dimanche 17 novembre 2019

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 4 4e partie.


Les derniers événements nous ont fait omettre un personnage important de notre récit. Qu’advenait-il d’Aude Angélus ?

Elle se trouvait présentement à Bicêtre.
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 Le gouvernement l’avait confiée aux bons soins du docteur Philippe Pinel,
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aliéniste, entouré d’une équipe d’experts. Ils avaient pour mission d’étudier le cas Aude, c’était-à-dire de l’utiliser comme cobaye, comme sujet d’expériences toutes neuves. Pinel était secondé par tout un gratin : Corvisart, Bichat, Cuvier, Fourcroy,
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 Larrey, le mathématicien et physicien Joseph Fourier
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 et Dupuytren, un tout jeune homme de vingt-trois ans. Aude Angélus séjournait chez les fous, mais il était exclu qu’elle les côtoyât et arborât la sinistre camisole de force, inventée en ce même établissement pionnier en 1770. L’existence et la présence de la jeune aveugle à Bicêtre constituaient un secret d’Etat. Elle se trouvait conséquemment prisonnière d’un lieu sinistre, assignée à résidence pour un temps indéterminé ; nul ne la connaissait plus hors les murs de Bicêtre car le ministère de l’Intérieur s’était arrangé avec l’état civil afin de faire accroire que notre mendiante figurait parmi les victimes de l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Des restes « fictifs » anonymes d’une prétendue demoiselle Angélus « pourrissaient » en quelque fosse commune. Il demeurait si peu de choses des corps déchiquetés par la bombe au fulmicoton !

Des semaines durant, Aude fut examinée, étudiée sous toutes les coutures, telle une de ces dépouilles empaillées d’animal exotique, kangourou ou ornithorynque, espèces récemment découvertes en Australie. Il fallut qu’elle se pliât aux manipulations corporelles les plus infâmes et aux expérimentations les plus douloureuses. On analysa toutes ses fonctions physiologiques, des plus nobles aux plus viles. Une abondance de rapports fumeux et hermétiques fut rédigée à cette occasion. Encore fallait-il espérer que ces paperasses savantes ne fussent pas classées dans quelque recoin d’archives occultes sans qu’aucun officiel n’en tînt compte !

On la mesura, appliqua sur elle, sur ses jambes, ses bras, ses mains, son torse, son nez, sur sa circonférence crânienne, maints appareils métalliques barbares destinés à prendre son angle facial,
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 à déterminer la taille du moindre de ses os, de ses viscères, à connaître le volume de son encéphale afin d’assigner sa place dans l’échelle du vivant entre le singe et l’Apollon du Belvédère.
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 Aude Angélus devenait malgré elle un spécimen emblématique des balbutiements d’une science nouvelle, raciste et misogyne : l’anthropologie physique.

Quand les doctes messieurs l’examinaient, la mesuraient, elle devait demeurer nue, offerte à la tentation, quitte à ce qu’elle attrapât une fluxion de poitrine…
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Lorsqu’ils en eurent terminé avec l’apparence extérieure et la structure de son squelette, nos scientifiques passèrent aux expériences physiologiques, reproduisant notamment celle de Lavoisier sur la respiration. On appliqua sur son doux et hâve visage un affreux masque de métal qu’on relia à un tuyau dans lequel elle expira les exsufflations de sa cage thoracique étroite, le gaz carbonique de ses alvéoles gâtées. L’étude de ses yeux, des causes premières de sa cécité, fut des plus douloureuses et pénibles, surtout quand on injecta en sa cornée des produits liquides brûlants. Ces tortures lui arrachèrent des cris, des glapissements de renardeau blessé. Les assistants de Fourcroy procédèrent de même à l’analyse odieuse des matières et liquides vils excrétés par son frêle organisme. Elle connut les laxatifs et purgatifs qui l’affaiblirent. Sa complexion s’en ressentait.

Apprenant l’existence d’un puits, d’un abîme en cet hôpital, une pensée suicidaire la hanta : ne pourrait-elle pas s’y précipiter, afin que ce calvaire absurde prît fin ?

Elle dormait mal : la nuit, elle percevait les grommellements, les hurlements, les plaintes et gémissements des fous ; la journée, il lui arrivait d’entendre des convois de forçats enchaînés en transit, car Bicêtre constituait une étape vers Brest.
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 D’autres fois, des bêlements et meuglements la faisaient sursauter : c’était l’arrivée des moutons, du bétail voué à l’abattage en l’enceinte même de l’hôpital, et cet abattage s’effectuait avec un étrange appareillage mécanique à la lame biseautée, triangulaire, imparable et prompte permettant de décapiter en une seconde les ovins et autres bestiaux. De fait, il existait divers formats de guillotine, adaptés aux calibres des têtes de chaque espèce : chevaux, porcs, bœufs, moutons… Cela garantissait aux hôtes forcés de ces lieux, femmes et hommes, une viande fraîche et saine.

Après deux mois de ce manège préliminaire, il fallut bien en venir à l’examen des facultés étonnantes de la juvénile patiente, facultés qu’elle avait exprimées tantôt au Châtelet. Ces nouvelles expériences furent supervisées par un agent du gouvernement, incognito, puisque l’homme demeura sans cesse masqué et muet. S’agissait-il d’un ministre ? D’un conseiller de Napoléon ? Du roi lui-même ? Parfois, une femme l’accompagnait, aux traits tout autant dissimulés. Nous devinons qu’il s’agissait de Maria-Elisa en personne. L’autre ne pouvait être le comte di Fabbrini qui se refusait à rencontrer sa propre mère afin de préserver le continuum dévié du temps. Puisque cette mascarade ne pouvait s’adresser à une aveugle, c’étaient les docteurs, chimistes, naturalistes et physiologistes qui se trouvaient interdits de percer les identités de ces spectateurs gouvernementaux. Cuvier s’était juré, si jamais cette enfant ne survivait pas aux expériences, d’en disséquer le cadavre afin d’en percer tous les secrets. Missionné en urgence par Napoléon, il dut prendre congé de Bicêtre et se rendre aux Tuileries où il était appelé pour une entreprise que nous aurons l’occasion de détailler. Il exigea que l’ensemble des rapports d’études lui fussent communiqués, quel que fût le lieu où il se trouverait. Il en allait de la sûreté de l’Etat.

Après neuf journées éprouvantes, les facultés inconnues d’Aude se manifestèrent sans qu’elle y prît garde. Cela débuta par des mouvements spasmodiques involontaires comme si elle eût souffert de l’ergot du seigle ou de l’épilepsie. Couchée sur une table digne des dissections publiques, attachées aux bras et aux pieds par des sangles qui lui blessaient la chair, Aude se contorsionnait tandis qu’autour d’elle, les meubles commençaient à trembler et les vitres des fenêtres à tinter jusqu’à ce que le verre se fendît. Elles éclatèrent, les éclats fusant et blessant les assistants, sans cependant atteindre Aude. A la suite de cet incident qui confirmait sa dangerosité potentielle, si ce n’étaient ses facultés, Pinel décida de la faire cloîtrer en une cellule d’isolement pour fou dangereux, en attendant les nouvelles directives royales.



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C’était à croire que notre misérable enfant avait appelé cette nouvelle situation de ses vœux. Elle se réjouissait en son for intérieur de cette claustration, de cet isolement, revêtue de la sinistre camisole de force qu’elle étrennait ainsi. Aude Angélus, à défaut de représenter un péril pour elle-même, l’était devenue pour les autres. Il fallait donc domestiquer la sauvageonne : un seul recours possible consistait en l’utilisation de l’hypnose, prônée par le marquis de Puységur,
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 que l’on manda à Bicêtre. Le mesmérisme, le magnétisme animal puis le recours au galvanisme nouvellement inventé, constituaient autant de voies nouvelles qui permettraient de canaliser les facultés supposées de la jeune aveugle, quitte à la maintenir dans un état permanent de somnambulisme ou de l’assommer à l’électricité.

La nuit était venue. Aude méditait en sa nouvelle prison, soigneusement entravée, dans un état intermédiaire entre l’hébétude et la veille consciente. Elle semblait comateuse, cataleptique, sans que ses yeux morts fussent fermés. L’isolement était total, la réclusion telle en ce capitonnage cellulaire que ses sens actifs ne captaient plus rien. Sans qu’aucun bruit, qu’aucune vibration ne parvinssent à la jeune fille, celle-ci percevait pourtant des signes, des sensations autres, oniriques peut-être. Assise, elle balançait son buste d’avant en arrière, tout en chantonnant une comptine étrange, aux mots indéfinissables et intraduisibles, en une langue secrète pratiquée par tous ceux que le handicap isole de l’univers des autres êtres humains. Elle humait aussi les senteurs rances de l’étoffe écrue de la camisole, qui, avant elle, avait enserré bien des aliénés des deux sexes. Elle s’en délectait presque.

Des vapeurs éthérées prenaient corps autour d’elle dans la brume de nuit ; des matières ectoplasmiques,
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 de même consistance que le plasma astral, flottaient dans la cellule de contention. Aude voyait de fait, comme lorsqu’elle rêvait car son cerveau ne pouvait produire des images virtuelles obscures, brumeuses, de jais et d’encre. Son infirmité cessait et elle observait, en couleurs, ce qui prenait vie auprès d’elle. Elle semblait habitée par ses nouvelles perceptions.

Tout d’abord, elle crut marcher tout le long de la circonférence du fameux puits-gouffre de Bicêtre de laquelle s’échappaient des miasmes méphitiques provenant de quelques charognes tombées tout au fond. Elle ne s’y abîmait point, car l’Aude qui se mouvait-là était son double immatériel, son image résultant d’une bilocation bidimensionnelle de l’être, projection virtuelle d’une autre Aude Angélus. Cette Aude fantôme parcourut l’ombilic, l’omphalos de l’abîme circulaire vertigineux sans qu’elle y chutât jamais. Ses pieds nus étaient sûrs, et son corps avait perdu l’entrave de la camisole. Toute idée de suicide l’avait abandonnée. Ledit gouffre débouchait peut-être au centre de la Terre, fosse sans fond jusqu’aux antipodes, terrier du lapin d’Alice,
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 trou noir débouchant sur le trou blanc. L’effondrement gravitationnel aspirait tout, absorbait tout sauf, curieusement, Aude elle-même qui désormais, sautait à cloche pied en ses entours qui se brouillaient.

L’autre Aude, demeurée en sa cellule, poursuivait son incantation enfantine, tandis que les ectoplasmes se métamorphosaient en losanges multicolores pleuvant tout autour d’elle, fragments découpés de justaucorps d’Arlequin s’appariant, s’associant, se regroupant, se soudant en d’improbables ensembles pailletés scintillants, chatoyant comme des étoiles au firmament.

Une autre vapeur se constitua en pâte, non point en une matière inerte mais organique. Le chantonnement d’Aude augmentait en intensité au fur et à mesure que l’entité s’organisait :

« Le roi Renaud de guerre revint… » telle était maintenant l’archaïque chanson que notre aveugle fredonnait en ancien français.

La créature, acquérant forme humaine, arborait une longue robe grisâtre et se silhouettait d’incertitude. Amorphe, elle semblait planer en sommeillant tout en effectuant un imperceptible mouvement oscillatoire, comme si elle eût accompagné la scansion des couplets et du refrain murmurés par Aude. Ce rythme métronomique de balancier ne tarda pas à s’enrichir lorsque des bras, d’abord embryonnaires, sortirent de la robe vague de l’être, bras qui s’achevèrent par des mains pareilles à des agrégats infinis de grains de poussière. C’est ainsi que l’on voit dans le clair-obscur de l’aube, avant que l’on éclaire la chambre. Et les mains se mirent en mouvement, jonglant avec de mystérieux objets sphériques eux-mêmes incertains et impalpables. Chacune de ces sept sphères se teintait d’une couleur différente, verte, bleue, noire, grise, orange, rouge et jaune, et il était incontestable qu’il s’agissait là de reproductions imaginaires du globe terrestre, de l’orbe de Gaïa telles que des astronomes fous les avaient historiquement conçues. 

L’être se féminisait, présentant une longue chevelure fuligineuse,
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 émettant des fumeroles alors que la cellule s’emplissait de fragrances mêlant la poussière et le caveau. Ce fantôme, échappé de quelque sépulcre, présentait un visage sans trait, une esquisse blême, modelée dans l’albâtre et la craie. Les différentes terres répliquées avec lesquelles le spectre indubitable de jeune fille jonglait phosphorèrent tout en émettant des fulgurances électriques et, le mouvement de rotation de chacune s’accélérant, acquirent une cinétique de kaléidoscope et de prisme. La dynamique modifiait et déformait les globes, les difractait, certains présentant des mouvements miniatures de marée ; d’autres, ignés, brûlaient d’un feu tectonique, d’autres encore se végétalisaient ou se glaçaient en un embâcle général.

L’enfant fantomatique se recomposa et Aude poussa un cri, la reconnaissant :

« Marianne ! Que me veux-tu ? Es-tu venue me chercher ? Si tes intentions sont mauvaises, va-t’en ! »

La face du spectre était devenue hideuse et sanglante ; une Marianne à la peau arrachée telle un masque fixait Aude de son regard défiguré d’écorchée d’où gouttait un flegme et une hémoglobine infects et corrompus. Avant de se désagréger, elle délivra un ultime message à la captive du gouvernement napoléonide :

« Cherche, mon Aude, cherche en direction des montagnes sacrées du toit de la Terre. Cherche Langdarma et de Firmont »

A sa place, il n’y avait plus que la Mort, la décomposition, la corruption, la liquéfaction.

Aude s’éveilla après un dernier hurlement. De longues minutes, elle demeura prostrée, corsetée en sa camisole rêche, marmottant sans trêve : « De Firmont, Langdarma… »



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L’homme reprenait conscience par étape, en une aurore nouvelle dont seul un rayon chiche perçait la meurtrière de son cachot. Ses narines captaient des remugles immondes, de fauve et de putréfaction.

Il respirait avec difficulté, avec des exsufflations d’orgue hydraulique comme s’il eût été rongé par un emphysème pulmonaire. Son obésité morbide gênait ses déplacements. Il eut de la peine à visualiser l’indicible dépouille qu’il côtoyait. Il s’agissait d’un singe au poil fauve, cadavre charognard d’orang-outan, tumescent de gaz, frémissant d’animalcules annelés qui se gobergeaient de sa chair pourrissante. Le simien répandait ses effluves et ses sucs organiques.

Dissipant avec peine le brouillard de ses méninges tourmentés, l’homme se rappela qui il était, et les raisons qui expliquaient la présence inopportune du pongidé mort.

« Mon nom est Donatien marquis de Sade. »
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En d’autres temps et lieux, qu’il fût hectique ou obèse, il aurait pu décliner des identités plurielles : Sydney Greenstreet,
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 Humphrey Grover,
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 Quintus Severus Caero,
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 le père Joseph
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et même Tsampang Randong, un Tsampang Randong qui s’était partagé entre le IXe et le XVe siècle, se réincarnant à satiété en défiant et vainquant les démons du Bardo. Car il était plus maléfique qu’eux !

Les aîtres suintaient d’humidité et de salpêtre. A quelques distances de ce cachot, Marat se mourait, enfermé en compagnie de la Camarde et d’un muscadin ne sachant plus le sort qui l’attendait.  Notre poussah, à défaut d’éviter les horribles captations odorantes, détourna le regard du pestilent primate à la flavescence surie.
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 Il était lors impossible qu’il s’avilît à dévorer ces viandes en voie de liquéfaction, objectif recherché par Napoléon afin qu’il justifiât un internement programmé de l’aristo boursouflé à Charenton.

Que savait-il de ses voisins de cachot ? Point grand-chose. Quels échos informels lui parvenaient-ils de l’extérieur, de ce monde en marche – une marche toujours plus déviée de la voie première en laquelle il s’était sustenté de priapées ? Il brûlait en sa graisse de rejoindre le roi légitime outre-Manche, de rallier la cause loyaliste et que les Bourbons lui pardonnassent son inconduite passée. Il fomentait une évasion, à la manière de Latude.
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 L’inspiration comploteuse s’était substituée en lui à l’inspiration littéraire. Sade avait dégobillé depuis longtemps, par sa plume, toutes les turpitudes et les péchés du siècle s’achevant.

Rompu par cette méditation, épuisé par l’effort thoracique et pulmonaire, notre homme-lard égaré s’assoupit. 

A suivre...



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samedi 26 octobre 2019

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 4 3e partie.


La brute poursuivait son martellement obstiné, menaçant d’enfoncer la porte si les occupantes n’obéissaient pas. 
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Servante inconditionnelle, Félicitée Flavie savait ce qu’elle devait faire pour protéger sa mie royale. Elle se positionna hardiment, toujours en fine chemise, face à l’huis, les pistolets chargés, pointés sans hésitation sur la cible proche afin qu’elle fît mouche aux premiers coups. Le bois faiblissait, ébranlé par le colosse. Il se fendit et les gonds cédèrent, la porte éclatant puis s’effondrant en un fracas bon à exciter les animaux noctambules errants.

Les chiens s’abaissèrent simultanément, les étincelles jaillirent et les balles jumelles s’éjectèrent des canons. Ce fut à peine si le recul fit frémir la garde du corps. Elle savait tuer son homme, à coup sûr. Elle appartenait à l’élite, dévouée au Sang Bourbon. 
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L’effet de surprise joua, non pas que le molosse pénétrant en la demeure ne fût pas endurci et s’attendît à nulle résistance. Les projectiles frappèrent en plein visage, noircissant de poudre la face de la brute tout en l’ensanglantant. Elle vacilla un instant, hésitant entre l’effondrement et l’équilibre. Optant enfin pour la chute, elle ébranla le parquet. Le cadavre bouchait presque l’accès à l’appartement, gênant ses acolytes. Il arborait désormais un masque tout à la fois écarlate et fuligineux. La première balle l’avait défiguré, éclatant le cartilage du nez et fracassant le maxillaire supérieur, conférant à la dépouille un de ces rictus de cauchemar annonciateur des gueules cassées d’un conflit potentiel, situé quelque part en une autre piste temporelle. La seconde avait crevé l’œil droit, pénétrant jusqu’au cerveau, bien mieux que la lance de Montgomery
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 elle-même. Il nous faut préciser que les balles utilisées par Félicitée étaient d’une nature nouvelle, creuses, fondues dans un alliage inédit d’argent et de tungstène, élément chimique découvert moins de vingt ans auparavant par les frères de Elhúyar, scientifiques espagnols, avec une micro-charge de fulmicoton en leur cœur, ce qui expliquait les dommages spectaculaires occasionnés à la tête de la victime car, non content d’avoir lésé la matière cervicale, le projectile numéro deux était ressorti par l’occiput, l’arrachant, le dissociant des autres éléments crâniens, après avoir creusé promptement son chemin, en vrille, à travers les matières organiques, comme les tarets creusent les coques en bois. N’omettons pas de préciser, en ce tableautin dantesque et « futuriste », les projections d’esquilles conséquentes et la matière méningée nauséabonde jaspant le sol.

C’était compter sans les autres policiers, d’autant plus que Maria-Elisa en personne dirigeait l’assaut. Après une courte hésitation, ils enjambèrent le cadavre de leur comparse. L’homme de tête se présentait comme un grand escogriffe en civil, coiffé d’un sinistre tuyau de poêle d’une teinte de suie, la redingote anthracite aux boutons sciemment ternis (art du camouflage et de l’incognito s’entend) boutonnée jusqu’au col, la figure en lame de couteau passée au brou de noix afin qu’il passât inaperçu la nuit. Félicitée Flavie vit qu’il tenait une de ces armes de poing nouvelles, un colt à barillet. Pleine de ressource, dotée d’excellent réflexes, elle exhiba en un tour de main un poignard damasquiné de la jarretière droite qu’elle avait conservée (détail érotique superbe), relevant sa chemise juste le temps d’un regard mâle fugitif et lubrique, et, se jetant sur l’homme, enfonça de sang-froid, comme une mécanique humaine de La Mettrie dépourvue de tout sentiment, la lame effilée en sa gorge avant qu’il pût faire feu. La « mouche » s’affaissa sur le colosse, le rejoignant aux enfers, gargouillant en agitant spasmodiquement ses membres de sauterelle sinistre.

Notre femme hardie vit alors bien pis – quelque chose qu’elle ne connaissait nullement, et qu’elle ne pouvait parer, sauf folie périlleuse de sa part. C’était Maria-Elisa qui brandissait une version miniaturisée de la Gatling introduite par Galeazzo en personne dans les armées royales dix-huit ans auparavant[1], prémices redoutables de la mitraillette des gangsters de la prohibition de l’autre temps.
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La jeune favorite frissonna. Elle crut sa dernière heure venue. Elle se trouvait désarmée. Quelques gouttes de sueur humectèrent le duvet blond de sa nuque. Cependant, Madame Royale veillait au grain. Elle connaissait ces machines-guns, en avait vues enfant, lorsque sa mère Marie-Antoinette avait souhaité qu’elle assistât aux manœuvres des Gardes Suisses lors qu’elle avait sept ans. Elle avait vent de la cadence de tir, du nombre de balles que le chargeur contenait, des capacités perforatrices létales de l’arme nouvelle. Comment éviter cette destinée de passoires humaines ? Madame et sa sublime mie allaient elles là achever leur brève et tragique existence, en pantins sanglants inermes transpercés de trous immondes ? Certes, elles seraient mortes pour une noble et légitime cause, donnant leur vie avec un héroïsme alliant féminisme et loyalisme…

Il n’y avait pas d’autre échappatoire que la fenêtre, au risque qu’elles se rompissent le cou. La pièce avait vue sur une cour intérieure en contrebas, avec une écurie comportant quatre montures qui pour l’heure, se reposaient en leur box. Puis se trouvait une porte cochère, fermée à cette heure. Il fallait non pas sauter directement les cinq mètres les séparant du sol, mais s’agripper aux corniches jusqu’à la gouttière où les deux femmes se laisseraient glisser le long du tuyau de plomb servant à l’évacuation des eaux pluviales. Cela serait aisé pour Félicitée presque nue et fort souple, mais Marie-Thérèse de France s’était en partie rhabillée, ce qui ne l’allégeait point.

A l’instant, un hululement de hibou retentit dans la nuit. C’était peut-être déjà l’heure convenue, le salut, le signal : Maël de Kermor arrivait ! Madame subodora son avance salvatrice.

Il nous faut plus de temps et de mots pour décrire une action qu’en démontrer la vitesse réelle, cela faute de cinéma, puisque, dans l’écoulement normal des événements, ladite action ne prit qu’une poignée de secondes.

Adonc, toutes deux se précipitèrent à la fenêtre, en tirèrent les rideaux et l’ouvrirent, permettant à l’air froid de la nuit de s’engouffrer dans la pièce. Félicitée hissa Marie-Thérèse Charlotte de France par-dessus le rebord. Elles s’en furent à l’air libre et, en d’acrobatiques contorsions que facilitait leur jeunesse rompue aux exercices équestres et à la paume, effectuèrent un rétablissement sur la première corniche bien moulurée jusqu’à se saisir du tuyau plombé qui permettait aux eaux pluviales de la gouttière proche de s’écouler. En contre-bas, nous le disions, se trouvaient une cour intérieure, une écurie, une porte cochère. Cette porte, désormais, était ouverte, et nos deux fugitives aristocratiques purent constater l’arrivée d’un charroi, de fait, une voiture anonyme, toute noire, dépourvue d’armoiries, attelée de quatre chevaux à la robe aussi discrète que possible. C’était là le véhicule attendu, dont le cocher, un fier breton, avait la charge jusqu’à Calais avant qu’une frégate embarquât nos proscrits. Deux passagers armés s’y trouvaient : Maël de Kermor et celui qu’il était convenu d’appeler une force de la nature, Georges Cadoudal. L’expression de gorille n’était pas encore inventée : il s’en fallait encore d’un demi-siècle de l’autre temps pour que Paul du Chaillu
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 mythifiât le grand singe africain. Cadoudal rivalisait avec Danton qu’il rêvait d’affronter à la lutte. Ce fut lui qui descendit de cette voiture, intermédiaire entre le fiacre et la malle-poste. Son carrick était ceinturé de colts et il portait une cartouchière de cuir qui n’eût rien à envier à celles des révolutionnaires mexicains de l’autre XXe siècle. Le cocher lui-même arborait une carabine en bandoulière. Avec un tel équipage, nuls brigands ou escouades de gendarmes napoléonides ne se hasarderaient à une attaque périlleuse.

Cadoudal, debout, attendait les deux jeunes femmes. Le colosse scrutait la fenêtre ; il les vit en périlleuse situation. La surprise passée, Maria-Elisa et ses sbires s’étaient ressaisis et canardaient deux silhouettes mouvantes qui commençaient à glisser le long du tuyau. Notre policière arrosait de rafales le plomb de la conduite en espérant qu’elle se rompît et entraînât les deux donzelles jusqu’au bas de la cour où leurs os se briseraient. Elle répugnait à viser les chairs des fuyardes, comme si elle espérait que leurs cadavres demeurassent présentables à la morgue du Châtelet.

Ce fut alors qu’elle aperçut le géant loyaliste.

« Tirez sur cet homme ! Je m’occupe des deux aventurières ! » ordonna-t-elle aux survivants de sa troupe.

Une pluie métallique s’abattit en bas, visant avec maladresse la masse de Cadoudal qui riposta. Certes, une balle de colt occasionna une estafilade bégnine à son bras gauche, se contentant de léser la manche du carrick. Il faut dire que les armes nouvelles n’étaient pas toujours aussi précises qu’on l’eût espéré. Ainsi, Galeazzo, promoteur des mitrailleuses, ne pouvait savoir que trois ans après son année originelle (1867) la possession de Gatling
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 montées en canons n’assurerait nullement la victoire de Napoléon III dans le conflit franco-prussien !

Au contraire des mouches, Georges savait viser : il abattit un tireur qui chuta de la fenêtre. Bientôt, les tirs de Maël et du cocher s’ajoutèrent à ceux de Cadoudal et nos canardeurs firent passer un mauvais moment aux forces du nouvel ordre. Le feu napoléonide, d’abord nourri, s’estompa comme si Maria-Elisa se résignait à abandonner la partie ; c’était mal la connaître. Elle possédait un appareil hybride, sorte de compromis entre le télégraphe optique (mais miniaturisé), les miroirs d’Archimède et le téléphone primitif qui permettait de transmettre les ordres à distance. Elle prévint ainsi les garnisons des portes de l’octroi : il s’agissait pour elles d’intercepter tout véhicule, à chevaux comme sans chevaux (y compris un simple quidam chaussé d’une paire de bottes à vapeur prohibées) qui voudrait se hasarder hors de la capitale.

Pendant ce temps, avant que le tuyau ne cédât, profitant de l’affaiblissement des tirs policiers, Madame Royale et sa fidèle sautèrent et furent réceptionnées par Cadoudal
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 et le cocher. Ce dernier rougit quelque peu quand il constata la presque nudité de Félicitée Flavie. Il s’empressa de la couvrir avant que tout le monde ne prît place dans la voiture et que l’équipage s’ébranlât par la porte cochère, sans toutefois empêcher que quelques balles attardées de mouches insistant lors sifflassent, ce qui arracha quelques échardes au charroi.

Maria-Elisa eut cette pensée :

« Mesdames, vous qui vous dites de qualité, ne triomphez pas trop prématurément ! »

Dans l’habitacle capitonné, Maël de Kermor avait baisé la main de Son Altesse.



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La même nuit, ni Napoléon, ni le comte italien ne se doutaient de ce premier échec. Le souverain usurpateur dormait de son habituel sommeil agité de mauvais songes. Outre les communes batteries obstinées de tambours, il captait des sensations olfactives désagréables.

Le fantôme d’abbé était revenu, plus décomposé que jamais. Sa bouche gâtée ne cessait de murmurer la même litanie aberrante : Fils de Saint-Louis, montez au ciel ! avant que sa main droite désincarnée et sèche n’esquissât une bénédiction.

Cependant, un fait nouveau se produisit : des lambeaux rongés de son habit ecclésiastique aulique, de Firmont
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ae/La_confession_de_Louis_XVI_par_l%27abb%C3%A9_Edgeworth%2C_le_21_janvier_1793.jpg/220px-La_confession_de_Louis_XVI_par_l%27abb%C3%A9_Edgeworth%2C_le_21_janvier_1793.jpg
 ou l’entité ténébreuse supposément dotée de ce nom, extirpa un livre horrible. Il s’agissait d’un codex charognard exhalant des remugles sépulcraux, comme gainé de terre et de mycélium. La reliure poissait d’ichor et de phlegme, et fait encore plus horrible, était parsemée de trous desquels des vers de charogne sortaient et rampaient. L’homme d’église ou son ombre posa l’ouvrage putrescent au chevet même du monarque. Napoléon hurla, se réveillant en sursaut.

L’aube pointait. Comme de coutume, le monarque tenta vainement de dissiper ces manifestations oniriques brumeuses et gothiques. Quelle ne fut pas sa stupeur de constater la présence effective de l’offrande du fantôme, posée à ses pieds, sur le lourd brocard du lit royal.

Le livre surnaturel revêtait un aspect contraire à celui du songe. Il paraissait tout neuf, comme sorti de la presse. Napoléon hésita d’abord, avant de s’en saisir. L’œuvre était rédigée en latin, illustrée de gravures complexes, au caractère énigmatique pour les néophytes. Le roi observa la reliure, la tournant en tout sens. Elle ne comportait ni marque, ni poinçon. A l’intérieur, nul imprimatur. Il le feuilletait, en quête de l’auteur et du titre. Le frontispice n’était pas à la place attendue : on eût dit que ledit ouvrage était inversé, débutant par la fin. Ce fut la dernière page qui en dévoila l’identité, à défaut de la clef pour tout le comprendre :

Telluris Theoria Sacra de Thomas Burnet. Edition princeps 1680. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2b/Thomas_Burnet_by_Jacob_Ferdinand_Voet.jpg

La gravure du frontispice représentait Jésus-Christ debout, avec des têtes de chérubins et des inscriptions grecques. Sous les pieds du Christ brandissant une bannière, un cercle de sphères dont aucune n’avait le même aspect.
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Napoléon ne pouvait conserver un tel don pour lui seul. Il se devait d’en informer immédiatement le comte di Fabbrini. Seuls des scientifiques comme Laplace parviendraient à déchiffrer un tel ouvrage….

A suivre...



[1] Voir Le Nouvel Envol de l’Aigle.