samedi 5 novembre 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 14 1ere partie.

Avertissement : le contenu de ce roman décadent et érotique paru en 1890 est strictement réservé à un public majeur.
Chapitre XIV
« Ah, dame, m’sieur ! C’est que…c’que vous me demandez là !

- Vous êtes soumise à ma volonté ! Vous devez obéir à mes ordres.
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- Mais m’sieur…j’ai déjà tout dit à m’sieur le juge, à m’sieur le Curieux. J’ai tué, et pis, après, qu’est c’qu’ça peut vous fiche ?

- C’était votre propre fils.

- Mais, dame, j’ai obéi à une envie irrésistible. Savez bien c’que j’veux dire !

- Avant de le trucider, cependant, vous avez abusé de lui ! C’est indigne d’une mère ! Sachez qu’en tant que patiente de cette séance, je n’émets aucun jugement de valeur à votre encontre. Je me contente, par l’expérience, de vous faire revivre vos actes. Et toute l’assistance ici présente en cet amphithéâtre goûte à ma démonstration comme à un grand cru. Ce sont des sommités de la médecine qui vous font face. Soyez digne de ces personnes.

- Ah, m’sieur, voilà t’y pas qu’ça me reprend ! Vous v’lez que j’mime l’crime ou…l’reste ? J’veux pas ! se récria la patiente inconnue, le regard vide.
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- Messieurs, mes éminents confrères, voyez comme la patiente s’agite. Son esprit malade se remémore son acte ignoble. Regardez-là donc retrousser impudiquement sa chemise et exhiber son corps affreux de rustaude ! C’est une pure sauvage, messieurs mes confrères. C’est un cas générique d’hystérie sexuelle doublée d’un trouble obsessionnel de la juvénilité. Cette folle a commis un inceste contre son propre enfant et l’a occis afin qu’il ne parle pas ! Vous êtes en présence d’une violeuse incestueuse frappée de démence. Une fois de plus, les théories de Monsieur Charcot s’avèrent justes ainsi que sa méthode. »


A ces mots, l’aliénée infanticide, exhibée sous état hypnotique à un docte public au sein de l’amphithéâtre de la Faculté de Médecine, fut prise de trémulations. Vêtue d’une simple chemise ample, tavelée de traces de vomissures, cette femme maigre, aux longs cheveux bruns dénoués, si marquée par sa folie meurtrière et érotique infâme qu’on ne pouvait plus déterminer son âge, parut se dérober, fuir l’assistance dans sa crise, refusant, par pleutrerie, d’affronter la réalité médicale. Comme si elle eût été envoûtée, les tremblements de son corps tourmenté, qu’on eût pu assimiler à de l’épilepsie, s’accompagnèrent d’émissions d’une bave d’enragée. Puis, elle hurla, d’un hurlement fauve, telle une louve. Ce spectacle d’une créature déshéritée, quoique monstrueuse, en ces lieux solennels où des mannequins anatomiques de démonstration, qu’ils fussent en bois et provinssent des collections de Felice Fontana,
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ou qu’ils eussent été modelés dans la cire par Orfila,
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trônaient comme des monarques surnaturels, n’émouvait nullement un public davantage intéressé par l’exposition d’un cas clinique que par le soulagement des souffrances d’une malade. Tous ces médecins titrés et décorés goûtaient au discours de leur confrère, le grand aliéniste Hégésippe Allard, le meilleur spécialiste français des pathologies criminelles sexuelles de notre temps, auteur de traités exhaustifs traduits dans les plus grandes langues, dont la notoriété internationale n’était plus à prouver.


Âgé d’une quarantaine d’années, ce savant renommé arborait des favoris châtains qui grisonnaient. L’acuité de son regard d’azur était tempérée par le port de lorgnons dont le cordon n’était pas sans rappeler celui de l’accessoire de lunetterie du compositeur Jacques Offenbach.
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Il n’avait pas jugé utile de protéger sa jaquette des éventuelles expectorations de la folle par le port d’une blouse blanche et étalait par conséquent, épinglée à son revers gauche, la rosette d’officier de la Légion d’honneur dont s’enorgueillissait ce fervent républicain. La patiente n’avait cure de la communauté médicale fascinée par son cas odieux. Elle avait perdu pudeur et retenue, non seulement sous l’effet de l’hypnose pratiquée par le sieur Allard, mais du fait de son aliénisme même. Elle bavait d’abondance, achevait de souiller sa chemise de pensionnaire de Charenton
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et, telle une convulsionnaire, se contorsionnait pis qu’une danseuse de corde de cirque Barnum en émettant des mugissements sauvages. Elle ne cessait d’exhiber son corps d’hystérique dépravée en relevant l’étoffe salie jusqu’à la poitrine afin qu’elle montrât au public avide et troublé par où elle avait péché. Cette créature, du prénom de Julienne, mais dont l’identité exacte et complète était dissimulée sous un matricule – on murmurait en haut lieu qu’il s’agissait de la fille d’un grand entrepreneur du Comité des Forges – crachait sa haine d’une société qui réprimait son penchant, au milieu des faces mortes, momifiées, cireuses ou veinées en leur buis antique, des mannequins physiologiques naturalistes.


Hégésippe Allard multipliait sur son visage révulsé les passes cabalistiques, se comportant soit comme un illusionniste, soit comme un exorciste auquel eût manqué le crucifix. La trucideuse érotomane, l’infanticide sexuelle, la violeuse de progéniture mâle, exorbitait son regard tandis que, de la commissure de ses lèvres tuméfiées par un soif de pépie, coulait une salive mêlée de vomi. Ses extrémités s’innervèrent davantage alors que sa bouche exhalait une haleine putrescente de pyorrhée à moins que cette exhalaison de mort fût causée par la décomposition de quelque omble ou truite. Elle ne cessait d’hurler :

« J’veux pas ! J’ai pas voulu ! Mon petiot, y s’laissait pas faire ! J’voulais juste l’caresser parce que j’en avais envie ! C’est mignon, les p’tits garçons, surtout l’mien, qu’était blond comme son père, alors que j’suis brune ! Dieu m’est témoin ! Dieu m’est témoin ! »
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Avant le siècle de la Raison, on l’eût qualifiée de possédée du diable et l’on savait que, quelque part en Paris même, des prêtres hérétiques retournés et indignes pratiquaient, comme au temps de la sinistre Voisin, des messes noires où l’on buvait de la semence humaine dans des calices, où l’on dégustait des bouillons de chairs de fœtus avortés, où l’on souillait les hosties d’excréments avant de les consommer en d’affreuses bacchanales scatophiles où tous et toutes s’unissaient en d’hideux accouplements sous le regard d’un Christ renversé sur lequel on avait craché, dégobillé du chyle, uriné, sécrété la liqueur séminale des deux sexes et déféqué d’abondance après qu’Il eût servi de godemiché afin qu’Il fût humilié par cette nouvelle soldatesque romaine et revécût son supplice. Les croix spéciales utilisées pour ce rituel représentaient un Jésus entièrement nu, ithyphallique, dont le membre dressé pourvoyeur d’une anti-vie était démesuré et dont les veines variqueuses et bleuâtres saillissaient jusqu’au prépuce tumescent. Et la rumeur disait que le ministre de l’Intérieur lui-même ne dédaignait pas participer de temps à autre à ce culte démonologique insoutenable.


La gestuelle théâtrale de l’aliéniste magnifique s’avéra efficiente : la criminelle, cette Julienne inconnue, presque anonyme, qui parlait vulgairement comme une catin bouffie d’absinthe et piquée de cocaïne alors qu’on la prétendait fille de quelqu’un, sombra avec promptitude dans les bras d’un Morphée charitable. Elle s’affaissa comme une chiffe, sans qu’un coussin ou un matelas amortissent sa chute. Les traits du professeur Allard demeurèrent impavides comme ceux des écorchés factices de l’amphithéâtre, alors qu’on se fût attendu à ce qu’ils affichassent un minimum de pitié ou d’aménité à l’encontre de cette déshéritée damnée. Il se contenta de conclure, laconique :

« Messieurs, mes éminents confrères, cette séance démonstrative des nouvelles méthodes de la psychiatrie criminelle est terminée. Rendez-vous est lors pris pour une prochaine démonstration, dans un mois. Le cas suivant sera un homme qui a occis six fillettes de sang-froid après avoir abusé d’elles. Je vous conseille, pour vous faire une idée, de lire ou de relire « La petite Roque » de Monsieur Guy de Maupassant, mais la réalité dépasse ici la fiction naturaliste. »


Tandis que les gradins et les travées s’emplissaient du brouhaha habituel des spectateurs prenant congé, alors que quelques docteurs plus âgés, haut-de-forme et canne en main, s’en venaient féliciter leur cher collègue, deux infirmiers firent leur entrée avec une civière et y déposèrent avec précaution la folle désormais inconsciente comme assommée par l’abus de laudanum.


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Hégésippe Allard venait de rejoindre son bureau à l’impressionnante bibliothèque agrémentée çà et là de bocaux où nageaient des cervelles humaines pathologiques formolées altérées par des tumeurs diverses, lorsqu’il fut dérangé par une paire d’hommes en noir. Visiblement, bien qu’ils fussent en civil, il ne s’agissait nullement de savants. Allard, accoutumé à côtoyer ce type de professionnels, identifia deux inspecteurs diligentés par le Quai des Orfèvres. Ils saluèrent l’aliéniste puis, le plus âgé et sans doute le plus gradé des deux attaqua en motivant cette irruption.
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« Professeur Allard, nous sommes envoyés par Monsieur le Préfet de police ne personne. Notre visite doit demeurer secrète.

- Bigre ! A quel sujet Monsieur le Préfet sollicite-t-il mon aide ? Car je le devine, il a besoin de mon expertise dans une affaire d’importance.

- Professeur, lisez-vous la presse quotidienne, et particulièrement, les faits divers criminels ? questionna le second policier.

- Je ne m’intéresse qu’aux affaires impliquant des crimes à caractère sexuel. C’est ma spécialité de soigner les criminels souffrants de ces pathologies, lorsque la justice, impuissante à les condamner à des peines de prison ou à l’échafaud, lorsqu’elle les a reconnus irresponsables du fait de la folie, me les confie.

- Il ne s’agit point là, du moins, nous osons l’espérer, point là encore d’assassinats ou de viols. Mais Le Petit parisien d’hier, si vous l’avez lu, a signalé aux lecteurs un nouvel enlèvement d’enfant dans les quartiers populaires de la capitale.

- Nouvel enlèvement ?

- Il y en a eu toute une série, rien qu’à Paris.

- Cela voudrait-il dire qu’ailleurs ?

- Depuis bientôt dix mois, nous tentons avec nos confrères de province ainsi qu’avec la gendarmerie, de relier plusieurs affaires de rapt, en Normandie, Picardie, Lyonnais, Lorraine, Bretagne, jusqu’à la Salette et Lourdes même.

- Diable !

- Et ce sont exclusivement des petites filles de basse condition qui sont enlevées. Des pauvresses, des mendiantes, des marchandes ambulantes… On ne les retrouve jamais. Pas de cadavre !

- Donc, ce ne sont pas des violeurs assassins qui agiraient, reprit le docteur Allard. Vous dites qu’on ne retrouve aucune victime. De plus, s’il s’agit exclusivement de miséreuses…

- Certaines sont orphelines, d’autres pas.

- Jamais de rançon ?

- Jamais. Pas de revendication non plus.

- Cela signifierait-il…

- Un trafic, un commerce, une traite de petites filles se mettrait en place en France, pour une destination inconnue, précisa le premier inspecteur. Les victimes sont toutes impubères. Elles sont âgées de sept à douze ans à peu près.

- Avez-vous pensé à l’Afrique du Nord, à la Sublime-Porte ? questionna l’aliéniste.

- Nous y avons songé. Nous travaillons à l’élaboration d’une carte des enlèvements et sur les voies possibles du trafic, mais, curieusement, rien ne s’est produit au niveau des ports.

- Donc…

- Le trafic serait destiné à la France ou à l’Europe sauf l’Angleterre.

- Il y a peut-être plusieurs bandes qui se concurrencent et même des Teutons au milieu ! s’écria Allard. Quel est le dernier cas dont Le Petit Parisien a parlé ?

- A Belleville, lors de l’orage d’avant-hier. Un témoin certifie avoir vu un homme porter le corps inanimé d’une fillette jusqu’à un chariot bâché et l’y avoir placé, dit le premier inspecteur.

- Une disparition a-t-elle été rapportée dans ce quartier ?

- Un certain Pierre Fleuriot, un ébéniste au chômage, est venu signaler celle de sa belle-fille Odile Boiron, onze ans.

- Peut-être s’agit-il d’une fugue ? L’homme n’était pas le père, n’est-ce pas ?

- Le sergent Urbain, qui a dressé le procès-verbal, m’a dit que l’homme, parâtre de l’enfant et concubin de la mère, dégageait des remugles d’absinthe insupportables. Il a été cuisiné et a avoué qu’il brutalisait Odile Boiron.

- Donc, c’est une fugue ! réaffirma l’éminent savant.

- La description de l’enfant portée par l’inconnu correspond en gros au signalement d’Odile Boiron. Brune, maigre, vêtue de haillons noirs misérables… Une fillette inconsciente dans les bras d’un quidam, pensez que c’est louche !

- Et il y a plus troublant encore, ajouta l’autre policier. Un second rapt, le même jour, mais le matin.

- Là, je suis ébaudi, messieurs ! s’exclama Allard.

- Vues la localisation géographique du lieu de la première disparition et l’heure signalée de celle-ci, il est vraisemblable, sinon probable, que les criminels ayant procédé à l’enlèvement d’Odile Boiron, si l’hypothèse de l’enlèvement se voit confirmée par les suites de l’enquête, ont à voir avec l’affaire du matin.

- Et où cette disparition numéro un a-t-elle eu lieu ?

- Au village de Sainte-Prunille, dans le Vexin normand.

- Le nom de la victime ?

- Ce sont les parents qui sont allés prévenir les gendarmes. Il s’agit de Bernard et Margote Bougru, de la ferme Gaillard, qui ont signalé que leur fille Marie Bougru, dite la Mariotte, sept ans, avait disparu alors qu’elle gardait des oies. Il y a eu un violent orage puis, elle n’est pas reparue.

- Qu’attendez-vous de moi exactement ?

- Nous soupçonnons une affaire grave. Sachez que Monsieur le Préfet de Police a décidé d’agir de son propre chef, sans que le Ministre de l’Intérieur soit informé de la totalité de l’enquête. Son manque de réaction dans ces affaires multipliées depuis dix mois nous laisse à penser que le cabinet lui-même a intérêt à ce que les criminels demeurent impunis ; comme s’il s’agissait de hautes personnalités, de notables…

- Messieurs, vos assertions sont graves ! s’écria le scientifique. Des notabilités impliquées dans un trafic de petites filles…

- De sept à douze ans, et ce, depuis octobre dernier. Nous avons fait le compte : il y a eu déjà trente enlèvements dans la France entière, ports exceptés.

- Holà ! Que dois-je faire ? Qu’attendez-vous de ma part ?

- Vous recevrez dans les prochains jours une convocation officieuse de Monsieur le Préfet de Police, en toute discrétion, qui vous exposera ce qu’il espère de vos services. Il soupçonne que ces rapts à répétition sont liés à une très spéciale forme de prostitution portée sur les enfants et non avec des meurtres. Il se peut même que des femmes soient compromises là dedans, et pas forcément dans le milieu populaire. Cela pue, tout ce que nous pouvons vous dire. Nous nous méfions du Ministre lui-même, mais que ceci reste entre nous, car il est trop tôt pour divulguer quoi que ce soit. Monsieur le Préfet a lu votre ouvrage traitant de l’attirance sexuelle que certaines personnes de la gent féminine éprouvent envers des enfants. Vous venez d’en faire tout à l’heure une démonstration convaincante » acheva le plus âgé des inspecteurs du Quai.


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Du fait de l’hospitalisation de Jeanne-Ysoline, Cléore avait ordonné à Sarah de changer Odile-Cléophée de chambre. Elle dut par conséquent partager celle de l’innocente et rubiconde Marie-Yvonne, qui, certes, ne la dérangerait point car ne souffrant d’aucun trouble rédhibitoire si ce n’était la manie de ronfler. Odile, qui tentait de digérer l’humiliation et la mortification subies à cause de Jane Noble avec force pleurs, en fut quitte pour une insomnie cette nuit là, puis la suivante, n’étant point encore accoutumée à sa camarade de chambrée qui de plus, était souventefois prise d’accès de somnambulisme et parlait dans son sommeil. L’héroïne de ces aventures hors du commun serait fraîche pour la cérémonie d’attribution des nouveaux grades. Elle ignorait combien de temps la compagnie de cette grasse enfant trop nourrie lui serait imposée, enfant dont les clientes amatrices de rondeurs aimaient à tâter les chairs rebondies. Marie-Yvonne devait généralement se déguiser en porcelet ou en truie et arborer un masque avec un groin et ces dames exigeaient qu’elle ne s’exprimât que par des grognements et des reniflements pour parfaire l’illusion de bestialité. Certaines s’amusaient à la baigner ou plutôt la souiller dans des tubs débordant de lisier et de purin. Stoïque à moins qu’elle fût irrémédiablement stupide, Marie-Yvonne était réputée tout accepter de ces dépravées, jusqu’à l’indicible. Il était fréquent qu’elles barbotassent à deux ou trois dans la même bassine de fange, nues à l’exception de leur chemise, « bain » où elles se livraient sur la fillette à des actes humiliants qu’il vaut mieux taire ici, actes d’amour des bêtes et des pourceaux dont faisait partie le jeu consistant à téter les fausses mamelles du déguisement de la naïve enfant, y compris lorsqu’elles étaient maculées des matières fécales porcines.


L’aube se leva. C’était le matin où Odile devait être promue au club des rubans jonquille et recevoir ses galons. Aucun fait notable ne s’était produit ces deux derniers jours ; aucune cliente n’avait réclamé la petite fille, qui en avait profité chaque fois pour renouveler ses visites à Jeanne-Ysoline, qui allait à peine mieux, après le cours et le dîner, qu’elle prenait chichement.


Potron-jacquet éveilla les fillettes qui ne tardèrent point à vaquer à leur toilette avant leur coutumière collation du matin. La vie quotidienne des pensionnaires reprenait de plus belle, comme si rien n’eût eu lieu. C’était à croire que leur mémoire était bien courte, à moins que les nourritures spécialement accommodées pour leur souper, toutes savoureuses et riches en nutriments qu’elles fussent, ne jouassent un rôle dans leur conditionnement torpide. Cette matinée là, bien qu’annonçant une radieuse journée de gustation de plaisirs nourriciers et autres, il y eut trois retardataires : Ysalis, du fait qu’elle venait de passer la nuit avec la comtesse de Cresseville, sans que l’on pût appréhender ce qui s’était passé entre elles, Marie-Ondine, ce qui n’étonna personne, mais, plus étrange, miss Délia elle-même.


Grommelant dans sa barbe de vieille sorcière, Sarah chargea Abigaïl, douze ans, de la classe des rubans bleu-barbeau, d’apporter à Délia sa collation jusqu’à sa chambre.
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Tandis que l’enfant aux yeux gris et au nez tacheté de son disposait croissants, tartines beurrées, confiture et lait chocolaté – servi chaud – sur un plateau, Sarah ajouta, dans son sabir :

« Abigaïl, mets-en pour deux. L’autre goï, Marie-Ondine, est sûrement demeurée avec miss Adelia comme les nuits précédentes. Son éducation débute à peine. »

Sarah rajusta les boucles cendrées et les nœuds d’Abigaïl avant de la mettre en garde :

« Méfie-toi tout de même. Tu es juive, et Délie nous déteste. Sois prudente. Quel que soit ce que tu verras dans la chambre, même si c’est odieux, tais-toi si tu veux éviter une flagellation ou une comparution devant la Mère. Suis bien mon conseil. »


Et Abigaïl de s’éloigner telle une trotte-menu, peinant sous le poids du plateau chargé pour deux personnes dont une jeune ogresse avide et vicieuse.


Parvenue à l’huis de la chambre de la favorite du harem pour tribades, Abigaïl hésita à frapper. Il lui semblait que des sanglotements juvéniles perçaient l’épaisseur de la porte. Marie-Ondine sans doute. Cette détresse supposée de la benjamine de la Maison contraignit la jeune juive à la compassion. Elle se résolut à pénétrer sans prévenir en la bauge de la huppe. Une fade odeur de sang assaillit ses narines délicates. Des traces rouges sur le parquet et les perses confirmèrent ses soupçons. Elle vit ce qu’il en était et ne put que balbutier :


« Miss Délia, euh…Je suis Abigaïl et Sarah m’a chargée de vous apporter votre déjeuner…

- Pose-le là, sur la table de nuit, et fiche le camp ! » lui jeta sèchement miss O’Flanaghan.

La favorite était jà prête, vêtue de pied en cap. On remarquait sur sa joue gauche une vilaine estafilade. Cette menue blessure n’était rien à côté de celles de la petiote qui gémissait, encore en chemise de nuit, couchée sur un lit malmené et sens dessus dessous. Ce modeste linge était déchiré par endroits et les membres de l’enfant apparaissaient, dévoilés dans toute leur impudicité souffreteuse, meurtris de bleus et de coups. Là n’était pas le pire. Abigaïl n’eut point la berlue de constater qu’en plus des bleuissures, Marie-Ondine arborait sur presque tout son épiderme des traces de pincements sauvages, d’autres occasionnées par des brûlures de cigarettes que la sadique Irlandaise avait dû dérober à Julien. Un rien de reste de fragrance de cendres de tabac, qui achevait de vicier la chambrée, constituait un témoignage olfactif irréfutable de cette torture, tout comme ce cendrier repoussé dans un recoin avec négligence près du vase de nuit débordant d’humeurs infâmes. Mais le pire était ces deux morsures, saignantes encore, et d’abondance, à la joue gauche et à la fesse droite de la petite martyre, comme si Adelia eût happé de ses dents de tigresse un gros morceau de chair. Certes, notre paysanne avait tenté de se défendre contre les assauts barbares de Délia avec ses faibles moyens, d’où la griffure de la joue du jeune monstre, mais ses défenses, dérisoires, avaient promptement succombé. Toute la nuit, le bourreau l’avait tourmentée de ses sévices.


Le spectacle était insoutenable. Faisant fi des conseils de Sarah, Abigaïl se jeta sur Marie afin de s’en saisir et de la protéger. Ce geste provoqua un cri de douleur chez l’enfant. Délia, telle une furie, voulut s’interposer, ayant compris les intentions de cette nouvelle rivale. Elle tira les cheveux d’Abigaïl, lui arrachant un ruban tout en lui lançant :

« Sale juive ![1] Marie-Ondine est à moi, rien qu’à moi ! C’est mon joujou, ma chose ! J’en fais ce que je veux et puis même le casser si ça me chante ! C’est mon esclave ! J’ai sur elle le droit de vie et de mort !

- Tu n’en feras rien ! Je vais te dénoncer sur-le-champ à Cléore qui te bannira !

- Jamais ! Moi vivante, nul ne m’enlèvera ma poupée, mon baby, mon Bébé Bru personnel ! Je vous maudis toi et ta race de pleutres qui ont mis Notre Seigneur sur la croix ! »



Elles culbutèrent au sol et leurs ébats belliqueux, leurs roulades désordonnées, s’en vinrent renverser plusieurs meubles et bibelots, dont une poupée Jumeau dite modèle triste, au doux regard de névrasthénique, qu’on disait inspirée de l’Henri IV enfant de Pourbus.
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La face de l’enfançon de porcelaine se brisa et les bris s’épandirent sur un tapis que Madame de. avait acquis fort cher au stand de la Perse lors de la dernière exposition universelle.

« Tu as cassé ma poupée préférée ! Je vais te métamorphoser en descente de lit ! hurla Délie. Mais, auparavant, je vais arracher tes pantalons de broderie et te pourfendre là où je pense avec ma badine ! Petite salope de youtre ! »

Les deux fillettes, les vêtements en désordre, les rubans défaits, le linge de dessous pantelant, poursuivirent leurs roulements frénétiques jusqu’à ce qu’un second Bébé, un Huret
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cette fois ci, chût en éparpillant ses membres. Ce poupard femelle aux boucles châtaigne et aux grands yeux bruns langoureux en pâte de verre était adonisé d’une robe remarquable ponceau et amarante, toute brodée ; une exubérance de bolducs multicolores parachevait sa mignardise troublante. Puis, ce fut le plateau qui versa avec son contenu, ces tasses, ces croissants, ces tartines beurrées, ce bock de lait chocolaté qui jà refroidissait, ce liquide qui humecta et imprégna le dernier perse encore propre de la pièce à sommeil et, accessoirement, à supplices. L’imprégnation de la laine du tapis produisit une exaspération, un sourdement d’efflorescence de mouillure fadasse, telle la toison d’un mouton sale parsemé de crottes bleues à la semblance des moisissures d’un fromage des Causses ou d’Auvergne, mouton suri par le suint de sa laine qui eût été détrempée par le Déluge lui-même.


Poursuivant ses imprécations vengeresses et ses injures antisémitiques, faisant fi de Marie qui continuait d’émettre ses plaintes, la favorite de Mademoiselle parvint à acculer son ennemie contre un mur tendu d’une tapisserie dont le sujet était Acis et Galatée. Délie s’empara lors d’une cravache appendue près d’une armoire à linge, instrument dont elle cingla plusieurs fois la face d’Abigaïl jusqu’à ce qu’elle en fût jaspée de sang, tentant sciemment de la défigurer avec cet attribut d’amazone qu’aimaient à utiliser maintes anandrynes habituées à se rendre en de fort spéciales maisons de tolérance où le cravachage mutuel des épidermes des créatures faisait partie des rituels sadiques indispensables. En général, les filles, intégralement nues à l’exception du gibus symbolique tout autant qu’emblématique de cavalière au foulard soyeux,
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devaient se cravacher en couples par devant et par derrière, comme de modernes flagellants fanatiques, jusqu’à ce qu’elles ne fussent plus que des plaies sanglantes. Cette pratique, horrible, extirpée d’un Moyen Age moribond, avivait leurs sens et leur démesure érotique, éveillait leur folie échauffée d’excitées en cela que tout s’achevait en câlins affreux où le lèchement félin des plaies pourprées gouttant de toute part, parfois fort intimes, parachevait le rut saphique, qui devait s’accompagner de miaulements feints les plus authentiques possibles afin que leur orgasme fût stimulé. Le sang appelant le sang, ces femelles en devenaient vampires et la morsure, surtout pectorale, finissait par remplacer le cinglement équestre en des jouissances immondes du plus bizarre effet. Ces filles, jamais frigides, dont l’hémoglobine était devenue la nourriture exclusive, mouraient généralement d’athrepsie – ce mal des enfançons meurt-de-faim - ou d’anémie. Diaphanes, translucides et crayeuses, elles finissaient par s’éteindre, telles des lampes d’albâtre chlorotiques privées de leur huile vitale. Dans le milieu, on appelait pudiquement ces bordels clubs d’écuyères. Le marquis de Sade en eût été ravi. Malheureusement, ces clubs n’étaient apparus qu’à l’époque de Lola Montes, la plus célèbre courtisane de ce siècle, lorsque la mode des amazones s’était répandue avec le romantisme.


Une fois Abigaïl bien prise, la langue avide du monstre juvénile, couturée de cratères d’aphtes dus à l’abus de bonnes choses mal rincées, lapa sans hésiter les coulures nutritives écarlates qui perlaient du visage meurtri. Alors, Délia asséna à la figure de son adversaire un discours infernal, qui résonna en sa tête épuisée comme l’aveu de ses turpitudes nocturnes. Son extase fit basculer sa voix dans le zozotement. Les yeux verts brûlants d’une fièvre de véraison, elle dit :

« Zette nuit, z’ai dégusté l’hymen de la petite marie-zalope dont Cléore, mon aimée, ma confiée l’éducazion. Z’était un délize ! Imazine, ma chère, un pétale de roze blanche tout tendre, tout mou, tout transparent, à la diaphanéité perlière, au nacre hyalin et adamantin, à l’âcre efflorescence auzzi, bien corporelle, lentement, très lentement mâzonné… Après, il faut avaler ze bonbon tendre et tout fin, membraneux, d’un coup, hop ! Tu connais les artizauts, ze crois…

- Je…je…

- N’as-tu vraiment rien à me dire, avant ta mize à mort ?

- Ça, ça me fait la langue toute noire lorsqu’il m’arrive d’en manger, je…

- Imazine un hymen trempé dans une onctueuze vinaigrette… mêlé aux gouttelettes de zang cauzées par le prélèvement de la choze… bien que z’aie trouvé que zette gâterie émoustillante manquât quelque peu de zel… Zette membrane, hé bien, elle ressemble aux toutes dernières feuilles de l’artizaut qu’on azève d’effeuiller lorsqu’on le zavoure, zuste avant le cœur…

- Ben, c’est tout duveteux et impropre à la consommation. On peut s’étouffer avec en avalant ces cochonneries et…

- Faux ! Z’est le meilleur ! Z’est comme si on manzait un duvet d’oison ou plutôt, comme zi on ze livrait à un rituel de dévorazion du premier duvet pouzé des zeunes vierges dont on prélèverait le pétale unique, l’unique opercule de la pudeur, zuste au mitan du zexe, avant que le mâle, zet affreux, les dézhonnorât à zamais…

- Tu es folle, Adelia ! »


Abigaïl, malgré la souffrance, prit l’Irlandaise par surprise. Levant la jambe, elle la frappa en l’entrecuisse, exactement, ébranlant la fillette qui chuta lourdement, sans toutefois perdre connaissance. Puis, titubant sous la douleur des meurtrissures, elle parvint à empoigner Marie qui sanglotait et saignait encore.

« Vite, mon enfant ! A la chambre de Mademoiselle de Cresseville ! Il faut la prévenir que la favorite a sombré dans la démence ! »


Marie ne se fit pas prier : elle tint fermement la poigne d’Abigaïl, qui, bien qu’encore étourdie et affaiblie par les coups de cravache, put ouvrir la porte de la chambre et s’éclipser.

« Courons ! Délie n’est pas assommée ! »


Mademoiselle O’Flanaghan récupérait déjà et se relevait en se frottant le bas-ventre. Son visage se déforma. Un rictus de rage l’enlaidit, suivit d’une bouffée de délire bientôt dégénérée en une crise d’épilepsie, comme tantôt après la flagellation du bourreau de Béthune. Ses hurlements emplirent tout l’étage et firent trembler les autres petites filles qui les entendirent.


« Maudite ! Maudite Jude ! Fille de Jézabel ! Tu seras châtiée pour ce que tu m’as fait ! Je demanderai à la Mère ta réclusion à vie dans un in-pace où tu ne pourras ni t’asseoir ni te coucher ! Tu porteras le carcan, comme en Chine ! On te nourrira d’abats de charognes verdâtres ! Tu…tu as ébranlé et fêlé le joyau qui obture mon moi intime ! Il me faudra le faire réparer ! Un joaillier ! Qu’on s’enquière d’un joaillier et d’un orfèvre ! Je ne veux pas mourir ! Cette catin juive m’a déshonorée ! »


*******************


Cependant, la comtesse de Cresseville était fort occupée à coiffer et pomponner Ysalis dont les boucles brunes la fascinaient. Cette opération se prolongeait plus que de raison. C’était à croire que Cléore venait d’instaurer un autre rituel, une sorte de toilettage qu’elle expérimentait sur une nouvelle amie-enfant. Elle goûtait aux délicieux blèsements de satisfaction d’Ysalis et se ravissait aux sonorités subtiles et caressantes de ce babil tandis que son fer à friser modelait avec lenteur les ondulations et arabesques des mèches noires de l’enfant.
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« Sais-tu, mon Ysalis, que je compte faire de toi, un jour, ma nouvelle petite favorite ? Tu es la plus jolie des brunettes…

- Zais tu, ma Cléore, que ze t’aime plus que ma maman ?

- Ne dis jamais ça, Ysalis ! Nous n’avons qu’une mère !

- Et la mienne, elle est au ziel depuis longtemps !

- J’aime à voir ton ravissement, ton innocence aussi, mon enfant, surtout, lorsque, en cette précieuse et non pareille coupe, en ce céladon de l’antique Chine, tu oses, comme voici vingt minutes, extravaser l’eau précieuse et ammoniaquée de ton Toi, la fontaine de Siloé épreinte de ton urine parfumée…

- Z’ai fait que pisser, z’est tout ! Z’est la nature !

- Enfant spontanée, ô, ma petite fille ! Fleur de Marie de la passiflore et de la passerose, massif virginal, jonchée d’ombellules qui se gausse des convenances bourgeoises ! Tu entrouvres avec grâce, pour ma seule extase, la fente d’étoffe fine de tes bloomers si doux et ouatés, si délicieux à humer lorsque le pot-pourri qui les imprègne efflore en cette chambre jusqu’en ta couche…et se déverse lors le déchet liquide de ton toi intérieur, ta citronnade alcaline, exsudée de tes petits reins, qu’en offrande à la Bona Dea, j’appose sur cet autel de travertin et de porphyre dédié à la déesse lare qui protège ce toit. J’effectue une libation propitiatoire de cette urine sacrée de vierge. Et je caresse ce dessous longuement, j’en flaire le moindre fragment d’odeur et de tissu, et mon corps vibre de plaisir ainsi que mes narines en humant tout cela… Vois le Tanagra, le tout petit et tout humble Tanagra de terre cuite étrusco-sicilien
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à l’effigie de la Bonne Déesse, de cette Cybèle si ravissante, ô, mon Dieu, qu’elle instille en moi des transports d’une turbidité rare. Laisse-moi une dernière fois humecter mes lèvres fines du goût exquis de ta lingerie de jeune vierge. Viens, permets-moi de me baisser tandis que je te coiffe et te pare, de retrousser encor ta robe, que je puisse approcher mon humble bouche de tes jolis sous-vêtements d’ouate… quel ravissement !

- Ze comprends pas !

- Tu es trop jeune, mon Ysalis, mais sache que cela signifie que je t’aime, petit lys de la Vierge de l’Annonciation à la lingerie brodée cotonneuse et floconneuse caressante et parfumée, miellée de sucre candi…Et lorsqu’il te prend l’envie de déféquer dans ce beau vase de Delft, tout azuréen, tout céruléen, ô, ma mie…

- Ben, ze fais caca, qu’y a-t-il de mal ? Z’ai envie, z’ai un petit bezoin, et ze le conzie !

- Foin de vulgarité, ma douce enfant ! se révulsa Cléore, élargissant son regard vairon halluciné. J’aime lorsque tu t’accroupis sans façon devant moi, exposant ta vénénosité innocente, que tu te places à croupetons sur le Delft de nuit, toute chemise retroussée, et que de ton orifice anal choient lentement, avec d’harmonieux plop plop bien musicaux, tes sans pareilles fèces parfumées dignes de celles d’un Roy Soleil que n’eût point dédaigné de respirer –parfum de fumier subtil – l’académicien Fabio Brûlart de Sillery
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à l’orée du siècle précédent, lorsque Versailles brûlait de mille feux d’onyx et d’or malgré l’excrément envahissant ses corridors stuqués. Tout à l’heure, j’enterrerai pieusement ces crottes de poupée, dans le jardin aux giroflées et aux thuyas, en bas, déchets nobles, anoblis, ennoblis…Là…laisse-toi faire…encore une bouclette, un autre tire-bouchon d’obsidienne et d’alabandine. Ysalis, lorsque je scrute les escarboucles de tes iris et que tu me souris, je ressens en tes rieuses dents la lactescence laquée et ivoirine d’un Eden recouvré. Je perçois lors les boutons de rose et de néphéline de ton regard joyeux et je me fais laudative avant qu’un accès de névropathie me prenne, que l’émotion ne me terrasse. Prise de spasmes, je n’ai plus qu’à me pâmer à cette joie édénique, Ysalis. Un jour, je placerai sur un piédestal ou un piédouche ta réjouie statue de chérubin aux joues incarnadines, tout à côté du Tanagra de la Bona Dea.

- Ze zuis ravie, ma Cléore…Dois-ze t’appeler maman ?

- Je t’ai déjà dit non ! Laisse-moi encore soupeser ton linge, ton jupon de percale et tes pantalons de coton… Ah, que c’est bon, que mes doigts s’extasient, mon Ysalis… Je vais te poudrer de riz, et, avec cette poire, ce flacon, imprégner tes english curls d’ébène moiré d’un parfum de violette. J’ajouterai une mouche, pour parfaire ton ornementation de poupée brunette. Que cette robe virginale te sied, ma petite mie ! »


Ysalis laissa Cléore exécuter toutes ces opérations qui prirent un temps bien long, comme s’il se fût étiré au sein de l’éther luminifère. Ysalis en était transfigurée alors que Cléore, après l’avoir masquée ainsi que Léonard Marie-Antoinette, parsemait de poudre ces cheveux bruns aussi coruscants que ceux de la Polignac dans un célèbre portrait d’Elisabeth Vigée-Lebrun.
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« Mienne brunette tu es…Tu as la grâce d’un elfe et d’une biche. Sois mienne, tota ! Tu es une fort jolie petite fille.

- Que veux-tu dire ?

- Tu es trop jeune pour tout saisir…tes appas de neuf ans…les transports que tu suscites en moi. Peut-être lorsque tu auras acquis ton duvet d’agave… Poupée de porcelaine noire…Boucles de jais marmoréennes… Pouzzolane et lapillis pompéiens… Désormais, je penche pour les brunes telle que toi ! Ce soir, sois nue pour moi, et, bien que le règlement l’interdise, enfreins-le pour moi ! Je veux contempler, pour mes seuls yeux, ton corps de poupée offert dans toute sa crudité ! Tu seras le modèle, l’odalisque enfantine d’un peintre orientaliste d’un type nouveau. Tu poseras ! Je te photographierai ce soir dans le plus simple appareil et enverrai une copie de l’épreuve à mon ami anglais, le révérend Dodgson. En récompense, tu abandonneras les rubans orange, bien qu’ils te siéent à ravir… Tu passeras à la classe des padous et nœuds émeraude, jade ou smaragdite. Tu auras lors plus de six mois d’avance. »

Elle acheva de la peigner, plaça la mouche sur sa joue gauche puis contempla son œuvre.


« Tu es une merveille, Ysalis ! s’exclama-t-elle. En ton honneur, en souvenir de ton linge longuement caressé, en souvenir des transports tactiles suscités par tous ces dessous brodés enfantins, je vais réciter un poëme… Il s’intitule Puella impudica. Comprends-en ce que pourras. Ce n’est point encor de ton âge, mais le moment de la révélation voluptueuse ultime viendra.


« Tota pulchra es, chanta le madrigal de Bouzignac!
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Cantique des Cantiques qu'avec un soin maniaque,

Je disséquais un soir, nue en mon sérail stuqué,

Odalisque lascive par Lesbos marquée!

Surrection de l'Eros, ô bouche voluptueuse!

Baisant le fruit offert, ton intimité vénéneuse!

Ton linge de poupée caressé par mes doigts, je criai : Amica mea!

Respirant l’exhalaison de ta diaphane peau, douce et angélique,

Plus jolie que tous les trésors d'Amérique,

Je hurlai lors de tout mon extatique corps : Formosa mea!

Tu sentais bon, loin de ces venelles affreusement puantes dignes du Satiricon,

Débaptisées par le pudibond Maximilien de Béthune, telle la rue Poil de con.



Lors s’achèvera le temps de l’innocence,

Le subtil âge d’or de la divine enfance,

Que conta et chanta le Maudit, le Poëte !

A moi tu fus offerte en exhalant ton souffle poupin,

En m’exclamant Columba mea ! , telle l’acheiropoïète

Vénus de Psappha confrontée à mon ovale pourprin,

En ce monde d’airain…


Une main frappa l’huis, comme en un appel de détresse, interrompant la récitation torride par Cléore de cette poësie qu’elle avait eu, en un an, tant de mal à composer et à mener à terme.

C’étaient Abigaïl et Marie…


************


« Mon Dieu, Abigaïl, ton visage est en sang ! Ne regarde pas, Ysalis ! Ce n’est pas un spectacle pour toi. »

Ainsi s’exprima Cléore quand les deux fillettes firent irruption dans la chambre. A la vue des enfants pitoyables, la faconde ornementée et ouvragée de la comtesse de Cresseville avait cédé la place à une componction émotionnelle de mélodrame.


« C’est…c’est Adelia qui nous a mises toutes deux dans cet état… » bredouilla Abigaïl qui fondit à son tour en larmes irrémissibles.

Mademoiselle prit un de ses précieux mouchoirs brodés et brochés de son listel et s’agenouilla, essuyant la face blessée de Marie-Ondine puis tentant d’étancher le sang qui encore s’épanchait de ses morsures insanes.

« Oh, l’odieuse ! Délia n’a plus sa tête ! Ce n’est pas possible ! Ma poupée, ma pauvre petite poupée… reprit Cléore, incrédule. Quelle mouche l’a donc piquée ? J’en rendrai personnellement compte à la Mère qui statuera. »


Durant ces échanges de mots et cette prodigation de soins élémentaires, Marie avait atténué ses sanglots. La vision de la chambre somptueuse de Mademoiselle fit un ténu instant oublier à la petite fille les meurtrissures multiples qui lui causaient tant de tourments et de gémissements –mais cette ténuité, dans l’esprit d’une enfant encor jeune, peut lui sembler des heures tellement sa perception de l’écoulement du temps diffère de celle d’un adulte. La gamine s’en trouva revivifiée.
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Outre les couvertures damassées grenadines, ce fut le ciel du lit de la comtesse qui étonna le plus les yeux de l’enfant toujours propres à s’émerveiller, elle qui avait pour coutume, jusqu’à trois soirs de cela, de coucher sur la paille crottée par les bêtes. Tissé de fils de soie – on l’eût cru patiemment festonné par une fée tisserande et issu du métier même de la légendaire Arachné - d’une nuance mi violine (complémentaire de la grenadine), mi bleu de cobalt (afin que se créât une évocation de la nuit), ce ciel de lit se constellait d’étoiles qui étincelaient de leur éclat d’or, d’argent, de platine, d’orichalque et d’électrum. Les feux de pierres précieuses stellaires engendrés par le textile subtil constituant ce baldaquin, ce dais de reine antiquisant à la semblance de la voûte céleste de Nout l’Egyptienne,
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brûlait les rétines non prévenues de ses mille scintillements gemmés. On ignorait le secret de fabrication qui avait permis d’obtenir cette constellation, cette brillance des fils soyeux formant les motifs étoilés, issus de dizaines de cocons de Bombyx dévidés, comme si Dieu lui-même avait œuvré à la conception du meuble. C’était un exemplaire unique de l’école lorraine dont la notoriété montait en arts décoratifs. De plus, ce lit pouvait se clore par d’extraordinaires tentures de velours brodées et gaufrées d’hélianthes, de delphiniums, de népenthès, de narcisses, de lentisques et de gardénias stylisés comme une verrerie moderne de Monsieur Gallé où le végétal se joint au minéral et à l’animal.


Cependant, laissions-nous sous-entendre, la vision de cette literie de luxe n’apaisa guère longtemps la petite paysanne. Bientôt, Marie extériorisa de nouveau ses souffrances et ses pleurs reprirent de plus belle bien que Cléore fît tout son possible afin qu’ils s’apaisassent. Balayé fut l’émollient onirisme d’un instant engendré par cette douce couche aux draps d’un blanc de lait, véritables draps-draperies semés d’inflorescences de corymbes et de crassules. Sur la table de nuit en mélèze et acajou marquetée de motifs représentant la légende d’Androclès et du lion, un courlis empaillé reposait et observait tout cela, impavide. Une fragrance suave de sainte endormie incorruptible, aux nuances de styrax officinal, parfum où se mêlait la cire, s’exhalait de tous le mobilier précieux de cette chambrée de plaisirs non pas bachiques mais bilitiens. Sans doute Cléore enduisait-elle son fin épiderme de rousse d’un baume de storax à des fins aphrodisiaques tant cette pièce, nous le savons, était vouée à prodiguer des plaisirs interdits et réprouvés, plaisirs saphiques d’une pédérastie féminine qu’elle partageait d’habitude avec Délia. En accueillant Ysalis, qu’elle n’avait cependant pas touchée, se jurant de demeurer chaste, l’admirant et la mirant tout simplement par narcissisme égoïste (était-elle donc son reflet brun juvénile imaginaire, cette mie inventée de toutes pièces par tous les enfants en quête d’affection et de confidence ?), la comtesse de Cresseville venait pour la première fois de rompre le pacte pourtant indéfectible qui la liait à la favorite depuis ce fameux soir de la première consommation.


Abigaïl, incommodée par les écorchures qui jaspaient sa face de traînées sanglantes, se faisait plus vindicative.


« Cléore, ô, Cléore, cela ne peut durer ainsi. Miss Délia doit payer pour ce crime mortifère. Elle peut recommencer. J’ai senti qu’elle me haïssait. Elle a tenté d’abuser de moi ! Elle a…elle a…défloré la petite…

- Qu’est-ce à dire ?

- Délie a avoué…elle a mangé son…son… Ah ! C’est bien trop horrible ! Elle a dégusté sa virginité à la vinaigrette ! Ah, la cannibale !

- Il est plus urgent de vous rendre toutes deux à l’infirmerie… Je ne dispose pas de pansements. Seule Jeanne-Ysoline en possédait et… présentement, elle est elle-même confiée aux infirmières de la Maison, suite à ce que vous savez.

- Cléore, je vous implore, vous qui commandez tout, vous qui êtes la maîtresse de céans ! Agissez ! Réagissez ! Chassez Délia avant qu’elle ne commette d’autres turpitudes ! D’autres…péchés.

- Calme-toi Abigaïl, ta hargne t’emporte… J’aime trop Délia pour…

- Annulez le cours, annulez les promotions prévues ce jour ! Faites fi de votre attachement pour cette grue !

- Ce matin, il était convenu que Cléophée reçût les rubans jonquille et Quitterie devait être promue chamois…

- Repoussez tout, ma Cléore !

- Ma ? Pourquoi donc ce possessif ?

- Parce que je vous adore ! »


Cet aveu d’Abigaïl consterna la comtesse de Cresseville. Son esprit fut assommé par cette sensuelle révélation. Ainsi, une petite juive extirpée du ruisseau pouvait s’enamourer d’elle ! Cependant, la fillette avait parlé d’adoration, comme on dit dévotion… Son attirance, bien qu’elle fût troublante, torpide et lascive, était dévotionnelle, comme un attachement à une déesse ou à une idole, non point charnelle… Penchants inavoués pour l’hérésie, pour l’idolâtrie… Amour abstrait, non point concret. She never told her love for a Goddess… telle aurait pu être légendée la fameuse photographie chez Madame. Alors, Cléore prit sa résolution.


« Venez toutes deux avec moi. Je vous emmène à l’infirmerie. Après, je contacterai personnellement la Mère et je convoquerai Délie pour lui faire mes remontrances.

- Ne vous contentez pas de lui dire : « que je ne vous y reprenne plus ».

- Je vais lui imposer de rester désormais seule la nuit. Jamais plus je ne lui confierai d’enfant ! »
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[1] Nous rappelons l’antisémitisme de l’auteur, Aurore-Marie de Saint-Aubain, reflété par certains personnages de ce roman.

mardi 1 novembre 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 13 2e partie.

Avertissement : ce roman est déconseillé aux mineurs de moins de seize ans.
Dans les jours qui suivirent, des pauvreteux et autres nécessiteux commencèrent à accourir à l’Institution afin d’y confier leurs petiotes, conduits gracieusement à destination par Michel et Julien qui s’étaient chargés du racolage. La propagande de Madame la vicomtesse fonctionnait bien, et promettre le gîte et le couvert à de maigrelettes poupées suant leur misère et ne mangeant pas tous les jours à leur faim s’avérait la plus efficace des réclames. Par leur don particulier de la persuasion, les agents et rabatteurs de Madame s’arrangeaient à ce que ces hères leur vendissent leur fillette et la cédassent pour des sommes qui permettaient d’assurer leurs vieux jours.

La comtesse de Cresseville recevait ces solliciteurs dans le nouveau bureau de directrice qu’on venait de lui aménager. Bien aguerrie, enfoncée dans une bergère capitonnée de rouge grenat, elle savait qu’elle n’avait plus qu’à signer officiellement l’odieux contrat de cession de l’enfant avec ces âmes simples parfaitement travaillées en amont. Les sommes étaient versées en espèces, de la main à la main. Afin d’impressionner ces loqueteux, Mademoiselle revêtait à l’occasion une robe d’adulte toute en fanfreluches extravagantes, digne d’une grande courtisane, de taffetas, de crêpe, de mousseline, de gaze et de tulle, avec un châle de cachemire posé sur ses épaules maigres où retombaient ses longues anglaises érubescentes. Pour faire accroire à sa grande culture et à la richesse des aîtres, elle avait accroché diverses toiles de Chaplin,
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Dubufe,
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Ernest Hébert,
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Eva Gonzalès,
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et d’un jeune peintre qui montait, monsieur Luc-Olivier Merson,
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œuvres aux sujets mignards, incongrus ou spectaculaires. Elle avait parsemé la pièce de bibelots de Saxe ou de Moustiers avec, en sus, des livres maroquinés en cuir de Russie, de teintes variées, comme s’ils eussent été de simples portefeuilles. Ces bouseux illettrés ne pouvaient en déchiffrer les titres : Turcaret, Gil Blas de Santillane, Oberman, Le Philosophe sans le savoir etc. Tandis que Cléore paraphait d’un coup énergique de stylographe l’officialisation de l’admission de la nouvelle élève, les parents, éplorés comme dans un mauvais mélodrame, signaient d’une simple croix.


Aimantée par les appas embryonnaires des juvéniles novices, la clientèle croissait, multipliait. A peine dégrossies, encore en padous blancs, les pensionnaires étaient poussées sans façon dans les bras de ces Dames patronnesses. Malheur à celles qui renâclaient. Délia se chargeait de leur faire rendre raison à grands coups de badine, et c’étaient des gamines couvertes de bleus et pleurnichardes que, la fois suivante, les anandrynes récupéraient pour une nouvelle séance.

Cependant, vers la fin de l’été 18., le recrutement pratiqué selon cette méthode éprouvée avait permis au mieux qu’il y eût une douzaine de pensionnaires qu’on avait toutes forcées à adopter un prénom d’emprunt : Sixtine, Bérénice, Thaïs, Desdémone… Cela ne suffisait ni à Cléore, ni à Madame. Il en fallait plus, bien plus, pour que l’Institution fût rentable, d’autant mieux que la comtesse de Cresseville dut refuser des candidates (contraintes par leur miséreux géniteurs
, cela allait de soi). Certains parents, malhonnêtes, tentaient d’agir avec grivèlerie. Ils essayaient de refiler leurs enfants contrefaits, handicapés ou simplets. Une fille-mère en détresse voulut vendre sa petiote de quatre ans. Cléore refusa : trop jeune. Moesta et Errabunda n’acceptait que les gamines de sept à treize ans. Avant l’âge de raison, c’était impossible. Elles n’eussent point compris ce qu’elles avaient à faire. Il y eut aussi cette autre escroquerie d’un enfançon déguisé en petite fille.

Cléore dut se résoudre : il fallait concevoir une nouvelle méthode d’acquisition des recrues, plus efficace et imparable. A la fin du mois de septembre 18., aux alentours de la Saint-Michel, Madame la Vicomtesse convoqua un « conseil d’administration » en son propre château, assemblée où d’importantes décisions engageant l’avenir de l’Institution devaient être prises.


*************


Tout l’été durant, Cléore avait poursuivi ses activités conjointes : Anne Médéric, en tant que trottin, continuait son existence de gentille enfant rangée et l’odieuse Poils de Carotte ses polissonneries du samedi soir. Le dimanche, les mondanités parisiennes s’imposaient chez une comtesse recrue de fatigue et essoufflée. Cléore se retrouvait donc avec trois identités différentes : l’orpheline sage de douze ans, la petite prostituée du même âge et la directrice de Moesta et Errabunda, accessoirement salonarde du dimanche.

Dans l’attente de la grande réunion, elle décida de complexifier les rituels d’admission des novices. Cléore était forte d’un bon apprentissage de la photographie, pratique de dilettante, certes, mais pratique artistique tout de même, à la manière anglaise, sous l’influence de Mrs Cameron
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et du révérend Dodgson,
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auquel elle venait d’écrire pour qu’il vînt exercer son art en l’Institution, connaissant ses goûts particuliers pour les amies-enfants. A cela s’ajoutait une fascination irréfrénable pour l’exposition des corps enfantins dénudés sous l’œil indiscret de l’appareil photographique ainsi que pour l’étude de la décomposition du mouvement de ces mêmes corps impudiquement exposés, dans le style admirable d’un Mr Muybridge. Cela constituerait autant d’icônes, d’effigies de ces fillettes plus ou moins nues, idoles néo-antiques, héroïques, Antinoüs femelles de sept à quatorze ans à la jeunesse immobilisée à jamais par l’oculus de la chambre noire, sorte d’éternelle juvénilité des aimées fixée, éternisée et pérennisée, qui pourrait plaire à Mr Oscar Wilde, si toutefois il viendrait à Cléore l’envie de l’en informer.


La comtesse de Cresseville contraignit désormais les petites filles à longuement poser, non point dans le plus simple appareil - elle n’osa pas - mais revêtues de leur nouvel uniforme enrubanné de poupées de luxe, de face, de profil gauche et droit, en pied, quelles que fussent les menues imperfections de leurs corps inaccomplis, pour ce qui s’apparentait à des séances de cette nouvelle science appelée anthropologie criminelle dont messieurs Bertillon et Lombroso étaient les prophètes, les chantres et maîtres de chapelle. Cléore se livra sur ces innocentes à toutes les mesures anthropométriques imaginables, y compris les plus intimes, mesures qu’elle consigna à l’encre bleue dans des registres in-octavo reliés au fer, avec un soin de monomane de la statistique, à la manière d’un entrepreneur de pompes funèbres évaluant l’intégralité de leurs mensurations afin qu’elles pussent reposer dans la bière adéquate au cas où leur viendrait la mauvaise fantaisie de mourir. Elle inventa aussi un nouvel art du gros plan, obnubilée qu’elle était par les iris des enfants, photographiant ceux-ci sur plaque de verre ou sur papier albuminé puis les coloriant au pochoir afin qu’elle reproduisît les coloris exacts de ces yeux, puis commandait à des maîtres verriers leur réplique en pâte de verre, à la manière punique, reproduction dont elle sertissait les orbites des poupées mannequins sur lesquelles nous allons revenir.


Prise d’une lubie excentrique supplémentaire, Mademoiselle de Cresseville fit tester sur chacune de ses recrues la résistance aux drogues et aux aphrodisiaques indiens, chinois ou nippons. Elle fit concocter par Sarah des substances spéciales, des excitants sous formes de poudres ou de liqueurs, dont certains pouvaient être contenus, tels des poisons violents, dans des chatons de bagues ou de fausses dents qu’elle faisait apposer en leurs mâchoires. Ainsi en fut-il de la nouvelle dent prothèse de Quitterie qui remplaça son hideux chicot noir. Cléore mesura les réactions de chacune à la poudre de cantharide, à l’opium, au laudanum, à l’éther, à la morphine et à la cocaïne, les intoxiquant toutes de manière irréversible, Délia surtout, les mithridatisant aussi contre les plus subtils poisons hindous, jivaro, javanais, siamois ou formosans.

De chacune de ses nouvelles élèves, elle commanda à d’habiles et merveilleux artisans et façonniers brabançons, autrichiens ou franc-comtois qu’ils fabriquassent des poupées grandeur nature, comme autant de portraits réalistes en trois dimensions, où, parmi les divers matériaux nobles entrant dans leur façonnage exquis, se mêlaient la cire des anciens hanséates, l’ambre, le copal du Mexique, le marbre de Carrare, l’ivoire, l’or, l’onyx, le brésil et le biscuit. Elle fit revêtir ces effigies, ces petites déesses lares, d’atours anciens des cours des Médicis, des Valois, des Borgia ou des Tudor. Les costumes s’inspiraient des peintures de Botticelli, Ghirlandaio, Holbein, Lucas Cranach, Pourbus l’Ancien ou Jean Clouet. La poupée de Délia fut ainsi une parfaite Lucrèce Borgia impubère, aussi vénéneuse et tentatrice que son modèle adulte.
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Les tissus de tous ces mannequins revêtaient une qualité spéciale, étudiée pour qu’ils fissent vieux, usés, passés, pour qu’ils s’étiolassent, se fanassent et s’altérassent, pour que se ternît l’éclat de leurs couleurs, de leurs cramoisis damassés, de leurs velours pourprins, afin qu’augmentât chez le visiteur ou la visiteuse éventuels de cette bien particulière et turbide collection l’impression de contempler d’authentiques reliques, mannequins cireux et chryséléphantins des beautés passées de la Renaissance dans leur prime jeunesse alors qu’elles étaient encor vierges. Quitterie fut une splendide Anne de Bretagne de Jean Bourdichon
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tandis que Jeanne-Ysoline la toisait en Mary Tudor et Phoebé en Marguerite d’Autriche du maître de Moulins. Cléore poussa le réalisme mortifère jusqu’à la production chimique d’un jaunissement artificiel des dentelles et ruchés ajourés, jusqu’à l’ajout d’une effluence de moisissure, jusqu’à la reproduction d’une carnation blafarde de consomption et de chlorose sur ces joues ivoirines passées par les ans.

Cela prodiguait l’illusion d’ensemble de poupées pourrissantes de trois-quatre siècles, avec çà et là une touche, une nuance fœtale attardée, horrible, de momies d’enfants gaufrées et gainées dans un vernis préservateur altéré et craquelé de tableautin antique, tel un vieux cuir de Russie. Quelques uns de ces mannequins, qui se multipliaient comme en un musée de monsieur Grévin d’un type nouveau au fil des recrutements, telle une sorte d’attraction malséante d’un Egyptian Hall londonien, ressemblaient à des statues de bronze poliades vert-de-grisées qu’on eût repêchées des restes d’une ancienne galère de la Mer Égée.

D’autres apparaissaient à la semblance d’ex-voto verdâtres rongés d’algues, de goémons, comme moussus de sphaignes, récupérés d’un sanctuaire breton, d’une grotte de Locmariaquer, des vestiges sans doute immémoriaux de l’antique cité légendaire engloutie d’Ys.


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Le 29 septembre 18., jour de la Saint-Michel, Madame la vicomtesse réunit ses séides en son château de Meudon.

L’assemblée spéciale se tint au sein d’un insolite et authentique cabinet de curiosités du début du XVIIe siècle digne des premiers naturalistes, empli de vitrines où l’on avait classifié force objets étranges sans omettre les innombrables tiroirs à secrets dont certaines clefs s’étaient perdues au fil des pérégrinations mouvementées des collections. Les fossiles côtoyaient sans logique savante (du moins pour les scientifiques positivistes de notre siècle) la glyptique, les inscriptions lapidaires, les trésors mérovingiens ou celtes, les carapaces de tortues marines, les coraux, les momies diverses, les animaux marins desséchés et autres…


La consommation irrépressible des cigarettes par Julien, cigarettes dont la consumation répétée emplissait déjà plusieurs cendriers jusqu’à d’inesthétiques débordements, avait vicié l’atmosphère de cette pièce. Cléore en était fort incommodée, elle qui se remettait difficilement de ses excès de bamboche pathétiques et des refroidissements successifs contractés depuis l’orage fatal de la Saint-Jean. Trop souventefois dénudée avec Délia ou d’autres, sans oublier les sudations conséquentes à sa frénésie des sens, la comtesse de Cresseville émettait des toussotements qui eussent dû émouvoir Madame la vicomtesse mais, qui, pour l’heure, la laissaient de marbre. Elle portait convulsivement à sa bouche un petit mouchoir brodé à son lambel qui finissait par s’humecter de sérosités rosées annonciatrices d’une future phtisie. C’était à croire que Cléore souhaitait une fin semblable à celle d’un poëte marginal qu’elle admirait : Monsieur Jules Laforgue. Mademoiselle de Cresseville était prise par à coups d’accès de somnolence. En plus de l’emploi du temps dont nous avons parlé, voilà qu’elle posait présentement pour un jeune peintre symboliste : Monsieur Armand Point. Les séances de pose ne pouvaient se tenir que le dimanche. Elles s’avéraient longues, fastidieuses, harassantes pour une jeune femme ruinant sa santé de ses extravagances de vice. Les yeux cernés, embrumés par toutes sortes de drogues (kif, éther, laudanum entre autres), Cléore tenait à peine debout dans le décor végétal épanoui qu’elle avait imposé à l’artiste. Ledit portrait avait pour titre évocateur Loetitia.
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Armand Point devait représenter Mademoiselle dressée au sein d’une efflorescence quasi surnaturelle et sylvestre d’arums, de liliums, d’hydrangeas, de lys, de pensées, de soucis et d’hortensias, en robe blanche de vestale, une intaille de calcédoine au cou, les cheveux noués en une longue natte rousse tombant jusqu’à son fondement. Sa tête ébaudissante apparaissait comme plaquée sur le corps, telle une rosace érubescente, nimbée comme le chef d’une sainte païenne d’une nouvelle religion rosicrucienne prônée par Monsieur Joséphin Péladan. Elle était supposée figurer au chœur même d’une cathédrale sylvaine efflorescente telle une dryade des temps nouveaux. En lieu et place du chef-d’œuvre annoncé, hélas, Monsieur Point était en passe de barbouiller une atroce bouillasse hermétique plantée au mitan de liliacées et d’ombellules, avec çà et là des ancolies et des sagittaires jà fanées. De cette bouillie picturale innommable d’huile sur toile ressortait une « sainte Cléore » hérétique diadémée, rosacée tel un vitrail, les joues pourprées de poudre afin de masquer ses enjôleuses taches de son, une effigie torpide couronnée de cheveux roux à demi fondus dans la masse des floraisons exubérantes, une femme jungle d’enfer floral propre à désorienter les éventuels visiteurs du prochain Salon. Cette peinture naïve, mi-préraphaélite, mi-naturaliste, aporie des vertus théologales en cela que la poupée rousse au nimbe irréel ci-représentée était plus un démon femelle qu’un modèle de vertu, ce portrait, qui eût dû devenir celui d’une égérie de tous les partisans de messieurs Khnopf et Mallarmé, ne parvint jamais au stade de l’achèvement. Cléore congédia l’artiste après trois mois de vaine persévérance. Cependant, elle conserva le tableau qu’elle garda dans son grenier.


Avec délicatesse, Elise-Aliénor de Châtenay, la favorite de Madame, sortit la comtesse de Cresseville de sa discourtoise torpeur. Le regard vague, Cléore remarqua les sourires moqueurs aux lèvres de celles et ceux qui lui faisaient face, les Dina, Louise, Grisélidis, Elémir, Julien, Jules, Michel… Pour celle qui n’avait point entendu à cause de ses vapeurs, Madame de.reprit :

« Je disais donc : le seuil de rentabilité de la maison ne pourra être atteint qu’au-delà de trente petites pensionnaires. Vous conviendrez avec moi, mesdemoiselles, mesdames et messieurs, que nos méthodes actuelles de recrutement ne permettent pas, à l’heure présente, de satisfaire tous les besoins de l’Institution et a fortiori des clientes que nous accueillons avec gratitude. Il nous faut par conséquent tenter d’autres modes d’enrôlement. »

L’un des fidéicommis de Madame, Jules, se risqua :

« Pourquoi ne ressusciterions-nous pas les bonnes vieilles méthodes propres à la Royale ? La presse, par exemple.

- Ouais, gouailla Michel, pourquoi pas, tant qu’on y est, le tirage au sort des gamines qu’on assemblerait en pleine rue ?

- Et les sergents recruteurs fustigés par Voltaire ? ajouta Julien.

- M’est avis, reprit Michel, qu’avec toutes les petites pauvresses exerçant divers menus métiers qui grouillent dans les bas quartiers, le mieux serait de les enlever au nez et à la barbe de la faune du lieu. Nul ne viendrait réclamer ces gamines… Des marchandes d’allumettes ou des bouquetières, comme par exemple dans cette ville interlope de Londres qui n’en manque pas… »


Au fil des paroles échangées, les vieilles considérations et réticences morales affleuraient dans le cerveau de Cléore. Elle eût bien souhaité qu’elles s’estompassent mais ne pouvait pas grand’chose face à leur résurgence inopinée. Elle songeait à s’aérer. Elle jouait les évaporées exsangues. Elle se retirerait, irait méditer quelques instants au sein des convolvulacées, goûter au repos réparateur, à la coruscation agreste de la végétation de ce début d’automne.

Cependant, elle préféra parler. Ses yeux vairons et charmants prirent un éclat halluciné de prophétesse, de nouvelle Velléda, tel celui de la vestale symboliste auréolée de son portrait inachevé. Ses joues et son front luisaient d’une sueur malsaine de folle exaltée souffrant d’une fluxion de poitrine.

« L’idée même de procéder à des enlèvements d’innocentes petites filles en milieu urbain me révulse, aussi désirables qu’elles puissent être malgré leurs probables haillons. Pourquoi pas écumer la campagne ? Et les petites marchandes de cierges de Lourdes ou de La Salette, y aviez-vous songé ? Les tableaux de Monsieur Bouguereau sont là pour témoigner de la beauté naturelle et sauvage de nos petites paysannes. Ceci étant dit, toutes ces actions seraient répréhensibles, constitueraient un manquement grave à la morale chrétienne, et nous serions promptement menacés par la police… »

Fatiguée par ces longues phrases, elle ne put réprimer un long toussotement. C’était à croire que Quitterie lui avait transmis son mal chronique de poitrine. Un malvenu sifflement sortit de ses bronches.


Si les mots prononcés douloureusement par la comtesse de Cresseville parurent opaques aux hommes de main, d’une opacité de poumons rongés et troués de cavernes, Madame comprit immédiatement ce qu’il en était. Elle balaya les réserves de son amie et cette opacité pathologique d’un revers de main.

« Aucun risque ma chère. Parmi nos clientes figure, je vous le rappelle, un client, le bourreau de Béthune, qui aime bien à ce qu’on lui confie votre adorable petite Adelia. Ce dernier, fort haut placé dans l’Etat, nous protégera des aléas d’une enquête de police.

- Est-ce à dire…balbutia Cléore, toute pourpre.

-…Je ne puis vous révéler l’identité de cet éminent personnage, mais, tant qu’il tiendra son poste, que dis-je, sa charge, nous demeurerons sous sa haute protection et sous sa bienveillance. Toute velléité d’enquête à l’encontre de Mœsta et Errabunda se verra tuée dans l’œuf par ses soins.

- Vous…vous me rassurez. »

Cléore porta de nouveau son fin mouchoir souillé d’expectorations à sa bouche. Elle émit une plainte déchirante.

« Je…reprit-elle, comme brûlante d’une fièvre quarte, retenez ma suggestion…Les fillettes de nos villages seront plus faciles à appréhender. Pour les éduquer, je ne garantis rien, mais… »

Elémir, jusqu’à présent silencieux, se décida à participer.

« Coupons court à ce débat inutile et superfétatoire. J’approuve la proposition de la comtesse de Cresseville. Cette dernière est bien dolente et souffrante. Elle a besoin de quiétude et d’un bon médecin. Je propose une synthèse à mettre aux voix. Organisons des réseaux d’enlèvements de gueuses en ville comme aux villages et nous aurons proprement réussi à atteindre notre quorum. A quarante fillettes, l’Institution tournera à plein régime. Que les personnes qui sont d’accord avec moi lèvent le bras.

- J’approuve ! déclara Madame de.

- Nous approuvons tous ici présents ! » s’écrièrent unanimement tous les gens assemblés en imitant Madame, Cléore comprise quoiqu’il lui en coutât.

La proposition d’Elémir ainsi adoptée, il fut temps de prendre congé. On convint d’une nouvelle assemblée au printemps de l’année suivante, afin de dresser un premier bilan de la nouvelle méthode d’enrichissement de l’offre en pièces de biscuit. Avant de quitter Madame, la comtesse de Cresseville lui fit part des préoccupations au sujet de sa propre santé.

« Excusez-moi, ma chère. En ce moment, j’ai grand’mal aux bronches et des accès de fièvre me prennent quelquefois. Je vais me contraindre à bientôt limiter mes activités car le repos s’impose en moi. Je crains fort que la petite Quitterie m’ait transmis ses propres pathologies.

- Couvrez-vous bien lors de vos activités…particulières. Je vais vous recommander un médecin de mes amis qui vous remettra d’aplomb. D’ici six mois, vous vous sentirez revivifiée. »

Ainsi conclut Madame à l’adresse de la toussoteuse jeune femme.


La petite Hortense, vendue par ses parents pour trente francs, demeurerait l’exception à cette nouvelle donne, entrée en application dès les jours qui suivirent.


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samedi 29 octobre 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 13 1ere partie.

Avertissement : ce roman fin-de-siècle, du fait de son érotisme saphique, est déconseillé aux mineurs.
Chapitre XIII



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Après être parvenue à revenir en cachette à la boutique, sa nudité recouverte par une vieille couverture sale, Cléore se claquemura dans le silence, refusant de fournir la moindre explication qui soutînt un minimum de vraisemblance quant à la perte de ses paniers et à son nouveau retard conséquent. Les deux sœurs, Octavie et Victoire, la harcelaient de questions indiscrètes, tandis que fort à propos, une missive de Madame la vicomtesse la rappela à son bon souvenir.

Cet acte épistolaire sonnait comme une injonction à comparaître, une assignation, comme une mise en demeure à rejoindre d’urgence Moesta et Errabunda. Madame décrivait par le menu détail la situation pitoyable des cinq fillettes dont Mademoiselle de Cresseville eût dû assumer la charge en professeur parfait. Les pauvres enfants étaient livrées à elles mêmes et divaguaient, erraient à l’air libre ou dans les corridors de chaque pavillon comme des âmes en peine, sans que les personnels demeurés sur place trouvassent quoi que ce fût à les occuper utilement. Elles ne songeaient plus qu’à manger, dormir ou jouer à la poupée avec un nonchaloir inconvenant d’enfant souffrant de consomption et d’indolence (ce qui pouvait être vrai à propos de la frêle Quitterie Moreau).
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Elles n’étaient plus bonnes à rien et se vautraient dans plusieurs péchés capitaux, dont la paresse et la gourmandise, Délia en tête, qui jouait les meneuses du groupe, aînesse oblige. Madame concluait :

« Par conséquent, ma chère Cléore, vous êtes priée de faire promptement atteler une voiture pour vous rendre à destination et remettre de l’ordre dans nos affaires communes, dès que vous en aurez terminé avec la lecture de la présente, dès votre prise de connaissance de la dramatique situation, des affres fâcheuses dans lesquelles vous avez laissé ces amours d’enfants se corrompre. »
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Doublement accablée, par Madame et par les deux boutiquières rêches, Cléore s’accorda un petit délai sabbatique de réflexion. Malgré l’abjection de sa dernière aventure avec cette Jane, elle réalisa qu’elle avait pris goût hors de toute raison à ces étreintes honnies avec les tribades, répréhensibles par toutes les cultures. Elle recherchait toujours le scandale, l’aventure, car la rupture de ban avec les bonnes mœurs, qu’elle gérait avec une maestria audacieuse, demeurait sa ligne de conduite. Avant de s’en retourner à Moesta et Errabunda, Cléore décida de mettre un atout de bamboche dans sa manche enfantine. Elle loua à une matrone peu regardante un garni innommable, à trois sous la semaine, sis dans la ruelle la plus sordide de Château-Thierry, dans un taudis puant menaçant ruine, meublé insalubre qu’elle transforma en maison de rendez-vous pour pédérastes saphiques, une maison d’un genre bien particulier, puisque la créature unique y louant son corps ne serait autre qu’elle-même, sous la défroque enrubannée d’une enfant putain indépendante qui tariferait ses passes à cinq francs, prix modique selon elle au vu des services exceptionnels attendus. Et elle avait l’intention de débuter dans ce métier dès le samedi soir suivant. Elle s’inventa même un sobriquet scabreux : Poils de Carotte, du fait de sa toison rouge coruscante qu’elle se refusait à épiler.

Cette affaire scandaleuse réglée, la comtesse opta pour le retour temporaire à l’Institution, prioritairement pour qu’on soignât son apostume qui lui faisait grand mal et la tourmentait lors jour et nuit. Madame avait équipé les lieux d’une infirmerie moderne, et engagé deux nurses, cela à cause de la santé précaire de Quitterie qui donnait constamment des inquiétudes.
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Avant de se mettre en quête d’un remède pour son orteil, Cléore fit des calculs abjects : tant de temps par semaine consacré à Moesta et Errabunda, tant d’autre à sa tâche de candide petit trottin, le dimanche aux salons et aux mondanités…et le samedi soir au garni infâme où elle expérimenterait la vie des créatures des bas-fonds…quitte à se véroler du fait de sa luxure spéciale, si toutefois il fût possible que des femmes se vérolassent entre elles, puisque il n’y aurait en toute exclusivité que des clientes pour l’aller voir.


Les nurses ne parvinrent pas à percer l’abcès du gros orteil : elles voulaient le faire avec une aiguille chauffée au rouge et Cléore, puérile et veule, plus douillette que de coutume, leur hurla sa réprobation à tue-tête, s’extravaguant comme une fillette dotée de déraison. Les jumelles avaient entendu les cris de Mademoiselle et en avaient souri.

Cléore avait jà constaté de visu le tempérament étrange et quelque peu lymphatique de Daphné et Phoebé, alors que Délia était de feu tandis que Jeanne-Ysoline aimait à jouer aux doucelines coruscantes à fins de séduction. Les jumelles aux longs cheveux blonds de lin bouclé étaient molasses et guimauves, flasques comme d’autres petites filles à leur semblance, à la diaphanéité d’albinos manquant de fer et souffrant d’un type d’anémie morbide qu’on nommait leukémia.

Mademoiselle de Cresseville diagnostiqua en ces malheureuses une forme effective de faiblesse du sang qu’elle soigna par la consommation de viande rouge, saignante, voire crue. Daphné et Phoebé y prirent goût, recouvrèrent des couleurs, un incarnat de primeroses, mais elles voulaient toujours plus. On dut, pour les satisfaire, en passer par des boissons mêlées à du sang de bœuf ou de vache, à des eaux minérales coupées de moelle. Comme cela n’était jamais en suffisance pour les estomacs fragiles des mignardes blondines qui demeuraient aussi translucides que des foeti, fillettes dont les yeux phosphoraient d’étranges lueurs à la moindre effluence fade de l’hémoglobine épandue, Cléore fut lors contrainte d’aménager un enclos où s’en vinrent paître d’innocents troupeaux de veaux et d’agneaux à peine sevrés de leur mère, pauvres bêtes pelucheuses dignes d’une ferme de Marie-Antoinette, adonisées de nœuds, qu’il fallut saigner et égorger l’une après l’autre, en présence des jumelles. En mourant, les malheureux animaux poussaient des meuglements et des bêlements pitoyables qui amusaient les deux petites sadiques. Le sang ainsi recueilli des juvéniles bestiaux sacrifiés, servit à étancher leur soif immonde de goules. Puis, comme l’anémie revenait en quelques jours à peine, Cléore dut passer à de nouvelles proies : des génisses que les gamines saignèrent elles-mêmes, s’abreuvant de leur sang à même la gorge des jeunes vaches. Daphné et Phoebé s’avérèrent d’authentiques empuses menacées d’albinisme et de leukémia pathologique. Cléore envisagea, devant la langueur sans trêve revenue de Daphné et Phoebé, que les médecins les transfusassent régulièrement de sang humain frais…


Entre-temps, elle avait trouvé la solution idoine, le bon remède à la guérison de son apostume du gros orteil gauche. Ce fut Jeanne-Ysoline qui intervint, révélant ainsi ses dons de pédicure. Nous connaissons depuis longtemps la fascination qu’exerçaient les pieds meurtris et souffrants sur ce jeune esprit d’Armor que nous avons vu officier sur Odile-Cléophée. Une attirance proprement fétichiste portait la jeune Bretonne qui tentait à tout prix d’assouvir ses fantasmes.

L’intervention se fit en la bibliothèque, un matin autour du 7 juillet 18. alors que l’abcès de la comtesse de Cresseville avait acquis des proportions inquiétantes. Cléore était affalée dans une bergère louis XV, la jambe étendue, le pied nu reposant sur un douillet coussin lui-même apposé sur un doux tabouret capitonné de velours vert, tel celui d’un célèbre goutteux podagre qui régna sur la France. Une horreur énorme et tuméfiée luisait sur cet orteil qu’approcha à pas feutrés Mademoiselle de Kerascoët. Cléore ne s’en cachait point : elle craignait pour sa vie même, songeait à une septicémie ou à une gangrène possible. Elle serrait un chapelet comme une convulsionnaire en marmottant des patenôtres. Elle luisait de transpiration et de peur, prise qui plus était de tremblotements d’enfiévrée, au point qu’on eût pu la croire atteinte d’un accès turbide de maladie infectieuse tropicale, malaria humaine, pépie de volaille ou mieux encore d’une suette médiévale assaisonnée de fièvre tierce ou quarte. La beauté de Jeanne-Ysoline
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parvint un instant à distraire l’attention de la comtesse qui en était à quémander une seringue de morphine tant elle frôlait la pâmoison sous les élancements lancinants et insoutenables de l’apostume. A cette occasion, Cléore s’était adonisée d’une robe de fillette de douze ou treize ans, toute blanche et volantée, aux friselis conséquents, qui imitait en outre celle que portait Mademoiselle Marianne Chaplin, lorsque son père, l’illustre peintre de l’enfance Charles Chaplin, l’avait portraiturée à l’occasion de son treizième anniversaire.
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Jeanne-Ysoline commença à tâter et palper ce panaris énorme, ce mal blanc formidable, cette ampoule tuméfiée blême de pus à la manière d’un roi de France touchant les écrouelles. Elle se sentait investie vis-à-vis de Cléore d’une mission de thaumaturge. C’était sa commensale et sa vassale qu’elle venait d’extirper de sa boue bretonne. Jeanne-Ysoline multipliait lors les ave Maria et les génuflexions avant d’agir, se courbant comme en un hommage vassalique, voire un hommage lige à sa bienfaitrice.

Cléore, dont le doigt la lancinait plus que jamais, gouttait littéralement de sa diaphorèse de peur à l’approche de l’instant fatal où la fillette lui percerait l’apostume. Elle subodorait l’existence de cette manière de soigner parmi les gitans ou les comprachicos du grand poëte Hugo. Elle tentait vainement de penser à autre chose, concentrait son regard sur les cheveux extraordinaires de l’enfant, cette ébouriffante et nonpareille chevelure châtain clair torsadée de centaines de tire-bouchons aux reflets de vieil or, de bronze, de cuivre et d’acajou, sans omettre le santal des taches de rousseur – surtout celles de son petit nez - et le jais brillant adamantin des prunelles de Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët. Adonc, occupée par la beauté de la fillette, Cléore ne la vit même pas pointer sur l’abcès son aiguille enflammée qui, sans crier gare, presque au débotté, creva ce bubon pestilentiel en lui arrachant à peine un couinement de surprise.

Jeanne-Ysoline se déchaîna sur la blessure, absorbant les giclées de pus par ses lèvres mignardes, s’en gargarisant en sa menue gorge pourprine, recrachant de gorgée en gorgée ce liquide de l’effroi et de la putrescence dans une cuvette de faïence Wedgwood prévue à cet effet, réduite par déréliction à cet usage vil du fait d’une ébréchure, faïence qui, en temps ordinaire, servait à la saignée. Cette cuvette toute laiteuse finit par déborder de cette prégnance horrible et jaunâtre qui épandit aussi son effluence de miasmes dans toute la bibliothèque.

Lorsqu’elle eut fini de vider l’apostume de sa purulence, Mademoiselle de Kerascoët massa l’orteil blessé avec un baume ou un dictame parfumé à l’essence d’aloès puis y plaça un emplâtre de simples. Enfin, elle le banda avec un soin extrême qui confinait à la monomanie des pieds.


L’opération achevée, Cléore constata qu’elle avait grand’soif. Elle proposa à la petiote un rafraîchissement, non point une de ces limonades puériles, mais un bon alcool qui les requinquerait toutes deux. Jeanne-Ysoline avait mieux supporté les boissons capiteuses de Madame que les autres fillettes ; sans doute il était atavique que toutes les Bretonnes s’accoutumassent aux lampées de chouchen dès leur naissance, lampées qu’elles alternaient avec la classique tétée en goulafres jà imbibées. Cependant, Cléore n’avait pas de chouchen dans les caves de Moesta et Errabunda. Aussi s’enquit-elle de Jules qu’elle envoya quérir une bonne dame-jeanne d’un lacryma-christi qu’elle savait fameux. Les deux titrées partagèrent leurs agapes. Elles firent fort grand honneur au rustique récipient pansu dans le verre duquel transparaissaient de ci, de là, des bulles d’air.


Lorsque Cléore ressentit en sa petite compagne monter la gaîté inhérente à l’ivresse, elle lui annonça la récompense obtenue pour ses services curatifs : la promotion sur l’heure comme rubans jonquille. Elle exhiba de son aumônière un padou jaune, défit les nœuds blancs qui agrémentaient le sommet de l’étonnante chevelure de la damoiselle et l’attacha en lieu et place. Jeanne-Ysoline, vive et excitée par le spiritueux, s’en fut annoncer à toute la maisonnée sa nouvelle promotion.

Ce jour-là, Jeanne-Ysoline portait des pantalons de dessous fort longs,
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qui lui tombaient à la cheville, d’un modèle archaïque et désuet en usage cinquante années plus tôt. Sans doute tenait-elle cette relique festonnée de sa grand’mère. Elle l’avait arborée telle une lingerie séduction, parfumée à l’essence de rose, à la giroflée et au pot-pourri, cela afin que Cléore l’aimât. Il était amusant de la voir trottiner dans les couloirs de l’Institution en exultant et en s’extravaguant aux cris joyeux de « Je suis rubans jonquille ! Je suis rubans jonquille ! » tout en toisant celles qu’elle croisait par des taratata de dédain. Ce n’était là que pure badinerie, qu’enfantillages anodins. Le pas preste de l’enfant retentit longtemps aux oreilles de Cléore qui s’en retourna à Château-Thierry, quoiqu’elle boitillât encore.


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L’affaire s’était vite sue. Cléore avait bousculé la hiérarchie et avait dû demander conseil à Elémir : il fallait que les grades augmentassent en nombre et en couleurs, comme autrefois à Saint-Cyr. Délia, la favorite, fut la première jalouse. Elle obligea Cléore à la promouvoir rubans orange, la couleur de la chef. Par conséquent, la comtesse de Cresseville se contraignit à l’instauration d’un nouvel échelon supérieur : les rubans émeraude, dont elle se dota. Elle décréta que toutes les autres fillettes encore en blanc passeraient au jonquille, avec effet immédiat, se promulguant elle-même officiellement rubans verts, et que désormais le blanc ne serait arboré que par les seules néophytes et nouvelles venues.


Sur les injonctions de Madame la vicomtesse, elle remit de l’ordre dans l’Institution, instaura une scolarité et une classe dignes de ce nom, acquit du matériel pédagogique, élabora un emploi du temps où les cours auraient lieu le matin et la réception des clientes l’après-midi. Sarah et Délia furent instituées professeurs en plus d’elle-même. Comme il n’y avait plus d’enfants volontaires, le recrutement commença à poser problème. Il fallut démarcher auprès des besogneux et des miséreux auxquels on fit miroiter un avenir radieux pour leurs petites filles. Les ventes d’enfants, odieuses comme du maquignonnage, commencèrent alors et Madame inventa l’expression pièces de biscuit en référence aux pièces d’ébène de la traite des esclaves. Michel et Julien furent chargés de la comptabilité de ce trafic horrible et hors la loi.


Afin de calmer Adelia, qui commençait à détester Jeanne-Ysoline, Cléore lui proposa une réconciliation à l’amiable qui s’acheva en nouveaux jeux pervers. Ils commencèrent par des préliminaires d’un genre inédit, labiaux, olfactifs et linguaux, exclusivement consacrés aux pantalons de lingerie ouatés. Cléore humait avec délectation l’étoffe de Délie, s’amusait à souffler dessus, à y expirer l’air chaud de ses narines. Son nez mutin s’imprégna de la délicieuse senteur proprette de ce dessous tout neuf, que Délia avait revêtu pour cette occasion d’exception. Mademoiselle de Cresseville entreprit ensuite de caresser ce linge de coton en le bécotant, de préférence aux endroits où l’étoffe cachait les orifices intimes, qu’ils fussent anal, génital ou urinaire.
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Elle alterna les jeux de lèvres et ceux de langue, humectant cette lingerie d’une salive parfumée, la suçotant et la léchant longuement, l’imprégnant et la mouillant tant qu’Adelia fut forcée de s’en dévêtir et d’exposer crûment tous les secrets dissimulés de son corps de poupée. Bien sûr, la pratique s’enrichit d’une réciprocité, d’un partage car il fallait que l’adorée goûtât aux mêmes sensations que sa maîtresse. Cela se prolongea un temps indéfini et les deux huppes en extase finirent par s’abreuver l’une et l’autre à la fontaine de Siloé de chacune, qui, sans pudeur, dégorgea sa liqueur de vierge dans les bouches gourmandes. Ce fut l’absorption émolliente d’un miellat intime, virginal autant que vaginal, d’un hydromel secret dégouttant du canal de la fleur sauvage, d’un chouchen spécial, d’une eau de source blanche et marbrée à la senteur suave de sainte imputrescible. La liqueur de Délie était encore meilleure que celle de Cléore, du fait qu’elle s’épreignait du col d’une bouteille de vierge non encor polluée par le sang périodique. Les lèvres intumescentes de chacune s’accolèrent aux autres lèvres conquées d’ourlures et lapèrent ce miel blanc et épais jusqu’à ce qu’elles en fussent ivres. Et le jeu s’acheva par un assoupissement doux d’après coït. Le lendemain matin, Délia s’amusa à zézayer en déclarant :

« Ma mie, z’ai conzervé de vous hier zoir un de vos zeveux zur ma langue ! »


Ravie de cette turpitude, Cléore garda un jour durant dans les muqueuses de sa bouche l’imprégnation immorale et humorale de cette bien particulière libation, de ce don de soi de la mie, offrande d’une viscosité de saint chrême.


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Le samedi vers la soirée, Cléore, habillée en fillette modèle adonisée de nœuds, de chaussures vernies à lanières et d’une robe blanche à ruchés et à fronces, avec un petit padou noir au cou complété d’un camée de chrysoprase au profil de Cérès, se rendit en son garni odieux où elle attendit sa première cliente. Elle s’assit sur le matelas défoncé où elle devait s’ébattre, en testant la mollesse avachie et la résistance des ressorts qui lui parut un peu juste pour ce qu’elle y allait faire. Ce matelas nu, sans literie aucune, n’était plus qu’un débris décati. Il apparaissait beurré de crasse, fangeux, huileux des déjections intimes de celles et ceux qui avaient précédé notre Poils de Carotte, engoncé tel un pâté en croûte dans son enveloppe grasse, squameux d’ordures diverses, comme couvert d’une couche de sel ou de natron, putrescent des mille transports obscènes qu’il avait accueillis. Il sentait fort mauvais, exhalant un fumet à la fois pisseux et passé. S’il eût pu parler, ce misérable déchet eût étalé en place publique bien des scandales de mœurs que l’on tenait secrets.


Enfin, après une demi-heure d’impatience immodérée de la part d’une Cléore que la chose démangeait, la première cliente tapa à l’huis branlant. Elle l’introduisit dans ce réduit suant, aux tapisseries décollées, et l’invita d’abord à s’asseoir sur une méchante chaise à demi dépaillée. La stupeur éclaira son fin visage de rousse. Cette femme tant attendue n’était autre qu’Andrée Berthon, la plantureuse, bourgeoise, naïve et maladroite Andrée Berthon, tant couvée par sa maman. Insoupçonnable, elle venait s’encanailler en ce bouge, révélant à Cléore sa vraie nature, ses vrais penchants inavouables à la bonne société.
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Cléore débarrassa cette grande jeune fille brune de son réticule, de son châle et de son petit chapeau fleuri à voilette. Aussitôt, Andrée explosa en larmes dans les bras de celle qu’elle croyait à peine âgée de douze ans, car chacune s’était mutuellement identifiée. Sous les vêtements corrects et bourgeois à tournure un peu démodée, vieux d’environ deux ans, la comtesse de Cresseville ressentit cette fameuse effluence urinaire dont souffrait immodérément et incontinent la malheureuse qui, à l’instant, venait de se souiller, cette maladie l’excluant sans doute de toute prétention à convoler en justes noces. Cette odeur était si prégnante qu’elle en recouvrait presque les autres miasmes de la chambre lépreuse.

Essuyant les épanchements lacrymaux d’Andrée, Cléore lui demanda de se reprendre tout en se rasseyant elle-même sur son matelas pourri comme un vieux lougre percé par les tarets. Les tégénaires vaquèrent à leurs toiles tandis que la jeune femme de dix-huit ans épanchait son cœur meurtri à la face de la petite catin. Andrée dégoisa la sordidité de son existence tourmentée, le camouflage de ses tendances réelles, acquises au pensionnat de Soissons, qu’elle fréquenta de huit à dix-sept ans, pensionnat où elle s’était enamourée à treize ans d’une camarade blonde, phtisique qui plus était, sans que nul dans sa famille ne le sût. L’aimée était morte dans ses bras six mois après, d’une spectaculaire hématémèse, inondant de son propre sang bronchique la robe austère de la mie, qui s’était lors contrainte à dissimuler à jamais son chagrin d’anandryne jeunette.


Après ces confidences, Andrée attaqua. Elle extirpa du réticule posé sur le parterre branlant et sale un dé à coudre et une aiguille avec son chas. Elle demanda à Cléore, au débotté, d’un ton autoritaire qui l’ébaudit :

« Ôte-moi cette robe et mets-toi à l’aise. Garde juste tes bas, tes pantaloons et ta chemise et laisse-toi faire, sans broncher, je te prie. »

L’ordre était à la fois prononcé sur un ton impératif et autoritaire, avec une nuance affectée toutefois. Andrée pouvait enfin commander, demander à quelqu’un de lui obéir !


Puis, sans plus attendre, alors que Cléore s’exécutait en se déshabillant, Mademoiselle Berthon reprit ses larmoyances de mélodrame personnel tout en pointant son aiguille en l’air.

« Vous ne pouvez comprendre, Mademoiselle Poils de Carotte, aussi dévergondée et délurée que vous soyez. Je sais que vous êtes trottin et que présentement, vous vous livrez à votre cinquième quart de la journée…

- Euh, c'est-à-dire…le samedi, uniquement, mademoiselle…

- Laissez-moi parler ; je ne vous ai pas ordonné de m’interrompre. Je disais donc…vous ne pouvez comprendre le sens du premier amour, un amour inassouvi, entre ma pauvre Clémence de Lastours et moi-même, du fait de nos seulement treize ans… »

Cléore se dit qu’au même âge, Adelia était bien plus instruite, entreprenante et audacieuse. Sans doute l’éducation bourgeoise avait-elle inhibé sa cliente. Submergée par son émotivité, Mademoiselle Berthon alternait tutoiement et vouvoiement sans aucune logique.

« Je revois encore Clémence ; j’hume encore sa fragrance de violette. Ses yeux de myosotis, le lait de son épiderme si translucide qu’il en était hyalin. La triangularité souffreteuse de sa face, la tarlatane de ses mains, la bengaline de ses ongles, la percale de ses longs cheveux blonds miels lisses comme de la soie satinée… Comme tu étais belle, ma Clémence, et comme tu souffrais de la poitrine. Chacun de tes crachats sanglants, rosés et séreux, épandus en ton mouchoir de dentelle délicate, rappelait en moi la Passion de Notre Seigneur. La fièvre qui te secouait toute et consumait ton corps chétif était tel le martyre de notre sainte Blandine… Tu mourus certes dans mes bras doux, mais ton souvenir, ta remembrance, demeurèrent imputrescibles en mon cœur bien que la terre et les vers te rongeassent en ta bière de sapin.

- Mademoiselle, je suis prête, déclara timidement Cléore.

- Allonge-toi sur ton matelas en écartant bien tes jambes… N’omets pas au préalable de déboutonner tes pantaloons à ton entrefesson. Mon effilée aiguille doit accéder facilement à ton hymen sacré. » sanglota-t-elle avec hystérie.

Des ictères de honte envahirent les taches de son de la figure de Cléore qui saisit ce qu’Andrée allait lui faire.

« Mon Dieu ! Elle veut me déflorer avec cette aiguille ! Elle va percer mon… »

Elle ne put en penser davantage. La brune jeune femme mit son dessein scabreux à exécution en disant :

« Je veux que tu fasses pareil avec moi ! Débarrasse-moi de mon encombrante virginité comme je mets fin présentement à la tienne ! »

La douleur de Cléore fut atroce. Ce premier sang frais de la perte goutta à terre et, telle une lamie de plus, Andrée Berthon s’agenouilla et lapa de sa langue ce breuvage de la défloration en miaulant comme une chatte satisfaite de sa jatte de lait. Elle s’en revint à son réticule et en sortit du fil. Avec, sans façon ni pudeur, elle recousit crânement l’orifice de Cléore afin de faire accroire que rien n’avait eu lieu, suturant la membrane comme le plus expert des chirurgiens. Puis, elle reprit :

« Fais-moi la même chose, allez ! Du courage ! »


Cléore, encore étourdie et choquée, se leva du matelas en flageolant.

« Dénude-moi, vite ! Je suis tout échauffée ! Le bas, uniquement le bas, s’il te plaît ! »


Mademoiselle de Cresseville dut obtempérer devant cette bouche impérieuse aux lèvres encor écarlates de son sacrifice. Elle dégrafa la longue jupe de casimir et de velours, puis fit tomber le jupon de la folle. Au fur et à mesure que ces pièces de vêtements chutaient, la fragrance d’urine en devenait suffocante. Andrée ne portait aucun pantalon de dessous. La bosse de la tournure était directement attachée à ses fesses nues. Certes, elle arborait des bas de soie avec leurs jarretières, mais, sous le corset, il n’y avait que cette serviette infecte d’incontinente, non changée depuis une quinzaine, depuis l’achat sans doute, intégralement trempée et imprégnée. Et Andrée, qui jamais ne parvenait à se retenir, arrosa Cléore de cette horreur urique, sans qu’elle pût la percer à son tour de l’aiguille, jusqu’à la pamoison fatale.


La comtesse de Cresseville ne reprit ses esprits qu’une heure environ après cet incident. Andrée était partie sans demander son reste, l’abandonnant en son galetas comme un bibelot inutile. Elle constata que la passe n’avait pas été réglée, ces cinq francs pourtant fixés pour chacune des tribades, des michetons femelles.

« Ah, la gredine ! Elle m’a escroquée ! » grogna-t-elle.



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