vendredi 9 août 2013

Le Couquiou épisode 12.



     L’information causa un battage médiatique. La caisse de résonance fut telle que le procureur de la République en personne dut être sollicité devant la meute insatiable des journalistes. Cette affaire prenait trop d’ampleur et gênait le gouvernement, cette société d’ordre, en démontrant une certaine impuissance des pouvoirs publics face à une entité mystérieuse, un hybride homme-cerf qui les narguait. L’avis de recherche de Lucille d’Arthémond s’étala sur tous les murs de la région, avant de l’être en toute contrée de France et de Navarre. C’était un kidnapping avéré, et on raisonnait classiquement, car on attendait du ravisseur fabuleux et surnaturel une hypothétique demande de rançon. Notre moderne croque-mitaine s’en fichait. Il n’agissait pas pour l’argent, pourriture inventée par les autres, rupture de l’égalité fondamentale et ancestrale homme-nature. 
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La gendarmerie organisa des battues généralisées dans les bois et les champs, tandis que la police scientifique s’occupait de la dépouille de Népomucène (il ne fallait pas qu’on l’omît en tant que nouvel assassiné) et du morceau de peau de cervidé rapporté par le valeureux Brisquet. Le vétérinaire avait bien exécuté son travail ; le brave chien s’en remettrait, échappant à l’amputation, quitte pour des pansements pour un mois. Aucun traumatisme profond lésant ses organes internes n’avait été détecté. Brisquet ne souffrait que de quelques fractures et de blessures superficielles, bénignes. Il en avait vu d’autres. On le choya, le dorlota ; Capucine elle-même se proposa et le baron dut céder sous son insistance, tandis que toute la famille se faisait un sang d’encre au sujet de Lucille. Jean-Louis n’aimait pas à ce que son nom, sa lignée, fussent stigmatisés, qu’ils s’étalassent cinq colonnes à la une dans la vile presse aux manchettes tapageuses, à la radio friande de crimes, à la télévision honnie à la rapacité criminolâtre proverbiale. 
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Ce matin-là, quatre jours après l’enlèvement de la petite fille, une colonne de la maréchaussée, dirigée par le brigadier Dullin secondé par les gendarmes Riboux et Pichenal, arpentait les terrains et sous-bois limitrophes du domaine du rebouteux, allant jusqu’à faire venir de Paris des experts techniques et un matériel coûteux et sophistiqué destiné à sonder le fameux marais proche au cas où. L’opinion publique subodorait que l’homme-cerf était un assassin d’une telle engeance qu’il avait dû tuer Lucille après l’avoir violée et puis avait jeté le corps dans ces variantes de syrtes nauséabondes dont il suffisait qu’on en haleinât ou inhalât à peine l’odeur de putrescence soufrée pour, disait-on, tomber aussitôt raide mort. 
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Nos gendarmes étaient des partisans du figurisme. Il leur fallait du concret, du palpable, du matériel, du significatif, de la preuve, de l’indice, encore, toujours, pas de ces ramassis d’hypothèses et autres spéculations gratuites, abstraites, invérifiables, qui constituaient l’ordinaire de la nouvelle galaxie Marconi. Ils excrétaient donc les Jackson Pollock de la plume au profit des rassurants Dunoyer de Segonzac
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rationnels et cartésiens adeptes du tangible et du clair comme de l’eau de roche. Mais les événements les dépassaient, dérangeaient leur bon sens. Ils craignaient demeurer incrédules devant le résultat en cas de résolution de l’enquête et d’arrestation du coupable présumé. Son profil demeurait difficile à cerner, à définir avec exactitude, tant sur le plan physique que psychologique. Il demeurait insaisissable, et l’on médisait à l’encontre des forces de l’ordre et de leur impuissance. C’était une silhouette impalpable, floue, indiscernable dans l’espèce de brouillard intellectuel dans lequel se débattaient tous les spécialistes en criminologie de France et de Navarre. A moins qu’on entérinât son côté fantastique, rien ne lassait préjuger qu’on l’arrêterait avec facilité. Jamais en reste, la presse à sensation avait fini par qualifier cette créature mystérieuse, fabuleuse et éthérée, ce Deus ex machina : elle l’avait baptisé le Couquiou, une sorte de sorcier assassin mythologique, de mauvais plaisant, métissé d’homme et de bête, comme les anciennes divinités celtiques ou égyptiennes, oiseleur de surcroît dont le cri ou l’appeau qu’il employait pour dresser les corvidés et sansonnets faisait Couquiou ! Couquiou !  (du moins le supposait-on avec fantaisie). Des tenanciers de café et des restaurateurs malins avaient sauté sur l’occasion et inventé de nouvelles boissons et plats inspirés par la créature de l’Inconnu : cocktail du Couquiou (peppermint plus Veuve Clicquot avec citron pressé), 
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fricassée de cailles et d’ortolans à la Couquiou, sauté de biche au Couquiou, dinde de Noël du Couquiou (car les fêtes de fin d’année approchaient et nos maîtres-queux souhaitaient innover en s’inspirant d’une actualité qui tenait toute la France en haleine).

Peut-être aurait-il fallu connaître sur le bout des doigts la manière dont raisonnaient, pensaient, les hommes d’avant le Déluge biblique, ceux qui avaient laissé des témoignages peints, sculptés, modelés et gravés, un outillage, des grottes ornées périgourdines, des industries lithiques successives, de l’acheuléen au micoquien, du moustérien aux microlithes. Tout cela relevait de ce que monsieur Claude Lévi-Strauss désignait sous l’expression de pensée sauvage, non pas qu’elle fût stupide. Jamais le mot primitif n’a signifié idiot. La complexité de cette pensée sauvage, préhistorique, résidait dans autre chose que la technologie de l’âge de l’atome. L’ensemble des professions des ethnologues et des anthropologues, des psychologues des mentalités, des psychanalystes partisans de la thèse de l’inconscient collectif de Jung, devrait être mis à contribution, en plus des criminologistes, des préhistoriens et des médecins légistes ; on contacterait même des ornithologues et des tenants d’une science nouvelle du comportement animal, qui la professaient à la suite des travaux d’un certain savant d’origine autrichienne, herr Conrad Lorenz, science qu’on appelait éthologie. Ils détermineraient si le comportement de tous ces étourneaux, geais, corbeaux, corneilles, pies, était normal ou altéré à la suite d’un dressage qui échappait à tous nos experts, même les plus éminents. Il fallait que tous nos spécialistes évitent le recours à la charlatanerie, ou aux dresseurs de cirque pour conserver leur crédibilité auprès d’un public qui commençait à perdre patience alors que l’affaire, formidable, répandait ses échos jusqu’Outre-Manche et Outre-Atlantique, au point d’inspirer des idées à une romancière connue et à un cinéaste qui déjà l’avait adaptée[1]
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On eût pu, après tout, subodorer la folie du coupable présumé, son irresponsabilité mentale. Peut-être demeurait-il reclus dans son propre monde intérieur, autiste Asperger ou schizophrène, peuplé de fables, totalement imaginaire, né dans sa tête. Il souhaitait imposer sa conception de l’univers aux autres par la force ou se vengeait d’un monde qui l’avait rejeté à la marge. L’hypothèse du préhistorien fou exclu par ses pairs à cause de l’extravagance antiscientifique de ses thèses resurgit. Les seules idées hétérodoxes en vogue dans ce domaine reposaient essentiellement sur les interventions à tout crin d’intelligences supérieures extraterrestres, de soucoupes volantes, qui auraient apporté la civilisation sur Terre ou mieux, façonné l’homme moderne en éliminant les hommes-singes frustes. Là, c’était le rayon des lectures inavouables de Dominique, de Lucille et de Paul, tous ces romans de gare dits d’anticipation, mal foutus, mal écrits, mal torchés, alors qu’il eût mieux valu que tous lussent Corneille, Racine ou Montaigne aux édifiants écrits plutôt que ces fadaises aux couvertures colorées agressives illustrées de dessins hideux. Jean-Louis d’Arthémond exécrait ces littérateurs de caniveau, ces Henri Vernes, Maurice Limat,
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 Jimmy Guieu, Kurt Steiner, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Edgar Rice Burroughs, Stéphane Wul, BR Bruss et autres…
Restait l’expertise du morceau de fourrure. On présumait de son ancienneté : en leur for intérieur, les savants les plus extravagants spéculaient sur le possible retour d’entre les morts, du passé magdalénien, d’un authentique chasseur Cro-Magnon revêtu de ses oripeaux d’époque. On utilisa donc toutes les nouvelles techniques analytiques de pointe pour arracher à l’objet indiciel le maximum de renseignements, son secret intrinsèque. On n’aurait guère fait mieux pour prouver l’inauthenticité du suaire de Turin ou sa véridicité évangélique. On recourut à la chimie, à l’histologie, à la palynologie, à l’entomologie (à cause des œufs d’insectes parasites qui s’y trouvaient et qu’on y repéra) au microscope optique puis électronique, à la datation au carbone 14, méthode toute récente. On convoqua de l’autre côté du rideau de fer, après la signature judicieuse d’accords de coopération scientifique internationale, le spécialiste soviétique des fourrures de momies de mammouths qu’on exhumait de la toundra gelée sibérienne. On dut démentir les rumeurs les plus folles et spectaculaires propres à séduire les crédules, rumeurs extravagantes étayées et véhiculées par monsieur Bernard Heuvelmans,
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 qui affirma dans un article de presse tapageur que l’assassin était un hominidé relique survivant des temps néandertaliens, une espèce de yéti, d’Almasty ou d’Orang Pendek du Massif Central qui ne faisait après tout que se défendre contre nous. Le professeur Heuvelmans affirma dans une tribune libre du Parisien libéré que tous nos savants se liguaient pour refuser de dévoiler les résultats exacts de leurs expertises répétées, la fourrure étant celle, authentique, d’un Homo neandertalensis survivant en 1960.
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 Afin d’étayer sa thèse, il fit appel à Sir Edmund Hillary, le vainqueur de l’Everest, qui parla des scalps d’abominables hommes des neiges ou migous dont la texture se rapprochait – supputait-il - de celle du morceau arraché par Brisquet. Des contradicteurs affirmèrent que nous n’avions affaire qu’à un yak ou un buffle musqué. On ne cessa de fantasmer sur cette pelure bestiale, de spéculer indécemment dessus, alors que les avis de recherche de Lucille d’Arthémond, avec sa petite frimousse en photo sur l’affiche, traînaient partout sur les murs, dans tous les commissariats, toutes les gendarmeries, les bureaux de poste, les écoles, les mairies, jusqu’aux buralistes (et aux manchettes du fameux périodique Détective), dans tout le pays. Le Général en personne casa une allusion à l’affaire dans une de ses inénarrables et hautes en couleur conférences de presse, théoriquement consacrée aux événements d’Algérie.     
Certes, cette fourrure avait un aspect bizarre digne des poils de yéti ; sa face interne présentait une patine d’ancienneté, de vieux cuir tanné tout ridulé, comme séché et momifié à la manière de ces peaux humaines maories tatouées. Mais, quand les laboratoires mis sur la brèche daignèrent enfin, après des semaines, remettre leurs conclusions (entre-temps, on le verra, notre histoire avait eu le temps de se résoudre), non seulement la déception fut grande, mais la fièvre médiatique venait de retomber puisque tout ce cauchemar s’était enfin achevé, alors que ces querelles ridicules et grotesques, qui nuisaient au prestige et à la crédibilité de la science française, avaient manqué faire oublier la tragédie de l’enlèvement de la petite Lucille et les morts antérieures. Le résultat avait donc tourné à la palinodie, à la comédie burlesque, à l’antithèse mâtinée de secret de Polichinelle, maintenant qu’on savait tout grâce aux faits eux-mêmes. Rien de surnaturel, de préhistorique, d’extraterrestre : c’était la peau prosaïque d’un cerf de cinq ans tué il y avait dix mois et traité à la manière des trappeurs ou des Amérindiens du grand nord canadien.  

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Il est temps de revenir à notre colonne de gendarmes…
Après que nous eûmes relevé les empreintes de la disparue, suivant la piste où celles-ci conduisaient, nous pénétrâmes dans le sous-bois où elle s’était rendue à la recherche du chien Brisquet.
Ainsi s’exprima le brigadier Dullin dans le procès-verbal d’enquête bien torché que tenait en mains le procureur de la République.
De jour, les fourrés anarchiques paraissaient moins impénétrables, plus rassurants. Nos gendarmes ne pouvaient admettre qu’ils se méprenaient en croyant que cette recherche de terrain s’apparenterait à une simple promenade hygiénique de routine. Ils souhaitaient ne point découvrir le pire, par exemple, un cadavre dénudé, mutilé, ayant subi des violences qu’on dirait sexuelles, ou pis, à demi dévoré par une créature inconnue, si tant pouvait-il être que le bonhomme coupable du forfait eût pratiqué le cannibalisme, chose dont on supposait les hommes des cavernes friands. Des études de préhistoriens disaient que cette anthropophagie était à la fois rituelle et pratique, afin d’éviter que les bêtes sauvages se repussent des corps des chasseurs morts. En même temps, nos hommes préhistoriques rendaient un culte sacral aux défunts, s’appropriant leur force, leur esprit, en en consommant la chair. Cervelle et moelle osseuse avaient leur préférence, du fait que l’apport protéiné de ces friandises, en ces temps de précarité, d’incertitude alimentaire, n’était pas négligeable. Nos paléoanthropologues avaient analysé des os humains néandertaliens ou Cro-Magnon où apparaissaient des traces de débitage et de découpure, des entailles révélatrices d’un suçage de moelle. Il arrivait que les crânes, découverts retournés parmi des squelettes disloqués et dispersés, fussent évidés à leur base, au niveau du trou élargi où s’inséraient les cervicales supérieures.
Tel un obèle signalant une interpolation falsificatrice dans un manuscrit ancien, d’autres savants avaient récemment déjoué des canulars préhistoriques, comme le crâne de Piltdown,
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 niant toute intelligence à ces bêtes bipèdes rustres et poilues, encore simiesques, au forcément petit cerveau, tandis que d’autres, avides de controverses, voulaient qu’on prouvât au contraire l’existence de grandes connaissances médicales et anatomiques  dès cette époque reculée, en prétendant que nos Cro-Magnon savaient déjà opérer les têtes en pratiquant la trépanation. Ils déniaient ainsi la réalité sauvage du cannibalisme, parce que les trous détectés aux pariétaux ou occipitaux de ces faces lugubres d’ossuaires paléolithiques, outre les évidements post-mortem, prouvaient aussi la pratique d’interventions chirurgicales du vivant du spécimen. 
Nos gendarmes progressaient, si l’on peut l’écrire, en terrain miné sans en avoir conscience. La détrempe du sol s’était encore aggravée du fait de précipitations répétées, et les bottes avançaient malaisément sur la sente, s’enfonçant sans cesse dans la gadoue où s’encastraient des branchettes et brindilles. Il  manquait aux forces de l’ordre républicain un guide indien, un pisteur né, un trappeur, un scout, qui eût fait dire aux traces tout ce qu’elles avaient à dire, qui aurait détecté et déchiffré jusqu’aux écorcements artificiels des troncs et aux traces d’urine ou d’excréments. Peut-être que quelques uns avaient des enfants inscrits chez les éclaireurs, peut-être que d’autres lisaient Spirou et, dans cet illustré, La Patrouille des Castors de Michel Tacq. Ça valait mieux que Le Masque ou que La Série noire. 
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La petite colonne était parvenue dans une partie plus sombre du bois lorsque le gendarme Pichenal s’exclama : « Tiens, un geai bleu ! »
C’était anodin ; pas de quoi s’alarmer, quoique les oiseaux approchassent de l’hivernage. En fait, on jouxtait la zone interdite protégée par des gardiens farouches, le territoire du Couquiou.
Il y eut un, deux, trois geais qui voletèrent et pépièrent autour des uniformes, comme des avions de reconnaissance de la Grande Guerre. Mais nos oiseaux ne tardèrent pas à passer à la phase Guynemer, Garros et Fonck.
« Ah, merde ! » cria Riboux. Un des volatiles venait de lui cochonner le képi en déféquant dessus. C’était le coup de semonce numéro 1. D’autres suivirent, en pluies rapprochées. Cela faisait floc floc, souillait les vareuses, les bottes, jusqu’aux visages. Ce bombardement devenait diabolique. Nos gendarmes ressemblaient à des vagabonds harcelés par des pigeons vengeurs les utilisant comme latrines à colombins.
Puis, il y eut un bruissement d’ailes, mais puissant, trahissant un gros groupe. Surgissant des faîtes dépouillés, là, tout en haut, pies grièches et étourneaux se mirent à pleuvoir en piquets kamikazes sur les représentants de la maréchaussée. Les hommes avaient beau s’escrimer, ils ne parvenaient pas à éluder les coups de becs tailladant joues et tissus, arrachant les képis dégoulinants désormais d’une empoissure puante de guano. Les geais, arrivés aussi en trombes plurielles, s’en prirent aux orbites afin de les crever. Des grives, des alouettes et des mésanges nonnettes se mirent de la partie, comme à la curée. Il était dérisoire de voir nos militaires, le visage et la vareuse lacérés, sanglants et pourris d’excréments aviaires à l’effluence alcaline, se débattre comme des pantins pris d’une danse de Saint-Guy. Quelques uns dégainèrent leur calibre, ayant du mal à ôter le cran d’arrêt, les gants en lambeaux, les chairs des doigts déchirées par l’acharnement becqué, ne parvenant pas à viser, un masque de sanguinolence de couronne d’épine dégouttant de leur front et de leurs prunelles, quasi aveugles. Pichenal reçut une balle à l’épaule, maladroitement tirée par le gendarme auxiliaire Brépont. Il vacilla.
Les blessés se multipliaient, et Dullin, lui-même souffrant de balafres multiples, se résolut à la retraite, avant que l’hallali des oiseaux eût eu raison de lui et de ses hommes qu’il devait protéger et épargner car ce n’était plus la guerre. Tous eurent l’impression que ces petits monstres se fichaient d’eux, que leurs criaillements et jacassements étaient à la semblance de ricanements de victoire. Nos gendarmes n’étaient pas des pleutres, tant s’en fallait. Plusieurs avaient autrefois combattu pour la France Libre ou dans les FFI, avaient fait le coup de feu contre les boches,  les rebelles coloniaux de Sétif ou de Madagascar. Mais leur déconfiture fut complète, et ils s’en furent, se débandant, spectacle pitoyable qui aurait fait enrager jusqu’au plus haut sommet de l’Etat si des caméras avaient filmé cette actualité particulière diffusée à heure de grande écoute (il n’y avait de toute façon qu’une unique chaîne de télévision alors que les ventes de téléviseurs connaissaient une croissance exponentielle dans l’hexagone) dans ce journal télévisé sacro-saint bien cadenassé et corseté par le pouvoir UNR, qui, toutefois, avait signé une sorte de pacte de bonne entente avec le PCF, de gentlemen’s agreement,  afin que se préservassent des espaces de liberté d’expression culturelle vouée aux saltimbanques croyant contre les géomètres en la mission éducative de l’étrange lucarne comme on disait alors. Cependant, notre défaite peu glorieuse de gendarmes en guenilles, micro retraite de Russie du gaullisme, qui n’aurait même pas mérité qu’un roman policier sarcastique (censuré de toute façon d’office et interdit de l’émission Lecture pour tous puisque relevant d’un mauvais genre) en parlât, s’y intéressât, fut gommée avec soin par une presse aux ordres, bien que L’Humanité, Les Lettres françaises et monsieur Sartre en eussent eu quelque écho déformé (Boris Vian et Albert Camus n’étaient plus de ce monde pour ironiser sur cet événement mineur illustratif des limites du système). Seul le cénacle de la machine politico-judiciaire le sut en interne, bien que Dullin eût mis des gants pour dresser son PV de fiasco. 
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C’en était trop pour le plus illustre des Français qui tonna, tapa du poing sur la table et exigea qu’on en terminât au plus vite avec cette affaire qui humiliait et ridiculisait notre République restaurée depuis deux ans dans ses prérogatives. Le préfet de la Haute-Vienne fut sacqué, démis de ses fonctions, et le commandant départemental de la gendarmerie muté, ce qui était une sanction visible pour la hiérarchie.
Mais l’homme providentiel arriva sur ces entrefaites…

A suivre...

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[1]  Allusions à Daphné du Maurier et à Alfred Hitchcock qui interprétèrent à leur façon cette histoire d’oiseaux.

dimanche 7 juillet 2013

Le Couquiou épisode 11.



On ne put pas affirmer que Jean-Louis d’Arthémond demeura abasourdi par la nouvelle de la disparition de sa fille. Il encaissa le choc, et parut conserver un sang-froid de façade, au contraire de son épouse. Frappée par une crise d’hystérie, Julie ne cessa de crier son désarroi à travers les pièces du château. Lucille était sa seule fille et elle la destinait à un riche mariage lorsqu’elle aurait dix-huit ans. Julie d’Arthémond avait échafaudé des projets grandioses d’union matrimoniale future avec le jeune fils d’un notable en vue qui convoitait la mairie de Limoges, même si les prochaines élections municipales étaient fixées pour dans presque cinq ans. Pour l’heure, le futur gendre était un condisciple assez brillant de Dominique au lycée privé et il était normal qu’une différence d’âge de cinq ou six années existât entre les deux tourtereaux virtuels. L’alliance des fortunes l’emportait sur toute autre considération, la sentimentale notamment. On raisonnait encore comme au dix-neuvième siècle dans ces familles huppées de province. L’amour nuptial n’existait pas. Lucille se résumait à un beau parti d’avenir, une somme d’argent, des terres et un ventre à féconder. Elle était une stratégie, un pion de jeu d’échecs. Son éducation sexuelle se résumerait à la nuit de ses noces. La féodalité n’était pas loin…

  A l’arrivée la tête basse (et accessoirement d’enterrement) de ses enfants restants, accompagnés de surcroît de ce bouseux madré de père Martin et d’une fille fadasse puante exhalant des senteurs et remugles de pisse et de camembert tourné, alors qu’elle s’inquiétait de l’absence prolongée de sa progéniture, pressentant que quelque chose de fâcheux et périlleux avait dû lui arriver, et qu’elle se tenait par conséquent prête à prévenir les gendarmes (sans l’assentiment de l’époux toutefois), Julie d’Arthémond, de par l’expression crispée de sa face, refléta dès l’abord ce qu’il était convenu de qualifier d’état d’une femme au bord de la crise de nerfs. Non pas qu’elle ressemblât à ces grotesques convulsionnaires de Saint-Médard, qui se tordaient, bavaient et se trémoussaient devant la tombe du diacre Pâris vers l’an 1730
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 (au point que Louis XV avait fait décréter par ordre du Roy, qu’il étoit dorénavant interdit itérativement à Dieu de faire miracle en ce lieu) mais il était moins une qu’elle se roulât par terre de rage. Elle poussait de petits cris brefs, entrecoupés de hoquets, de trépignements incontrôlables et de sanglotements, alors que son mari paraissait davantage se soucier de l’état misérable de Brisquet, la patte blessée pendante, du sang sur le museau et la bonne truffe humide comme un lion d’Androclès meurtri par une épine attendant les bons soins de l’esclave chrétien. Il marqua son affliction, parce que Brisquet rappelait à Jean-Louis un souvenir d’enfance, un épisode marquant qui avait endurci son cœur (ses géniteurs l’ayant poussé à cela). Il avait alors juste dix ans. Suivi dans les rues de Limoges par un vieux bâtard noir et blanc aux curieuses oreilles dressées et touffues, pauvre chien dont la patte antérieure gauche, cassée, était tenue en l’air, ce qui occasionnait des difficultés locomotrices à la malheureuse bête, il avait voulu le recueillir et le soigner, mais son père avait littéralement foutu dehors le clébard estropié qui, en gémissant, était parti terminer ailleurs sa vie lamentable de canidé errant.
Jean-Louis imaginait son chien de race et de chasse plâtré, sa bonne tête bandée. On le mutilerait, lui couperait la patte incurable. Le vétérinaire le piquerait parce que la gangrène s’y serait mise. Jean-Louis d’Arthémond, plus attaché en phallocrate à sa meute de seigneur chasseur qu’à sa seule fille à marier, ne pouvait accepter de perdre un jour son Brisquet, compagnon cynégétique fidèle au regard si doux comme celui du général Hugo, ami des jeux de ses gosses et autres… Ce fut lui qui finit par pleurer.

Le père Martin n’y alla pas par quatre chemins. Reconnaissant ses torts, il dit :
« M’sieur le baron, y faut prévenir les gendarmes. J’endosse l’entière responsabilité de la disparition de vot’ petite Lucille. Sanctionnez-moué si vous le voulez ben. »
Il demeurait debout, raide, modeste, son espèce de béret paysan en main puisqu’il faut se découvrir devant les maîtres.
« Vous deux, jeta Jean-Louis, le regard humide, à l’adresse de ses deux enfants rescapés, vous ne perdez rien pour attendre. Qui aime bien châtie bien ! »
C’était Popaul qui tremblait le plus de peur ; il manquait d’endurance du fait de sa jeunesse. Il avait une crainte atavique du martinet. Quant à Capucine, elle admirait le luxe chatoyant et rutilant des aîtres des seigneurs, répétant, comme une folle russe d’un quelconque roman-feuilleton du XIXe siècle :
« La grand’maison où tout il est biau ! La maison où on a chaud, où on dort ben dans un lit tout moelleux ! »
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Elle se contentait de regarder, craintive, n’osant même pas effleurer le moindre dossier de chaise. Elle explorait des yeux toutes ces merveilles inédites avec une simplicité d’enfant. C’était tout juste si ses pieds mal chaussés avaient l’audace de se poser sur le parquet, de peur de le crotter. Jamais elle n’avait connu d’aussi cossue demeure.
Cependant, Julie d’Arthémond, la démarche de plus en plus désordonnée, poursuivait ses pandiculations, ses glapissements : « Ah malheur ! Malheur ! Miséricorde ! Pourquoi ai-je donc mis au monde une fille aussi sotte ? »
Entre deux lamentations, elle heurta un vase de Sèvres assez monumental et surchargé, vase qu’elle tenait de son arrière-grand-mère. Sa gestuelle agitée de mauvaise tragédienne à la Cécile Sorel
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 fit chuter l’affreux bibelot qui se brisa, ce qui entraîna un sursaut de l’époux et un cri d’épouvante de Capucine, comme si un pétard du 14-juillet eût éclaté entre ses jambes. Les conséquences ne se firent pas attendre. Tout en tressaillant, la simplette excréta sa miction d’apeurée, comme un bébé en couches. Des filets jaunâtres s’épandirent sans façon sur les lattes et le tapis persan tandis qu’une fontaine malodorante giclait inconsidérément en jets obscènes de sous la robe pouilleuse de la jeune demeurée sans culotte qui poussait des cris d’orfraie.

Excédé, le landlord saisit Capucine toute tremblante et frissonnante, car consciente de sa faute, par la peau du cou et lui plaqua la frimousse contre les carreaux de la première vitre qui s’offrait à sa vindicte de baron injurié par cette incontinence malgracieuse. Capucine avait souillé, empoissé les lieux ; il fallait donc qu’elle réparât son inconduite de rustaude. Au dehors, la nuit régnait quoiqu’un vent d’après ondée s’empressât de chasser les nuées, ce qui permettait aux rayons blafards d’une lune gibbeuse d’éclairer chichement les bosquets minables et l’allée de troènes hectiques de la propriété de cet héritier lointain des sires à motte féodale vêtus de leur haubert de plaques et d’écailles que l’on disait broigne, brunie, brunia ou brogne, 
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treslie ou pas, de haute ou de demi clouure (pour ceux qui s’y fussent connus en armes défensives des premiers temps capétiens). Bien que lui manquassent les armes d’hast, le casque conique à nasal (parfois réduit à un simple bourgeon à la racine du nez, comme vers l’an 772 en Saxe lors de la destruction de l’Irminsul par les troupes de Charlemagne), l’écu oblong armorié digne de la tapisserie de Bayeux sans omettre l’estoc, Jean-Louis d’Arthémond endossa la pelure d’un seigneur de la guerre offensé qui demandait réparation à une manante. De cette fenêtre haute et large, on apercevait le corps de bâtiment constitutif des communs ainsi que l’écurie. Grâce à Séléné revenue, on y voyait en suffisance à travers le vitrage hyalin pour que les prunelles exercées de la jeune gueuse aperçussent çà, là, à la lueur lunaire, quelques arbres ébranchés ou effeuillés d’essences qu’elle était à même d’identifier, de désigner correctement, s’y connaissant assez en ce savoir de sauvageonne accoutumée à encrasser sa peau à l’air libre lorsque ce n’était pas dans la porcherie ou sous l’étreinte virile d’un garçon de passage éjectant tout en elle l’affirmation séminale de sa puissance dominatrice. Capucine, son forfait accompli, les cuisses encore empoissées du flux de l’homme, partait cueillir les herbes purgatives nécessaires anticonceptionnelles qu’elle faisait mijoter en soupe abortive immonde. Pour tout ça, elle était forte, savante. Jamais d’ange travaillé à l’aiguille à se reprocher : dès sa première perte écarlate, elle était allée voir Népomucène qui l’avait instruite de tout et lui avait enseigné les recettes préventives utiles. Ainsi s’expliquait son non-engrossement miraculeux. Aussi, elle niait Dieu à sa façon, refusant croissance et multiplication des fruits de la terre et du ventre, enfantement dans la douleur. Jamais on ne surprendrait les porcs de son père et maître Gustave (qui aussi se soulageait en elle quand ça lui démangeait) se disputer la pitance des fruits expulsés et occis, des avortons sanguinolents ou bleuis par le cordon étrangleur, mutilés, percés et empalés par l’aiguille effilée, leur crâne tendre à fontanelle, hypertrophié, aux os composites non soudés, cartilagineux, craquant et éclatant sous la dent du verrat dominant


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 dégustant la goûteuse cervelle inachevée, les bris cramoisis broyés et déchiquetés traînés dans le lisier sous force grognements quasi humains exprimant la réplétion primitive.
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 Les groins aux soies pourprées d’hémoglobine remuaient des fragments innommables et fangeux de placenta veiné de mille villosités mélangés à des lambeaux abdominaux et viscéraux aux qualités nutritives, diététiques et gustatives idéales, pleins de protéines.
 C’était, du point de vue de nos porcins, équivaloir à une crevaille orgiaque dans un restaurant trois étoiles du guide Michelin, si toutefois les connaissances culinaires de ces animaux d’une intelligence certaine (ils n’avaient pas pour rien été mis en valeur parmi les personnages du célèbre Animal Farm de George Orwell) eussent été élevées et s’ils avaient su lire les recettes de Carême et Curnonsky.
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 Comme chez les chiens et chez les chimpanzés, il était réputé ne leur manquer que la parole. On pouvait par ailleurs s’étonner que de telles pâtures écœurantes convinssent aux estomacs de nos cochons. C’était oublier le régime omnivore de nos familiers suidés domestiques ; quel que fût l’aliment qu’on leur servait, peu importait sa nature, son origine (on ne disait pas encore traçabilité) du moment qu’ils engraisseraient avec et qu’ils feraient du lard. Mais certains gourmets exigeants finissaient par répugner à manger la viande d’un porc qui aurait lui-même mangé quelque chose, quelque ordure indéfinissable, ainsi qu’il en serait dans une bande dessinée célèbre.[1]
C’était pourquoi le porc était jugé impur et interdit au musulman et au juif pieux ; c’était pourquoi aussi le chrétien le consommait sans modération, sous des formes multiples, salaisons, boudins noirs, blancs, et assaisonnements, trouvant tout bon en lui, le maudit dévorateur d’enfançons auquel on confiait en secret l’élimination anthropophagique des indésirables nés ou mort-nés, produits officiels de fausses couches, bâtards de mésalliances inabouties. L’homme bouffait les fressures du porc en une sorte de bâfrerie expiatoire du péché d’assassinat des enfants du Seigneur partis sans baptême. Esprit de vengeance également… pas de témoin du forfait infanticide de l’homme ou de la femme… La campagne profonde se complaisait en sa sordidité qui n’avait rien à envier à la ville d’Ancien Régime.
Jean-Louis d’Arthémond se vit donc obligé de s’arroger le droit de haute justice, se pensant habilité comme aux temps féodaux. Il força Capucine à focaliser son regard en direction de l’arbre bien branchu, le plus joli du jardin, à l’écorce encore luisante de pluie, brillant à la clarté lunaire.
« Tu vois ce bel églantier dépouillé là-bas ? fit-il en désignant le tronc et la ramure nue.
- Ah ben, certes oui ! »
Capucine tremblotait toute.
« Hé bien, reprit le baron, si tu recommences à te conduire comme une sale cochonne pisseuse, je t’y pendrai haut et court, à la branche la plus élevée ! Mais avant cela, je te ferai nettoyer toute ta saleté. Qui casse paye !
- Pristi !  M’sieur, je recommencerai plus, j’vous le jure ! »
Il ne se montrait sous son jour autoritaire qu’à l’encontre des faibles, des plus jeunes, des simples et des moins fortunés. Et Capucine était une fille mal lotie. Une mentalité féodale attardée avait toujours dicté la conduite des Arthémond, bien au-delà des bouleversements issus de 1789. Jean-Louis n’était pas en reste. Se laisserait-il fléchir, lui, l’orgueilleux tout-puissant maître ? Ce fut Dominique qui se fit suppliant et plaida la cause de Capucine.
« Père, je vous en supplie, ce n’est pas sa faute. Capucine est une fille spontanée, qui s’émotionne facilement. Le vase brisé lui a fait peur et…
- Un vase qui était dans notre famille depuis trois générations ! émit Jean-Louis sur un ton réprobateur à l’adresse de l’épouse.
- Excuse-moi, mon chou !
- Il était moche ce vase, je l’aimais pas ! » ajouta Popaul, franc.
Le benjamin paraissait rouspéter, certain de la correction qui viendrait. Il essaya de se disculper, de défendre aussi son grand frère selon le principe : les absents ont toujours tort.
« Et puis, c’est pas moi et c’est pas Dominique. C’est pas ma faute ni la sienne. C’est Lulu qui a eu l’idée… Elle a tout commandé !
- Comment ! glapit Julie.
- Cela est exact, reprit Dominique. Lucille avait tout machiné, tout combiné. Elle a voulu mener sa propre enquête au sujet des meurtres. Elle nous a menés chez le père Martin pour l’interroger.
- Ah, mon Dieu ! cria la mère. Moi qui croyais qu’il s’agissait d’une simple promenade ! Il est vrai que, lorsque nous constatâmes que vous ne rentriez toujours pas, alors que le soir tombait, nous commençâmes à nous inquiéter et…
- Lucille a lu trop de mauvais romans, toutes ces bêtises, ces Club des cinq, ces Disparus de Saint-Agil, n’est-ce pas ? interrogea Jean-Louis, une lueur mauvaise dans le regard tout en délaissant Capucine.
- Tu aurais mieux fait de surveiller les lectures de notre pauvre petite fille !
- Ouais, elle chipait les journaux et me lisait les articles sur l’affaire des oiseaux qui tuent ! fit Popaul d’un ton accusateur. C’est à moi qu’elle a confié ses projets en premier !
- C’est mauvais de dénoncer les autres, de jouer les délateurs ! » reprit le père.
Brisquet, instinctivement, remit tout le monde d’accord. Il poussa deux abois lugubres, puis, en gémissant, sa patte toujours relevée, s’approcha de Capucine dont il sentait l’anormalité. La simplette lui prodigua mille caresses.
« Là, là, pauv’ chien, bon et brav’ chien, pauv’ bon toutou », murmura-t-elle.
En cet instant, sa beauté sauvage resplendissait. On comprit ce que les garçons lui trouvaient.
« Feriez mieux d’vous occuper à soigner vot’ pauv’ bête au lieu d’vous engueuler et vous jeter des fions, jeta spontanément Capucine au maître du logis. Il est tout meurtri, il a mal ! »
Son cœur simple et sincère avait exprimé les quatre vérités. Elle faisait songer à cette malheureuse fille du peuple de Paris de l’attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise, cette innocente sacrifiée que Limolëan, et ses complices, lâches, avaient chargée de garder la charrette attelée qui contenait la bombe moyennant récompense. Limolëan en avait éprouvé des remords le reste de sa vie durant, quémandant au Bon Dieu qu’il lui pardonnât ce crime impie et rédimât sa faute, se faisant prêtre en exil ensuite. La jeune pauvresse en hardes, première victime pulvérisée par l’explosion avec le cheval (ne l’omettons pas, c’est un être vivant comme nous et il s’agissait d’une jument), ne mangeait pas tous les jours. Fille de la Révolution et de la faim, tout lui était bon pour grappiller quelques sols, afin que des rogatons bon marché pussent emplir son ventre creux. La récompense promise par Saint-Régent, ces dérisoires douze sous, si elle gardait bien le cheval et la charrette, lui laissait entrevoir mille merveilles, une provende stomacale inespérée. Celle-ci consommée, elle aurait repris son existence casuelle, hasardeuse, errante, de survie au jour le jour, sans jamais savoir de quoi le lendemain serait fait. Elle se nommait Marianne, comme plus tard la République, Marianne Peusol ; elle avait quatorze ans. Prénom prédestiné, symbolique ! Fille d’une miséreuse veuve, elle vendait ambulamment des petits pains appétissants, elle l’inappétente au ventre vide, toute parée de ses loques d’une saleté et d’un effilochage effarants, les cheveux protégés par un vieux mouchoir infâme. Des mèches empesées de saleté et de poux fourchaient sous cette horreur. Avant qu’elle n’éclatât sous le souffle de l’explosion, le visage arraché, le crâne ouvert, les bras éparpillés, elle avait joué avec le fouet de la jument mais n’avait pas eu le temps de s’émerillonner au passage de la voiture du Premier Consul. C’était la naissance du terrorisme moderne, une invention des royalistes et non point des nihilistes russes, de Ravachol ou de l’Irgoun contre les Britanniques.    
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Entre Marianne Peusol et les spectres du ghetto de Varsovie n’existait qu’une infime différence de degrés, qu’un convoi funeste ferré exterminateur vers les chambres à zyklon B pour celles et ceux dont les squelettes morts n’avaient pas été ramassés dans les rues. Il en avait été ainsi pour les siècles des siècles, pour tous les misérables d’avant l’extermination industrielle, les crevés de misère comme Marianne Peusol, comme les gamins mendiants d’Hugo et de Dickens, ce banni littéraire du futur XXIe siècle, tous ceux d’avant les camps, d’avant les chambres à gaz, de l’avant Shoah. Le crime contre l’humanité existait déjà avant qu’il eût été défini à Nuremberg, imprescriptible ; c’était ici un crime lent instillé par les repus de la Révolution bourgeoise, progressif, sans antisémitisme, sans guerre, sans déportations massives, sans torture et « expériences » de savants pervertis et fourvoyés, sans balles, sans fosses, sans fausses douches, sans fours. C’était de l’Hitler lent anté-scientifique, un eugénisme de l’argent dirigé contre cette multitude de salauds de pauvres et de pauvresses qui devaient rester à leur place au bas de l’échelle sociale. La misère noire maintenue sciemment par tous les possédants d’Ancien et de Nouveau Régime, avec la mort de faim au bout, était donc un crime contre l’humanité d’avant la définition de cette catégorie de crimes. Le grand enfermement de la misère. On maintiendrait les pauvres dans la glèbe avec l’alcool, les stupéfiants, le sexe et les jeux. A leur façon, Capucine et Marianne Peusol étoffaient le martyrologe de la pauvreté.
Car Capucine était telle cette adolescente, cette Marianne Peusol éternelle en guenilles putrides, sa réincarnation, sa transfiguration superbe et campagnarde, ce symbole. Elle ne méritait pas une telle existence, mais elle était née ainsi. Blé blond plein de souillures, éphélides avenantes, faïence bleue de Delft des iris, remugles, oripeaux de crasse, vêture de bric et de broc, modèle naturaliste attardé, persistance d’un lumpenprolétariat, d’un paupérisme rural arriéré non éteint malgré les vœux de celui qu’un des personnages de l’Assommoir d’Emile Zola qualifiait de Badingue,
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 sobriquet infâmant d’un opposant à l’Empire… Les Trente Glorieuses de Jean Fourastié en cours parviendraient-elles à extirper Capucine de sa fange, à la sortir de sa condition servile et misérable ?
Une idée importante traversa l’esprit un peu borné du paysan.
« Monsieur l’baron, vous avez ben l’téléphone ici ? questionna le vieux métayer.
- Bien évidemment, père Martin. Vous voudriez prévenir vous-même les gendarmes, n’est-ce pas ?
- J’n’en ferai rien. Qu’on aille chez eux ou qu’on les appelle pour qu’y viennent chez vous, c’est du pareil au même maint’ nant.
- Appelez aussi le vétérinaire, Père, déclara Dominique. Brisquet est un héros, et il a un indice (il sortit enfin de la poche de son pantalon le morceau du monstre que le braque avait rapporté).
- Soit, allons-y », répliqua Jean-Louis à la vue du fragment de fourrure, tout en s’approchant du guéridon Louis XVI où reposait le lourd combiné noir en bakélite au cadran circulaire.
Alors, il décrocha, composa les numéros qu’il connaissait : deux coups de fil, d’un ton qu’il s’efforçait de garder neutre, d’une intonation détachée, à la brigade, puis au véto.

A suivre...
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[1]  Allusion à Astérix aux jeux olympiques d’Uderzo et Goscinny (1968), où les Gaulois essaient d’expliquer la contre-performance du héros de papier en disant qu’Astérix a mangé un sanglier qui aurait mangé quelque chose.

samedi 29 juin 2013

Le Couquiou épisode 10.



Il venait d’abandonner au chien une part négligeable de lui-même, sans que sa chair transcendantale fût mutilée. Une autre proie sacrée réparerait cela… La larve femelle haïe se retrouvait à sa merci. Mais il n’avait pas pour but de l’occire ; il voulait lui expliquer pourquoi il était ainsi, pourquoi il luttait en un inexpiable combat de quatre à cinq mille ans contre les trucideurs de la Terre-mère. Il avait repris le flambeau de ses pères, et des pères de ses pères, des vrais hommes, des connaisseurs de la pierre, de l’eau, de la terre, de l’air et du feu. Il lui conterait, lui serinerait, sa conception du monde, qui était la seule véritable. 
 
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Il scruta la cime obscurcie des arbres dépouillés ; ses commensaux étaient rentrés à bon port, ayant pris un havre, un gîte pour la nuit. Il était l’heure pour eux de céder la place aux prédateurs des ténèbres, aux rapaces armoriés qui s’enorgueillissaient de leurs quartiers de noblesse, petits, grands et moyens ducs aux grands yeux écarquillés. 
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Il émit alors deux, trois hululements, afin de vérifier si tout était en ordre. Les hiboux répliquèrent ; il vit que cela était bon et reporta son attention sur Lucille. Son intention était de l’emmener, tel le loup l’agneau dans sa tanière, mais il n’était point ogre. Elle témoignerait en sa faveur, diffuserait au monde honni des autres son message de Vérité, expliquerait que tous depuis des millénaires, avaient fait fausse route et qu’il fallait qu’ils se repentissent avant de comparaître devant les dieux de la Grande Chasse. Les divinités Aurochs,
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 Cerf, Renne, Bouquetin, Ours, Mammouth, Loup, Lion des cavernes, leur fulmineraient l’anathème de la Nature, de la Terre coléreuse, sans affabilité, sans commisération aucune, sans nulle pitié ni considération pour ces usurpateurs qui soumettaient et saccageaient le Grand Don de la Déesse Mère. Aucune circonstance atténuante (vivre ? nourrir les leurs afin qu’ils ne mourussent pas de faim ?) ne leur serait reconnue. Ils avaient tous violé la Terre ; ils mourraient.
Lucille était blême de peur. Ses cheveux détrempés, son visage sali de pluie, ses vêtements et ses bottes souillés témoignaient de l’âpreté de l’aventure et de la lutte, vécues tel un roman. Quelles iniquités ce monstre projetait-il ? Elle se retrouvait dépourvue de tout moyen de défense, petite fille faible, perdue dans le bois. Alors, elle espéra : Dominique, le père Martin informeraient les gendarmes de son égarement forestier, et ils partiraient à sa recherche de sitôt, organisant des battues jusqu’à débusquer l’être dans sa souille. Temporisant, elle hésita : les victimes de l’homme-cerf étaient adultes ou animales. Il ne s’en était pas encore pris aux enfants. Fallait-il qu’elle se laissât faire, emporter dans la tanière du fauve humain, du nouvel ogre ou loup-garou (cervidé-garou eût été le terme exact) ou, avec témérité, fuir jusqu’à la lisière ? La nuit empêchant tout repère certain, Lucille se contraignit à choisir : plutôt que de se perdre encore plus, elle accepta de faire amende honorable. Elle s’agenouilla en signe de soumission devant celui qu’elle pensait fou (la lycanthropie sous cette forme était une pathologie mentale, non un pouvoir surnaturel), et qui devait se prendre pour un animal-totem préhistorique ou pour la réincarnation d’un chasseur Cro-Magnon. 
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L’émule de Cernunnos magdalénien comprit son geste ; il lui prit la main et l’emmena.


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Ces événements dramatiques furent concomitants d’une avancée de l’enquête : les médecins légistes étaient enfin parvenus à découvrir un signe distinctif permettant d’identifier le premier mort : un tatouage en espagnol, dédié à la Santa Virgén, tatouage dont un fragment subsistait sur une partie du biceps droit épargné par les picoreurs célestes.
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 Il fallut se mettre en correspondance avec les services d’immigration, recouper les fichiers du ministère de l’Intérieur et ceux de l’inspection du travail. L’homme s’appelait Miguel Escobar. C’était un saisonnier espagnol venu d’Estrémadure en juin, un ouvrier agricole qui avait travaillé entre juin et septembre pour plusieurs métairies. Il était âgé de trente-sept ans. Il n’avait pas de casier judiciaire qui eût permis à la gendarmerie de l’identifier plus rapidement, si l’envie de commettre quelques rapines chez ceux qui l’employaient lui avait traversé l’esprit. Mais notre homme était un honnête travailleur espagnol.  Il s’apprêtait d’ailleurs à regagner son pays lorsque le destin l’avait frappé, son permis de séjour arrivant à son terme. Il devait rapporter sa paye à sa famille, demeurée au pays. Il était marié, père de quatre enfants. Rien n’expliquait la raison du choix du dresseur d’oiseaux criminel si ce n’était que Miguel Escobar apparaissait comme une proie facile à abattre, bien commode, un bon début avant de passer à la vitesse supérieure, c'est-à-dire les Consac. Le mode opératoire de l’assassin alliait le recours à la nature à la technologie des chasseurs d’il y avait quinze à dix-huit mille ans, la pointe de silex ayant été expertisée. Certes de facture récente, cette arme s’avérait cependant une réplique exacte de celles en usage entre le Solutréen et le Magdalénien, sachant qu’il ne s’agissait pas d’une feuille de laurier, l’usage de ce type de pierre taillée s’apparentant à une fonction de prestige social.
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 Aussi extraordinaire que cette affaire pût paraître, l’irrationalité de certains de ses aspects tendit à s’estomper au profit de la raison : elle avait cessé de sembler insoluble. Restait à dresser le profil du meurtrier, dont les connaissances en matière préhistorique rendaient plus que plausible la piste de l’archéologue dérangé. Cependant, comment parvenait-il à subjuguer la gent ailée ? Trop de zones d’ombre obscurcissaient l’enquête.

 A suivre...
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