dimanche 3 mars 2013

Le Couquiou épisode 2.



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Le baron Jean-Louis d’Arthémond, quarante-cinq ans, propriétaire de la métairie Saint-Joseph et chasseur invétéré, habitait une vaste propriété mal entretenue, un peu délabrée, avec sa femme Julie, trente-neuf ans et ses trois enfants, Dominique, l’aîné, dix-sept ans, Lucille, onze ans et Paul, le benjamin, neuf ans. C’était un homme imbu de sa personne, qui regrettait l’ancien temps et méprisait la paysannerie. Il n’était guère féru d’idées nouvelles, ni en matière agronomique, ni sur le plan social. Ce fieffé conservateur tolérait à peine que son épouse fût d’origine roturière, et n’avait pas scolarisé ses enfants à l’école publique, préférant un lycée privé pour Dominique et de dispendieux répétiteurs, maîtres d’études et répétitrices pour les deux cadets.

La famille d’Arthémond possédait deux bibles : la Vulgate catholique et L’Encyclopédie familiale des éditions Larousse, un gros volume relié en noir, édition 1951,
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 qui serinait entre autres que l’enfant était le but de la famille. Cet ouvrage commençait judicieusement par une citation érudite tirée du Bourreau de soi-même de Terence : Homo sum, humani nihil a me alienum puto. Il fallait, pour résoudre le moindre problème du foyer, consulter obligatoirement ce machin, afin d’y rechercher une solution idoine. L’intransigeance du baron s’étendait à la tenue : il interdisait à Lucille de porter des pantalons en hiver et des shorts l’été ; la fillette devait se contenter de robes à smocks, toujours les mêmes, à manches longues lorsqu’il faisait froid, courtes et ballons quand le soleil dardait. Mais maman acceptait qu’elle arborât des vestes ou cardigans et qu’elle mît de temps à autre des jupes plissées à carreaux. Le port des socquettes et des chaussures vernies à brides, surtout le dimanche à la messe, faisaient partie de ses obligations vestimentaires. De plus, Lucille s’était vue imposer la persistance de l’usage des rubans dans les cheveux, qu’elle nouait à ses nattes ou couettes châtains quoiqu’elle se trouvât grande pour ces parures. Elle rouspétait, avant d’obéir. Dominique et Paul s’avéraient à peine mieux lotis : blazer et cravate, sans omettre les culottes courtes pour le plus jeune, étaient les seules toilettes tolérées, chez un père à principes pour qui il était normal de ne jamais apparaître débraillé, fût-ce à bord d’un yacht de plaisance (qu’il ne possédait pas). 
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La demeure, à l’aspect de vieux manoir, située à plusieurs kilomètres de Châlus, là où un carreau fatal d’arbalète avait mis fin à l’existence du roi Richard Cœur de Lion, paraissait assez datée, bien que sa construction remontât à peine à l’époque romantique. Elle comprenait une volière et un pigeonnier, vestiges, reproduits avec exactitude, avec une historicité confondante, de ces manifestations et affirmations du pouvoir nobiliaire d’avant 1789. Les pièces en étaient vastes et fraîches, difficiles à chauffer ; les plafonds hauts et rustiques, afin de leur conférer une allure limousine, ou de terroir, comportaient des solives d’un chêne vieux et épais, taillé dans la masse, qui avait noirci avec l’âge. Pour parfaire ou aggraver (c’est selon) l’impression de froidure des aîtres, il était coutumier qu’on aérât tout en grand dès potron-minet, sauf en cas d’intempéries (plutôt nivales de préférence). Lorsqu’on lavait les draps – et Monsieur le baron exigeait qu’on les changeât chaque quinzaine – il fallait absolument les étendre au dehors, à même l’herbe, afin qu’ils s’imprégnassent bien de la rosée du matin supposée sentir bon.
Madame la baronne Julie recevait ses amies une fois la semaine ; toutes s’adonnaient à d’homériques parties de bridge ou faisaient des réussites, entrecoupant ces jeux de cartes répétitifs de petites collations où la pingre maîtresse des lieux ne faisait servir qu’un thé de qualité médiocre, accompagné de biscuits et de madeleines un peu rances.

C’était la vie de château de province, en plein Limousin en cours de désertification, renfermée, monotone. Monsieur le baron n’aimait pas la presse locale, trop orientée, trop radicale selon lui : il n’acceptait que Le Figaro, dont, par flemme, il obligeait sa chère épouse à lui en faire la lecture. On avait bien tenté de l’abonner au journal de Clermont-Ferrand, faute d’un autre titre l’agréant (à quoi bon savoir ce qui se déroulait à Limoges, Guéret, Ussel, Millevaches, Tulle ou ailleurs ?), la célèbre Montagne, avec ces textes fameux de monsieur Vialatte, qui toujours se concluaient par un C’est ainsi qu’Allah est grand, mais, comme nous étions en pleins événements d’Algérie et que, parler d’Allah, c’était selon Jean-Louis d’Arthémond prendre position en faveur du FLN, donc des rouges, des Sartre,
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 porteurs de valises et compagnie, et ce, d’autant plus que Monsieur le baron avait jugé le contenu de ce quotidien trop orienté, trop socialiste, l’idée avait été promptement abandonnée, sitôt suggérée. Jean-Louis d’Arthémond se déclarait, par euphémisme, modéré. Usant de la litote, il déclarait qu’il n’était pas mauvais de se dire modéré, car c’était mieux que de se proclamer conservateur, voire réactionnaire. Mieux aurait valu souffrir de lipémie que de voter en faveur d’un parti politique avancé. Il aimait prononcer ce mot modéré en détachant chaque syllabe, presque en l’épelant « mo…dé…ré… » comme dans ces méthodes syllabiques d’apprentissage de la lecture héritées des petites écoles du XVIIe siècle. En fait, c’était bel et bien un fieffé partisan de la réaction, qui regrettait avec amertume la bonne déculottée ou rouste de l’an 40 et portait encore en son cœur le deuil du Maréchal… Il considérait ses métayers comme des moins-que-rien, des propres à rien. Un beau jour, il avait mis la main sur deux des bouquins de son fils aîné, Les Animaux dénaturés de Monsieur Vercors et Balaoo de Gaston Leroux. Bien qu’il jugeât et considérât la science-fiction et le fantastique comme de la sous-littérature de gare, il les avait quand même lus, presque à l’insu de sa femme, comme on le fait d’un écrit pornographique, et il y avait trouvé fort exact le portrait des anthropopithèques, ces grosses brutes poilues mal dégrossies inspirées des Pithécanthropiens qu’il comparait aux blousons noirs, quoiqu’il trouvât rabaissant pour ces hommes-singes javanais primitifs, presque insultant pour eux, de les assimiler à cette chienlit moderne droguée au rock n’roll.

En dehors de quelques sorties équestres où Lucille pouvait arborer tout son soûl son unique toilette culottée et d’une chasse ou deux à la saison idoine, on s’ennuyait donc ferme chez les Arthémond. Outre les chiens rabatteurs de gibier, des braques surtout, à cause d’une allergie atavique de Lucille aux poils mi-longs des setters, les pigeons et les chevaux, le seul autre animal toléré destiné à agrémenter l’intérieur de la demeure était un jacquot gris du Gabon, qui amusait les enfants du babil éraillé de son bec d’où parfois s’extirpaient des jurons de vieux loup de mer. Pas de cinéma, pas de télévision, dans la province qui plus était la moins bien lotie en musées intéressants, à l’exception de celui des faïences et émaux de Limoges. Le père tout-puissant n’acceptait que la radio ; encore s’agissait-il d’un vieux poste d’avant-guerre, d’une de ces fameuses boîtes à jambon. Les trois enfants, pour égayer la demeure, avaient puisé quelques idées divertissantes dans L’Encyclopédie familiale Larousse, notamment, parmi les choses de l’esprit : il s’était agi de monter un petit spectacle théâtral, point trop ambitieux, peu susceptible de polémiques et de progressisme non plus, car le dramaturge choisi avait soutenu Pétain. C’étaient les piécettes sans prétention de Léon Chancerel
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 qui avaient obtenu les faveurs de Dominique, Lucille et du petit dernier. Ainsi, pour L’Impromptu du Médecin, au titre très moliéresque et archaïque, les idées de maquillage du personnage de l’homme sain avaient été puisées dans les pages cornées du gros bouquin pesant. L’Encyclopédie familiale citait d’ailleurs en exemple les œuvres du sieur Chancerel, suggérant qu’elles étaient simples, faciles à jouer, à mettre en scène … Elles ne sollicitaient pas le cerveau, ne poussaient guère à la réflexion existentialiste sur la condition humaine, sur l’être et le temps, l’être et le néant ou l’Homme coupe-papier de Dieu, comme toutes ces salauderies parisiennes modernes de Sartre, Camus, Ionesco, Vian, Adamov, Audiberti
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 et consort, le seul auteur moderne acceptable par les Arthémond étant Sacha Guitry. Ainsi, tous compensaient l’ennui par ces activités palliatives de l’esprit.
Bien que l’on s’ennuyât, que toute l’existence des Arthémond fût bercée par le doux balancement ronronnant de la vie désœuvrée caractéristique de la province profonde – le fort répulsif Massif Central – l’esprit d’aventure parvenait tout de même à habiter les deux garçons du couple. Ils se consolaient aux exploits des grands explorateurs ou des navigateurs du passé ancien ou proche, des Cabral, Magellan ou Gerbault, faisaient leur ordinaire des Conquérants d’Heredia, songeaient sans cesse à la recommandation de Baudelaire homme libre, toujours tu chériras la mer. Pour ce qui concernait les terres émergées, l’enfer vert sempervirent amazonien avait leur préférence. Dominique rapportait à Paul les récits de voyages du colonel Fawcett, de Jules Crevaux, de Raymond et d’Edgar Maufrais, père en quête de son fils ; il ne chicanait pas, ne bluffait pas aux évocations – à peine fantasmées – de la luxuriance de la forêt prétendue vierge, de sa faune incroyablement riche, de la jungle sud-américaine peuplée de coupeurs et réducteurs de têtes hostiles. Paul s’abreuvait aux pages de Jules Verne, aux romanesques péripéties de La Jangada, du Superbe Orénoque… Il s’imaginait en aventurier, se frayant un chemin à la machette parmi les lianes enchevêtrées, égaré dans cette forêt profonde virtuelle, intangible et impalpable, surgie de son imaginaire, forêt peuplée de cris et de bruissements, qui vous enivrait de ses odeurs entêtantes de végétaux croupis, sa chemise déchirée collante de transpiration, appréhendant l’attaque des Indiens Piaroas ou Chavantes.
Lucille, quant à elle, rêvassait contes de fées, princesses captives, stupidités infantiles pour son âge… Elle aurait voulu vivre au temps de la princesse de Clèves, dans une cour fastueuse de la Renaissance, en quelque château de la Loire, vêtue d’atours d’une somptuosité inégalée, parée de pierreries, d’hermine et de zibeline. A côté des anciennes princesses, les stars de cinéma lui paraissaient mal fagotées, médiocre et vulgaires.
Dans tous ces jeux, ces distractions sollicitant leur imagination, les trois enfants parvenaient à rejoindre une sorte d’état proche de la félicité, surtout lorsqu’ils en venaient à imiter Les Disparus de Saint-Agil,
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 ce fameux film d’avant-guerre, avec Serge Grave et le sublime Erich Von Stroheim, dans lequel on parlait de la société secrète enfantine des chiche-capons. Il était prévisible que les esprits de cette progéniture, attentistes, en quête de l’inattendu, de l’événement insolite rompant avec un quotidien morne, ne pourraient que se passionner et s’impliquer dans l’enquête consécutive à l’enchaînement de faits, dramatiques et étranges, qui allaient se succéder opinément en cette contrée, faits dont la découverte du cadavre dans le champ par le père Martin servirait de prélude. Le corps de l’inconnu avait été trouvé dans une parcelle de terre arable appartenant au baron d’Arthémond ; cela conduisit les gendarmes à une intromission dans les petites affaires de Monsieur. Ils s’immiscèrent dans la propriété, car il leur fallait percer l’identité du mort, et la raison de sa présence en ce champ. Ils devaient savoir si une disparition était à déplorer parmi les employés de Jean Louis d’Arthémond. On ne pouvait, sans faire preuve d’une insultante indécence teintée de mépris, les qualifier de serviteurs, de domestiques, sans se croire revenu deux cents ans en arrière…

A suivre.
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dimanche 10 février 2013

Le Couquiou épisode 1.

Le début d'un nouveau roman étonnant.



Le couquiou.



Roman de terroir horrifique par Christian Jannone.

A Jean Ray, Claude Seignolle, Alfred Hitchcock et Georges-Emmanuel Clancier.


« Frères humains qui après nous vivez
N’ayez les cœurs contre nous endurcis (…) »
François Villon, chanté par Serge Reggiani.

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Au fin fond de la campagne française, vers 1960. Une vieille métairie comme il y en avait tant autrefois du côté du Limousin.

« T’inquiète pas, la Martine ! J’vas pas être long ! Faut qu’je vérifie si les osiaux y z’ont pas fait bombance avec les emblavures ! »
Un paysan madré émergeait de la métairie, bicoque aux murs mal chaulés et équarris, aux moellons apparents, afin de rejoindre son champ après les semailles de la veille. Il grommelait dans sa moustache.
« Ces salopiaux d’volatiles, j’espère que l’épouvantail a suffi pour les éloigner ! Y en a marre que l’grain serve à les embecquer ! C’est pas des corbaques qui vont empêcher les travaux et les jours de perdurer jusqu’au Jugement Dernier ! »
Le père Martin emprunta sa voiture, une 203 bâchée, pour rejoindre le champ des bleds ensemencé. Dans sa tête, tout en conduisant, il refaisait ses comptes.
« Deux hectolitres d’épeautre ; item pour le méteil ; item pour le froment. Un hectolitre de sarrasin ; item pour le seigle à condition que l’ergot y s’y mette pas. A raison de tant de grains semés par labour et par acre, du fait que l’champ y fait deux hectares à emblaver au vu des rendements de la dernière moisson et des tarifs appliqués par l’ONIC[1], vis-à-vis de la meunerie et de la coopérative de Solignac, j’y gagnerai dans les 25 000 francs supplémentaires par litre récolté… après marchandage, bien sûr, à condition qu’à la bourse, le cours des céréales y baisse pas. Faudra que je reconsulte les dernière mercuriales. »[2]
L’auto bâchée et grise approchait du champ. Du pare-brise, le père Martin se rendit compte qu’un sinistre nuage noir planait au-dessus des parcelles emblavées, sous un ciel pourtant assombri par l’automne avancé.
« Merde ! Tudju ! Un nuage d’étourneaux, ou une nuée de freux ! Y vont tout m’gâcher ! »
Le métayer appuya sur le champignon ; ce fut alors que des défécations aviaires commencèrent à pleuvoir sur le capot de la Peugeot et à souiller la vitre avant. Les essuie-glaces, malgré un balayage frénétique, ne parvenaient pas à nettoyer le pare-brise de ces salissures. 
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« Y me cochonnent tout ! Ah, les salauds ! Crénom ! J’aurais dû prendre la carabine et Corniaud avec moué ! »
Il fut obligé de descendre de son véhicule pour tenter d’effrayer et d’éloigner cette volée malfaisante. Il agita ses bras, espérant que ses gestes suffiraient à semer la panique parmi tous ces nuisibles.
« Allez ! Pchh ! Pchh ! Fichez-moi l’camp ! »
Le père Martin eut beau s’échiner, il put à peine disperser quelques volatiles, dont le gros de la troupe, comme habité par une haine tenace, s’acharna à le bombarder de déjections qu’il supporta avec stoïcisme. A distance, ses oreilles entendirent les hurlements d’un chien ; c’était le fidèle Corniaud. Il hurlait à la mort et cette plainte canine ajoutait à l’atmosphère sinistre et anormale dégagée par ce champ envahi.
« Décidément, y’a quelque chose de pas ben naturel dans tout ça ! C’est à glacer le sang ! » soliloqua le paysan angoissé par la tournure des événements.
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Il se résolut à abandonner sa Peugeot et s’aventura hardiment, non sans appréhension cependant, dans le quadrilatère des sillons emblavés bruissant des nuées de sansonnets et de corneilles noires, espèces d’habitude non commensales. Le grouillement des oiseaux paraissait s’accentuer au mitan du terrain, comme si une provende s’était accumulée là-bas, attirant tous les chapardeurs en quête d’une becquée à bon compte. Cependant, ce regroupement anormal n’était pas sans rappeler quelque rassemblement de charognards africains, après que les lions ou d’autres prédateurs du haut de la chaîne alimentaire ont pris leur part légitime.
« Faut que j’aille voir ! Y’ a peut-être un gibier crevé ! Un sanglier ou aut’chose ! »
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Il s’avança avec détermination parmi les sillons encore bourbeux des dernières ondées, le visage ombrageux, les mains quelque peu tremblantes par la crainte de ce qu’il s’apprêtait à découvrir. Les abois de Corniaud se poursuivaient, s’exaspéraient, distants. Les pépiements de toute cette volée de mauvais augure assourdissaient davantage notre homme qui progressait et approchait avec difficulté de la source du tumulte. Il eût suffi de deux bons coups de fusil de notre métayer pour disperser cette engeance, mais le père Martin n’usait qu’à bon escient de cette arme de chasse. Il ne l’avait point sur lui et craignait de mésurer de l’objet. Cette terre appartenait au baron d’Arthémond, tout comme la métairie, et il n’était pas question qu’on l’accusât de braconnage ou de chasse illégale. Avoir les gendarmes sur le dos était la dernière des choses souhaitables par notre homme. Si une bête était morte en ce champ, ce n’était pas lui le responsable de cette curée d’oiseaux. Parvenu à hauteur du tas immonde autour duquel s’acharnaient les volatiles, en un vacarme insupportable, bien que son cœur fût endurci, en ancien combattant et résistant qu’il était, le père Martin eut du mal à retenir un accès de nausée.
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Le spectacle était, à proprement parler, horrible, pire sans doute que celui qu’offraient, à la jeunesse avide et désœuvrée des villes dont il se méfiait, ces cinémas lamentables de quartier à Limoges ou à Tulle, qui, chaque samedi soir, projetaient des films de dernier ordre qu’on disait d’épouvante.
« Nom de Dieu de nom de Dieu ! jura-t-il pour lui-même. C’est un spectacle pour les blousons noirs ! Faut alerter les gendarmes ! »
En nécrophages patentés, nos corvidés et étourneaux becquetaient des chairs mortes, s’acharnaient à en arracher lambeaux et tendons ; ils banquetaient, immondes. Quel instinct les avait donc poussés à goûter à la chair humaine ? Ce qui restait de la dépouille, déchiquetée par des centaines de coups de becs, sanguinolente, serait difficile à identifier, et notre métayer souhaita bien du courage aux médecins légistes qui autopsieraient ce cadavre. Au vu de ce qui demeurait des lambeaux de vêtements, il s’agissait d’un individu de sexe mâle, un type de haute stature, qui avait porté un duffel-coat et des bottes de caoutchouc. Son visage n’était plus qu’une bouillasse presque coagulée. Un moment, le père Martin sentit croître l’hostilité de la volée avide qui l’entourait ; craignant qu’elle se retourne contre lui, il se hâta de rejoindre sa Peugeot, bien qu’il fût freiné par la boue de la parcelle. Ce fut avec soulagement qu’il reprit le volant et actionna la clef de contact ; au lieu de s’en retourner chez lui, il prit la direction de la caserne de gendarmerie, sise à trois kilomètres. Une pensée trouble traversa son cerveau. Il ne sut pourquoi, mais il fut tenté d’attribuer cette mort aux oiseaux eux-mêmes, ce qui était en dehors de toute logique. Il connaissait l’instinct des bêtes, et, en tant qu’homme proche de la nature, pressentait qu’elles étaient dotées d’une forme d’intelligence, que peut-être, un jour prochain, des savants de Paris ou d’ailleurs se pencheraient sur l’étude de leur cervelle, aussi minuscule qu’elle parût, de leur comportement aussi. Si meurtre il y avait eu, c’était un meurtre novateur. Pouvait-on, raisonnablement, en accuser les oiseaux ? Les gendarmes, qu’en penseraient-ils ? Notre homme décida qu’il ne ferait pas part de ses soupçons invraisemblables à la maréchaussée. Mais, au fond de lui-même, il savait.

A suivre...
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[1]  L’Office national des céréales qui a succédé à l’ONIB créé par le Front populaire.
[2]  Ce paysan compte bien sûr en anciens francs. 25 000 francs anciens égalent 250 nouveaux francs de 1960.
 

samedi 26 janvier 2013

Golem roman.

Nouvelle version révisée d'une nouvelle fantastique et médiévale publiée sur ce blog en 2008. Bonne lecture.



Golem roman

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L’an de l’Incarnation de Notre Seigneur mil septante et sept, vers la dix-septième année du règne du roi Philippe, de la maison capétienne, le Prince du Monde tenta de soumettre notre Sainte Église à de nouvelles tribulations. Le Malin manda une de ses créatures afin qu’elle le déliât et que les ténèbres régnassent pour les siècles des siècles sur la terre des hommes. Le démon avait jeté son dévolu sur un clerc, sculpteur de son état : Amaury de Saint-Flour, un extraordinaire artiste dont la réputation s’étendait sur toute l’Auvergne, voire au-delà.
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Amaury de Saint-Flour était ce qu’il est convenu d’appeler un coroplaste, un sculpteur et modeleur qui transformait la matière première à partir de moules qu’il fabriquait lui-même. Vulca, de l’ancienne Étrurie, en était un exemple connu. On lui attribuait la louve de bronze de l’ancien Imperium, la célèbre Louve romaine[1].
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À la différence de Vulca de Véies, le matériau de prédilection d’Amaury de Saint-Flour était la cire d’abeille. Il œuvrait au service d’évêchés et de monastères dont les domaines comportaient des ruchers. Il avait appris le modelage auprès d’un maître byzantin, Andronic, peintre d’icônes à la cire et à la colle, mosaïste et sculpteur d’iconostases dont l’atelier avait été fondé à la fin du règne du basileus Basile le Bulgaroctone. Amaury créait et sculptait lui-même ses moules et matrices, mais il employait des assistants pour récolter, fondre et couler la cire portée à ébullition dans d’imposants chaudrons. En sa qualité de clerc, Amaury avait reçu les ordres mineurs. Il avait le droit de gîter dans les monastères, même s’il n’était ni moine, ni prêtre. Il voyageait de place en place avec ses ouvriers, transportant en tout lieu consacré moules et chaudrons. D’innombrables chefs-d’œuvre sortaient de son atelier itinérant, productions destinées aux églises et moutiers auvergnats, aquitains, septimaniens, catalans, provençaux et limougeauds. Car Amaury était un génie de la couleur, du mouvement et de la forme. Point de raideur figée chez lui ! Il semblait insuffler la vie dans une œuvre dont la réputation s’étendait, disait-on, jusqu’à Rome. Le pape Hildebrand, qui était monté sur le trône de Pierre sous le nom de Grégoire le septième, lui avait commandé une passion de Notre Sauveur sculptée sur plusieurs retables en hauts et bas-reliefs représentant le cycle complet de Pâques en deux grands ensembles, des Rameaux à la Cène et de l’arrestation au Jardin des Oliviers à la Résurrection. Cet opus imposant avait pris place dans le chœur de la basilique Saint-Pierre. L’expressivité, l’émotion, le pathétique ou l’horreur qu’exprimaient ses chapiteaux et reliefs de cire, sans omettre le réalisme de la polychromie, y compris pour les créatures fabuleuses ou infernales, rappelaient les productions des temps païens des anciens imperators. De plus, Amaury était un excellent musicien, compositeur des plus beaux chants pour nos offices et accompagnateur hors pair de la liturgie sur l’orgue hydraulique.

Moi, Orderic d’Issoire, frère bénédictin et chroniqueur, ancien écolâtre à Saint-Martial de Limoges, qui ai connu Amaury à Saint-Géraud d’Aurillac et peux témoigner, sain de corps et d’esprit, des événements que je vais vous conter, je ne puis résister à la tentation ― que Notre Seigneur me pardonne ― d’énumérer les chefs-d’œuvre de son Ars Major, disparus à jamais lorsqu’il fut justement damné. Amaury avait crée pour l’église du Puy-en-Velay, étape du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, un superbe Jugement dernier où le Sauveur en majesté trônait en sa mandorle de gloire irradiante, les justes à sa droite, guidés au Paradis par les archanges, les damnés à sa gauche, conduits en l’éternelle géhenne par des hordes de démons bestiaux et velus aux corps composites de boucs, de singes et de chauves-souris. Ces damnés, seigneurs, avares, évêques, rois, hérétiques, ribaudes, étaient engloutis par une gueule de dragon aux écailles de cuivre et de flammes, avatar repoussant du Prince des Ténèbres. Des démons cornus aux pieds bots, aux ailes membraneuses et noires, disputaient aux anges des âmes qui sortaient des bouches de moribonds décharnés et nus. Les sculptures d’Amaury de Saint-Flour comptaient d’indénombrables chapiteaux polychromes dits « historiés », inspirés de l’Ancien Testament comme du Nouveau. Mais Amaury laissait aussi libre cours à son imagination en sculptant des créatures fantastiques : le tétraphtalme (créature barbue à quatre yeux), le génie de l’eau, à la barbe et à la chevelure liquides semblables à l’écoulement d’un torrent, « le miracle de la pluie » de l’antique colonne de l’Imperator Marc Aurèle, sans omettre le griffon, la chimère, la sphinge polymaste, le basilic ou le coquatrix ! Un intrigant motif (symbole alchimique arabe ?) représentait un scorpion se donnant la mort dans un cercle de feu. Au milieu d’un autre chapiteau à entrelacs inextricables trônait la boucle du serpent Ouroboros, incarnation du Prince du Monde qui n’avait ni commencement ni fin, puisqu’il se mordait la queue. Les bas-reliefs et rondes-bosses relatant l’Apocalypse de Jean comptaient parmi les réalisations les plus impressionnantes sorties du ciseau d’Amaury. Ces dragons anthropophages à queues serpentines engloutissant les victimes de la fin des temps, montés par les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse coiffés du casque conique à nasal, ces anges sonnant de la trompette, ces hippocentaures, hippogryphes ou hippocampes posaient la question des sources iconologiques : Amaury avait-il puisé son inspiration dans les enluminures terrifiantes illustrant les commentaires de l’Apocalypse de Beatus de Liebana, dont Gérone et Saint-Sever détenaient chacune un exemplaire, ou était-ce le contraire ?
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Au printemps mil septante et sept, il fut mandé par Adalard de Riom, abbé du monastère de Saint-Géraud, qui souhaitait que l’on remît en service l’orgue hydraulique de l’abbatiale, qui avait été fabriqué par Hucbald en personne et perfectionné par Gerbert avant qu’il fût élu sur le trône de Pierre. On disait Gerbert alchimiste et nécromant, pape maudit s’il en fut, car le bruit courait qu’il s’était acoquiné avec le diable en personne duquel il tenait une science stupéfiante. Je fis ainsi la connaissance du coroplaste, dont le visage émacié de pénitent voué à une ascèse constante était mangé par une barbe rousse et dont les yeux vairons étaient empreints d’exaltation mystique. Amaury se vouait corps et âme à son art. Sa frugalité dépassait celle des frères qui l’hébergeaient. Les privations provoquaient en lui des visions eschatologiques de la parousie et de la Cité de Dieu qu’il me dit avoir aperçue au-dessus de Saint-Géraud le jour de son arrivée. Il se prétendait habité par le logos divin qui inspirait et guidait ses mains. Il me déclara que Dieu l’avait choisi et s’exprimait par elles. Peut-être commettait-il là le péché d’orgueil ?

L’abbatiale de Saint-Géraud avait été fondée, bâtie et consacrée par Boson de Moissac en la quatorzième année du règne de Charles le Chauve, premier roi de Francia Occidentalis. Un baptistère mérovingien préexistait en ce lieu, remontant semble-t-il à Clotaire le second ou à Dagobert. Ce baptistère comportait des réemplois de colonnes et chapiteaux à motifs végétaux des quatrième et cinquième siècles. En dessous, on accédait à une crypte naïvement gravée des effigies des premiers saints, ermites et cénobites de la région. En ces lieux reposaient des sarcophages des temps anciens des premiers chrétiens ou des Mérovingiens. Là se situait l’orgue. L’instrument, construit en bois, en or, en ivoire et en bronze, était surplombé par quatre séries de registres de hauts-reliefs superposés appliqués contre la muraille. La première série comportait douze représentations symboliques des mois de l’année inspirées des mosaïques païennes montrant les saisons, les travaux et les jours dans les anciennes villae gauloises. Le second registre était reconnaissable par tout sujet instruit de la vraie foi puisqu’il traitait des sept jours de la Création. En dessous, les hauts-reliefs intriguaient davantage : chaque jour de l’œuvre divine se voyait attribuer le nom d’une planète, correspondant à la semaine, mais aussi un volume géométrique : cube, sphère, pyramide, octaèdre, icosaèdre, etc. L’on y pressentait l’influence du païen Claude Ptolémée et de son Almageste. Enfin, le registre inférieur apparaissait comme le plus mystérieux : il couplait douze représentations zoomorphes parmi lesquelles on pouvait reconnaître le poisson, le lézard, l’oiseau et le singe de Barbarie à sept symboles indéchiffrables. Ces formes partaient de l’incréé, de l’informel, de l’indéterminé, pour aboutir à l’Homme, image de Dieu. Sur un lutrin était posé un parchemin où étaient inscrits les premiers versets de la Genèse puis des suites de mots, parfois inconnus comme morula, d’autres familiers comme avis. La double série s’achevait par Ecce Homo. Tout cela illustrait le savoir de Gerbert, un savoir acquis par un enseignement mystérieux, arabe ou démoniaque, qui lui avait permis d’améliorer l’instrument d’Hucbald jusqu’à une perfection supra-humaine.
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Le parchemin comportait une notation neumatique. Avait-on affaire à un organum sur la Création composé par Gerbert ? L’abbé Adalard, qui fit visiter la crypte à Amaury, lui expliqua ce qu’il attendait de l’artiste : « Orgue et sculptures ont subi les injures du temps. Songez que tout ceci remonte à environ un siècle ! Nous vous confions les travaux de remise en état de l’instrumentum et de l’opus sculpté. »

Amaury vit que les hauts-reliefs avaient été coulés dans la cire et qu’ils accusaient une dégradation certaine. Il effectua un relevé dessiné de l’ensemble afin de fabriquer les moulages nécessaires à une restauration de l’intégralité des registres. Les communs du monastère furent mis à la disposition du clerc et de ses ouvriers. On sollicita les ruchers de Saint-Géraud ad libitum. Toute l’équipe d’Amaury s’affaira quatre mois durant à la restauration du chef-d’œuvre d’Hucbald et de Gerbert. Les fourneaux et chaudrons où la cire était portée jusqu’à la fusion chauffaient quinze heures par jour, produisant dans les communs une chaleur d’enfer. L’été arriva et la canicule ne diminua point l’ardeur à l’ouvrage de Saint-Flour et de ses équipiers. Tous les hauts-reliefs furent moulés et remplacèrent un par un les anciens registres usés. Amaury s’aperçut alors qu’un mécanisme subtil reliait les touches de l’orgue à eau à chaque haut-relief : jouer une note entraînait l’enfoncement ou la saillie d’une sculpture. Le procédé combinait la force mécanique de l’eau à celle de l’air comprimé dans des pistons de bronze et de plomb ; la tuyauterie valait celle des mécaniciens grecs. L’ensemble orgue/hauts-reliefs formait une sorte d’automate. Hucbald puis Gerbert avaient donc conçu un Ars Magnus total. Cependant, il n’était pas dit que l’invention devait fonctionner pour la seule gloire divine.

La nuit précédant l’inauguration, le tentateur saisit l’occasion d’utiliser l’instrumentum à son seul profit. Comprenant le potentiel insoupçonné par les mortels de l’installation, potentiel que seul Gerbert le maudit avait connu, il y vit le moyen de revenir sur Terre avant que les temps ne soient accomplis. Je fus témoin de cela, je vous l’affirme et vous le rapporte. Je m’étais caché. J’épiais tout et je vis l’indicible. Le Malin dépêcha l’archidémon Astaroth auprès d’Amaury. L’artiste crut d’abord rêver lorsqu’il aperçut une créature aux longues ailes noires, au visage oriental surmonté des cornes du bélier Ammon. Astaroth promit à Saint-Flour la richesse et l’immortalité s’il suivait scrupuleusement ses instructions.
« Mes directives tu suivras, del tot en tot. »
Subjugué par la tentation et par l’envie, Amaury céda à la volonté expresse de l’archidémon. Son âme était plus faible que celle d’un ancien païen, ce qui m’étonna fort. La promesse de l’or corrompt les consciences vous semblant les plus nobles. Oncques ne vîmes spectacle plus inquiétant. Poussant Amaury dans l’atelier, Astaroth l’obligea à modeler une sphère de cire parfaite puis à descendre avec elle dans la crypte. Il fit placer la sphère sur un curieux autel d’électrum ou d’orichalque et la connecta à l’orgue et aux reliefs par des liens d’or et d’argent. Je m’étais dissimulé derrière un pilier, effrayé. Grâce à Dieu qui me protégeait, nul ne me remarqua. Je priais, conjurant cette diablerie.
« Tu vas pour commencer lire les premiers versets de la Genèse inscrits sur le parchemin », dit Astaroth d’une voix venue du tréfonds des enfers.
Amaury obéit, lisant à haute voix : « Et tenebrae super faciem abyssi »… « Et spiritus Dei ferebatur super aquas »… « Fiat Lux ! »
À cet instant, le monstre ordonna : « Enfonce la touche la plus grave de l’orgue et prononce les paroles : « Fecundatio uovo ! » Crie-les très fort ! »
Toujours possédé, Amaury ne put que s’exécuter. Aussitôt, la ligne verticale superposant les hauts-reliefs qui représentaient le premier jour de la Création, les mois de l’année, le jour de la semaine et la lune avec son volume symbole, correspondant avec la première sculpture de l’informé, s’enfonça en un parfait ensemble ! La sphère de cire entra en lévitation et brilla d’une lueur irisée supraterrestre.
« Prononce maintenant, le plus rapidement possible, la liste de mots inscrite après le Fiat Lux. »  
Amaury récita avec célérité :
« Archaea monerem infusoria maedusa piscis urodeles reptilia avis mammalia lemuria simii Ecce Homo ! »
« Suis à présent neumes et mélismes en exécutant ceux-ci sur l’orgue. Récite en articulant clairement chaque terme inscrit en capitales latines pourpres ! Conforme-toi au manuscrit de Gerbert. »
Et Amaury d’enfoncer derechef les touches de l’orgue, de prononcer les mots correspondant aux notes. À chaque terme, la sphère de cire subissait d’étranges métamorphoses. Elle se cliva, se divisa en deux, puis quatre, puis huit parties toutes semblables. Et les registres des hauts-reliefs de se déplacer concomitamment, de s’enfoncer ou de saillir en ronde bosse. 
« Ottava infusoria ! Sedicesima infusoria ! Trenta duacesima infusoria ! Sextanta quatracesima infusoria ! Morula ! »      
La sphère de cire avait effectivement pris l’aspect d’une mûre.
« Blastula maedusa ! »
La sphère se creusa et s’invagina.
            « Gastrula optima maedusa ! »
L’artefact de cire connut une nouvelle mutation, ses couches migrant, se réorganisant, en trois feuillets, externe, médian et interne.
« Disco embryo pro-neurula piscis ! Neurulatio ! Neurula maxima piscis ! Embryo piscis ! Embryo urodeles ! »
À ce stade, on ne pouvait plus parler ni de sphère ni d’artefact. Quelque chose prenait consistance et vie. Quelque chose en forme de raquette, puis de gouttière, puis de virgule, d’alevin, de têtard où des ébauches de membres poussaient… Un cœur battit, sourdement !
« Le Prince du Monde va rompre ses liens ! s’exclama Astaroth. L’anti-logos se fait chair ! »
Amaury, imperturbable, psalmodiait et jouait de plus belle :
« Embryo reptilia ! Embryo avis ! Embryo mammalia ! Fœtus mammalia ! Fœtus lemuria ! Fœtus simii ! »
Et s’égrenaient les notes de l’orgue, se mouvaient les registres de hauts-reliefs, mois, jours de la Création, volumes, planètes, animaux… Et vint le sixième jour ! Amaury parut prendre conscience qu’il participait au sacrilège suprême : la réincarnation anticipée du Malin. L’être prenait consistance, ses membres, en spatules puis palmés, se modelaient en doigts ; sa tête, d’abord batracienne, s’humanisait… Alors qu’il aurait dû prononcer les derniers mots : « Fœtus Homunculus Ecce Homo ! Parturitio ! », Amaury, pris d’un scrupule imprévu, hurla de toutes ses forces : « Non, par Notre Sauveur Jésus-Christ ! »
Il enfonça trois touches du clavier à la fois et commença à égrener à l’envers la formule qui suivait le « Fiat Lux » : « Omoh Ecce iimis airumel ailammam siva… merenom aeahcra. » Le démon aussitôt prit une conformation immonde : gras, soufflé, il se couvrit d’un duvet ou pelage à l’odeur de soufre, un lanugo infect. Son visage atteint de cyclopie fut surmonté d’andouillers de cerf ou de Cernunnos celte d’une taille colossale. Sur le front, un proboscis. Les oreilles au niveau du maxillaire inférieur prirent l’apparence de branchies de squale. Cette atrocité tentait de parler : elle ne pouvait que mugir, renifler et baver ! Le monstre voulut sortir de son autel d’électrum, brisant les liens le reliant à l’orgue et aux reliefs. Il déclencha un séisme tandis que la fureur divine frappait d’une onde fulgurante le coroplaste en plein cœur. Un feu se déclencha, dévorant l’Opus Major maudit qui fondit en coulées pâteuses multicolores tandis que le démon, fait aussi de cire, donc vulnérable, se consuma en grondant de douleur. De lui ne demeura qu’une flaque de propolis d’où se dégageait une odeur pestilentielle d’œuf pourri.
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À l’instant où Amaury mourut, son âme engloutie pour les siècles des siècles dans le gouffre de l’enfer, crypte, baptistère et abbatiale s’effondrèrent, pulvérisant Astaroth et ensevelissant l’abbé Adalard et les assistants d’Amaury qui s’étaient rendus complices de l’abomination. Dans le même temps, toutes les sculptures de cire dues au génie du damné, disséminées dans des dizaines de lieux de culte de la chrétienté d’Occident, se liquéfièrent simultanément, y compris le Jugement dernier du Puy auquel, dit-on, s’était ajouté un damné supplémentaire lorsque le Seigneur avait foudroyé le sacrilège, et, au grand désespoir du pape Grégoire, le cycle de la Passion de la basilique Saint-Pierre de Rome. J’étais parvenu à temps à m’extirper de la crypte, dès la première secousse destructrice, convaincu qu’en Sa miséricorde, Notre Seigneur m’épargnerait, puisque j’étais un témoin innocent. J’échappai à Son juste courroux, ayant gravi les degrés avec promptitude alors que tout commençait à s’ébouler autour de moi. Parvenu à l’extérieur du monastère avec quelques frères qui, comme moi, avaient été surpris par l’ire destructrice, j’assistai à l’accomplissement du châtiment de Dieu.
Ainsi achevai-je ce chapitre de ma chronique, moi, frère Orderic. Fait étrange : seule survécut au désastre la partition de Gerbert d’Aurillac, retrouvée intacte parmi les décombres, comme si la Providence avait considéré qu’elle contribuait à la célébration de la gloire du Créateur puisqu’elle reprenait le Texte Sacré stricto sensu. A moins que la main du Malin y fût pour quelque chose, mais ma conscience ne pouvait l’admettre.

           
Amaury mourut sans postérité. Il n’eut qu’un épigone : l’ermite Jehan de Mauriac, sous Louis le neuvième, auteur du retable de cire de Saint-Amadour ou Rocamadour. Jehan mourut assassiné en 1248 par les chevaliers de l’ordre militaire dit De La Buena Muerte, dont le Grand Maître, Arnould de Charmeleu, pilla l’abbaye de Saint-Géraud, qui avait été rebâtie, à la recherche de ses trésors. Le parchemin de Gerbert disparut alors pour ne ressurgir qu’au XIXe siècle et intéresser deux savants maléfiques : Pavel Danikine et Galeazzo di Fabbrini. Le chemin menant à la conception de l’Homunculus Danikinensis était rouvert…[2]


[1] Il s’agit bien sûr  de l’emblème de Rome, la louve allaitant les jumeaux Romulus et Remus. Cette sculpture de bronze, longtemps attribuée aux Etrusques comme La Chimère d’Arezzo mais sans doute d’une facture postérieure, a été enrichie au XVIe siècle par l’ajout des jumeaux.
[2]  Ces divers épisodes appartiennent à une autre histoire : deux romans qui s’intituleront  Mexafrica (où nous retrouvons Arnould de Charmeleu) et Le Tombeau d’Adam, mettant en scène le comte di Fabbrini dans sa quête de l’Homunculus.