vendredi 22 mai 2020

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 6 5e partie.


Il ne sut combien de temps son sommeil forcé s’était prolongé. Il émergea avec lenteur dans une réalité si troublante qu’il crut à un cauchemar. Son éveil, imparfait, lui permit cependant de constater non seulement que la toile ne l’enfermait plus, mais qu’en plus, plus aucune squame de Jean-Paul Marat ne subsistait sur lui. Il eût bien voulu se voiler la face au spectacle des personnages qui, progressivement, passaient de l’estompe à la netteté. Une légion guenilleuse se dévoilait à lui, légion de créatures aux loques rappelant quelque costume régional porté, subodorait-il, en la Bretagne profonde.
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Ces créatures se tenaient, debout, en une salle creusée à même le roc, aménagée sommairement de tentures, de meubles dépareillés et de vieilles marmites écrouies, bosselées et creusées. Des faces émaciées, chlorotiques, d’hommes édentés, dont la mâchoire se réduisait à quelques chicots noirâtres çà et là interrompus par une dent jaunie dressée effrontément, les dominant telle la tour d’ivoire d’un antique jeu d’échecs, se penchaient sur lui, comme devant une bête curieuse venue du Nouveau Monde. Ces êtres arboraient des hauts-de-chausses bouffants et noirs, dont les innombrables crevés témoignaient de leur mauvaise fortune. Leurs casaques, casaquins et soubrevestes, leurs pourpoints proverbiaux, brochés et gaufrés de fils d’or et d’argent ternis depuis longtemps, aux rares boutons cuivrés subsistants, s’ouvraient en effilochures sur des lambeaux de chemises dignes d’un naufragé des Mers du Sud.
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Tous étaient chaussés de sabots, à même leurs pieds nus et tous arboraient cette coiffe au ruban noir que l’on ne pouvait rencontrer qu’au-delà du pays gallo. Les senteurs de cette horde exhalaient le poison de la misère et de la saleté, misère des Bretons chthoniens
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vivotant dans la clandestinité du Paris souterrain, comme en autant de soutiens de la cause loyaliste réduits à l’impuissance pour peu qu’on les nourrît d’autres choses que de rats et de déchets fangeux et qu’on les armât afin de s’insurger enfin contre l’usurpateur. Napoléon ignorait tout de leur existence. Cependant, il avait ouï-dire d’une légende selon laquelle existait une armée fantôme, celle des derniers irréductibles d’Armor, vaincus par le nouveau gouvernement lors de la première insurrection avortée de 1793 contre le pouvoir exorbitant du tout jeune futur connétable et lieutenant- général du royaume, alors simple membre militaire du Conseil du roi, qui avait procédé à une levée d’impôts ne les agréant point, impôts qui devaient servir à la guerre d’expansion en Prusse, en Italie et en Autriche, mais aussi à la première levée en masse de l’histoire du royaume. Les nouveaux Bonnets Rouges,
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ainsi qu’on les avait baptisés, avaient été écrasés à Ploërmel le 17 août 1793, guerre paysanne dérisoire, guerre des plous à laquelle un Chateaubriand
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 avait refusé d’apporter sa caution, parce que Louis XVI demeurait encore sur son trône et que rien ne semblait alors le menacer. Le Pardon, dit de Ploërmel – du nom de la bataille –

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avait suivi, grâce accordée aux chouans alternatifs qui avaient accepté de se soumettre. Quant aux autres, ils avaient opté pour la clandestinité ou le couvain de la rancœur. Les Vendéens, non concernés, n’avaient pas bougé, mais les jeunes Cadoudal
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/78/Georges_Cadoudal_Coutan.jpget de Kermor avaient été témoins des exactions de l’armée et de la répression. Maël de Kermor y avait perdu deux oncles. Assimilant ce soulèvement aux derniers soubresauts des émotions populaires du XVIIe siècle, la propagande napoléonide avait su faire taire jusqu’à la déposition de Louis XVI toute velléité nouvelle d’insurrection. L’aristocratie, non lésée pour l’instant, avait refusé de frayer avec les manants à l’exception des Kermor et de quelques hobereaux ruinés qui dérogeaient en maniant la charrue. Fouché et Fréron avaient fait à cette occasion leurs premières armes, participant avec zèle aux procès des paysans, exécutés à la Gatling de Galeazzo di Fabbrini plutôt que pendus.

Les bouches distordues des troglodytes bretons exultaient. Les langues remuaient, scandant un cri unique :

« L’aïeule, l’aïeule ! » entrecoupant cet appel d’interjections celtiques.

Lorsqu’une silhouette toute chenue s’approcha de lui, intimant d’un geste de mitaine de suie le silence, Agathon Jolifleur crut que Madame La Mort
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venait le prendre, tant cette femme disparaissait sous les voiles noirs. Quel âge pouvait-elle donc avoir ? Vivait-elle déjà du temps de Louis XIV Le Grand ? S’agissait-il du cadavre d’une centenaire revenue à la vie par quelque procédé galvanique ? Des doigts de sorcière, secs, horribles, crochus, émergeaient des mitaines. L’aïeule
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 imposa ses mains contre le front d’Agathon, sans qu’il pût prévenir ce geste pour lui répugnant. A ce contact, à sa grande surprise, il s’apaisa ; une intense chaleur magnétique, l’irradiation d’une bonté, d’une incroyable compassion, émanaient de ces mains centenaires, dont les nœuds inextricables des veines demeuraient cachés par la grâce du réticulé des mitaines. Cette femme immémoriale possédait le don de guérir, de soulager les corps, les âmes et les cœurs… Elle était Vie, non point Mort, mais une Vie approchant de son terme, ainsi qu’une chandelle dont la flamme ultime, vacillante, en son dernier fragment méché, par-dessus l’amas informe de cire égouttée et fondue, au faîte du bougeoir, du chandelier, du candélabre, du lustre, de la lanterne, du lumignon ou du lampadophore, se trouve à la merci de l’extinction par le moindre souffle d’air frais ou vicié non souhaitable sans que la mouchette ou l’éteignoir y soient pour quelque chose. C’était pourquoi, parfois, l’on parlait de la Mort en la comparant à une lampe s’éteignant faute d’huile. C’était la fin la plus douce qui fût, comme franchir les portes de l’au-delà durant son sommeil.

Agathon espéra que jamais l’aïeule ne révèlerait son visage, que la fantaisie de relever ses voiles de veuve ne la prendrait point. Il s’imaginait cette vieille femme pareille à quelque momie de cauchemar. Mais il voulut la questionner, savoir à la parfin où il se trouvait, en quelles circonstances ces Bretons naufragés l’avaient découvert et sauvé de la fosse, avant de leur signifier qu’ils devaient l’aider à se cacher chez Madame veuve Roland de la Platière dont Sade ou son avatar lui avait fourni l’adresse.

Lors, l’imposition des mains se relâcha, l’aïeule recula de quelques pas, et il put débuter son questionnement :

« Qui donc êtes-vous ? Où suis-je ? » 

A ces interrogations, la harde de déshérités observa en un premier temps le silence. La mutité parcourait les faces jaspées de crasse et de misère ; les visages se fermaient, hermétiques, impavides ; les bouches closes et dures se refusaient au moindre mouvement labial. C’était comme si tous avaient juré de conserver un Grand Secret : leur asile devait demeurer inviolé.

Mais, après plus de deux minutes pendant lesquelles les épaves humaines d’Armor s’échangèrent des regards farouches, accompagnés de non-murmures amuïs, une voix se décida, rompant l’éclat intolérable de ce silence. Elle était si faible, si incertaine, qu’Agathon éprouva le plus grand mal à en déchiffrer les paroles. Elle semblait provenir du lointain, d’un songe galactique, de l’Infini. C’était la voix de l’aïeule en personne…

Elle ne s’exprimait qu’en un langage celtique, mais, servant d’interprète, un grand escogriffe revêtu de lambeaux de houppelande le drapant comme un charretier de la Mort, cet Ankou
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des légendes et des superstitions tenaces, traduisit ces phrases sibyllines pour notre muscadin. L’homme chuintait ; ses lèvres meurtries, rongées d’abcès, purulentes, laissaient filer des mots pour lui étrangers, mots d’une langue coloniale, esclavagiste, dominatrice et souveraine, mots de cette Île-de-France qui avait conquis tout le royaume et s’apprêtait à éradiquer les patois, dialectes de la résistance au pouvoir central, dialectes de l’insurrection à venir contre ce Napoléon prétendument Grand. L’homme mimait en même temps qu’il traduisait, s’exprimant en parallèle en un singulier langage des signes, dérivant de celui de l’Institut des sourds-muets de l’abbé de l’Epée,
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mimiques démonstratives exécutées par des mains mercuriennes, messagères des dieux païens. Ce Breton, qui subodorait l’illettrisme celtique d’Agathon, se référait de fait davantage à la transposition syncrétique gauloise de Mercure qu’à sa version purement romaine. L’iconographie sculptée de ce Mercure gaulois

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se distanciait de l’orthodoxie romaine puisqu’il était coiffé d’un chapeau bizarre unicorne et vêtu d’une tunique courte, s’apparentant à un sayon ou un sarrau, puis de braies, pantalon collant commun à ces peuples qu’on dirait « indo-européens ».

« Nous sommes la Communauté, le Clan des descendants de Judicaël et de Nominoë. Nous nous cachons ici, dans les entrailles de Paris, attendant le Signe de la grande Révolte. Nos patrons sont Saint Brendan, Saint Colomban
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et Sainte Anne d’Auray. L’aïeule est notre guide et notre matriarche, présentement âgée de cent-vingt-cinq années, car elle naquit lors de la Révolte précédente, dite des Bonnets Rouges et du papier timbré. Nous attendions votre venue ; vous êtes l’Envoyé du Signe. Nous vous avons par conséquent secouru. L’aïeule va vous guider où vous devez aller… je dis ! »

Ainsi, celle qui dirigeait cette communauté souterraine était née en 1675 ! Jolifleur n’en croyait pas ses oreilles. Il peinait à comprendre en quoi son arrivée inopinée ici était désirée depuis longtemps et la raison pour laquelle il pouvait jouer le rôle du déclencheur d’une rébellion nouvelle… Ces Bretons se terraient donc depuis bien plus longtemps que 1793… depuis en fait le règne du Roy Soleil, voire avant… Cela ouvrait de perspectives vertigineuses. Il put conséquemment expliquer ce qu’il souhaitait, rejoindre la surface et la rue de la Harpe où se cachait Manon Roland. Il usa de mots simples, supposant le nombre de locuteurs du français bien restreint dans cette singulière compagnie de presque spectres.

D’un geste, l’interprète, ayant compris, invita Agathon à suivre la plus que centenaire. Le muscadin ne put balbutier que quelques remerciements maladroits, sans qu’il fût toujours certain d’avoir face à lui assez de personnes pour comprendre ses paroles timides. Il s’étonna qu’on ne lui demandât rien en retour… Cette société était-elle régie par une forme de communisme primitif, proche de l’idéal de Rousseau ? Il n’osa demander où étaient les femmes et les enfants, les supposant restés en quelques logis troglodytes, peuple des cavernes primordiales… Il aurait tant souhaité en connaître davantage sur cette société étrange, dont Jean-Jacques se fût pâmé, l’étudier peut-être, en voyageur impartial ou en observateur neutre.

L’aïeule, s’étant emparée d’une lanterne sourde,
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unique type de luminaire dont la communauté bénéficiait, commença à cheminer d’un petit pas, empruntant un boyau cylindrique qu’Agathon n’avait pas remarqué, non sans avoir auparavant adressé un au-revoir formel à ceux qu’elle dirigeait.

Le boyau paraissait aussi chenu qu’elle, survivance autant d’un égout antérieur, peut-être gallo-romain, que d’une canalisation plombée de l’antique Lutèce,
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alimentant d’une adduction d’eau bienvenue les bâtisses des Parisii et des notables romanisés, mais aussi les thermes… Agathon comprit – alors qu’il pensait se situer quelque part au niveau des douves de la Bastille – que tous deux se trouvaient sous les thermes de Cluny et marchaient dans le réseau d’assainissement du début de notre ère, Cloaca Maxima lutétienne, délaissée dès Clovis, envasée puis curée en secret, mais aussi réticulé des hypocaustes… Au plomb se mêlait la terre cuite.

Il s’étonnait que son accompagnatrice demeurât si alerte malgré le poids des ans. Jamais elle ne butait, ni ne chutait, bien que certains passages, particulièrement étroits et escarpés, fussent périlleux. Aussi avait-il l’impression croissante de baigner dans une atmosphère d’irréalité. Les émanations de ces tuyaux multiséculaires étaient propices à l’illusion… Ainsi, Agathon crut-il à une autre présence cheminant de conserve tel un dédoublement de la matriarche, double demeuré jeune ; il crut croiser aussi une créature se dissimulant en cet outre-lieu, un fantôme sans bouche, ombre laiteuse, ectoplasmique, dépourvue de personnalité, lémure ou autre. Parfois, il entendait des marmottements, des mugissements. Lors d’un coude étranglé, en épingle à cheveu, se silhouetta une créature fugitive non-humaine, spectre de grand singe au pelage albinos, aux yeux en escarboucle, s’échappant sitôt aperçu, spéculation et anticipation futuriste des Morlocks d’H.G. Wells, prémonition fantastique des buissonnements mutagènes hasardeux de l’Humanité tout entière.
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Ces plus que singes ou post-humains possédaient leurs propres nécropoles, leurs rites funéraires, vestiges des religions passées, des croyances universelles en un au-delà, que leurs cervelles de brutes, sans trop comprendre les dogmes d’où provenaient ces coutumes, continuaient à respecter et accomplir autant par automatisme que par atavisme. C’était là pur formalisme…

Agathon, parcourant avec l’aïeule des galeries de briques où s’enchâssaient deçà-delà des crânes aux arcades sourcilières proéminentes, au front fuyant, dépourvus de menton et à l’encéphale étréci, aux orbites d’où émergeaient parfois des scolopendres phosphorant dans la semi-pénombre, entendait des échos sourds et grondants de ces singes blancs, ces êtres cryptiques qui avaient traversé l’Achéron, comme s’ils eussent passé leur temps à faire fonctionner des machineries à vapeur de James Watt, des mule-jenny et autres water frames, en ouvriers de fabriques clandestines, d’ateliers chthoniens. Et le pilonnage sourd et gourd de ces machines cachées occasionnait des céphalées, abolissant la réflexion, torturant les méninges, abêtissant à jamais l’être humain. Napoléon avait-il dissimulé sous Paris des légions de fabriques, d’arsenaux, où de nouveaux esclaves, orangs-lords ou gorilles cavernicoles frappés d’albinisme, forgeaient, tels les cyclopes
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de Vulcain, les armes de demain ? Le muscadin ne nia point que peut-être de colossaux canons destinés à anéantir l’Angleterre se façonnaient et se coulaient là grâce à cette main-d’œuvre peu exigeante d’hommes-singes serfs.

Tandis que notre duo approchait d’un égout plus classique, les niches-tombes simiesques cédèrent un temps la place à des réceptacles tubulaires ou tronconiques de terre cuite, urnes funéraires nouvelles, vases ouverts sur d’autres restes, jarres, cruches ou amphores recelant des squelettes complets et minuscules de fœtus humains, entreposés là par des savants du récent Muséum, amis ou collaborateurs de Cuvier et Bichat cumulant les objets obstétricaux d’expérience, voulant percer à tout prix le secret du développement utérin de l’organisme, défiant Dieu. Ainsi convertissait-on à de nouveaux usages, proches du dépotoir scientifique, les vieilles catacombes paléochrétiennes… C’était insulter les anciens martyrs, cracher sur leurs tombes, nier toutes celles et tous ceux qui attendaient le Royaume et pour qui l’Eglise était venue, selon l’adage paraphrasé d’un théologien de l’avenir, Alfred Loisy.  

Car au nord était le Royaume, non pas de Dieu mais des Hommes, là-haut, tout là-haut… le Salut. Agathon s’ébroua, dissipant les songes tortueux, les fantasmes, les hallucinations. La matriarche et lui étaient parvenus à un collecteur prosaïque, rivière souterraine empestée de détritus et rejoignant la Seine, cours d’eau souillé des ordures de la Ville où, au quai de pavés disjoints et irréguliers, était amarrée une barque. Le Charon des lieux attendait le couple, en costume breton à peine moins loqueteux que celui de ses congénères. Demanderait-il une rétribution ? Agathon ne possédait plus un liard. L’aïeule lui fit comprendre qu’il embarquerait seul et que le nautonier poursuivrait avec lui jusqu’à terre, jusqu’en l’adresse même où le divin marquis lui avait conseillé de se rendre. Jolifleur espéra qu’il fît nuit afin que personne ne remarquât ses pérégrinations vers la rue de la Harpe. Il devait par conséquent communiquer sa destination à celui qu’il pensa appartenir à la confrérie antique des nautes, survivance d’un ordre celte bimillénaire. Résolument, il ordonna : « Emmenez-moi rue de la Harpe, où loge Madame Manon Phlipon veuve Roland de La Platière. »
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Le naute ni ne cilla, ni ne cela rien. Agathon fit ses adieux à l’aïeule qui, de son petit pas, fit aussitôt demi-tour, puis, il monta à bord de la barque et s’assit sur une des banquettes de bois. Le nautonier d’Armor, prenant l’aviron, commença à ramer.

L’esquif s’engouffra sous des voûtes éraillées de moisissures. Notre muscadin savait que la rue de la Harpe se situait en face des anciens thermes de Cluny et de l’hôtel de Cluny
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 ou de ce qu’il en demeurait en 1800. Nicolas-Léger Moutard, l'imprimeur-libraire de la reine Marie-Antoinette, y avait établi son imprimerie dans la chapelle de l’hôtel mais venait de suivre les Bourbons en exil.  Tous ces éléments renforçaient l’hypothèse selon laquelle l’étrange catacombe occulte qu’Agathon venait de parcourir pouvait se localiser sous ces mêmes thermes… Par la voie aquatique choisie, l’égout secret du naute d’Armor devait déboucher près de l’Île de la Cité. Le lieu logique où ils accosteraient serait donc le pont Saint-Michel
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dont l’état actuel remontait à 1616, pont désormais vétuste qui conservait son bâti de masures en péril. Un incendie accidentel eût suffi à ruiner tout l’édifice. De là, l’on poursuivrait à pied vers l’antique rue de la Harpe. 
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Le batelier prenait son temps ; il souquait paisiblement car pour lui, n’existait aucun risque que les agents de Fouché vinssent fureter en cet endroit. Ces lieux connotés, associés à la répugnance et à la saleté, à l’excrément et à la diarrhée provoquée par l’absorption des eaux polluées, étaient les derniers auxquels il eût pensé pour envoyer les cognes à la chasse aux opposants. Par contre, une faune adaptée y prospérait. C’étaient les rats noirs, dont le grouillement se devinait aux rives, dont les couinements emplissaient le collecteur, résonnant sous la voûte noirâtre. Parmi ces commensaux multiséculaires du genre humain, quelques individus se faisaient plus audacieux ; ils plongeaient sans hésiter puis nageaient le long de la coque de l’esquif, moustaches au vent, au ras du liquide, l’escortant tels des dauphins. L’intelligence de cette espèce s’avérait redoutable. Mais, sous l’eau, il n’y avait pas que des rats…

Parmi les détritus flottants, l’on croisait parfois des épaves charognardes, et au milieu de ces immondices, le dernier degré de la déchéance humaine, sortes de chiffonniers nageurs noctambules, récupérateurs de débris et de restes carnés fangeux, membres d’une autre confrérie que notre nautonier breton, confrérie de parias dont le métier consistait en la pêche des ordures de la Seine afin d’en tirer quelques profits de billon. Cela assurait leur survie en leur gîte de torchis et Agathon en devinait certains, silhouettes en simples caleçons de toile brassant entre deux eaux. Quelques-uns, afin qu’ils respirassent avec une aisance relative dans cette soupe pourrie, portaient des espèces de masques ou cagoules constituées soit de vessies de porc, soit de papier huilé, dignes de Végèce.
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 D’autres avaient confectionné des tubas rudimentaires, de fortune, avec des roseaux ou des boyaux de bœuf rendus translucides. Ils ne pouvaient plonger trop en profondeur : la pression collerait leur masque à leur visage. Il adhérerait, s’agglomérerait en leur tête jusqu’à l’asphyxie et la compression ultime. Enfin, existait une troisième catégorie de chiffonniers des égouts : ceux qui, héritiers de l’ancienne jurande gauloise des utriculaires de Lutèce, utilisaient des outres ou estomacs de peau de vache ou de chèvre qu’ils gonflaient d’air, montgolfières aquatiques qu’ils chevauchaient, pagayant qui avec les mains, qui avec d’informels avirons de fortune. L’un de ces utriculaires croisa la barque et salua le naute.

Le territoire que l’embarcation parcourait n’était pas celui des ravageurs de la Seine, pègre bien particulière avec laquelle les autres confraternités commerçant en ces lieux refusaient de frayer.  

Jolifleur rêvassait, songeant encore à l’hypothétique présence d’enfants parmi la communauté armoricaine troglodyte. De fait, il en existait bien ! S’il avait su avec quels jouets ils se distrayaient, il eût débecté… Les garçonnets mimaient les batailles, les combats, les duels, avec des tibias et fémurs, feignant l’arquebusade ou sabrant l’ennemi. C’était pis parmi les fillettes. L’une d’elles, aux jupes raides de crasse, aux pieds nus fort cornés et croûteux, à la chevelure ternie devenue d’un gris d’ardoise à force de malpropreté, à la frimousse recouverte d’un derme de saleté dissimulant l’aspect pellucide et chlorotique d’une peau n’ayant jamais connu l’air libre et la lumière diurne, aimait à bercer des poupées bien particulières. Elle se fournissait gratuitement parmi les squelettes de fœtus et d’enfançons qu’elle arrachait sans vergogne au repos de leurs urnes tantôt entrevues. Elle revêtait ces poupards minéraux, souventes fois à demi disloqués, d’agrégats de tissus décolorés, de fragments de guenilles sans nom avant d’utiliser ces horreurs fagotées de chiffons à sa convenance, à son jeu puéril maternel, comme des poupons réels, afin de mimer l’allaitement… Elle n’hésitait pas pour ce faire à entrouvrir les lambeaux lui tenant lieu de corsage, révélant son absence de poitrine et exhibant ses côtes de meurt-de-faim. Ainsi, elle simulait la tétée et s’en trouvait fort aise, soupirant d’un plaisir équivoque. Les têtes de mort édentées de ces bébés, hypertrophiées, aux fontanelles mal jointes et d’un ivoire beigeâtre, se devinaient sous des fanchons, des coqueluchons, des coiffures cauchoises à l’image des anciennes fontanges ou des coiffes tuyautées aux dentelles noircies. Ces poupées représentaient quelque anticipation morbide d’une célèbre momie de bande dessinée au nom évoquant le tout-à-l’égout[1]. Solenn était le petit nom de cette enfant en quelque sorte nécrophile…

La barque émergea du collecteur, parcourant désormais une Seine nocturne ; l’on approchait de la Cité et l’ombre imposante de Notre-Dame dominait le décor, se détachant sous l’orbe lunaire. Déjà apparaissaient à distance les arches du pont Saint-Michel, surplombant une onde d’ébène dépourvue de remous, pont au-dessus duquel branlaient des bicoques abritant les misères de Paris.

Sous ledit pont où bientôt le naute s’alla accoster, Agathon remarqua la présence, en alignements imparfaits, de ce qu’il prit pour des sacs informes, pour des tas amorphes de déchets. Il y en avait une bonne douzaine, parfois recroquevillés ou arcboutés près d’un pilier, d’autre couchés à même les pavés du quai. On distinguait des braseros brasillant avec peine, scintillant de rares flammèches, de cendres incandescentes. Le Breton invita le muscadin à quitter la barque. Maladroit, Agathon trébucha, manquant rejoindre les eaux fluviatiles saumâtres. Prévenant de justesse la chute, il se heurta à un des môles constitués, il le vit, d’amoncellements, d’empilements et de superpositions d’étoffes ruinées. Cela exhalait un remugle composite, au-delà du chiffon moisi, décomposé. Ce tas émit un gémissement, un ahhh sourd. C’était une épave humaine, un gueux sans abri qui couchait là faute d’asile… Ce ahhh n’était point l’expression de la douleur car le presque fardo inca qui enveloppait le triste hère apparaissait d’une épaisseur suffisante pour le protéger du choc. Son corps dénutri se couvrait d’ulcères, de plaies suppurantes dues à l’avitaminose. Cela suintait par-dessous les chiffons.
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En écho, cette plainte se répercuta parmi les autres déshérités empaquetés de chancissures. L’accompagnant d’Agathon l’invita à le suivre, bien que tous deux se troublassent au spectacle de ces sans-toit parisiens. Ils parvinrent à un escalier qui lui aussi servait de dortoir aux misérables. Devant se frayer un chemin, escalader les degrés sur chacun desquels s’allongeaient des grappes humaines emmitouflées de couvertures suries, le muscadin se contraignit à poursuivre, quoiqu’il s’en désolât et s’en excusât, quitte à piétiner ces miséreux dont certains s’avérèrent des femmes. Les pieds s’enfonçaient dans d’hideux paquets spongieux desquels, parfois, émergeaient des mains noires de crasse ou des visages au sexe indéfinissable vérolés par la rue. C’étaient autant de faces tumescentes et grêlées, marquées de boursouflures et de furoncles. Il était impossible de déplacer ces hères de cloaques dont les soupirs pathétiques retentirent en des séries disharmonieuses et dissonantes. Amorphes, frappés de tétanie, ils avaient à peine la force d’exprimer la douleur. Leur hébétude mortifère les rapprochait tant du tombeau qu’il était fréquent – donc ordinaire ! - de ramasser à l’aube quelques morts de la nuit ; aussitôt, le soir suivant venu, dès que Sol se couchait, d’autres chemineaux enchifrenés prenaient, en un ballet incessant, la place des défunts de la veille. Cela promettait de durer toute une éternité…jusqu’à l’hypothétique rébellion de la multitude, du moins, de cette fraction de la multitude ayant conservé la capacité de se révolter. Pour les trop affamés, cela était devenu impossible.

Accoutumé à cet étalement d’immondices parisiennes déshumanisées dont les relents engendrèrent moult grimaces chez Agathon, le naute breton, comme blasé de liqueurs putrescentes, après un premier tressaillement dû à la découverte non point du statut, mais du nombre des hôtes de cet escalier, demeura aussi impassible qu’un samouraï de Cipango.
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 Il progressait avec peine tout autant qu’Agathon, s’efforçant tant que faire se pouvait d’enjamber ces cadavres d’indigents ordinaires en puissance et en sursis. L’ascension de cauchemar s’acheva enfin et le duo se retrouva au niveau du parapet, là où se dressait le premier taudis dont la façade de sépia s’érigeait dans l’obscurité avec un orgueil haillonneux. Cette chaumière urbaine abritait une échoppe au commerce indéfinissable, du fait de son enseigne à demi effacée par le temps, une boutique d’évidence close à cette heure non matutinale. Montrant le chemin, le guide de Jolifleur lui adressa la parole en français, d’une inflexion laconique effaçant toute émotion :

« Allons de ce pas rue de la Harpe, c’est par-là. »

A suivre...



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[1] Allusion à un gag de la série César de Maurice Tillieux, où la fillette Ernestine dérobe la momie du pharaon fantaisiste Tout-à-l’égout.

mardi 5 mai 2020

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 6 4e partie.


Le geôlier s’était contenté d’un examen sommaire de la dépouille de feu Jean-Paul Marat.
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 Il s’était tôt absenté, après qu’il eut demandé à Agathon d’attendre le retour des médecins qui dresseraient l’acte officiel de décès et feraient emporter le corps pour une destinée évidente exhalant le sapin ou la chaux vive.

Cela laissa au muscadin un délai suffisant pour opérer la substitution qu’il redoutait tant, autant qu’elle lui répugnât. Il lui fallut agir vite, sans renauder. De Sade alias Sydney Greenstreet,
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 il n’entendait plus rien. Les chaînes qui enserraient encore le détenu ne facilitaient pas sa tâche. La première chose qu’il put faire fut de se coiffer de l’affreux madras du mort, aux remugles vinaigrés ; quelques gouttelettes de ce liquide acide coulaient encore de l’étoffe surie, menaçant d’humecter les lèvres de notre délicat.

Après, advint l’horreur pure : Agathon fut contraint d’arracher, par larges lambeaux, les squames du cadavre afin qu’il s’en enveloppât. Là encore, les chaînes génèrent l’aisance de ses mouvements. Il espérait qu’en la pénombre du cachot, l’illusion serait suffisante, qu’on le confondrait sans difficulté avec le défunt. De combien de minutes disposait-il encore afin de parachever son déguisement ? Agathon savait la Bastille suffisamment vaste, la chaîne décisionnelle bureaucratique assez complexe pour qu’il pût en terminer avec la première phase de l’exécution du plan du marquis de Sade avant que les fonctionnaires ne vinssent récupérer Marat.

Le temps s’écoulait, sans qu’il le mesurât avec exactitude puisque sa montre avait été perdue dans ses mésaventures multiples. Après avoir déposé le cadavre sur sa propre paillasse, en position du dormeur, non sans qu’il l’eût au préalable recouvert de sa propre chemise souillée et déchirée, faisant fi tant bien que mal de son aspect désormais acquis d’écorché de Fragonard ou de Vésale,
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  il parvint à s’allonger, réprimant des hauts le cœur, des pans entiers de peau par-dessus l’autre chemise en lambeaux, celle de l’ami du peuple, échangée tant bien que mal elle aussi, enfilée malaisément à cause des maudites chaînes, haillons qui guère ne lui allaient tant Marat était décharné par la maladie.

Les sentiments éprouvés par Agathon s’avéraient ambivalents : si le silence définitif du trublion dérangé qu’avait été Jean-Paul Marat ne l’émouvait guère, il ressentait cependant un doute, doute qui lézardait ses convictions politiques. Quel que fût le pouvoir qu’on servait, seuls les possédants en profitaient, et le peuple demeurait l’éternel perdant des bouleversements politiques ou dynastiques. Une monarchie constitutionnelle ou parlementaire, à l’anglaise, ne garantissait aucunement le bien-être des masses… Trouver refuge chez Manon Phlipon, veuve Roland de La Platière,
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 cette réprouvée dont la domestique, par esprit de sacrifice, supportait à sa place les affres de la captivité, perturbait le muscadin au loyalisme devenant incertain. Manon Roland avait souhaité la fin de l’absolutisme et le triomphe de la bourgeoisie des négociants au détriment de l’aristocratie parasite, en particulier celle de l’ancienne cour. De plus, avec d’autres femmes instruites en politique, comme Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt,
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 elle avait milité pour l’émancipation politique et économique de son sexe.  La dernière citée avait longtemps vécu à Londres, nouant une amitié sincère avec une féministe anglaise redoutable, Mary Wollstonecraft,
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 qui avait aussi séjourné de son côté à Paris. La susnommée, dont le métier de maîtresse d’école la rapprochait d’une presque contemporaine de Galeazzo, Louise Michel,
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 était décédée prématurément à la naissance de sa fille Mary, en 1797, d’une fièvre puerpérale. Cette clique féministe travaillait à la rédaction d’une déclaration révolutionnaire des Droits de la Femme.

Jolifleur s’angoissait donc à l’égrènement de la ronde des heures, craignant que les fonctionnaires tardassent tant que le cadavre de l’ami du peuple commencerait à se couvrir des insidieux stigmates de la putréfaction, en particulier cette tache abdominale verte ou noire, évocatrice du travail de conversion des chairs accompli par la Nature. Lors, la dépouille de Jean-Paul Marat, sublimée en charogne, se métamorphoserait en un reflet-miroir inexact de celle de l’orang-outan du cachot de Donatien de Sade car elle serait vouée à traverser les mêmes étapes d’anéantissement. La perception du temps du muscadin déchu s’altérait, se dégradait à la mesure de sa peur, écoulement de Chronos dilaté démesurément jusqu’à l’infini. Au contraire, quand son esprit évoquait celui qui gisait à côté, s’y concentrait, il ne pouvait s’empêcher de visualiser le film anticipé accéléré de la putrescence jusqu’à la dislocation terminale du squelette. Ce Marat-là annonçait ce trucage cinématographique remarquable, image après image, du Morlock mort de George Pal dans La Machine à explorer le Temps.
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 A défaut d’exhiber les crocs branlants simiesques communs au Pongidé et à la bête humaine fabuleuse, la mâchoire de notre Marat minéralisé en ossements disjoints béerait sur le Vide et l’Infini des espaces pascaliens. 
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Lorsque les cliquetis des clefs daignèrent enfin atteindre ses oreilles, Agathon sursauta mais sut reprendre, à temps, l’immobilité cadavérique factice. Dès à présent, il se contraignit à jouer une excellente et répugnante comédie dont Napoléon, Fouché, Danton et son bourreau féminin seraient les dupes. Aux bruits des pas s’introduisant en la place, le muscadin évalua la venue de quatre hommes : son gardien, le médecin et deux infirmiers chargés sans nul doute du transport du corps.

Il entendit distinctement le geôlier dire :

« Au préalable, déverrouillons et ôtons ses chaînes. Elles ne lui serviront plus de rien. »

Demeurer immobile, impavide, durant cette action, fut fort difficile. Les yeux fermés, Agathon perçut le grincement de la clef dans ses entraves, et dut réprimer un soupir de soulagement quand on l’en libéra. Puis, il fut soulevé et presque jeté sur une espèce de civière. L’épreuve la plus difficile fut lorsque le médecin approcha un miroir de ses lèvres afin de bien vérifier qu’il ne respirait plus. L’on redoutait les cas cataleptiques, les enterrés vivants ! Agathon serra les dents et retint son souffle.

 « Diable ! Sa mâchoire est déjà fort bien serrée ! La rigidité cadavérique a commencé », fit la voix inconnue du médecin qui aussitôt poursuivit : « Je signe le certificat de décès, ce jourd’hui samedi 8 mars 1800 à cinq heures du soir. Compte tenu de la précocité de la rigidité cadavérique, seulement deux heures après la mort alors qu’il en faut trois en principe, je propose que l’on hâte la rédaction du permis d’inhumer. »

Il y eut alors un crissement de plume. Le zèle administratif avait été poussé jusqu’à apporter papier et matériel nécessaires à l’établissement de l’acte funèbre. Le docteur s’appuya comme il le put contre un des murs et signa, debout, d’un paraphe nerveux griffant la feuille. Le geôlier ajouta :

« Le dénommé Marat a un compagnon de cellule. C’est lui qui a lancé l’alerte.

- Où est-il donc ? Il ne semble pas se manifester. Serait-il devenu muet de terreur ou si émotionné qu’il serait mort lui aussi ? »

Agathon sentit une sueur glacée parcourir son échine. Heureusement qu’il était couché sur la civière en position dorsale.

« Il doit croupir au fond, sur son grabat. », reprit le garde.

Dans la semi obscurité, ils virent en un recoin obombré une silhouette loqueteuse reposant sur une paillasse, en chien de fusil.

« Laissons-le tranquille, monsieur le médecin. Ce muscadin a subi une épreuve délicate. Voir mourir son compagnon de cachot…Ces petits-maîtres antiphysiques ont de ces émois de donzelles ! Fi donc !

- Ce Marat était malade depuis longtemps, répliqua le disciple d’Hippocrate. Sa mort ne pouvait tarder. Allons, messieurs, quittons cette géhenne lugubre, acheva-t-il. Emmenez le corps à la morgue provisoire. Je vais me rendre de ce pas auprès de Monsieur le gouverneur Boissy d’Anglas pour qu’il cosigne le certificat du trépassé et le permis d’inhumer. »
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Il se retrouva reposant dans une salle glacée, chichement éclairée de quinquets, toujours vêtu de ses brimborions cadavériques. Ne percevant plus aucune présence, il se risqua à ouvrir les yeux. Les pierres de taille témoignaient qu’il n’avait pas encore quitté la Bastille.
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 Une odeur douteuse signala à ses narines qu’au moins un corps mort partageait sa compagnie. C’était donc en ce dépositoire servant de morgue provisoire qu’on l’avait déposé. Agathon n’était pas encore tiré d’affaire. Il ignorait, à ce stade, si on allait le dénuder pour l’exposer ou l’autopsier puis, plus tard, si on allait l’enfermer en une bière ouverte ou fermée, l’inhumer ou le jeter tel quel dans la cavité sinistre et profonde d’une fosse commune que l’on recouvrirait de chaux vive. C’était aussi oublier qu’au préalable, on le coudrait dans un linceul, drap grossier qu’il devrait pouvoir déchirer pour fuir sa tombe improvisée… A moins qu’on le jetât à la Seine. Ah, si au moins il était « mort » en mer ! 
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Le lieu demeurait désert ; nul ne paraissait pressé de s’occuper du pseudo-mort. Agathon se redressa et porta un regard en direction de la table la plus proche, celle d’où provenait la senteur cadavéreuse. Mieux eût valu qu’il se voilât la face au spectacle offert par la dépouille qu’il voisinait. Certes, l’opacité lugubre des lieux atténuait l’horreur, mais les chandelles suffisaient à l’éclaircissement et à la révélation des détails affreux et scabreux témoignant du statut de l’homme reposant en compagnie de celui qui souhaitait recouvrer la liberté. L’être était caduc depuis longtemps, peut être trépassé depuis un jour ou deux, assurément glacé et roide. Cela signifiait que l’inhumation des détenus décédés ne constituait pas la priorité de Monsieur Boissy d’Anglas.

Ç’avait été une personne corpulente, un de ces viveurs à la motricité réduite par l’adiposité, dont cependant la paroi abdominale s’était affaissée après qu’elle eut été proéminente. Peut-être l’avait-on autopsié et ôté ses viscères les plus susceptible de se gâter avec promptitude. Mais, bien plus abominable, l’on avait inséré en son fondement un clystère ou une canule de laquelle exsudait, s’épreignait, une humeur pestilentielle qui gouttait jusqu’à une bassine de fer-blanc. Cet écoulement, cette liquéfaction, témoignaient non seulement de l’œuvre de la putréfaction, mais aussi de la dissolution des organes. Agathon connaissait ses classiques ; il songea à la description par Hérodote des trois classes d’embaumement.
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 Il était selon ses pensées erratiques incontestable qu’on avait infligé à la dépouille de l’inconnu le traitement que les taricheutes égyptiens réservaient à l’embaumement de troisième classe, qui consistait en l’introduction dans le corps d’un produit dissolvant les viscères. Jolifleur s’était attendu à une pratique inverse qui, certes, ne se répandait que parmi les classes privilégiées : ces nouvelles méthodes d’embaumement nécessitaient l’injection de produits alcoolisés préservateurs en lieu et place du sang et de la lymphe. Toujours était-il que l’épiderme de notre inconnu affichait la classique lividité cadavérique, ce qui acheva de dégoûter le muscadin par trop délicat.

Alors, une pensée vagabonda dans les méninges d’Agathon : « Ce corps ? Qui était-il ? Son obésité ne l’apparentait-elle pas à Donatien marquis de Sade, mon voisin spectral de cachot ? », personnage dont il évaluait la possibilité d’une intervention surnaturelle. « Ai-je eu tantôt affaire à un fantôme qui m’aurait fourni toutes les directives nécessaires à mon évasion ? »

Il frissonna et reprit sa position couchée, attendant que l’on vînt enfin s’occuper de lui, espérant aussi qu’un chirurgien n’exercerait pas à son encontre l’art de l’autopsie ou de la dissection. Enfin, sans qu’il pût mesurer le nombre des minutes écoulées depuis sa dernière méditation macabre, il entendit des pas… Il se tint coi, se contraignant à l’immobilité parfaite d’une dépouille. Comme il était ardu de maintenir les yeux clos, de n’émettre aucune exsufflation, de feindre la mort ! Toutefois, la température de son organisme aurait pu le trahir, mais, à son grand soulagement, les deux arrivants – ainsi que son ouïe put le constater, quoiqu’il regrettât se priver d’un examen visuel des nouveaux venus – se moquaient de ce détail. La pièce, non chauffée, n’était pas propice aux manifestations sudorifères. Aussi, l’épiderme d’Agathon demeurait froid, d’autant plus qu’il supposait que son aspect répugnant – les squames de l’ami du peuple ne le recouvraient-elles pas ? – excluait que les infirmiers ou supposés tels prissent le risque de le toucher. C‘était comme si feu Marat eût été pestiféré ou frappé de vérole. Toutefois, le péril demeurait d’une autopsie avant la mise en bière.

Au grand soulagement d’Agathon, nul scalpel ne l’approcha et il sentit que les deux acolytes se contentaient de le saisir avant de l’envelopper, sans ménagement, dans une espèce de linceul sommaire. Logiquement, on aurait dû le déposer dans un cercueil et clouer celui-ci, avec pour résultat une inhumation prématurée… Or, les officiants de la Bastille, peu rompus aux usages funéraires – à moins qu’ils en eussent reçu l’ordre et qu’ils traitassent chaque défunt de la même manière – glissèrent le prétendu cadavre à l’intérieur d’un sac de toile qu’à sa grande terreur, sans qu’il bronchât pourtant, le muscadin entendit qu’on en cousait l’orifice. C’était donc le dépôt dans une fosse commune qui attendait Agathon,
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 en la compagnie de corps dissous dans la chaux vive que l’on déverserait aussi sur lui… 
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Il eût pu se trahir, se débattre, s’extirper du sac, assommer les deux hommes et prendre la fuite, au risque de s’égarer dans les dédales de la Bastille puis d’être repris. Il se résigna, les laissant faire. Jolifleur soupçonnait la grossièreté du travail de couture : les mains masculines sont dépourvues de l’expertise des femmes en la matière. Il lui serait aisé – du moins, l’espéra –t-il – de découdre tout cela, sans recourir à la moindre lame bien qu’un mauvais canif, glissé sous sa ceinture, eût échappé à la vigilance des embastilleurs.

On le transporta donc, en une promenade interminable et angoissante. Les deux porteurs ne cessaient de changer de corridor, d’emprunter des escaliers, descendant sans doute à un niveau secret, quelque part sous la Seine. En lieu et place du bicorne réglementaire, ils arboraient de singulières calottes métalliques pareilles à celles des mineurs de fond classiques du temps de Jules Verne et des Indes noires.
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 Ces calottes étaient surmontées de lampes frontales d’une technologie introduite par le comte di Fabbrini, obéissant au système Ruhmkorff
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 avec soixante ans d’avance. La bobine y était actionnée grâce à une petite manivelle sise au côté droit du casque. Ils paraissaient connaître leur itinéraire à la perfection, en dignes représentants de leur corporation. Or, Napoléon souhaitait ardemment réformer tout cela, donner des gages aux libéraux, à ces Benjamin Constant ou Cabanis en abolissant les corporations, maîtrises, jurandes et autres communautés.

L’infinitude du temps perçu par un cerveau épeuré fit perdre à notre protagoniste conscience de la durée exacte des faits. Le muscadin ressentait, malgré ses enveloppes, la sinuosité tortueuse du cheminement de cet étrange cortège funèbre. Jusqu’à quelle profondeur les préposés de la morgue allaient-ils le conduire ? La Bastille lui semblait loin des nouvelles catacombes. Se délivrer de cette gaine, de l’orfroi squameux putride de Marat lui tardait. Un moment, il eut l’impression que les deux transporteurs de cadavre marchaient sur un plancher de bois, comme s’ils parcouraient quelque pont de planches suspendu. Un passage périlleux se présenta à eux : ils payèrent de leur personne en descendant un puits aux échelons sommaires tout en peinant avec le sac funéraire, ceci au péril de leur vie. L’attacher, le faire glisser jusqu’en bas à l’aide de cordes eût été davantage approprié. Ils avaient préféré la seule force de leurs bras. S’ils lâchaient prise, si le fardeau leur échappait ? Ce serait l’abîme pour tous !

Des effluves méphitiques parvenaient à traverser la toile et le linceul : l’on était certainement parvenu à ce niveau fluvial où les roches tendres et les marnes le disputent à l’humidité croupissante des souterrains anciens ou des égouts, réseau qui minait, sapait tout le sous-sol parisien, au risque que de nouveaux éboulements, effondrements de rues entières, similaires à ceux des années 1770, se produisissent. Agathon sentit que les porteurs fatiguaient ; l’un d’eux toussa, incommodé par les miasmes de la galerie. Mais le lancinant portage se poursuivit sans pause. Où se localisait donc cette nécropole de morts embastillés que Napoléon cachait au public ? Jeter à l’eau le tas afin que les poissons le dévorassent n’eût-il pas été plus simple ? Les porteurs iraient-ils s’aventurer jusqu’au Styx, jusqu’à la barque de Charon ? Si Agathon avait vu où se trouvaient désormais les deux compères, il aurait remarqué des enfilades de cavités scellées de portes au bois vermoulu, verdâtre, gonflé d’humidité, tumorales d’eau pourrie, aux judas depuis longtemps disparus à cause de la rouille les ayant réduits à une poudre rubigineuse, comme autant d’anciennes geôles mérovingiennes abandonnées derrière lesquelles achevaient de se disjoindre les squelettes oubliés de partisans des maires du palais Ebroïn et Waratton
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 ou de tout autre dignitaire de Neustrie enfermés là où nul ne songerait à les rechercher après la victoire de Pépin d’Herstal.
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 L’on pouvait imaginer ces ossements rongés de mousse, enveloppés d’algues peut-être. Quelques rats immémoriaux s’étaient-ils repus des chairs décomposées de tous ces captifs politiques ?

L’hydre tentaculaire des égouts n’atteignait pas à l’époque l’ampleur que nous lui connaissons. Leur extension n’excédait pas les cinquante kilomètres, principalement rive droite de la Seine, la rive gauche se réduisant à quelques axes épars. De plus, ils n’avaient progressivement remplacé les anciens et fort malodorants égouts en plein ciel qu’assez récemment. Aussi Napoléon avait manifesté la volonté d’étoffer le réseau, non pas seulement pour une question d’hygiène et de salubrité publique mais aussi avec une intention politique intéressée. Nous avons fait allusion à ce projet d’expansion des prisons d’Etat jusqu’au sous-sol de la capitale, reprenant, outre les souterrains de la Bastille ou du Châtelet, la tradition répressive mérovingienne des cachots et in-pace sous la Seine. Ainsi, Bonaparte allait user des carrières et catacombes en outrepassant leur exploitation économique et leur usage obituaire. Les ossuaires ne s’empliraient pas que de corps morts…
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Les deux porteurs avaient atteint une section profonde, creusée dans le plâtre et le gypse, étançonnée certes, mais instable, proche d’une fosse occulte, dépotoir secret de ceux dont ne devait demeurer nulle trace. Le lieu était entrecoupé de croisements, d’intersections de boyaux secondaires voûtés et suintants, grêlés de lichen, où se terraient des bêtes aveugles dépigmentées. Ils jouxtaient désormais la catacombe principale. Un art morbide avait trouvé asile en ces lieux troglodytes, comme en témoignaient des gravures naïves, à demi effacées, des bas-reliefs grotesques, parfois saints, chrétiens, parfois triviaux et crus, comme autant de manifestations d’une humanité ayant voulu faire acte de sa présence en ce milieu marginal. Des écritures énigmatiques, authentiques resucées de la tradition des graffitis romains et pompéiens s’inscrivaient, lapidaires, en une succession de caractères superposés relatant l’évolution des graphologies, depuis d’obscurs glyphes celtiques jusqu’à une épigraphie en mauvais latin ou en français à la syntaxe populaire malmenée. Une phrase revenait comme un leitmotiv : crucifixus est (« a été crucifié ») tracé au fil des temps par des mains malhabiles. Et ces inscriptions pieuses étaient surmontées d’imitations de colonnes romanes, torves et branlantes, aux chapiteaux historiés constitués de crânes et d’os noircis comme s’ils avaient subi une crémation partielle.  Des calvaires à la manière bretonne
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 égrenaient çà et là le paysage cavernicole, calvaires hideux, quasi sacrilèges en cela que l’Homme de Douleurs sur la croix n’était plus qu’un squelette se démantibulant, en négation radicale de la Résurrection. L’un d’eux avait depuis longtemps perdu ses jambes : seule la cage thoracique, les bras et le cap tenaient encore, les mains clouées ne se soutenant plus que grâce à la momification naturelle. Des vestiges de pourpoint étaient encore reconnaissables, ouverts sur le néant des côtes. Le crâne, qui avait perdu son maxillaire inférieur, se couronnait d’épines séchées depuis des lustres alors que l’inscription gravée INRI surmontait cette Passion d’un Golgotha hérésiarque. L’on pouvait lors émettre diverses hypothèses : le crucifié était soit l’un des cadavres de la fosse commune occulte, récupéré avant dissolution complète et mis en scène afin de défier l’Eglise (un libertin était-il à l’origine de cela ?), soit un authentique supplicié des guerres de religion. A moins qu’il se fût agi d’un défi clandestin au pouvoir de l’usurpateur, un monument négatif édifié par des opposants loyalistes bretons. Enfin, l’on ne pouvait exclure l’œuvre d’une loge maçonnique attachée à la dissidence des Orléans. Ces calvaires insultaient en même temps la Vie et la Mort, tout le cycle de l’humanité du berceau à la tombe sans omettre les fondements mêmes de la chrétienté. Quant aux traces de crémation supposée des os, peut-être s’apparentaient-elles à cette pratique néronienne attestée par le martyrologe romain, du temps où il n’était pas rare que les païens, entraînés par leur Empereur-Dieu, usassent des suppliciés chrétiens comme de torches, de luminaires de suif afin d’éclairer les venelles bourbeuses où s’entassait la plèbe.  

Notre singulier cortège funèbre parvint enfin à destination. Il y déposa son fardeau, à même une terre meuble lasse d’absorber les sucs de décomposition des organismes. Une odeur d’épouvante, soufrée, indescriptible, emplissait les lieux et, dans son sac perméable aux pires fragrances, Agathon manqua vomir et se trahir. Les lampes Ruhmkorff éclairaient d’un halo jaunâtre incertain et vaporeux ce qui ressemblait à un cratère météoritique naturel. L’endroit, cave ou fossé, rappelait quelque entonnoir digne de l’Enfer de Dante,
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 à l’exception de ses différents cercles. Des décennies de strates d’inconnus putréfiés et rongés par la chaux s’y superposaient, débarrassés des sacs de toile ou de jute eux-mêmes dissous, décomposés par le travail chimique, formant comme une môle kystique, émettant des pestilences fragrantes morbides, au-delà de l’échelle connue tolérable par le nez humain. Cette fosse se faisait gazeuse, évoluant vers la poche à grisou, surmontée qu’elle était de flammèches bleues fugitives, que la moindre étincelle de briquet pouvait embraser toute.
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 A travers l’étoffe, le muscadin perçut un dialogue assourdi ; les deux préposés conversaient :

« Faut pas nous attarder ici ; l’on dit les lieux hantés.

- T’as raison, compère Pierrot ! J’ai cru voir une paire d’yeux qui nous épiait, tantôt. On balance promptement le sac et on fiche le camp !

- Et la chaux, où est la chaux ?

- Au fond, il y en a, mais hâtons-nous.

- J’ai peur, compère. Les fantômes sont aux aguets. Nous n’aurons pas le temps de saupoudrer ce sac.

- Eh bien, qu’il se corrompe comme nous tous ! Tu n’es que poussière… »

Alors, ils se signèrent puis soulevèrent le sac qu’ils avaient posé une fois parvenus à bon port.

« A la une…

- A la deux… 

- Et hop ! Bon voyage chez le diable et ses suppôts ! »

La toile qui enveloppait Agathon chuta dans le magma du charnier interdit. Il perdit fort peu opportunément connaissance. Sans doute sa prison temporaire avait-elle heurté quelque aspérité indéfinissable, agrégat calcifié, solidifié, de dizaines de dépouilles séculaires.

A suivre...



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