dimanche 12 juin 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain. Avant-propos. Chapitre premier.

Avertissement : ce roman est déconseillé aux moins de seize ans du fait des situations qu'il dépeint.

Un roman de la divine pourriture
Joris-Karl Huysmans


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Avant-propos
Le plus décadent des romans de la décadence, tel fut le qualificatif que la critique de l’époque affubla à cet ouvrage publié originellement sous le pseudonyme de Faustine.
Jamais réédité depuis son origine, ce livre – qui circula longtemps sous le manteau - vous est enfin restitué dans toute sa splendeur baroque et sulfureuse. Tous les exemplaires imprimés à l’époque avaient été officiellement envoyés au pilon après qu’un arrêté préfectoral eut condamné ce roman pour obscénité aggravée. Par miracle – ou par une chance providentielle – un bibliophile britannique, Wilfried Cox (ayant demandé que l’on ne communique pas son identité réelle, cet éminent personnage a souhaité qu’on lui attribue un faux nom) en avait conservé un exemplaire dédicacé à Oscar Wilde le 4 octobre 1891, à Lyon, de la plume même de son auteur.
Cette réédition contemporaine permet de remettre à l’avant-scène une gloire littéraire oubliée : la poétesse parnassienne Aurore-Marie de Saint-Aubain (1863-1894), amie de Gyp, de Paul Bourget et de Joris-Karl Huysmans.
Proche des nationalistes, Aurore-Marie de Saint-Aubain fut un thuriféraire et une égérie du boulangisme. Elle s’illustra sur la scène littéraire par une série de recueils de poésies proches, de par leur esthétique, de l’Art for art’s sake britannique alias l’Aesthetic movement et de l’art pictural d’un Alma-Tadema. Bien que le style de ses vers nous paraisse par trop ornementé, la poétesse, qui par ailleurs porta le titre de baronne de Lacroix-Laval, apparaît aux yeux des spécialistes de l’Histoire de la littérature française comme le précurseur direct de Renée Vivien, les thèmes dominants de son œuvre étant le narcissisme, le saphisme, le paganisme et la nostalgie de la culture gréco-romaine.


Surge propera
Amica mea
Surge propera
Columba mea
Surge propera
Formosa mea
Guillaume Bouzignac, d’après Le Cantique des Cantiques.


Chapitre premier
Une pluie drue tombait depuis tantôt trois heures sur les sentines enténébrées des quartiers lépreux de la grand’ville tentaculaire. L’onde diluvienne se déversait à loisir depuis un ciel sinistre et noir dont la teinte de plomb mortifère était à la semblance d’un enfer aqueux. De place en place, des éclairs joviens zébraient et dardaient l’orbe sépia dont la pesanteur ténébriste eût pu inspirer et posséder jusqu’au sublime le pinceau exacerbé d’un Caspar David Friedrich. Les roulements de timbales du tonnerre, qu’ils fussent distants ou proches, écorchaient l’ouïe, ébranlaient les tympans encombrés de sécrétions cireuses. Toutes les créatures spleenétiques se terraient, se refusaient à jouir de ce spectacle qui jà annonçait la mort des hommes, comme si un Dieu de courroux vétérotestamentaire se fût vengé du siècle industriel et de ses turpitudes, comme s’Il eût voulu en terminer au plus vite avec les hiérophantes de Plutus qui méprisaient jusqu’à Son nom, croyant que non pas le Verbe, mais le Profit, était à l’origine du monde, ce Profit qui s’était fait chair en Albion un siècle auparavant avant de conquérir toutes les couches nouvelles des sociétés occidentales.
Cet orage, que l’on eût voulu bienvenu, rompait opportunément avec un de ces accès torrides d’un été d’exception prolixe en moiteurs et en suffocations morbides. Cette lourde canicule avait par trop duré – cinq semaines à tout le moins -, engendrant son lot d’incommodités malséantes, en cela qu’elle était incompatible avec le savoir-vivre des salons. Les corsets n’en pouvaient mais, oppressant les poitrines et les tailles hors de raison. Les pamoisons foisonnaient. Les carnets de bal étaient lâchés par les vierges diaphanes tombant comme des masses aux pieds des cavaliers. La sueur s’était longtemps agrégée aux linges les plus intimes des femmes comme il faut, trempant jusqu’aux pantalons festonnés, gâtant les dentelles de Calais des chemises, provoquant une adhérence humide des dessous à la peau, qu’ils fussent de linon ou de coton, dessous dès lors collés jusqu’au sexe et à l’entrefesson des Dames de qualité qui dérogeaient ainsi à toutes les bienséances et à l’hygiène la plus élémentaire du Monde. Celles qui las subissaient la nécessité de la serviette là où toute femme sait qu’elle doit la placer dès qu’elle est nubile, avaient souffert mille maux, mille martyres, puant douceâtrement des épanchements périodiques de leurs humeurs féminines mêlées à ces eaux corporelles dites de transpiration, provoquant la fuite des messieurs entreprenants tout marris de ces miasmes collants. Les capiteux parfums avaient eux-mêmes ranci en nauséeuses puanteurs, tourné en liquides épais putrescibles entre tous, senteurs de mort dignes des effluves fétides d’un Mazarin agonisant. Jamais on ne consomma autant de pastilles de menthe et d’eucalyptus aux fins de masquer ces relents, occasionnant la fortune éphémère de quelques apothicaires charlatanesques et autres marchands d’orviétan. De même, la corruption des pâtes de beauté, des crèmes, des onguents balsamiques et des poudres, coulants tel un coulommiers trop fait, avaient métamorphosé en quelques jours les visages et les mains de nos beautés titrées en spectres fanés, pourris, à la carnation de cire fondue par un feu ardent. Le peuple, quant à lui, n’en avait eu cure. Il ignorait le linge ou ne le changeait pas. Il exhalait sa crasse, quel temps qu’il fît. Seuls les rares adiaphorétiques, ces monstres d’exception qui ne transpirent jamais, n’avaient ressenti aucun inconvénient.
Enfin, cette période de décomposition suante avait été renversée cul par-dessus tête après que les baromètres eurent bougé - ô aiguille salvatrice !, après que la pression atmosphérique se fut décidée à tomber.
De crainte que les écluses du ciel ne se rompissent à jamais sous la soudaineté du changement, les personnes superstitieuses, héritières des peurs gauloises ancestrales, croyant leur dernière heure proche, car animées d’une propension eschatologique, s’étaient confites en prières, réfugiées qu’elles étaient au sein du havre salvateur et trompeur de nos vieilles églises aux façades altérées par le chancre squirreux des fumées des fabriques. Elles demeuraient là, endolories sur les agenouilloirs, marmottant les vieux psaumes et les antiques prières de leur langue intumescente à force du non-boire, pensant avec déraison, par l’égrenage méthodique du Rosaire, obtenir le Salut, adressant à la Mère de Dieu leur supplique, réclamant Son intercession afin que les portes du Paradis leur fussent ouvertes après trépas. C’étaient des femmes, surtout, des dames patronnesses jà fanées et tavelées bien qu’elles eussent bien moins que septante ans, à la mâchoire déformée par de hideux flegmons tout en purulences, qui psalmodiaient leur artificieuses supplications à l’adresse de statues nimbées des saints intercesseurs, bréviaire, missel ou livre d’heures serrés dans leurs mains noueuses aux ongles mal taillés.
Le flot des eaux poursuivait sans relâche sa tâche expiatoire, détrempant les rues, les corps et les consciences de celles et ceux, pécheresses et pécheurs, que nul parapluie de toile dérisoire ne parvenait à protéger des gouttes. Cela vous pénétrait tel un acide, traversait les étoffes plus ou moins corrompues ou précieuses, gâtant irrémissiblement les vêtures, gommant les différences entre les gueux et les Dames du grand monde. Cela pourvoyait en maux divers les organismes de nos lorettes, ajoutant à leur vérole les affres de la pneumonie mortifère jusqu’ à l’hématémèse finale, clouées en leur atroce lit d’agonie souillé de leurs expectorations putrides.
Une fillette courait sous ce déluge, égarée, en plein désarroi, serrant contre elle son unique richesse : un vieux parapluie aux baleines à-demi cassées récupéré chez quelque chiffonnier ou fripier de ce quartier sordide. Ses cheveux de corbeau aux longues mèches dégouttaient malgré tout du fait que sa protection était lors dérisoire. Les trottoirs et pavés gras voyaient dégouliner les liquides des cieux depuis les gouttières qui mais n’en pouvaient. Ils coulaient sur un sol de fange, diluaient, en une solution alchimique et magique, les ordures et crottins des chevaux qui rejoignaient, en un jus hideux, les égouts où se noyaient les rats noirs. Des senteurs affreuses étaient ravivées par les eaux, remugles excrémentiels et miasmes des mille décompositions des déchets urbains non glanés.
La petite fille n’avait pour toute toilette que d’insanes haillons. Un fichu d’une épouvantable tavelure de crasse enveloppait son corps de meurt-de-faim vêtu de ce qui avait dû être une robe lors de meilleurs jours. Son visage reflétait l’hébétude et le fatalisme de celles qui ne connaissent que la rue. Sur ses joues creusées par les privations, l’eau pluviale traçait de fines rigoles en formes de veinures jusqu’à ses lèvres qui s’humectaient d’une saveur saumâtre caractéristique. Elle ne pouvait s’empêcher, deçà-delà, de laper furtivement de la langue cette saumure aquatique comme s’il se fût agi d’une manne céleste, comme si elle eût été sauvée de la faim par un miracle de la pluie sculpté par un plébéien coroplaste œuvrant à la colonne de l’Imperator Marc-Aurèle. Ce génie de la pluie était figuré par un être surnaturel dont cheveux et barbe étaient constitués de cataractes d’onde ; il symbolisait un basculement de l’Antique Monde vers les temps obscurs de la barbarie.
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Les torrents de l’inondation avaient trempé ses galoches et ses pieds dépourvus de bas. Les semelles de bois résonnaient en clapotements secs sur les flaques jà croupies qui éclaboussaient la pauvresse. Bientôt, toute cette coulure contribuerait à la noyade générale des animalcules les plus vils de notre urbs. En quelques jours, tels ces noyés décomposés charriés par les flots de la Seine, suicidés ou occis qu’hâlent jusqu’à leur antre les bandes de ravageurs en quête de pitance et de maravédis, des corps gonflés et verdâtres remonteraient, ventre en l’air, charognes de rongeurs de notre cloaca allégés par les gaz, baudruches putrescentes qui, sous le chicot charbonneux des chemineaux affamés, éclateraient en une insane bouillie sinople, répandant leur fragrance intestinale et leur putridité intrinsèque jusque dans les entrailles de leurs loqueteux gourmets. Leur purgation par le bas suivrait.
La brune enfant du peuple avait un regard bleu buté et méchant, telle cette naturaliste gamine qu’avait portraiturée Mademoiselle Bashkirtseff.
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Elle devait être orpheline ou échappée d’un taudis, d’un galetas où le père prolétaire imprégné d’absinthe devait la battre à foison. Elle avait fui, ne sachant où aller. Elle errait, hâve, dans les dédales de la vieille ville, en quête elle ne savait plus de quoi. Un grabat ? Des rogatons ? S’il lui prenait l’envie d’arrêter son errance, elle mourrait. Elle pouvait expirer, là, sous cette porte cochère, sans que les badauds la remarquassent, jusqu’à ce que les relents musqués de la putréfaction débutassent leur travail dans l’indifférence générale du commun.
Elle coupait à travers la chaussée, faisant fi d’éventuels fardiers, tombereaux ou trinqueballes, passant d’une ruelle à l’autre, longeant des assommoirs, des troquets, des gargotes enfumées exhalant leurs fumets douteux de choux pourris et de viandes rompues. Elle ruisselait toujours de ces eaux diluviennes, son parapluie inutile et cassé tenu si fortement que ses phalanges maigres en rougissaient.
Ce fut près d’un verdurier qu’une femme la croisa. Son allure était peu engageante, telle celle d’une catin sur le retour. L’inconnue arborait un châle d’un rouge passé sur une robe à tournure rayée de vert et de jaune d’un velours et d’un cachemire si usés qu’ils laissaient apparaître comme des crevés Renaissance, desquels surgissait un linge écru et jauni, pisseux, malodorant, comme s’il eût par trop trempé dans une eau de Javel. De ces oripeaux rancis exsudait et sourdait une fragrance d’incontinence qui prenait à la gorge et donnait l’impression que de duveteuses moisissures perverses et invasives vous obstruaient les bronches jusqu’à l’étouffement morbide.
C’était une grasse borgnesse, mais aussi une boiteuse toute de guingois, du fait qu’une de ses jambes, sans doute variqueuse, était entourée d’un bandage souillé qui l’enveloppait depuis des semaines et achevait d’y pourrir. L’infection gagnait, gangreneuse, résultant d’un excès de chère jamais contenu et des suées de pus imprégnaient ce pansement chanci. Son teint était chlorotique et le seul œil qui lui restait dégouttait d’une humeur indicible. Elle crachait des fragments alimentaires pourris, des ripopées, plus qu’elle ne parlait et l’efflorescence de mort que son haleine dégageait était plus proche de l’excrément que de la rose. Tout son être n’était plus qu’une plaie humaine syphilitique à vif parcourue d’écoulements humoraux divers.
Pourtant, malgré son orbite rongée, elle vit l’enfant errante. Elle s’en approcha, comme pour lui faire l’aumône. Ses cheveux, décolorés au peroxyde, s’enroulaient en boucles rêches qui dégageaient l’odeur vague et vomitive de ceux qui s’adonnent à la dégustation peccamineuse de l’éther.
Méfiante, la petite s’arc-bouta à son parapluie ruiné et effrangé. La borgnesse lui tendit une main suiffeuse, boursouflée et répugnante aux ongles noirs, comme gonflée par l’éléphantiasis, afin de se saisir de cette petite proie, de cette providentielle enfant. Celle-ci put voir de près la flétrissure de la gorge flasque qui transparaissait à travers les lambeaux du corsage moucheté de macules indéfinissables, comme si cette antique putain eût rejeté par le nez les miettes alimentaires et les mauvaises soupes qu’elle absorbait, tel un édenté Roy Soleil privé de son palais. Une vilaine fistule kysteuse achevait d’enlaidir cette poitrine tombante et ruinée d’où s’épanchait une purulence rougeâtre de mauvais aloi.
La borgnesse dit :
« Viens, viens avec moi… Tu n’auras plus ni froid ni faim. »
La fugitive répliqua sur un ton véhément :
« Non ! Jamais ! Vous m’faites peur ! »
La vieille prostituée éthéromane rongée par le diabète héla une troisième personne, qui attendait son heure. C’était un homme, du moins c’est ce que reflétaient ses vêtements d’apache, personnage dont il était impossible de distinguer les traits du fait qu’il avait masqué son visage avec un grand foulard à carreaux rouges et blancs.
Il empoigna sa petite victime qu’il endormit prestement en appliquant sur sa bouche un mouchoir enduit d’une solution de chloroforme. Une fois son travail accompli, il s’écria :
« Une hôte de plus pour la Maison ! Faudra ben la dresser, celle-là ! L’est pas du tout d’ la Haute ! »
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Mademoiselle Cléore approchait de sa vingt-cinquième année mais demeurait sans prétendant sérieux. Nul n’eût pu l’expliquer : sa vénusté particulière ne suscitait pourtant aucune réserve. Ses cheveux plantureux torsadés, d’un roux merveilleux pour ne point écrire unique, encadraient un ovale d’elfe aux petites joues félines marquées d’auréoles rosées. Son corps était menu, d’une délicatesse proverbiale de bergeronnette. Ses grands yeux vairons émerveillaient : son regard turquoise et noisette ne laissait personne indifférent. Quant à son teint, il était laiteux, d’une diaphanéité rare, comme si cet incarnat eût conservé la pureté originelle de l’enfance.
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Orpheline précoce, elle avait hérité de ses géniteurs une fortune considérable, due autant aux soieries, aux filatures de coton, à quelques hauts-fourneaux, qu’à une spéculation immobilière effrénée dans un Paris tourné sens dessus-dessous par la grâce des comptes fantastiques du préfet de la Seine. La guerre franco-prussienne et la crise viennoise n’avaient guère menacé cette fortune. Cléore, comtesse de Cresseville, libre de toute contrainte, sut en profiter. Elle siégea au Comité des Forges où Monsieur de Wendel la surnomma la gamine.
Mademoiselle de Cresseville étalait ses richesses avec ostentation. Elle menait grand arroi, grand équipage, organisait fêtes de charité et bals à profusion en son hôtel particulier d’Auteuil. Sa prodigalité était légendaire, sa philanthropie réputée, bien qu’elle marquât des penchants égotistes, qu’elle se contentât prosaïquement de l’aumône aux nécessiteux, ne s’engageant aucunement dans le financement d’asiles de nuit, d’œuvres durables, au contraire de feu son père. Seuls les enfants suscitaient sa compassion. Cette vie, admirée du Grand Monde, eût dû la satisfaire.
Pourtant, Mademoiselle Cléore éprouvait un sentiment de déception pour ne point écrire de frustration. Non pas que les autres Dames titrées exprimassent quelque jalousie et murmurassent à son encontre, ou qu’on l’enviât expressément, qu’on la convoitât pour son argent.
Mademoiselle Cléore ressentait une profonde lassitude : elle s’ennuyait. Paradoxalement, elle ne savait que faire de plus de son argent. Surtout, sa silhouette de sylphide lui apparaissait comme un fardeau, non comme un atout, bien qu’elle jouît d’une santé parfaite. Il fallait qu’elle la rendît utile. Attirée par la lecture, elle développa un penchant bovaryste, collectionnant tous les romans, des plus conventionnels jusqu’aux plus licencieux. Elle s’intéressa à de scandaleux personnages tels Gilles de Rai, le marquis de Sade ou la comtesse Bathory. Si elle éprouva une vive fascination pour De Quincey et son Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, au point de développer une accoutumance à l’opium et au laudanum comme autant de goûteuses dégustations de plaisirs interdits, un autre ouvrage à la fragrance de fagot sut retenir son attention : A rebours. Des Esseintes devint lors son héros. Elle lut tant de fois ce volume que ses mains de poupée, quoiqu’elles fussent proprettes et soignées, tachèrent du gras de leurs baumes et parfums les pages trop vite écornées. Tel un Charles Quint assistant à ses propres obsèques, elle dut procéder aux funérailles solennelles du livre, comme lorsqu’on fait son deuil d’une vieille poupée, livre qu’elle inhuma près de sa roseraie avant d’en acquérir un exemplaire tout neuf. Elle en eut assez de la mièvrerie, des œuvres pies, de la religion de ses pères, des convenances et du conformisme : elle devait rompre avec les us et coutumes de son milieu, vouer toutes ces cagoteries aux gémonies. Elle voulait goûter au sybaritisme, à la volupté, à la bamboche, s’y engouffrer toute et sans retenue. Mademoiselle la comtesse de Cresseville se débrida. Un séjour à Londres, auprès de ces milieux artistiques et lettrés que l’on nommait aesthetic movement et art for art’s sake, acheva de la convertir à l’égocentrisme et au stupre. Elle ne fut plus en quête que de la seule jouissance immédiate. Elle brisa les crucifix et renia Dieu, cracha sur le Saint-Sacrement, déchira le scapulaire qu’elle tenait de sa grand’mère. Le Prince du Monde devint son maître exclusif.
Cependant, elle feignait en public la conservation de la foi, poursuivant la fréquentation des offices, communiant tous les dimanches, faisant ses Pâques à Saint-Philippe du Roule, jeûnant au Carême et allant à confesse. Mais elle connaissait par ouï-dire ce que les catholiques du XVIe siècle disaient des protestants afin de les dénoncer : comme eux, elle n’absorbait pas l’hostie consacrée. Par ce faux-semblant, elle trompait tout le monde. Elle s’en revenait chez elle, le corpus Christi toujours dans la bouche, priant que sa salive n’eût point dissous l’azyme. Alors, Cléore s’empressait de recracher l’hostie dans les commodités et de tirer la chasse d’eau. De cette action répréhensible, qui eût pu entrer dans le cadre des lois de Charles X contre le sacrilège, elle n’éprouvait ni componction, ni repentir.
Elle découvrit un jour, par un pur et heureux hasard, alors qu’elle réfléchissait à l’organisation d’un nouveau bal costumé et que la couturière Louison, à son service depuis sa petite enfance, avait abîmé l’ourlet de la robe à la Agnès Sorel qu’elle avait prévu d’arborer ce soir là, que les atours mignards enrubannés et amidonnés des fillettes de douze ans lui seyaient à la perfection. Sa taille était fort petite, ainsi que nous l’avons dit et sa délicatesse paraissait intéresser autant les Dames qu’elle fréquentait que les hommes qui quémandaient en vain sa main. Dès lors, ce corps lui parut un atout : il avait ses attraits, ses avantages. Il fallait désormais qu’elle en jouît, qu’elle satisfît les désirs que son physique lui prodiguait. Ce fut pourquoi elle demanda conseil à son meilleur ami, le marquis Elémir de La Bonnemaison, sis en son extravagante propriété de Sceaux. Bien qu’elle connût sa réputation de débauché et de dameret, elle se conforta dans sa résolution lorsqu’Elémir répondit favorablement à sa requête et l’invita en ses pénates.
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vendredi 3 juin 2011

Cryptozoologie.


Amazonie, 1952.
Le village amérindien perdu, s'il ne gardait plus une seule trace visible de la tragédie, avait cependant conservé dans les souvenirs de ses survivants la marque de la funeste équipée du général Lourenço Gonzalves.
Le vieux cacique Hurumbubu mastiquait inlassablement son chiclé tandis que ses labrets, baveux, s'entrechoquaient de clics laissant filer de sa bouche à-demi édentée à l'haleine pourrie des phrases d'un dialecte bâtard, qui mêlait à la langue indigène dérivée de l'achuar des emprunts au portugais mâtinés d'interjections en mauvais espagnol. Il me raconta ce que son clan avait vécu et subi.
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Gonzalves était de la race des illuminés. Cinq années auparavant, il s'était lancé dans une folle expédition de reconquête du Brésil par le Portugal, via l'Amazonie, au nom de son idole Salazar et de l'Estado Novo. Avec une centaine de soldats perdus, l'aliéné, nouveau baron Ungern à la sauce sud-américaine, avait brandi les droits historiques du Portugal sur la contrée, inscrits dans le traité de Tordesillas de 1494, ce fameux testament d'Adam dont le roi de France, François 1er, contestait la légitimité, en cela qu'il l'excluait du partage du monde. Gonzalves, prosélyte hors pair, avait converti à sa cause fumeuse un ramassis de canailles interlopes venues des quatre coins du monde et de tous les mélanges sanguins imaginables. Combien de droits communs, d'échappés de Sing-Sing ou d'Alcatraz, de nèg' marrons, de bagnards en rupture de chaîne, qu'ils soient de Cayenne, de Poulo-Condor ou de la route de Mandalay, de déserteurs de la Légion, de zambos, mulâtres, quarterons et quinterons avaient approuvé son fol discours qui leur promettait l'or, le pouvoir et les femmes à profusion? L'expédition militaire avait rapidement tourné au cauchemar, à ce cœur des ténèbres si bien dépeint par Joseph Conrad, mais dans une version pour américanistes. La colonne infernale de Gonzalves, partie de Manaus et composée d'une centaine de soudards, avait ratissé la labyrinthique jungle, la mettant en coupe réglée, commettant d'horribles exactions sur les peuplades, égalant les conquistadores les plus abjects et la troupe de Voulet et Chanoine dans l'Afrique du scramble de la fin du XIXe siècle. Leur sauvagerie dépassa tout ce que les fantasmes occidentaux pouvaient imaginer, surpassant largement toutes les légendes noires attribuées par des conquérants européens profondément racistes aux tribus indiennes quasi mythiques comme les Jivaros, les Chavantes, les Munduruku, les Piaroas, les Maquiritares, les Kayapo et autres Tupinambis! La petite armée avait fini par se perdre à jamais dans les méandres poisseux de l'enfer vert originel, par littéralement crever dans cette jungle ou sylve première que d'aucuns ont raison de presque prononcer « jongle », tant on y joue avec sa vie!
En fait, Lourenço Gonzalves n'était pas plus général que George Armstrong Custer lui-même. Certes, il avait appartenu à l'armée portugaise, mais on l'en avait chassé « pour mauvaise conduite », du moins était-ce le mobile officiel. L'aventurier fou arborait d'ailleurs la chevelure et les moustaches de son modèle. De plus, son uniforme était constitué d'une invraisemblable et baroque vareuse de peaux d'anacondas et de jaguars cousues ensemble, renforcée d'écailles de tatous pour se protéger des fléchettes empoisonnées et de ces diables de mosquitos qui vous harcelaient nuit et jour. Il avait également fabriqué une sorte de casque, de heaume à visière à partir d'un crâne de capibara! Une femme non moins singulière l'accompagnait, comme celle d'Hernan Cortez. Les traits de la belle concubine étaient purement indiens, avec ses fameuses pommettes saillantes, ses cheveux longs, lisses et noirs, de cette couleur de jais qui rend si désirables les impudiques odalisques de ces contrées, plus provocantes que la Vénus anadyomène avec leurs formes plantureuses et exubérantes proches de celles des statuettes aurignaciennes et gravettiennes, qui s'offrent au visiteur étranger, sur l'invitation explicite du chamane et du cacique du village, à l'étui pénien surdimensionné emblématique de leur charge et de leur pouvoir fécondateur, qui prennent des poses obscènes vous intimant l'ordre de pratiquer un type ancestral et bestial d'accouplement. Si l'hôte refuse de les honorer ainsi, il est chassé, voire massacré! Notre compagne de Gonzalves, qu'il appelait simplement Maria de Lourdes, avait pour elle deux particularités : des yeux bleus qui détonnaient avec son type ethnique et une connaissance profonde, non seulement des idiomes amazoniens les plus rares, mais aussi de la faune et de la végétation, y compris des espèces totalement inconnues des Occidentaux, même des naturalistes les plus chevronnés. Sa coiffe s'ornait d'une tête momifiée d'un animal inclassable, sorte de mélange de tamanoir et de paresseux, xénarthre non répertorié dans les traités taxonomiques de mammalogie.
Nous en étions arrivés, à ce stade du récit d'Hurumbubu, à l'objet exact de ma propre expédition : non pas la quête du pouvoir, de l'or d'Eldorado ou de Cibola, que je laissais aux garimpeiros, prospecteurs d'or qui luttaient pied à pied contre les seringueiros, récolteurs de caoutchouc, les éleveurs et autres illuminés, mais celle d'une faune inédite, objet d'une science en train de se créer en ce milieu de siècle : la cryptozoologie, « science des animaux cachés ».
Car je suis un scientifique français et mon maître s'appelle Adelphe-Fiacre Piton de Tournefort, le dernier des naturalistes du siècle des lumières égaré en plein monde moderne!
Ce sont ses ouvrages qui m'ont attiré dans cette contrée, notamment ceux consacrés à deux créatures fabuleuses : le serpent géant Sucuriju et l'anthropoïde américain.
Tandis qu'Hurumbubu poursuivait son laïus en crachant sa chique infâme et pestilentielle, je me remémorais les ouvrages de mon professeur bien aimé, qui avaient fait scandale avant guerre. Dans « Aventures au Rio Negro », publié en 1934, il avait écrit ceci :
« (...) Tandis que le soir approchait, nous établîmes notre campement à proximité de la clairière du lieu dit « Mata Hombres », « Le tueur d'hommes » (sous-entendu les Blancs), où, disait-on, serait parvenu le colonel Fawcett après une fuite éperdue, poursuivi par les Indiens Mayakuli, qui lui avaient tendu un guet-apens. Les Mayakuli sont réputés ne pas faire de quartier. Vaguement apparentés aux Maquiritares, ces Indiens, d'après d'invérifiables légendes, descendraient d'un groupe fugitif issu des derniers Tainos des Caraïbes. Une tradition orale recueillie par Fawcett et corroborée par mon ami, le grand anthropologue Franz Boas, raconte que, pour échapper à la fureur sanguinaire des conquistadores de Cristobal Colomb, les Tainos se seraient embarqués clandestinement avec leurs bijoux, parures et masques d'or sur d'énormes radeaux de balsa. Ils auraient dérivé jusqu'au continent sud-américain et s'y seraient enfoncés, via les cours d'eau que seraient parvenues à remonter leurs jangadas de fortune : Amazone, Orénoque et Rio Negro. Les rescapés auraient ainsi fondé dans les profondeurs inexplorées de l'Amazonie une cité sacrée, mi-végétale, mi-lithique, confiant la garde de leur immémorial trésor à un serpent géant sacré baptisé par les Indiens Sucuriju et à des hordes de singes sans queue anthropophages. Il est vrai que les Mayakuli ont fort mauvaise réputation : ils sont craints des Jivaros eux-mêmes! Ils sont réputés naturaliser leurs victimes dans le cadre de la célébration de rituels cannibales d'une extrême complexité, c'est-à-dire qu'ils conservent, après en avoir absorbé les chairs et les viscères et extrait le squelette à l'exception du crâne, l'enveloppe de peau des vaincus qu'ils tannent, gonflent et agrandissent jusqu'à ce qu'elle prenne l'aspect d'une innommable baudruche parcheminée qui parvient à conserver les traits et la personnalité de chaque défunt. Autrement dit, leurs pratiques sont l'inverse de celle des Achuars ou Jivaros! (...)»
Je savais pertinemment que le territoire Mayakuli n'était plus qu'à trois journée de pirogue du village d'Hurumbubu et j'espérais que le cacique m'aiderait à le traverser sans encombre en me prêtant un guide et deux chasseurs sans peur comprenant le dialecte ennemi. Hurumbubu et les Mayakuli, que certains disaient commandés par un mystérieux Indien blanc, avaient conclu une trêve depuis une huitaine de lunes, mais toute trêve étant précaire, il suffisait de quelques aléas cynégétiques ou pluviométriques, déclenchant une pénurie de ressources et une compétition pour accéder à ce qui restait, voire de l'intrusion de prospecteurs hostiles pour tout remettre en question. Hurumbubu pensait que les Mayakuli étaient les seuls à avoir pu débarrasser la contrée de la colonne sanglante de Gonzalves. Cependant, mes pensées continuaient d'errer dans la remémoration des pages obsédantes composées par mon maître d'une plume fascinée :
« (...) De cette mémorable expédition, je n'ai ramené aucune dépouille de Sucuriju, n’ayant évidemment nullement découvert la cité mythique des Tainos mais j'en ai toutefois rapporté deux témoignages étranges quoique irréfutables : une mue de serpent et la photographie d'un singe d'une espèce inconnue. Permettez-moi de vous conter les circonstances de la découverte de chacun de ces spécimens zoologiques anormaux. (...)
C'est Pablo Gomez, un de nos porteurs, qui a mis la main fortuitement sur la peau d'anaconda géant, alors qu'il amarrait une des pirogues sur la rive droite du Rio Negro, en amont de rapides qui nous imposaient de poursuivre notre route à pied sur six kilomètres environ. Il aperçut une espèce de déchet organique qui n'était pas de nature végétale. Il ne s'agissait point d'une de ces quelconques charognes qui était remontée, gonflée de gaz, ou de restes non dévorés par les piranhas ou par les crocodiles : ce débris, bien plus léger, était une sorte d'enveloppe épidermique écailleuse qui surnageait sur les eaux noires de l'affluent de l'Amazone auxquelles il doit son nom. Il risquait d'être emporté par le courant. Aussi, Gomez, ce singulier métis à la tête absolument dépourvue de poils et de cheveux, mû par la curiosité et pensant que l'objet pouvait m'intéresser, se saisit promptement d'une gaffe et parvint à ramener cette peau morte sur le rivage. La chose empestait singulièrement. Un premier examen me fit conclure à une mue d'anaconda, mais sa taille s'avéra exceptionnelle, aussi décidai-je de la mesurer scientifiquement et de conserver le spécimen pour le ramener en France. Pour la conservation, nous ne disposions que de bidons de sel, aussi, fallait-il faire vite, car le déchet était déjà bien corrompu. Les mensurations me surprirent : la mue atteignait les onze mètres, chose a priori impossible. Elle avait appartenu à un individu exceptionnel, anormal, à moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle espèce. Maoani, mon guide Kayapo, me dit : « Sucuriju ». Il me conta la légende du serpent gigantesque gardien du saint des saints de la cité Taino, localisé dans un lac souterrain. (...).
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Deux jours après ce premier incident, nous fîmes une nouvelle rencontre impromptue, cette-fois avec une créature bien vivante. Nous pouvions reprendre la descente du Rio Negro, ayant passé la zone des rapides. Maoani, en bon capita amérindien, supervisait le chargement des embarcations lorsqu'un des piroguiers, Raoyumba, qui s'était un peu éloigné de ses collègues, revint en criant que deux individus «presque humains » avaient voulu l'attaquer. Il me montra où il les avait aperçus :
« Aquì! Aquì! » Dit-il, tremblant de peur, me désignant la direction qu'il avait prise avant de rencontrer les « êtres ». Sur mes gardes, je saisis ma carabine et m'avançai avec deux hommes munis de machettes. Nous tombâmes nez à nez sur un couple de créatures simiesques, dressées, au regard troublant, au visage quasi humain et couvert de moustaches tombantes. Leur pelage était ocre jaune. Ils étaient, ô singularité frappante, dépourvus de queue. A ce que j'en pus juger, il s'agissait d'un mâle et d'une femelle et ces singes ressemblaient à des atèles aux mensurations proches des nôtres. Le mâle se fit menaçant : il grogna, prit une posture d'intimidation et commença à exécuter des moulinets avec ses bras. Puis, il déféqua et se saisit de ses fèces pour nous les projeter en pleine figure. Mon réflexe fut prompt : j'abattis le monstre d'une balle de carabine en pleine poitrine. La femelle, quant à elle, s'enfuit dans les arbres en poussant de petits cris plaintifs qui sonnaient un peu comme le mot italien « più! ». La dépouille fut récupérée et examinée : elle était proprement exceptionnelle! Je la plaçai assise sur un bidon, la maintins en équilibre avec un bâton, pour la mesurer et la photographier. L'être était un atèle géant, sans queue, mesurant un mètre cinquante-deux. Il s'agissait d'une nouvelle espèce, théoriquement impossible puisque le Nouveau Monde ne comporte pas de races de singes apparentées aux anthropoïdes d'Afrique et d'Eurasie! Je baptisai le monstre « Améranthropoïde »et décidai, une fois de plus, de ramener la dépouille à Paris. Hélas, le voyage fut fort long, et le cadavre se décomposa entièrement. Seuls demeurèrent son crâne, converti en prosaïque boîte à sel, perdue depuis par Pablo Gomez auquel je l'avais passée, et le cliché, que je confiai à mon retour au Musée d'ethnographie du Trocadéro. (...) »
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Après cet édifiant rappel livresque, Hurumbubu m'invita à partager avec le chamane Haopi la dégustation cérémonielle du peyotl, décoction mycologique hallucinogène offerte, insigne privilège s'il en fut, à l'invité étranger qui s'était montré favorable à son peuple! Ne pouvant refuser une telle faveur, même si je n'ignorais pas les conséquences sur un organisme non accoutumé de l'absorption de cette drogue, j'acceptai avec un enthousiasme naïf quelque peu rousseauiste l'honneur que me faisait le cacique.
*************
Quatre jours s'étaient écoulés. J'avais obtenu d'Hurumbubu presque tout ce que je voulais : un guide expérimenté et bien armé parlant Mayakuli, une nouvelle pirogue, des cartouches et des vivres. Mon guide s'appelait Dununkulu. C'était un des meilleurs chasseurs de la tribu et un grand connaisseur de la navigation dans les dédales des méandres fluviatiles, dans ces galeries mi-aquatiques, mi-végétales où risquait de s'égarer le sens de l'orientation du plus expérimenté des pisteurs à la Baden-Powell, pour ne pas dire son sens commun et sa santé mentale.
Outre sa coiffure en bol, qui rappelait cette coupe de cheveux tellement en vogue du temps du roi d'Angleterre Henry V, le vainqueur d'Azincourt, et de son frère le duc de Bedford, Dununkulu ressemblait à une synthèse fantasmée des Indiens d'Amazonie à cause de ses parures et attributs d'un style proximal de ceux des Kayapo, Yanomami et autres Bororo. Sa poitrine s'ornait d'un pectoral constitué de griffes de tatous, de noix de Macadamia et de fourrure de Ouistiti. Ses cheveux étaient couronnés d'une espèce de diadème en arc-de-cercle, à la forme générale proche de certaines coiffes féminines de l'ancienne Russie, composé de plumes d'aras bleues, jaunes et rouges. Outre les peintures et tatouages noirs et écarlates qui recouvraient sa peau cuivrée, les signes d'appartenance de Dununkulu à un clan sacré et immémorial se complétaient de multiples bracelets de poignets et de chevilles et d'un cache-sexe d'étoffe rouge surmonté d'une rémige de Toucan du plus heureux effet. Quant aux déformations corporelles de l'intéressé, elles se limitaient à la lèvre inférieure percée d'un bâtonnet, seuls les chefs ayant droit aux labrets. Dununkulu ne parlait pas que sa langue et celle des Mayakuli : il comprenait le langage des singes et des oiseaux et savait reproduire leurs cris, qu'il s'agisse des perroquets, des toucans, des atèles, saïmiris, ouakaris et autres singes hurleurs roux. Pour ce dernier cas, la voix de gorge que prenait mon guide pour « dialoguer » avec l'animal était des plus impressionnantes, Dununkulu faisant preuve dans la reproduction des nuances émotionnelles multiples du langage des Hurleurs d'une virtuosité rare et non conceptualisable par un Occidental prosaïque. C'était comme s'il était pourvu d'une sorte de goitre à sacs vocaux multiples!
Nous naviguions paisiblement sur un bras calme du Rio Negro et, contrairement à ce que je craignais, les Mayakuli avaient respecté la trêve, ne se montrant qu'à distance. J'en conclus que les parures du guide servaient autant de signes d'identification que de signaux d'avertissement, de mise en garde, comme chez ces grenouilles tropicales venimeuses aux vives couleurs. De plus, l'habileté de chasseur à sarbacane de Dununkulu nous pourvut continuellement en bon gibier : oiseaux, rongeurs et petits singes, que je répugnais au départ à consommer. Nous ne manquâmes ni de protéines (Dununkulu était aussi bon pêcheur que chasseur), ni de végétaux, baies et fruits non-toxiques! Je réalisais que l'Amazonie, loin d'être cet enfer vert qui vous engloutissait, comme autrefois Fawcett, constituait au contraire un paradis perdu menacé par les fronts pionniers des grands éleveurs latifundiaires du Mato Grosso, aux haciendas entourées d'immenses terrains peuplés d'indénombrables troupeaux de bovidés, lieux d'élevage extensif, mais aussi mis en péril par les prospecteurs d'or et les récolteurs de caoutchouc, pour une bête exploitation économique qui passait à côté des merveilles de ces contrées. Non plus un enfer, pensais-je, mais le réservoir d'une vie infinie mais fragile voulue par un Être Suprême, d'une richesse telle qu'une existence entière de naturaliste, dût-elle durer cent ans, ne suffirait pas pour tout en découvrir et décrire. Qui sait si de multiples espèces de plantes et d'animaux n'allaient pas disparaître à jamais sous la pression de nouveaux conquistadores mercantiles, avant même d'avoir pu être répertoriées! Le danger avait un nom : le défrichement ou déforestation. A ce titre, des hommes comme Dununkulu étaient aussi irremplaçables, car détenteurs d'un savoir encyclopédique quoique oral, sur ces plantes médicinales amazoniennes que nous méprisions à tort comme des remèdes de « sauvages » rebouteux et sorciers!
Je songeais que j'avais par trop longtemps accrédité une vision caricaturale et simpliste de l'Amazonie, constituée artificiellement de pièces de puzzle représentant autant d'apriorismes, de signifiants exotiques essentiels d'un schématisme médiocre, puisés dans une imagerie littéraire et picturale véhiculée par un regard occidental biaisé, ne concevant l'altérité qu'en termes de lieux communs, de passages obligés et de fantasmes personnels appuyés sur notre prétendue supériorité. On aurait pu en dire autant de l'Afrique et de l'Asie, à cause notamment de ces bandes dessinées dont avait abusé mon adolescence, de cette jungle picturale de synthèse peuplée de tribus hostiles assoiffées de sang, parfois cannibales, souvent emplumées, avec leur sagaie et leur bouclier coloré, sans omettre les obstacles naturels (flore, faune, topographie, hydrographie) aussi périlleux les uns que les autres! J'aurais mieux fait de jeter à la poubelle ces « Jim la jungle », « Tim Tyler's luck», « Tarzan », « Ramenez-les vivants », « Tif et Tondu au Congo belge » et autres « Fantôme du Bengale »! A propos de « Tif et Tondu », cette bande -au demeurant médiocre tant son auteur, Fernand Dineur, dessinait comme un pied- était axée sur une quête proche de la cryptozoologie : un certain baron Brouf chargeait les héros d'une mission de capture d'animaux fabuleux congolais pour, je crois, le zoo d'Anvers : antilope blanche, lézard blanc, éléphant nain blanc etc. Outre cette fascination leucoderme ambiguë, ce récit illustré reprenait la tradition des zoos princiers et des cabinets de merveilles de la Renaissance. On pourra m'objecter une certaine animadversion a posteriori à l'encontre de mes lectures manichéennes de jeunesse!
La pirogue avançait dans une espèce de chenal qui s'encombrait de feuillages pourrissants et de vase verte, lorsque Dununkulu s'écria :
« Malepeke! Malepeke! Ruqu! Ruqu! », ce qui signifiait : « Alerte, pirogue inconnue en aval! »
J'aperçus une pirogue abandonnée près du rivage et je demandai à mon guide de nous rapprocher prudemment de celle-ci. Je remarquai qu'elle était occupée par un homme, de dos, dont on apercevait l'espèce de grand chapeau de paille, mais le péquenot ne bougeait pas car il ne nous entendait pas. Il ne le risquait d'ailleurs plus : réduit à l'état de squelette, l'homme était mort depuis longtemps. Dununkulu me déclara :
« Murulunipewe!
- Les Eciton! », M’écriai-je.
Il s'agissait d'une redoutable espèce de fourmis, qui, se déplaçant en colonnes dévastatrices de millions d'individus, dévoraient tout sur leur passage! L'homme avait dû être mangé vif, parfaitement nettoyé, à l'exception des parties non digérables : ses os, ses sandales, trop coriaces, et son chapeau, trop sec! La dépouille pouvait être récente, remonter autant à deux jours qu'à cinq ans. Aurait-il pu s'agir d'un infortuné membre de la colonne sanglante de Lourenço Gonzalves? Ce qu'il restait de lui ne plaidait pas en faveur de restes anciens : le climat n'avait pas eu le temps de décomposer la pirogue et de disperser les os. En tout cas, pas de risque que cela soit un de ces conquistadores. A ce sujet me revint en mémoire la recherche des amazones par des émules d'Orellana et d'Aguirre, morion ou cabasset sur la tête, arquebuse à mèche ou à rouet sur l'épaule. C'était du temps où le Brésil était tombé dans l'escarcelle de Philippe II d'Espagne, à cause de la croisade insensée du roi Dom Sébastien du Portugal contre les maures, dont la mort tragique en 1578 avait été suivie par l'extinction de la dynastie régnante, faisant des Habsbourg les héritiers du trône lusitanien! On rapportait que des colonnes hispano-portugaises avaient été envoyées en Amazonie en 1580, afin d'assurer la prise de possession du territoire par Sa Majesté très catholique! Les fiers soldats espagnols, commandés par un capitan portugais, y avaient tous péri, rongés par l'humidité des lieux. On raconte que leurs cuirasses rouillaient sur eux et s'y amalgamaient, les transformant en arthropodes humains hideux, émules des hommes-scorpions sumériens, nouveaux animaux à entailles chers à la zoologie du Stagirite! Ne pouvant plus ôter leurs armures, ils mouraient étouffés et écrasés par le métal corrodé ou, plus atroce encore, demandaient à leurs camarades de les amputer de leurs quatre membres avant de les achever, seule façon de les délivrer de cette innommable gangue! Fusionnant avec leurs cuirasses, ces conquistadores finissaient par se décomposer vivants à l'intérieur de ces carapaces, par voir leurs chairs fondre en un jus putrescent indicible. A la fin ne demeuraient que des sortes d'exuvies de métal autour de squelettes démantibulés!
Ce fut alors qu'un cri animal, dont l'émetteur se cachait à notre vue, doux, plaintif, interrompit ma méditation et me fit sursauter. Il retentit à deux reprises :
« Pi’Ou! Pi’Ou! »
Le cri de l'Améranthropoïde! Il ne ressemblait pas tout à fait au « più » italien, comme mon maître respecté l'avait écrit, mais à un mélange de « Pie », comme notre pape Pie XII, suivi du « hou! » de la chouette effraie! Le chant, si c'en était bien un, se rapprochait de celui du gibbon ou du siamang, de l'hylobate d'Insulinde! Dununkulu me désigna la provenance du cri : « Aquì! », en aval de notre chenal. Reprenant sa pagaie, il se décida à rejoindre l'endroit où se camouflait le supposé singe. Je me suis contenté de lui répondre : « Adelante! ». La pirogue s'enfonça dans le chenal vaseux et un brouillard incongru nous enveloppa tandis que les plaintes distantes du supposé Atèle atteint d'acromégalie se poursuivaient, lancinantes. J'eus peur qu'il s'agisse d'une ruse des Mayakuli pour nous attirer dans leurs rets et nous massacrer! Je ne saurais dire combien de mètres nous parcourûmes dans cette purée de poix suintante. Toujours est-il que ce fut un miracle si notre embarcation ne heurta point la rive pour s'échouer dans ce lieu dangereux. Après un temps indéterminé que je ne pus mesurer, mon propre cadran de montre demeurant indéchiffrable dans cette brume anormale, je commençais enfin à distinguer quelque chose. Notre pirogue monoxyle s'engagea, du moins le crus-je, sous une singulière voûte en plein cintre, entrée d'un tunnel strictement végétal, tressé de lianes et de verdure, parois botaniques où se mélangeaient espèces contemporaines et disparues, fossiles « vivants » du Paléozoïque : Boophyton, Protolepidodendron, prêles, cycas, lycopodiales, aspidistras, araucarias, hibiscus, fougères etc.! Au végétal se mêla progressivement le minéral, notre galerie devenant un amalgame parfait de matériaux botaniques et lithiques! Au fur et à mesure que nous avancions, une dénivellation à peine perceptible entraîna notre embarcation au tréfonds d'un réseau de chenaux aménagés par un peuple inconnu ayant acquis la science de la canalisation des eaux douces. A ce qu'il était convenu d'appeler notre collecteur se connectaient régulièrement, environ tous les cent mètres, de nouveaux chenaux, des galeries secondaires, plus étroites, faites aussi de cette architecture curieuse, inédite, de pierre et de plantes, disons phyto-lithique. Avions-nous abouti à une cloaca maxima amérindienne? Une civilisation inconnue, un peuple ancien faisant preuve d'un véritable génie de bâtisseur, avait crée cet « égout » aux matériaux stupéfiants quoique d'une solidité inattendue! Cinabre, amazonite, grès, albâtre, gypse, quartz rose, calcite se mélangeaient avec les plantes précitées, formant un béton, un opus caementicium, d'un type nouveau. Dans l'eau nageaient d'archaïques poissons sans mâchoire, agnathes cuirassés d'un caparaçon argenté. Le lieu n'avait même pas besoin d'être éclairé de torches! Notre tunnel constamment sinueux, qui ondulait comme un serpent -parcours symbolique ou initiatique du Sucuriju?-, tels ces antiques labyrinthes annulaires médiévaux, s'ornait de niches espacées régulièrement, niches dans lesquelles brillaient des cristaux géants luminescents, encore plus merveilleux que ceux du Minas Gerais, pourtant réputés dans le monde entier pour leur beauté! Ces lumignons de quartzite jaune, rose ou orange, ces géodes ouvertes d'améthyste, de calcite ou d'albâtre d'un blanc laiteux diffusaient une lumière tamisée et douce. Quant aux parois, elles paraissaient désormais sculptées de motifs en pierre tendre, de glyphes indéchiffrables eux-aussi fluorescents. Cela me rappela ce plasticien fou qui, dans les années vingt, voulu créer des statues monumentales dans le talc et la craie, modelées sur une tradition antique moribonde, œuvres conceptuelles d'un art de l'éphémère vouées à l'effritement et à la dispersion aux quatre vents! Ces répliques néo-classiques de Praxitèle, Polyclète et Myron, ces Apollon du Belvédère et de Didymes, cette Vénus de Cnide, s'étaient lentement décomposés, particule de talc par particule de talc, au grand dam de notre moderne Phidias qui mourut dans la camisole de force!
La pirogue parvint enfin dans une salle dodécagonale, d'une fascinante symétrie rayonnée, digne d'un échinoderme ou d'une méduse, où aboutissaient autant de canaux à la semblance du nôtre! Chose encore plus étonnante : la voûte de la salle était une coupole, comme celles du Panthéon d'Hadrien ou du Capitole de Washington, coupole faite de cristal de roche, d'aigues-marines, d'azurite et de feldspath! Des grains phosphorescents de quartz diapraient la voûte et maintenaient la lumière en ces lieux.
Chaque voie se terminait par un quai et une borne pour amarrer les barques. Au centre, un escalier descendant s'amorçait. Il était encadré de statues d'obsidienne, d'une hauteur de deux mètres chacune, à l'effigie de singes anthropoïdes d'une autre faune que la nôtre! Adelphe-Fiacre, en bon zoologiste, m'avait parlé de ces simiens légendaires propres à l'Afrique et à l'Asie, que nous retrouvions là, honorés comme des divinités, hors de leur contexte géographique et biotique! Ces anthropomorphes de Linné et de son disciple Hoppius avaient reçu des noms indigènes plus appropriés. Au nombre d'une douzaine, ces ronde-bosse animalières étaient traitées dans un style d'art mi-nègre, mi-précolombien, proche parfois des Olmèques et de leurs célèbres têtes colossales que certains affabulateurs croyaient dues à une ethnie négroïde égarée en Amérique centrale! J'identifiais parmi eux Kakundakari et Kikomba, issus de l'Afrique Noire, le Nguoi-Rung vietnamien, l’Orang-Pendek javanais et le Migou népalais, créatures de fables dont l'existence n'était nullement prouvée. Autrement dit, un culte était rendu en ces lieux en l'honneur des « cousins » de l'Améranthropoïde. Chaque animal tendait des deux mains une sorte de coupe. Dununkulu remarqua un petit tas d'offrandes aux pieds de la statue de Kakundakari. Il se saisit d'un objet curieux, une espèce de galet d'argile sommairement façonné représentant un visage dans sa plus simple expression : deux trous pour les yeux, une encoche pour la bouche. Cette ébauche formait-elle un portrait de la « divinité » modelé par notre Atèle en personne?
A l'instant retentit une nouvelle fois, des profondeurs de l'escalier central, la plainte caractéristique de notre animal caché inconnu : « Pi’Ou! Pi’Ou! ». Ce chant, ce thrène douloureux, prenait une tournure obsédante! Dununkulu me dit :
« Raka malimpo! », ce qui voulait dire : « On y va! ». La partie la plus hallucinante de notre exploration commença par la descente de cet escalier, taillé dans l'obsidienne et dans le jade, à la voûte polie ornée de niches et d'alvéoles pentagonales où s' inséraient d'hideux trophées : des têtes de singes et d'hommes momifiées, traitées à la façon des Munduruku, des Jivaros et des Mayakuli,
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tsantsas d'un autre genre, puisque préparées de manière à enfler considérablement les chefs des vaincus! Cela imitait les voûtes d'escaliers à caissons de la Renaissance, revues et corrigées par la pensée sauvage, mais également l'antique portique gaulois de Roquepertuse avec ses trous où les Celtes belliqueux de Diodore, Strabon, Polybe et Jules César logeaient des crânes humains. Ces saloperies de têtes, terreuses, parcheminées et boursouflées, prêtes à éclater comme des marrons trop cuits, semblaient ricaner de nous, tant leur rictus était grimaçant! Elles exhalaient une puanteur douceâtre et médicamenteuse de produits de momification méphitiques qui envahirent tout l'escalier, fragrance à vomir s'il en fut! Leurs orbites étaient soit cousues, soit operculées par de la poix ou des noix de Macadamia! De leur bouche sortaient des cordes semblables à des spaghettis. Même au Musée de l'Homme, je n'avais jamais vu une telle théorie d'objets macabres! Et l'antienne de l'Améranthrope accompagnait notre descente, jactance de plus en plus envoûtante et agaçante! Curieusement, nous n'avions toujours pas besoin de torches puisque le matériau de construction délivrait son propre éclairage fantasmagorique.
Enfin, après une soixantaine de marches, parfois usées à la limite du casse-figure, nous parvînmes en bas. Une fois n'est pas coutume, il s'agissait d'une nouvelle salle à structure rayonnée, un peu comme la place de l'Etoile, mais en hendécagone : il y avait donc une galerie de moins que tout-à-l'heure. Je compris que les aîtres tournaient au dédale, mais très bien ordonné! Nous avions onze possibilités devant nous, en plus d'un nouvel escalier central descendant. Chaque entrée de galerie était facile à différencier de sa voisine : primo, elle n'était pas constituée du même matériau, de la même roche. Secundo, elle était surmontée d'un portail sculpté avec chaque fois, un mascaron polychrome différent à l'effigie d'un animal totem typique de l'Amazonie : piranha, paresseux, papillon Morpho, jaguar, colibri, ouistiti, toucan, ara, tamanoir, caïman etc. Leurs yeux étaient des incrustations de jadéite du plus bel effet. Les ailes du lépidoptère se constellaient d'écailles de lapis-lazuli. Le sol, dallé de basalte, était parfaitement nu. Comme j'hésitais sur notre itinéraire, Dununkulu opta pour la poursuite de la descente. Notre nouvel escalier ne comptait que trente marches, soit la moitié moins que le premier, mais des fresques ocrées, assez grossières, comme si les pigments avaient été projetés sur les parois par crachotements -technique picturale primordiale- y figuraient : elles montraient d'affreux sacrifices humains, offrandes à un serpent géant qui n'était pas sans rappeler l'hypothèse de mon maître. Étions-nous sur la bonne piste?
Il nous fallut rapidement déchanter : en bas s'ouvrait une salle étoilée supplémentaire, plus petite, mais tout de même décagonale! Elle était jonchée de débris organiques, d'ossements de singes et d'êtres humains, parfois avec des restes momifiés de fourrure et de chair, mais aussi de coprolithes! Nous essayâmes bien d'en parcourir chaque tunnel : creusés dans une sorte de latérite rougeâtre, chacun s'avéra éboulé, impraticable. Restait le sempiternel escalier descendant central. Stupeur : il était constitué de nacre et structuré en colimaçon! Toutes les huit marches, nous franchîmes une espèce de sas, toujours nacré : chacun formait autant de chambres descendantes. Or, au fur et à mesure de notre descente, je constatais non seulement une réduction du nombre de degrés, mais aussi un rétrécissement graduel des chambres. Notre progression devint pénible : nous dûmes nous courber puis avancer à genoux. Je saisis alors dans quel piège nous nous étions engouffrés :
« Dununkulu! Nous devons rebrousser chemin : cet escalier est un piège subtil et imparable! Structuré comme la coquille d'un nautile, il est fait de chambres qui se réduisent progressivement jusqu'à l'écrasement des malheureux qui l'auront emprunté! »
L'Améranthropoïde choisit le moment pour nous narguer : d'en haut retentit son « Pi’Ou! », lancé comme un défi, mais aussi comme le ricanement de satisfaction de celui qui a berné les importuns! Nous nous retrouvâmes dans la salle étoilée hendécagonale. Le chant obsédant du singe retentit, répercuté en écho dans toutes les directions. Il paraissait provenir indifféremment de chaque galerie! Tout à ma rage d'en découdre avec cette ignoble bestiole qui se fichait de nous, je m'engouffrai dans la première galerie venue, celle surmontée d'un mascaron de paresseux, sourd aux mises en garde de mon guide : « Bukumi! Bukumi! Raô! Raô! » (Attention! Piège mortel!). Je courus à en perdre haleine pour déboucher, après cent mètres sur une énième pièce circulaire, ennéade de galeries en réseau radiaire! L'endroit comportait des bas-reliefs témoignant d'une richesse figurative et d'un savoir paléontologique insoupçonnés de la part de ces soi-disant Taïnos ou Mayakuli : les représentations zoomorphes de cette salle, exclusivement opaline, reproduisaient une foultitude de créatures paléozoïques, toutes aquatiques, hymne à la Vie des premiers temps pluricellulaires, certains de ces animaux n'ayant pas encore été découverts ou décrits! J'eus grand tort de ne pas m'attarder davantage à l'examen désintéressé de ces sculptures. J'aurais réalisé que nous nous trouvions dans un type inédit de cabinet d'Histoire naturelle, de conception non-occidentale, buissonnant et labyrinthique à défaut d'adopter cette linéarité caractéristique d'une conception de l'évolution marquée par l'idée de progrès ascensionnel vers l'Homme! Tout y témoignait d'une weltanschauung, certes totémique, mais d'un totémisme allié à la prescience du vrai récit, non-encore découvert, de l'Histoire du vivant! Il y avait ainsi des reproductions d'animaux à symétrie radiée, plats, dont la structure rappelait des édredons piqués. Puis venaient des spécimens à parties dures, à coquilles : je ne pus guère identifier que le Trilobite. La plupart des plans d'organisation de ces animaux, incroyables, échappaient à mon entendement : monstres aux gros yeux, à la bouche en forme de tranche d'ananas, à deux appendices préhensiles ressemblant à des abdomens de crevettes sans tête, le corps lobé, se mouvant grâce à des nageoires comme celles de la seiche, anémones de mer d'un genre inédit, hybrides chimériques de crustacés et de vers, limaces cuirassées de plaques et de piquants... Le summum était représenté par un arthropode nageur à cinq yeux, mais sans pattes, dont la bouche était formée d'un tuyau d'aspirateur terminé par une pince de plante carnivore! En outre, parmi ces anaglyphes marins, les graptolites côtoyaient les anatifes et autres astéries et holothuries.
Mais l'anthropoïde maudit ne m'oubliait pas, m'appelant à le poursuivre! Je courus donc à sa rencontre, enfilant successivement deux galeries, puis deux salles, octogonale puis heptagonale, l'une de tuf, la suivante d'améthystes et de gneiss. Les bas-reliefs de ces deux pièces représentaient des animaux plus récents, témoins de l'irruption des chordés et poissons puis de la sortie des eaux! Dununkulu avait du mal à me suivre.
J'empruntai au hasard, sur la gauche de la dernière salle étoilée, un nouvel enchevêtrement de couloirs, d'abord faits de tommettes de cristal de roche et de quartzite rose et jaune, qui passèrent graduellement à l'ambre et à la jadéite. De l'ambre jaune, translucide, du jade si transparent que je voyais ce qu'il y avait de l'autre côté. Ô, l'indicible horreur! J'avais atteint une section de ce « muséum » amérindien consacrée à la muséologie de la peur! Imaginez des alignements sans fin d'avortons, prisonniers de l'ambre tels des insectes. Cette fois, la fascination l'emporta sur la répulsion et j'examinai tout! Sur un fond sonore de plaintes entêtantes d'un singe invisible et impalpable, il y avait de quoi vous faire sombrer! A y regarder de plus près, je révisai promptement ma première interprétation des pièces de ce « musée » : non pas des avortons, mais des momies ou plutôt des témoins d'un art que j'appellerais, faute de mieux, « macro momification »! Gonflés artificiellement jusqu'à la taille d'un homme adulte, à tous les stades de développement, de la gestation humaine, du disque embryonnaire au fœtus à terme, des centaines d'embryons et de fœtus, plus d'un par jour de gestation, parfaitement alignés dans l'ambre, surdimensionnés, témoins d'un savoir ancestral dont il ne restait pas grand-chose chez les actuels Mayakuli! Certains fœtus avaient cet aspect hideux de baudruche papyracée, de montgolfière anthropomorphe de couleur ocre, que l'on retrouve chez les êtres dits triploïdes, aux chromosomes surnuméraires (groupés par trois, au lieu de l'être par paires, caryotype inédit dont la découverte demeurait encore officieuse). Certaines de ces dépouilles n'étaient que tas informes et gris, ligotés de cordages, marqués d'empreintes réticulées, de striures rappelant les peaux des meules de fromage. On n'y distinguait plus rien d'humanoïde. Ces restes fœtaux pétrifiés, enkystés, étaient autant de lithopédions inaboutis qu'un culte funéraire inconnu avait voulu honorer à l'égal des défunts adultes.
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Cette nécropole en réseau voussé creusée à même cette colophane jaunâtre et transparente, céda le terrain à d'autres « collections » : de nouveaux singes, parfaitement conservés, mais issus de biotopes impossibles, d'une classe de primates qui auraient colonisé absolument tous les milieux, même les plus extrêmes. Simiens insectivores nocturnes, aux immenses yeux nyctalopes rouges, albinos arctiques et antarctiques, intra-terrestres aveugles et dépigmentés, aux yeux réduits, aux mains métamorphosées en pelles fouisseuses, singes à peau nue des déserts les plus arides, primates amphibies des abysses, à la peau phosphorescente, des photophores sur la tête, les quatre mains de quadrumanes remplacées par des nageoires, animaux des sources chaudes, des solfatares et des volcans, thermophiles, primates cuirassés à exosquelette, singes des tourbières, logeant dans la boue et la vase, sortes de gibbons volants aux vastes ailes membraneuses comme celles des chauves-souris, émules des gargouilles et du démon mésopotamien Pazuzu, résurrection du Dryopithèque, créature de la chênaie tertiaire, ancien sylvain européen... De curieux hybrides de pongidés et de reptiles représentaient le summum de cette muséographie imaginaire déviée : ces sortes de lézard écailleux à peau verte, parfaitement bipèdes et sans queue, ces impensables pithécanthropes sauriens, assurément intelligents, à la « main » réduite à quatre doigts, au cerveau volumineux et à l'inquiétante pupille fendue, provoquèrent en moi un profond malaise. S'il s'agissait -hypothèse folle- de dinosaures ayant évolué à notre place vers l'hominisation, pourquoi ne pas forger en leur honneur le néologisme de « dinosauroïdes »?
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A propos de forêt, l'atmosphère de sylve poisseuse reprenait le dessus. L'hygrométrie, l'humidité augmentaient, avec la chaleur, la sueur collante, tandis que la matière constituant les galeries se métamorphosait en peaux d'anacondas! S'égara alors la raison, se perdit en moi le sens des trois dimensions. Je marchais sur les murs, puis au plafond, tête renversée : j'avais les facultés de la mouche. J'avais l'impression d'avancer à reculons, puis de me mouvoir dans une galerie invisible, aussi ténue qu'un gaz, à travers un soupçon de néant. Le ciel était terre et la terre ciel. Il n'y eut plus de gravité. Il n'y eut plus de temps. Je crus fondre, devenir mou. J'étais à la fois vieillard et bébé, squelette et embryon. Je me mis à hurler : les sons sortaient à l'envers de ma bouche, ou plutôt, la réintégraient depuis l'extérieur. Je me durcis comme la plus dure des statues, taillée dans le plus colossal diamant et en même temps, je me fis effigie de talc, trop tendre pour être pérenne. Je devins sable et porphyre à la fois. Ma pétrification était liquide et gazeuse. Je me dispersais en grains infinitésimaux! La folie me guidait, comme Napoléon chevauchant le monstre République dans une caricature de l'époque des Cent-jours. Mon cri de désespoir fut recouvert par celui de l'Améranthropoïde. Puis, quelque chose tomba sur moi de la voûte de peaux, quelque chose d'hostile.
Encore un fœtus, encore une ébauche, mais composite, cousue de divers cadavres obstétricaux, nouvelle créature de Frankenstein, momie de golem embryonnaire parsemée de cicatrices, sans bouche, au crâne de triploïde hypertrophié, encéphalocèle à la fontanelle éclatée béant sur une cervelle inachevée, aux yeux réduits à de noires pupilles, au foie énorme visible par transparence, à la peau rosâtre parcourue de millions de capillaires et de vaisseaux sanguins, au cordon ombilical tourbillonnant comme un lasso blanchâtre! L'être était quasiment spinal.
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Cette indicible horreur désirait me tuer, m'absorber. Elle s'arrêta brusquement, porta sa main palmée à sa gorge, s'affaissa pour se résorber peu à peu, pour régresser, fondre tels ces frères jumeaux qui cessent leur développement et se dissolvent dans la muqueuse utérine qu'ils réintègrent, en tant que matrice originelle, qu'ά et ώ de toute chose. D'eux ne demeurait qu'une cicatrice ténue, pareille à un petit cratère, une dépression ou un aphte, trace infime de ce qui avait tenté de se constituer. La créature était morte, tuée par une fléchette de Dununkulu! Il s'en était fallu de peu que cette saloperie m'envoyât ad patres! J'avais eu chaud et je remerciai mon guide, la voix tremblante :
« Muchas gracias, Dununkulu! »
Ce ne fut pas mon sauveur qui répondit, mais ce sacré singe! Il se dévoila enfin à nos yeux médusés!
Il se tenait, parfaitement dressé, sous une arcade sculptée de voussures en formes d'ophidiens, d'un style quasi hindou ou angkorien, qui marquait l'aboutissement de l'infecte galerie des primates naturalisés hétérodoxes. Le poil dru et jaunâtre, ce mâle impudique affichait sans vergogne une virilité ithyphallique de Priape et de satyre. Il correspondait en tout point à la description d'Adelphe-Fiacre. Ses bacchantes lui donnaient l'allure comique d'un vieux mandarin chinois amateur de nids d'hirondelles aux ongles démesurés et noirs. La bête avait aussi quelque chose du maréchal de Richelieu, l'érotomane gnome vainqueur de Mahon, sexuellement dopé aux pires aphrodisiaques charlatanesques, grimaçant et puant vieillard drogué à la poudre de cantharide! Sa main droite s'appuyait sur un bâton noueux, serpentiforme, dont la tête était façonnée à l'effigie du « dieu » Sucuriju! Il effectua des moulinets avec cette canne de commandement, tout en ouvrant une bouche affreuse dévoilant des crocs gâtés. Ce croquemitaine amazonien dégageait une pestilence à vomir, provenant à la fois de son haleine, des débris de viande et de fruits pourris lovés entre ses dents, mais aussi de sa fourrure parsemée de croûtes de boue et de crottes séchées où pullulaient les parasites! L'odeur fauve se rajoutait à la moiteur angoissante de ce corridor. Le singe parla, ou plutôt, il grogna en un langage que n'aurait pu saisir le plus attardé des Néandertaliens. Invoquait-il le grand Anaconda? A ses grognements, il me sembla que les peaux d'ophidiens qui constituaient notre tunnel immonde se mirent à bouger, à se soulever comme si elles respiraient. Elles émirent des mouvements de contorsion, de reptation, se rapprochant dangereusement de Dununkulu! Je criai à mon guide de fuir ces murs de peaux écailleuses suintantes et luisantes. Mais les ondulations de ces horreurs sorties d'un délire éthylique furent plus rapides que mon chasseur-cueilleur, pourtant expérimenté! Adhérant à Dununkulu, elles s'agglomérèrent en lui, l'étouffant et l'absorbant, insensibles aux hurlements de leur victime, bientôt broyée et digérée par ces parois carnivores! Tandis que d'innommables bruits de trituration envahissaient le corridor voussé, au bord de la nausée, j'égarai un instant mes pensées vers d'autres temps et d'autres lieux, pour ne pas succomber au spectacle!
Je pensais à une scène de taverne borgne du temps de François II, à une discussion animée et avinée de manants vêtus d'oripeaux sortis tout droit d'un tableau de Bruegel l'Ancien. Assis en cet estaminet de dernier ordre quoique bien pourvu en ribaudes, autour d'une table de mauvais bois d'une saleté effroyable digne de la cour cloaqueuse et glauque du Grand Coësre, ces rustres, bruts de décoffrage, qui ne portaient aucun sous-vêtement et dont les haillons écrus portés des mois durant sans aucune lessive grattaient leur peau crasseuse, débattaient contre les parpaillots en des propos de table plus scatologiques encore que ceux de Martin Luther! Leurs bouches aux noirs chicots crachaient de multiples particules alimentaires pourries en plus des classiques postillons. Ils étaient violents et leurs esprits échauffés par le mauvais vin voulaient passer à l'acte. Ces vils spécimens des bas-fonds du XVIe siècle étaient écartelés entre la dive bouteille, l'esprit-de-vin, l'émétique, l'hypocras et le pressoir mystique! Vous me direz que, parler de chicots noirs chez ces rustauds mal dégrossis, chez ces fanatiques populistes néo-cabochiens de la catholicité la plus extrême, c'est frôler le cliché, l'évidence, pour ne pas dire le pléonasme voire la tautologie! Évoquer des chicots blancs serait-il contradictoire au point de plonger tête la première dans la pire aporie? Leurs faces triviales, leur dentition déplorable et le musc puissant exhalé par leurs corps ne tardèrent point à me ramener à mon Améranthrope tristement réel, qui, me menaçant de son bâton, m'invita à le suivre!
Nous sortîmes de la galerie pour pénétrer dans la plus vaste des salles en étoile, volume d'une vingtaine de côtés, parfait icosaèdre au centre duquel, au lieu de l'attendu escalier, s'étalait un lac intérieur alimenté par de multiples canaux issus des bras canalisés du Rio Negro! Le sol était de terre battue mais les parois et la voûte constitués d'or fondu et de gemmes multicolores : là avait abouti le trésor des Taïnos! De la coupole pendaient des sortes de cages de bois de brésil dans lesquelles étaient enfermées et enchaînées d'improbables momies péruviennes glorieuses, à la peau tatouée, parées comme Manco Capac ou Inca Roca.
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Leur longue chevelure de jais retombait de leur diadème d'or. Il y avait dans la caverne un autre cadavre que je n'eus aucune peine à identifier, à cause des restes de ses cheveux, et de sa panoplie en carapace de tatou et en peaux de serpent : Lourenço Gonzalves avait trouvé là sa dernière demeure. Il gisait, à quelques mètres de la rive du lac.
Nous n'étions pas les seuls êtres vivants de cet antre. Le lac était gardé par des personnages que je pris d'abord pour des hommes-léopards du Congo belge tant leur panoplie ressemblait à celle de ces redoutables tueurs affiliés à une société secrète, l'Aniota Kifwebe,
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crainte de tous les administrateurs coloniaux et combattue par eux! Certes, ils arboraient masque d'écorce grossièrement tacheté, cagoule et tunique de fourrure, bâton dont l'extrémité reproduisait l'empreinte de la patte du fauve et griffe de fer, mais, en y regardant de plus près, on remarquait que leur déguisement correspondait en fait à la fourrure des félins sud-américains, puma, jaguar et couguar! Des aniotos d'Amazonie! Pouvais-je en croire mes yeux? Ils dansaient et chantaient, participant à un rituel en l'honneur du Sucuriju! Je saisis trop tard leur manœuvre, lorsque leur « grand prêtre » m'appréhenda : j'étais pour eux une offrande providentielle destinée à l'estomac du grand Anaconda! Cinq aniotos m'empoignèrent et je ne parvins guère à me débattre. L'Améranthropoïde, qui avait accompli sa mission, gloussa puis me donna un coup de bâton qui m'étourdit. Je ne pouvais pas finir ainsi. JE NE LE DEVAIS PAS!
Déjà, les hommes-jaguars m'avaient ligoté de lianes et s'apprêtaient à me jeter dans le lac. Un chamane, en transes, appelait en langue Mayakuli le dieu Sucuriju à venir déguster l'objet du sacrifice. Avant d'être jeté à l'eau, j'eus le temps d'apercevoir que ce grand prêtre officiait aux côtés d'une stèle funéraire sculptée, représentant l' autosacrifice d'un grand seigneur emplumé, s'offrant à Chac, Tlaloc ou Cuculcan, avec forces symboles comme celui du lotus, d'un style d'ailleurs plus maya que sud-américain, stèle ouverte sur un sarcophage royal, dressé, où reposait le squelette du grand monarque taino, masqué et recouvert d'une armure intégrale de jadéite d'un vert chatoyant du plus bel effet.
Lorsqu'on me projeta dans les eaux sombres du lac souterrain, les aniotos indiens se mirent à battre frénétiquement du tambour. La membrane de leurs instruments était faite de peaux humaines tannées et tatouées de motifs géométriques d'une énigmatique et complexe beauté. Leur exaltation était autant due à une drogue hallucinogène apparentée au peyotl, peut-être pour partie composée de chair humaine broyée, qu'à l'absorption plus que de raison d'eau de feu, de pulque ou de tequila, le vin de palme étant propre à l'Afrique sub-saharienne.
Avant de sombrer dans le néant, je vis mon prédateur colossal approcher pour m'avaler : c'était bien un serpent gigantesque, d'une longueur d'au moins douze mètres et d'un diamètre de deux! La lueur de ses yeux cruels m'aveugla, préambule à mon avalement, alors que le climax de la transe des danseurs et musiciens Mayakuli était atteint, l'immense coupole chthonienne résonnant désormais d'un brouhaha continu qui vibrait, entêtant, en mon ventre...
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« Apo! Apo! Yurumbu! Apo! »
Haopi, le chamane, constata avec désespoir que le voyageur blanc, le nouvel ami de la tribu, ne se réveillerait plus : il n'avait pas résisté à la décoction de champignons hallucinogènes. Son cœur avait lâché, après un délire déclamatoire empli d'effrayantes visions. Désolé de la perte d'un étranger qui comprenait son peuple, Hurumbubu décida que sa dépouille serait honorée à l'égal des siens. Les rites funéraires célébrés, le corps devait être rendu à l'autorité locale, à l'administration de l'Etat d'Amazonas, qui se chargerait de son rapatriement en France. Ainsi, la famille du jeune explorateur devait recevoir un cadavre parfaitement traité dans les règles traditionnelles : une poupée naturalisée et ratatinée, d'une couleur bistre clair, d'une taille de 85 centimètres, parée de plumes d'ara et de griffes de tatou, bonne pour les collections morbides d'anthropologie physique du Musée de l'Homme!
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A l'instant où mourut notre aventurier, mais à des milliers de kilomètres de là, à Palenque, au Mexique, toujours en cette année 1952, un étrange contremaître métis décéda brusquement en pénétrant dans le saint des saints de la grande pyramide de la cité maya : le tombeau du roi Pacal, qui avait régné au VIIe siècle de notre ère. Il fut retrouvé par Alberto Ruz, l'archéologue chef des fouilles, qui venait d'effectuer cette découverte majeure, au pied du sarcophage contenant la dépouille de Pacal. Le couvercle de ce tombeau était une stèle étrange représentant le sacrifice d'un haut personnage, sans doute le roi de la cité maya. Pablo Gomez, ce métis souffrant d'une alopécie intégrale, âgé d'une cinquantaine d'années, serrait convulsivement un collier de copal où étaient accrochés les restes d'une boîte crânienne de singe d'un type inconnu.
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« Monsieur, ma boule de cristal est infaillible! Elle ne peut se tromper : vous risquez la mort si vous n'y prenez pas garde! Suivez mes conseils! J'ai vu de quelle manière vous pourriez disparaître!
- Je sais que vous êtes une voyante réputée et j'ai tenu à m'assurer que mon prochain voyage dans l'Amazonie brésilienne se déroulerait sans embûches. Vous savez, c'est ma troisième expédition sud-américaine : j'ai fait la Guyane il y a quatre ans et l'Orénoque en 1950, alors...
- Je vous en conjure monsieur : n'allez pas en Amazonie! Non seulement ce voyage sera sans retour, mais, en plus de votre mort, je vois l'inconsolable chagrin d'un père, qui refusera l'évidence de la restitution de votre cadavre et partira en quête d'une chimère. Il vous croira vivant et sillonnera toute la région en vain des années durant. Si célébrité il y aura, ce sera la sienne, non pas la vôtre!
- Je vous paie, mais je ne vous crois pas. Au revoir, madame!
- Adieu donc, monsieur?
- Moffret, Léon Moffret. »
Je pris congé de la ridicule sibylle aux fringues de gitane. Comment avaler de telles sottises? J'étais désormais assez expérimenté pour voyager toujours plus loin en ces contrées fascinantes. Je notais toutefois sur mon calepin, pour me rassurer sur un environnement équatorial que je pensais moins répulsif que paradisiaque, histoire de m'inventer sentences et apophtegmes :
« La nature est neutre. En elle, il n'y a ni bien, ni mal. »
Christian Jannone.

samedi 28 mai 2011

Un amour de Cléore de Cresseville, par Aurore-Marie de Saint-Aubain.

Avertissement aux lecteurs.

Ce texte, extrait du roman "Le Trottin", publié en 1890 sous le pseudonyme de Faustine par la poétesse parnassienne et décadente Aurore-Marie de Saint-Aubain (1863-1894), est strictement réservé à un public averti et déconseillé aux moins de 16 ans, du fait des attirances déviantes qu'il dépeint.

(...) Cette seconde créature, la jeune, qui était demeurée silencieuse jusque là, se contentant de tripoter la badine qu’elle tenait, se décida enfin à prendre la parole. Une voix poseuse, méprisante et flûtée de petite fille de snobs, à l’accent anglais compassé et grasseyant, presque forcé, sortit d’une bouche fruitée :
« Foi de Délie, nous allons avoir un sacré travail de dressage avec ces deux là ! »
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Délie ou plutôt, Adélie ou Adelia O’Flanaghan, constituait le contraste vivant de Sarah. En les voyant pour la première fois, on eût pensé à une confrontation de chair vive entre les deux célèbres tableaux du maître espagnol Francisco Goya y Lucientes les vieilles et les jeunes. Adelia O’Flanaghan était en ses quatorze printemps.
Divers bruits couraient sur ses origines, rumeurs selon lesquelles, entre autres, elle n’était issue de rien, car d’une fort basse extraction. On la disait fille naturelle d’un esquire ou d’un duc de ; elle avait connu une enfance malheureuse, la faim, la misère effroyable, la fabrique ou la mendicité. On prétendait qu’on l’avait arrachée à l’âge de dix ans aux bas-fonds de Dublin ou d’ailleurs, qu’on l’avait tirée du ruisseau ou de la plus belle maison de passe de Londres, à moins qu’on l’eût ôtée des griffes d’une marâtre impitoyable. On racontait toutes sortes de choses sur elle, parce qu’en fin de compte, on ignorait tout d’elle.
Délie-Adelia était des plus jolies. Ses cheveux, d’une nuance brun-roux cuivrée, que l’on dit en anglais auburn, cascadaient sur son buste en longues mèches ondulées et soyeuses. Son nez était petit, pointu, spirituel car retroussé, quoiqu’il fût marqué ça et là de petites taches de rousseur qui n’ôtaient rien à sa grâce, au contraire. Ses yeux verts et pers avaient des éclats citrins qui vous subjuguaient. Sa silhouette apparaissait gracile, quoiqu’elle fût plutôt tout en nerfs.
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En réalité, Adelia était née en 1876, d’un père inconnu d’origine modeste et sa mère, ouvrière dans une filature de coton, avait succombé à la tuberculose. Placée dans un orphelinat de Dublin à l’âge de sept ans, elle avait subi maints mauvais traitements, force châtiments corporels, dans ce qu’on eût dû qualifier d’écolage de la perversion. Moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, ladies et gentlemen avaient pour habitude d’adopter les enfants de cette institution parmi ceux qui leurs paraissaient les plus misérables, miséreux, pitoyables et loqueteux. La plupart en faisaient leur chose, leur bibelot, leur pet. Adelia eut plus de chance : la Dame qui l’adopta était une duchesse de. , et elle était française. Mère d’un fils unique décédé à onze ans d’une vilaine méningite, Madame de., en mal d’enfant, s’était résolue à une adoption simple, via une transaction dont le montant demeura inconnu. Dès lors, alors qu’elle atteignait ses dix printemps, Délia connut les délices de Capoue et se vautra dans la soie, les rubans et les lambris, ce qui la gâta encore plus.
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Sa bienfaitrice lui prodigua une excellente éducation. Elle apprit à parler noblement, à s’exprimer dans la langue châtiée et compassée du Grand Siècle. Délia mania à la perfection la concordance des temps, les imparfaits du subjonctif et la seconde forme du conditionnel passé. Au lieu de dire j’veux ça ou j’ai envie d’ça, elle quémandait et suppliait Madame avec humilité et déférence :
S’il vous plaît Madame, j’eusse souhaité que vous m’offrissiez ce mignard colifichet ;
ou encore :
J’eusse espéré que vous fussiez aise, Madame ; que ce menu cadeau vous agréât.
Elle n’osait l’appeler mère.
Quoiqu’elle conservât un léger accent de la verte Erin, que d’aucuns qualifiaient de coruscant, de gorgeous ou de delicious, Délie aimait à tourner ses phrases à la manière de l’Ancien Temps à les prononcer comme cela fut autrefois d’usage en blésant, zozotant ou grasseyant, ce qui créait une effet comique chez ceux qui n’étaient point de la Haute. Lorsqu’elle parlait, elle se dressait avec suffisance sur ses bottines, tel un coq sur ses ergots, en pointant la trompette de son petit nez. On comprenait que de si bonnes manières pussent séduire Mademoiselle Cléore, amie de la duchesse. Adelia était catholique et croyante, comme toutes les Irlandaises. Elle ne manquait jamais l’office dominical de Saint-Philippe du Roule. Il était inéluctable que Cléore et la petite chipie s’y rencontrassent. Cela se produisit à la messe du Vendredi Saint de la Pâque 18** Délia venait d’avoir treize ans. Sous le vernis trompeur de la bonne éducation, Cléore sentit que la petite fille recelait des trésors troublants d’effronterie et d’impulsivité. Elle se pâma au spectacle de sa beauté, des somptueuses parures juvéniles qui la couvraient. Cléore avait beaucoup lu ; son cœur bovaryste baignait dans l’esprit romanesque. Mais aucun roman, même le plus leste, qu’il fût écrit par une tribade ou un antiphysique, qu’il circulât sous le manteau, n’avait tenté de soulever cette question fondamentale : était-il possible, dans la fiction comme dans la réalité, qu’une femme et une fillette s’aimassent ?
Le lien se noua, indéfectible. Cléore voulait Adelia ; elle l’obtiendrait, quel qu’en fût le prix. Elle la racheta à la duchesse de. , comme on acquiert un chiot. Comme à l’accoutumée, le montant de la transaction resta secret. Tout ce que l’on sut, c’est que les tractations avaient duré un moment, que Cléore avait dû payer de sa personne, se montrer persuasive pour qu’elle l’emportât. Dès lors, devenue le Salai de Mademoiselle, Adelia l’accompagna partout tel un giton impubère dans tous les lieux huppés, exécutant des courbettes répétées dans les salons où les personnes titrées bruissent et s’infatuent de leur préciosité adventice, de leur julep inutile et parasite. Ces salonards ne se privaient pas d’interroger Mademoiselle la comtesse, qui présentait Adélie comme sa jeune nièce orpheline. Du temps de la douceur de vivre, la chose était un lieu commun : filles ou nièces (selon le degré de faveur dont elles jouissaient) peuplaient la cour, les palais, les folies. Ces messieurs-dames admiraient l’entregent de Délia, le luxe de ses toilettes, la mignardise des faveurs qui ornaient robe et cheveux. Ils s’extasiaient, hypocrites, de sa voix flûtée et fruitée qui, à ravir, chantonnait des mélodies de messieurs Duparc et Fauré, de ses mains ivoirines qui pianotaient Chopin, Schumann et Liszt ou traçaient au fusain des portraits – car la petite était ambidextre – dignes de monsieur Forain, se ravissaient de son blèsement snob, du galbe de ses pieds mutins pris dans de graciles bottines ou chaussures vernies à lanière. Délia était devenue la coqueluche, le fétiche des salons, le ouistiti savant, le bébé irlandais de la comtesse de Cresseville.
Un soir, au concert, les choses allèrent plus loin. Cléore avait à l’opéra sa loge réservée. On y donnait ce soir là Beethoven, son compositeur favori, du fait que sa musique vous transportait au pinacle et incarnait le Sublime descendu sur Terre. Nul ne s’étonna que la fillette fût présente et partageât la loge de la comtesse. Lorsqu’on s’appelait de Cresseville, on pouvait se permettre quelques caprices, et venir assister à Fidelio sans chaperon et sans homme, qu’il fût frère (oui, Cléore avait un frère cadet et leur brouille était chose publique) ou prétendant amouraché. Avec pour seule compagnie une fillette de treize ans, Mademoiselle occasionna à peine quelques murmures de réprobation chez les vieilles bigotes arriérées.
Absorbée par la musique à la fois poignante, pathétique, martiale et suave du grand Ludwig, Délia, qui avait pris goût à la grande musique, délaissant les chansonnettes irlandaises de son orphelinat qu’elle aimait à entonner pour se consoler lorsqu’elle avait subi des fustigations de férule, Délia, écrivions nous, ne réalisa pas sur-le-champ ce que Mademoiselle faisait. Une main exploratoire tâta avec insistance ses étoffes empesées, s’insinua sous ses atours et ses jupons, goûtant à la volupté du toucher des doux pantalons brodés et des dentelles de la chemise, cherchant à atteindre la peau… Adelia rougit, demeura coite, mais se laissa entreprendre. La main devint caressante tandis que Cléore lui murmurait à l’oreille des mots tendres. Elle s’attarda à l’entrefesson jusqu’à l’indicible, lissant bientôt à travers le coton, longuement, lentement, cet orifice ourlé, membraneux, cette « origine du monde » là non encore éclose, cette fleur perce-neige qu’on ne devait point nommer. Elle fouailla, modela, cette cire vierge impubère, prenant soin toutefois de ne point percer l’opercule sacré de la vestale, n’allant pas jusqu’à ouvrir le petit bouton de nacre, là, juste là, petite chose si pratique pour uriner sans se déculotter, qui constituait l’ultime rempart entre le fin textile de la lingerie et la conque du sexe. Adelia tressaillit. Jamais elle n’avait vécu une telle volupté. Son cœur battait la chamade. Elle en eut des suées orgiaques. Elle émit des gémissements incoercibles telle une fille de joie. Son linge intime s’imprégna, se mouilla d’une sécrétion inconnue qui traversa l’étoffe délicate et poissa les doigts de son amante jusqu’à l’obscénité. Désormais, le lien se faisait impudique, charnel quoique feutré. C’était comme si Cléore et Délie eussent signé un pacte de chair. Cléore la sermonna, lui fit promettre le mutisme, pour ne point dire la mutité pathologique, sur ce qu’elle venait de lui faire.
Rentrée, au lieu de s’aller coucher, Délia voulut laver toute cette flétrissure, cette honte, ce déshonneur, quoiqu’elle eût conservé son intégrité de jeune vierge. Elle savonna son intimité jusqu’à l’intumescence, jusqu’au sang, s’administra à l’aide d’un archaïque clystère de Fagon un lavement honteux et douloureux de catin voulant obvier l’engrossement, voulant effacer une souillure de scandale. En secret, elle chercha à pallier le danger d’une défloration contre nature quoique son hyménée n’eût pas été lésé. Il lui fallait obturer cela, empêcher toute rupture, quel qu’en fût le coût. Elle lut un livre horrible, les souvenirs d’une putain célèbre du siècle de Rousseau, qui expliquait comment un joaillier de la cour pratiquait couramment ce type d’interventions assisté d’un orfèvre et d’un chirurgien-barbier. Grâce à cela, elle avait été surnommée la pute-vierge ou le conin-Régent. Elle exhibait à qui voulait le voir ce diamant-sexe que vantèrent Casanova, Restif de la Bretonne,
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Choderlos de Laclos
et Donatien marquis de Sade. La créature en souffrit mille morts. Elle en devint promptement aménorrhéïque. Une humeur gâtée, puante, sourdait continûment de ce troisième œil bien particulier. La fille en devint gangréneuse, pourrissant par places, de l’intérieur, comme lorsqu’on se soulage d’un fruit non désiré en le travaillant à l’aiguille, l’infection s’y mettant après qu’on eut expulsé l’ange, laissant filer, s’écouler, en un jus indescriptible et noirâtre de putrescence, de squirre bitumeux, les viscères de la génération. Elle en creva, à seulement quarante ans.
Adelia savait le risque qu’elle prenait mais avait entendu parler du développement de l’asepsie et de l’antisepsie. Afin qu’elle pût payer l’intervention secrète, elle vola Cléore, lui dérobant, en cachette, force billets de mille francs, mais aussi une bague ornée d’un saphir, héritage de la grand’mère de la comtesse. Cléore crut à une rapine d’une domestique, une noiraude à l’esprit de fouine, qu’elle n’aimait pas, bien qu’elle l’eût engagée pour son orientale beauté, une juive du nom de Ruth qu’elle renvoya sans émoluments, quoique la youpine protestât de son innocence. Mais Cléore, connaissant la cautèle et la propension aux pleurnicheries propres à ce peuple, ne se laissa pas fléchir.[1]
L’éminent chirurgien des Hôpitaux de Paris qui, un matin, vit déferler dans son cabinet le vif-argent d’une mignonne petiote fort bien adonisée, crut avoir affaire à une fille du monde déflorée par l’inceste ayant fui ses pénates au risque du scandale. A force de minauderies et de dessous de tables, il se laissa convaincre, à la condition qu’un joaillier fût de l’intervention, qu’elle restât strictement confidentielle et clandestine, et qu’on appliquât avec la plus scrupuleuse précaution les principes d’hygiène de la médecine nouvelle. Adelia exigea qu’on l’anesthésiât. Elle choisit la gemme qu’elle souhaitait arborer, un superbe rubis indien, plus exactement gujrati, d’un gorge-de-pigeon évocateur. Elle réclama qu’on l’enchâssât au mitan d’un anneau d’or digne de Gygès, anneau qui serait son alliance spéciale. Elle poussa le culot jusqu’à émettre un chèque de deux mille francs car, rendue experte en fausses écritures du fait de ses fréquentations passées parmi les orphelins les plus âgés, elle contrefit la signature de sa maîtresse. Cléore était si fantasque et gérait tellement ses affaires à l’emporte pièce qu’elle ne remarqua jamais cette amputation à sa fortune !
Cependant, il fallut bien que Délie s’absentât. Elle disparut plusieurs jours durant, au grand dam de la maisonnée de luxe qui lui prodiguait gîte et couvert sans bourse délier. Cléore crut à une fugue. Elle ne cela rien à la police, craignant par-dessus tout l’étalage de sa passion coupable. Puis, la fille prodigue revint au bercail, changée, plus sournoise et perverse que jamais, pis qu’un enfant sauvage.
Avec l’audace et la franchise de ses treize ans, Délie avoua tout, débagoula tout, cracha tout. Surtout, elle montra son trésor secret. Cléore se laissa amadouer, éblouie, émerillonnée par ce sexe gemmé, comprenant tout le parti audacieux qu’elle tirerait de cette attraction impudique qui deviendrait un des clous de l’entreprise dont nous allons dérouler le développement au fil des prochains chapitres. Amie lectrice, ami lecteur, nous sommes de celles et de ceux qui pensons que la littérature moderne de la fin de ce siècle doit rompre avec la chronologie stricte des faits, leur énoncé dans l’ordre, la linéarité de l’action. Nous avons par conséquent décidé d’alterner des scènes et des situations qui ne se déroulent point au même moment, la même année. Notre héroïne des premiers chapitres est antérieure aux faits que nos relatons au sujet de Marie, d’Odile ou de Sarah. Ne vous méprenez point et poursuivez votre parcours.
Pour en revenir à notre récit, Délie devint dès lors la plus précieuse des poupées de chair vive. Elle fut la favorite de la sultane ou de l’impératrice. Elle prit une part active au développement de l’entreprise, jouant le rôle de chef des recrues, car leur aînée, mais aussi de contremaître et de professeur. Cléore lui octroya force cajoleries et droits spéciaux imprescriptibles. Ainsi privilégiée, Délie multiplia les caprices et les dépravations. Elle fuma de l’opium. Elle se maquilla, s’enduisit de fards, de rouge, de poudre, de crèmes et pâtes de beauté dérobées à Mademoiselle et carmina ses lèvres, qu’elle n’avait point pulpeuses. Elle demeurait des heures à la coiffeuse, se brossant les cheveux, usant du fer à friser presque à s’en brûler le cuir. Délie voulait des boucles, des torsades, des english curls, à la semblance de celles de sa maîtresse, de sa Cléore. Elle ornait ses frisettes de faveurs et padous en soie, en satin ou velours, qu’elle parfumait à la violette ou à la cardamome. Un jour, elle découvrit dans un vieux magazine anglais une lithographie de Jane Morris, une des muses du peintre Rossetti.
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Elle voulut l’imiter, gonflant son cou tel un jabot, prenant des poses affectées, crêpant ses mèches. Elle inondait sa peau de parfums bon marché à la rose et au muguet, qu’elle payait de ses propres deniers, embaumant les aîtres jusqu’à les en blaser d’amertume.
Elle aimait à ce qu’on l’appelât, dans le sens à la fois littéral et graveleux du terme ma petite chatte. Les clientes, que nous verrons dans quelques pages, la flattaient, lui susurraient des mots affectueux que ses oreilles goûtaient : mon poupon, mon baby, ma poupoule, ma bibiche, ma poupette… Elle aimait à ce qu’on l’appâtât par des affèteries, par des minou, minou ou pussy, pussy ; à ce qu’on lui offrît de délicieuses friandises. Les sucres d’orge avaient sa préférence, des bonbons bien spéciaux, aromatisés à la fraise, au citron ou à l’orange, conçus pour la maison, dressés comme des membres virils, qu’elle suçait en soupirant à longueur de journée, y éprouvant des délices émollients, affalée sur un sofa. Elle exhibait avec une obscénité crâne de garce, à qui en réclamait la contemplation, son troisième œil de Golconde, son rubis du Gujrat. Les dames dépravées se pâmaient lorsqu’elle soulevait ses jupes, écartait ses jambes et ouvrait le bouton de l’entrecuisse qui fermait ses pantalons puis repoussait le tissu pour exposer son joyau indien pervers brillant de mille scintillements vicieux. Elle jouait aux entrechats ou au cancan, faisait le grand écart, imitant la bien connue artiste Demi-siphon. Elle craignait que le chirurgien ou le joaillier se fussent trompés d’orifice, quoiqu’elle urinât avec facilité, se gourmandant parfois de sa méconnaissance enfantine de la physiologie génitale. Elle aimait à se faire photographier et à se mettre en scène. Elle obtint de monter une représentation des Peines de cœur d’une chatte anglaise, quelques saynètes seulement, certes, mais à l’attention expresse et privilégiée du public de la maison. Son masque de minette, en poils de matou authentique, moustaches incluses, créa la sensation. Elle joua son rôle à ravir, composant ses tirades de miaulements, de meou, miaou, miaraou calqués sur ceux des chattes en œstrus qu’elle entendait le soir, au clair de lune.
Elle ne se promenait pratiquement plus qu’en dessous, à longueur de temps, sauf lorsqu’elle était en représentation, finissant par faire de cette lingerie sa seconde peau. Il n’était point rare de la croiser en simple chemise de batiste, pantalons ou bloomers bouffants tout en coton, d’une douceur d’ouate émoustillante, telle une petite, un bébé de maison de tolérance du Sud moite de l’Amérique, les pieds nus, en train de frotter ses fesses de poupée sur le parquet, telle une effrontée, jusqu’à ce qu’elles fussent sales.
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Elle devint le calvaire des blanchisseuses. Elle en attrapait une quasi malemort, toussotant et crachant comme une phtisique, ne se résolvant jamais à se couvrir un peu. S’il venait au grand jamais à Sarah la velléité de la réprimander pour son impudicité, elle haussait les épaules avec désinvolture, faisant preuve d’un je-m’en-fichisme crasse de fille qui s’en croit. Délie répondait vertement qu’elle ne faisait que jouer à la canotière sur un petit bateau, comme ces fameux personnages débraillés des toiles de monsieur Renoir s’affichant en maillot de corps au vu et au su de tous. Elle put poursuivre son vice d’ingénue libertine en toute équanimité, sa lubie, sa propension à l’exhibitionnisme d’une plus que nue à la grande réjouissance de ces Dames.
Elle tenait souventefois une badine à la main, pour mater, disait-elle, les autres petites filles. Elle récitait ingénument par cœur des pages entières de la Justine de Sade ou du Cantique des cantiques, d’un ton sentencieux et innocent, zézayant de plus belle, comme si elle n’en eût point saisi tout le sens, toute la subtilité, sans rien y voir à mal. Bien qu’elle ne fût plus sotte, elle s’abreuvait à d’autres fontaines de Siloé littéraires obscènes sans en appréhender ni le sel, ni la salacité car pour elle, ce n’étaient que jolis contes de mère grand ou de Ma mère l’Oye, écrits pour des petites filles qui savaient tout.
On avait fini par jalouser Délie. Du fait de toutes les cajoleries, de tout l’affect dont elle était l’objet, Miss Délia suscitait l’envie. Pour les autres, tous les cadeaux qu’elle recevait, ces poupées, ces joujoux, ces dînettes, ces robes, chapeaux, colifichets, boîtes à ouvrage, s’apparentaient à de la prévarication ou de la concussion. On ne comprenait pas comment elle demeurait pucelle, elle qui goûtait à tant de priapées et n’avait de cesse de courir la pretintaille. Sarah, persifleuse, lui rappelait, comme à un empereur romain, qu’il fallait qu’elle se souvînt qu’elle était mortelle. Cela signifiait : jeunesse passe et un jour, une autre aura ta place. Malgré ses gamineries de catin miniature, de pussy dépravé, elle s’inquiéta. Délie se mit entièrement nue devant sa psyché et scruta les stigmates de la nubilité . Elle s’effara : les aréoles devenaient agressives, pointaient déjà, telles ces pointes roses des boucliers du poëte Baudelaire. Elle toucha son moi intime, près du joyau, et ce qu’il y avait au-dessus et devant, y devinant l’ombre d’un malséant duvet. Craintive, affolée après cet examen révélateur, elle s’en fut chiper à Mademoiselle une cire dont elle usa avec douleur, la chauffant, épilant tout phanère compromettant. Lorsqu’elle n’eut plus un soupçon de toison, elle but pour se soulager, vidant dans sa gorge naissante un flacon entier d’eau de Cologne. Elle entoura sa poitrine à peine esquissée d’un bandage, à la semblance d’un sous-vêtement de sportive romaine, d’un mamillare, comprimant ce qu’elle n’avait point encore, oubliant que sa maîtresse n’était guère mieux pourvue qu’elle. Si elle passait au corset, elle serait perdue. Elle se rhabilla, enfilant avec prestesse pantalons, chemise, bas, jupon, robe et bottines. Elle but et but encore, Cologne, liqueur, absinthe, jusqu’à ce qu’elle fût ivre, qu’elle vaguât dans la maisonnée, telle un tapin miniature gyrovague, et tombât comme une masse. Dès lors, elle trembla pour son poste. Elle savait qu’un jour, son rubis la gênerait, qu’il ne préviendrait aucunement un certain flux, irrémissible, d’une rubéfaction bien plus redoutable, qui coulerait sans qu’elle y pût grand’chose, qu’elle aurait mal certains jours, chaque mois, et qu’elle serait lors finie, car trop vieille. (...)
Aurore-Marie de Saint-Aubain : Le Trottin, Lyon, Louis Morand éditeur, 1890 (extrait du chapitre IV).




[1] Remarque de l’éditeur : bien que nous vivions désormais à une époque de politiquement correct, nous devons bien réitérer notre observation de la note précédente. Quelque choquants que puissent apparaître maints passages de ce livre, nous avons tenu à le publier dans sa version non expurgée.