dimanche 17 novembre 2013

Le Couquiou épisode 21.



Elle reposait, de nouveau nue, sous les couvertures de fourrure. Elle avait accepté ce retour à la nudité originelle, utérine, sécurisante, sous la chaleur douillette des peaux, sa pudeur enfouie au sein des poils réchauffants et rassurants de ces dépouilles mortes pour le confort de l’humanité ancienne. Il avait entrepris de lui coudre des vêtements antédiluviens mais seyants, d’une élégance de fillette solutréenne ou autre. Elle dormait d’un sommeil innocent, apaisé.
Il contemplait, admiratif, cette quiétude, cette faculté qu’ont les enfants de récupérer leur sérénité au plus dur de l’épreuve. Les événements transformaient Lucille, son mental, son jugement des choses et des êtres. Il avait raison ; elle ne pouvait le blâmer. Il y avait quelque chose de pourri en notre civilisation moderne, vouée à la course incessante au progrès. 
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Désormais, Lucille se fichait pas mal qu’on ne la libérât pas plus vite. Non point ensauvagée pourtant, elle abandonnait ses inhibitions bourgeoises, acceptant cette nouvelle vie naturelle, digne au fond de celle des Esquimaux. Elle avait jeté aux orties ses vêtements avant même qu’ils tombassent en lambeaux, passant son temps emmitouflée dans du cuir de biche ou de sanglier. Elle envisageait de vivre d’eau fraîche et de baies sauvages, libre comme le vent, tout comme Capucine. Les jours s’égrenaient, la Noël approchait, mais elle savait que cette fête ne signifiait rien pour l’homme préhistorique.
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Tout à la contemplation de Lulu, il ne voyait pas passer l’heure. Celle-ci le rattrapa ; il se surprit à bâiller. Certes, Pierre n’avait plus besoin de montre, sachant lire dans le ciel, dans la course des luminaires naturels, dans la position des étoiles lorsque le temps le permettait, le moment diurne ou nocturne. Il tenait un comput particulier, digne d’un calendrier de chasse, avec traits, encoches, cupules, entailles, sur des morceaux de bois, tel qu’il le supposait chez les néandertaliens du Moustier qui en avaient déjà usé il y avait cinquante mille années de cela. Alors, il se coucha à son tour, après avoir soufflé la lampe de graisse. Les heures poursuivirent leur ronde, s’égrenant une à une.
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Elle s’éveilla sans crier gare, alors que la nuit n’en était qu’à mi-temps. Une douleur, une inflammation, un lancinement, sourdaient en elle, fermentaient en ses entrailles. Cela était chaud, voire brûlant, interne, mais pas tout à fait au niveau abdominal. Elle gémissait. Lucille se dressa, hors de sa litière de peaux, nue, fiévreuse. Elle tâta son ventre et sa poitrine. Elle avait mal au tréfonds de ses fressures intimes. Ses mamelons étaient durs, enflés, redressés. Echauffée, bien que dans le plus simple appareil, au plus profond d’une nuit froide où brasillait avec peine le foyer ancestral préhistorique qu’il fallait raviver en cet hiver proche, Lulu avait l’impression qu’une métamorphose se produisait en elle. Quelque chose d’inconnu, de redoutable, couvait, bouillait, se développait, était prêt à surgir, à sourdre du sein de ce qui n’était pas encore sa matrice. Etait-ce un accouchement ? Cela ne se pouvait.
Toujours plus malade et geignarde, Lucille se mit à croupetons, comme si elle souffrait de coliques. La partie la plus secrète de son corps paraissait entrer en ébullition et la douleur atteignit bientôt une telle intensité qu’elle cria.
Il s’éveilla, surpris par ce cri qu’il interpréta comme un appel de détresse. Lucille se tenait toujours accroupie. D’abondantes sudations rendaient son épiderme luisant.
« J’ai mal monsieur, j’ai très mal ! Aidez-moi ! »
Il sut ce que c’était. Il connaissait cela, chez sa défunte femme. Ce ne pouvaient être les douleurs de l’enfantement. Cela survenait, périodiquement chez Clémence, bien que moins douloureusement. Il dit :
« Laisse-toi faire, petite. Ne crains rien. Je vais t’aider ; ça va passer. Obéis-moi. »
Il s’empara d’une espèce de torchon en peau de bouquetin.
« Ecarte tes cuisses ; n’aies pas honte. C’est juste un mauvais moment à supporter. »
Elle frémit lorsqu’il plaça en son intimité, entre ses jambes, cette dépouille misérable tannée. Elle eût voulu le morigéner ; même son petit frère n’aurait pas osé lui faire ça. Elle regretta n’avoir plus de culotte à se mettre depuis trois jours. Il l’avait effleurée malgré lui, sentant l’intensité échauffée de sa peau en l’entrejambes, à l’emplacement de la génération, que l’on ne nomme pas. Sa main lui brûla presque. Il la retira, constatant que l’afflux coloré ne tarderait plus à s’épreindre, à se déverser hors de la fillette.
« C’est la première fois que ça t’arrive, n’est-ce pas ? »
Elle ne répondait pas. Il positionna une coupelle grossière de terre crue, mal façonnée, une céramique d’avant la céramique, d’avant l’invention du tour de potier, modelée à la main avec l’argile qui avait servi à pétrir Adam et tous les hommes après lui de manière qu’elle fût exactement dans l’axe secret de la pudicité.
Ce fut alors que Lucille ressentit l’optimum du mal. C’était comme un flux de lave, une ponte de poix coulant le long des canaux les moins convenants de son jeune organisme, s’extrayant, s’extravasant d’elle, de ce qu’elle savait être son sexe, mais dont elle ne parlait jamais. La peau placée en l’entrecuisse ne tarda pas à se détremper toute, à s’empoisser d’un liquide épais, rouge, affreux, qui s’égoutta promptement jusqu’en la poterie primitive, empois de vie, empois de mort, sang conceptuel, premières menstrues de la surrection de la nubilité. Lucille venait de s’extirper à jamais de l’enfance, bien qu’elle en eût encore conservé les formes. L’épreuve avait hâté de plusieurs mois sa maturation. Le rite de passage était accompli, achevé, sans que nulle transgression n’eût eu lieu.
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Le contrechoc surgit, la secoua, bien qu’elle se sentît soulagée d’un seul coup, la douleur fulgurante et chaude s’estompant, s’évanouissant aussi vite qu’elle était apparue. Lucille eut froid, grelotta, frissonna, tressaillit, réalisant qu’elle demeurait intégralement nue, son moi intime poisseux du premier sang de la femme, s’égouttant encore en filets nauséabonds le long de la face interne de ses cuisses. C’était comme si elle venait d’expulser une monstruosité difforme et déjà putréfiée. Son ventre blême était mouillé par une sueur glacée.
« Mon enfant, tu es femme désormais, fit-il. Les nouvelles générations sont réglées plus tôt qu’avant. Tu n’as même pas encore fêté tes douze ans. C’est bien jeune. »
Lulu avait compris. L’enfant venait à jamais de mourir, de s’enfuir outre-ailleurs, dans le passé, en un monde révolu pour toujours, où elle ne pénètrerait plus.
« C’est cela être femme » pensa-t-elle, osant contempler, malgré elle, le contenu répugnant, épais et écarlate qui emplissait la coupe paléolithique.
« Tu frissonnes. Je vais te nettoyer, puis te couvrir. N’aies pas peur. Tu es comme ma fille. »
Il s’exécuta, lavant avec soin toute la souillure de l’adolescence. Il l’emmitoufla dans ses plus belles peaux, puis la recoucha, la borda. Lucille ne tarda pas, exténuée, à recouvrer son sommeil d’innocence.
Brusquement, ses oreilles exercées perçurent une clameur encore distante.
« Eux ! Comment ont-ils fait ? Mes oiseaux ! Mes oiseaux ! Vite ! »
Si Pierre avait encore possédé une montre, il aurait su qu’il était deux heures du matin. Il allait se préparer pour son combat ultime. 
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A suivre...

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samedi 9 novembre 2013

Le Couquiou épisode 20.



En théorie, après un rapt d’enfant, demande de rançon ou pas, les chances de retrouver la victime vivante s’amenuisaient de jour en jour. L’affaire de l’enlèvement de Lucille d’Arthémond, qui se greffait sur celle des meurtres en série du Couquiou, était la seconde à défrayer la chronique répétitive et ennuyeuse des faits divers de cette année 1960, après celle du jeune Eric Peugeot,
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 demeurée célèbre. Toute la maréchaussée redoutait une issue dramatique, au même titre que pour le bébé Lindbergh dans les années 1930. Ce fut pourquoi, après avoir obtenu le feu vert de la hiérarchie, de la préfecture et du parquet, Dullin, se refusant à toute procrastination commode, agissant en quelque sorte dans l’urgence, s’ empressa de retourner en grand arroi à la métairie des Martin, fort de son mandat en règle, en compagnie du providentiel mais hétérodoxe Edmond Luc. Il alla jusqu’à lui déléguer la tâche ingrate de ce contre-interrogatoire, dans l’espoir que le paysan craquerait face aux preuves irréfutables et dérobées à son insu, et qu’il cracherait le morceau : oui, il connaissait l’identité réelle du diabolique homme-cerf, et il l’avait planqué à la Libération, avant qu’il ne se métamorphosât en ce criminel chamanique redoutable. Le reste sortait des sentiers battus, avec sa part d’irrationalité. Aux soins des experts de déposer lors du futur procès du bonhomme : préhistoriens, psychiatres ou anthropologues. Ils trancheraient sur la responsabilité et la lucidité du tueur.  Neutralisé, il aurait enfin cessé de menacer l’ordre établi gaullien, pour ne pas dire la Civilisation tout entière ! Et c’est ce qui comptait avant tout pour le gouvernement : peu importait que le Couquiou fût timbré.
Le vieux matois commença à grommeler dans ses moustaches jaunies, reprenant ses vieilles habitudes de ruse dont il avait usé avec maestria avec les collabos, les miliciens ou les vareuses feldgrau, faisant son beurre de la situation de guerre. Il ne put nier longtemps devant les évidences brandies par le détective placé sous l’autorité de la gendarmerie, d’autant plus que Dullin lui fit miroiter (miroir aux alouettes ?) la possibilité de toucher une récompense, comme s’il eût agi à la manière des chasseurs de prime du Far West. Mais la tête du Couquiou n’était pas mise à prix, et les avis de recherche de la fillette ne faisaient aucunement allusion à ce procédé d’appât à l’américaine. En fait, notre brigadier ne faisait que calquer officieusement les méthodes d’investigation des romans noirs qu’il réprouvait ; le déni d’avoir agi de la sorte transparaîtrait plus tard, sans risque de préjudice pour sa carrière de militaire. Tout cela s’apparentait aussi à de la délation : vendre, dénoncer l’homme-cerf, désormais identifié sous son vrai nom de Pierre Desportes, ce n’était pas comme trahir la Résistance au profit de l’occupant, parce que Pierre Desportes n’avait jamais été affilié au moindre mouvement de lutte antiallemand. Au contraire, il était de notoriété publique qu’il avait penché en faveur de Pétain, au même titre que la famille de l’actuel baron d’Arthémond, de tradition maurrassienne.
« Je refuse de m’exprimer sous la menace ! » commença le vieux pingre. La cupidité campagnarde était cependant son point fort et ses oreilles souvent encrassées de cérumen réagissaient de manière pavlovienne au doux froissement d’un billet de mille (en anciens francs) ou au tintement des pièces de cinq NF en argent.
Sachant ce qu’il faisait en toute connaissance de cause, sans que les gendarmes en fussent surpris, le détective sortit son portefeuille de la poche intérieure de son trenchcoat et en tira une coupure à l’effigie du cardinal de Richelieu.[1] Puis, il commença à palper ce billet de banque, à en faire craquer le papier entre ses doigts, à en humer l’odeur caractéristique, à en éprouver la texture. Le vieillard tressaillit ; ses lèvres eurent un frémissement. Allait-il céder ?
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Mais cette première étape du manège d’Edmond Luc ne suffit pas : ce n’est pas avec seulement dix NF qu’on achète une conscience. Le père Martin était de la race des fesse-mathieux à l’ancienne, presque balzacien dans ses mœurs, excessif dans sa ladrerie. Fort près de ses sous, il avait fallu le tancer pour qu’il renonçât enfin à sa primitive carriole attelée d’une haridelle rhumatisante coiffée d’un chapeau de paille effrangé digne d’un épouvantail à moineaux ou à martinets, pour qu’il acquît enfin une vraie bagnole, la fameuse 203 bâchée, dont le modèle commençait à dater, bien que le véhicule fût réputé pour sa robustesse et pour son endurance. De plus, le paysan possédait encore de vieux chéquiers remontant à Albert Lebrun, qu’il n’utilisait pas et qu’il planquait. Econome jusqu’à la pire avarice, il lui arrivait de dissimuler de la monnaie dans la doublure de son matelas.
Notre détective passa à une coupure plus conséquente, sachant que l’Etat le dédommagerait : il prit cinquante francs.
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 Le Martin reconnut la tête du vert-galant, mais là encore, Henri IV ne suffit pas à le faire fléchir. Edmond Luc eut beau s’échiner en ses froissements sensuels du papier-monnaie, en sa luxure sadique exercée à l’encontre d’un argent signé alors du gouverneur de la Banque de France, Monsieur Wilfrid Baumgartner,
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 devenu par la suite ministre des finances, le vieux roublard se fit immobile comme une statue de marbre. Alors, sur un signe oculaire du brigadier, Luc se contraignit à sortir du portefeuille non pas un seul, mais trois billets de cent francs, trois Bonaparte. 
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 Là, l’effet fut enfin probant. En 1960, trois cents nouveaux francs représentaient déjà une sacrée somme. Les mains avides du campagnard se portèrent en tremblotant, saisies d’envie et de convoitise, vers les signes monétaires colorés fiduciaires. Martin était de fait un drogué, un toxicomane du pognon.
Jusqu’à présent, le tort de la majorité des enquêteurs avait été, au pis, de considérer l’assassin comme une fable, un être mythique, une construction mentale des habitants eux-mêmes, volatil et manquant de substance, de consistance, et au mieux, de penser qu’il s’agissait d’un anarchiste préhistorique voulant défier l’ordre établi et assouvissant son côté provocateur par une série de meurtres hétérodoxes. Désormais, il avait une identité, et ce que le père Martin, succombant à l’appât du gain, non pour le dépenser, mais pour le thésauriser, allait déclarer aux gendarmes marquerait l’aboutissement de longues semaines d’investigations.
« Vous aurez droit à l’argent une fois que vous nous aurez tout dit », lança Edmond Luc tout de go.
Cette phrase résonna dans la tête du vieil homme telle une objurgation. Or, il représentait une espèce de mémoire vivace de la contrée. Son cerveau était empli de fécondes promesses de renseignements, œuvé comme un poisson femelle de futurs alevins prometteurs. Pourvu qu’il ne fût pas trop tard pour retrouver Lucille vivante ! Alors, le métayer se lança, tout en jetant un regard réprobateur en direction du détective, à cause de la manière dont il venait d’agir pour lui extorquer des aveux, à cause aussi des petits larcins qu’il avait constatés dans ses affaires personnelles, larcins dont il avait le responsable en face. La maréchaussée complice d’un pur voleur ! C’était machiavélique ! Mais qui veut la fin veut les moyens.
« C’est un bizarre bonhomme que j’ai aidé à se planquer quelques temps à l’approche de la Libération, commença-t-il. Non pas qu’il fût coupable d’un crime contre la bonne cause, non pas, non plus, qu’il ait forcément mal agi. Il avait tué utilement un salaud, et ça, de toute façon, un autre que lui aurait fini par le faire, alors, peu m’importait du moment que la justice s’était exprimée…
- C’était pourtant un étranger au pays… répliqua Luc.
- Etranger, étranger, vite dit ! Ce Pierre Desportes s’était fixé dans la région depuis quelques années, et j’puis déclarer qu’il était ben intégré ! Sa femme et lui, ils étaient entrés dans les faveurs du père de l’actuel baron, au point d’être présents aux noces de Monsieur…
- On sait ! coupa sèchement le détective. J’ai enquêté sur les relations des Arthémond.
- Fallait ben comprendre ce gars. Il était totalement déboussolé, parce ce qu’il venait de subir contredisait totalement les fondements mêmes de ses idées, de ses convictions. C’était un acte de haute trahison accompli par ceux avec lesquels il avait partagé des idées…sales. Il ne fit que trahir à son tour les traîtres en éliminant Louis Brunel. Alors, tous ces collabos, ces maréchalistes et ces schleus en déroute, en pleine débandade estivale, ils pouvaient lui régler son compte alors qu’il appartenait pas au moindre mouvement de résistance, même de manière passive. Ouais, ça a été assez facile de le planquer pendant toutes ces semaines. Non seulement il a pu échapper aux représailles du camp des vaincus, mais également à l’épuration sauvage des cocos avec leurs milices patriotiques qui tinrent le haut du pavé jusqu’à ce que le Général ait ordonné qu’on les désarme. La justice expéditive, qui a eu le temps de faire des dégâts dans les consciences, c’était pas digne de la nouvelle République et de la philosophie de la Résistance.
- Veuillez abréger, mon vieux. Pas de digressions politiques. »
Pour mieux se faire comprendre, Edmond Luc s’amusa à tripoter la liasse de Bonaparte, ce qui impatienta le paysan.
« Puisque vous l’entendez comme ça ! Ce Pierre Desportes, il n’a même pas acquitté sa dette ! Il a passé son temps à grommeler, à réclamer vengeance, à accuser la civilisation de tous les maux. Il ne voulait pardonner à personne, n’excuser personne. Son ressentiment allait ben au-delà de ce que les boches avaient commis à Oradour. Le massacre lui avait brisé le ciboulot. Il faut dire que je le comprends. Comment j’aurais réagi à sa place si ma Martine et mes enfants avaient subi ce sort atroce ? Toujours est-il qu’un beau jour, il a décidé de fiche le camp, de s’évaporer dans la nature. Il a signé le papier de reconnaissance de dette et puis, il est parti sans laisser de trace. Au début, j’ai supposé qu’il avait quitté la région, changé de nom, refait sa vie. Puis, j’ai pensé que, vu les idées délirantes qu’il s’était mis à professer sans trêve, il avait opté pour la marginalité d’un homme des bois, et s’était mis à vivre sauvagement, du côté des marais. Mais tout ça n’explique pas pourquoi il a mis plus de quinze ans pour commencer ses crimes, parce que j’ai vite compris que le tueur aux oiseaux, c’était lui.
- Alors, pourquoi ne nous avoir pas fait part d’emblée de vos soupçons ? interrogea le brigadier.
- Parce que j’avais peur.  J’ai pensé qu’il avait acquis durant toutes ces années des pouvoirs surnaturels oubliés, qu’il s’y était initié…qu’il était plus comme nous. C’est un fou, messieurs, un fou dangereux doté de facultés nouvelles…ou qu’on sait plus utiliser…
-…depuis que nous avons perdu le contact direct avec l’esprit des choses de la nature, dirais-je, compléta Luc. Je comprends en ce cas que l’apprentissage de ces facultés préhistoriques réveillées ait pris quinze ans à l’assassin. »
Au fond de lui-même, le détective appréhendait avec exactitude la psychologie du Couquiou, et ce qui, dans les mentalités paysannes (du point de vue anthropologique), avait déterminé cette sorte de loi du silence, y compris chez le rebouteux Népomucène, qui, le premier, eût été à même de deviner la triste vérité. Il fit le rapprochement avec la légende du Grand Veneur de la forêt de Fontainebleau, évoquée par Michel Butor dans son roman la Modification, qu’il venait de lire. Comment délivrer la fillette sans risques ? Par quels moyens débusquer la bête fabuleuse, le fauve humain, le monstre de la sylve profonde, faire sortir le loup du bois (loup, y es-tu ?), ce cerf-garou légendaire qui s’y tapissait depuis la Libération, et qui n’avait eu toutes les cartes en main pour nuire aux autres que tout récemment ? Son apprentissage avait été long, progressif, pour qu’il parvînt à accomplir sa vengeance à froid.
D’autre part, le Couquiou était suffisamment retors pour souhaiter entretenir sa réputation sanglante et fantastique, pour qu’elle ne fût entachée d’aucune défaillance. Il prendrait soin de sa légende et ne se laisserait pas compter, prendre comme ça, ainsi que l’avaient éprouvé funestement nos gendarmes voilà quelques semaines. Recommencer la même erreur, ratisser pareillement le terrain, la zone, les champs, les halliers, les marais répulsifs…impensable. Ils avaient eu tort d’agir en plein jour. A moins qu’il eût également commandé aux rapaces nocturnes, l’homme-cerf devait prendre en compte les rythmes biologiques de ses acolytes volants. Un oiseau, ça a aussi besoin de goûter au repos nocturne, ça a aussi sommeil, il paraît même que ça peut rêver ! Autrement dit, l’idée d’Edmond Luc était que Dullin et ses hommes traquent et capturent Pierre Desportes (puisque c’était lui, pas un autre) aux heures de sa plus grande vulnérabilité : au plus fort de la nuit, bien longue en cette saison d’au-delà de Samain.
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Le détective continua à fantasmer sur la figure du Grand Veneur, du Veneur noir qu’il connaissait aussi par un roman de Ponson du Terrail : La Baronne trépassée.
Il mêlait les deux êtres, le néo-paléolithique et celui du siècle de Louis XV, en une créature sinistre hybride et impossible, presque cryptozoologique, propre à faire les délices d’un Bernard Heuvelmans. Son imagination vagabonda tant qu’il perdit le fil des propos du père Martin, qui ne faisait plus que confirmer des évidences. Il visualisait un homme-hamadryas, non pas pris dans le sens simien mais dans la signifiance antique, nouveau Bélial forestier païen se livrant à des bacchanales obscènes avec des satyresses aux formes turgescentes de volupté. Il matérialisait un homme-sylvain, un homme-bouc digne de Goya ou de Böcklin, un chèvre-pied où les habits de chasse du XVIIIe siècle auraient pris corps avec la chair et la fourrure de cervidé ou de caprin, auraient fusionné avec la peau de bête du sorcier de la grotte des Trois Frères. Ce faune-Cernunnos-Bélial rappellerait le dépravé maréchal de Richelieu, cet adepte des soupers adamiques de sinistre réputation, avec ses culottes pestilentielles de bouc en rut. De la perruque poudrée à doubles rouleaux, du bicorne empanaché, émergeraient les vingt-quatre-cors du cerf bramant. Le visage, irréel, serait constitué de buis, sculpté, taillé comme à la serpe, tavelé de veinules, de nœuds, tel un masque inhumain digne du fameux invalide à la tête de bois. 
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Il surgirait des troncs morts ou vifs, effeuillés ou fournis, telle une apparition, s’extirpant de la ramée comme d’une matrice, plus épouvantable et magique que le char d’Ezéchiel, plus apocalyptique et destructeur qu’un Jaggernaut indien.
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 Chacun de ses pas de titan ébranlerait la terre, résonnant d’un grondement sinistre annonciateur de fin des temps, ses bottes immenses s’enfonçant au plus profond de la croûte, de la lithosphère, en semant un sillage éruptif de lave en fusion. Son chant retentirait, surgissant de sa gorge cuivrée, plus profonde qu’une combe immémoriale, de ses cordes vocales vibrantes d’outre-monde, d’abord semblable à l’appel strident et assourdissant de l’hallali des cors de la chasse à courre, puis grave comme une corne de brume ivoirine sonnée par un guerrier viking hirsute au casque cornu en forme de lyre, triomphal, déterminé à semer la désolation. Sa silhouette champlevée d’émaillures, jaspée, parée et vermeille de tout le sang sacrificiel primitif des bêtes de la vénerie épandu afin de satisfaire l’ennéade assoiffée de vengeance des dieux magdaléniens, s’avancerait en ébranlant les fondements de la Terre-mère, réveillant le dragon noir sommeilleux depuis des millions d’années autrefois dompté et endormi par Çiva en personne, le dragon sur lequel repose le monde. Il serait le Grand Juge, le franc-juge des hommes, prêt à prononcer la sentence les condamnant à l’extinction totale, parce qu’ils auraient multiplié non seulement les crimes contre l’humanité, mais contre Gaïa elle-même.
Il serait l’homme-Phœnix, le Lazare emmailloté d’un suaire ressuscité déjà puant de décomposition, l’étoffe du deuil le recouvrant tachée de-ci, de-là, de l’épanchement des humeurs, des sudations morbides, le Vengeur, Frédéric Barberousse éveillé d’un sommeil millénaire, estoc brandie, hors du caveau moussu en grand appareil, aux pierres cancéreuses et verdâtres, casqué du heaume conique à nasal. 
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Les visions erratiques de Luc se poursuivirent : il imaginait un embryon indéfinissable, appartenant à une espèce indéterminée, non darwinienne, non linnéenne, se développant en parasite à l’intérieur de la tempe pulsatile et translucide du Grand Veneur-homme-cerf, colonisant son cerveau, l’acculant à la démence. Alors, l’être fabuleux sylvestre se déchaînerait en une rage destructive décuplée par la douleur occasionnée par ce parasite tumoral lui vrillant l’hémisphère gauche, dévastant toute la forêt qui l’avait fait vivre, mourant bientôt, son œuvre d’anéantissement accomplie. Il aurait agité sa ramure colossale en tout sens, hurlant son mal inextinguible, s’acharnant sur les réseaux de branches, éparpillant en des millions d’éclats de bois, sur des centaines d’hectares alentours, les frondaisons broyées par sa tête couronnée d’homme-mégacéros. Impuissant, il expirerait enfin, vaincu.
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Dullin le rappela à la réalité ; il évacua ces mauvaises pensées effrayantes comme le vent dissipant les nuages ou le soleil la brume.
« Nous tenons le suspect, c’est indéniable. Monsieur Luc, toutes mes félicitations ! Comment vous êtes-vous douté que… »
Il avait interrogé beaucoup de témoins de la guerre, de l’Occupation, épluché en long en large et en carré la liste des victimes d’Oradour, de ce massacre tautologique (puisqu’on dit que parler de la barbarie nazie est une tautologie), ayant eu l’intuition du limier d’y déceler un indice déterminant. Il la connaissait par cœur, cette liste, et y avait retenu les noms d’une Jeanne Desportes, cinq ans, et de sa mère Clémence. Il avait longuement arpenté les ruines dévastées du village, laissées en l’état au nom du témoignage. Il s’était enquis du père, de l’époux, s’étonnant qu’il ne figurât pas parmi les morts, pensant d’abord qu’on n’avait pu l’identifier, qu’il était demeuré un reste anonyme carbonisé, puis apprenant son absence sur les lieux de la tragédie lors des heures cruciales. Il avait recoupé tous les indices, dérobé sans vergogne ceux qui lui serviraient à étayer ses hypothèses. Les témoignages concordaient : Pierre Desportes, certains s’en souvenaient encore, parfois vaguement, d’autres de manière précise. On le disait disparu de la région, comme Martin venait de le déclarer ; sans doute avait-il eu à se reprocher son attitude tiède, voire maréchaliste. On n’allait pas plus loin, mais Luc avait fini par comprendre, après un interrogatoire sec et inutile du baron d’Arthémond, que le père Martin découvreur du premier crime, dont le choix par l’assassin n’avait pas été fortuit, du moins en ce qui concernait le lieu du forfait, détenait la solution de l’énigme.
Alors, il fantasma encore, imaginant la découverte des cadavres horribles des siens par le futur Couquiou, revenu sur place, son choc suprême, l’homme se culpabilisant de son absence puis rejetant la faute sur les autres, tous les autres depuis des millénaires, comprenant ce qu’il avait ressenti : il en fallait moins à certains esprits fragiles pour qu’ils deviennent fous.
D’instinct, Pierre avait identifié les siennes parmi l’amoncellement de dépouilles informes, noirâtres, indiscernables. Edmond Luc revivait la scène aussi nettement que s’il en eût été le spectateur direct, pour ne pas dire l’acteur principal. Cette fusion mentale avec la personnalité de celui qu’il avait démasqué le surprit. C’était comme s’ils eussent été jumeaux, partageant le même cerveau à deux, les mêmes schémas communs de pensée, les mêmes comportements. Il rapprochait cela de la descente du Christ de la croix de Rubens, œuvre baroque, sous l’orage du Golgotha. Pierre Desportes incarnait un homme-Pietà, une Mater dolorosa masculine, pleurant sa perte du Sacrifice de la Femme, de la Fille, Passion inverse et hérésiarque. Il aurait longtemps serré ces pourritures noires contre son corps sous la pluie diluvienne, invectivant l’Humanité, au milieu des tas obombrés dans l’église encore fumante, exhalant des miasmes méphitiques, des senteurs fétides de chairs humaines brûlées, dont les restes graisseux, comme en une fusion alchimique, un précipité organique, auraient commencé à fondre sous l’action pluviale, se mêlant bientôt aux ruissellements de nouveaux rus d’eau-cendres-graisses humaines noircies. Il savait qu’il était Lui, comme en une faculté parapsychique, fantastique, une substitution, un échange de personnalités. Luc avait capté à distance les pensées du Couquiou, parce que, pour la première fois, son cerveau s’était ouvert aux mêmes facultés étonnantes recouvrées. Il comprit tout, il sut tout, convaincu de gagner, de refermer ce cauchemar comme la dernière page d’un mauvais livre. Il était parvenu à raisonner exactement de la même manière que le coupable, ayant décelé tous ses points faibles. Comme en une photographie géologique, topographique et cadastrale d’une précision extrême, il visualisa l’ensemble de la forêt et des marais, bauge de l’homme-cerf incluse. Sa perception des lieux, sa planification du territoire de chasse, s’étaient faites intégrales, telles qu’elles le furent chez les hommes de Cro-Magnon ou de Neandertal, telles qu’elles l’étaient encore parmi les peuples traditionnels, Aborigènes d’Australie, Bushmen, Lapons ou Maquiritares.
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 Ces peuples qui n’avaient rien oublié de leurs liens à la Terre étaient en fait supérieurs à nous, les « civilisés ». Il jeta négligemment les billets de banque dans les mains du père Martin qui s’empressa de les plier et de les mettre dans la poche de sa vieille veste, comme il aurait lancé en guise de récompense une cacahuète à un chimpanzé de cirque obéissant. Ensuite, il déclara, sur un ton presque anodin, badin :   
« Messieurs, je vais vous exposer mon plan pour délivrer la jeune captive, mademoiselle Lucille d’Arthémond. »   

 A suivre...
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[1] Dix nouveaux francs de 1960.

jeudi 31 octobre 2013

Le Couquiou épisode 19.



Notre nouveau Philip Marlowe était résolu à remuer les profondeurs du passé local. Il agissait en historien, feignant s’intéresser aux événements de la dernière guerre, parcourant les archives municipales de chaque village, puis s’occupant de la tragédie d’Oradour. La liste des victimes le passionna. Il lui fallut aussi des témoignages oraux. Il n’hésita pas à venir interroger les habitants, équipé d’un magnétophone à bande, se faisant passer pour un journaliste, sans toutefois arborer la moindre carte de presse... 
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L’attention des gendarmes fut attirée par la présence de ce fouineur. Il était visible qu’il empiétait sur leur propre enquête, marchait sur leurs plates-bandes, jouait aux intromissions, aux intrusions illégales dans leur domaine réservé, essayait, par une évidence sautant aux yeux, de grappiller soit des fariboles, soit des indices capitaux, encore inédits, auprès de la populace locale du cru, à moins qu’ils fussent déjà connus d’eux et par conséquent frappés du sceau du secret de l’instruction. Après tout, ce type leur paraissait peu redoutable, bien qu’ils lui attribuassent l’étiquette de rival ; et il était de notoriété publique que tous ces détectives privés français amateurs, abreuvés jusqu’à l’écœurement de série noire américaine argotique, violente et érotique, voire de giallo à l’italienne (ce qui était bien pis : les Italiens, désinhibés à la différence de ces pudibonds d’Amerloques, faisaient encore moins dans la dentelle avec le sang et le sexe), n’étaient que des succédanés de Sam Spade, Mike Hammer, Lemmy Caution et Cie. Les intrigues de ces bouquins étaient souvent tordues à souhait ; chez un Raymond Chandler,
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 par exemple, on les jugeait selon le cas obscures, alambiquées, voire mal ficelées. Insolubles par un esprit moyen, en tout cas. Que dire de la cérébralité fumeuse d’Ellery Queen,
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 des styles de Peter Cheyney
 
 ou de Mickey Spillane ? 
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Dullin, un jour, avait eu la curiosité de se plonger en douce dans un de ces romans noirs de Dashiel Hammett à la couverture écornée, fatiguée et racoleuse, aux pages froissées et tachées de graisse, et, bien qu’il se fût agi d’une traduction expurgée abusant d’une langue verte ou crue à la Auguste Le Breton,
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 Albert Simonin ou José Giovanni,
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 il avait rougi aux gravelures multiples que cet écrit contenait : les Américains, audacieux, n’hésitaient pas à mettre en scène des pépées canon maquillées comme des bagnoles volées, fumant comme des pompiers, jurant comme des charretiers, buvant du scotch whisky cul sec, couchant avec le détective himself et s’exhibant pour un oui et pour un non en guêpière, soutif, gaine Playtex™, combinaison ou porte-jarretelles si ce n’étaient de subtils jeux de fesses, de croupe, se déhanchant, se dandinant au son du mambo, lorsqu’elles marchaient vêtues de leur robe fourreau moulante noire de night club.
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 Sans parler de leur forte poitrine cylindro-conique… Tels étaient les fantasmes du mec machiste français du milieu du XXe siècle face à la femme américaine émancipée et Marie-couche-toi-là. Notre représentant de la loi se demandait pourquoi de tels torchons se prétendant littéraires ne tombaient pas sous les ciseaux d’Anastasie et n’étaient pas condamnés pour outrage aux bonnes mœurs comme au bon vieux temps des procès de Flaubert et de Baudelaire. Décidément, cette République, Général aux commandes ou pas, devenait par trop permissive, amollissante et tolérante… C’était préjudiciable à la société, attentatoire même. Si ça continuait comme ça, Dullin n’en doutait pas, on verrait un jour prochain des bonnes femmes se balader en pleine rue avec des jupettes au ras des cuisses et du derrière et bronzer sur les plages avec les seins à l’air, avec impossibilité pour le bon gendarme ou gardien de la paix de verbaliser contre les contrevenantes exhibitionnistes. A Saint-Trop’, déjà, les bikinis rétrécissaient chaque été davantage. Outre-Manche, une Anglaise tapageuse de King’s Road ou de Carnaby street avait juré ratiboiser chaque année ses jupes d’un centimètre supplémentaire
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 parce qu’elle militait en faveur de la facilitation de l’accès des bus londoniens à ces dames qui manquaient le transport en commun à impériale du fait qu’elles ne parvenaient pas à courir après avec suffisamment de hâte, à les attraper au vol, à cause de leurs talons trop hauts et de leur ourlet trop long qui les entravait. Cette mégère prônait aussi la suppression des bas à jarretelles, peu pratiques, au profit de collants montant jusqu’au ventre, collants qu’imposerait l’usage des jupes rétrécies au grand dam des messieurs grivois à l’ancienne manière. Cependant, chez nous, une France hédoniste de législateurs pornographes peu éclairés remplacerait sous peu notre brave fille aînée de l’Eglise. Etait-ce cela, la modernité ? Un monde en mutation ? Ces années soixante, qui s’amorçaient à peine, promettaient…
L’émule de Marlowe poussa le culot jusqu’à venir chez les gendarmes, afin de leur proposer ses services. Cela tombait fort mal à propos pour le brigadier, qui graillonnait parce que l’andouillette qu’il venait d’avaler au déjeuner passait mal. L’homme avait apporté un dossier conséquent, fruit de toutes les compilations, de toutes les interviews d’habitants qu’il avait recueillies. Et ce dossier prétendait reconstituer un fil historique des causalités des événements criminels depuis l’époque de Pétain, en cela que, dans la tradition des drames paysans, du polar campagnard (le genre attendait qu’on l’inventât et qu’il devînt prospère, ce qui, vingt ans plus tard, serait fait), les racines du crime plongeaient profondément dans un passé occulté, inavouable, que tous taisaient en fonction de la loi du silence. Il fallait donc délier toutes les langues…
« Mon nom est Luc, Edmond Luc (enfin, le bonhomme déclinait son identité). Les faits survenus chez vous m’intéressent au plus haut point. Ils sont singuliers, inédits pour ne pas dire uniques. Mes études passées en criminologie m’encouragent à venir vous proposer de vous épauler. »
Ainsi s’exprima-t-il. A ces paroles, Dullin daigna lever les yeux, son attention enfin accaparée par autre chose que le bloc-notes qu’il griffonnait machinalement, rempli de gribouillages en formes de hachures.
« Z’avez un mandat d’une autorité supérieure, une permission, une recommandation ? » se contenta-t-il de questionner de son ton inquisiteur habituel, presque atavique pour qui exerçait une profession en uniforme.
« Certes, j’ai fait aussi l’école de journaliste – spécialité « investigation », mais je ne travaille pour personne, y compris comme pigiste. Je me suis établi à mon compte. »
« Un type free-lance, comme dans les polars américains, un amateur ! » songea le brigadier, plus suspicieux que jamais. De fait, ce qu’il détestait le plus chez les privés, c’étaient leurs méthodes hétérodoxes, à la limite de la déontologie. Il eût eu en face de lui un ex de la Gestapo française, de la rue Lauriston,
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 qu’il se serait méfié tout autant. Mais le visage d’Edmond Luc reflétait franchise, conviction et détermination. La gendarmerie allait-elle être la dupe, le jouet, d’un tel bonhomme ? Au bénéfice du doute, Dullin eut le courage d’une promesse presque informelle.
« Si vous nous secondez officieusement, sans que le commandement le sache, pourquoi pas ? Mais, en cas de résolution de l’enquête, de libération de la petite d’Arthémond, si on pince enfin le coupable, ne vous attendez pas, monsieur, à coiffer les lauriers de la victoire. Les félicitations seront pour nous, pour le corps.
- Je ne travaille ni pour l’argent, ni pour la notoriété. Je ne prétends pas non plus au rôle d’un Hercule Poirot ou d’un Sherlock Holmes. » 
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Là, c’était bien dit !
« Je vous ai apporté tout mon dossier d’enquête. Puisse-t-il vous intéresser et éclairer votre lanterne. »
Il tendit au brigadier la grosse chemise cartonnée qu’il transportait, une de ces chemises de format in-quarto, d’un vert moche moucheté de noir, qu’on voyait communément chez les étudiants de l’école des beaux-arts, toutes emplies de croquis, de crayonnés, d’esquisses, lavis, fusains et autres. Dullin s’en empara, sans que transparût en lui la moindre émotion. Satisfait de cette réaction somme toute positive, Edmond Luc donna au gendarme un bristol sur lequel étaient inscrits au stylo bille une adresse et un numéro de téléphone.
« J’ai installé mes pénates à l’hôtel Terminus. Appelez-moi si vous avez du nouveau.
- C’est le seul hôtel du coin, pas de risque que vous logiez ailleurs », répondit le brigadier, l’air un peu las.
Il congédia le détective, d’un simple geste de la main, comme un patricien romain son esclave. Dullin hésitait à attaquer, à se jeter dans le fouillis paperassier de la chemise. Pour se donner du courage – il n’était guère un cérébral, un intellectuel, et redoutait que toutes les pièces remplissant ce dossier n’eussent été que théorie, qu’extrapolation gratuite journalistique, à défaut de faits, d’indices concrets – il prit une cigarette et l’alluma. Clope aux lèvres, fin prêt, il ouvrit la chemise et commença à en feuilleter le contenu, à en parcourir les liasses. C’étaient soit des croquis, soit des notes griffonnées, soit, plus inquiétant, des documents qui semblaient avoir été subtilisés à l’insu de leur propriétaire, soit des séries de photos.
« Il utilise un vieux Leica d’avant-guerre, j’y mettrais ma main au feu », songea-t-il. 
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Tout d’abord, rien ne l’intéressa ; rien de bien neuf, de suffisamment pertinent, de décisif. Dullin marmottait en soliloque, déçu de cette première impression, lisant en diagonale, presque avec désinvolture, les pièces s’offrant à sa sagacité gendarmesque. « Mouais, bof ; bof… » faisait-il en mâchouillant machinalement le mégot aux trois-quarts consumé, l’heure passant. Ce fut alors qu’il tressaillit : une simple page semblait-il extraite du livre de compte d’un méticuleux pingre, découpée en douce, au coupe-papier, par, il n’en doutait p      as, Edmond Luc en personne. Cette page était suivie de quatre autres du même acabit. C’étaient des frais de boustifaille, de pain, d’œufs, de lait, de soupe, de chandelles, supplémentaires, une augmentation imprévue de dépenses alimentaires et d’éclairage, si on comparait ce décompte quotidien, scrupuleux, maniaque, à celui, presque vide, des jours précédents ouvrant la première feuille coupée. Visiblement, on avait affaire à un foyer en presque autarcie, qui, d’un coup, avait dû faire face à une présence supplémentaire à loger et nourrir, à gîter comme on dit traditionnellement.  La date…la date fit tilt : c’était à partir du 12 juin 1944 au soir – deux jours après l’atrocité d’Oradour -, que ces frais avaient connu une inflation soudaine, imprévisible. L’ensemble des feuilles couvrait une période de deux mois passés, jusqu’à en gros, si Dullin se souvenait des événements, la libération officielle de la contrée. Le proprio du livre de comptes, c’était le père Martin. Cela signifiait qu’il avait logé un clandestin : un rescapé du massacre, un résistant planqué pour échapper aux SS, ou, plus redoutable, un de ces malgré nous alsaciens, complice de la tuerie horrible et recherché par les maquisards prêts à exercer des représailles dûment méritées ? Le métayer avait fait preuve d’imprudence, par esprit paysan près de ses sous, à tout noter,  à tout comptabiliser, tout conserver, car voulant rentrer dans ses frais. Comme pour confirmer les hypothèses tempêtant dans la cervelle du gendarme, Dullin, qui avait saisi l’exceptionnalité des indices, balayant une hypothétique et tardive participation au marché noir d’un anti allemand avéré, extirpa de la chemise une coupure de presse jaunie, malmenée, en date du 13 juin 1944, tirée d’un journal de Limoges, qui relatait l’assassinat de Louis Brunel, un milicien notoire. Et ce morceau chiffonné, presque cassant, d’une feuille de papier à carreaux arrachée d’un cahier d’écolier à spirales,  écrite au crayon gras, à l’intitulé farci de fautes, au texte à demi effacé : Reconaisance (sic !) de dete (sic !) ! Ça couvrait exactement, exprimé en anciens francs, la période de deux mois correspondant à l’inflation des dépenses de nourriture et de logement de la métairie. Le document était signé des deux parties ; le débiteur nommément désigné, avait inscrit d’une écriture moins fautive que celle du campagnard :
Je soussigné Pierre Desportes, reconnais par la présente devoir à Louis Martin la somme de…
Non seulement ces documents résolvaient une affaire vieille de plus de seize ans, mais ils éclairaient d’une manière nouvelle tout ce qui s’était passé depuis plusieurs mois. Alors, le brigadier Dullin explosa, recrachant son mégot :
« Putain de putain ! Le Martin n’a pas tout dit ! Ah, le vieux salaud ! Il savait ! Il savait ! Bréjoux ! Bréjoux ! »
L’auxiliaire pointa le bout de son képi dans l’embrasure du bureau de son chef. Dullin s’agitait comme un frénétique, exécutait de grands gestes, animé par une exaspération, par une exaltation telle qu’il semblait perdre tout contrôle de lui-même.
« Vous voulez me voir, chef ?
-  Et comment ! Faut réinterroger le père Martin, perquisitionner à nouveau dans son trou de sanglier ! Préparez-moi un mandat de perquisition et dépêchez-vous de le transmettre en urgence pour contre-signature de l’autorité supérieure, mais avant tout, je vais téléphoner !
- A qui, chef ?
- D’abord à ce sacré détective ! Puis, nous allons informer le procureur, le commandement départemental, le préfet ! Toutes les autorités, toutes ! L’enquête est relancée, Bréjoux ! Le dénouement approche ! »

A suivre...
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