jeudi 29 mai 2025

Etude en vert et jaune : prologue 2.

 Léonard de Vinci

Lorsque le Superviseur général de la cité leur commanda d’entrer dans la pièce qui lui servait de bureau lorsqu’il officiait, le peintre Leonardo, un colosse blond à la stature impressionnante et à la longue barbe bien peignée, et le maître de chapelle Johann Sebastian, un homme plutôt gras et replet toujours coiffé de sa perruque caractéristique,

 peinture : Bach en 1746

 pénétrèrent dans la petite salle tout en se jetant mutuellement des regards furibonds. Aucun des deux artistes n’était prêt à faire amende honorable, à reconnaître ses torts.

Daniel Lin conserva le silence durant deux longues et pesantes minutes, puis, estimant que les impétrants avaient assez mijoté dans leur jus, éleva la voix tout en croisant ses doigts fins et fuselés de pianiste virtuose.

- Savez-vous pourquoi je vous ai convoqués tous les deux à cette heure matinale ? La procédure est plutôt exceptionnelle, j’en conviens. De plus, je n’aime pas passer par-dessus le Conseil.

- Superviseur, commença le compositeur, j’ai parfaitement conscience de la gravité de la faute.

- Ah ? Bah ! Moi, je dirais que c’est le maestro Johannes qui s’est conduit comme un goujat vis-à-vis de ma personne ! répondit immédiatement da Vinci, la voix toute vibrante de colère.

- Tous deux, vous vous comportez tels des enfants capricieux. A cause de vos ego démesurés, jeta Daniel Lin posément, sans hausser le ton.

Après avoir marqué une nouvelle pause, le Superviseur reprit.

- Avez-vous réellement à cœur l’organisation de cette fête ? Souhaitez-vous vraiment sa pleine et entière réussite ? Je me le demande sincèrement en cet instant.

- Oui, certes ! firent les deux hommes en chœur.

- Mais qui aura la prérogative de la décision ? interrogea maître Leonardo.

- Aucun de vous deux séparément, dit Daniel Lin avec résolution. Il vous faudra accepter un compromis car le Conseil envisageait une dyarchie.

- Quoi ?souffla le peintre, outré. Va bene ! Dans ce cas, je me…

- Non, maestro ! Il n’en est pas question. Vous n’êtes pas autorisé à vous retirer. Ce serait trop facile… de plus, vous perdriez la face.

- Je m’en moque. Mon concurrent le plus direct mais néanmoins ami Michelangelo peut parfaitement prendre la relève. 

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- C’est à vous qu’a échu cet honneur, insista le Superviseur.

- Je préférerais m’enfermer dans un monastère cistercien plutôt que de travailler avec cette tête de mule ! marmonna alors Johann. Il est encore pire que cet inverti de Leonardo.

- Pas de propos désobligeants ici, articula lentement Daniel Lin. Dans la cité de l’Agartha, vous êtes tous deux égaux. Comme tous les citoyens qui la composent. Il n’est pas question de passe-droit. Vous devez vous en faire une raison.

Leonardo soupira bruyamment et, après un temps de réflexion, dit :

- Il est vrai que, jadis, j’ai œuvré pour les Sforza… Après avoir servi les Médicis… 

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- Entre autres, maître Leonardo, compléta Daniel. Quant à vous, Johann Sebastian, seuls votre sérieux, votre professionnalisme et votre talent de musicien sont à même capables de tempérer les folies du génie de maestro da Vinci. Si je ne me trompe, vous avez eu l’heur de plaire au Grand Frédéric, n’est-il pas ?

- Euh… c’est là le strict énoncé de la vérité, mais… hésita l’Allemand.

- Mais vous n’avez conservé qu’un souvenir confus de la chose, je le sais.

- Dois-je m’en étonner ?

- Nullement.

- Depuis que nous vivons ici, dans l’Agartha, toute notre mémoire, toutes nos actions de jadis semblent s’estomper, souffla Leonardo. Je n’en comprends pas la raison.

- C’est tout à fait exact, approuva Johann. Que nous est-il donc arrivé ? Comment avons-nous pu nous réveiller un matin dans la cité ? On m’a raconté que j’ai été gravement malade, atteint de cécité. Or, aujourd’hui, j’ai retrouvé une santé de jeune homme, une vue d’aigle et une envie de composer plus forte que jamais.

- Moi itou, insista l’Italien. Mon corps plus vigoureux qu’autrefois exige de chevaucher chaque matin Azùl mon destrier. Or, longtemps j’ai cru qu’il avait succombé au poids des ans. Et je l’ai retrouvé comme par miracle ici… je voudrais comprendre les raisons de tous ces mystères.

- Ne cherchez pas des explications logiques. Il n’y en a pas. L’Agartha est en dehors de toute rationalité. Contentez-vous de savourer pleinement votre présente existence sans vous poser de questions.

- Toutefois…

- Toutefois, maître Johann Sebastian ?

- Des bruits plus étranges les uns que les autres courent. Par exemple, le plus récurrent dit qu’ici, la Cité, c’est Shangri-La, le Paradis, le jardin d’Eden, le Rot du Dragon…

- Ensuite ?

- Le temps n’y existerait pas… ou du moins il ne correspondrait pas à celui de l’extérieur.

- Maestro Johannes, vous avez trop fréquenté Lobsang Jacinto ou encore Raeva…

- Vous semblez me le reprocher…

- Pas vraiment. Maître Leonardo, il y a peu, vous vous êtes absenté un long mois.

- En effet, Superviseur. J’avais l’autorisation du Conseil.

- Naturellement. Vous vous êtes rendu d’abord à Florence. Ensuite à Milan…

- Tout à fait… ces détails figuraient dans mon rapport… que vous avez lu, je constate.

- Ma fonction m’y oblige, maître. Qui cherchiez-vous ? murmura Daniel Lin avec douceur tout en scrutant attentivement le moindre changement de physionomie de Leonardo.

- Dois-je satisfaire votre curiosité ? Ne seriez-vous pas en train de dépasser les droits et obligations de votre fonction ? De toute façon, je pense que vous détenez déjà les réponses.

- Je préférerais entendre les explications de votre propre bouche…

- Euh… Je voulais rencontrer… Giacomo… fit le peintre gêné.

- Giacomo !  Tiens donc… Salaï… bigre ! Pourtant, ici, vous ne manquez pas de partenaires… 

 Salai par un élève peintre de Léonard de Vinci (vers 1502-1503).

- Vous ne pouvez comprendre… et bien sûr, vous n’approuvez pas…

- Un euphémisme… mais… tant que cela concerne des adultes consentants… que vous gardez une certaine mesure…

- Vous détestez la pédérastie…

- Non … je n’ai pas à vous juger sur votre sexualité… je ne supporte pas la pédophilie, voilà tout… mais dans l’Agartha, il n’y a aucun pédophile… j’y ai veillé personnellement…

- Sur ce point-ci, vous avez eu raison de jouer de votre influence, murmura Johann Sebastian. 

 peinture : Bach en 1715

- Une influence qui est grande, constata Leonardo. Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas… Vous me reprochez autre chose…

- Avouez que vous vouliez ramener Salaï…

- L’idée m’a effleuré l’esprit, reconnut le peintre.

- Ah ! Tout de même, dit Daniel Lin avec satisfaction. Toutefois, ce n’est pas moi qui formule de nouveaux reproches, c’est le Conseil. J’en suis son dévoué serviteur. Je veille à faire appliquer ses recommandations.

Durant cet échange entre deux fortes personnalités, Johann Sebastian était à la torture. Intérieurement, il fulminait, se tordait les mains. Pour lui, l’Agartha symbolisait tout à la fois le Paradis et l’Enfer. Il ne fréquentait pas les débauchés de la cité. Il qualifiait ainsi Leonardo, Michelangelo, quelques comédiens et comédiennes dont Deanna Shirley de Beaver de Beauregard,

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 des artistes et poètes tels Victor Hugo, Alfred de Musset, ou encore Paul Verlaine et Guillaume Apollinaire, des réalisateurs de cinéma comme Fellini, Pasolini, Jean Cocteau et tant d’autres créateurs. Travailler aux côtés de Leonardo da Vinci lui coûtait donc beaucoup. On comprend mieux ses réticences en disant que sa morale luthérienne ne lui permettait pas de faire preuve de davantage de tolérance.

- Enumérez tout ce dont on m’accuse, Superviseur.

- Enfin, nous entrons dans le vif du sujet, fit le daryl androïde ou celui qui passait pour tel. Le Conseil a constaté ou cru constater que vous avez changé le cours de l’Histoire… involontairement… Giacomo n’est qu’un… détail.

- Mes carnets… mes notes… que j’ai oubliées.

- Des carnets spéciaux sur lesquels vous aviez dessiné des aéronefs, des parachutes, des bicyclettes, des chars d’assaut, des mitrailleuses, des engrenages, des hélices…

- Hum… J’ai commis une grosse sottise.

- Oui, en effet. Mais j’ai réparé votre gaffe. Partiellement cependant.

- Comment cela ?

- Désormais, vous passerez pour un génie précurseur, tout simplement. Pour les historiens de la Renaissance, lorsque vous viviez en Italie, vous vous seriez adonné à des recherches scientifiques, voilà tout. Je me suis arrangé à ce que lesdits carnets soient retrouvés et publiés tardivement. 

 Pages manuscrites comportant deux dessins représentant pour chacun un disque comportant des échelles d'ombres et derrière lequel se trouve des cônes d'ombres.

- Ah ? C’est possible une telle chose ? Diavolo ! Vous m’avez suivi à la trace ! Je suis fâché.

- Désolé… Es tut mir leid.

- Superviseur, fit alors Johann Sebastian Bach, vous n’êtes pas qu’un simple fonctionnaire, aussi haut placé soyez-vous… vous ne vous contentez pas de tout vérifier afin que tout fonctionne sans anicroche dans la cité.

- Bien vu, maestro. Considérez-moi comme une sorte d’ange gardien et ne creusez pas davantage.

- Vous obéissez au Conseil, c’est vrai, poursuivit l’Allemand. Mais il vous arrive également d’outrepasser ses instructions… sans que vous encouriez la moindre remontrance. Je ne me trompe pas…

- Oh ! Mais le Conseil sait lorsque j’abuse, soyez-en persuadé.

- Aucune sanction à votre encontre ?

- Hum… cela ne vous regarde pas, maestro… je suis capable de me morigéner moi-même, n’ayez aucun doute là-dessus. Et je ne suis pas tendre avec moi… Non… pas du tout.

- Je veux vous croire, Superviseur général…

- Il en va de même pour moi, rajouta Leonardo.

- Comme votre unanimité fait chanter mon cœur ! S’exclama Daniel Lin. Mais revenons à notre problème… alors… Quelle décision avez-vous prise tous les deux ? Dois-je me résoudre à faire appel à Michel Haydn

 Description de cette image, également commentée ci-après

 et à Michelangelo Buonarroti ?

- Je vais tâcher de faire un effort, murmura le musicien avec humilité.

Maître Johannes baissa la tête afin de montrer qu’il avait compris qu’il n’était pas au-dessus des autres citoyens de la cité et surtout pas au-dessus du Superviseur.

- Maître Leonardo ? Questionna le daryl androïde.

- Moi de même, acquiesça l’interpellé. Mais… Quant à Salaï ?

- Giacomo reste là où il est présentement ! répondit sévèrement Daniel Lin.

- Vous ne pouvez pas intercéder auprès de Lobsang Jacinto ou de Tenzin Musuweni ? Ou vous ne le voulez pas ? Osa le peintre.    

- Tout à fait ! Maître Leonardo, cela n’est pas négociable. Giacomo est capable de pervertir toute la cité… mon jugement est sans appel le concernant.

- Pervertir… Pervertir… Vous allez un peu fort.

- Il est pourri jusqu’à la moelle. Il vous a volé, trompé, menti, dépouillé, entraîné dans des affaires louches, il a abusé de votre honnêteté et de vos sens…

- Superviseur !

- Dois-je donc décrire les affreux lupanars dans lesquels vous vous perdiez ? Les débauches auxquelles vous vous livriez ? Non ! Ce serait faire injure à votre talent que vous gâchiez et aux oreilles chastes de maître Johannes …

- Comment pouvez-vous connaître ma conduite ?

- Leonardo, je sais tout de vous… hélas… ce n’est pas cela qui vous a qualifié pour l’Agartha… contentez-vous de mes propos…

- Donc ?

- Donc… suivez mon conseil. Modérez vos ardeurs.

- Mais… Si je n’y parviens pas ?

- Vous n’aimeriez pas la sanction qui suivrait…

- C’est-à-dire ?

- C’est-à-dire… rien… je n’ai rien à ajouter.

- La sanction… êtes-vous habilité à la donner ?

- Oui, trois fois oui… hélas…

- Hum… je sens siffler à mes oreilles un boulet de canon… Il n’est pas passé loin…

- En effet.

- Dans ce cas, je vais tenter de contrôler mes instincts.

- Vous faites bien.

- Pensez à Raphael, ou à Michelangelo… cela vous aidera. Pour ne pas sombrer dans le stupre, ils se sont mis à peindre et à sculpter à tour de bras… Ainsi, toute la cité bénéficie de leur génie.

- Je suivrai votre conseil, fit Leonardo en s’inclinant humblement.

- Merci, conclut le Superviseur général.

Le peintre se retira le visage troublé mais dépourvu de rides. Il allait être imité par le Cantor mais un geste impérieux de Daniel Lin retint celui-ci.

- Maître de chapelle…

- Oui, Superviseur ?

- Tous les propos échangés dans ce bureau devront être tus.

- Certes. Il n’était pas dans mes intentions de les divulguer.

- Bien. Je savais pouvoir compter sur vous.

- Superviseur… je crois avoir compris que nous vous devons notre présence dans la Cité.

- Je ne vous le dissimulerai pas davantage. Oui, en effet. Mais j’ai dû batailler ferme pour Leonardo da Vinci… son talent non mesurable l’a sauvé.

- Qui êtes-vous donc ?

- Je ne puis répondre à cette question, maestro…

- Ah ? Mon ami Alexandre dit que vous êtes un daryl androïde… j’ignore ce que c’est…

- Un humain amélioré du futur…

- Hum… dans Shangri-La, nous venons tous d’époques différentes.

- Exact. Je suis originaire du XXVIe siècle.

- Leonardo du début du XVIe et moi du XVIIIe… Comme ces mécréants de Voltaire et de Rousseau… 

 Fichier:Jean-Jacques Rousseau (painted portrait).jpg

- Cela vous choque ?

- Un peu… S’ils ont été sélectionnés, c’est parce que…

- Parce que la cité avait besoin d’eux…

- Vous ne professez pas la foi chrétienne… et votre morale n’a rien à voir avec le Christ.

- En effet. Ne vous demandez donc pas pourquoi il n’a pas rejoint l’Agartha… la réponse serait trop compliquée… et vous n’êtes pas préparé à l’entendre…

- Euh…

- Quant à ma morale personnelle, car j’en ai bien une, je vous l’assure, elle vous paraît élastique.

- Il ne m’appartient pas de vous juger.

- Seriez-vous donc tenté de me faire la leçon avec votre rigueur protestante ?

- Je ne m’y hasarderais pas.

- Tant mieux.

- Vous êtes fidèle à la cité, un bon époux et un bon père. Vos amis, et ils sont nombreux, ne tarissent pas d’éloges sur vous. Je me contenterai de cela.

- Je déteste que l’on me passe la brosse à reluire, maître Johannes…

- Oh ! Pardon…

- Laissons cela. En fait, je vous ai demandé de rester car un problème touchant à l’harmonie me turlupine depuis hier.

- Dites, fit le Cantor soulagé de voir qu’on abordait ce qui lui tenait le plus à cœur, la composition musicale.

- Votre septième diminuée dans votre dernière composition… la mesure 27 précisément. Ce choix vous paraît-il judicieux ? Moi, j’aurais opté pour une neuvième car…

- Redondance, Superviseur…

- Daniel Lin maintenant, je ne suis plus en fonction…

Comprenant que la conversation était partie pour durer, le musicien s’assit et, sortant du papier, se mit à expliquer à son interlocuteur l’effet qu’il recherchait dans la ligne harmonique suivie. En cet instant, Dan El vibrait d’un pur bonheur et en oubliait presque la charge qui lui incombait.

 

*****

A suivre... 

mardi 20 mai 2025

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 11 3e partie.

 Cependant, le devoir diplomatique m’appelait. Murat nous informa tous de l’imminence d’un spectacle allant au-delà de la diplomatie. Il ne s’agissait pas de La Scala,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 qui pourtant devait donner une représentation d’un opéra de M. Paisiello.

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 Je n’entendais pas grand’chose à la virtuosité de l’opéra italien, bien que notre souverain excellât en ce domaine, attirant à Paris tout ce que la péninsule comptait de jeunes talents tels Cherubini,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 Spontini et Paër.

 Description de cette image, également commentée ci-après

 Je dus me rendre au Castello Sforzesco,

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 qui devait servir de décor à la démonstration d’El Turco. « Enfin, me dis-je ! Je séjourne à Milan avant tout pour cela. »

Nous prîmes place en la grand’salle du Castello, où autrefois, Maître Léonard avait organisé des fêtes surprenantes au service de Ludovic Le More. Une cinquantaine d’invités privilégiés avait été conviée à la démonstration.

Van Kempelen

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 attendait l’assistance et avait déjà procédé à l’installation du joueur d’échecs.

 Reconstitution du joueur d'échecs

 C’était un homme d’un certain âge qui alliait l’obséquiosité du courtisan à la raideur allemande. Il portait un habit démodé proche de ceux en usage à la cour de Vienne sous feu Joseph II.

 Illustration.

 D’emblée, la mécanique d’exception exerça sur moi une fascination extraordinaire et je ne pus m’empêcher d’en observer tous les détails, toute la somptuosité orientale.  Demeurant à peu de distance de l’objet fabuleux dans l’attente que l’hôte nous invitât à nous asseoir, j’exhibai un face-à-main de théâtre et commençai un examen discret. Quelques dames s’approchèrent et la galanterie, me distrayant quelques instants, m’imposa le baisemain. De même, un autre loyaliste notoire, inopinément présent pour « espionner » Murat, le détestable Blacas, ce mielleux favori du comte de Provence, cet exécuteur des basses œuvres loyalistes, s’inclina devant moi, me saluant en hypocrite patenté. Qui se ressemble s’assemble : Chateaubriand et Decazes se tenaient à proximité, tels une coterie, tandis que le lieutenant Beyle demeurait à distance. Les mondanités furent entrecoupées d’observations admiratives de la chose, d’exclamations de ces dames, quoique Van Kempelen nous interdît de toucher sa « création ».  

Seul le grand Philidor,

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 prétendait-on, eût pu battre El Turco ; cependant, ce champion, musicien et théoricien hors pair, notamment du gambit, était mort, chargé d’ans, à Londres, en 1795. Cette partie de titans du damier, des plus hypothétiques, conjecturale même, n’avait pu se produire car jamais van Kempelen n’en avait fait la publicité, préférant que courût la rumeur de l’invincibilité de son champion artificiel, laissant gonfler sa réputation jusqu’au mythe. 

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Fait curieux : en position de repos, l’automate tenait l’avant-bras droit légèrement relevé, replié au coude, la paume de la main en avant, bien en évidence. Ceci me fit songer à ces statues sacrées d’Asie, des Indes ou d’ailleurs, représentatives du Bouddha.

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 Les adeptes de cette religion qualifient cela de geste de paix. Par conséquent, le turban mahométan ou moghol qui coiffait le joueur jurait avec cette main et la turquerie de l’ensemble me sembla forcée. L’aspect originel de l’androïde ne devait point ressembler à cela. Le costume à la turque qui le vêtait était d’une facture plus récente que le reste. Par-dessus la ceinture damassée du dolman ottoman à brandebourgs brochés de l’automate, une étrange bande de cuir ceignait ses reins. Elle était ornée de symboles sibyllins et je me trouvais trop distant pour que mes yeux pussent en distinguer toute la subtilité. Je déchiffrai pourtant quelques signes, semblables à des glyphes ou idéogrammes mystérieux, toutefois bien différents de ceux qui nous avaient été révélés récemment en Egypte.

 Image illustrative de l’article Écriture hiéroglyphique égyptienne

 Il y avait ce qui ressemblait à une roue dentée aux côtés d’un casque antique de chevalier avec en sus l’écu armorié et l’estoc, ainsi qu’un animal articulé apparenté à une crevette ou à une écrevisse.

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 Ladite bande

 Vue d’artiste d’une Machine de Turing (sans la table de transition)

 entourait toute la taille d’El Turco et fort habile de la vue eût été celui qui aurait été capable d’en faire le tour et de discerner lesdits symboles sur toute la circonférence. C’était là pressentais-je la principale énigme posée par l’automate, la raison primordiale qui poussait notre roi à le convoiter. Je me promis de la résoudre.

Le Baphomet – si toutefois il s’agissait bien de lui – avait connu en plusieurs siècles bien des aléas, des métamorphoses et des remaniements considérables. En cette orée du XIXe siècle, il ne ressemblait plus guère – à l’exception de la ceinture ornée de symboles – aux descriptions des chroniqueurs médiévaux, notamment l’Anonyme de Saint-Flour,

 

 ce moine auvergnat du temps du saint roi Louis IX qui avait rédigé une Histoire de l’Ordre de la Bonne Mort. 

 Statue de pierre peinte au milieu d'un décor gothique.

El Turco jouissait d’une réputation d’invincibilité. N’avait-il pas battu Catherine la Grande en personne ? Ne s’était-il pas mesuré au Prince de Ligne, à l’archiduc Léopold et à Frédéric le Grand, qui, courroucé d’avoir été vaincu par une machine, avait renversé l’échiquier ?

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Afin de ne point mettre en doute qu’il s’agissait d’une mécanique, Van Kempelen, comme avant chaque partie publique, procéda aux préliminaires de présentation et d’ouverture des différents compartiments du meuble sur lequel reposait le jeu d’échecs, ainsi que du dos de son Turc factice, révélant des rouages et engrenages complexes nous fournissant la preuve soi-disant irréfutable de toute absence de supercherie.

Les pièces du jeu ainsi que le damier me fascinèrent encore davantage que l’androïde lui-même. Leur travail était difficile à dater. Les pions noirs paraissaient sculptés dans l’ébène et les blancs dans l’ivoire, cet ivoire - prétendait Van Kempelen - que l’on extrait des dents démesurées des taupes sibériennes

 Dessin d'un mammouth sans trompe vu de profil avec des annotations manuscrites.

 qui, parfois, lors de la débâcle qui suit l’hiver des steppes, surgissent des profondeurs de la terre, si l’on en croit les légendes rapportées par les peuplades iakoutes, tchouktches

1906

 ou toungouzes. Georges Cuvier penchait pour l’hypothèse de momies d’éléphants primitifs piégés autrefois dans le gel et la tourbe.

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 Il avait eu le loisir d’examiner une de ces momies, bien abîmée, mais qui avait conservé des défenses impressionnantes, dépouille qu’un voyageur intrépide avait rapportée de Sibérie centrale jusqu’au Muséum. Une fourrure rousse adhérait encore à la charogne dont les loups et tigres blancs avaient dévoré la trompe. J’admirai en connaisseur la patine de ces pions, patine qui témoignait d’un usage répété. Çà et là, les pièces blanches se mouchetaient de tachetures jaunâtres et de minuscules fissures témoignant de l’ancienneté de l’ivoire tandis que les noires laissaient deviner les veinures vénérables des arbres multiséculaires dont elles étaient issues. Ces arbres avaient en quelque sorte donné leur vie pour que le présent jeu d’échecs fût des plus efficients. On avait sculpté et taillé les pièces afin qu’elles tinssent parfaitement l’équilibre sur l’échiquier et fussent d’un maniement tactile aisé. Le vieux bois comme le vieil ivoire témoignaient de l’ancienneté d’El Turco qui, avant Van Kempelen, avait connu des possesseurs multiples, dont, prétendait-on, Tamerlan et les grands khans Moghols.  

 Illustration.

Quant au damier lui-même, il s’agissait d’un remarquable ouvrage de marqueterie dont la façon témoignait d’une expertise soit rhénane, soit bohémienne, œuvre d’un artisan inconnu ayant peut-être vécu sous la Guerre de Trente Ans. Les carreaux blancs semblaient nacrés et les noirs laqués.

Je n’étais point un néophyte puisqu’en 1785, la chance m’avait été donnée d’affronter Philidor en personne. Je confesse avoir été battu par le champion qui, généreux et magnanime, daigna – peut-être était-ce en raison de mon nom illustre et de mon rang, afin de ne point me fâcher ? – m’enseigner les rudiments du gambit,

 Gambit de Budapest — Wikipédia

 cet art insigne qui consistait à sacrifier des pions lorsqu’il le fallait afin de parvenir à ses fins contre son adversaire, un art dont il fut l’initiateur et le théoricien. Nécessité fait loi, dit-on. Ainsi appris-je de l’auguste bouche et des doigts experts du grand musicien et joueur le gambit de la Dame. N’y voyez point un libertinage voilé, un jeu de mots grivois qui eût enchanté Monsieur de Riquetti de Mirabeau.

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 Mon étude achevée, je rangeais mon face-à-main.

Van Kempelen tapa des mains, invitant le gratin à apprécier le confort des fauteuils et des chaises en plus de la qualité du spectacle. La représentation allait débuter. Je m’assis à deux rangs derrière le prince Borghèse.

 Camille Borghèse

 Joachim Murat, chef de notre délégation, figurait logiquement au premier rang. Bientôt, espérait-il, un royaume à sa mesure serait taillé pour lui. Pourquoi pas celui des Bourbons de Naples qu’il convoitait et comptait rebaptiser royaume parthénopéen ? Neipperg et son ordonnance Apponyi avaient répondu à l’appel de l’étrangeté. Leur dolman rivalisait d’ostension et d’ornements superfétatoires avec celui de Murat en personne. C’était à qui affichait le plus de galons, de brandebourgs et de passepoils, sans oublier les dragonnes des sabres – car ils avaient pris soin de venir avec leur attribut tranchant – qui étaient suspendues en des nœuds complexes, tout comme les glands de leurs bottes à la Souvorov tant cirées à la perfection qu’elles brillaient autant que des psychés, reflétant çà et là des éléments ornementaux du parquet et des pieds des fauteuils sur lesquels chacun reposait. Les pistolets d’arçon et les sabretaches aux courroies ouvragées avaient bénéficié des mêmes soins maniaques. Toutefois, un détail nuançait la somptuosité guerrière des uniformes : le catogan de l’aide de camp Apponyi frisait le ridicule en cela que, à la semblance de ces portraits de profil de Monsieur Toussaint-Louverture,

 Toussaint Louverture

 ce grand rebelle de Saint-Domingue, il pendait, démesurément long et mince, en une torsade si serrée qu’elle rappelait la queue d’un rat blanchie à la chaux, plutôt que la natte tressée d’un mandarin chinois.

De même, Neipperg et Murat, rivaux on ne savait pourquoi, paraissaient s’observer en chiens de faïence, s’épiant mutuellement tout le temps que dura le spectacle.

Après que Van Kempelen eut mis le mécanisme en marche, un curieux tic-tac d’horlogerie se fit entendre. Les engrenages de l’androïde activèrent son bras droit. Finie, la main de paix ! Elle s’abaissa vers les pions. Ce geste était semblable à un défi. Le champion attendait que son premier adversaire se mesurât à lui. Qui donc se dévouerait ? Qui ne se montrerait point pleutre devant l’inquiétante mécanique trop humaine ?

Me préoccupant d’avantage du public, je l’observai, spéculant sur le courageux adversaire potentiel d’El Turco.  La présence du comte di Fabbrini en ce lieu me stupéfia. Etait-ce à dire qu’il me surveillait ? Avant qu’il ne fût assis, il m’adressa un regard noir, comme chargé de reproches et de méfiance. Redoutait-il que je trahisse ma mission et mon roi au profit de tous ces loyalistes de la coterie de Blacas que ce dernier avait eu la goujaterie de me présenter ? Seul Monsieur de Chateaubriand trouvait grâce à mes yeux. Je le savais farouche, ancré dans ses convictions, pétri dans la critique et le reproche, sévère envers l’ancienne famille royale, quelles qu’eussent été les responsabilités et les fautes de Louis XVI – celles-ci étant bien lourdes – dans ce qu’il fallait bien qualifier de coup d’Etat du connétable Buonaparte. Le Bourbon, malgré la mise en garde de ses frères, avait fait preuve de naïveté et de faiblesse. Son indécision – même Henri III avait su faire preuve de hardiesse lorsqu’il s’était résolu à l’assassinat au nom de la raison d’Etat – avait été fatale à son trône. Marie-Antoinette et Madame Royale lui avaient explicitement fait comprendre que, pour préserver son autorité, il eût fallu qu’il agît comme ses prédécesseurs envers Jean sans-Peur, le duc de Guise, Biron et Concini.

 Image illustrative de l’article Concino Concini

 Ainsi s’expliquait l’inimitié tenace de François René de Chateaubriand à l’égard de Louis XVI. Il souhaitait certes un roi légitime, à condition qu’il fût à poigne. Et la poigne s’incarnait pour l’heure en la personne de Napoléon le Grand.

A la parfin, un premier courageux se jeta dans l’arène.

Tour à tour le prince Borghèse, Murat lui-même, divers courtisans jusqu’à Pauline en personne, se mesurèrent, par jeu, à l’implacable mécanisme anthropomorphe. Le spectacle promettait de sombrer dans la monotonie, tant El Turco, affichant une morgue synthétique accompagnée d’une insolence impavide, maîtrisait en un tour de main ses adversaires inconscients et inexpérimentés. Il lui suffisait de quelques minutes et d’une poignée de coups pour les vaincre à chaque fois. A la défaite sans appel de Murat, Neipperg arbora un peu discret sourire. Giovanni Torlonia,

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 duc de Bracciano et comte de Pisciarelli, s’avéra légèrement plus coriace, donnant davantage de fil à retordre au champion. Sans doute ses origines auvergnates, alliées à ses fonctions prestigieuses d’administrateur des finances du Vatican, y étaient-elles pour quelque chose dans sa pugnacité. Torlonia, calculateur comme tout ami du pape, tint une demi-heure – du moins pus-je mesurer ce laps de temps avec ma montre de gousset, sans que je regrettasse ne pas posséder quelque chronomètre qui m’eût permis d’ajouter à la partie le nombre précis des secondes. Certes, le duc de Bracciano s’était concentré sur les pièces, observant attentivement la position de chacune sur le damier avant d’avancer son jeu, mais cela n’avait pas été assez et, après quelques coups hasardeux de l’Italien au résultat desquels El Turco ne perdit pas un pion, comme s’il avait lu dans les pensées de l’adversaire et eût anticipé le moindre geste de sa main droite, il lui suffit de trois autres coups pour terrasser le compétiteur. Penaud, Torlonia abandonna, la mine contrite, son roi et sa reine perdus, sans que je pusse subodorer que cette défaite, aussi glorieuse que celle de La Hougue selon Louis XIV, obérât ses chances d’obtenir sous peu le marquisat.

A suivre...


samedi 19 avril 2025

Café littéraire : Les Sources, par Marie-Hélène Lafon.

 Les sources 

Marie-Hélène LAFON

Présentation de Bénédicte Mitrano.

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Marie-Hélène Lafon est une professeure agrégée et auteure française, née le 1ᵉʳ octobre 1962 à Aurillac. Elle enseigne le français, le latin et le grec dans le collège Saint-Exupéry dans le 14e arrondissement de Paris, en banlieue parisienne, puis à Paris, où elle vit. Célibataire et sans enfant, elle déclare n'en avoir « jamais voulu ».

Son œuvre est en partie consacrée au Cantal dont elle est originaire.

Elle est lauréate de nombreux prix littéraires dont :

Prix Renaudot des lycéens 2001 pour Le Soir du chien.

Le prix Goncourt de la nouvelle en 2016 pour Histoires.

Prix Renaudot en 2020.pour Histoire du Fils 

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Le livre

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Les sources" nous dit les peurs, les envies, les regrets et les non-dits d'une femme seule "au corps mou et vide", qui subit la violence physique et verbale de son mari, dans les années 70, en Auvergne. Un texte court, à l'écriture précise et touchante.

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Les sources est un récit bref et dense qui se déroule dans le Cantal, entre la ferme de Fridières, celle de son enfance à ELLE, celle de Soulages, qui est celle d’enfance de son mari où habitent encore les parents.  Les lieux sont séparés par un ruisseau, le Résonnet. Et puis, une troisième ferme plus isolée, dans la vallée de la Santoire, à quelques quatre-vingt-dix kilomètres de là, acheté par le couple d’Elle et Lui. Ils s’y sont  installés (Elle et Lui) avec leurs deux petites filles, Isabelle et Claire et Gilles, le fils qui  naîtra quelques mois plus tard. 

Autant de lieux et de paysages familiers au lecteur de Marie-Hélène Lafon, dans lesquels se joue le drame de la vie d’ELLE,   autant de « sources » comme dit Claire qui préfère ce mot à celui de « racines », qui jamais ne disparaissent. 

Ce nouvel opus de Marie-Hélène Lafon en est probablement la preuve la plus indiscutable.

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Trois sections, trois époques. D’abord, le samedi 10 et le dimanche 11 juin 1967, première section consacrée au personnage de la mère (ELLE), à sa vie, et c’est elle qui est le narrateur.

Puis le dimanche 19 mai 1974, du point de vue du père (LUI).

Mais, à partir de ce moment précis, nous ne saurons plus rien de la mère si ce n’est ce qu’en pense le père, dans la deuxième section du livre, celle du dimanche 19 mai 1974, sept ans plus tard. Elle nous est retirée, brutalement, à nous lecteurs qui sommes alors à la merci des pensées du père, en défaveur de la mère.

 Enfin le jeudi 28 octobre 2021, jour d’automne où Claire, la cadette (qui évoque immédiatement le personnage principal des Pays), retourne à la ferme pour quelques instants à peine, bref épilogue d’une douceur surprenante. 

Monts du Cantal.

Trois sections donc, dont la première couvre plus de quatre-vingts pages, la dernière à peine quatre.

L’écriture est magnifique, ciselée, précise, tranchante, contemporaine. D'une écriture pressée, chaque mot  pesé, à sa place, sans gras, la romancière parvient à suggérer une atmosphère tendue comme un arc par la violence du mari qui fait régner une terreur sourde, dans la maison une terreur sourde, qui n’attends que ça pour frapper. D'une écriture concise, Marie-Hélène Lafon considère le point de vue de chacun, l'animosité d'un couple, la fuite d'une fratrie partageant la nature et le jeu. Témoignage d'une époque où le paraître pouvait cacher un calvaire, où l'on taisait les reproches. Roman bouleversant, accompli et incisif.

Note du lecteur.

Tout au long de la lecture j’avais l’impression de faire partie de son espace intime.

C’est un livre que j’aurais aimé écrire.

Bénédicte Mitrano.

Vaches Aubrac sur le Plomb du Cantal.







samedi 29 mars 2025

Etude en vert et jaune : prologue 1.

 Prologue

Il était encore tôt ce matin-là dans la cité idéale, ignorée du commun des mortels. Tous ses habitants ou presque savouraient les dernières heures d’un sommeil fait de songes doux volés à l’Eternité. 

Toutefois, une équipe de maintenance triée sur le volet s’activait à l’étage de la soufflerie et du recyclage des déchets.

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 En effet, la complexe et imposante machine – à croire qu’en ces lieux, on ne savait pas miniaturiser, ce qui n’était pas du tout le cas – avait connu une panne tout à fait imprévisible la veille et le personnel affecté à ce niveau avait dû faire des heures supplémentaires. Personne n’avait ménagé sa peine afin que tout fonctionnât dans des délais raisonnables. 

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Pour l’heure, le chef d’équipe, un porcinoïde habituellement doux et placide, faisant ainsi démentir les préjugés concernant ses congénères, un dénommé Grronkt, paraissait satisfait du résultat obtenu. Il se permit de sourire dans ses soies toutes dégoulinantes de sueur et de grommeler un remerciement indistinct destiné au Superviseur général de l’Agartha qui, lui aussi, n’avait été avare ni de son temps ni de ses efforts pour réparer la capricieuse machine. La panne provenait d’une distorsion entre les ordres donnés par l’IA à l’appareillage et l’adaptation des tuyaux et des câbles auxdites contraintes. 

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- Eh bien, commandant, merci pour le coup de main. Il a été plus que bienvenu. Avec vous, nous avons gagné au moins douze heures. 

- Oh ! Franchement, ce n’est rien. Je disposais de quelques plages libres dans mon emploi du temps et c’est volontiers que je viens aider des amis.

En disant qu’il avait du temps libre, Daniel Lin Wu arrangeait légèrement la vérité. Cependant, il sourit à Grronkt d’une manière tout à fait naturelle alors que son esprit se demandait encore comment l’IA pu avait se tromper en donnant ses derniers ordres. 

« J’espère que cela ne va pas recommencer comme jadis lors de l’affaire Aurore-Marie, pensait Dan El… non… le problème a été réglé… ». 

Tout en répondant avec aplomb au porcinoïde, l’humain ou considéré comme tel par la majorité des résidents de l’Agartha, regardait son vis-à-vis droit dans les yeux, lui donnant ainsi l’impression d’être franc comme l’or. 

- Je réitère néanmoins mes remerciements, répliqua le technicien. Albriss s’était proposé, bien évidemment… 

- Je sais cela. Mais… 

- Mais je me sens mal en sa présence. Sa manie de tout chronométrer et de montrer son insatisfaction relative face à votre manque d’efficacité… 

- Grronkt, je connais Albriss. Ce défaut est inhérent à sa personnalité, à son espèce… il fait des efforts cependant pour comprendre les autres résidents de la cité… il s’adapte… 

- Pas assez à mon goût, commandant, assena le porcinoïde avec force. Oh ! Pardon, commandant… 

- Je ne puis dire que je vous approuve, Grronkt, mais soyez certain que je vous comprends. Hum… je pense que tout sera finalisé d’ici deux heures au grand maximum, non ? fit Dan El en changeant de sujet. 

- Tout à fait, commandant. 

- Dans ce cas, je vous laisse. J’ai une entrevue inscrite sur mon planning ce matin… avec Leonardo et Johann Sebastian. 

- Ah ? qu’ont donc fait ces deux artistes ? Jeta le porcinoïde tout en pensant un terme assez cru et insultant pour qualifier le peintre et le compositeur. 

- Rien de bien grave, répondit aussitôt Daniel Lin dissimulant son envie de rire. 

Le Superviseur avait « entendu » le terme non proféré par Grronkt. Sans marquer un temps d’arrêt, il poursuivit à voix haute. 

- Leurs caractères sont antinomiques, tout simplement. Ils ne s’accordent pas. Or, le Conseil leur a commandé d’œuvrer justement ensemble pour l’organisation de la prochaine fête… 

- La célébration du jubilé de Jacinto et de Museweni… 

- Précisément. Bon… je me sauve. 

Après une poignée de mains, quittant la soufflerie, Daniel Lin gagna au plus vite les douches, fit sa toilette et rejoignit ses appartements quelques niveaux plus bas. Il n’était pas mieux logé que les autres résidents. Sa famille disposait d’un logement standard composé d’un quatre pièces. La seule différence consistait en la présence d’un grand nombre d’instruments de musique dans le salon et de quelques œuvres d’art appartenant à différents styles. Ainsi, on pouvait admirer un magnifique vase Mille fleurs chinois datant du XVIIIe siècle, un Picasso de sa période bleue, un portrait authentique de Vermeer, La jeune fille en tenue ancienne, et ainsi de suite… 

Porcelaine du règne de Qianlong (1735 - 1796)

Pénétrant silencieusement dans le salon sommairement décrit, le Superviseur se prépara une tasse de thé. Pour une fois, il se contenta d’un Earl Grey et non d’un Lapsang Souchong. Puis, s’asseyant sur un siège confortable ergonomique, il entreprit de consulter son terminal afin de voir s’il n’y avait pas de rendez-vous supplémentaires inscrits sur son planning pour la longue journée qui l’attendait. 

Tout en buvant son thé à petites gorgées, le commandant Wu réfléchissait. L’entrevue avec Leonardo et Johann Sebastian s’annonçait des plus délicates. Il lui faudrait désamorcer prudemment le conflit latent existant entre les deux ego, faire preuve d’une subtile diplomatie et imposer sa volonté aux deux hommes tout en ayant l’air de ne pas insister, alors que, parallèlement, il envisageait d’intervenir une fois encore dans le monde extérieur. 

Déjà, il savait qui l’accompagnerait dans cette expédition non de routine… obtenir l’agrément du Conseil serait un jeu d’enfant… non pas qu’il eût pour habitude de manipuler les esprits de Raeva, Tenzin ou Frédéric… 

Enfin, un minuscule détail le tracassait concernant la chronoligne 1851… avait-il eu raison de laisser les Velkriss libres d’établir leur hégémonie sur trois Galaxies ? 

Certes, il était par-delà le Bien et le Mal… mais tout de même… n’avait-il pas un tant soit peu exagéré ?  

Et ce trois-cent-millième Big Bang ? Quand s’y attellerait-il ? Durerait-il une femto seconde ou davantage ? 

Ah ! Que de responsabilités sur ses épaules ! Il n’avait pas voulu cela… certes non… mais il n’avait pas eu le choix. Cela faisait partie de lui, ce besoin, cette nécessité de créer… créer la vie… 

Bientôt… Oui, bientôt, il devrait se projeter dans les mailles d’un Pan Multivers sans cesse en mouvement, chaos informe et pourtant ordonné, afin d’en inspecter la résistance, d’en tâter la Réalité. 

Devait-il permettre à l’Unicité d’émerger une nouvelle fois ? Ou pouvait-il s’en passer comme il le faisait présentement ? Ce qui sommeillait au plus profond de lui ne risquait-il pas de resurgir inopinément ? Cela ne l’effrayait point, assurément, mais l’inquiétait suffisamment pour le laisser indécis une attoseconde… 

Son autre lui-même crut alors bon de le rassurer. 

- Dan El, moi aussi, j’ai appris… 

- A El, je ne suis pas véritablement inquiet. 

- Dans ce cas, je me retire… Gwenaëlle vient de se réveiller. Elle a senti ta présence. 

- D’ac… Tu as raison. Elle va entrer, les yeux encore embrumés du songe que j’ai tissé pour elle. 

- Veille à ton apparence, mon frère. 

- Oui, A El. 

La deuxième voix se tut à l’instant où la Celte du Chalcolithique, entrebâillant la porte, se frottait les yeux tout en esquissant un sourire. 

- Daniel Lin, mon maître, je constate avec plaisir que tu as fini d’aider Grronkt. 

- Oui, mon amour. Viens donc auprès de moi. 

- Tout de suite. 

- Veux-tu du thé ? Ou alors du lait au miel ? 

- Non… Rien de cela. 

La jeune femme s’approcha de son compagnon, maintenant tout à fait réveillée. Elle huma ostensiblement Daniel Lin. 

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- Mmm… Tu sens le savon, fit-elle avec gourmandise. Tu as pris une douche. 

Tendrement, câline au possible, Gwen embrassa son mari et se mit à lui prodiguer des caresses de plus en plus osées. Daniel Lin dut faire un effort sur lui-même pour ne pas réagir à celles-ci. 

- Gwen, dit-il haletant, je t’en prie… dans cinq minutes, je dois être à mon bureau. J’attends Leonardo et maître Johann Sebastian… 

- Daniel Lin, mon maître… tu en as envie autant que moi… je le sens… 

- Mais je peux me contrôler… réprimer mon désir, cette folie qui gronde en moi, s’empare de tout mon être lorsque tu me touches… 

La Celte fronça ses sourcils blond vénitien et avec une moue charmante murmura. 

- Daniel Lin, tu fais un demi-dieu des plus étranges… en as-tu conscience ? 

- Chut, mon amour… il n’y a que toi ici, dans l’Univers, à savoir à quoi t’en tenir quant à ma véritable nature. 

- Pour tous les citoyens de l’Agartha, tu n’es qu’un Supra Humain, un daryl… androïde… c’est bien cela ? 

- Oui, ma douce… 

- Issu de manipulations… génétiques… un adulte sûr de lui. Mais moi, je te vois tel que tu es. Un jeune héros, très jeune en vérité… hésitant parfois… trop à mon goût, un Ganesh qui tâtonne, cherche ce qu’il y a de meilleur pour les hommes… se cherche… 

- Se cherche surtout… C’est donc ainsi que tu me perçois, Gwen… la nuance est grande, mon amour. Dois-je te rappeler que j’ai pris corps pour toi ? Que je me suis incarné pour satisfaire tous tes désirs ? 

- Pour moi… tu le dis, tu l’affirmes… oui, certes, il y a du vrai dans tes paroles. Mais pour les autres aussi. Ah ! demi-dieu, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte… qui oscille sans cesse et toujours entre la raison et la récréation, entre la timidité et l’assurance. Tu t’accomplis auprès de moi. 

- Oui, Gwen, ma chérie… 

- Mais tu nous aimes tous. 

- Je vous aime tous… c’est tout à fait vrai. Vous aimé-je trop ? Autrefois, André Fermat me le reprocha. 

- André Fermat n’existe pas, n’a jamais réellement existé, mon maître. Daniel Lin, Dan El, je ne t’en veux pas pour ta dérobade. Pour tes demi-tromperies. Tu dois garder l’incognito. J’en comprends la raison. Va donc recevoir ceux que tu as convoqués. Mais reviens-moi vite. 

- Le plus tôt que je le pourrais. Serais-tu partante pour la prochaine expédition ? 

- Ah ! Soupira la Celte. Le monde extérieur te manque donc… je me disais aussi. Tu ne peux te passer de moi. 

- Oui, oh oui, Gwen. 

- Y aura-t-il du danger ? 

- Certes… pas plus que d’habitude. Tu n’es pas novice en la matière. 

- Tu peux le détourner, l’éviter, non ? 

- Tout à fait. J’ai besoin de toi, mon amour… je l’avoue humblement. Mais également d’Aure-Elise, de Lorenza… en tout bien tout honneur… de Brelan et de Violetta. 

- Bien… je ne te demande pas pourquoi. Seras-tu le seul homme ? 

- Non… tout de même pas… en fait, pour m’exprimer dans le langage suranné de Louise de Frontignac, je dois recueillir trois malheureuses créatures qui n’ont pas mérité le sort cruel qui est le leur présentement… j’ai laissé aller les choses trop loin en vérité. La curiosité sans nul doute… mon insatiable curiosité d’enfant gâté. Il me faut donc rattraper la donne en douceur, sans bouleverser le schéma général de la chronoligne qui, après tout, n’est pas indigne d’intérêt… 

- Daniel Lin, encore tes mots si mystérieux pour moi… tu veux ton divertissement, ta pause… ne le nieras-tu point ? 

- Non, Gwen… tu me connais trop bien. Il n’y a qu’avec toi que je suis sincère. Quant aux autres présences masculines, j’envisage Benjamin, Symphorien, Gaston… 

- Poursuis… 

- … et trois autres encore. Ah… si Albriss se joint à nous, je saurai le convaincre, je serai le plus heureux des hommes… 

- Pour un instant, pas davantage, Daniel Lin… Ne mens pas… ne te mens pas… 

- Non… Tu vois ma faille… mon éternelle insatisfaction… j’ai trop chèrement payé mes fautes de jadis pour mentir une fois encore… 

Après un baiser passionné, le commandant Wu s’arracha à l’étreinte ensorcelante de sa compagne et remit de l’ordre dans sa tenue. Il se passa ensuite une main dans sa chevelure brun roux puis se hâta de gagner au plus vite son bureau officiel à quinze niveaux de distance. Autrement dit, il se dématérialisa sans coup férir pour réapparaître aussitôt deux kilomètres plus loin dans le lieu désiré. Gwenaëlle avait pris l’habitude de ce tour depuis des temps immémoriaux. Elle ne s’en formalisa donc point et se retira dans sa chambre en soupirant. Elle savait que son prodigieux compagnon n’avait pas eu recours à la technologie de la téléportation pour rejoindre son lieu de travail. Elle seule sentait quand Dan El distordait la Réalité. 


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A suivre... 


samedi 8 mars 2025

Prochainement.

 Prochainement, en alternance avec la lente publication du roman La Conjuration de Madame Royale, j'ai le plaisir de vous informer que je commencerai à entrer dans ce blog une nouvelle oeuvre à suivre : 

Etude en vert et jaune.


A bientôt.

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