samedi 26 janvier 2013

Golem roman.

Nouvelle version révisée d'une nouvelle fantastique et médiévale publiée sur ce blog en 2008. Bonne lecture.



Golem roman

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L’an de l’Incarnation de Notre Seigneur mil septante et sept, vers la dix-septième année du règne du roi Philippe, de la maison capétienne, le Prince du Monde tenta de soumettre notre Sainte Église à de nouvelles tribulations. Le Malin manda une de ses créatures afin qu’elle le déliât et que les ténèbres régnassent pour les siècles des siècles sur la terre des hommes. Le démon avait jeté son dévolu sur un clerc, sculpteur de son état : Amaury de Saint-Flour, un extraordinaire artiste dont la réputation s’étendait sur toute l’Auvergne, voire au-delà.
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Amaury de Saint-Flour était ce qu’il est convenu d’appeler un coroplaste, un sculpteur et modeleur qui transformait la matière première à partir de moules qu’il fabriquait lui-même. Vulca, de l’ancienne Étrurie, en était un exemple connu. On lui attribuait la louve de bronze de l’ancien Imperium, la célèbre Louve romaine[1].
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À la différence de Vulca de Véies, le matériau de prédilection d’Amaury de Saint-Flour était la cire d’abeille. Il œuvrait au service d’évêchés et de monastères dont les domaines comportaient des ruchers. Il avait appris le modelage auprès d’un maître byzantin, Andronic, peintre d’icônes à la cire et à la colle, mosaïste et sculpteur d’iconostases dont l’atelier avait été fondé à la fin du règne du basileus Basile le Bulgaroctone. Amaury créait et sculptait lui-même ses moules et matrices, mais il employait des assistants pour récolter, fondre et couler la cire portée à ébullition dans d’imposants chaudrons. En sa qualité de clerc, Amaury avait reçu les ordres mineurs. Il avait le droit de gîter dans les monastères, même s’il n’était ni moine, ni prêtre. Il voyageait de place en place avec ses ouvriers, transportant en tout lieu consacré moules et chaudrons. D’innombrables chefs-d’œuvre sortaient de son atelier itinérant, productions destinées aux églises et moutiers auvergnats, aquitains, septimaniens, catalans, provençaux et limougeauds. Car Amaury était un génie de la couleur, du mouvement et de la forme. Point de raideur figée chez lui ! Il semblait insuffler la vie dans une œuvre dont la réputation s’étendait, disait-on, jusqu’à Rome. Le pape Hildebrand, qui était monté sur le trône de Pierre sous le nom de Grégoire le septième, lui avait commandé une passion de Notre Sauveur sculptée sur plusieurs retables en hauts et bas-reliefs représentant le cycle complet de Pâques en deux grands ensembles, des Rameaux à la Cène et de l’arrestation au Jardin des Oliviers à la Résurrection. Cet opus imposant avait pris place dans le chœur de la basilique Saint-Pierre. L’expressivité, l’émotion, le pathétique ou l’horreur qu’exprimaient ses chapiteaux et reliefs de cire, sans omettre le réalisme de la polychromie, y compris pour les créatures fabuleuses ou infernales, rappelaient les productions des temps païens des anciens imperators. De plus, Amaury était un excellent musicien, compositeur des plus beaux chants pour nos offices et accompagnateur hors pair de la liturgie sur l’orgue hydraulique.

Moi, Orderic d’Issoire, frère bénédictin et chroniqueur, ancien écolâtre à Saint-Martial de Limoges, qui ai connu Amaury à Saint-Géraud d’Aurillac et peux témoigner, sain de corps et d’esprit, des événements que je vais vous conter, je ne puis résister à la tentation ― que Notre Seigneur me pardonne ― d’énumérer les chefs-d’œuvre de son Ars Major, disparus à jamais lorsqu’il fut justement damné. Amaury avait crée pour l’église du Puy-en-Velay, étape du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, un superbe Jugement dernier où le Sauveur en majesté trônait en sa mandorle de gloire irradiante, les justes à sa droite, guidés au Paradis par les archanges, les damnés à sa gauche, conduits en l’éternelle géhenne par des hordes de démons bestiaux et velus aux corps composites de boucs, de singes et de chauves-souris. Ces damnés, seigneurs, avares, évêques, rois, hérétiques, ribaudes, étaient engloutis par une gueule de dragon aux écailles de cuivre et de flammes, avatar repoussant du Prince des Ténèbres. Des démons cornus aux pieds bots, aux ailes membraneuses et noires, disputaient aux anges des âmes qui sortaient des bouches de moribonds décharnés et nus. Les sculptures d’Amaury de Saint-Flour comptaient d’indénombrables chapiteaux polychromes dits « historiés », inspirés de l’Ancien Testament comme du Nouveau. Mais Amaury laissait aussi libre cours à son imagination en sculptant des créatures fantastiques : le tétraphtalme (créature barbue à quatre yeux), le génie de l’eau, à la barbe et à la chevelure liquides semblables à l’écoulement d’un torrent, « le miracle de la pluie » de l’antique colonne de l’Imperator Marc Aurèle, sans omettre le griffon, la chimère, la sphinge polymaste, le basilic ou le coquatrix ! Un intrigant motif (symbole alchimique arabe ?) représentait un scorpion se donnant la mort dans un cercle de feu. Au milieu d’un autre chapiteau à entrelacs inextricables trônait la boucle du serpent Ouroboros, incarnation du Prince du Monde qui n’avait ni commencement ni fin, puisqu’il se mordait la queue. Les bas-reliefs et rondes-bosses relatant l’Apocalypse de Jean comptaient parmi les réalisations les plus impressionnantes sorties du ciseau d’Amaury. Ces dragons anthropophages à queues serpentines engloutissant les victimes de la fin des temps, montés par les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse coiffés du casque conique à nasal, ces anges sonnant de la trompette, ces hippocentaures, hippogryphes ou hippocampes posaient la question des sources iconologiques : Amaury avait-il puisé son inspiration dans les enluminures terrifiantes illustrant les commentaires de l’Apocalypse de Beatus de Liebana, dont Gérone et Saint-Sever détenaient chacune un exemplaire, ou était-ce le contraire ?
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Au printemps mil septante et sept, il fut mandé par Adalard de Riom, abbé du monastère de Saint-Géraud, qui souhaitait que l’on remît en service l’orgue hydraulique de l’abbatiale, qui avait été fabriqué par Hucbald en personne et perfectionné par Gerbert avant qu’il fût élu sur le trône de Pierre. On disait Gerbert alchimiste et nécromant, pape maudit s’il en fut, car le bruit courait qu’il s’était acoquiné avec le diable en personne duquel il tenait une science stupéfiante. Je fis ainsi la connaissance du coroplaste, dont le visage émacié de pénitent voué à une ascèse constante était mangé par une barbe rousse et dont les yeux vairons étaient empreints d’exaltation mystique. Amaury se vouait corps et âme à son art. Sa frugalité dépassait celle des frères qui l’hébergeaient. Les privations provoquaient en lui des visions eschatologiques de la parousie et de la Cité de Dieu qu’il me dit avoir aperçue au-dessus de Saint-Géraud le jour de son arrivée. Il se prétendait habité par le logos divin qui inspirait et guidait ses mains. Il me déclara que Dieu l’avait choisi et s’exprimait par elles. Peut-être commettait-il là le péché d’orgueil ?

L’abbatiale de Saint-Géraud avait été fondée, bâtie et consacrée par Boson de Moissac en la quatorzième année du règne de Charles le Chauve, premier roi de Francia Occidentalis. Un baptistère mérovingien préexistait en ce lieu, remontant semble-t-il à Clotaire le second ou à Dagobert. Ce baptistère comportait des réemplois de colonnes et chapiteaux à motifs végétaux des quatrième et cinquième siècles. En dessous, on accédait à une crypte naïvement gravée des effigies des premiers saints, ermites et cénobites de la région. En ces lieux reposaient des sarcophages des temps anciens des premiers chrétiens ou des Mérovingiens. Là se situait l’orgue. L’instrument, construit en bois, en or, en ivoire et en bronze, était surplombé par quatre séries de registres de hauts-reliefs superposés appliqués contre la muraille. La première série comportait douze représentations symboliques des mois de l’année inspirées des mosaïques païennes montrant les saisons, les travaux et les jours dans les anciennes villae gauloises. Le second registre était reconnaissable par tout sujet instruit de la vraie foi puisqu’il traitait des sept jours de la Création. En dessous, les hauts-reliefs intriguaient davantage : chaque jour de l’œuvre divine se voyait attribuer le nom d’une planète, correspondant à la semaine, mais aussi un volume géométrique : cube, sphère, pyramide, octaèdre, icosaèdre, etc. L’on y pressentait l’influence du païen Claude Ptolémée et de son Almageste. Enfin, le registre inférieur apparaissait comme le plus mystérieux : il couplait douze représentations zoomorphes parmi lesquelles on pouvait reconnaître le poisson, le lézard, l’oiseau et le singe de Barbarie à sept symboles indéchiffrables. Ces formes partaient de l’incréé, de l’informel, de l’indéterminé, pour aboutir à l’Homme, image de Dieu. Sur un lutrin était posé un parchemin où étaient inscrits les premiers versets de la Genèse puis des suites de mots, parfois inconnus comme morula, d’autres familiers comme avis. La double série s’achevait par Ecce Homo. Tout cela illustrait le savoir de Gerbert, un savoir acquis par un enseignement mystérieux, arabe ou démoniaque, qui lui avait permis d’améliorer l’instrument d’Hucbald jusqu’à une perfection supra-humaine.
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Le parchemin comportait une notation neumatique. Avait-on affaire à un organum sur la Création composé par Gerbert ? L’abbé Adalard, qui fit visiter la crypte à Amaury, lui expliqua ce qu’il attendait de l’artiste : « Orgue et sculptures ont subi les injures du temps. Songez que tout ceci remonte à environ un siècle ! Nous vous confions les travaux de remise en état de l’instrumentum et de l’opus sculpté. »

Amaury vit que les hauts-reliefs avaient été coulés dans la cire et qu’ils accusaient une dégradation certaine. Il effectua un relevé dessiné de l’ensemble afin de fabriquer les moulages nécessaires à une restauration de l’intégralité des registres. Les communs du monastère furent mis à la disposition du clerc et de ses ouvriers. On sollicita les ruchers de Saint-Géraud ad libitum. Toute l’équipe d’Amaury s’affaira quatre mois durant à la restauration du chef-d’œuvre d’Hucbald et de Gerbert. Les fourneaux et chaudrons où la cire était portée jusqu’à la fusion chauffaient quinze heures par jour, produisant dans les communs une chaleur d’enfer. L’été arriva et la canicule ne diminua point l’ardeur à l’ouvrage de Saint-Flour et de ses équipiers. Tous les hauts-reliefs furent moulés et remplacèrent un par un les anciens registres usés. Amaury s’aperçut alors qu’un mécanisme subtil reliait les touches de l’orgue à eau à chaque haut-relief : jouer une note entraînait l’enfoncement ou la saillie d’une sculpture. Le procédé combinait la force mécanique de l’eau à celle de l’air comprimé dans des pistons de bronze et de plomb ; la tuyauterie valait celle des mécaniciens grecs. L’ensemble orgue/hauts-reliefs formait une sorte d’automate. Hucbald puis Gerbert avaient donc conçu un Ars Magnus total. Cependant, il n’était pas dit que l’invention devait fonctionner pour la seule gloire divine.

La nuit précédant l’inauguration, le tentateur saisit l’occasion d’utiliser l’instrumentum à son seul profit. Comprenant le potentiel insoupçonné par les mortels de l’installation, potentiel que seul Gerbert le maudit avait connu, il y vit le moyen de revenir sur Terre avant que les temps ne soient accomplis. Je fus témoin de cela, je vous l’affirme et vous le rapporte. Je m’étais caché. J’épiais tout et je vis l’indicible. Le Malin dépêcha l’archidémon Astaroth auprès d’Amaury. L’artiste crut d’abord rêver lorsqu’il aperçut une créature aux longues ailes noires, au visage oriental surmonté des cornes du bélier Ammon. Astaroth promit à Saint-Flour la richesse et l’immortalité s’il suivait scrupuleusement ses instructions.
« Mes directives tu suivras, del tot en tot. »
Subjugué par la tentation et par l’envie, Amaury céda à la volonté expresse de l’archidémon. Son âme était plus faible que celle d’un ancien païen, ce qui m’étonna fort. La promesse de l’or corrompt les consciences vous semblant les plus nobles. Oncques ne vîmes spectacle plus inquiétant. Poussant Amaury dans l’atelier, Astaroth l’obligea à modeler une sphère de cire parfaite puis à descendre avec elle dans la crypte. Il fit placer la sphère sur un curieux autel d’électrum ou d’orichalque et la connecta à l’orgue et aux reliefs par des liens d’or et d’argent. Je m’étais dissimulé derrière un pilier, effrayé. Grâce à Dieu qui me protégeait, nul ne me remarqua. Je priais, conjurant cette diablerie.
« Tu vas pour commencer lire les premiers versets de la Genèse inscrits sur le parchemin », dit Astaroth d’une voix venue du tréfonds des enfers.
Amaury obéit, lisant à haute voix : « Et tenebrae super faciem abyssi »… « Et spiritus Dei ferebatur super aquas »… « Fiat Lux ! »
À cet instant, le monstre ordonna : « Enfonce la touche la plus grave de l’orgue et prononce les paroles : « Fecundatio uovo ! » Crie-les très fort ! »
Toujours possédé, Amaury ne put que s’exécuter. Aussitôt, la ligne verticale superposant les hauts-reliefs qui représentaient le premier jour de la Création, les mois de l’année, le jour de la semaine et la lune avec son volume symbole, correspondant avec la première sculpture de l’informé, s’enfonça en un parfait ensemble ! La sphère de cire entra en lévitation et brilla d’une lueur irisée supraterrestre.
« Prononce maintenant, le plus rapidement possible, la liste de mots inscrite après le Fiat Lux. »  
Amaury récita avec célérité :
« Archaea monerem infusoria maedusa piscis urodeles reptilia avis mammalia lemuria simii Ecce Homo ! »
« Suis à présent neumes et mélismes en exécutant ceux-ci sur l’orgue. Récite en articulant clairement chaque terme inscrit en capitales latines pourpres ! Conforme-toi au manuscrit de Gerbert. »
Et Amaury d’enfoncer derechef les touches de l’orgue, de prononcer les mots correspondant aux notes. À chaque terme, la sphère de cire subissait d’étranges métamorphoses. Elle se cliva, se divisa en deux, puis quatre, puis huit parties toutes semblables. Et les registres des hauts-reliefs de se déplacer concomitamment, de s’enfoncer ou de saillir en ronde bosse. 
« Ottava infusoria ! Sedicesima infusoria ! Trenta duacesima infusoria ! Sextanta quatracesima infusoria ! Morula ! »      
La sphère de cire avait effectivement pris l’aspect d’une mûre.
« Blastula maedusa ! »
La sphère se creusa et s’invagina.
            « Gastrula optima maedusa ! »
L’artefact de cire connut une nouvelle mutation, ses couches migrant, se réorganisant, en trois feuillets, externe, médian et interne.
« Disco embryo pro-neurula piscis ! Neurulatio ! Neurula maxima piscis ! Embryo piscis ! Embryo urodeles ! »
À ce stade, on ne pouvait plus parler ni de sphère ni d’artefact. Quelque chose prenait consistance et vie. Quelque chose en forme de raquette, puis de gouttière, puis de virgule, d’alevin, de têtard où des ébauches de membres poussaient… Un cœur battit, sourdement !
« Le Prince du Monde va rompre ses liens ! s’exclama Astaroth. L’anti-logos se fait chair ! »
Amaury, imperturbable, psalmodiait et jouait de plus belle :
« Embryo reptilia ! Embryo avis ! Embryo mammalia ! Fœtus mammalia ! Fœtus lemuria ! Fœtus simii ! »
Et s’égrenaient les notes de l’orgue, se mouvaient les registres de hauts-reliefs, mois, jours de la Création, volumes, planètes, animaux… Et vint le sixième jour ! Amaury parut prendre conscience qu’il participait au sacrilège suprême : la réincarnation anticipée du Malin. L’être prenait consistance, ses membres, en spatules puis palmés, se modelaient en doigts ; sa tête, d’abord batracienne, s’humanisait… Alors qu’il aurait dû prononcer les derniers mots : « Fœtus Homunculus Ecce Homo ! Parturitio ! », Amaury, pris d’un scrupule imprévu, hurla de toutes ses forces : « Non, par Notre Sauveur Jésus-Christ ! »
Il enfonça trois touches du clavier à la fois et commença à égrener à l’envers la formule qui suivait le « Fiat Lux » : « Omoh Ecce iimis airumel ailammam siva… merenom aeahcra. » Le démon aussitôt prit une conformation immonde : gras, soufflé, il se couvrit d’un duvet ou pelage à l’odeur de soufre, un lanugo infect. Son visage atteint de cyclopie fut surmonté d’andouillers de cerf ou de Cernunnos celte d’une taille colossale. Sur le front, un proboscis. Les oreilles au niveau du maxillaire inférieur prirent l’apparence de branchies de squale. Cette atrocité tentait de parler : elle ne pouvait que mugir, renifler et baver ! Le monstre voulut sortir de son autel d’électrum, brisant les liens le reliant à l’orgue et aux reliefs. Il déclencha un séisme tandis que la fureur divine frappait d’une onde fulgurante le coroplaste en plein cœur. Un feu se déclencha, dévorant l’Opus Major maudit qui fondit en coulées pâteuses multicolores tandis que le démon, fait aussi de cire, donc vulnérable, se consuma en grondant de douleur. De lui ne demeura qu’une flaque de propolis d’où se dégageait une odeur pestilentielle d’œuf pourri.
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À l’instant où Amaury mourut, son âme engloutie pour les siècles des siècles dans le gouffre de l’enfer, crypte, baptistère et abbatiale s’effondrèrent, pulvérisant Astaroth et ensevelissant l’abbé Adalard et les assistants d’Amaury qui s’étaient rendus complices de l’abomination. Dans le même temps, toutes les sculptures de cire dues au génie du damné, disséminées dans des dizaines de lieux de culte de la chrétienté d’Occident, se liquéfièrent simultanément, y compris le Jugement dernier du Puy auquel, dit-on, s’était ajouté un damné supplémentaire lorsque le Seigneur avait foudroyé le sacrilège, et, au grand désespoir du pape Grégoire, le cycle de la Passion de la basilique Saint-Pierre de Rome. J’étais parvenu à temps à m’extirper de la crypte, dès la première secousse destructrice, convaincu qu’en Sa miséricorde, Notre Seigneur m’épargnerait, puisque j’étais un témoin innocent. J’échappai à Son juste courroux, ayant gravi les degrés avec promptitude alors que tout commençait à s’ébouler autour de moi. Parvenu à l’extérieur du monastère avec quelques frères qui, comme moi, avaient été surpris par l’ire destructrice, j’assistai à l’accomplissement du châtiment de Dieu.
Ainsi achevai-je ce chapitre de ma chronique, moi, frère Orderic. Fait étrange : seule survécut au désastre la partition de Gerbert d’Aurillac, retrouvée intacte parmi les décombres, comme si la Providence avait considéré qu’elle contribuait à la célébration de la gloire du Créateur puisqu’elle reprenait le Texte Sacré stricto sensu. A moins que la main du Malin y fût pour quelque chose, mais ma conscience ne pouvait l’admettre.

           
Amaury mourut sans postérité. Il n’eut qu’un épigone : l’ermite Jehan de Mauriac, sous Louis le neuvième, auteur du retable de cire de Saint-Amadour ou Rocamadour. Jehan mourut assassiné en 1248 par les chevaliers de l’ordre militaire dit De La Buena Muerte, dont le Grand Maître, Arnould de Charmeleu, pilla l’abbaye de Saint-Géraud, qui avait été rebâtie, à la recherche de ses trésors. Le parchemin de Gerbert disparut alors pour ne ressurgir qu’au XIXe siècle et intéresser deux savants maléfiques : Pavel Danikine et Galeazzo di Fabbrini. Le chemin menant à la conception de l’Homunculus Danikinensis était rouvert…[2]


[1] Il s’agit bien sûr  de l’emblème de Rome, la louve allaitant les jumeaux Romulus et Remus. Cette sculpture de bronze, longtemps attribuée aux Etrusques comme La Chimère d’Arezzo mais sans doute d’une facture postérieure, a été enrichie au XVIe siècle par l’ajout des jumeaux.
[2]  Ces divers épisodes appartiennent à une autre histoire : deux romans qui s’intituleront  Mexafrica (où nous retrouvons Arnould de Charmeleu) et Le Tombeau d’Adam, mettant en scène le comte di Fabbrini dans sa quête de l’Homunculus.
 

samedi 12 janvier 2013

Aurore-Marie de Saint-Aubain : les accusations de Yolande de La Hire.

Nouvel extrait du roman en préparation Cybercolonial. 

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Revenons légèrement en arrière, afin de voir comment la scène du défi entre deux Dames sans merci s’était précisément déroulée.
La haineuse publiciste, accompagnée de l’effarouchée pseudo chanteuse des rues irlandaise, affrontait la poétesse devant un public foncièrement hostile à son intrusion. Michel Simon émit un sifflement admiratif face à cette girafe dont le courage aveugle l’époustouflait.
« Elle en a dans le pantalon ! », pensa-t-il vulgairement.
Une voix hystérique, haut-perchée, aux inflexions vipérines, s’extravasa de la gorge de celle que Daniel savait stipendiée par le Deuxième Bureau. Dommage que le commandant Wu ne fût pas témoin de cette altercation car fort occupé comme l’on sait dans chambre d’améthyste. De toute manière ses talents spéciaux lui permettaient de savoir ce qu’il se passait ici et ailleurs.
« Mesdames et messieurs, représentants des castes privilégiées, daignez apprendre la vérité sur cette usurpatrice. Vos oreilles vont tinter. Madame de Saint-Aubain est à la fois un imposteur, une spoliatrice et…une hérétique ! Elle mériterait qu’on la soumît à l’instant à la question extraordinaire pour qu’elle avouât tous ses crimes, que dis-je, son hérésiarchie prosélyte ! » 
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Des clameurs de surprise, de colère et de réprobation jaillirent des différents témoins du scandale. Presque toute l’assistance soutenait Madame la baronne de Lacroix-Laval. Petite réflexion intérieure de Louis Jouvet :
« Elle va m’obliger à aller chercher un dictionnaire ! »
« Madame, je vous accuse d’avoir dépossédé votre ci-présente cousine, Mademoiselle Betsy O’Fallain, de l’héritage dont elle avait légitimement droit ! 
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Madame, je vous accuse d’avoir usurpé l’identité de la poétesse Marie d’Aurore, que vous avez empoisonnée en faisant usage de la cigüe, tel le défunt regretté Socrate, profitant de sa faiblesse, de sa naïve candeur… Monstre ! Vous n’aviez que treize ans lorsque vous exécutâtes ce crime !
Madame, je vous accuse d’hérésiarchie ! Vous êtes la grande prêtresse d’une secte fanatique d’apostats qui, sous le prétexte de réhabiliter Marcion de Sinope, Simon le Mage et Basilide, ne recherche que le pouvoir ! 
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Madame, nierez-vous que vous fûtes intronisée cette fatale nuit du 18 au 19 septembre 1877, dans les catacombes de Cluny ? Madame, nierez-vous que votre père, Albéric de Lacroix-Laval, mourut dans des circonstances étranges, victime d’une arme anglaise ?  Madame, nierez-vous que cette brutale disparition vous mit à la tête d’une immense fortune qui vous permit de financer les projets bellicistes démesurés de certain général-va-t-en-guerre ? »
Boulanger laissa échapper un « Oh ! » offensé.
« Madame, nierez-vous que vous avez condamné l’innocente Betsy O’Fallain à la misère noire ? Cette pure jeune fille en est réduite à mendier sa pitance dans la rue et sur les marchés en goualant de sottes chansonnettes contre quelques blanches piécettes.
Madame, nierez-vous vous être amourachée indécemment de Mademoiselle Angélique de Belleroche, à peine nubile, de l’avoir séduite, et que vous fûtes à deux doigts de la déshonorer ? Un revenez-y de remords vous y empêcha ! »
Un silence de plomb s’établit ; il fut encore alourdi par l’ultime révélation de Mademoiselle de La Hire. Les Dames comme-il-faut s’éventaient furieusement, les joues cramoisies ou blêmes, tandis qu’un boulangiste criait, à la cantonade :
« Chiennerie ! N’y a-t-il personne dans ce salon pour jeter dehors cette furie ? Je vais moi-même lui botter les fesses ! »
Madame de Lacroix-Laval, aussi chlorotique qu’une statue d’ivoire, semblait perdre le souffle. Inconsciemment, ses doigts ses crispaient et ses yeux ambrés s’assombrissaient jusqu’à ressembler à des puits sans fond.
« Madame, acheva Yolande, nierez-vous que vous êtes l’amante de Madame Marguerite de Bonnemains, et que pour vous retrouver en toute intimité, vous avez loué un petit appartement confortable sis sur l’île Saint-Louis ? Là, ni vu ni connu, vous vous adonnez au plaisir contre nature des anandrynes, les mercredis et vendredis, de cinq à sept heures. »
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A cette abomination, la maîtresse du brav’général tomba comme une masse. Craddock, qui se tenait à deux pas, lui porta secours. S’emparant d’un mouchoir, il le trempa dans un seau à champagne, puis avec, lui humecta le front et les lèvres. Georges Boulanger s’agenouilla et fit : « Merci, monsieur.
- Y’a pas d’quoi, répondit Symphorien. Il lui faudrait des sels, ou encore, quelques gouttes de vinaigre pour lui masser les tempes. »
Durant tout cet échange, Betsy Blair n’avait pas bronché, portant son regard halluciné sur les aîtres et les êtres. Lorsque Mademoiselle de La Hire se tut, elle se décida à desceller ses lèvres.
« J’affirme, dit-elle dans un français hésitant avec un accent rocailleux, que tout ce qu’a dit Madame n’est que pure vérité. »
Enfin, Aurore-Marie de Saint-Aubain, les mains moites de diaphorèse, sortit de sa stupéfaction, ôta son gant droit dans un mouvement calculé et en souffleta, dressée sur ses talons, la féministe écarlate. Carette se pâmait d’aise.
« Julien Duvivier, Marcel Carné et René Clair n’ont jamais pensé à ce genre de scène ! Faudrait inventer le noble art féminin ! »
Craddock lui murmura :
« D’ici un siècle, ce sera fait ! »
Le pseudo amiral avait laissé Marguerite auprès de son chevalier-servant. Elle reprenait ses esprits. Quant à Betsy Blair, elle retomba dans son hébétude, comme si elle eût été assommée par le laudanum absorbé par verres entiers.
« Ma parole, cette gonzesse est sous l’emprise de l’hypnose, et ce n’est pas cette Yolande l’hypnotiseuse ! A moins qu’un télépathe la maintienne sous son contrôle mental.
- Bah, tu fais erreur ! Le commandant Wu n’a pas intérêt à faire éclater pareil scandale, rétorqua Julien au cachalot de l’espace.
- Chut ! Ça me rappelle vaguement quelque chose, il y a longtemps. Un type aux bras très longs et aux yeux rouges… Mais il est parti. »
Carette siffla et conclut :
« Encore une de tes réminiscences à la noix ! »
Ce que nul n’avait saisi, c’est que Yolande de La Hire avait anticipé les intentions d’Aurore-Marie. La jeune femme comptait réellement retrouver en catimini Marguerite de Bonnemains dans l’appartement en question deux jours après la soirée.
Les pensées se bousculaient dans la jolie tête de la poétesse. Si elle avait paru sans réaction jusqu’au soufflet, ce n’avait pas été sans raison.
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Quelles que fussent les allégations scandaleuses de Mademoiselle de La Hire, Aurore-Marie aurait promptement souhaité y mettre fin, mais la qualité de publiciste de l'offensante féministe entraînerait un étalage sur la place publique de ces infamantes insinuations, à moins qu'elle ne fît chanter la baronne. Toute à ses supputations, habitée par un tourment proche de la maladie de la persécution, tel qu'en souffrirait le « cavalier rouge » de la prophétie de Saint Daniel, le bien connu Joseph Staline, notre Grande prêtresse pesait le pour et le contre d'une confrontation publique. Après tout, elle était l'offensée et, dans la tradition aristocratique, une perfidie de cette nature eût mérité que l'on demandât réparation sur l'heure, d’où son soufflet défi dans la grande tradition! Non seulement la légitimité de la fortune des Lacroix-Laval était remise en cause par la manifestation de cette héritière irlandaise inconnue, cette Betsy O'Fallain, cette mijaurée dont la maigreur hectique, le regard bleu hagard et les anglaises soutenues le disputaient en évanescence avec la beauté de Madame qui se croyait l'Unique – à l'exception de Deanna -, maladive femelle que Yolande de La Hire avait eu le culot d'introduire en plein salon de la duchesse, mais, de plus, chose inconcevable et proprement irrémissible, la journaliste voulait que le monde entier connût les penchants troubles de Madame de Saint-Aubain pour les fillettes et Marguerite ainsi que son action occulte à la tête d'une société secrète bien pis que la franc-maçonnerie. Yolande de La Hire se prétendait témoin rescapé de la nuit du 18 septembre 1877 à Cluny et, bien qu'Aurore-Marie eût pu facilement démontrer la vacuité testimoniale de ses affirmations (tous les témoins étaient officiellement morts noyés, n'est-ce pas!), elle ne put se résoudre à un simple démenti, à moins que des armadas d'avocats prouvassent l'innocence de la baronne. Ce fut pourquoi Aurore-Marie choisit de laver son honneur. Elle avait arrêté cette décision une fois que Yolande eut terminé ses éructations accusatrices.
« Madame de La Hire! Dit Aurore-Marie après avoir souffleté la bringue rouge. Votre offense mérite réparation. J'exige des excuses! Jeta-t-elle tout en feignant de contempler un bouquet d'arums qui égayait le guéridon Empire près duquel elle se tenait, dressée et fulminante, comme si elle essayait de se grandir à tout prix.
- Madame de Saint-Aubain, nous ne sommes plus sous la Monarchie absolue! Je veux bien oublier ce soufflet déplacé.
- Vous n’avez pas compris ! Il me faut laver mon honneur! Seul le duel...
- Un duel de femmes! Gloussa Alfred Naquet! Voilà qui est inédit! Les gazettes vont en faire leurs choux gras!
- Soit, se résigna la publiciste après un instant de réflexion. J'accepte! Mais Mademoiselle O'Fallain doit demeurer en dehors de tout cela. Je me battrai au nom de toutes les femmes.
- En tant qu’offensée, j'ai le choix des armes, reprit Aurore-Marie. Le pistolet me sied mieux que la lame. Je ne suis point une Saint-Georges! (à l'énoncé de ce nom, des souvenirs de ses aventures au XVIIIe siècle revinrent fugacement à Symphorien Nestorius) Le baron Hermann Kulm et monsieur Paul Déroulède seront mes témoins.
- Quant aux miens...Je choisis messieurs Paul de Cassagnac et José-Maria de Heredia!
- Je vois que vous convoquez aussi le Parnasse en y instillant la division! S'exclama, persifleuse, Madame de Saint-Aubain. Un poëte qui ne me soutient pas! Fi donc! Pour plus de publicité, nous nous affronterons au Champ de Mars, côté École militaire!
- Pour la date, que diriez-vous de mardi prochain?
- Cela m'agrée, mademoiselle la journaleuse! »
De son côté, Julien Carette trépignait :
« Ras le popotin d'jouer les larbins! Jeta-t-il à l'adresse de Michel Simon qui jouait à la perfection les Irwin Molyneux. Faut faire diversion pour aller enfin fouiner dans les affaires louches d'la duchesse! On est là pour les plans secrets d' l'expédition, pas pour prendre racine. Alors, j'en ai tellement plein l'ciboulot qu'j'vais battre cette de La Hire à son propre jeu! Sa manière d'insulter la p'tite dame, c'est d'la gnognote à côté d'mon effronterie naturelle!
Michel Simon crut bon de rajouter :
- Tu crois qu' c'est vraiment des gouines?
- Ma'me de La Hire est sapée en homme et l'autre, elle préfère les petiotes et s'met des frusques d'poupée! Peut-être ben qu'elles s'disputent les faveurs de la même mioche à gros nœuds-nœuds!
- Pendant qu' j'l' affronte, Symphorien, Louis et toi, vous allez jouer les fouille-merde dans les tiroirs de Ma'me d'Uzès!
- Dac! Mais j'te mets en garde!  Qu'on se le dise!
- J'risque plus l'soufflet qu' l'encaissement de torgnoles, d'baffes et autres châtaignes! Après, dès qu'on aura trouvé les plans, on s'f'ra la belle avec! Advienne que pourra! Ordre de Daniel! »
Alors, mettant ses paroles à exécution, il s’approcha avec résolution d’Aurore-Marie, un plateau portant des coupes de Dom Pérignon sous le bras. Il feignit la maladresse avec un art consommé de la scène. Patatras ! Le cristal se cassa, tout en répandant une partie de son liquide pétillant sur la toilette griffée Worth de Madame la baronne. Encore une avanie de plus pour Aurore-Marie, mais elle n’était plus à cela près. Son triomphe se teintait d’amertume. 
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« Si je devais croire en l’astrologie, je dirais qu’aujourd’hui je suis mal aspectée. »
- Scusez, m’dame, j’lai fait exprès! Eut le culot de lancer le faux factotum, tout en s’assurant que ses compères avaient déjà déserté les lieux.
- Quelle insolence! Jeta le comte Dillon en lissant ses moustaches.
- Ma chère, je suis navrée. Allez donc vous changer avant que cette avanie ne vous tombe sous la poitrine, minauda la duchesse tout en lançant un regard empli de désapprobation en direction de Julien Carette.
Puis la noble personne reprit, s’adressant cette fois-ci au domestique suppléant.
- Vous êtes congédié illico. Sans émolument.
- Mais, m’dame, c’est pas juste!
Aggravant son effronterie, le comédien mâchouilla un mégot déjà fort mal en point.
- Décidément, j’aurais dû avoir davantage l’œil sur le recrutement des extras, se morigéna la duchesse en s’éventant nerveusement.
Carette n’attendit pas qu’on l’expulsât manu militari, il s’éclipsa de lui-même allant rejoindre ses amis.
Le transpondeur greffé à son oreille lui avait communiqué le lieu de sa destination, la chambre d’améthyste, premier étage, corridor sud.
Cependant, madame de Rochechouart de Mortemart essayait de réconforter Aurore-Marie tout en la raccompagnant dans sa chambre.
- Vous l’avez entendu, tout comme moi! Ce butor, ce malappris a agi volontairement. Pourtant, je ne le connais point. C’est à croire que nos adversaires l’ont payé pour nous nuire.
- Mais non, très chère, il ne s’agit pas d’un agent du gouvernement. Le sieur Floquet est trop stupide pour cela. 
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- A moins que vous ne le mésestimiez. Si ce n’est lui, c’est Yolande de la Hire qui l’a stipendié afin de m’humilier davantage.
- Je ne crois pas du tout à un complot. Cet homme, ce rustre fait tout simplement partie de cette vile mouvance socialiste qui ne nous supporte pas, nous les gens de bien.
- Peut-être avez-vous raison. Cette engeance nous hait.
Ce fut à cet instant où, rassérénée par les dernières paroles de son amie, Aurore-Marie recommençait à recouvrer un semblant de calme, que deux boules de fourrure déboulèrent dans les couloirs au risque de faire choir les deux jeunes femmes. C’était O’Malley poursuivant Ufo, ce chapardeur incorrigible. Le Briard ne supportait pas que le chat refusât de partager le saucisson qu’il venait de chiper dans les cuisines.
Malgré les injonctions de Saturnin qui s’essoufflait à courir après les deux animaux, sa bedaine secouée de spasmes, le chat et le chien n’avaient nulle intention d’obéir aux ordres du vieux bonhomme. 
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- Ah! Sacripants! Vous êtes dignes de mon ire! Allez! Au pied! Au pied pour une fois!
Tout rougeaud, il passa en coup de vent, ne faisant nul cas du malaise soudain de madame la baronne de Lacroix-Laval, oubliant toutes les règles de la courtoisie.
Nous rappelons l’allergie d’Aurore-Marie aux poils félins et canins, chose qui, de fait, se trouvait aggravée par la mouillure champagnisée de sa toilette et par l’agitation de sa pensée.
Prise de panique, se mettant à glapir, la poétesse décadente émit des stridulations adressées à Alphonsine qui, pour l’heure n’était pas dans les environs. C’était dire le trouble de la jeune femme.
Perdant toute présence d’esprit, Aurore-Marie échappa à la douceur attentionnée de sa compagne et haletant, monta inconsidérément les degrés de l’étage, spasmatique. Mal lui en prit, sa crise s’accentua. Elle s’étouffait, la face et le cou cramoisis, cherchant vainement une bouffée d’oxygène dans ses poumons. Mais l’air semblait se dérober. Alors, son corps chût sur le carrelage et ses membres se mirent à remuer dans le plus grand désordre. Son visage bleuissait.
Un nouveau personnage entra en scène. DS de B de B, occupée à crier qu’on venait de l’agresser, tentant d’ameuter vainement le ban et l’arrière ban de Bonnelles, vit Aurore-Marie se tordant sur le sol comme Jules César lors d’une de ses crises d’épilepsie. La comédienne anglo-saxonne crut que la poétesse avait été elle aussi attaquée.
Un élan de compassion la poussa à porter secours à la désespérée qui peu à peu, sombrait dans une bienfaisante inconscience.
- What a pity ! Madam ? What is happening ? Can you breathe slowly ?
Se penchant davantage sur la baronne, Deanna Shirley glissa un de ses bras sous la nuque de la malade et lui fit respirer un mouchoir imbibé de bergamote.
L’effet en fut foudroyant. La poétesse écarquilla les yeux lorsqu’elle reconnut la personne qui venait de la tirer d’affaire.
- Dieu des artistes! Elle! 
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Deanna venait de sceller son destin en trahissant ainsi sa présence.
 
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dimanche 16 décembre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 10 et fin.



Château de Fontainebleau, deux ans plus tard.

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Je séjournais avec Henri en ces lieux chargés d'Histoire. Depuis que son tableau La famille Dubourg, avait fait sensation au dernier salon, les spéculations allaient bon train sur la nature exacte de mes relations avec mon beau-frère, tant cette toile trahissait, par ma mise en avant malgré une toilette sévère, une préférence cachée d'Henri pour ma blonde personne. Pour les glossateurs es-secrets d'alcôve, j'étais son Amante Adorée et la pauvre Victoria se faisait allègrement cocufier ! Je laissais s'exprimer cette rumeur, cette glose purement spéculative, comme d'autres laissent s’épreindre un liquide.
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Toujours est-il qu'en ce superbe après-midi de printemps, la cour du château, cette fameuse cour des adieux de 1814,
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 se peuplait de visiteurs davantage attirés par la magie des aîtres que par le couple prétendument « scandaleux » qu’Henri et moi formions. Les robes claires et les ombrelles des belles élégantes nous changeaient de ce désespérant camaïeu de noir, de bis et de gris souris qui caractérise trop fréquemment notre mode parisienne dite pour « gens comme-il-faut.» J'avais délaissé un temps mes cours particuliers d'allemand, goûtant aux joies de la visite du château.
Henri ne quittait jamais son Vasari. Il éprouvait davantage de fascination pour la Renaissance française, pour la première école de Fontainebleau initiée par François Premier, le roi mécène dont la salamandre fut l'animalier symbole, que pour l'histoire encore récente, bien que l'ombre du Grand Empereur planât encore en ces insignes lieux, si majestueux.
D'autres ombres intéressaient Henri : Le Rosso, Le Primatice et Nicolo Dell’Abate,
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 les maîtres d'un fastueux décorum Renaissance qu'il préférait au néo-classicisme napoléonien, jà selon lui fort éculé et galvaudé. J'aurais pourtant bien objecté que les trois artistes précités, dans la lignée du Titien, étaient autant de prodromes du maniérisme et de ses invraisemblables excès, avant que les Carrache y missent bon ordre à la fin du XVIe siècle, ressourçant l'art pictural vers plus de vraisemblance. Les Carrache, parfois mal considérés, mais pont entre le maniérisme et l'art baroque ! Quant à la peinture actuelle, n'évoluait-elle point trop vite ?
L'émoi d'Henri à ce sujet trahissait sa principale crainte : passer aux yeux de la postérité pour un simple « petit maître » qui aurait laissé passer le coche, comme on dit familièrement, au contraire des fameux impressionnistes. Il rejoindrait dans l'enfer muséographique des prochains siècles les « mondains » comme Boldini, Tissot, Gervex, les Dubufe ou Carolus-Duran, les académiques tels Léon Bonnat, Bouguereau, Gérôme, Régamey, Cabanel, Chaplin, Detaille ou Flandrin. Décidément, depuis 1850 et le scandaleux  Enterrement à Ornans de monsieur Gustave Courbet, les arts dits graphiques avaient pris le train ! Cette course effrénée vers l'avant-garde transformait un peintre moderne de 1870 en parangon de l'académisme cinq ans plus tard. Il faudrait être doté d'une sacrée foi du charbonnier pour croire en l'adulation générale exprimée en faveur d’un artiste pour ce qu'il fait, et non pour ce qu'il vaut, tendance évolutive fâcheuse établie en fonction de critères relevant davantage d'une mode, d'une valeur marchande attribuée à l'œuvre, en dehors de tout jugement esthétique. Les galeries et les hôtels de vente feraient alors la loi au détriment des historiens de l'Art, décidant comme l'Empereur romain de la mise à mort ou de l'intronisation de l'artiste « gladiateur » sur le piédestal du génie ! Le « provocator », l'esbroufeur, l'emporterait indubitablement sur tous les autres !
Tandis que nous arpentions la cour des adieux et que je protégeais de mon ombrelle blanche mon fin visage des ardeurs du soleil, Henri me fit un signe :
« Regardez, Charlotte, qui voilà ! La jeune demoiselle que nous avions recueillie il y a bientôt deux ans ! »
Il s'agissait bien d'elle ! Aurore-Marie, la jeune orpheline dont je soupçonnais la persistante folie après ce qu'elle avait vécu dans ces maudits souterrains ! Elle nous aperçut et trottina à notre rencontre, sourire radieux aux lèvres. La domestique qui la chaperonnait la réprimanda : « Mademoiselle la baronne ! Vous ne devez pas vous éloigner ainsi ! »
Cette dame de compagnie, âgée de trente-cinq à quarante ans, qui portait une robe austère de gens de maison, parlait avec l'accent du Berry. Aurore-Marie lui répondit :
« N'ayez nulle crainte, Alphonsine, ce sont des amis ! »
Le rire de démente qui m'avait tant émue retentit. Aurore-Marie était dotée de manière presque instinctive de cette insolente élégance des jeunes misses de la haute société d'Outre-Manche, en cela que sa toilette était tout le contraire de celle d'une vieille pouacre.
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 Elle exposait son luxe sans aucun complexe, manière selon elle, de valoriser la beauté de sa complexion frêle. Ses bottines vernies arboraient des guêtres de coutil afin qu'elle ne les abîmât point aux aspérités et aux boues supposées des jardins de Fontainebleau. Ses délicates mains, si blanches, si longues et fines pour sa petite taille, étaient protégées par des mitaines beiges en poult-de-soie. Sa robe de taffetas et de velours couleur puce se garnissait d'un mignon pouf rose trémière et vieux-rose orné d'un nœud lilas. Le corsage, ouvragé à l'extrême,  s’agrémentait d'un jabot de batiste et d'une lavallière de velours tête-de-nègre seyant à ravir à sa gorge, demeurée désespérément plate pour son âge. Au point central du nœud de la lavallière, un camée de calcédoine ou de sardoine au profil de Diane Chasseresse imitait les sculptures de Jean Goujon. La mise se complétait ad libitum, à volonté, d’une surabondance ostentatoire de rubans, faveurs et autres padous, qui sur la robe, qui dans les cheveux, qui sur le chapeau fleuri à petite voilette de soie, de couleur armoise, dont l'étymologie était un clin d'œil subtil au motif de son bijou de pierre fine. Aurore-Marie, coquette insupportable goûtant jusqu'à l'excès aux fanfreluches, éprouvait enfin la satisfaction de montrer à tous la coiffure dont elle avait tant rêvé, à savoir ces fameuses boucles anglaises dignes des vieux portraits de Dubufe et de Winterhalter
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 qui distinguaient la belle Dame de qualité du commun des mortelles. Ces longs tortillons harmonieux, d’un caractère presque préraphaélite, encadraient son pâle ovale d’elfe à l’incarnat maladif et chlorotique, à peine rehaussé d’un éclat pourprin aux joues et aux pommettes. Ils tombaient artistiquement sur ses épaules, et les reflets cendres, miel et or de cette si jolie chevelure mi-blonde, mi-rousse, ne pouvaient qu'attirer l'attention. C'était à croire que la demoiselle recherchait déjà le regard d'un promis ! Elle ressemblait à un de ces « bébés » de porcelaine aux grands yeux hyalins dont la vogue se répandait parmi les fillettes de la bonne société.
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 A seize ans accomplis, elle n'avait las ni grandi ni forci, quoique je supposasse qu'elle eût été désormais réglée. Sa grâce fragile demeurait celle d'une jeune biche. J'imaginais des dessous à l'avenant, particulièrement ces crânes et audacieux pantalons festonnés, moulés avec espièglerie sur ses hanches maigres, mode venue autrefois d'Angleterre et de Hollande, dont les ladies Regency des temps géorgiens ne savaient s'il fallait les baptiser pantaloons ou drawers.
Mais, outre le rire de folle, deux détails m'inquiétaient au plus haut point chez cette enfant : la chevalière de Cléophradès d'Hydaspe, maudit bijou antique, brillait toujours à son majeur gauche et, chose bien plus grave encore, son iris de colophane jaune, plus singulier que jamais, reflétait une précoce et fâcheuse accoutumance à l'opium ! Désormais, ces orbites splendides se perdaient indubitablement dans le vague mystique, dans un au-delà néo-platonicien, à l'exacte semblance des portraits romains sculptés de la décadence, lorsque, dès le principat de l'Empereur philosophe Marc-Aurèle, les artistes sculpteur avaient bouleversé les conventions en évidant dorénavant les yeux de leurs modèles.
« Bonjour mademoiselle, dit Henri à l'adresse d'Aurore-Marie. Vous êtes plus jolie que jamais !
- Mademoiselle la baronne, rectifia-t-elle aussitôt, brusquement hautaine. Monsieur Fantin-Latour, mademoiselle Dubourg, vous avez devant vous le nouveau prodige des Belles Lettres ! »
Elle nous toisait, de par son titre de noblesse et son qualificatif de « prodige ». Elle nous expliqua qu'elle fréquentait les salons et cénacles, qu'elle avait rencontré Victor Hugo et Leconte de Lisle, qu'elle leur avait présenté ses poèmes, ce qui avait donné lieu à des encouragements admiratifs. Le mouvement parnassien l'avait adoptée pour la préciosité de son art insigne et on venait d'éditer son premier recueil de vers, Le Cénotaphe théogonique. Bien que les ventes dudit ouvrage demeurassent timides, litote pour dire qu’elles étaient proprement inexistantes, la presse cultivée et les salons en avaient rapporté beaucoup de bien, d’éloges, et cette enfant était devenue en quelques semaines la coqueluche des milieux huppés de la capitale. Parler d’abondance d’une poétesse et l’introduire dans la haute société, malgré sa jeunesse, ne signifiait point qu’on la lût. C’était du snobisme littéraire, rien d’autre. Tout cela ravit Henri, mais ne m'impressionna pas outre mesure. Je savais la fillette désormais toute vouée à la cause de la secte, reconnue comme sa Grande Prêtresse. Quelque part, les sectateurs fourbissaient leurs armes. Cependant, ils n'avaient plus les codex : nul ne savait ce que ce Merritt en avait fait ! De plus, le cahier renfermant la traduction du livre mexafricain  s'était sans doute consumé avec son traducteur, auquel je l’avais rendue, et j'ignorais ce qu'il était advenu de l'original, de toute façon a priori indéchiffrable !
« Vous méritez une dédicace, mademoiselle Dubourg, en souvenir de notre amitié passée, et de tout ce que vous avez pu faire pour moi. Ceci sera mon adieu ! Je quitte Paris après-demain pour rejoindre Lyon, ma ville natale, et ses cénacles littéraires. Mon prochain but est de convoler en justes noces. Avant un an, mes ravissantes boucles, mes english curls, seront ceintes de la couronne de fleurs d'oranger ! »
Elle était devenue plus poseuse et prétentieuse que Nélie ! Toutefois, son assurance trouva un terme lorsqu'elle parut se souvenir qu'elle n'était encore qu'une adolescente face à deux adultes : elle s'empourpra et ajouta :
« Excusez ma petite outrecuidance, mademoiselle et monsieur ! Je suis désolée ! »
Elle s'inclina, toute confite en excuses, les joues rouges. Puis, d'un geste gracieux, elle prit un ravissant sac de calicot qu’Alphonsine lui tendait et en sortit un petit livre : le fameux recueil de poèmes illisibles !
« Permettez, monsieur Fantin-Latour, que je dédicace cet exemplaire de mon Cénotaphe théogonique en l'honneur de votre belle-sœur. Dans tous mes déplacements, j'ai toujours la précaution d'emporter avec moi un de mes recueils, au cas où...
- Faites comme il vous plaira, mademoiselle la baronne, répondit Henri, déférent.
- Alphonsine, mon stylograph  à pompe, s'il vous plaît !
- Bien, mademoiselle la baronne ! »
La domestique remit à l'adolescente ce qui ressemblait à un porte-plume, en plus épais. L'objet était en argent.
« Quelle merveilleuse et nouvelle invention venue d'Angleterre, s'exclama la jeune fille. Elle n'est même pas encore officiellement brevetée et commercialisée, mais, avide des moindres nouveautés, je me suis fait livrer un prototype, et il marche fort bien ! Cela est plus pratique que la plume d'oie ou le porte-plume avec sa pointe d'acier amovible, qui imposent à leur utilisateur la sédentarité de la table d'écriture ou du bureau, à cause de l'obligation de l'encrier et du plumier avec ses rechanges. Avec cette invention, on pourra écrire partout, en toute autonomie, saisir les vers à l'instant même de l'inspiration et les noter, où que l'on se trouve ! La création littéraire permanente, sans l'encombrement d'un encrier qui peut se briser et vous salir !
- Mais vous êtes à l'avant-garde, ajouta Henri. L'usage du porte-plume est pourtant récent.
- Monsieur Fantin-Latour, reprit Aurore-Marie, sur un ton exalté, le stylograph  est l'outil d'écriture de l'avenir avec la machine à écrire, celle-ci étant destinée au bureau, au chez-soi ! Un jour, je dactylographierai mes poèmes. Le stylograph  comporte sa propre réserve d'encre, son réservoir, que l'on remplit de nouveau lorsqu'il est vide. Mais foin de considérations techniques ! Je vous écris cette dédicace, tel le grammatiste au calame d'orichalque sur l'argile gravée ajoutant son paraphe ! Voilà un bien joli vers, par ma foi ! Bien improvisé et surtout, fort bien tourné. Il me faudra songer à le réutiliser un de ces jours...»
Sur la page de garde du livre, la poétesse composa pour moi sa dédicace, ainsi rédigée, d'une écriture énergique et tourmentée :
« A mademoiselle Charlotte Dubourg, amitiés sincères et affectueuses.
Signé : baronne Aurore-Marie Victoire de Lacroix-Laval, femme-poëte et enfant prodige. »
L'air égaré, Aurore-Marie signa sa dédicace d'une plume d'une telle nervosité qu'elle fit un pâté, occasionnant en elle un nouveau fou rire de démente. Puis, elle ajouta :
« En guise de cadeau d'adieu, je ferai livrer à votre domicile, pour les natures mortes de Victoria, une plante exotique ornementale, par exemple, une strelitzia, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. A moins que vous ne préfériez un bouquet d'héliotropes ? Non pas nos tournesols si communs, mais les héliotropes du Pérou, avec leurs petites fleurs bleues ! Je suis une habituée des serres du Jardin des Plantes, comme de celles du parc de la Tête d'Or de Lyon, comme vous le savez !
- C'est ma femme qui va être ravie, mademoiselle la baronne. Vous nous faites honneur, vraiment ! se réjouit Henri.
- Je crois qu'il est temps de nous dire adieu, conclut la gracile jeune fille.
- Je préférerais que cela soit un simple au revoir, mademoiselle la baronne.» terminai-je.
Aurore-Marie m'embrassa sur la joue puis serra la main d'Henri. Après un ultime salut, elle et sa chaperonne s'éloignèrent de nous dans l'allée, à pas menus.
« Henri ! La pauvre enfant est triste ! N'avez-vous pas vu des larmes perler sur ses joues ? Je vous jure que son chagrin est incommensurable !
- Dites-moi Charlotte, qu'elle était amoureuse de vous, de ces amours juvéniles qui font fi des interdits, de la barrière des bonnes mœurs.
- Ne me ressortez pas Verlaine et Rimbaud ! »
Nous observâmes l'éloignement progressif des deux silhouettes. Bientôt, tel le navire disparaissant à l'horizon, elles cessèrent de nous être visibles. Ce fut ainsi, en ces circonstances, en ce beau jour de printemps, qu’Aurore-Marie, baronne de Lacroix-Laval, sortit de ma vie, à jamais.
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En quittant ainsi Aurore-Marie pour toujours, Charlotte Dubourg ignorerait qu'en son âge adulte, l'intéressée souffrirait d'une gravissime pathologie sexuelle que les médecins désignaient à l'époque par les termes de « fétichisme de la juvénilité ».

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 A Charlotte Dubourg

Jouvencelle gravide à la rose sanglante,
De tes entrailles vives, de ta soie utérine,
L’Éruption génitrice que la vestale enfante
Surgit lors de la nymphe à la peau purpurine !

Charlotte ! Sens donc la mort frôlée par le camélia blond !
Virginité perdue, musc, vétiver, qu'à la belle dryade,
Oppose la promise à l'égide, à l'ombilic oblong !
Entends-tu encor la pythonisse, la fameuse Annonciade ?
Au bosquet de Délos, la cycladique sylphide en marbre de Paros
Te supplie, ô Charlotte, fille aimée d’Ouranos
Afin qu'en sa maternité elle la prenne en pitié
Tel l' hydrangea céruléen s'épanouissant libre de toute contingence,
Repoussant dans les limbes l'avorton de l'engeance,
En accueillant dans le giron des dieux ce symbole d'amitié !

Asparagus à l'ivoirin pistil ! Imposte de béryl !
Incarnat de la blonde d'albâtre aux boucles torsadées,
De Charlotte ma mie qui par trop musardait
Vêtue de sa  satinée mante parmi l'acanthe où gîte l'hideux mandrill !
Dorure de la nef en berceau où la mandorle de Majesté
M'apparaît solennelle, en sa Gloire romane et non plus contestée!
Inavouée passion, Dormition chantournée de Celle qui n'est plus !
Charlotte, ma virginale mie, sais-tu ô combien tu me plus ?
Charlotte ! Platonique égérie s'effarouchant à l'orée des manguiers où fleurit la scabieuse,
Tu me suis par delà le péril des syrtes, de la noire frontière, telle une ombre précieuse.

Mater Dolorosa, prends pitié de l’Impure
Dont le douloureux ventre rejette le fruit mûr !
Au sein de la matrice en feu pousse alors l'aubépine !
Parturiente blessée, meurtrie, je souffre en ma gésine.
Charlotte ! Une dernière fois, Charlotte, fille de Laodicée,
Reviens à moi ! Rejoins-moi, pauvre muse, en ma Théodicée !
Implore donc Thanatos, ô mon Enfance à jamais enfuie !
Charlotte, astre de mon cœur, vois donc les larmes d'Uranie !
Traverse le Tartare, encor, encor, n'attends pas le tombeau !
Mon Artémis! Amour premier lors perdu pour toujours...adieu ma Rose en mon berceau !

Aurore-Marie de Saint-Aubain : Imploration en forme de thrène à un amour perdu (Lyon 1881 : in le recueil Églogues platoniques  1882).


FIN