vendredi 13 novembre 2009

Aurore-Marie de Saint-Aubain et la duchesse d'Uzès


Aurore-Marie de Saint-Aubain entre dans le salon du château de Bonnelles, propriété préférée de la duchesse d'Uzès.
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Le doux regard mystique de la jeune femme-fleur balaya longuement le lounge si coquet, dont elle adorait le style rococo. Aurore-Marie cherchait la nouveauté, les objets menus à sa semblance, dignes d'une maison de poupée, les turlutaines inédites qui eussent pu s'être ajoutées depuis sa précédente visite d'octobre 1887. Elle reconnut le délicat billard japonais de merisier, d'acajou et de santal, les familières tapisseries galantes inspirées de Chardin et des chinoiseries du temps du Bien Aimé, avec leurs petits singes facétieux anthropomorphisés, ces macaques, capucins, saïmiris et autres ouistitis platyrhiniens des Indes occidentales, qui lui rappelaient l'affectueux surnom dont Albin avait doté sa bien aimée épouse, aussi fluette que ces mignonnes créatures sylvestres.
Statuettes, médailles, bronzes, pièces d'orfèvreries gemmées,
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aiguières ottomanes et mozarabes auliques,
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objets liturgiques médiévaux (croix, ciboires, calices, ostensoirs, châsses, reliquaires) en émaux champlevés, psautiers et sacramentaires carolingiens et ottoniens aux fermoirs chantournés sertis de pierres fines et couverts de dorures fondues à la cire perdue, parfois plus faux que des fac-similé en cela qu'ils servaient de leurre, de camouflage à des ouvrages bien plus sulfureux et porcelaines d'Europe ou de Chine n'étaient ni plus, ni moins nombreux que l'autre fois. Myron, Scopas, Praxitèle, Pollaiolo,
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Clodion,
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Germain Pilon, Pigalle,
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Houdon, Verrochio,
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Donatello,
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Barye, Rodin, Carpeaux, Frémiet
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: aucune sculpture ne manquait à l'appel... Toutefois, Aurore-Marie s'intéressa davantage à une réplique en réduction de la fameuse statue équestre de François Sforza, duc de Milan, due au maître Leonardo, détruite hélas par les arbalétriers de Louis XII lorsque les Français prirent le Milanais et chassèrent Ludovic Le More du pouvoir.
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Ce bronze faussement patiné, issu de l'atelier de Barbedienne, qui jurait quelque peu, car il rompait l'harmonie de l'ensemble, procurait une touche factice, excessivement salonarde, à cette pièce réputée d'un goût aristocratique, comme si Madame la duchesse, sous l'influence populacière des amis du brav' général revanche, se fût soudainement convertie aux mauvais usages de la bourgeoisie d'affaires. L'autre problème, suraigu, irrémissible, obsessionnel, était que Madame de Saint-Aubain avait remarqué exactement le même bronze chez lady Pembroke, lors de son séjour à Londres, l'an passé, voyage fashionable qui avait pour purpose, comme on disait dans le langage d'Albion, d'assurer la promotion de la traduction anglaise de son recueil de poésies « Églogues platoniques ». Notre jolie petite blonde, notre tiny bibelot, ne savait conséquemment plus s'il fallait voir dans cette propension fin de siècle pour les bronzes faussement anciens du snobisme, de l'infatuation ou de la forfanterie.
Une subtile senteur de vanille, de cette vanille authentique recueillie dans le royaume d'Imerina, alliée à l'exhalaison d'un bouquet de myosotis sis en un grand vase de Sèvres remontant au temps de Marie-Amélie, reine des Français, sans omettre ces curieuses traces olfactives non encore tout à fait évaporées, indéfinissables, fantomatiques, de quelque cataplasme de fenugrec dont on ignorait pour quel usage il avait pu servir, emplissaient ce lieu cosy aux tentants canapés capitonnés de velours grenat et de tussah brodé de guipures dorées, invite roborative au repos de la languide blondine. Aurore-Marie esquissa un sourire connaisseur à l'identification de répliques antiques des arts d'Etrurie, d'Asie Mineure et de la Grande Grèce. Elle vouait un culte particulier, nostalgique, à la civilisation gréco-romaine et ses iris de résine, si effarouchés, si craintifs d'habitude, pétillèrent à l'examen familier de ces reproductions de l'oenochoé ou olpè Chigi,
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du cavalier Rampin, du Mars de Todi, de l'Aphrodite de Cnide,
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du sarcophage des Amants, de la chimère d'Arezzo et de l'Apollon de Véies, que quelques archéologues attribuaient au coroplaste Vulca, dont Amaury de Saint-Flour, le sculpteur roman dément du XIe siècle, qui travaillait presque exclusivement sur la cire, avait été l'ultime épigone.
Les doigts de la poétesse frémirent d'une sensualité impatiente, quasi exacerbée, portée exclusivement sur le toucher du Beau ; la baronne ne put s'empêcher d'ôter ses gants de peau chamois afin de caresser doucereusement de ses blancs doigts d'albâtre, ô volupté vénéneuse, le fin modelé d'une Aphrodite anadyomène en biscuit,
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dans la tradition néo-classique de Thorvaldsen, à moins que l'œuvre ne fût plagiée sur Coysevox, le maître du Grand Siècle. Elle s'attarda à dessein sur les courbes, les fesses et les seins de la statuette, attributs dont manquait son pauvre petit corps. C'était pour la baronne de Lacroix-Laval une sensuelle caresse, comme elle aimait à le faire lorsqu'elle tâtait longuement les dessous de soie, de satin et de percaline dont elle adorait se vêtir, en un mignard rituel narcissique et érotique qui pouvait se prolonger ad libitum. Aurore-Marie haïssait cette lingerie commune de coton portée par les autres femmes, un peu rêche, un peu grège, un peu jaune, un peu rancie, un peu écrue, un peu tout cela... Elle ne voulait ne rien faire, ni ne rien revêtir à la semblance de l'ordinaire. Le regard d'Aurore-Marie prit lors un éclat extatique. Sous l'effet de la suavité tactile prodiguée par le laiteux biscuit, elle se surprit à murmurer un « Tota pulchra es...ma Deanna... » qui fut en sa petite bouche fruitée tel un chantonnement de chardonneret ou de juvénile jouvencelle virginale du temps jadis où Berthe filait, qu'on eût pensée conviée pour la première fois en ses atours damassés au bal de Béatrice d'Este. Elle se laissa submerger par une sensation jubilatoire, quasiment émolliente, prise au jeu de son chuchotement lascif.
Les grands yeux ambrés de la sylphide blond-miel scrutèrent ensuite les tableaux de maîtres anciens et modernes, allant des primitifs italiens du trecento, dont une ébaudissante nativité d'un élève de Simone Martini, toute en douceur siennoise,
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jusqu' à Puvis et aux actuels petits maîtres mondains, anarchiquement accrochés aux murs tapissés de roses trémières dans le style du château de Compiègne.
Ce fut alors qu'un brusque éclair de courroux gâta son merveilleux regard. Les sourcils d'Aurore-Marie se froncèrent soudain. Elle avait aperçu ce portrait détesté dont elle s'était promptement débarrassé en en faisant don à la duchesse trois ans auparavant. Cette archaïsante et en même temps trop moderne peinture sur bois n'était autre que sa propre représentation, à l'âge de 17 ans, juste après ses noces, par monsieur Adolphe Monticelli, mort voilà jà deux ans.
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Pourquoi ce ténébreux camaïeu quasi monochrome d'ocre jaune, de marron, de Sienne, de roux, cette absence frustrante de toute couleur claire, céruléenne? Pourquoi ce coup de pinceau tourmenté, cette prémonition affreuse de l'expressionnisme violent, de Soutine, de Kokoschka, d' Ivan Le Lorraine Albright,qui commettrait en 1945 la consternante toile d'une hideur indicible peinte pour le chef-d'œuvre cinématographique d'Albert Lewin : « The picture of Dorian Gray », avec George Sanders et Hurd Hatfield dans le rôle de Dorian? Comme elle regrettait que son choix ne se fût point porté alors sur Boldini!
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La duchesse sentit le désarroi de l'amie, qui feignit aussitôt un accès de vapeurs. Alors que Madame d'Uzès prononçait ces paroles d'une troublante afféterie où pointait quelque soupçon de tentation saphique : « Très chère, souhaiteriez-vous que nous contemplassions ensemble, comme la dernière fois, mes collections funéraires égyptiennes, notamment mes momies, dont une, dit-on, aurait appartenu à l'érudit Peiresc? », la carnation quasi translucide du visage pointu d'Aurore-Marie se fit plus purpurine et, en un geste dolent quoiqu' explicite, parfaitement calculé, la poétesse quémanda l'olfaction des sels salvateurs. La comédie fonctionna une fois de plus, obviant la fâcherie mondaine. Madame de Saint-Aubain, baronne de Lacroix-Laval, alla mieux. Elle dit :
« Pourrais-je fumer, s'il plaît à votre convenance? Non point une cigarette, ou un de ces cigarillos qui vous arrachent les poumons, ces gâteries roulées un peu comme des bandelettes de vos fameuses momies? Je suis si fragile! »
Aurore-Marie sous-entendait d'une part, qu'elle avait envie d'un bon narguilé, et d'autre part, que les momies ne l'agréaient nullement pour l'instant, en cela que les balsamiques senteurs de plantes aromatiques qu'elles dégageaient étaient las dominées par les miasmes exsudant de la laideur décomposée de la croûte de natron et du bitume noirâtre qui prodiguaient, comment l'exprimer avec exactitude, un aspect de pourriture malpropre à ces corps embaumés.
« Un narguilé vous est exprès réservé, ma chérie. Je connais vos goût originaux, déclara la duchesse, bien au fait des désirs de la femme de lettres.
- Le baron Kulm sera-t-il là ce soir? demanda Aurore-Marie.
- Oui-da! »
Notre elfe luminifère poussa un soupir de soulagement. Kulm faisait partie des plans, du dessein de Cléophradès!
La duchesse reprit :
« Mes bibelots vous passionnent toujours et j'ai remarqué que vous quêtiez la nouveauté exquise. Apprenez, mon amie, que celle-ci ne vous sera dévoilée que ce soir, mais, en toute confidence, je puis déjà vous révéler sa nature : un extraordinaire masque automate japonais du VIIIe siècle de notre ère, de l'époque où la capitale nippone se trouvait à Nara.
- Je...je...hésita timidement la fragile muse d'une toute petite voix, si je puis...en toute mondanité...
- Mon Aurore, je sens que vous bouillez d'impatience à l'idée de nous lire vos dernières poësies! Je vous ai devinée dès que vous avez franchi le seuil! Lorsque votre voix se fait des plus ténues comme en cet instant, c'est qu'il s'agit pour vous d'une chose de la plus haute importance...artistique!
- Je souhaiterais vous lire quelques unes de mes compositions que j' inclurai dans mon prochain recueil. Il s'intitule « La Nouvelle Aphrodite ».
- Diable! Je parie qu'Aphrodite, c'est vous-même, très chère primerose!
- Oui...bien..sûr, bégaya, émue, la baronne de Lacroix-Laval.
- Soyez moins réservée lorsque vous affronterez ces messieurs qui constituent le gros de nos partisans!
- Certes, j'y veillerai... »susurra Aurore-Marie, les joues empourprées par sa gêne coutumière.
Rien ne semblait pouvoir contrer l'indéfectible timidité de notre parnassienne.
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jeudi 12 novembre 2009

Aurore-Marie de Saint-Aubain et Angélique de Belleroche


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"Angélique! Cours moins vite s'il te plaît! Ralentis ton allure! Me voilà bien fourbue!!"
Ainsi s'exprimait à l'adresse de sa brune amie, en cette enchanteresse propriété cossue de la banlieue lyonnaise, une jeune fille dolente et blonde toute essoufflée par la course que les deux demoiselles de qualité avaient entreprise afin de profiter tout leur soûl de l'enivrante beauté du parc et du jardin de ce domaine, orgueil de nos soyeux depuis tantôt quatre-vingt-trois ans.
« Ma pauvre Aurore! Tu es écarlate! Excuse-moi! J'ai omis un instant ta préférence pour la douceur du repos en chaise longue plutôt que l'immodeste agitation des juvéniles jambes qui veulent profiter des espaces revivifiés par la renaissance de notre belle nature.
- Je n'en puis plus, Angélique. Laisse-moi donc souffler! Le repos sied effectivement à ma frêle complexion. Permets-moi donc, en cet insigne instant, de taquiner la muse!
- Poëtesse tu es! Et fort douée en plus! Nul n'eût cru en un si précoce talent chez une fillette de seulement treize ans si tu n'avais déjà montré tes vers ébaudissants à qui de droit! »
Celle qui répondait au prénom d'Aurore s'assit langoureusement sur un banc de pierre. Angélique l'imita. La mignonne et fragile créature haletait, les joues pivoine. Sa beauté de primerose contrastait avec celle de son amie. Autant Aurore était malingre et pâle, autant Angélique respirait la santé. Notre versificatrice en herbe arborait une chevelure proprement extraordinaire aux longues boucles anglaises cascadant sur des épaules maigres ; d'un blond rare, pour ne point écrire d'exception, les mèches torsadées avec art de cette précoce enfant mêlaient subtilement en elles trois nuances complémentaires dont l'éclat de ce soleil de mai accentuait par des reflets d'or la quintessence botticellienne. Dorures, cendres et miel formaient un spectacle quasi onirique : que l'on s'interrogeât sur Aurore, qu'on la questionnât sur sa beauté transcendante, les mêmes conclusions venaient aux lèvres ou à la plume de ses admirateurs : « juvénile Marie-Madeleine », « nouvelle Aphrodite sortie de l'onde », tels étaient les qualificatifs qui revenaient le plus souvent dans les cénacles qui goûtaient à la poésie raffinée de la jolie demoiselle.
Aurore savait gommer par les artifices de la toilette les défauts de son corps chétif. Elle n'aimait ni son nez, il était vrai un peu long, ni son visage pointu, quelque peu elfique, ni sa poitrine plate. Elle usait conséquemment de tous ces leurres que la mode pouvait lui prodiguer. Présentement, elle portait une courte robe de surah prune au pouf de bengaline et d'organsin lilas. Sur son blanc cou de cygne, un ruban de velours noir, auquel, touche indispensable selon elle, s'ajoutait une intaille de tourmaline et de turquoise au profil antique de Cérès, divinité propre à célébrer la prospérité revenue de la Nature. Ses bottines étaient bicolores, ivoire et noires. Elle ne voulait point que son amie la nommât par son prénom complet, Aurore-Marie, comme si elle eût voulu conserver celui-ci sous le sceau du secret.
Angélique, quant à elle, se contentait d'une simple robe printanière de promenade beige, sans nœud ni ornement superflu, les fronces lui convenant amplement pour assurer son élégance de jeune fille de la bonne société industrieuse qui avait bâti la prospérité de Lyon depuis le XVIe siècle. Nous avons fait entendre qu'Angélique incarnait, vis-à-vis de sa camarade, son contraste vivant : ses longs cheveux d' ébène, lisses, étaient laissés libres, sans boucle, agrafe ni padou, alors que la coiffure et la toilette d' Aurore multipliaient les rubans, les surcharges. Angélique, pour l'observateur distingué amateur d'arts mineurs, rappelait ces beautés indiennes du temps jadis, au regard brun profond, aux lèvres sensuelles d' un grenat plus foncé que les pierres de Golconde, qui avaient séduit la cour des Grands Moghols et inspiré les miniaturistes au service d'Akbar le Grand et de ses successeurs.
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Aurore sembla recouvrer son haleine. Elle reprit la parole :
« Veux-tu, ma mie, visiter nos parterres de fleurs, notre roseraie, notre serre ou notre insectarium? Je te montrerai les roses trémières, les giroflées, les campanules, toutes nos ipomées et nos beaux peucédans. L'ombre de nos cytises, les crithmes et agripaumes, les grands genévriers...
- Ne te fatigue point, Aurore. Nous avons toute notre après-midi. Je souhaiterais plutôt goûter autre chose. - Du thé, peut-être? Un bon thé bien citrin!
- Je me contenterai d'une limonade bien fraîche accompagnée de scones. »
Le regard ambré de la blonde poétesse se fit interrogateur. Il scrutait l'iris de jais d'Angélique, quêtant en son amie le désir qui l'habitait elle-même : c'était autant une sollicitation aux rafraîchissement qu' une invite à la découverte de plaisirs bien plus ambigus. Étonnamment mobiles quoique habitées par un éclat rêveur, quasi mystique, les prunelles orangées de notre fragile protagoniste allaient et venaient du visage mat et doucereux de l'amie à la corbeille sculptée en face du banc, une corbeille à l'antique, en laquelle poussaient les violettes, ces fleurs lors à la mode, que les Dames de qualité aimaient à emporter, à dissimuler à l'intérieur d'un manchon de castor lorsqu'en leurs falbalas du soir, elles se vouaient à la foire aux vanités de leurs mondanités.
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Au-delà, à l'arrière plan, on devinait, flou, embrumé, à l'ombre douce des charmes et des bouleaux, quasi impressionniste, un bassin aux nymphéas, au centre duquel un grand architecte des jardins, sous la direction de l'amateur éclairé qu'avait été l'aïeul de la fillette aux prolégomènes de ce siècle, avait cru bon de compléter par une imitation de fontaine ou de nymphée de style gréco-romain, bien dans le goût néo classique de ce temps. Par un excessif mimétisme antiquisant et fort compassé, l'artiste avait donné à cette fontaine la forme d'une tholos,
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dont les colonnettes aux feuilles d'acanthe se voulaient à l'exacte semblance de celles des monuments hellénistiques. Cependant, la statue d' Amour de marbre blanc qui complétait le tout, se rongeait déjà de mousse ; jà la flèche avait perdu sa pointe, et la médiocrité de l'œuvre en transparaissait davantage, dévoilant un travail hâtif qui avait fait fi du respect scrupuleux, quoique académique, des canons polyclétéens. Stricto sensu, pour un éminent membre de l'Institut, cette statue eût été qualifiée de mignardise ratée dans le style des Anciens. Le bassin exhalait une fragrance nostalgique, sorte de pot-pourri, d'odeur de bouquet de roses fanées, de quelque chose qui passait à jamais, dont la destinée, ô Parques impitoyables, était de se chancir et de mourir.
Avant d'obtempérer aux sollicitations d'Angélique, du moins le feindrait-elle, Aurore, qui avait dit vouloir taquiner la muse, se mit en un premier temps à murmurer quelques vers, sans suite aucune, car extraits de poèmes déjà publiés, avant, dans un second temps et en un geste prompt bien que pourvu de l'habituelle grâce qui habitait la demoiselle évanescente, de se décider à tirer d'un étui capitonné de velours d'un rouge grenadin un précieux stylographe qui étonna la brunette compagne de jeu.
« Traverse le Tartare, encor, encor, n'attends pas le tombeau (...) »
« La serre sempervirente sise en la Tête d' or
Procurait à mon cœur des passions élégantes (...) »
« Aurore, fit impérieusement la voix d'Angélique, qui tira brutalement la poétesse de sa méditation, décide-toi!
- Pardon, Angélique... Je songeais à des vers...
- Quel beau porte-plume, et quelle forme!
- Ce n'est pas un porte-plume, mais un stylographe, une invention scripturale d'Albion, qui permet de s' affranchir de l'encombrant encrier!
- Cet objet doit coûter une fortune! »
Aurore prit dans son réticule de calicot un calepin qui semblait en vélin, tant les feuilles qui le constituaient étaient fines. La rose demoiselle commença à griffonner d'une plume étrangement nerveuse une poésie à l'honneur de sa mie :
« Ode à la nymphe furtive.
L'appel d'or retentit dans un ciel sans étoiles.
Je te vis, esseulée, en cette contrée, sans voiles.
Fugitive tu fus, ma sylphide craintive!
Coruscante dryade, fruit défendu, fornication furtive!
Thébaine aux yeux d'ébène, qu'Athéna Parthénos
Modela dans la glaise sur ordre de Chronos! »
« Aurore! S'écria Angélique! Qu'écris-tu donc là? Ces mots sentent le soufre! »
La poétesse toussota et rougit. Prise d'une gêne non feinte, elle dit :
« Angélique, rentrons! Je dois te montrer quelque chose. La température fraîchit quelque peu, et je ne suis pas bien. »
Joignant le geste à la parole, Aurore enveloppa son corps fluet d'un châle cramoisi de pongé et de nansouk. Angélique se leva, accompagnant l'amie. Un autre objet ne cessait de l'intriguer : une bague qu' Aurore arborait à son annulaire gauche, bijou plus symboliste encore que l' intaille de sa blanche gorge. « Ma mie, qu'est donc cette chevalière? Ce n'est point là bijou seyant à la gent féminine! Cette bague est-elle d'or véritable? De quand date-t-elle? Le travail du bijoutier me semble fort ancien.
- Il... il m'a été légué par mère... hésita la fillette.
- Quelle étrange parure! Voilà un mois que nous nous connaissons, et j'ai pu constater que jamais, au jamais, tu ne quittes cet anneau. C'est comme s'il adhérait à ton doigt ; comme s'il fallait te le trancher pour pouvoir te l'ôter! Et ce qu'il y a de gravé dessus! Cela me fait penser aux monnaies romaines!
- Non, Angélique : c'est du grec!
- Qu'est-ce que cela signifie?
- Je serai cachottière aujourd'hui! J'adore être taquine! Devine!
- Pan...le reste n'est pas clair... Zo... zoo... zoo... , ânonna Angélique.
- Le sens de ce qu il y a d'inscrit ne te regarde pas!
- Puisque tu demeures peu diserte à ce sujet, et que je ne veux aucunement risquer la fâcherie, restons-en là! »
Les deux fillettes « modèles » traversèrent la roseraie par des allées de gravier qui menaient au pavillon principal de la propriété. On apercevait le bâtiment, de style Louis XVI, et la partie gauche de la façade de ces biens-fonds était recouverte d'un lierre tenace, que l'on appelle en anglais ivy, ce qui revêtait une importance particulière pour notre poétesse, le nom anglais de la plante étant aussi un de ces prénoms anglo-saxons qui la fascinaient le plus. Aurore, on ne savait pourquoi, adorait tous ces prénoms anglais, ces Lina, Deanna, Lisa, dont on eût pensé qu'elle aurait souhaité les porter, troquer les siens contre eux, parce qu'elle ne se satisfaisait aucunement que les domestiques ou ses parents l'appelassent Aurore-Marie Victoire, avec, en plus, un titre de baronne de Lacroix-Laval! Car Lacroix-Laval était son domaine où, présentement, toutes deux musardaient.
« Angélique, je te conduis en ma thébaïde, que dis-je, en mon bétyle sacré... et secret! »
La brune camarade regretta la première promesse non tenue, cette traversée trop rapide des trésors botaniques et floraux de la propriété. Elle vit trop furtivement les roses pourpres, blanches, jaunes, les pétales des primeroses d'un incarnat aussi délicat que les joues de l'amie ; elle perçut fugitivement le bourdonnement des abeilles et bourdons affairés ; elle remarqua l'espace d'une seconde le batifolage tout en maladresses des papillons immaculés ou d'une teinte citrine, jonquille, azur ou mouchetée. Elle eût espéré que les bottines de l'amie d'un mois arrêtassent leur marche déterminée, ne serait-ce qu'un bref moment, afin qu'elle pût respirer le parfum sans pareil de ces roses vermeilles. De même, elle ne profita pas des fameuses giroflées, ni des potentilles et des glaïeuls épanouis. Aucun lyrisme agreste ne parvint à inscrire sur elle son empreinte.
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Mais l'amie cheminait. C'était à croire que ses narines faisaient fi des merveilleuses fragrances, que son être était ailleurs, qu'un désir autre que contemplatif l'animait, un désir qui montait en elle, telle la sève trop longtemps contenue qui permet à la plante de s'épanouir au soleil du printemps toujours renaissant. Ce désir était plus qu'enfantin : en fait, l'ivresse du renouveau de la nature envahissait la psyché de la blondine artiste. Il se ferait lascif, langoureux, dangereux, voluptueux, comme l'avait écrit un jour le poète Baudelaire dans l'Invitation au voyage : « Luxe, calme et volupté .»
Enfin, toutes deux parvinrent à bon port. Aurore invita Angélique à gravir les marches du perron. Elle ouvrit une porte-fenêtre. La première chose qui frappa l'adolescente aux cheveux d'ébène fut cette odeur composée, miscellanées de trois éléments : cire, citronnelle et cédrat.
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Ce produit et ces fruits, outre les sensations olfactives, prodiguaient une impression de type sonore, métaphores immatérielles de l' anaphore et de l'assonance. Les coupables étaient aisés à découvrir : la porte-fenêtre donnait directement sur un salon dit d'été, où, sur une longue table de chêne encaustiquée avec soin, reposait une coupe en cristal de Bohême dans laquelle divers agrumes exhalaient leur arôme. Outre les cédrats et citrons, on identifiait la bergamote, le pamplemousse et la mandarine. Près de la coupe, Angélique vit un vase céladon du
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Pays du matin calme, dans lequel on avait mis un bouquet d'iris.
Ce céladon accusait les injures du temps : la glaçure, quasiment blanche, montrait de-ci, de-là, de vilaines craquelures, telle une toile baroque de Salvator Rosa s'écaillant de place en place sous les stigmates de la fuite des jours tout en se refusant à mourir.
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La clarté printanière de la pièce était tempérée, pour ne pas écrire bridée, par de lourdes tentures de tussor nacarat. De même, le long des murs étaient accrochées des séries de tapisseries des Gobelins consacrées à la mort d'Adonis et au cycle de Scylla et Glaucos.
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La seconde chose qui étonna Angélique fut l'aspect profus de ces aîtres. Alors que la propriétaire recouvrait toute son alacrité et la vivacité enjouée de ses treize ans, l'amie eut l'impression d'avoir pénétré en quelque antre d'un collectionneur fou. Il s'agissait, comment le dire, d'une demeure parnassienne, entièrement vouée au culte de l'art pour l'art, en cela qu'elle s'encombrait d'objets de toutes sortes, où l' hétéroclite le disputait à l'inutile, la redondance à la vacuité et la frivolité à la superfétation. Selon un principe de répétition et d'accumulation cher à un conservateur de musée, la finalité des lieux pouvait se résumer à l'antienne : « Bibeloter, bibeloter sans fin... bibeloter toujours... »
On ne dénombrait plus les majoliques, Moustiers
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et porcelaines de Chine, de Saxe ou de Sèvres. On ne comptait plus les tanagras, les émaux et cristaux. Seuls quelques objets intéressèrent le regard d' Angélique : de prime abord, le plus voyant, une statue de korê au sourire archaïque, à la robe et à la coiffe rigides, sans doute ramenée de Grèce par quelque aïeul engagé aux côtés de Lord Byron ; puis venaient ces théories sémillantes de rosaires espagnols de buis
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et ces vieilles rotrouenges, poésies médiévales du XIIIe siècle en strophes monorimes, accompagnées ou non d'un refrain, inscrites sur des parchemins jaunis soigneusement encadrés sous verre comme autant de daguerréotypes de la Monarchie de Juillet.
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Le troisième élément perturbant, en quelque sorte complémentaire du second, était constitué par la multiplication des glaces et des pendules, dont l'entêtant tic-tac désaccordé -car aucune n'indiquait exactement la même heure - fatiguait toute personne non accoutumée à la singularité du lieu. On pouvait en conclure à la manifestation d'une obsession double : narcissisme et lutte vaine contre la fuite de Chronos.
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Curieusement, Angélique ne fit nul cas d'un tableau, sis au fond du salon, double portrait d' Aurore et de son père, œuvre du pinceau de la fameuse Nélie Jacquemart épouse André, dont le style académique s'apparentait à Léon Bonnat et Carolus-Duran. Aurore y paraissait étrangement le même âge qu'actuellement. Elle portait une robe écossaise à plaid à la tournure de nankin chamois et, si la brune amie avait fait l'effort de s'approcher, elle aurait déchiffré sous la signature de la peintre la date de la toile : 1877.
Le piano ne l'intéressa aucunement : elle ne sut jamais que le premier amour d'Albéric, père d'Aurore, Hermione Destrémeaux, y avait interprété pour l'aimé des pièces virtuoses et romantiques de Schumann et Chopin, avant de disparaître tragiquement à vingt-et-un ans.
Aurore murmura de sa jolie petite voix : « Attention à Huberte et à Marthe, la femme de charge. Elles ne doivent point nous surprendre . »
Montrant une clef qu'elle tira de son corsage, elle ajouta :
« Nous allons monter en mon abri, là-haut, près du grenier! »
Angélique suivit docilement sa camarade. Il était temps. Des pas et une voix féminine, adulte, se firent entendre : « Où donc est passé notre cher petit ouistiti? »
Aurore avisa un lambris : elle ouvrit un panneau qui dissimulait quelque secrète entrée : il s agissait là d' une alcôve, accès réservé destiné à abriter ce qui avait été de prime abord les amours d'un petit-maître du temps de la douceur de vivre. Une fois toutes deux entrées, Aurore referma le panneau : aucun grincement importun ne vint trahir les deux fillettes : le lieu caché servait donc régulièrement à la demoiselle en fleurs, qui en huilait les gonds afin que nul ne sût ce qu'elle y pouvait trafiquer.
Un escalier raide et étroit mena les amies jusqu'à la thébaïde occulte de la poétesse. Inspirée, Angélique récita quelque élégie due à la plume de sa camarade.
« Par la magie subtile de l'électrique fée,
Par l'éclat ensoleillé de la luminescence,
Ils préservèrent en toi, mon cœur, mon adorée,
Le lys immaculé de ton adolescence.
Bianca rosa, muse du Parmesan,
Enfourche donc avec moi le tendre lipizan.
Fuis, fuis sans fin la mortelle Arcadie!
Préfère-lui encor la subtile ambroisie!
Hypocras olympien, ô liqueurs sensuelles,
Coupe que tu osas porter à ta bouche vermeille!
Purpurine pulpe, fruit charnu, interdits transgressés du prophète Samuel,
Jouissifs instants trop brefs, ô ma mie, ma merveille!
Vénusté des mots simples, cherchons encor en eux cette abrupte beauté (... ) »
Ces vers avaient pour titre : « A Deanna, l'Adorable. » Ces prénoms anglais obsédaient notre Aurore. Elle frissonna aux mots que la bouche de l'amie psalmodiait presque. Ils avaient sur sa peau diaphane de porcelaine l'effet trouble de la suavité, la sensualité d'un dictame embaumant. Trop sensitive, Aurore manqua se pâmer. Angélique la retint. La pièce secrète s'offrit à son regard. Elle parut plus vaste qu' attendu. Ronde, elle se caractérisait par des rayonnages où s'alignaient des volumes de divers formats reliés de maroquin ver ou rose. Une odeur de vieux cuir, de papier ancien et de fleur passée chatouillait les narines. Les rayonnages s'interrompaient, alternaient avec un caillebotis singulier de grillages rappelant quelque confessionnal destiné à dévoiler de funestes secrets d'amour. Pseudo périptère, la pièce opposait également, face à face, si l'on peut dire, un œil-de-bœuf et un médaillon sculpté dans le marbre dit brocatelle, d'un pathétique hellénistique, représentant un guerrier gaulois mourant.
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Le lieu était plutôt cosy, comfortable. Le centre de la pièce était occupé par une ottomane capitonnée de velours vert Véronèse, invite au repos de la fragile enfant. Un guéridon marqueté sur lequel reposaient un napperon, une cannetille et un canezou, côtoyait un objet exotique, inappréhendable pour la casanière Angélique. Aussitôt étonnée, la demoiselle demanda à l'amie :
« Qu'est donc ce récipient, avec ce tuyau et cette espèce de pipe?
- Comment! Tu n'as jamais vu de narguilé! »
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Aurore comprit la naïveté d'Angélique. Elle crut bon d'en profiter. Elle voulut l'intéresser aux livres de la bibliothèque.
« Ceci est mon enfer, mon index personnel où ma muse s'exerce! Y siègent tous les poëtes interdits : messieurs Baudelaire, Verlaine, Rimbaud... mais aussi mon Parnasse chéri, le grand Leconte de Lisle, mon maître préféré. Les aimes-tu Angélique, et surtout, m'aimes-tu?
- Je... Je ... Ton regard est étrange, mon Aurore! Pourquoi ces lueurs dans tes yeux de résine? Leur singulière beauté me trouble!
- Es-tu prête à ce que je voudrais que tu fisses? Souhaites-tu que ma main caresse tes longs cheveux de jais, ô douce volupté?
- Aurore, es-tu folle?
- De toi, de ta beauté des Indes! Laisse-moi donc écrire! Tu m'inspires! »
Aurore ressortit son fameux stylographe et son calepin. Elle compléta le poème qu'elle avait débuté, cette ode d'un érotisme troublant. Elle récitait les vers au fur et à mesure qu'ils sortaient de son esprit halluciné.
« Matité d'une peau, carnation exotique!
Naïade d'Insulinde venue d'outre tropiques!
Noirs tes cheveux, de jais tes iris, mais point ton âme,
Qui mon cœur embrasa, voluptueux épithalame!
Farouche vahiné nourrie au caroubier,
Pygmalion te conçut en futaie d'albergiers!
Es-tu des Îles Heureuses, de l'Arabia Felix?
De Ceylan, des Orientales Indes, du sommet de la Pnyx?
La superbe rabattue de l'Empereur de Chine,
Rejeta en toi, ma mie, la fière concubine!
Nue tu fus devant moi, prête aux transports hardis!
Neuve tribade en Thébaïde, prépare mon Paradis! »
Angélique s'effaroucha, s'épouvanta à ces vers qu'Aurore prononçait. Elle ne se retint plus et cria :
« Oh, pauvre folle que tu es! »
Ce cri, profond, fut tel qu'il perça peut-être le secret de la pièce. On ne sait. Sans doute le panneau avait-il été mal refermé et quelqu'un avait découvert le passage interdit. On frappa à la porte de la pièce intime. « Madame! Madame la baronne? Êtes-vous là? Que faites-vous donc?
- Madame? Tu m'as mentie, Aurore! Tu n'es point fillette! Au secours!
- Angélique, laisse-moi t'expliquer. Albin, euh, pardon, père...
- Non, tu es bonne pour l'asile!
- Tu me plais, Angélique! Je... »
La brune jeune fille griffa la poétesse, se refusant à toute explication, même irrationnelle. Elle ouvrit la porte de l'alcôve, dévala l'escalier, bousculant au passage Marthe, la femme de charge, qui avait découvert la cachette. Aurore-Marie de Saint-Aubain, car tel était son nom, malingre jeune femme de vingt-cinq ans, si petite et menue qu'on lui en aurait donné treize ou quatorze, sanglota en balbutiant :
« Ce... ce n'est que partie remise... Je tenterai... ma chance... avec une autre! »
Elle s'effondra dans les bras de Marthe, qui marqua sa surprise à la toilette juvénile de sa maîtresse, mais aussi à la cruelle estafilade qui abîmait sa rose joue gauche.
« Madame! Madame! Encore une de ses pâmoisons! Moi qui vous recherchais pour vous dire qu'un courrier de madame la duchesse d'Uzès venait d' arriver! »
Une heure plus tard, Aurore-Marie avait recouvré ses sens. Elle reposait au salon, sur une chaise longue. Elle avait revêtu un déshabillé d'adulte. Elle put prendre connaissance de la missive : il s'agissait d'une invitation au château de Bonnelles, non loin de Paris, à la fois à but littéraire, mondain, mais aussi politique. La duchesse d'Uzès organisait une grande soirée littéraire mais aussi une assemblée générale de la gent boulangiste, à laquelle adhérait notre jolie blonde de porcelaine. Le style de la lettre était ampoulé, compassé, mais l'invite impérative : elle s'adressait à « ma très chère Aurore-Marie de Saint-Aubain, ma baronne chérie, ma Poëtesse géniale... » Poétesse avec une majuscule! La duchesse exagérait! Cependant, Aurore-Marie n' hésita pas, quel que fût son état de santé.
« J'irai! Je présenterai mon prochain recueil de poèmes : « La Nouvelle Aphrodite! » Et... Marguerite, ô, ma Marguerite! Tu seras là aussi! Joie! »
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mercredi 11 novembre 2009

Aurore-Marie de Saint-Aubain et Gabriel Fauré

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Parfois, le délire obsessionnel d'Aurore-Marie transposait l'objet de ses regrets amoureux en une autre femme, qu'elle avait connue quelques temps à la différence de Deanna la non encore rencontrée. Le naturel de notre poétesse la portait vers la contemplation, non pas qu'elle appartînt à une de ces confréries contemplatives, un de ces tiers-ordres laïcs de femmes pieuses habitées par une volonté mystique telle qu'elles croyaient accéder, par des pratiques d'ascèse pis que celles d'un père du désert, à la fusion totale avec Dieu. Tout cela se teintait d'un érotisme trouble, ainsi qu'il en avait été chez Sainte Thérèse d'Avila, où l'extase se faisait explicitement sexuelle, orgasmique quoique sublimée, et figurée par la bien connue sculpture baroque du cavaliere Bernin – celui-là même dont Louis XIV avait cuistrement refusé le projet de colonnade du Louvre- où la représentante emblématique de ce mysticisme tridentin était transpercée par la lance d'un séraphin.

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Aurore-Marie songeait à Charlotte Dubourg, qui l'avait recueillie et aidée en 1877 avant qu'elle ne devînt l'égérie de ce culte hérétique, poison de son existence tourmentée. Charlotte avait été l'objet de plusieurs de ses poèmes, publiés en 1882 dans ses « Églogues platoniques ». Parmi eux, le fameux thrène bouleversant, cette imploration à un amour perdu, qu'admirerait la princesse Brancovan épouse de Noailles. Albin la surprenait souventefois accoudée à la fenêtre de la chambre, observant un vase de cristal de Bohème dans lequel reposaient des roses, les mains sur les joues. Cette pose méditative familière faisait songer à quelque observation de la fuite du temps, de l'étiolement de la fleur, de ces bouquets successifs de toutes les variétés possibles de roses. Bien que les domestiques renouvelassent dans la mesure du possible à chaque fois le contenu du vase, l' inéluctabilité des fins dernières, inscrite par la seule flèche du temps, prouvait l'impuissance de l'Homme et renforçait la baronne de Lacroix-Laval dans la conviction qu'elle mourrait prématurément.

Aurore-Marie eût aimé tenter sur les primeroses l'expérience d' Eadweard Muybridge, photographier étape par étape, image par image, en une improbable pratique de la chronophotographie, la manière dont se fane la beauté. Son esprit, après l'absorption d'une pipe d'opium, la transportait vers un passé idéalisé. Ses grands yeux aux paillettes jaunes prenaient un éclat rêveur, très doux, admiration de toutes les femmes du grand monde qui la fréquentaient. Madame de Saint-Aubain se savait unique, ici, en ce dernier quart du XIXe siècle, tout en quêtant ses hypostases supposées, fille comprise, dont les circonstances de la conception n'avaient pas été élucidées, du fait qu'elle souffrait d'un kyste douloureux aux ovaires empêchant en elle tout transport charnel, transformant le devoir conjugal en une corvée à risque mortel.

C'était en 1878. Aurore-Marie logeait alors dans un pavillon de Passy, à l'écart de ces grands boulevards du centre dont elle abhorrait l'agitation. Elle fuyait la promiscuité, le grouillement de la foule interlope, la compromission avec les gens ordinaires, car, prédestinée par sa qualité d'élue, de Grande Prêtresse, elle pensait appartenir à une élite qui devait régenter le monde, après l'élimination des moins aptes.

La poésie ne lui suffisant point, la jeune baronne de Lacroix-Laval, orpheline de quinze ans, s'était entichée de la belle-sœur de Fantin-Latour. Elle s'était rendue au dernier salon et s'était pâmée en public devant la toile fameuse de Fantin, « La famille Dubourg ». Elle eût souhaité baiser le bas de la robe de Charlotte, l'autre adorée, si c'eût été possible, au risque de l'indécence. L'évanouissement de la jeune fille, toute de noir vêtue, pupille faible et chétive comme une meurt-de-faim, avait provoqué une certaine émotion parmi les visiteurs du salon. Maints gentlemen lui avaient prodigué leur secours, mais la singulière beauté languide de la fragile enfant fit craindre à son chaperon, la fidèle Alphonsine, que divers prétendants s'enamourassent d'elle et la courtisassent conséquemment à ses vapeurs, gage pour les mentalités mâles de cette époque de la qualité aristocratique de la sublime belle.

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Ce fut ainsi qu'elle rencontra un compositeur, monsieur Gabriel Fauré. N'osant l'idylle avec un homme de dix-huit années plus âgé qu'elle, notre adolescente demeura circonscrite à un prudent platonisme : il lui fallait un promis plus jeune et monsieur Fauré était peut-être déjà lié à une belle-famille, bien qu'il ne portât point encore d'alliance. Il fallut convertir cela, ce béguin naissant -bien que les sentiments demeurassent inexprimés, feutrés- en quelque chose d'artistique, de musical. Au risque de passer pour une juvénile Sapho, Aurore-Marie osa : elle commanda à Gabriel Fauré un concerto pour violon, qui serait son opus numéro 14, expression d'une passion romantique pour une blonde amie perdue de vue, mademoiselle Charlotte D. à laquelle le morceau serait dédicacé.

Mademoiselle de Lacroix-Laval suggéra à Fauré un petit thème de départ, une mélodie étale, évanescente, à l'image de ses poèmes vaporeux et maniérés quoiqu'on pût y déceler dès les premières notes la manière fauréenne, petite musique de Charlotte qu'un Charles Swann -qui devait rencontrer la jeune artiste quelques années plus tard chez les Verdurin- aurait fort admiré. Il fallait éviter que le thème ne ressemblât à celui de Deanna-Lisa, prétendument écrit par Stefan Brand, qu'elle connaissait du reste par cœur.

Quand notre musicien eut terminé son concerto de commande, il sollicita par lettre un rendez-vous au pavillon de Passy, afin d'exécuter au piano une petite démonstration de l'œuvre, avant toute création officielle. Il craignait qu'Aurore-Marie exigeât que le morceau ne fût interprété par un dédicataire virtuose célèbre, à savoir le fameux Joseph Joachim, qui, l'année précédente, avait créé le concerto du sieur Johannes Brahms. La baronne répondit positivement, mais par un simple et hâtif Petit bleu.

Lorsqu'il entra dans le salon de musique du pavillon Louis XV au mignon jardinet embaumant les tubéreuses et les glycines (le bâtiment comportait également un petit potager), Fauré remarqua la toilette de la jolie enfant.

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Certes, notre jouvencelle arborait une robe de grand deuil, en cela qu'elle n'avait plus de géniteurs, mais, quoiqu'elle parût quelque peu engoncée dans cette vêture étroite, conforme à la mode qui avait renoncé aux amples toilettes à tournure au profit de mises plus étriquées où nœud volumineux et traîne conséquente compensaient l'effacement du pouf rigide, elle fit néanmoins au musicien une exquise impression de fraîcheur juvénile. La pauvre adolescente avait dû être souffrante : ses joues étaient plus pâles et creuses que de coutume et quelques traces de croûtes de sang demeuraient sur ses fines narines -quoique son nez fût pointu et un soupçon trop long : elles montraient que la demoiselle avait souffert d'un accès d'épistaxis, sans doute à cause d'une nouvelle crise de faiblesse. Un boutonnage et agrafage rigides ornaient le corsage et la polonaise de la baronne, dont le corset ne devait certes pas tant la tourmenter que cela, quoiqu'il fût serré en suffisance ainsi que les us et coutumes de 1878 l'exigeaient, du fait d'une taille d'une finesse la confinant à la maladie et à l'anorexie et d'une gorge à peine ébauchée comme si elle eût eu juste douze années... La seule touche de fantaisie et de couleur de la toilette se résumait à deux bijoux : une chevalière au majeur gauche, d'un ouvrage fort ancien, bague qui devait intriguer dix ans plus tard Angélique de Belleroche, et une intaille de tourmaline aux bordures de jadéite avec un cabochon rubescent à la manière barbare et supposée troyenne, du fait des récentes découvertes de Herr Schliemann, gemme de corindon teintée par quelque sulfure juste insérée au mitan, intaille épinglée telle une décoration d'un quelconque ordre militaire médiéval au col étroit du cou blanc de l'impétrante oiselle, joyau de glyptique et manifeste d'appartenance parnassienne tout à la fois, d'où émergeait un ruban de velours noir à la moirure brillante. Aux lobes des oreilles rosées pendaient des boucles d'alabandine, pierre noire adaptée aux circonstances. Fauré constata qu'Aurore-Marie avait de fort jolies mains racées, aux doigts effilés, bien que sa petite taille fût celle d'une quasi fillette : nonobstant les bottines, elle devait à peine dépasser les cent quarante cinq centimètres sous la toise. Mademoiselle venait de délaisser un bouquet qu'elle avait arrangé en son Saxe rocaille aux vives couleurs : quelques fleurettes épigynes, dont elle appréciait la forme délicate des étamines en cela que l'organe sexuel floral avait pour particularité de comporter périanthe et androcée au-dessus de l'ovaire, comme si cette plante lui eût porté à réminiscence quelque particularité anatomique qui agressait son intimité lorsque ses problèmes féminins mensuels venaient à se rappeler à son mauvais souvenir douloureux qui remontait pour la première fois à seulement cinq mois.

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Le musicien se lança :

« Mademoiselle la baronne, je suis venu... »

Recherchant brusquement les vétilles, Aurore-Marie coupa impoliment le futur directeur du Conservatoire de Paris, qui devait succéder en 1905 au terne et académique Théodore Dubois, dont les ouvrages théoriques, tels ceux de Danhauser, allaient cependant faire encore autorité en quelques conservatoires de province de l'époque du Président Gaysintisca.

« Abrégeons les mondanités, monsieur Fauré. J'exige de déchiffrer moi-même la partition. Je me pique d'un certain talent pianistique et je veux juger aux doigts plus encore qu'à l'oreille la qualité de votre travail.

Fauré ne put que bredouiller :

- A vos ordres, mademoiselle. »

Fatiguée par l'effort de ses mots, la jeune noble toussota : elle relevait à peine d'un refroidissement et une petite odeur de fumigations mentholées planait encore comme une rémanence dans certaines pièces du pavillon.

« Excusez-moi, monsieur. Je suis en petite forme. Ma poitrine, voyez-vous. »

Le velours purpurin qui revint à ses joues l'embellit encore. Le salon était un peu sombre, surchargé des habituels bibelots à la mode, mais les statuettes, chinoiseries, estampes japonaises et autres porcelaines ou biscuits avaient tous la musique pour source d'inspiration. On reconnaissait aux murs des reproductions encadrées de gravures d'Abraham Bosse ayant l'allégorie de l'ouïe pour thème, avec l'obligé concert de violes, de cornet à bouquin, d'épinette et d'archiluth en costumes Louis XIII.

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Un buste de Frédéric Chopin d'Auguste Clésinger

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trônait au sommet du piano droit, dont les bougeoirs comportaient des chandelles à-demi consumées mais froides, les lampes à gaz équipant la maison étant préférées à ces antiques luminaires. Aurore-Marie tira les épais rideaux de tussor et de damas vert émeraude brodés de guillochis dorés et de motifs componés, quelque peu héraldiques, alternant l'azur, le vermeil et la couleur jonquille. Il faisait grand jour, le ciel était à peine couvert de quelques cumulus errants, et il fallait qu'elle profitât de la clarté naturelle pour parfaire son déchiffrage pianistique.

Elle s'assit au tabouret de velours grenat du piano droit, en une pose familière qu'elle affectionnait lorsqu'elle désirait qu'on la photographiât : Monsieur Félix Tournachon, dit Nadar, était passé la veille et venait d'immortaliser la ravissante enfant exactement dans la même posture. Aurore-Marie prit cette attitude méditative, contemplative, mélancolique, aux grands yeux tristes, la main gauche à plat sur le clavier encore fermé, le coude droit replié, la main droite sur la joue. Un fugace rayon de soleil s'en vint illuminer l'espace d'un instant ce doux visage fragile, cette peau blanche et rosée, d'un incarnat XVIIIe siècle exquis, occasionnant le surgissement de mille reflets vieil or dans les longues anglaises d'un blond miel foncé mêlé de cendres dont s'enorgueillissait notre imbue aristocrate de quinze ans. L'instrument à cordes frappées était un authentique pianoforte de l'époque de madame Récamier, dû à un facteur lyonnais, au nom las oublié, dont la fabrique avait brûlé lors des émeutes de 1834. Ses productions étaient suffisamment réputées ainsi que sa façon, comme on dit d'une étoffe, puisque les plus grands virtuoses avaient possédé un tel piano griffé Paul de M. : Czerny, Pleyel, Moscheles, Chopin et Liszt. Les mauvaises langues reprochaient à Paul de M. de concevoir ses instruments avec le bois dont on fait les bières. Cela n'avait point empêché Félix Robert Gabriel de Lacroix-Laval, l'éminent physiologiste et arrière-grand-père d'Aurore-Marie, d'acquérir l'exemplaire sur lequel la baronne s'apprêtait à jouer. Ce superbe spécimen en merisier et acajou avait subi les assauts des mains maladroites de Philippa et d'Olympe, les filles cadettes du savant, grand-tantes paternelles d'Aurore-Marie, dont Ingres avait exécuté une superbe sanguine en duo au clavier en 1811, dont on prétendit qu' Auguste Renoir eût pu s'en inspirer,

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spécimen d'arts graphiques où les traits fins, les grands yeux bruns languides et les boucles châtaignes des deux sœurs ressortaient en plus de leurs atours Empire. Derrière le piano, près d'un fauteuil crapaud capitonné bleu outremer, on apercevait une harpe qui devait dater du temps de Marie-Antoinette. Aurore-Marie, peut-être hantée par une de ses visions de psyché qu'elle avait eue de Deanna-Lisa, observant candidement de son regard noisette des déménageurs manipulant les encombrants instruments de la classe des cordes appartenant à Stefan Brand, avait exigé de son paternel, lorsqu'ils étaient venus s'établir aux portes de la capitale avant qu'il ne mourût[1] tragiquement, que ces compagnons de notre mélomane fussent installés en bonne et due place en leurs nouvelles pénates.

« Ne faites pas cas des éventuels accrocs à votre œuvre, monsieur, reprit Aurore-Marie : je relève d'une petite crise de névrasthénie. Mais cela me sied fort bien!»

Elle ouvrit le clavier et posa sur le pupitre la partition que Fauré lui tendait.

« Cela sera parfait : votre manuscrit est lisible. Il va de soi que l'éditeur, monsieur Choudens ou un autre, rendra le déchiffrage de l'opus imprimé encore plus attrayant. »

Les doigts de fée et de sylphide coururent mélodieusement sur les touches. Aurore-Marie ne put masquer son émoi :

« Oh, la belle mélodie! C'est Charlotte, c'est elle! Mon Dieu! Je la revois comme si c'était hier. »

Des larmes perlèrent aux joues désormais pivoines de la baronne qui ne put retenir un hoquet douloureux.

« Quelle merveille, vraiment! Dommage que quelques concessions triviales viennent gâcher une bonne impression d'ensemble!

- Dans une œuvre de commande, l'artiste est parfois tenu à s'adapter aux exigences de son commanditaire et auditeur potentiel.» objecta Fauré.

Mue par un caprice soudain, secouée par une quinte et par un sanglot qu'elle ne put réprimer, Aurore-Marie arrêta de jouer.

« La suite de votre morceau m' agrée moins, monsieur. Vous hésitez trop entre l'épanchement passionnel et l'intimisme! C'est sans-doute parce que vous n'êtes au fond point fait pour l'orchestre symphonique, nonobstant quelques idées magnifiques.

- Vous en concluez que mon concerto est inabouti!

- Ce n'est pas ce que je veux exactement dire : la phrase de départ du violon, énoncée au préalable par le tutti de l'orchestre, le thème de ma Charlotte perdue, est de toute beauté, mais après, vous vous égarez comme chez Chopin lorsqu'il commit ses concerti pour piano. Vous devriez conserver certaines idées, certains airs de cet opus pour quelque prochaine œuvre de chambre : trio, quatuor, sonate, que sais-je encore!

- Je constate qu'il n'est plus question de créer ce concerto en public, mademoiselle la baronne.

- Croyez-moi, monsieur, je suis absolument navrée. Mais ne nous quittons pas sur une fausse note! En toute civilité, je vais sonner Marthe afin que nous dégustions en bonne communauté un délicieux thé à l'anglaise avant que vous ne preniez congé. »

Reniant ce concerto, dont les véritables causes de l'occultation par son auteur viennent de vous être dévoilées, Gabriel Fauré devait néanmoins reprendre le thème violonistique initial de Charlotte Dubourg, un des plus magnifiques qu'il ait écrit, quoiqu'on y sentît la patte d'Aurore-Marie de Saint-Aubain, au début de son opus ultime, ce quatuor à cordes tellement prisé des amateurs d'émotions musicales vraies dans la tradition proustienne 1900.

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[1] Lire la nouvelle « Etoffe nazca ».