt servie. Des domestiques en livrée et perruque apportèrent huîtres et potages tandis que d’autres posaient, convive par convive, rince-doigts et rince-bouche. Marie, ignorante de tout, et qui avait grand’soif, ne s’étant point abreuvée depuis le matin, alors que les heures vespérales étaient jà là, s’empara de son rince-doigts et de son rince-bouche dont elle lapa l’eau citronnée avec une délectation de chat sauvage, croyant absorber une délicieuse limonade de ceux de la ville.

Les petites pensionnaires étaient adorées, choyées, gâtées par Mademoiselle Cléore. La chère qu’on leur servait s’avérait luxueuse, d’une exquisité digne des meilleurs restaurants de la capitale. Aux huîtres succédèrent les plats de résistance, pigeonneau aux petits pois et outarde farcie. Les fillettes ne se tenaient plus de joie. Elles louaient ce souper qu’elles qualifiaient de banquet d’Aphrodite, cette manducation royale, sans qu’Odile ou Marie en comprissent la raison laudatrice. Cléore, quant à elle, se contentait de quelques bouchées ou cuillerées de potage. Odile ne comprenait pas pourquoi une femme adulte, quoiqu’elle fût jeune, s’adonisât ainsi, en petite fille d’environ douze ans. Elle n’était guère grande, il était vrai, et son buste, sa gorge, à peine marqués. Odile admirait la magnificence de sa chevelure rousse. Tous ces éléments instillaient en Odile le sentiment d’un profond malaise.

En tant que maîtresse de cette communauté, Cléore était la seule à s’être accordé le droit de déjeuner, dîner et souper sous les deux espèces, pain et vin. Ses doigts rosés et rubéfiés, aux bagues enchâssées de sardoine, de péridot et de topaze, portaient de temps à autre à ses lèvres carminées au rouge d’Espagne une coupe de cristal remplie d’un cru fameux.

Marie ne cessait de remercier le Petit Jésus pour ce repas succulent, lui adressant une prière dans ses mots simples, naïfs et primitifs. Elle rompait le gros pain de campagne, en trempait de grosses boules de mie dans son potage qu’elle avalait goulûment. Elle dégusta les autres plats avec ses doigts qu’elle macula de sauce, de jus, jusqu’à les en rendre collants, puis essuya sans façon cette glue à sa robe qu’elle souilla en peu d’instants. Elle n’avait de cesse de péter et roter à tout va, au grand dam de ses petites voisines de tablée.

Vinrent les fromages et les desserts, brie, bleu des Causses, camembert et autres, mêlés à des fruits rares, exotiques, dont on ne savait de quelle serre ils étaient issus, bananes, ananas, goyaves, grenades et lychees de Chine, sans omettre une antique variété de prunes que l’on appelait perdrigons.

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Les petites mains avides des gourmandes prirent d’assaut les corbeilles, comme si elles n’eussent point été assez rassasiées. On leur servit enfin une sorte de liqueur d’agave, très forte, qui accompagnait d’étranges pâtisseries en formes de cippes érectiles, faites de lait d’amande, de ginseng, de gingembre et de muscade, qui les excitèrent et les empourprèrent toutes. Le souper ainsi fini, le syssition et les pandèmes clos, Cléore ordonna aux domestiques emperruqués de débarrasser la table, puis attribua à chacune sa camarade de chambrée de manière qu’elles formassent une paire gradée-moins gradée, à l’exception habituelle des jumelles. Des sous-entendus indécents coururent le long de la table, vite tus. Il sembla à Odile que quelques unes des pensionnaires battaient froid Phoebé et Daphné. Odile et Marie eurent droit à un traitement spécial. Leurs compagnes du soir devaient leur servir de chaperon pour tout le reste de leur apprentissage. Beaucoup tremblèrent lorsqu’à Marie-Ondine échut Délia en personne. On applaudit au bon choix, à la chance d’Odile-Cléophée : le sort avait désigné la ravissante Jeanne-Ysoline. Chacune dut conséquemment suivre celle avec laquelle elle devait demeurer pour cette nuit.

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La chambre dans laquelle Jeanne-Ysoline conduisit Odile alias Cléophée, sise au premier étage, était d’ameublement rustique mais confortable, quoique son éclairage consistât en une simple lampe à pétrole, qui prodiguait une lumière fort chiche pour qui aimait à lire le soir. Cette chambre quasi ténébriste comportait deux vastes lits à baldaquins et plusieurs paravents et armoires. Cependant, deux peintures équivoques la décoraient : datant du XVIIIe siècle, leurs sujets étaient galants, pour ne point écrire inconvenants et paillards. A cause de la lumière anémique de l’unique quinquet, on y devinait, plus qu’on y voyait, des dames fort dévêtues jouant avec leur petit chien. L’une d’elle, qui n’avait conservé que perruque et chemise retroussée sur des chairs d’albâtre, s’amusait à culbuter sur les couvertures satinées avec son animal, dont la race rappelait Brount, le chien de l’Incorruptible. La longue queue noir et blanc de la bête paraissait chatouiller cette créature à un endroit que la pudeur d’Odile, bien qu’elle eût fréquenté maints garçonnets au langage fleuri, lui interdisait de nommer. L’autre courtisane, tout aussi nue, jouait avec un carlin plutôt laid qui léchait et mordillait ses tétins tandis qu’elle s’occupait à satisfaire un besoin naturel pressant dans une cuvette de faïence en Grand Feu de Lille.

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Jeanne-Ysoline, dont les longs cheveux d’un châtain clair doré mêlé de reflets roux s’entortillaient jusqu’aux mollets, commença à parler à Odile d’une petite voix doucereuse.

« Cléophée, ne vous déshabillez point encor. De mignardes chemises de nuit en soie, percaline et faille nous attendent dans cette armoire. Vous ne vous changerez derrière ce paravent que lorsque je vous aurai déchaussée et nettoyé vos pieds. Ma nouvelle mie, vous avez grand’chance ! Dans notre communauté, je fais office de pédicure. »

Elle s’exprimait de la même manière précieuse et compassée que ses autres camarades. Odile pensa que tel un Christ charitable ou un Saint Louis lavant les pieds des pauvres et des lépreux, Jeanne-Ysoline, dont la joliesse et la délicatesse lui faisaient forte impression, allait laver et soigner ses pieds endoloris par un port inaccoutumé de bottines bourgeoises.

« Je vous prie, ma mie, de vous asseoir là, au bord de votre couche. Je sors de cette armoire le dictame, la pâte de beauté nécessaire à vos soins et je m’occupe de vous. »

Sa bouche rouge émettait des sons harmonieux, prononçait des mots rares, raffinés et inconnus. Ses mains, petites et délicates, diaphanes, étaient fort coruscantes et sans doute fort douces. Jeanne-Ysoline était la fille idoine, celle qui était destinée à exercer cet office particulier, peut-être médical. Tout en fredonnant une comptine, elle extirpa du meuble massif en chêne de l’arnica et un pot d’onguent ou de pommade. Elle chantonnait Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés tout en lissant avec constance ses accroche-cœurs et ses rubans, comme si elle eût entraîné ses doigts à l’exercice des soins qui allaient suivre. Elle s’agenouilla face à Odile et commença, avec des gestes lents, à délacer et déboutonner sa bottine gauche, dont le cuir la blessait.

Elle murmurait avec tendresse et affectation :

« Là…Là, ma mie Cléophée…Doucement…Détendez-vous… Bien, très bien… »

La première bottine ôtée, Jeanne-Ysoline la posa sur le sol carrelé et s’attaqua au pied droit. Elle allait toujours aussi posément, ce qui troublait Odile qui ne comprenait pas pourquoi les gestes de sa camarade revêtaient autant de douceur caressante. Elle songea à une sorte de rituel pédestre et propitiatoire, mais ne saisissait aucunement la nature de celui-ci.

« Ma pauvre mie, comme vous voilà meurtrie…J’aperçois à votre talon droit une ampoule du plus méchant aspect… »

Ses grands yeux noirs paraissaient briller d’une excitation ambiguë. Odile remarqua qu’un des rubans chamois de sa robe, noué juste au mitan de la poitrine, mignon comme toute sa petite personne, revêtait la forme d’un Sacré Cœur de Jésus. Dessus était brodé son nom complet, compliqué, tout en décrochements et arabesques, en entrelacs d’une confondante préciosité, nom qui fleurait bon la Bretagne d’autrefois : Jeanne-Ysoline Albine de Carhaix de Kerascoët. Elle pensa qu’en plus d’être fort croyante – ne venait-elle pas de délaisser sa comptine au profit d’un Veni Creator spiritus ?, chant sacré auquel elle enchaîna en susurrant un morceau de requiem, un Lacrymosa, surprenant dans une aussi jeune bouche – Jeanne-Ysoline devait appartenir à une vieille famille de chouans. Un lignage cependant bien misérable puisque ses ancêtres avaient été contraints de déroger en maniant la charrue sur des terres d’une pauvreté insane, où les bleds et le méteil suffisaient à peine à satisfaire les sansonnets. Elle n’avait pas été rebaptisée par Cléore ou Délie, contrairement aux autres, à toutes les autres sans doute, toutes des filles de saute-ruisseaux, de trottins ou de créatures, des fangeuses comme Odile. Sa beauté juvénile avait quelque chose de celte, de bardique, d’irréel, d’ossianique, de préraphaélite, évoquant plus une fadette de Brocéliande qu’eût croquée Robert Braithwaite Martineau,

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qu’une enfant de chair et d’os. Les petites fossettes charmeuses qui se creusaient sur son visage expressif marqué de quelques taches de son bien avenantes, comme autant d’évocations de l’innocence, achevaient de convertir les plus rétives à l’empathie que tout cet être délicat dégageait comme un poison trompeur, un arsenic subtil mêlé à un vin capiteux. Jeanne-Ysoline savait jouer de ce charme, embobeliner celles qui ne la connaissaient pas.

La jolie fillette, une fois la seconde bottine enlevée, s’attaqua aux bas. Elle débuta par le gauche. Ses jeunes doigts glissèrent sous la robe d’Odile, le long de la jambe gainée de soie, et parurent s’attarder à l’intervalle de peau nue situé entre l’ourlet festonné des bloomers ouatés et la jarretière qui maintenait le bas. Odile sentit qu’ils caressaient cette peau, que ce toucher en devenait trouble. Puis, il y eut un bruit sec comme lorsque se rompt l’élastique : la jarretière venait d’être dénouée et la main de Jeanne-Ysoline commença à lentement, posément, progressivement, dérouler le tissu soyeux et ivoirin jusqu’à ce qu’il retombât sur la cheville. Puis elle tira ce bas de soie du pied, achevant de dénuder la jambe de la mie, tout en émettant de petits clappements de la langue. Elle courbait exprès la tête, de manière à ce que de longues mèches marron-rouge tombassent de sa mignonne tête plantureuse sur l’épiderme d’Odile et le chatouillassent jusqu’à ce qu’elle en frémît. Tout à son opération, Jeanne-Ysoline ne cessait de sourire de manière enjôleuse, ce qui faisait ressortir ses fossettes poupines et ses taches furfuracées. Le clair-obscur de la pièce engendrait une impression indéfinissable, de malaise, qu’Odile ne parvenait pas à appréhender. C’était comme si sa compagne de chambrée eût usé de ruse, d’artifice, eût circonvenu pour parvenir à des fins dont les soins de pieds n’étaient qu’un stratagème. Jeanne-Ysoline jouait-elle aux ensorceleuses ?

Ses mains et sa bouche s’excitaient. Elle gonflait et avançait ses lèvres, comme pour quémander un bécot de remerciement, puis reculait en marmottant un Ave Maria gratia plena, se signait, embrassait une médaille pieuse à l’effigie de la Sainte Vierge, avant de s’agenouiller à portée des deux pieds déchaussés dont l’un était jà nu. Elle opéra sur le bas droit, qu’elle ôta tout aussi rituellement, d’une lenteur suggestive d’amant à son béguin, mais, par inadvertance, le chaton de la bague qu’elle portait à l’annulaire droit, qui était un saphir authentique, écorcha un durillon du petit orteil d’Odile. Un aouch de douleur s’échappa de la bouche de celle que Jeanne-Ysoline n’acceptait de désigner que sous le prénom de Cléophée.

« Je vous prie de m’excuser, ma mie… », murmura-t-elle, comme confuse de sa faute, confite d’excuses vis-à-vis de son péché de maladresse. Odile ne douta point qu’elle l’avait fait exprès.

Elle plia avec soin la paire de bas soyeux, qu’elle déposa dans l’armoire avec toute la lingerie parfumée qu’elle huma avec délectation, puis, sortant une lime d’une poche de sa robe blanche de bébé de luxe, elle poursuivit ses soins, en plaignant Odile de toutes les petites misères que lui occasionnaient les cornes de ses pieds de pauvresse ayant trop longtemps marché dans des rues sordides sans nul beau soulier pour les parer. Elle lima les semelles cornées des plantes de pieds en babillant des paroles doucereuses. Puis, elle enduisit ceux-ci d’arnica et de la pâte ou onguent qu’elle extrayait du pot avec des gestes toujours aussi lents et caressants, d’une onctuosité amollissante et sensuelle. Odile, elle ne sut pourquoi, se laissa masser, comme si tout cela la délassait au fond, à moins qu’elle fût finalement séduite par la douceur vénéneuse de sa camarade imposée, ou par ses manières coruscantes. Mais le bât ne tarda point à blesser ; Jeanne-Ysoline multipliait à plaisir, à dessein, les accrocs, les écorchures des cors et cornes avec sa bague, jusqu’à ce que quelques gouttelettes de sang perlassent. Cela arrachait à Odile des gémissements, des frémissements, de petites secousses de douleur, dont l’autre fillette paraissait jouir, tant ses fossettes se creusaient, tant sa petite langue ne cessait de clapper, ses joues de rougir, ses éphélides rousses de resplendir, ses yeux de jais de s’illuminer et ses doigts d’enhardir leur toucher caressant de l’épiderme pédestre. La petite chipie approchait aussi son nez et Odile ressentait le souffle tiède des narines de sa compagne expirer sur sa peau endolorie. Ce fut alors que sa bouche s’avança vers le gros orteil droit de la pseudo-Cléophée qu’elle venait de meurtrir : Jeanne-Ysoline commença à lécher ce sang, cette petite écorchure, puis, véritable petite goule perverse, suça l’orteil, l’introduisant tout entier dans l’orifice buccal, le mordillant, puis le ressortant, le rentrant de nouveau, en un va-et-vient obscène évocateur, en une pétulance d’une violence inattendue, multipliant les bruits de succion comme si elle eût été un marmot à la tétée, arrachant les peaux mortes de ses petites dents de poupée, les gobant, les avalant, jusqu’à ce qu’elle atteignît une forme d’extase paroxystique, de jouissance ignoble tel ce poupard de desperado, de pistolero ou d’hors la loi de l’Ouest américain sauvage qui préfère biberonner au canon d’acier froid du Colt Paterson plutôt qu’à la tétine. On entendait son cœur s’emballer, battre la chamade. Des mouvements spasmodiques agitaient sa jeune gorge, provoquant des déglutitions à répétition accompagnées d’un renflement agressif des seins naissants, ce qui animait son camée de Diane de secousses comiques. Des gouttelettes de sueur perlaient de son front et son visage en devenait tout pourprin. Bien qu’elle eût visiblement grand chaud, elle poursuivait ses suçotements monstrueux et extatiques, cette dégustation d’une sucrerie carnée, d’un délectable candy anglais d’un nouveau type, sans marquer nulle halte, sans même reprendre son souffle, quoiqu’elle fût à la limite de la syncope et de l’asthénie. Enfin, devenue écarlate, la face trempée, à la limite de l’étouffement, les yeux et cheveux fols et les rubans défaits, les jupons en désordre impudiquement soulevés et dévoilant ses pantalons, telle une servante d’auberge honteuse qu’on eût troussée dans un buisson d’orties, elle rejeta le gros doigt gluant de salive, quasi à vif, rouge de sang, de suçons et de peau arrachée en disant :

« Comme cela est bon, ma chère ! »

Odile réalisa combien cette petite fille modèle au prénom de fée, cette dévote miniature pilier de bénitier et de calvaire breton, cette demoiselle de Kerascoët, dernier rejeton dégénéré d’une lignée ruinée de la chouannerie, était la perversité incarnée. Elle aimait à faire mal, ce qui la transfigurait en une Jézabel miniature. La souffrance des autres était son but et Odile craignit qu’elle s’attaquât à ses autres orteils, qu’elle en disposât comme s’ils eussent été des jouets de chair, qu’en un rituel ancestral d’anthropophagie venu du fond de l’âge des mégalithes, elle finît par les dévorer tout crus jusqu’à l’os des phalanges, par s’en repaître telle une ogresse comme on le fait de pieds de porcs. Elle tenta de crier, d’appeler au secours. La porte était épaisse, capitonnée de cuir. Odile avait beau réitérer ses cris, assener des coups à l’ouverture de chêne, le bruit occasionné n’eût point suffi à tirer du sommeil celles qui reposaient dans la chambre voisine. Elle essaya lors de frapper le mur, mais la maison était ancienne et le bâti solide. Jeanne-Ysoline, qui ne connaissait plus les privations depuis jà bien douze mois, était la plus forte et voulut qu’elle se tût. Elle assomma sa camarade avec une règle en fer qu’elle gardait sur sa table de nuit, la coucha et la borda, tout habillée. Puis, elle sortit une chemise de nuit de l’armoire, se déshabilla derrière un des paravents, s’introduisit dans sa couche sans demander son reste après avoir éteint la lampe à pétrole qui éclairait faiblement la chambre et murmura un bonne nuit indifférent à l’adresse de l’autre qui gisait, sans connaissance, sous la couverture brodée de son lit.

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[1] Note de l’éditeur : nous devons rappeler les opinions monarchistes d’Aurore-Marie de Saint-Aubain.

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 6 1ere partie.

Avertissement : ce roman, pour rappel, est déconseillé aux mineurs de moins de seize ans.

Chapitre VI

Les fillettes avaient subi maints tâtonnements insanes destinés à vérifier la conservation de leur virginité première. On les avait dévêtues et le bain leur avait été imposé, dans des tubs individuels, où savon et gant de crin avaient décrassé leurs corps de pauvresses. Les cris et les miasmes de Marie avaient empli l’étuve. La maigreur d’Odile avait suscité les réserves de Délie…il fallait qu’elle se remplumât si elle voulait prétendre à son nouveau statut de jouet vivant pour Dames. La clientèle exigeait des bébés Jumeau roses et potelés, pomponnés et poudrés à frimas. On les vêtit. D’abord, les dessous. Si Odile s’extasia de la qualité textile des chemises, pantalons et jupons soyeux, Marie, n’en appréhendant point l’usage, commença à vouloir les déchirer ou les utiliser pour se torcher. Elle fut réprimandée et un nouvel acrédju suscita un troisième coup de trique de l’impitoyable poupée irlandaise. On leur enfila des robes blanches, qu’on orna de rubans satinés unis. Les cheveux, encore mouillés, n’eurent point encore droit aux faveurs. Telles quelles, avec leurs atours de novices tout neufs, on mena les deux petiotes à souper.

Leurs pieds leur faisaient grand mal, du fait qu’elles n’étaient aucunement accoutumées au port des bottines vernies. Elles se sentaient engoncées dans leurs robes empesées de dentelles et de ruchés, non ajustées parfaitement à leur taille et non conçues pour les premières venues. Elles marchaient de guingois, ne retenant point les gémissements de douleur occasionnés par le cuir tourmenteur de leurs pieds de moins que rien. Elles traversèrent de nouvelles pièces parées de dorures rocailles, puis montèrent un escalier tout en marbre où les toiles de perruqués de jadis semblaient les observer, goguenardes.

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Le souper se tenait à heure fixe, dans une salle commune toute lambrissée, décorée de tapisseries inspirées d’Astrée et du berger Céladon, de Triton et Néréide ou d’Amour et Psyché, et de pendules d’une facture XVIIIe siècle, meublée d’une grande table, de chaises pourvues de coussins et d’armoires de style normand. L’ensemble des petites filles – qu’on pouvait chiffrer à environ quarante - étaient jà attablées. Elles accueillirent les deux nouvelles venues en frappant leurs assiettes avec leur couteau, ce qui produisit un vacarme indescriptible. Sarah et Délie, qui faisaient office de chiourme, ordonnèrent le silence. Puis, Délie parla :

« Je vous présente, mesdemoiselles, vos deux nouvelles amies, Marie-Ondine et Cléophée. Réservez-leur bon accueil, et traitez-les en égales, bien qu’elles soient néophytes. »

Odile voulut protester de sa nouvelle identité mais se retint. Sans doute était-ce l’usage d’attribuer à toutes les locataires de cette communauté des prénoms plus précieux que ceux ayant cours parmi les humbles. On fit asseoir Odile-Cléophée entre une certaine Ellénore, dix ans, et une Ysalis de neuf. Marie-Ondine n’eut droit qu’à une extrémité de table, en compagnie d’une petite Zénobie de huit ans, à peine plus gradée, puisque ses cheveux, d’un châtain clair lumineux, s’ornaient d’un ruban de satin jonquille. Ellénore, blond-roux, et Ysalis, d’un brun moins foncé qu’Odile, arboraient des nœuds de velours sinople et orange. Elémir, dans son imagination de japonard, avait en partie suggéré les couleurs des « grades », s’inspirant des ceintures des différents degrés des arts martiaux nippons qu’il appréciait. Toutes les robes demeuraient blanches… Délie arborait le ruban de l’avant-dernier degré, ce fuchsia d’épiscope. Seule Cléore, chef suprême, unique adulte ayant le privilège de la vêture juvénile, avait droit aux faveurs de papesse : la pourpre mêlée de noir.

Les fillettes avaient des regards fuyants, des mines renfrognées, des expressions de mesquinerie dans leur bouche de cinabre au pli dédaigneux. Elles s’adressaient entre elles des chuchotis hypocrites, des remarques sous cape. Elles paraissaient toutes coulées dans le même moule qu’Adelia, enchifrenées, poseuses, infatuées. Parfois, un doux gloussement de chipie venait rompre l’uniformité des murmures. Elles n’étaient toutes que moquerie, méchanceté et vice, faux-semblants et orgueil, cruauté et égoïsme. Ni Ellénore, ni Ysalis n’adressèrent la parole à Odile, ne prenant même pas la peine de poser les yeux sur elle. Elles attendaient qu’on les servît. Odile avait grand’faim mais ne le montrait point, ne s’étant restaurée que d’un infect reste de ragoût vingt-quatre heures auparavant. Les deux péronnelles qui la chapeautaient pouffèrent lorsque des grommelis de vacuité stomacale surgirent du ventre de la fillette. Leurs estomacs de pécores grondaient tout autant, mais elles avaient appris à le dissimuler, à se prévaloir des inconvénients de leur physiologie.

La vaisselle était de porcelaine de Limoges, fleurdelisée, aux lambels des Cresseville et des Bonnemaison. Des motifs componés, héraldiques inconnus, ornaient les couverts, l’argenterie toute godronnée et précieuse.

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Des sets de table en canetilles aux motifs de bergeries Louis XVI, des verres en cristal de Bohème et des serviettes de soie complétaient le service. De grandes nappes de velours et de nanzouk recouvraient le bois du grand meuble en attente des plats dont les fumets délicats, jà perceptibles à distance, suscitaient d’émollientes salivations buccales. Des statues saint-sulpiciennes de Saint Roch, Saint Christophe et Sainte Ursule paraissaient épier les impubères convives prêtes à parpeléger.

Délia reprit la parole, d’un ton à la fois autoritaire et enjoué. Son nez retroussé pointa gracieusement en l’air.

« Mesdemoizelles, nous allons prozéder à l’appel. » blésa-t-elle.

Sarah lui tendit un cahier relié de vélin.

« Mademoiselle Phoebé !

- Prézente, mademoizelle. »

Une fillette d’environ treize ans, sise en début de table, à la droite de Délie, effectua une courbette. Blonde et rose, l’œil pervenche, coiffée de longues anglaises, elle arborait des rubans chamois. Elle avait poussé le mimétisme snob jusqu’à emprunter le zozotement compassé de son idole.

« Mademoiselle Daphné !

- Présente, mademoiselle. »

Daphné était la sœur jumelle de Phoebé. On pressentait entre elles des liens troubles, des affections sororales allant bien au-delà de ce que la décence imposait. Vêtues et coiffées à l’identique, ces deux bébés Bru de blé bouclé étaient les plus âgées et gradées des pensionnaires après Délie.


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dimanche 10 juillet 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 5


Avertissement : ce roman est déconseillé aux mineurs de moins de seize ans.
Chapitre V
Lorsqu’elle eut franchi le seuil de la bibliothèque d’Elémir, tendue de lourds tapis de Perse, Cléore comprit qu’elle venait de pénétrer dans le sanctuaire de la Sacrée Décadence. Elle resta quiète et coite, comme frappée de mutité, d’amuïssement. Seule la mobilité de ses magnifiques prunelles vaironnes trahissait son étonnement au spectacle fantasmatique du nonpareil lieu. Ce fut pour elle une épiphanie, une révélation divine. Elle fut à jamais convertie à la philosophie du marquis, idéologue, Destutt de Tracy d’un monde nouveau en gésine qui lors, devait surgir, tout renverser sur son passage, sens dessus-dessous.
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Sanctuaire était le mot adéquat que babillaient ses lèvres purpurines. Elle, la fille adventice, étrangère, avait l’impression de commettre un sacrilège, de violer cet espace consacré au culte de la nouvelle Kali. Une fois la porte passée, Cléore eut le pressentiment, certes symbolique, qu’elle ne pourrait plus reculer, que s’en aller serait se déjuger. Elle en eut le cœur gros. Emue, elle ne parvint pas à réprimer un tremblement des mains. Son épiderme diaphane de rousse souffrit de diaphorèse. Des gouttes de sueur perlaient sur son cou, sur le duvet érubescent de sa nuque de cygne. Mais la présence d’Elémir la rassurait et bientôt, en son organe cardiaque, dont les battements ralentirent, l’émotion de celle qui pensait se damner retomba. La détumescence du viscère où siégeaient les passions succéda au gonflement. Le sort en était jeté ; elle serait la maudite, celle qui engendrerait l’opprobre autour d’elle.
Elle acheva de retirer ses gants, dénoua le foulard de son chapeau qui retenait ses boucles, les secoua, comme si elle s’ébrouait. Ses yeux d’aigue-marine et d’ambre automnal se satisfirent du spectacle, quoiqu’ils se dévergondassent à l’examen des polissonneries de grand art qui pullulaient en cet outre-lieu satanique. Cléore gaverait son estomac fragile de couleuvres et d’ivraie ; elle absorberait l’ergot du diable ; elle humecterait sa bouche fruitée et vermeille de la lie épaisse du calice, de la cigüe vomique, du sang corrompu, épais, noir, de ce Graal de malheur.
Elle vit tout, observa tout, toucha à tout, se délecta de tout, questionnant son ami, se surprenant à tolérer, puis à approuver, la présence de tous ces bibelots, objets, ouvrages et œuvres plastiques de ces modernes Sodome et Gomorrhe dont Elémir était le gardien, le Grand-Prêtre. Ses petits doigts minces frémissaient d’aise au toucher excitant des pièces étranges de ce musée-bibliothèque. Cléore s’émouvait à la transgression de tous les interdits, effectuée avec une allégresse croissante, à la satanisation progressive de son âme au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa visite, dégustant comme à Cythère ou Sybaris l’aménité du lieu.
Lorsqu’elle demandait : « Cette statuette, où l’avez-vous achetée ? » ou encore : « Ce livre, combien vous coûta-t-il ? », sa voix de précieuse, de Lady, acquérait des inflexions tour à tour langoureuses et câlines. Elémir commentait l’historique et la provenance géographique de chaque babiole précieuse par des gestes éloquents de ses mains pommadées, enduites de quelque onguent mystérieux du genre populéum. En muscadin attardé – car il usait du même parfum qu’eux – il répondait ; ne se contentant pas, comme les incoyables, d’omettre toute prononciation du r, il se mit par caprice à amuïr aussi le s du fait qu’il exécrait le peuple, la multitude, le communard, le rouge en général et toute revendication de la Sociale qu’il prononçait ‘ociale, usant d’une aphérèse tranchante comme un couperet. A chaque commentaire osé, les joues de lait rosé de Cléore rougissaient ; des auréoles pourprines les animaient, trahissaient sa honte ambiguë en même temps que son excitation à la découverte de territoires inconnus. Tout en se déniaisant, elle traçait en son cerveau une nouvelle carte du monde, imago mundi, Weltanschauung, terra incognita faite de senteurs exotiques, enivrantes, de poisseuses blettissures de débauche, de saveurs poivrées et torrides, d’us et coutumes qui nous eussent parus barbares et obscènes alors que dans ces contrées soi-disant arriérées, ils paraissaient des plus naturels. Elémir représentait l’ultime épigone d’un rousseauisme perverti, qui regrettait ce temps de l’innocence antédiluvienne où toute chose était possible, où les Tables de la Loi n’avaient pas encore entravé l’instinct. Cléore constata en Elémir un ophiolâtre. Il aimait le Serpent, le Mal, car ce Mal incarnait la Connaissance. Yahvé s’était trompé et le Serpent, symbole du Porteur de Lumière avait raison. D’un vivarium, sis au début de la pièce, persifflaient les langues bifides de ces froides bêtes, de ces pythons molures et autres boas constrictors aux écailles multicolores, aux motifs épidermiques complexes et harmonieux. Ces ophidiens visqueux aux escarboucles fendues firent horreur à Cléore qui n’aimait que les chats. Mademoiselle remarqua que l’adoration du marquis pour cette faune allait jusqu’à un tatouage discret, transparaissant sur la nuque quoique recouvert partiellement par le col de soie de la robe mandarinale. Elle identifia l’amphisbène, cette créature fabuleuse à deux têtes.
Le mitan de la bibliothèque était tout entier occupé par une volière deçà-delà plantée de cerisiers du Japon, lors en fleurs. C’était un spectacle merveilleux de voir voler de branche en branche aras rouges, bleus ou verts, inséparables, mainates, perruches, rosalbins, jacquots du Gabon, cacatoès, colibris, serins, toucans, calaos, pinsons au gros bec et paradisiers. Cette cage d’onyx et de fer forgé au compliqué tarabiscot s’emplissait des jacassements des oiseaux tropicaux aux plumages agrestes, des sifflements et paroles des papegais multicolores, jouant aux pipelets avec faconde, imitant qui la locomotive en marche, qui le vagabond aviné, qui encore la concierge bavarde… Au-dessus de la volière, une coupole rappelait l’architecture dominante de la demeure. Elle s’ouvrait, tel un impluvium ou plutôt, comme ses semblables des observatoires. A cette volière, afin que les volatiles ne se sentissent point dépaysés, Elémir avait annexé une serre tropicale où croissaient seringas, palétuviers, fougères arborescentes, arums, bambous sacrés, bougainvillées et pulicaires. Un sas permettait aux oiseaux de passer d’un lieu à l’autre, de se bâfrer des graines, de boire aux ruisselets d’eau vive sans cesse alimentés par un jeu subtil de pompes et de saouler leurs becs orangés des pulpes des goyaves et fruits de la passion.
Cléore parcourut les rayonnages de la bibliothèque. De ses petites dents étincelantes, qu’on eût pu croire encore de lait, émergeait le murmure de leurs titres. La surprise fut grande : les ouvrages de dévotion intransigeante du siècle janséniste se mélangeaient avec cette fameuse littérature obscène débordant des librairies du Directoire. Le c… de la soubrette cohabitait en toute quiétude avec L’Augustinus et le Mars Gallicus de Jansénius,
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Le v… du Pape ou la nonne troussée avec De la fréquente communion d’Antoine Arnauld, sans omettre les inconvenants et anglophones Memoirs of shabby pantaloons, by an anonymous aristocratic bitch of 1830. Des monographies édifiantes consacrées à Bérulle et l’oratoire, à Saint Jean de La Croix, à Dom Mabillon, à Saint François de Sales, à Thérèse d’Avila, à Marguerite-Marie Alacoque, à Sainte Jeanne de Chantal, à Angélique Arnauld ou à l’abbé de Saint-Cyran ne rougissaient point de partager leur place avec Le Satiricon, Les cent Nouvelles nouvelles, Les Contes de Canterbury, Chevalier Organ de Louis-Antoine Léon de Saint-Just et L’art d’honorer ses montures d’Ahmed Ibn Al-Rumi. Les iris fascinés de la comtesse de Cresseville reconnurent une édition princeps de l’Optatus Gallus, que d’aucuns attribuaient au Cardinal de Richelieu en personne. A coté de cela, il y avait tout Sade, tout Restif, toutes Les Mille et une nuits, Elzévirs en édition bilingue français-arabe. L’ouvrage le plus précieux était un manuel poëtique d’un érotisme extrême, un in-quarto illustré d’estampes épouvantables de stupre et de concupiscence, dû à la plume antique d’Elephantis, l’autre grande poëtesse de la Grèce après Sappho, recueil d’épigrammes retrouvés on ne savait comment, bien qu’on pensât toute l’œuvre perdue. Son cuir en était tout vieux, tout tanné, comme tavelé de jaunissures de pus, blet et craquelé bien qu’étrangement duveteux çà et là. Elémir en révéla la nature à Cléore :
« Ma chère mie, le volume que vous admirez là a été relié dans des peaux de foeti humains avortés de quatre mois. Leur duvet utérin ou lanugo est encore visible. Je vous invite à caresser ce cuir d’avortons ; six ont été nécessaires pour obtenir ce résultat. C’est très doux au toucher. »
Ne comprenant pas pourquoi le marquis, peut-être par forfanterie latine, disait foeti au lieu de fœtus, elle s’exécuta. Elémir n’avait point menti : cette peau morte ainsi attouchée la combla d’aise.
Le moko, ou plutôt, la momie maorie, vint ensuite, horrifique. Cléore n’était point pusillanime mais là, c’en fut trop. Elle cria face à cette vision de la Mort. Une envolée belle y répondit, comme à un coup de feu. Il était inévitable qu’à cette stridulation de biche effarouchée, les oiseaux paniquassent et tentassent de s’échapper, mais ce fut peine perdue, leur volière étant close. Elémir en émit un rire méphistophélique.
« Ma dépouille de guerrier Maori tatoué impressionne toujours les non-prévenus. Cette pièce n’est point courante, il est vrai. Aucune des collections d’ethnographie d’Europe ou d’Amérique n’en répertorie de semblable, se contentant des seules têtes… »
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Il s’attarda à l’horreur morbide exposée dans sa cloche de verre. Son épiderme d’homme illustré se constellait de figures énigmatiques, d’a-formes indéchiffrables, sans qu’aucun pore ne restât immaculé, sans sens aucun pour ceux qui n’étaient point à leur parfum sauvage. Cet homme-squelette grimaçant, sec comme un vieux bois, eût fait jalouser et saliver tous les mathurins des sept mers. Elémir avoua qu’il lui arrivait de soulever la cloche, prêt à s’adonner à un rituel macabre de long toucher sensuel des signes et langages racornis. Selon le marquis, cette atrocité défunte et décorée à l’excès, parée pour la célébration d’un culte indigène conçu par une pensée en enfance, était une œuvre d’art primitive.
La suite de la bibliothèque comprenait un coin salon de thé, fumoir et bar tout à la fois, avec piano en prime, meublé de moelleux fauteuils crapauds capitonnés de pourpre avec reps, chintz, cannetilles et napperons de dentelles de Calais. Des toiles de Jouy et des paravents nippons dépliés ajoutaient au décorum précieux. Le bar lui-même s’agrémentait de force bibelots dans le style Liberty, bibelots qui jouaient la carte anglo-indienne. Deux cloisons tendues de cretonne ponceau servaient à accrocher de nouvelles salauderies artistiques qui n’eussent point dépareillé dans un lupanar pompéien. Une table basse, ronde, en acajou vernissé, était prête à recevoir le service à thé car les sets délicats, aux armes des Bonnemaison, aux broderies arachnéennes, y étaient jà posés. Cléore commençait à languir. Elle piaffait d’impatience, tant Elémir, tout occupé à l’exposition de ses goûts peccants, paraissait en avoir oublié jusqu’à la raison de la présence de son amie ici. Elle fit mine de rougir devant les compositions particulières qu’accueillaient les cloisons cretonnées.
Non que ses yeux se fissent prudes. Non que le remords la touchât justement telle la grâce ; mais cet antre de libertin, de roué, commençait à lasser son équanimité, sa douceur rousse. Elle fit semblant, hypocrite, de se voiler la face. Ses yeux, malgré elle, ne pouvaient se défaire du spectacle de cette aquarelle de Forain où, toutes jupes relevées, une cocotte peroxydée et roucoulante, au visage enfariné et surchargé de mouches de galante, chevauchait avec extase le gisant d’airain d’un politicien célèbre. Cléore savait que de telles scènes d’onanisme n’étaient point rare au Père-Lachaise ; ce monument funéraire était réputé pour sa virilité[1].
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A force de frottements obscènes de femmes en manque de la chose, qui d’ailleurs appartenaient à toutes les classes sociales, la zone incriminée de la statue avait fini par se décolorer, par s’oxyder, par se vert-de-griser avant l’heure, toute imprégnée qu’elle était des sécrétions impudiques de ces Messaline, Isabeau, Salomé et Dame Putiphar du XIXe siècle. La rumeur courait selon laquelle des gitons, des éphèbes, des sigisbées invertis et autres mirliflores étaient aussi de l’expérience… Monsieur le préfet de police avait dû prendre des mesures radicales et clôturer le monument de bronze ; mais, comme métamorphosées en ces fameux passé-singe et autres monte-en-l’air de la pègre apache, ces dames en œstrus passaient outre au risque de la perforation, de l’empalement, escaladaient le tout comme on le fait d’un simple escabeau et peuplaient les nuits du cimetière de leurs cris de volupté féline.
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Cette image de la luxure se tenait front à front, face à face avec une autre, une huile exécutée par un peintre breton. Le paganisme celtique et les rites de fécondité propitiatoires constituaient la dominante du sujet. Le peintre avait représenté une jeune Bigouden en rut, même pas vingt ans peut-être, d’une nudité intégrale à l’exception de sa coiffe d’Armorique, à la toison de blonde, en train de se frotter contre une de ces pierres érigées, de ces roches aux fées que l’on nomme menhirs. Sans doute suppliait-elle quelque divinité chthonienne de la rendre gravide.
Elémir proposa à Cléore de fumer :
« Cigare ? Cigarette ?
- Un simple londrès me suffira, merci. »
Un domestique nègre, torse-nu et gras, fit son apparition. Il tenait une boîte à cigares en laque de Chine sur le couvercle de laquelle on voyait une bonzesse troussée par un buffle. Le torse épilé de ce Numide mamelu et ventru luisait d’huile. Ses reins étaient ceints d’une peau de panthère comme il est d’usage dans les chefferies coutumières de l’Afrique ancestrale et son crâne rasé coiffé d’une chéchia de feutre écarlate. De grands anneaux de cuivre, dits en esclavage, alourdissaient et allongeaient le lobe de ses oreilles d’ébène. Ses pieds se chaussaient de babouches en peau de chèvre. Il souriait, toutes dents dehors, et ce rictus de béatitude lui conférait une personnalité d’enfant satisfait de lui-même. Elémir choisit deux cigares dont il coupa le bout puis congédia le serviteur au physique de poussah :
« Toi y en a pouvoir disposer. »
L’homme reparti, Cléore prit son londrès qu’Elémir alluma à l’aide d’un briquet à hydrogène d’un nouveau modèle américain, d’un verre argenté et adamantin, au socle de cornouiller vernissé, avant de procéder de même pour le sien. La comtesse en profita pour s’étendre, pour s’anonchalir dans le fauteuil crapaud. Ses yeux mi-clos semblaient refléter une langueur infinie tandis qu’elle tirait de longues bouffées de ce tabac cubain. Le moment s’offrait enfin à elle d’exposer les motifs de sa visite.
« Cher, cher ami…commença-t-elle d’une voix feutrée, étudiée, de lasse Dame du Monde. Vous connaissez ma propension à ne rien entreprendre comme le commun. Si je sollicite votre avis, c’est pour une raison bien simple. Toutes mes autres relations, confites comme vous le savez en cagoterie de mauvais aloi, réprouveraient mes projets et me voueraient aux gémonies. C’est pourquoi je me confie à vous, sans autre exclusive, tant, je le crains, le côté répréhensible de mes actions futures pourrait tomber sous le couperet de la loi… Vous êtes le seul à pouvoir me comprendre. Nous partageons désormais une communauté de pensée… Nous aimons la Décadence et abhorrons tout conformisme.
- La loi ? Quelle loi ? La Sienne ? s’insurgea le marquis en désignant un antique Christ en croix catalan polychrome, un Ecce Homo de douleur, suspendu à un mur tourmenté de stucs grotesques, qui rachetait par son supplice toutes les atrocités exposées en ce lieu. Je suis en ce moment dans une phase d’abjuration, après ma période dévote. Il ne peut rien contre moi ; a fortiori, ce prétendu Rédempteur, si vous êtes mon alliée, ne vous châtiera pas non plus.
- Mais la rédemption, très cher, représente l’inverse de l’expiation ! Jésus nous sauvera, quel que soit le poids de nos fautes…
- Il n’y a ni Enfer, ni Paradis ! Le monde est ce que nous en faisons. Balancez-moi ces résidus béats de catholicisme et agissez sans peur. La mort engendre le néant ; il n’y a rien après elle…
- Marquis, seriez-vous agnostique ?
- J’aime l’islam, les croyances des primitifs et même le jansénisme, lorsque je ressens une envie pressante de changer…Sinon, je ne crois qu’en moi-même, qu’en la Connaissance sacrée que le Serpent de la Gnose nous offre. »
Les lèvres de la belle tremblèrent.
« Marquis, ami, j’ai grand’peur… pourtant, je bois vos paroles…comme la honte.
- La honte bue, la honte bue ! Billevesées ! Sophisme ! Lâcheté de calotin ! »
Rageur, Elémir se leva. S’emportant comme s’il eût dû fustiger son domestique de tantôt, il passa sa colère sur le Christ de bois qu’il décrocha, puis replaça tête en bas, avant de cracher sur cette croix vénérable, commettant là un sacrilège de chevalier du Temple.
« Dépouillez-vous de votre peau scrupuleuse ! hurla-t-il, le regard halluciné. Salomé, dévoile-toi ! Comediante ! Tragediante ! jeta-t-il, tel Pie VII à Napoléon.
- Je...je…puisqu’il le faut. Je me soumets, m’en remets à vous, Elémir. Pardonnez-moi, Seigneur, de grâce, pour mes futurs péchés. J’aime…Je…j’ai découvert que j’aime à me vêtir en fillette…parce que…
- Avouez, Cléore ! Satan, le Prince du Monde vous le rendra !
- …parce que…je crois préférer les petites filles à la compagnie des hommes…Elles…sont jolies, mignonnes…leurs rubans euh…
-Etes-vous une tribade, une disciple de Psappha ?
- Je…joue encore à la poupée et j’aimerais à partager les jeux de toutes ces blondines, vêtue à leur semblance.
- Vous évoquez les fillettes de la bonne société, point les pauvresses de la multitude. Or, elles sont trop chaperonnées, trop dans le carcan… Jamais vous ne pourrez (il buta)…assouvir avec elles vos désirs cachés ! »
Cléore éclata en larmes. Ces épanchements lacrymaux pathétiques illuminèrent ses joues rosées, lui conférèrent l’aspect d’une sainte de pacotille aux yeux exorbités par l’extase mystique.
« Merci, mon Dieu…pleura-t-elle. Je l’ai dit.
- Ce sont les filles du peuple qu’il vous faudra amadouer, rendre comme vous, afin qu’elles consentent à partager vos…plaisirs. Apprenez que vous n’êtes point la seule à dissimuler de telles tendances. Vous devez faire équipe, joindre une communauté de femmes portées sur leur propre sexe…
- Mais, elles sont entre adultes…
- L’amour grec inversé… Laissez-moi achever. Avez-vous entendu parler du club des anandrynes ?
- Il y eut sous la Monarchie des libelles infamants qui accusaient la reine Marie-Antoinette de fomenter avec Yolande de Polignac un complot de tribades, afin qu’elles prissent le pouvoir à la place des hommes. On les nommait les anandrynes, du fait de leurs mœurs inverties. Je connais la question.
- Les anandrynes sont une réalité. Elles existent toujours. Elles bénéficient de financements secrets. Leur but n’est pas que politique. Elles veulent bien sûr promouvoir l’amour entre femmes, mais aussi, accessoirement, entre filles et femmes. Sachant les fillettes de la bonne société inaccessibles, elles ont pour projet d’instituer une sorte de Saint-Cyr, à la semblance de l’institution de Madame de Maintenon, œuvre de charité où l’on éduquerait les petites pauvresses…
-… une œuvre philanthropique ?
- Pas seulement, ma Cléore adorée. Il s’agit de former les cadres de demain…
- Pour une révolution politique à la Lysistrata, ou à l’Olympe de Gouges ?
- Une révolution des moeurs…qui passera par cette institution très spéciale.
- Dites un lupanar pour Dames !
- Ce projet va au-delà. Nous avons tous les deux la fortune et je suis prêt à nous engager tous deux dans la réalisation de ce phalanstère voué au culte de Psappha et Bilitis. »
Cléore réfléchissait aux paroles d’Elémir. Elle tirait des bouffées nerveuses, répétées, presque de convulsionnaire, de son londrès dont la consumation épandait une fumée âcre qui irritait ses bronches délicates. Elle toussotait tandis qu’un solfatare bouillait dans sa mignonne cervelle d’oiselle superficielle. Elle ne pouvait que constater les profondes divergences entre sa volonté d’assouvir un désir égocentrique et jouissif, immodéré, son intempérance, et les desseins d’Elémir, plus porté vers la mise à bas de l’ordre moral judéo-chrétien. Depuis sa rupture avec le Dieu de ses parents, elle se définissait comme amoraliste et matérialiste. Elle se contentait de vivre désormais sans précepte aucun. Elémir, au contraire, affichait des convictions immoralistes, comme s’il eût voulu substituer un système nouveau à celui, qui, selon lui, était devenu haïssable et vermoulu. Cette volonté de proclamer la mort de Dieu, de mettre un terme aux fondements bimillénaires de la Civilisation occidentale devait lui venir d’une certaine philosophie allemande, dont l’influence allait croissant. Cléore n’y comprenait mie à tous ces traités illisibles écrits par des demi-fous. Il y avait d’abord eu ce Schopenhauer qui avait provoqué des ravages chez les bonnes consciences. Désormais, un autre sévissait, un prophète des Temps Nouveaux, de l’immoralité, de l’Homme surpassant l’Homme, dont l’importance, néfaste, allait de l’avant, sans toutefois que ses livres fussent pour le moment accessibles hors la langue de Schiller. On ne pouvait plus lors parler de misanthropie mais, bien pis, d’anthropophobie, vomie à la face de tous les gens ordinaires. Leur exécration ne suffisant plus, leur éradication suivrait… N’y prenant garde, absorbée par ses pensées invasives, la comtesse brûla ses doigts de talc délicats au tronçon de son cigare moribond.
« J’ai grand mal ! » criailla-t-elle en secouant sa main droite.
Elémir broncha à peine, se gaudissant de la douillette poupée érubescente, aussi belle en cet instant de dolor que la Marie-Madeleine de Bellini. Il proposa de terminer cette entrevue fructifère par la boisson d’Albion. Il sonna Shoshiro Senseï, son maître de thé japonais, un vénérable vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui avait servi le shogunat Tokugawa, avant que son office ne fût supprimé par la révolution du mikado Mutsu Ito.
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Prise d’un spasme incoercible, la petite gorge de Cléore déglutit. La pourpre aux joues, les pupilles presque d’une transparence d’eau – du moins pour qui observait son œil gauche turquoise -, elle n’objecta plus rien, se pliant aux quatre volontés de son ami, devenu son maître à penser, son Socrate corrupteur. Elle comprit que les filles de rien lui étaient destinées. Ses rêves de volupté aristocratique s’envolaient.
Le maître de thé fit son entrée à pas menus, comme une vieille geisha engoncée dans son kimono de soie. Il paraissait sorti d’une antique estampe qu’eût possédée un daïmio des temps féodaux d’Oda Nobunaga et d’Hideyoshi. Sa vêture traditionnelle répétait un bien connu motif cher à tous les estampeurs émules d’Hokusai : le mont Fuji. Son visage paraissait impavide, presque mort, tavelé d’un labourage d’ancienneté extrême, comme passé au coutre d’une charrue qui l’eût parcouru en boustrophédon et son regard revêtait un aspect vitreux. L’homme était aveugle-né. Il se déplaçait en tenant une canne noueuse de merisier à la main gauche alors que sa dextre simienne supportait seule le poids d’un service à thé d’un vert céladon lactescent à force de pâleur. Ce service n’était point une réplique vendue à Liberty pour quelques esterlins. Il était authentique, de facture chinoise ; sa fabrication remontait à la dynastie Song du Sud et avait compté Tokugawa Ieyasu parmi ses éminents propriétaires. Originaire d’Honshu, Shoshiro Senseï se vantait lui-même d’appartenir à une dynastie immémoriale de maîtres de thé dont on eût pu suivre la généalogie depuis le VIIIe siècle, du temps où Nara était la capitale du Japon.
Il officia, posément, lentement, procédant selon un rituel réglé à la seconde près, rituel qui mêlait shintoïsme et Tao. Lorsqu’il se retira, la boisson capiteuse – du lapsang souchong d’un arôme embaumant quasi aphrodisiaque – était prête à gorger les gosiers. Elémir, afin d’accentuer l’ambiance, prit un étrange coffret à remontoir qu’il actionna puis ouvrit. D’extraordinaires automates homoncules ravirent le regard de Cléore ; une saynète de théâtre kabuki, jouée, selon un scrupuleux respect de la tradition, par des hommes uniquement, se déroula, avec les voix des personnages en prime. Ils psalmodiaient, hiératiques, leurs lentes incantations aux paroles étirées à l’extrême, plus envoûtantes encore qu’un mantra de lama thibétain. Le luxe du détail avait été poussé par l’artisan nippon anonyme jusqu’à leur conférer des masques de théâtre amovibles, en conformité avec les traditions de l’Archipel du Soleil levant.
« L’objet que vous contemplez, ma mie, m’a été offert l’an dernier par Monsieur Guimet, de Lyon, le bien connu collectionneur d’antiquités asiatiques.
- Nous voici donc repartis dans vos collections, soupira Cléore, tout en buvant une gorgée de son thé.
- Vous n’avez point encore tout vu. Ce panneau d’acajou, sis là-bas, dissimule des trésors cachés et un peu…spéciaux.
- Que peut-il y avoir d’encore plus surprenant que ce que vous me fîtes tantôt admirer ? Je me sens blasée, marrie, et rencontrer vos anandrynes me tarde. » minauda la comtesse.
Le marquis abusait tant de son précieux temps mondain que Cléore en souffrait d’affliction alors que ses doigts douloureux réclamaient qu’on les embaumât presque, qu’on les recouvrît même d’alcali pour que se résorbassent les futures cloques des brûlures. Elle songeait aussi à son linge malpropre de ses sécrétions depuis tantôt deux heures, des doux pantalons qu’il lui faudrait changer, remettre à la lingère ce soir. C’était messeoir par rapport à son rang, que ses jambes et son entrefesson demeurassent aussi longtemps poissards et humides comme un potamot. Une odeur gênante allait s’y mettre. Demain, sa peau intime serait rouge, irritée par les malséants frottements de cette lingerie salopée et gâtée. Madame est toute mouillée incarnait un lieu commun répété comme une formule incantatoire magique par une certaine littérature salace et boulevardière.
Mais Elémir s’exécuta et ouvrit le panneau, dévoilant pis que tout. Une théorie de bocaux d’alcool se dissimulait dans cette boiserie : visages fœtaux découpés d’avortons anencéphales, cyclopes, microcéphales, à trompe, bicéphales… Cette tératologie se complétait d’autres flacons, plus petits, et ces flacons renfermaient de bien peu appétissantes reliques. Le marquis en montra quelques spécimens à Cléore.
« Admirez mes assortiments de toisons de femmes célèbres… O’Murphy alias la Morphise, La Pompadour, la Du Barry, Madame de Châteauroux… Et la plus émouvante : la princesse de Lamballe. Vous n’ignorez rien de son sort, je crois. »
Cléore ne put réfréner un tremblement palpébral convulsif face à ces vénérables restes pileux desséchés desquels on ne pouvait savoir par quel trafic le marquis les avait acquis, sans doute de quelque anatomiste érotomaniaque. Ah, s’il se fût agi de sourcils de saints ! Elle opina, acquiesça d’une voix grêle.
« Les massacres de Septembre…la tête montrée à Marie-Antoinette…
- Si encore ces sauvages s'étaient contentés de la décapiter, en riota le marquis. Ils se sont livrés à un dépeçage en règle, déshonorant le corps de la princesse jusqu’à ses entrailles intimes ! Monsieur Flaubert les eût traités de pignoufs.
- Leur haine de meurt-de-faim, par trop accumulée, les a peut-être poussés au paroxysme. Ils furent comme la marmite qui longtemps a trop bouilli qu’à la fin, elle déborde…
- Ne tentez point d’excuser ces misérables ! l’admonesta Elémir. Madame de Lamballe a payé, comme Coligny ou Concini… Constatez qu’elle fut une vraie blonde… »
Il approcha le flacon du visage de son amie, l’y collant presque à son nez mutin ; ses yeux phosphoraient, comme habités d’une extase obscène.
« Admirez cet entrelacement filandreux, ces fils de blé blond, ce safran d’or… n’oubliez point que ces poils admirables firent office de moustache.
- Ah, Elémir, cessons-là ! bredouilla la comtesse. Vous êtes bien fol, mon ami.
- Moi qui escomptais sur votre ouverture d’esprit ! Tenez, je vous dois un cadeau.
- Pensez-vous que je consentirais à ce que vous m’offrissiez une de vos…hem horreurs ? » rétorqua, ergoteuse, Cléore, qui conservait malgré tout ce peu ragoutant étalage son euphuisme atavique.
Mademoiselle la comtesse se résigna à jouer les escobars jésuites, à accepter en toute hypocrisie un des objets déviants d’Elémir. Le marquis fétichiste ouvrit un cabinet de curiosités marqueté de style Louis XIV, exposant de nouveaux objets. Il y avait là, certes encore, de jolis masques d’Asie, chinois et japonais…les chinoiseries se référant, pour leur part, à un culte ancestral traditionnel, de type animiste, où la géomancie jouait un rôle important. Mais les colifichets impurs, aux troublantes formes érigées, sculptées dans les matériaux nobles et précieux, durs ou tendres, qui se dressaient, ça et là, entre chaque masque marouflé et peint vieux de plus de deux siècles, appartenaient à une catégorie spéciale, que l’on ne nomme pas. Cléore connaissait par ouï-dire ces pratiques dites de plaisir solitaire de la femme.
A côté du visage du célèbre Di Pan, le Grand Géomancien magique du vieux rite Nuo, à la barbiche confucéenne, Elémir prit un de ces godemichés, qui paraissait réduit à un simple fourreau de cuir, étréci, rétracté singulièrement.
« Cléore, je vous fais solennellement don de mon sabre de geisha. »
Ses mains délicates prirent cette chose. Une moiteur épidermique malvenue imprégna les paumes de Cléore, quoi qu’il ne fît point chaud dans cette vaste pièce. La langue d’Elémir s’engagea dans des péroraisons divagantes et érudites. Sa bouche de pécheur salivait de plaisir à l’exposition des buts et usages de l’objet.
« Au sein d’une société d’hommes, de samouraïs, voués au respect du code de l’honneur chevaleresque, du bushido, les femmes ne pouvaient jouer que deux rôles : épouse soumise et mère ou courtisane. Ainsi était le Japon féodal des daïmios. La perte de l’honneur imposait à celui qui avait failli au code de mettre fin à ses jours. En Europe, on dit vulgairement se faire hara-kiri. Mais le terme exact est seppuku. Selon les puristes, le seppuku authentique consiste à un suicide rituel en deux temps, qui nécessite la présence d’un officiant-exécutant en plus de celui qui met fin à ses jours. Celui qui se tue dévoile son ventre, déroule le bandage qui le cache et s’enfonce la lame d’un sabre court dans l’abdomen tandis que l’autre, cette fois avec un sabre long, le décapite. Lorsque toute une maison était entachée de déshonneur, il était d’usage que tous les serviteurs du chevalier nippon partageassent le rituel, ainsi collectif… y compris l’épouse ou la courtisane, si l’impétrant vivait avec une maîtresse…dont il possédait le droit de vie ou de mort.
- Et…ce fourreau ? M’éclairerez-vous l’esprit ?
- Ce sabre de geisha ou seppuku de geisha prodigue mort ou vie, plaisir ou tourments létaux…ou successivement les deux. Permettez, ma mie, que vos jolis yeux se délectent d’une petite démonstration. »
Cléore restitua le fourreau.
« Voyez le bas…Il comporte deux boutons, deux mécanismes d’un ars subtilior nonpareil…
- Je sais les civilisations d’Extrême Orient fort avancées, y compris pour ce qu’il est malséant de nommer…
- L’usage de l’arme est double : arme de plaisir ou de mort… encore faut-il prendre garde à ne point se tromper de bouton. J’appuie sur le premier. »
Du fourreau jaillit, orgueilleux, impudique, un membre de sycomore d’un réalisme agreste et d’une finesse de sculpture insigne.
« Tel est l’usage premier…mais attention, ma Cléore…je presse à présent le second bouton. Prenez garde à ce que vos jolis doigts d’enfant, jà blessés par votre cigare, ne s’écorchent pas. »
On se serait attendu avec logique à ce que la seconde manœuvre entraînât l’épanchement d’une imitation de semence, entreposée dans quelque réservoir interne, pour rendre la pratique déviante encore plus réaliste et crue…mais à défaut de crudité, ce fut la cruauté qui l’emporta. De l’extrémité du phalle de bois, une lame effilée, d’un acier lumineux, presque aussi fine qu’une aiguille, pointa, prodiguant à l’objet une longueur impressionnante.
« On dit que la lame est si longue qu’entrée dans ce que vous savez, elle peut pourfendre tout le corps, l’empaler en son entier, et surgir par le nez, la bouche ou l’orbite de la suicidée…avec les hémorragies spectaculaires que cela implique. On dit aussi que certaines courtisanes tentèrent d’utiliser ce sabre-pal non point pour se faire seppuku, mais pour se délivrer des fruitions non désirés… »
Le vice incarné…ce godemiché représentait le vice incarné. Cléore se jura d’enfermer cet accessoire dans un coffre dont il ne sortirait jamais. Elle en eut une défaillance. La malheureuse enfant se pâma et des sels furent nécessaires. Allongée sur un sofa, son nonchaloir forcé l’empourprant, elle vit Elémir assis à un bureau d’ébène avec une écritoire, occupé à rédiger un billet à l’attention de la vicomtesse de., avec une archaïque plume d’oie. Mademoiselle avait adopté le révolutionnaire stylograph et s’étonnait du conservatisme de son ami.
« J’écris à la vicomtesse de. La semaine prochaine, elle organise un bal costumé en son château de Meudon…un bal qui est en fait une sorte de fête d’Hébé, de ballet de La Merlaison, de mask Stuart ou de bal des ifs de toutes les anandrynes de France et de Navarre. Circonstance propice à votre prise de connaissance du milieu et à l’exposition de tous nos projets. Madame la vicomtesse m’ayant jà invité, je l’informe de mon désir de vous joindre à la compagnie, de votre volonté d’adhérer à notre cause… Elle répondra positivement à cette requête, je vous le garantis.
- Une fête costumée euh…féministe ? Mais quelle vêture arborerai-je pour cette occasion ?
- Venez adonisée en petite fille modèle, puisque cela vous sied. Votre corps de sylphide mérite les éloges.
- Soit, mais…vous serez un homme dans une assemblée de femmes…
- Je suis hermaphrodite. » répliqua laconiquement Elémir presque avec véhémence et courroux.
Cléore ne comprit point le sens exact du mot. Elémir s’exprimait-il littéralement – s’agissait-il d’un de ces monstres de foire ou de Satiricon comme les femmes à barbe ? Un chevalier d’Eon ? – ou la signification en était-elle figurée, symbolique ? Dans la seconde acception, cela signifiait qu’Elémir pût s’enamourer aussi bien d’hommes que de femmes.
«Il serait donc bi…bi quelque chose », bredouilla Cléore in-petto.
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[1] Curieusement, ou par prescience, Aurore-Marie de Saint-Aubain semble anticiper d’un an la réalisation par Dalou du monument funéraire du journaliste Victor Noir, assassiné par Pierre Bonaparte en 1870. Il faut dire qu’à la date de la rédaction du « Trottin », le projet était déjà connu. Un modèle en plâtre avait même été exposé au salon de la Société nationale des Beaux-Arts. Le gisant fut inauguré au Père-Lachaise le 15 juillet 1891.