samedi 15 novembre 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue chapitre 4 1ere partie.



Chapitre 4
 
  Oskar von Preusse, en parfait Prussien qu’il était, n’avait pas même daigné jeter un coup d’œil au valet de pied qu’on avait préposé à son service. Le jeune homme croulait sous les bagages, les malles lourdes et les boîtes encombrantes. L’Allemand se faisait passer pour un géologue suisse alémanique, accompagné de son assistant, Werner. 
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La propriété ne possédait pas d’ascenseur et le serviteur dut monter les valises jusqu’au deuxième sans afficher son essoufflement. Une fois rendu devant la suite, il posa les bagages sur le lit à baldaquin et tendit la main.
- Que veux-tu donc, groom? Demanda le faux Suisse d’un air mauvais.
- La juste rétribution de mon service, monsieur.
Von Preusse contrefaisait l’accent suisse alémanique à la perfection. Il fouilla dans une poche de son macfarlane de voyage à carreaux écossais et en sortit péniblement quelques sous.
- Ah! Maudit Français! Tiens! File maintenant.
- Au plaisir, monsieur, répondit goguenard le jeune serviteur qui répondait au nom de Daniel.
Obéissant, le valet de pied sortit en sifflotant  Auprès de ma blonde… Il portait à ravir la tenue de chasseur d’hôtel. Mais au lieu que celle-ci fût rouge, il avait préféré endosser un uniforme vert.
Oskar demanda à Werner s’il n’avait rien oublié. 
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- Non monsieur. Les plaques photographiques sont camouflées dans vos gilets de flanelle. Quant aux armes, elles sont dissimulées dans votre télescope.
- Madame la duchesse va se demander pourquoi j’ai un télescope.
- Un hobby.
- A quelle heure le souper est-il prévu?
- Dix heures du soir, commandant. Mais une collation nous sera servie auparavant avec les discours.
- Cet imbécile de Barbenzingue va-t-il en dévoiler beaucoup, à votre avis?
- Je l’ignore, commandant.
- Il serait peut-être bon que je fisse un tour en bas afin de voir à quoi ressemble tout le gratin nationaliste revanchard…
 - Prenez garde. Assurément, Déroulède, Dillon, Drumont, Rochefort,
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 Naquet, Breteuil, Daudet seront présents.
- Ah! Je préférerais de loin un combat où la mitraille tonne, ou encore un duel au sabre contre Paul de Cassagnac en personne.
Sur ces paroles, Oskar chercha la salle d’eau afin de se changer laissant son lieutenant s’installer à son tour.

****************

C’était l’heure de la collation dans le fameux grand salon décrit précédemment. La duchesse d’Uzès, en hôtesse accomplie, avait bien fait les choses. Ainsi, une sorte de chambellan annonçait à la cantonade le nom des invités qui faisaient leur entrée dans la pièce.
- Monsieur de Beauséjour, chef de service au Ministère de l’Instruction publique et des Cultes. 
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Un gros bonhomme au ventre proéminent, le cheveu rare, la mine rubiconde, la soixantaine bien sonnée, s’inclina, en disant :
- Parfaitement, mon ami. Parfaitement. C’est cela.
Puis, il porta son attention en direction de la desserte abondamment pourvue. Il n’eut pas le temps de s’avancer davantage que madame la duchesse s’accaparait du personnage.
- Vous êtes donc venu, mon ami. Vous avez trouvé le temps… c’est bien.
En homme du monde, Saturnin ne montra pas son étonnement et fit un baisemain en bonne et due forme à Marie- Adrienne.
- Nous nous sommes rencontrés à l’Opéra la semaine passée, mentit avec aplomb Beauséjour. Vous m’apprîtes que vous descendiez de la veuve Clicquot.
- Oui, en effet.
- Dans ce cas, vos caves doivent comporter tout ce qu’il faut pour un palais averti comme le mien.
Comme toute la domesticité dans les communs, la noble assistance était placée en hypnose légère. C’était pourquoi la duchesse d’Uzès était persuadée avoir déjà croisé Saturnin. Pendant ce temps, le « chambellan » poursuivait sa tâche, annonçant cette fois-ci:
- L’Amiral Craddock, retraité de la Royal Navy et son ami l’évêque de Bedford… 
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L’évêque de Bedford, Archibald Soper, ressemblait furieusement à Louis Jouvet tandis que Symphorien portait admirablement l’uniforme britannique. Pour une fois, il avait laissé de côté ses habituelles hardes de loup de l’espace.
- Monsieur Irwin Molyneux, écrivain voyageur, entomologiste réputé. 
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Michel Simon, tout en postiches, barbe poivre et sel, son nez coiffé de besicles, en habit de soirée, pénétra d’un bon pas derrière Louis et Symphorien. Le Suisse n’avait pas le trac au contraire du Français.
- Monsieur Arthur Meyer, directeur du journal Le Gaulois, poursuivit le factotum. 
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Les huiles du boulangisme commençaient à se pointer.
Saturnin, de son côté, salivait par avance. Il s’enquerrait auprès de l’hôtesse du programme et du menu.
- Mais madame, que vous nous avez-vous réservé comme surprises?
-  La présentation de ma dernière acquisition des arts de l’Asie orientale, une pièce d’exception, venue, comme le dirait ma chère amie la baronne de Lacroix-Laval, de l’ancienne Cipangu.
- Mais ensuite?
- Quelques petits discours, la lecture par madame la baronne de morceaux choisis de ses derniers poëmes sans omettre une petite démonstration de ses talents pianistiques, tout l’honneur de la soirée sera donc pour elle et pour Georges.
- Je vois, mais quid du souper proprement dit?
-  Vous êtes un fin gourmet.
- Mes entrailles s’impatientent. Elles grondent déjà.
- Hé bien, voici donc les réjouissances. Rien que de très léger:
Bisque de homard à la Créole, potage de crème aux deux asperges, julienne aux légumes primeurs, fricassée de chapon aux morilles et aux cèpes, perdreaux aux pruneaux en croûte de sel, hure de sanglier au Sancerres, bar au fenouil à la Saint Jacques, rougets à la niçoise, soles à la Sancy, flan à la bourguignonne,   poires pochées Rémusat, meringues à la Viel-Castel, parfaits aux trois mokas et aux trois chocolats…
- Mais les vins?
- Rien que du très banal… des Bordeaux, des Anjou, des…
Madame la duchesse s’interrompit car Aurore-Marie faisait son entrée, une entrée de reine, jugez-en un peu.
- Madame de Saint-Aubain, baronne de Lacroix-Laval, prononça le larbin perruqué. 
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La duchesse d’Uzès, à la vue de sa chère amie, ne put s’empêcher de murmurer ces mots précieux:
- Ô Korê delphique ! Comme vous voilà parée !
Aurore-Marie avait revêtu une toilette de bal dernier cri, signée Worth, tout en soie brodée, dont la sur-jupe ou polonaise s’ouvrait sur une traîne gaufrée et brochée. Les motifs argentés, en formes de gouttes d’eau, étincelaient sous la lumière des lustres à girandoles. Le décolleté, en V évasé, laissant deviner le galbe de ses épaules, se terminait par une engrêlure de dentelle chantilly. Les manches petit ballon avaient un revenez-y de mode Premier Empire. Mais ce qui les différenciait fondamentalement de ces dernières, c’étaient les nœuds marquant la naissance des épaules. Les longs gants de satin montaient jusqu’à ses coudes ; par-dessus la main gauche était passé un simple bracelet d’or blanc. Par contre, le cou gracile s’ornait d’un magnifique pendentif octogonal en diamant dont un œillet rouge ne parvenait pas à éteindre le feu. La coiffure de Madame la baronne était travaillée avec art. Ses cheveux blonds avaient opté pour une torsade destinée à recevoir une demi-lune toute adamantine. Il s’agissait de bijoux sans prétention mais dont le coût total aurait permis à une famille ouvrière de vivre aisément durant deux cent cinquante ans. Quant aux pendentifs, ils étaient du même acabit, des gouttes d’eau, affinant encore si possible les lobes délicats et pellucides de Madame de Saint-Aubain. On eût cru ces boucles d’oreilles atteintes de stillation. Accessoire indispensable : l’éventail. Tel un Marcel Proust glosant sur les monocles, il est temps pour nous de nous amuser à l’inventaire de ces différents accessoires de toilette, qui, cette soirée-là, tentaient de rivaliser entre eux, sans pour autant détrôner celui de la poétesse décadente.
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Toutes les Dames présentes agitèrent à dessein leur accessoire de mode, s’éventant comme si elles eussent eu grand chaud, bien que la température qui régnait dans ce salon, du fait de ses dimensions conséquentes le rendant malaisé à chauffer l’hiver, malgré le printemps assez avancé, fût quelque peu fraîche. Ce geste délicat, bien synchronisé par une quinzaine de mains gantées avec ostentation, longues, fines ou potelées, n’avait donc pas pour but de soulager ces précieuses, de les aérer, de prévenir de malséants accès de vapeurs, mais bien de montrer, à titre de comparaison, de représentation, leur objet de toilette mondaine aux yeux de celle qu’elles enviaient, nonobstant son provincialisme point toujours bien vu à Paris. C’eût été inconséquent, malséant, de ne point leur donner la réplique à l’identique ; aussi, Aurore-Marie répéta le même geste, ouvrant son éventail, l’agitant de quelques languides battements, l’exposant aux regards avides et concupiscents de celles dont ne manquait qu’un face-à-main pour mirer le moindre détail infime de l’accessoire ouvragé. Quoi qu’elles murmurassent - admiratives ou jalouses, appréciatrices ou critiques  - les lèvres des rivales en coquetterie fat, fort agitées et tremblotantes, indifférèrent la baronne de Lacroix-Laval, qui poursuivit son entrée et salua tour à tour chaque invité, avec un jeu d’échanges protocolaires de baisemains et de courbettes. C’était là plus qu’un usage, plus qu’un savoir-vivre ; c’était une assuétude. Au friselis de la robe d’Aurore-Marie se mêla le bruissement ostensible de son éventement, superposé aux quinze autres, dont une ouïe exercée et subtile aurait su distinguer et analyser les divers types de dentelles et autres matières nobles entrant dans la façon des indispensables et dispendieux objets. 
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Celui de la poétesse lyonnaise, voulions-nous sous-entendre, l’emportait en préciosité sur tous les autres, non qu’il fût d’exception ; mais les motifs japonards qui l’ornementaient, en sus de la soie et des dentelles chantilly entrant dans sa composition, brodés de fils d’or, surpassaient tout le reste… Il s’agissait d’une soyeuse reproduction art pour l’art d’une estampe d’Hiroshige
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 s’intitulant Le Mont Fuji au printemps. La mieux pourvue des convives - comtesse de** - brandissait une pâle imitation de De Nittis calquée sur Hokusai, aussi inspirée et enchanteresse qu’elle eût pu sembler, en mièvre évocation de cette Vague impressionniste, fleuron de nos parangons du modernisme esthétique. Une autre - Gyp en personne, qui n’avait point oublié qu’elle descendait de Mirabeau -  arborait un éventail de dentelles du Puy où se mélangeaient des broderies représentant des grues cendrées. Les autres se contentaient d’éléments répétitifs floraux, agrestes, pastoraux, paysannesques, grecs, marins ou faunesques, jamais géométriques ou schématiques, à la stylisation limitée par l’esprit bourgeois du temps. Rien, selon ces Dames, n’égalait les broderies anglaises (caractérisant dix des quinze éventails rivaux), quoiqu’elles valussent peu (et encore moins que de dévaluées toiles de Jouy passées de mode) aux yeux experts de Madame de Saint-Aubain, car son accessoire surpassait indéniablement tous ceux de ses rivales, dont ne restait que la variété des matières des manches pour la concurrencer, en sus du gland ou du pompon bariolé retombant, argenté - car assorti à la toilette Worth - dans le cas de la baronne. C’était donc un cortège de manches composites de nacre, d’écaille, d’ivoire, d’ambre, de corne, d’os (ostéodontokératiques, eût écrit Raymond Dart
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 selon une théorie paléontologique erronée émanant de lui seul, bien que ces Dames ne pussent s’assimiler aux Australopithèques) surmontés par d’arachnéennes images brodées ou tissées, osant parfois jusqu’aux crêpures et lourdes damassures inutiles et superfétatoires, cortège qui s’essayait à accompagner la marche triomphale d’Aurore-Marie. Elle s’amusa à ouvrir grand son objet de coquette, y affichant et affirmant ostensiblement son nom, broché et tissé, en caractères nippons, agrémenté du lambel des Lacroix-Laval (cela afin d’ajouter une touche d’une superfluité encore plus décadente) comme signature ou armoiries de la propriétaire du chef-d’œuvre.  
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Mais toutes les bonnes choses ayant une fin, la vedette de l’instant fut surpassée par le couple que tout le monde attendait :
« Le général Georges Boulanger et  Madame De Bonnemains ! » trompeta le « chambellan ».
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 Le brav’général était venu, non en uniforme de grande tenue - il ne s’estimait pas en service et devait parfaire son allure civile pour la députation qu’il convoitait au cours de diverses élections multiples - mais en habit de soirée, tandis que sa maîtresse arborait une robe de brocart, soie et satin magenta, tissée de fils d’or, la polonaise étant en brocart et le corsage en soie, le tout  se chargeant d’une traîne et de force roses et œillets écarlates. C’en fut trop, mais cela fut exquis. Le cœur d’Aurore-Marie s’agita à tout rompre ; des spasmes d’une joie immodérée la saisirent. Sa chère amie Marguerite, enfin ! Telle une Marie-Antoinette s’émouvant de la venue de sa duchesse de Polignac, Madame eut du mal à réprimer un soupir de contentement. Cependant, croisant Michel Simon, Carette lui jeta, à l’oreille, alors qu’il proposait sur un plateau des coupes de champagne et de punch :
« V’là Barbenzingue qui rapplique enfin. La cavalerie est pas trop en retard. On va rigoler ferme ! »
  Le brav’général aurait pu se contenter de cette tenue de soirée civile, mais il avait préféré l’affubler en sus des multiples médailles qui ornaient sa poitrine et tintaient lorsqu’il se déplaçait. On aurait cru à une réclame ambulante en faveur de la ferblanterie. La barbe parfaitement taillée, le cheveu poivre et sel, le haut-de-forme dit chapeau claque tenu à la main gauche, il tendit négligemment sa paire de gants beurre frais à un domestique dont il ne daigna même pas dévisager la figure : fort marri, Julien hérita de cet accessoire incontournable en sus du plateau comportant les boissons alcoolisées.
« Qu’est-ce que je vais en foutre ? Ils n’iraient même pas aux pognes de Max Linder », marmotta-t-il.
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 Fort entouré, Georges Boulanger dut serrer une légion de mains : Mackau, Dillon, le marquis de Breteuil, Meyer…et se contraindre à la corvée des baisemains et des compliments.
« Ah, mes amis, que je suis heureux de vous voir ce soir si nombreux ! Cela augure bien de notre projet commun. »
Mackau crut bon de s’exclamer : 
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« A l’Elysée, mon cher, à l’Elysée ! »
 Ce cri fut repris en chœur par la majorité des hôtes. Légèrement en retrait, Oskar affichait sa mauvaise humeur :
« Er hat einen Dickkopf ! Schweinhund ! »
 Sous la colère, il en brisa sa coupe de champagne. Il gronda : « Scheisse ! »
Sous sa tenue de soubrette parfaite, la scène n’avait pas échappé à Émilienne :
« Purée ! Je vais devoir nettoyer tout ça ! Fichue couverture ! »
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 Georges Boulanger calma l’enthousiasme anticipé de ses partisans :
« Mes bons amis, n’allez point trop vite en besogne ! Pour l’instant, contrairement à nos plans initiaux, je ne me présenterai à aucune élection partielle. Je ne suis plus candidat. Ce que je veux, c’est montrer notre force à la clique d’opportunistes qui occupe tous les rouages de l’Etat et qui feint d’oublier l’objectif principal : récupérer les provinces perdues. Bientôt, nous aurons les armes pour le faire ; bientôt retentira le coup de tonnerre de notre puissance recouvrée ; bientôt l’Allemagne tremblera ! »
 Le baron Hermann Kulm s’approcha tandis que Werner se faufilait afin d’en apprendre davantage. Sa figure n’attirait pas l’attention. On pouvait le prendre pour le secrétaire particulier d’un des hauts personnages de l’assistance. Aux paroles pleines de feu et d’assurance, qui avivaient la fibre nationaliste, les moustaches du jeune Maurice Barrès et les lèvres de Paul Déroulède avaient frémi et tremblé d’excitation. 
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Kulm jeta à l’oreille du brav’général :
« Dois-je vous apporter les plans et la carte maintenant ?
- Après le souper, quand ces dames siroteront un alcool de poire. Ici, c’est une affaire d’hommes.
-  Mais Madame la baronne de Lacroix-Laval et Madame la duchesse d’Uzès, dont les subsides sont si précieux à la réussite pleine et entière de notre cause, les laisserez-vous aussi à l’écart ?
- Pour elles, je suis prêt à faire une exception. »
Michel Simon se frotta ostensiblement les mains devant le faux évêque anglican. Le pseudo religieux lui dit discrètement :
« Pourquoi tant vous réjouir ?
- Ben, Daniel avait raison. Vous avez entendu comme moi. Il est question de plans et de carte. En pointant ce petit bijou de technologie en direction de Barbenzingue, nous filmerons le tout ni vus ni connus. »
Le minuscule appareil avait l’apparence d’une chevalière. Il ne se contentait pas de capter les sons et les images, il les mémorisait et restituait le tout en 3 D, sans en oublier le moindre détail. Ainsi, alors qu’on se fût attendu à n’avoir pris dans l’objectif que le général et deux ou trois de ses amis, en fait, l’enregistreur capturait tout jusqu’à la plus improbable fragrance, la moindre particule de poussière, le bruit le plus ténu et le plus lointain.
Louis Jouvet observa :
« Ne vaudrait-il pas mieux voler les documents avant que Barbenzingue s’en serve ?
-Il faut dénicher la cachette ! Observa Craddock.
- Oui, mais ce sont les ordres. Moi, je les suis sans discuter, répliqua le Suisse.
- Faut encore trouver le moment propice !
- Après les ripailles !
- Houlà, Craddock, ça risque d’être long. C’est salonard ici. On s’presse pas et le repas doit comporter trois services au moins !
- Faites semblant de boustifailler pour être en forme à la mi-nuit. En tout cas, si y’en a un qui va se réjouir, c’est Saturnin ! Conclut le cachalot de l’espace.
Violetta et Deanna Shirley rongeaient leur frein, contraintes de manger avec les enfants. La soupe aux cressons, le blanc de poulet aux morilles, la limonade et le flan à la pistache ne plurent guère à la Britannique qui regrettait ses tourtes.
« What a pity ! J’ai encore faim ! Mon estomac n’est pas calé ! »
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De plus, la jeune femme devait subir les bavardages infantiles des fillettes qui dînaient à part des jeunes garçons. 
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« Qu’as-tu reçu pour ton anniversaire, Berthe ?
- Une lanterne magique, Léonore.
- Pouh ! J’ai eu mieux ! Un praxinoscope avec plein de pantomimes : La Belle au Bois Dormant, les Malheurs de Sophie, Les Contes de Ma Mère l’Oye.
- Oui, mais la lanterne, ce n’était que le premier cadeau. Mon oncle m’a offert un Bébé Jumeau de cinquante centimètres de hauteur avec un trousseau complet. Toute une lingerie en fine toile de batiste, une robe de mariée, deux robes de bal, trois tenues de voyage, quatre d’intérieur, deux robes de visites, trois manteaux…
- Je n’en peux plus ! Souffla DS De B de B.
- Pourquoi ? Tu en as acheté autant, lors de ta petite sortie il n’y a pas longtemps. Berthe te ressemble, et cela te fait mal de le reconnaître », siffla Violetta perfide.
Cependant, Boulanger avait complété sa déclaration préliminaire :
« Notre salut passera par l’Afrique ; là-bas le sous-sol regorge des moyens nécessaires à notre victoire. Messieurs, vous en saurez plus à la fin de cette soirée inoubliable. Tout ce que je puis vous dévoiler pour l’instant, c’est que le génie scientifique français sera hautement mis à contribution et glorifié ! A cause du secret que je dois encore garder, ces Dames ne seront pas conviées au petit conciliabule, à l’exception de Madame la duchesse d’Uzès et de Madame la baronne de Lacroix-Laval !
- Comment ! se récrièrent deux voix masculines. Attendre encore alors que le Palais Bourbon était à notre portée ! Et pourquoi l’Afrique, auriez-vous embrassé les idées de ce Ferry-Tonkin ?
- Pas du tout, mon cher marquis et mon cher comte, fit Barbenzingue avec un sourire qui en disait long, à l’adresse de Breteuil et Dillon. Vous comprendrez tantôt le sel de la chose. »
Personne n’avait remarqué, sauf sans doute Daniel, la réaction d’un des invités, qui n’était ni du camp d’Oskar et Werner, ni du Deuxième Bureau. C’était le major Julius Morgan, le bras droit de Sir Charles Merritt, qui avait officié en tant qu’ingénieur principal sur la conception et la construction du Bellérophon Noir.  Il jouait un double jeu, travaillant à la fois en étroite collaboration avec Kulm et Mirecourt mais aussi pour la cause du plus grand criminel que la Terre ait jamais portée. Kulm avait apporté les idées. Morgan s’était émerveillé devant autant d’anticipations militaires qui dépassaient Jules Verne et son sous-marin du capitaine Nemo. Surtout, le mystérieux baron Alsacien avait directement recruté l’officier en rupture de ban, bien qu’il fût décoré de la Victoria Cross, car renvoyé de l’Armée des Indes pour dettes de jeu. Merritt avait lu avec attention tous les rapports de Morgan, et en avait conclu qu’un pareil savoir ne pouvait provenir du XIXe siècle. Il avait alors émis maintes hypothèses. La plus absurde mais pas la plus improbable était que Kulm était originaire de l’avenir. C’était la carte maîtresse d’Aurore-Marie et de Barbenzingue. Il était le numéro deux de la secte qu’elle dirigeait, ce qui signifiait qu’il avait possédé les fameux codex et s’en était déjà servi pour explorer aussi bien le passé que le futur. Il était logique que Merritt raisonnât ainsi. Le mathématicien émérite faisait des rêves étranges, dont un récurrent qui se passait sous le dôme d’une pyramide précolombienne. De plus, il avait capturé quelques mois auparavant un Velociraptor vivant. Présentement, il dressait l’animal à des tâches qui ne resteraient pas longtemps obscures et qui seraient appelées à un retentissement mondial et multiséculaire. Voilà où allait se nicher le cruel génie de Sir Charles !
« Assez parlé affaires, nous devons maintenant, en attendant le souper, réjouir nos oreilles, fit le général Boulanger à l’adresse de l’assistance féminine. Madame la duchesse, à vous l’honneur.
- Mesdames, j’ai l’honneur d’abriter sous mon toit un génie de la littérature, un prodige à boucles blondes, que la Grèce elle-même nous envie ! Aurore-Marie de Saint-Aubain, la poétesse parnassienne par excellence ! Reconnue par tous les critiques de l’Académie française. »
Jouant une feinte modestie, rougissante et toussotante, Madame la baronne s’inclina.
« Je ne sais quoi dire…
- Justement, ma chère. Nous attendons un aperçu de vos derniers chefs-d’œuvre.
- Ils ne sortiront chez les libraires que d’ici une quinzaine, mais, pour vous, je veux bien vous en révéler l’exclusivité. Mon recueil s’intitule : La Nouvelle Aphrodite.
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 Un grand mouvement se fit parmi les chaises et les fauteuils avancés par les domestiques. Cela constitua un cercle, presque à la semblance d’une tholos au mitan de laquelle on eût érigé une statue à la gloire de la muse Polymnie. Un docte silence se fit. Au fond de la salle, Daniel toujours affublé de son costume de valet de pied, écouta avec un sourire indéfinissable, accoudé avec nonchalance contre le chambranle d’une porte, les déclamations compassées de la poétesse. Il s’agissait d’une œuvre manifeste destinée à ouvrir le recueil.  De sa toute petite voix de fillette, elle commença :

   Exorde

Le rhéteur discourait en sa cathèdre devant un prytanée.
L’incipit de sa péroraison défendait l’hyménée.
Du fait de ses paroles, le démos vint nombreux,
Applaudir en l’agora de la polis à ses mots lumineux.
Il conta le passé, l’idéal hoplitique du citoyen attique,
Alors que moi, pauvre fille épiclère,
Je languissais au gynécée, pleurant aux sons antiques,
A l’éphébie lors obsolète, à l’onde, aux songes du vieux clerc!

Je me souvins: c’était en mes primes années, dans la cité d’Ixelles.
Mes sept ans accomplis, ayant quitté Bruxelles,
Père m’accompagna, moi, la fragile enfant,
En boutique enchanteresse, paradis du chaland,
Royaume des petites filles, ô, marchand de joujoux!
Tu vendis pour cent sous ce catoptrique bijou!
Un phénakistiscope outre-Quiévrain conçu,
Par Plateau, magicien, inventeur au génie mal perçu!

Les images lumineuses, la pantomime de l’acrobate,
Commedia dell’arte du pantin hylobate,
Ces délicats dessins, précieux en leur écrin,
Ce disque mouvant, illusion chromatique,
Émerveillèrent mon cœur, effacèrent mon chagrin,
Mon spleen de petite fille aux boucles romantiques!
Lorsque vint le progrès, le jeu muta encor!
Au disque succédèrent les miroirs du beau praxinoscope!
Las! J’avais déjà quinze ans, la nostalgie au corps!
Regrets de ces années enfuies, prévues par l’horoscope!

Adulte désormais, je me voue aux Beaux-Arts!
Les picturaux prolégomènes de ces jouets anciens,
Agirent, tels tremplins, hors de mon quotidien,
Bien que désormais bannis en un hideux placard!
Ma vocation venue, s’ouvrirent à moi cénacles,
Salons aristocratiques où des poëtes oracles
Exprimaient leurs vers substantifiques
Pour émaux et camées, ô Parnasse mirifique!

Ma mondaine beauté sut plaire aux vieux roués,
Par talent affirmé, je conquis les honneurs,
Grâce aux humanités, je fus des plus douées!
Vint la préciosité, l’art pour l’art, ô bonheur!
A Rome et à l’Hellade, l’Orient s’additionna,
Tacfarinas, Jugurtha, Timgad, Leptis Magna,
Métaphores raffinées, insignes et pérennes vestiges,
Détruits par vieux Berbères, Schleus, Mzabites et Gagaouzes,
Par rezzous senoussistes, fantasias de prestige,
Méharis belliqueux ruinant bordjs de bouse!

Renaissance attendue suit toujours barbare déshérence,
Par le Quattrocento, moi, nouvelle Vénus, ô fruits en déhiscence,
Je proclame que revivra le Beau, de Catane au Mincio!
Masaccio, Masolino, Ghirlandaio, Maestà de Duccio,
Transalpins « masterpieces » par Albion qualifiés,
Célébrez mon incarnat de porcelaine, ma chevelure de miel,
Sonnez, sonnez, trompettes de la gloire pour mon corps déifié!
Frêle certes je suis, mais reconnaissez en moi, quand vous rêvez au ciel,
La Nouvelle Aphrodite investie par Sappho en cycladique épithalame,
La nymphe gracile aux yeux ardents, d’un noisette de flammes,
Le très précieux nectar d’or, de cristal et d’onyx initié par la théogonie.
Nul versificateur, ni Pindare, ni Hésiode, ne me vouera aux gémonies!

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Les accents convaincants de ces strophes orfrazées, orfévrées et ouvragées, presque gravées sur une stèle en marbre du Pentélique, déclenchèrent des larmes sincères parmi ces Dames et des applaudissements nourris chez ces Messieurs. Au contraire, Daniel Lin, qui entendait Craddock souffler et Michel Simon marmonner des insultes, se retint à grand-peine d’éclater de rire. On ne savait comment Aurore-Marie était parvenue à une telle performance déclamatoire digne de la grande tragédienne Rachel et de Sarah Bernhard sans que la prissent des accès d’étouffement turbides. L’ex commandant Wu pensait :
« Que de boursouflures ! Un salmigondis de nombrilisme et de mythologie ! »

 A la deuxième poésie, la voix d’Aurore-Marie sembla prendre davantage d’assurance. Aux oreilles raffinées de nos hôtes décadents, la jeune femme paraissait dotée d’inflexions sacrales et exaltées, telles qu’une orante, une nymphe ou une vestale eussent pu les posséder. En la ciselure de ses lèvres pourprines, les vers précieux prirent la tonalité d’une incantation hallucinatoire. C’étaient ceux qu’elle avait composés afin de célébrer la beauté nonpareille d’Angélique de Belleroche ; ils l’avaient choquée, scandalisée, tant les sous-entendus saphiques en étaient explicites. L’assistance, convertie à l’esthétisme le plus turpide, s’en moquait. Derrière un paravent de pudicité soi-disant préservé, la vénénosité de la baronne s’exprimait toute, en des élans compassés quoique brûlants de volupté et de suavité. Aurore-Marie exsudait toute la quintessence d’une jeune fleur du mal alabandine, aux cheveux de jais, à l’iris d’obsidienne. Son émotion, à la récitation de ce scandale artistique, transparaissait, se trahissait, se manifestait malgré tout par une discrète trémulation de la bouche et des doigts. De même, des tremblotements palpébraux donnèrent l’impression que ses grands yeux d’ambre papillonnaient d’une manière extatique. Elle avouait, sans que nul ne s’en rendît compte, ses coupables penchants, sa déviance, alors que tous n’y entendaient que la manifestation la plus pure, la plus accomplie de son art poétique insigne. Si Johan Van der Zelden avait été là, non point en tant qu’Entité négative déchue, mais comme le banquier américano-hollandais que Stephen Möll avait connu, impresario à ses heures, notre Ennemi aurait rapproché Aurore-Marie de l’éphémère idole Rocky Travelling, qui, dans un de ses tubes, costumé en mignon d’Henri III, avait fait son coming out, révélant son homosexualité à ses fans.[1]

Ode à la nymphe furtive


L’appel d’or retentit dans un ciel sans étoiles.
Je te vis, esseulée, en cette contrée, sans voiles.
Fugitive tu fus, ma sylphide craintive !
Coruscante dryade, fruit défendu, fornication furtive !
Thébaine aux yeux d’ébène qu’Athéna Parthénos
Modela dans la glaise sur ordre de Chronos !

Matité d’une peau, carnation exotique !
Naïade d’Insulinde venue d’outre tropiques !
Noirs tes cheveux, de jais tes iris, mais point ton âme,
Qui mon cœur embrasa, voluptueux épithalame !
Farouche vahiné nourrie au caroubier,
Pygmalion te conçut, en futaie d’albergiers !   

Es-tu des Îles Heureuses, de l’Arabia Felix ?
De Ceylan des Orientales Indes, du sommet de la Pnyx ?
La superbe rabattue de l’Empereur de Chine,
Rejeta en toi, ma mie, la fière concubine !
Nue tu fus devant moi, prête aux transports hardis !
Neuve tribade en Thébaïde, prépare mon Paradis !

L’univers lutta lors, contre l’énergie sombre
Du Fils du Ciel trahi, réservant sa faconde,
Engloutissant les étoiles, les astres du Logos !
Corps à corps dantesque, victoire du Rien, ô nouveau Polemos,
Encor en apocryphe codex, Révélation, poussière en devenir,
Par l’eschatologie, voici la Mort, ô Néant à venir !

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Bien qu’ils n’eussent rien saisi de l’hermétisme de la dernière strophe, au contraire de Daniel, les aficionados de la poétesse renouvelèrent leurs applaudissements et leurs vivats avec une intensité accrue.
Intérieurement, Daniel frémissait, se posant la question : « Comment connaît-elle Fu ? Qui a pu la renseigner ainsi ? »

Craddock, Louis Jouvet et Michel Simon n’avaient compris que la partie scabreuse de la poésie.
« Mes aïeux ! Cette fille a besoin d’se faire culbuter derrière un buisson ! Jeta le comédien suisse.
- Peut-être, mais pas par moi, rétorqua Symphorien. C’est pas mon genre, et que dirait Gemma ?
- A moi non plus, elle ne me dit rien, compléta l’ancien bègue. »

Cependant, Aurore-Marie fatiguait. Sa toux la reprenait. Elle déclara ne pouvoir réciter qu’un court acrostiche, lequel, elle promit, plairait grandement. Sa voix parut quasi éteinte, au niveau du murmure moribond.

Acrostiche boulangiste

Bellone au champ d’honneur entonne le péan du guerrier,
Oaristys du grand Chénier résonnant à l’ombre des mûriers !
Unissez-vous, soldats, sous l’égide du Sauveur à la barbe d’airain !
Lapidaire ! Ecoute le corps à corps des valeureux peltastes !
Armada improbable, célébrée en antiques glyptiques, en la psyché sans tain,
Négondo tropical, topique forsythia en leur cryptoportique, tragédie de Jocaste,
Gerousia armillaire célébrant encor les champions d’armes d’hast !
Éoliens dithyrambes, oyez le Général, sur Tunis monté, fier en l’amble,
Restaurer l’ancien trône, œuvrer enfin qu’en Gaule pour que Peuple s’assemble !


Daniel se fit la réflexion suivante : « Si ce n’était le physique, j’aurais cru qu’il s’agissait de Jane Birkin en train de susurrer une de ses chansons. »
  
Il était plus que temps qu’elle achevât. Prise de faiblesse, d’une presque asthénie, accompagnée comme de coutume d’un accès de toux incontrôlable, Aurore-Marie se laissa choir sur un fauteuil au doux capiton prune que la duchesse d’Uzès s’empressa de lui tendre. Elle déclara :
« Merci, mon amie. » comme indifférente au triomphe, aux hourras qu’elle suscitait par la grâce de cet empesé acrostiche, poème si partisan, si militant, qu’on pouvait se demander si la République ne risquerait pas de mettre à l’index à cause de lui l’ensemble de La Nouvelle Aphrodite lorsqu’elle serait sous presse. Il suffirait d’un arrêté préfectoral, voire d’une intervention en sous-main de Monsieur Floquet, président du Conseil et adversaire déclaré de la cause du brav’général, pour que l’œuvre tout entière de la baronne de Lacroix-Laval fût frappée d’interdiction et succombât sous les ciseaux d’Anastasie.
« Vous me laisserez bien tantôt le piano ; je n’ai point encore fini pour ce soir… Marguerite m’aidera… » osa dire à Manuela la fluette enfant.
« Madame la baronne prend un quart d’heure de pause ! Déclara à l’assistance la duchesse. En attendant qu’elle soit remise, j’aurai l’honneur de vous faire admirer ma dernière acquisition. »
Craddock fit à l’oreille de Julien :
« Hé, si c’était l’occasion propice ?
- J’sais pas. Faudrait savoir ce que Jean fiche dehors. Il ne nous rend compte de rien. Le communicateur ne nous a rien signalé.
- Bon signe ?
- Je ne crois pas, Symphorien. C’est assez intriguant ! »
Adonc, tandis que Clémentine, comme elle souhaitait qu’on l’appelât, faisait venir, dans un fort précieux coffret gemmé, le fameux masque automate japonais de Nara auquel nous avons déjà fait allusion, afin que tous les bibeloteurs invétérés l’admirassent et félicitassent Madame de Rochechouart de Mortemart pour ses goût exquis et raffinés et son choix avisé, préoccupons-nous du sort de Jean Gabin au dehors, notre Gueule d’Amour préposée au guet extérieur avec l’encombrant et fantasque O’Malley, qui n’obéissait qu’à sa maîtresse, pour l’heure occupée à se plaindre de la compagnie pesante des fillettes s’apprêtant à se coucher en bonnes petites filles bien élevées, notre Deanna Shirley refusant que des domestiques fussent chargées de la mettre au lit après lui avoir imposé une fort peu seyante chemise de nuit loin de ses goût tapageurs pour le linge suggestif et vaporeux hollywoodien. Quant à Violetta, souper pris, elle s’était éclipsée, se confondant avec les murs, usant de son don de métamorphe, abandonnant son encombrante compagne afin d’épauler Daniel dans sa mission : retrouver les plans du Bellérophon noir et de l’expédition congolaise.
***************** 
A suivre...

[1]     Confère le roman Un goût d’Eternité.

mardi 4 novembre 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue chapitre 3 3e partie.



Trois heures avant la soirée, les extras reçurent les directives du majordome et du maître d’hôtel. Pour ce faire, les domestiques se trouvaient dans les dépendances où madame ne venait que rarement. Tandis que Julien se préoccupait avant tout de bien prendre note des recommandations, Daniel lin observait la jungle bien particulière de la foison de serviteurs d’un soir. Tout ce qui touchait à l’humanité l’intéressait. Les mœurs de cette gent particulière lui paraissaient exotiques. Toutefois, il se remémorait tous les feuilletons britanniques en 2D et les romans victoriens et post-victoriens archivés à l’Agartha. Maintenant, Les vestiges du Jour,
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 Jeeves,
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 Albert Nobbs…
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 il en comprenait tout le sel.
«  Julien doit penser que certains arborent de drôles de tronches, non pas qu’il s’agisse d’apaches, au contraire. Bientôt, ils sont plus coincés et snobs que leurs maîtres. Ces deux valets de pieds, ces caméristes, puent la haute société anglaise à cent lieues. Le problème est de savoir lesquels obéissent au Foreign Office, lesquels à sir Charles Merritt. Là, nous avons des Français rémunérés par le Deuxième Bureau. Mais cette blonde qui porte à ravir la tenue de soubrette a une poitrine trop pigeonnante. Ses cheveux peroxydés ne sont pas d’époque. J’opterais pour le mitan du XXe siècle. Qu’est-ce qu’elle fiche ici? Au fait, où sont passés les Allemands? Le dernier rapport reçu d’Erich et d’Alban assurait qu’Oskar Von Preusse et Werner Von Dehner seraient présents. Peut-être se sont-ils mêlés aux invités… »
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La ravissante soubrette oxygénée
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 faisait preuve d’une maladresse désarmante. Ainsi, elle fit choir un flacon de xérès. Aussitôt, l’intendante lui cria:
- Cela sera retenu sur vos gages.
- Euh… Euh… je vais me retrouver aussi fauchée que Milord l’Arsouille! Marmonna la blonde idiote. 
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Daniel Lin entendit ces mots. Ses oreilles frémirent.
- Allons. Je l’ai bien située dans le temps.
- Mais qu’a donc ce groom après moi? Tu veux mon portrait, p’tit?
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In petto, Emilienne regrettait que le serviteur fût si jeune. Il était très bien fait de sa personne. 
Daniel Lin ne répondit pas mais lança un message mental à Julien le mettant en garde quant à la présence d’intrus temporels anachroniques sur les lieux. Puis, Ufo toujours dans ses bras, il explora les communs. Le majordome et le reste de la domesticité n’avaient émis aucune remarque quant à la présence du chat. Pourtant, il était interdit aux extras de posséder un animal de compagnie. Lorsque le commandant fut satisfait de sa visite, il laissa échapper le félin qui s’en revint ventre à terre dans les cuisines. De doux effluves chatouillaient ses narines. Vite, il chaparda une cuisse de perdreau et fit un sort à une crème glacée.
 A suivre...
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samedi 25 octobre 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue chapitre 3 2e partie.



  Aurore-Marie, après un franc souper, avait goûté à un repos paisible, appréciant cette douillette nuit enfouie dans la literie moelleuse d’une chambre très vieille France, au mobilier qui n’avait rien à envier à celui du Petit Trianon. Elle aima fort que la domesticité lui servît son déjeuner au lit, alors qu’elle demeurait anonchalie dans un vaporeux déshabillé de mousseline couleur lavande enveloppant son corps maigre. Elle conservait sur sa peau l’empreinte fragrante et persistance du parfum de chypre dont elle s’était enduite pour son premier soir. Une impression étrange et déroutante la traversa, alors qu’elle se remémorait la liste des invités : le comte Dillon, à la particule sans doute usurpée, Arthur Meyer, Rochefort, le marquis de Breteuil, 
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revenu de Londres, Alfred Naquet,
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 Gyp,
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 le baron Hermann Kulm, d’autres encore… ecclesia religieusement réunie sous l’égide de la duchesse afin d’entendre la Révélation des derniers plans de la bouche même du brav’général. Il tardait à Aurore-Marie que se manifestât cette nouvelle Harmonie du Soir, où, en compagnie de Marguerite de Bonnemains, elle se livrerait elle-même à une petite démonstration mondaine de ses talents de pianiste et de versificatrice héritière de Psappha. Nous venons de le dire : Madame se troublait. C’était une impression fugitive, presque une virtualité, teintée de pressentiments… Deanna serait là ; elle ne pouvait expliquer cette intuition intime, mais elle savait… Cela signifiait que sa volonté aspirait à contrôler les événements, à empêcher qu’on en détournât le cours nécessaire à l’accomplissement du Grand Dessein de la Revanche… en même temps que ses sentiments profonds envers l’aimée imaginée pourraient enfin se concrétiser, puisqu’elle l’avait vue, bien réelle, dans le train.  Or, Madame la baronne de Lacroix-Laval n’ignorait pas qu’il existait un écheveau de probabilités, inextricable, où s’entremêlaient, s’intriquaient, des possibles multiples. En 1873, on avait forgé un néologisme pour exprimer cela : uchronie. Cela signifiait qu’il fallait que tous évitassent la survenue d’un grain de sable susceptible de faire capoter tous les projets de Georges et de Madame Marie Adrienne Anne Victurnienne (prénom qu’elle avait en détestation) Clémentine de Rochechouart de Mortemart. Si ce grain de sable grippait toute la machinerie savamment huilée et mise au point - métaphore digne de Monsieur Jules Verne dont Aurore-Marie n’ignorait point les sympathies nationalistes - tous ici basculeraient dans une réalité différente consacrant la ruine de l’entreprise boulangiste. Aurore-Marie était une des rares personnes de ce siècle capable de raisonner ainsi, en plusieurs temps probabilistes et parallèles. Peut-être était-ce dû à son initiation d’octobre 1877 qui l’avait consacrée comme Élue ; peut-être la chevalière du Pouvoir cléophradien instillait-elle ces idées saugrenues dans sa cervelle ?
 Alphonsine l’avait habillée après qu’elle se fut toilettée. Aurore-Marie avait rendez-vous avec la duchesse en son atelier de sculptures. Guidée par un majordome porteur d’un archaïque flambeau surchargé de dorures, elle traversa l’exquise bibliothèque riche d’Elzévirs et d’éditions princeps, avec sa galerie de bois et ses portraits, dont celui de Mademoiselle de Lavallière par Mignard en costume de Marie-Madeleine. Au doigt de la poétesse, la chevalière phosphorait comme un fantasmagore de Robertson,
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 ajoutant au mystère de cette galerie peuplée d’ancêtres en buste ou en toile des Crussol d’Uzès. Marie Clémentine (pour les intimes), avait rappelé à la baronne de Lacroix-Laval l’agencement du château ; l’atelier jouxtait sa chambre à coucher, au premier étage. Dès qu’elle y eut pénétré, Aurore-Marie constata que son amie avait revêtu la défroque de Manuela, son nom d’artiste, une peu seyante blouse grise en toile.
« Ah, ma très chère, veuillez s’il vous plaît prendre tout comme moi vos précautions. Il serait messéant que votre toilette matutinale fût souillée par l’argile crue de mes modelages…Permettez à Jérôme (c’était là le nom du majordome), qu’il vous aide à mettre cette autre blouse prévue pour les visiteurs.
- Mais, rougit Aurore-Marie, cela n’est point un vêtement convenable, féminin, que dis-je ?
- Point d’enfantillages. Laissez-vous vêtir.
- C’est inesthétique, laid…infâme en tout point. Cela me messied fort !
- Petite coquette, je vous reconnais bien. Allons, observez bien mon art. Je vais esquisser votre propre buste.  Installez-vous sur ce fauteuil et prenez la pose que je vous indiquerai. »
 C’était bien parce que celle qui donnait les ordres était plus titrée qu’elle qu’Aurore-Marie ne se fit pas prier. Elle se laissa faire lorsque Manuela corrigea sa pose, allant jusqu’à toucher sa frimousse de poupée de porcelaine candide afin qu’elle présentât un profil avantageux, de trois quarts, qui masquait quelque peu la dysharmonie de son nez pointu. La duchesse ébouriffa légèrement la chevelure de la baronne, dérangeant les anglaises.
« Cela vous confère une allure inspirée par les muses, un peu sauvage, mystique même. Prenez votre expression la plus hallucinée, comme si le Saint-Esprit venait de vous habiter. Jouez les poëtesses prophétesses…
- Cela sera-t-il long ? s’inquiéta Aurore-Marie.
- Dix minutes d’immobilité, le temps que j’esquisse le rendu général de votre ovale pur, que je modèle vos cheveux avec la plus grande exactitude et que je confère à la glaise l’expression vraie de votre personnalité d’exception. »
 En fille narcissique, songeant que peut-être, en un prochain Salon, ce buste deviendrait un emblème adulé, une image officielle de sa petite personne, Madame de Saint-Aubain accepta de garder la pose aussi longtemps que nécessaire. Une fois satisfaite du résultat préliminaire que Manuela lui présenta, tout en suggérant çà et là de menues retouches propres à sublimer davantage sa quintessence de sylphide du Parnasse,  la gracieuse pécore s’affranchit de sa réserve et osa demander d’essayer à son tour …
« Cela est bien salissant, mais puisque vous y tenez. Un lavabo vous permettra de vous remettre au net. »
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 N’objectant rien, Aurore-Marie s’énerva sur une boule d’argile qu’elle tenta vainement, durant un bon quart d’heure, de façonner en forme de coupe grecque, confondant sculpture et céramique. Le résultat fut des moins probants, et Aurore-Marie s’essaya à une autre forme, celle d’une gracieuse faunesse toute baudelairienne, qu’elle voulut reproduire à partir d’un modèle achevé. L’original était tout en courbes voluptueuses, mais la baronne s’échinait à vouloir silhouetter la réplique à sa semblance gracile de préadolescente attardée. Elle pensait que la sveltesse insigne de la statue en ferait une incarnation d’elle-même, antiquisante et sensuelle, conforme à ses goûts féminins, antinomiques de ceux de ces messieurs. Elle se troubla ; ses doigts frémirent ; ses lèvres tremblèrent. Elle pleura, renonça, souillée toute de cette glaise, sa blouse maculée, sa douce figure salie ainsi que ses merveilleux cheveux torsadés et blondins, dont les longues mèches toutes en  entortillements s’étaient venues frôler inconsidérément le vil matériau brut de l’artiste.  La duchesse la cajola, la consola.
« Allons, ma mie. Le talent et l’inspiration ne font pas tout. Il faut aussi du labeur, beaucoup de labeur. Rome ne s’est point bâtie en un jour… Ne soyez point enfant.
- Je…je poserai de nouveau pour vous…en déesse…nue… Non ! En nymphe ou en dryade ! s’exclama la poétesse entre deux sanglots.
- Vous n’y pensez point, ma chère. Je ne puis vous prendre comme modèle en pied…dans une tenue inadéquate, suggestive… indécente ! Le buste à la rigueur. Je vous promets d’achever votre buste. »
« L’immature enfant que voilà ! songea Madame. La voilà bien capricieuse. »
« Vous savez bien que cela nuerait à la bienséance qu’une dame de votre qualité acceptât de poser toute nue… Les modèles sont en général des hem…créatures… reprit la duchesse.
- Tenez votre promesse. J’irai la contempler au prochain Salon ! »
 Aurore-Marie savait le style de Manuela à sa convenance fort conservatrice en ce qui concernait les arts plastiques. Elle se complaisait dans l’académisme et la bibeloterie, dans l’emphase et la surcharge, visible dans ses bijoux, ses toilettes. Elle procéda à ses ablutions réparatrices, ordonna à Jérôme de lui ôter l’affreuse blouse et remit ses gants par-dessus la peau abîmée par la glaise de ses mains de précieuse.
« Certes, votre physique est celui d’une nymphe, d’une sylphide. En cela, vous avez bien raison. Mais, à moins de faire accroire que le modèle est une enfant de treize ans…les connaisseurs vous identifieront tous !
- J’accepte le buste à mon effigie, vous dis-je. Si vous refusez, je demanderai au scandaleux monsieur Rodin… »
 La duchesse d’Uzès ne voulut pas contrarier davantage la capricieuse jeune femme pour laquelle nul parent n’était plus là depuis longtemps pour lui mettre la bride.  Elle acheva de lui faire visiter l’atelier en lui montrant ses collections de poteries rustiques ramenées du Gard, du Languedoc et de Provence, non loin de ses terres d’Uzès, des jarres à huile d’olive, des toupins et des gloutes. Elle bavarda, exposant des considérations banales sur la luminosité du ciel provençal, le climat du Midi, les beautés du domaine d’Uzès où les poumons fragiles de son amie (qui ne cessait plus de toussoter sous la contrariété éprouvée par  son échec artistique) aimeraient à trouver un havre protecteur. Madame de Saint-Aubain avoua qu’à ces objets déplaisants campagnards et folkloriques, bons pour messieurs Mistral et Daudet qu’elle ne lisait point, elle préférait les bibelots précieux surchargés d’Angleterre ou de Sèvres.

****************
Jean Gabin et Julien Carette avaient communiqué au commandant Wu leur rapport circonstancié sur leur promenade aux halles Baltard.  Alors que, n’étant pas à un anachronisme près, Daniel Lin était occupé à savourer à juste titre un enregistrement virtuel tridimensionnel du concerto pour violon de Mendelssohn interprété par la sublime Phoebe Marcy, qu’elle lui avait dédicacé en personne peu avant son départ de l’Agartha, une phrase l’inquiéta dans le rapport, ce qui lui fit couper nette la fantasmagorie sonore.
« Betsy Blair aux Halles? Qu’est-ce qu’elle fiche ici? Décidément, tout est en train de foirer. On ne va pas rééditer le coup des clones de Stewart Granger, Peter Lorre et consorts! Je ne crois pas à une réplique. Il s’agit bien de la vraie mais qui l’a emmenée ici, à mon insu? Je contacte Lobsang immédiatement. Lui a dû se rendre compte de la disparition de la comédienne ». 
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Lobsang Jacinto, méditant paisiblement dans la forêt hydroponique du neuvième niveau, ne montra pas son agacement lorsqu’il répondit au commandant Wu.
- Effectivement, Betsy a disparu depuis une douzaine d’heures, confirma l’Amérindien bouddhiste. Mais je ne me suis pas inquiété. Des rumeurs ont couru sur le fait que cette jeune personne avait un nouveau petit ami. Clark Gable. 
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- Ce n’est pas son genre, s’exclama Daniel Lin.
- Pour moi, se justifia Lobsang, ce n’était là qu’un détail.
- Chacun est libre de vivre sa vie comme il l’entend dans la Cité, soit. Mais les détails singuliers s’accumulent bigrement depuis quelques jours.
- Superviseur, ne m’en veuillez pas.
- C’est déjà oublié. Bonne fin de méditation, conclut le Prodige.
Dan El se leva de son siège confortable et mit alors en route l’ordinateur quantique attaché à la consultation de toutes les archives du Pantransmultivers. Le Préservateur l’avait conçu presque à son image. L’IA pouvait tout faire ou presque, sauf créer. Fusionnant avec l’Intelligence artificielle, il parcourut plus vite que la lumière les données archivées du printemps 1888 dans cette piste temporelle-ci mais également dans d’autres encore assez proches.
L’improbable appareil ressemblait à un cube d’une taille fort modeste. Presque transparent, on y voyait parfois de fulgurantes lumières le parcourir à l’intérieur.
Il y eut comme une espèce de film apparemment en boucles mais avec diverses variantes, qui captait la présence d’une chanteuse de rue se produisant en plusieurs endroits des Halles selon l’heure ou le jour, changeant d’emplacement à son gré en fonction de la générosité des badauds. Ce petit manège durait depuis cinq jours si Daniel Lin devait en croire son super ordinateur. C’était bien Betsy O’Fallain, le faux nom dont s’était affublée Betsy Blair, conforme en tous points, guenilles incluses, à la description du rapport des deux Français. Mais le Superviseur remarqua davantage encore.
Le soir, Betsy s’éloignait du quartier, puis prenait place dans une voiture, non un simple fiacre mais tout de même pas un huit ressorts. Le véhicule la conduisait en plein centre de Paris, au siège du journal Le Gil Blas où elle était alors prise en charge par une grande femme brune, imposante, souvent vêtue de rouge. Betsy lui rapportait tout ce qu’elle avait pu observer.
Daniel Lin s’intéressa, comme il se doit, à la nouvelle venue. Accélérant encore sa recherche, il fit défiler à une vitesse subliminale, tous les portraits des femmes qui comptaient en ce temps-là dans différents milieux parisiens. Enfin, il obtint ce qu’il voulait, un photochrome de la journaliste féministe et suffragette Yolande de la Hire.
«  Tiens! Dois-je paraphraser Spock? Fascinant! IA, affiche-moi donc toute la prose de Yolande de la Hire. Houlà! Cela ressemblerait à de la diffamation, ou à de la calomnie à l’encontre de la baronne de Lacroix-Laval que cela ne m’étonnerait pas! Qui stipendie donc cette Yolande pour qu’elle ponde de pareils billets? Qui a intérêt à salir la réputation de mon adversaire? ».
Les articles de Yolande de la Hire étaient proprement incendiaires. Ils accusaient Aurore-Marie de Saint-Aubain d’avoir usurpé sa fortune et son talent qui revenaient de plein droit à sa cousine irlandaise lésée, Betsy. Pour rappel, la mère de la baronne était d’origine irlandaise. 
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Chose plus grave encore, Yolande sous-entendait que la poétesse usurpatrice et sainte-nitouche se trouvait à la tête d’une conspiration visant à abattre la Gueuse, autrement dit la République, par le biais d’une secte d’illuminés dont elle était la Grande Prêtresse, secte disposant de fonds conséquents finançant le général Boulanger. Elle révélait également qu’elle avait été témoin, le 18 septembre 1877, de la cérémonie initiatique durant laquelle Aurore-Marie avait été intronisée dans les souterrains des thermes de Cluny.
Daniel Lin affina encore ses recherches dans les relations de Yolande de la Hire. Ainsi, il vit que la jeune femme appartenait à un club féministe influent militant pour le droit de vote des Françaises, pour l’heure, citoyennes de seconde zone.  Parmi ses amies et connaissances, on trouvait Séverine
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 et Rachilde,
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5b/Rachilde_(Marguerite_Eymery).jpg
 alors que Gyp, d’extrême droite, gravitait dans le cercle des intimes de la baronne de Lacroix-Laval.
Poussant ses investigations jusqu’au bout, Dan El établit le lien majeur qui expliquait tout.
«  Yolande de la Hire est un agent du Deuxième Bureau français! Pari gagné! Ah! Son dernier article m’inquiète. Elle est au courant pour la soirée de Bonnelles. Elle doit s’y rendre avec Betsy Blair pour, officiellement, semer la zizanie, mais en réalité, pour recueillir les preuves nécessaires de l’avancée de la conspiration boulangiste. Ouille! Nous sommes deux sur la piste des plans du Bellérophon noir! Mon cher de Boieldieu, encore une mission pour vous. Sacré dilemme! Soit, je laisse agir les services secrets français sans intervenir, et ce sont eux qui auront alors la main haute pour déclencher une guerre prématurée contre l’Allemagne après s’être emparés des armes secrètes du brav’général, soit je donne expressément l’ordre à Michel, Symphorien et compagnie de permettre l’élimination physique de cette Yolande… J’ai horreur de me retrouver dans une telle situation. À charge pour mes amis de détruire toutes les pièces à conviction. Le reste viendra plus tard. Combien y a-t-il donc de réseaux d’espionnages sur l’affaire? Cinq? Davantage? Récapitulons:
- Le Deuxième Bureau;
-La Wilhelmstrasse;
- Le Foreign Office;
- Moi;
- Charles Merritt, l’épigone de Galeazzo ne peut rester sur la touche. C’est lui qui a volé les codex tétra-épiphaniques à Cluny en 1877. J’affirme cela sans savoir exactement pourquoi. D’ailleurs, j’attends incessamment le rapport de Frédéric Tellier, Spénéloss et Guillaume. Ah! Justement, le voici.
Le détenteur actuel desdits textes s’avère être une vieille connaissance d’une piste précédente. Lord Percival Sanders. Amusant! Que de beaux souvenirs. J’étais bien jeune alors. Je me cherchais encore. Mais laissons là les regrets. Établissons l’holo communication ».
Instantanément, un visage sympathique, long et malicieux, se matérialisa au centre de la chambre sise au Gros-Caillou.
- Bonjour, Daniel, commença Frédéric. Excusez-moi pour cette familiarité, mais le temps presse.
- Vous êtes à bord d’un ferry.
- Oui. Sir Charles a délégué plusieurs de ses agents pour agir en France. J’ai du gras. Ce noble personnage détient le codex original de Sokoto Kikomba du monde parallèle mexafricain découvert par l’aventurier Odilon d’Arbois au Mexique en 1863! 
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- Théoriquement, ce codex passe pour avoir été détruit en septembre 1877 à Cluny.
- Certes, mais vous avez fait une erreur, commandant.
Daniel Lin laissa passer cette phrase sans montrer sa contrariété.
- Vous n’êtes pas sans savoir que le codex de Sokoto Kikomba est la chronique royale des Moro Naba de Texcoco de 1311 à 2148.
- Décidément, mon passé alternatif me rattrape! Soupira le Superviseur. Poursuivez, Frédéric, aujourd’hui, je peux tout entendre.
- Le codex de Sokoto Kikomba décrit une guerre thermonucléaire survenue entre Texcoco et les Anasazi en l’an 2045 de la piste 1733. Il donne les secrets de l’arme atomique mais aussi la localisation dans le Bassin conventionnel du Congo des gisements de pechblende et d’uranium nécessaires à sa fabrication. Si l’on suit bien la traduction de d’Arbois.
- Vous pouvez avoir confiance en ce baroudeur sur cela.
- Merritt a compris l’intérêt du codex.
- Bien évidemment.
- Il veut détenir l’arme absolue, non dans un but militaire, mais pour pouvoir exercer un chantage sur tous les gouvernements européens afin d’avoir les mains libres dans ses différents trafics.
- Vous savez ce que cela sous-entend Frédéric? L’existence même de cette chronoligne, tout le plan boulangiste de cette guerre de revanche, reposeraient, j’en ai désormais la certitude, sur la présence d’une copie du même codex, effectuée ou donnée on ne sait pas encore par qui, pour le compte de madame de Saint-Aubain. Si Fu n’avait pas été anéanti, j’aurais dit que c’était lui  l’origine de ce micmac.
- Fu? Mais de qui s’agit-il?
- Laissez tomber Frédéric, je délire! Revenez au plus vite, mon ami.
- Non monsieur. Il me reste à étudier les codex de Cléophradès d’Hydaspe et d’Euthyphron d’Éphèse. De plus, j’ai eu vent d’un projet de voyage plus que suspect de Merritt à Venise dont j’ignore encore l’objectif. Dès que j’en aurai terminé avec mes deux agents suspects, je reviendrai à Londres.
- Faites pour le mieux, mais restez sur vos gardes.
Le commandant Wu voyait que le ferry naviguait sur une mer déchaînée. Il ne s’en inquiéta pas outre mesure. Au contraire, ce mauvais temps faciliterait le travail du danseur de cordes, qui n’hésiterait pas à envoyer par-dessus bord les sbires de Merritt, si nécessité s’en faisait sentir.
Après avoir coupé la communication, Dan El soliloqua pour lui-même.
«  Ai-je réellement la mémoire totale ou non? A-El m’entraverait? Je pensais bien l’avoir enfoui au plus profond de moi… mais il resurgit. Je ne me trompe point. Pourquoi? Je ne suis plus schizoïde. J’ai vaincu mes démons ».

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À quelques heures de cette soirée mondaine et politique qui promettait d’être mémorable - mais pour qui ? - le domaine de Bonnelles s’agitait de mille bruits et activités alors que de nouveaux domestiques étaient arrivés en renfort afin de faire face à la profusion d’invités plus ou moins autorisés.
Aurore-Marie craignait que le repas y fût surabondant et prétexte à bamboche. Il devait se tenir dans l’immense salon rectangulaire où, à chaque extrémité, s’ouvraient deux vastes baies. Au milieu de la pièce, on remarquait une imposante cheminée sculptée dont le manteau servait de cadre à un portrait de la belle-mère de l’actuelle duchesse d’Uzès. Tout en cette pièce était prétexte à profusion de meubles de tous siècles, du gothique revisité par les Romantiques au Napoléon III le plus capitonné et le plus lourdingue, surchargé à l’extrême de dorures du plus mauvais goût, de tableaux et de bibelots, de vases, des Sèvres, Saxe, Wedgwood, de Ming et de laques japonais. 
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Il y avait un autre vieux billard pendant de celui du deuxième salon réservé aux collections de bronzes. Mais ce n’était pas tout. En sus du clavecin peint et décoré par Nicolas Lancret, madame de Rochechouart de Mortemart avait pourvu aux penchants musicaux de son hôtesse en installant pour l’occasion un piano à queue de prix. 
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/Nicolas_Lancret.jpg/220px-Nicolas_Lancret.jpg
Comme il se doit, le majordome distribua les emplacements des différents convives selon leur rang social mais aussi en fonction des affinités de Madame. Aurore-Marie avait pris connaissance du menu non sans marquer son inquiétude. Elle souhaitait que les marmitons et l’échanson de la duchesse s’en tinssent à quelques mets, à peu de services, pas plus de trois, à une variété restreinte de vins et de boissons, à la condition que celles-ci fussent les moins opiacées et alcoolisées possibles. Son estomac d’oiselle était si promptement repu! Il atteignait fort tôt la satiété ; en cas d’abus, Madame la baronne absorbait alors les vomitifs et émétiques nécessaires à sa digestion. C’était là une contradiction flagrante avec l’exubérance de son style d’écriture qui contrastait avec ses goûts alimentaires d’anorexique et compensait son inappétence parcimonieuse érigée en système. Madame la baronne prenait soin à entretenir sa taille flexible d’adolescente attardée. Elle se moquait bien aussi de la provenance des extras, laissant ainsi les coudées franches à la duchesse. Or, là elle avait grand tort, car une multitude d’espions patentés s’étaient donnés rendez-vous à ce raout, y compris Daniel Lin Wu en personne. Matois, le commandant avait opté pour une apparence étonnante que nous nous refusons à dévoiler pour l’instant. Cependant, il devait gérer la turbulence de Violetta et de Deanna Shirley qui avaient insisté pour ne pas manquer cet événement. Autant Daniel Lin avait accepté pour sa pseudo nièce, dotée de dons de métamorphe et donc capable de se faire passer pour une personne plus âgée qu’elle, autant il avait tiqué devant les desiderata de l’actrice britannique dont les sautes d’humeur et le fantasque étaient connus de tous à l’Agartha.
- Je vous rappelle, dear Deanna, que vous êtes censément âgée de moins de quinze ans et qu’en aucun cas, vous n’êtes autorisée à souper avec les adultes!
- Quoi? C’est un scandale!
- Aurore-Marie vous a déjà vue. Donc la prudence et la discrétion s’imposent. Sinon, tout foire!
- Pour qui me prenez-vous? Je ne suis point si sotte!
- La bienséance pourrait vous imposer de faire dodo après avoir mangé à part avec les enfants.
- Cessez là, à la parfin! Vous m’humiliez.
- Point du tout. De plus, vous devez savoir que le repas sera adapté à votre âge.
- C’est-à-dire? S’enquit Deanna fort soucieuse. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/71/Jane_Eyre-Joan_Fontaine-2.jpg
- Pas de vin, pas de champagne, pas de galimafrées, pas de ces tourtes qui font votre ordinaire. Sans doute un potage aux pointes d’asperges, du blanc de poulet grillé accompagné de petits pois primeurs, rien de très bourratif comme vous vous en rendrez compte bien vite…
- Mais je vais crever de faim!
- Oui! Elle va crever la dalle! Se réjouit méchamment Violetta.
- Vous souhaiteriez mon dépérissement que vous ne vous y prendriez pas autrement !
- Oncle Daniel combat votre boulimie légendaire, digne de celle du Marsupilami africain, vous savez, celui qui ne s’exprime que par des Bahou !
Daniel fronça les sourcils et soupira :
- Encore une de tes réflexions bédéphiles mal placées !
- Parle pour toi, jeta l’adolescente d’un air pincé, tu t’es fait le portrait exact de S…
- Moineau ? Interrogea Deanna Shirley, l’œil émerillonné. Le nom que vous venez de prononcer ressemble à celui désignant le moineau en anglais.
Reprenant, après une pause, l’apprentie star, objecta courroucée : 
- O’Malley, dans toutes ces réjouissances? Qui va s’en occuper?
- Ce ne sont pas mes oignons! Il ne fallait pas vous encombrer de votre briard.
- Moi je sais qui va se charger de ton animal, fit la métamorphe ses yeux pétillant de malice. Jean Gabin…
- Au fait, pourquoi pas, acquiesça Daniel Lin. Puisqu’il fera le guet, cela lui sera facile de surveiller également le chien.
Pour pénétrer dans la propriété, ce fut un jeu d’enfant. Le commandant Wu usa d’hypnose, faisant croire à toute l’assemblée que les siens étaient des invités en bonne et due forme. De même, lorsque le maître d’hôtel engagea les extras, le même stratagème fut employé. Julien et Daniel revêtirent l’uniforme de leur fonction. Des tenues très Louis XV. 
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- Mince! Siffla Violetta. On se croirait chez Palankine dans Popaïne et vieux tableaux. 
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- Encore tes références bédéphiles, s’agaça Daniel Lin.
- Au fait, oncle Daniel, chapeau pour ton déguisement. Tu as pris des leçons auprès de Frédéric, lorsqu’il se fit passer pour un lad dans une affaire de vengeance…
- N’oublie pas aussi de rendre hommage à Marteau-pilon qui excelle dans ce type de couverture. 
A suivre...
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