vendredi 4 avril 2014

Les Poupées de Daisy (nouvelle) : épisode 2.



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L’incident fut clos. A force de caprices et de minauderies, Daisy obtint de Sir Charles ce qu’elle convoitait : une enfant automate encore plus belle, plus somptueuse, couverte de damassures et de brocarts, dont la robe imitait les réinterprétations préraphaélites de la mode Renaissance italienne. Le modèle paraissait copié, calqué sur la toilette de noces d’Effie Gray,
 















 








l’épouse successive de John Ruskin et du peintre John Everett Millais,



 













 







à la fin des années 1840. Daisy la baptisa miss Jenny, une splendide enfant auburn aux tortillons cuivrés et cascadants. Sir Charles s’était surpassé, parce que miss Jenny était capable de jouer au croquet, au cerceau, au volant, de sauter à la corde, et que, chose encore plus extraordinaire, son cœur émettait de ténus battements pulsatiles. Jenny était dotée de grands yeux en escarboucles, aux étranges luminescences rouges et noires. Ils brillaient même dans l’obscurité, ce qui occasionnait quelques petites peurs à Daisy. Par sa magnificence inégalable, Jenny fut la reine incontestée de la collection de mademoiselle Neville durant tout un règne qui perdura six mois.
Cependant, Daisy remarqua que les autres poupées poursuivaient leur étiolement, et qu’elles sentaient désormais presque aussi mauvais que feue miss Ketty, dont elle avait réclamé que son oncle l’inhumât dans le jardin.
Il faut dire que leur simple observation quotidienne eût suffi à susciter, au mieux, une perplexité accrue, au pis, une crainte justifiée.
Pour des non spécialistes, les poupées de Daisy Neville, qu’elles se nommassent miss Nelly, miss Hettie, miss Maisie, miss Emmy ou miss Abby, se ressemblaient toutes, tels les évangiles synoptiques, quelles qu’apparussent les infinitésimales différences dans le coloris des iris, les vêtures, les chevelures, le modelé des visages… Seule Daisy était capable de les différencier, puisqu’elle les avait baptisées, et qu’elle se considérait comme leur maman.
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Mais chaque nouveau jour, le ternissement des visages, des étoffes, devenait manifeste, et parfois, outre ces senteurs gênantes, maléficieuses, toujours plus insistantes (les poupées embaumaient le domaine réservé de l’enfant de leurs exhalaisons douteuses allant s’accentuant) au point qu’il fallait que les domestiques préposés au service de mademoiselle aérassent souventes fois les lieux, il arrivait que Daisy remarquât, de-çà, de-là, la présence humidifiante de taches suspectes, qui sur les robes, qui sur les figures, qui s’épanchant sans vergogne des entrefessons des damoiselles parées comme des paons paradant, mais désormais cocottantes  ainsi que des pierreuses vérolées officiant dans les venelles de Wapping ou de Blackfriars.
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Bien qu’elles cocottassent donc, ces petites filles de cire, de porcelaine et de biscuit aux effluves puissants restaient aimées de leur mère, conservaient tout son affect, toute son affection maternelle, et Sir Charles dut se montrer persuasif pour que Daisy se résolût à en changer régulièrement, à s’en débarrasser lorsqu’elles puaient trop. Elles étaient sitôt remplacées par de nouvelles amies qui, à leur tour, se dégradaient au bout de plusieurs semaines. Cette valse des poupées se poursuivit toute l’année 1889, et encore en 1890. Daisy avait fini par aménager un petit cimetière afin d’honorer la mémoire de ses amies défuntes, de petites tombes pour poupées avec de petites croix où s’inscrivaient leurs noms.
Les étagères, les chaises hautes, les bercelonnettes, les couffins, les landaus,  s’imprégnaient des relents persistants des jouets automates ; ceux-ci, parfois, gluaient d’impudiques sudations. Un exsudat pourri, poisseux, visqueux, humectait pantaloons et bloomers, comme des graisses fondant de mauvaises chandelles de suif. Des flaques beigeâtres ou violacées, de toutes les nuances bizarres de la consomption, demeuraient sur les sièges où Daisy laissait ses petites amies assises. Des mucosités, des humeurs, des fluides singuliers, s’extravasaient de leur nez, de la commissure de leurs lèvres devenues au fil des jours bleuies et gonflées ; les remugles de ces sécrétions physiologiques suffoquaient miss Daisy. Il arrivait aussi que les visages enflassent inconsidérément et fissent éclater les figures, telles des baudruches trop emplies de gaz. Se miroitant alors sur la glace de la coiffeuse de la fillette, les poupées aux traits détruits et difformes acquéraient une personnalité nouvelle, indéchiffrable, aussi imparfaite et illusoire qu’une mauvaise similigravure trop floue pour être honnête.  
La gamine s’était accoutumée à cette expression de la vie de ses jouets, à cette usure particulière. Elle pensait la fortune de son tuteur illimitée, bien que plus de vingt poupées et babies se fussent succédé en moins de deux ans. Avec régularité, elle allait déposer de petits bouquets de violettes, de crocus et autres floraisons variables selon les saisons, sur les tombes des mortes de leurs miasmes. Il suffisait qu’elle toussotât pour qu’Uncle Charlie se laissât fléchir et remplaçât les trépassées au fur et à mesure.  
Daisy s’inquiéta pour miss Jenny, dont elle doutait désormais qu’elle durât plus que les autres. Elle en fit part à Sir Charles. Ce dernier haussa les épaules avec désinvolture. Miss Neville scrutait l’épiderme de Jenny, guettant chaque jour l’apparition des signes avant-coureurs de la fin. Ceux-ci ne tardèrent pas à se manifester, trois mois environ après le commencement des observations. Cela débuta par une minuscule marbrure à la tempe gauche, qui, tel un grain de beauté insidieux, était parvenue à s’insinuer au sein même de la porcelaine, comme si, venant des couches internes de la matière, d’un épiderme profond hypothétique, de son corps même, elle y avait crû en parasite. L’œil exercé et jeune de Daisy avait décelé ce premier stigmate ; elle l’avait dissimulé sous une des longues boucles cuivrées de la voluptueuse chevelure de miss Jenny, mais, après quelques jours, une seconde tache, plus vicieuse, plus pernicieuse,  cette fois d’un vert profond presque noir, avait marqué la belle poupée d’une macule de flétrissure supplémentaire, juste, comme pour le faire exprès car non camouflable, au mitan du mignard petit menton. Dans le même temps, l’odeur commença à sourdre. C’était comme si Jenny eût souffert de la lèpre, ou fût devenue syphilitique. Daisy s’en désespéra, et fit ce qu’elle put pour préserver les apparences de sa fille préférée.
Les invités apercevaient la fillette, la mine anxieuse, Jenny aux bras, lui parlant à l’oreille, la traitant de vilaine. En passant avec Jenny, Daisy laissait désormais un sillage tenace, au point que, pudiquement, les doctes visiteurs demandaient au mathématicien si la fillette ne souffrait pas d’incontinence, voire de flatulences inconvenantes. Ladies et gentlemen (y compris Lord Percy), finirent par venir avec des pinces à linge, accessoire préventif suffisamment efficace lorsque, par malheur, Daisy s’en venait vers elles et eux, miss Jenny serrée sur sa poitrine. Sir Charles répondait que tout cela venait de la poupée, non de l’enfant, à la propreté irréprochable, qu’il n’y pouvait rien, et qu’il promettait de remédier à ce petit inconvénient. C’était de la part de l’inventeur de la procrastination. Daisy dut parfumer miss Jenny afin de retarder l’inéluctable, l’inonder d’essences rares, imprégner ses tissus, ses boucles auburn, d’eau mentholée ou de Cologne, tels les honnêtes hommes du XVIIe siècle refusant tout bain et compensant cela par l’usage immodéré des parfums. La poupée avait fini par prendre une carnation verdâtre de mauvais aloi, grêlée çà, là, de tachetures noires. Quoiqu’elle conservât toutes ses facultés merveilleuses et que son « cœur » battît encore, notre enfant s’en dégoûta avec promptitude, parce que les senteurs finissaient par se mélanger avec subtilité, le fumet de saleté morbide surmontant le reste, le dominant.
Enfin, Daisy, pleurant, se contraignit à vouer son enfant aux gémonies, à la rejeter comme une vieille ordure. Elle demeura inconsolable.

*************

Trois jours après la perte de miss Jenny, un étrange charroi s’aventura dans les pires rues de Whitechapel. C’était une voiture bâchée, conduite par Sir Charles en personne. A l’intérieur, on percevait des remuements et des rugissements. De la bâche s’épandaient des fumets soufrés de viande avariée, de charogne et autres ripopées.
Le chariot fit halte devant un estaminet borgne, dont l’enseigne rouillée oscillait sous la brise qui heureusement ce jour-là, permettait la dissipation partielle des hideux remugles de ces bas quartiers constellés de misère. Le lieu était pompeusement baptisé Angel’s inn : l’enseigne représentait grossièrement, peint à la détrempe, un angelot joufflu et rubicond, bachique même. 

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La léprosité des murs le disputait avec les miasmes de la pauvreté que dégageaient les haillons des quelques clients occupés à absorber leur tord-boyaux frelaté. Il y avait aussi quelques matelots et privates en goguette, un chaland interlope et exotique qui s’exprimait en des idiomes colorés, fleuris, plus ou moins gutturaux et gâtés, altérés par l’abus de rogomme. Quelques hommes s’avéraient mieux vêtus, quoique d’une façon outrée, des sortes de michés, assurément, qui ne quittaient pas des yeux les filles à leur service, plus ou moins ravagées par l’abattage et l’arpentage des trottoirs (lorsqu’il y en avait). La plupart d’entre elles étaient enveloppées de simples fichus et la trivialité de leurs visages frappait ; c’était à se demander ce que les clients qu’elles parvenaient encore à racoler pouvaient leur trouver car certaines étaient ridées et édentées, la poitrine tombante et flétrie, le cheveu grisonnant et pouilleux, les joues hâves. Il était visible qu’elles poursuivaient leur métier dans le seul but de grappiller les quelques pennies nécessaires à leur assurer un toit pour la nuit dans ces asiles sordides où l’on se disputait le peu qu’on possédait, où l’un et l’une dépouillait l’autre, où parlaient les surins pour des riens, où la moindre querelle alcoolisée se concluait par l’homicide suivi de l’intervention vaine et tardive du constable, cela bien entendu lorsque la victime n’avait pas été jetée incognito dans la Tamise, pour un repêchage quelques temps ultérieurs, avec une identification du cadavre à la morgue rendue d’autant plus délicate que la putréfaction était plus avancée.
Sir Charles croisa une face vérolée, comme pruinée de vitriol. Seuls les yeux bridés exprimaient encore la vie et l’appartenance de l’être à la communauté chinoise des docks. Il connaissait l’homme, trop pour que tout cela fût fortuit et point louche. Sir Charles était un familier de l’établissement où il avait coutume de se rendre depuis plusieurs années, où il recrutait la main d’œuvre nécessaire à la bonne tenue et exécution de ses petites affaires (nous n’en dévoilerons pas plus, car là n’est pas l’objet de cette nouvelle). Depuis août 1888 et les meurtres de l’éventreur, le scientifique dévoyé ne s’aventurait plus seul dans ce bas-quartier, venant toujours accompagné de l’étrange créature musquée qui rugissait dans le chariot, créature qui – révélons-le dès à présent -  participait partiellement à la perturbation sommeil de Daisy lorsqu’elle l’entendait s’agiter nuitamment dans les sous-sols de la demeure gothique.
Le scientifique s’accouda au comptoir crasseux et collant après avoir salué le Chinois vitriolé, demanda au cabaretier un verre de son meilleur brandy. Sir Charles avait sa bouteille réservée spéciale, la seule qui ne provînt pas d’une distillation trafiquée. Une putain décatie de quarante-cinq ans, dotée d’un œil de verre disproportionné, mal ajusté, dont la teinte ne correspondait pas à celle de la prunelle lui restant, lui conférant une allure vaironne, tenta une approche, ayant repéré le chaland à la bourse garnie :
« Vous v’drez ben d’moi, my Lord ? J’ai tant à vous offrir ce soir. »
Sir Charles repoussa cette avance : il n’était pas là pour cela, pas cette fois en tout cas.
« By Jingo ! jura la pierreuse. On s’reverra à la prochaine. A la revoyure ! »
Elle s’éloigna en quête d’un autre client, ses jupes sales froufroutant sur le parquet pourri. Un petit vieux ratatiné en jaquette lustrée ne tarda pas à jeter son dévolu sur cette catin déshéritée, bien qu’elle doutât que les performances de ce micheton, vu son âge et sa décrépitude d’opiomane patenté, fussent à la hauteur des prestations expertes qu’elle allait lui offrir.
Tous deux montèrent à l’étage branlant en gloussant, faisant craquer les marches de bois vermoulu, tandis que Merritt achevait sa consommation. Il s’adressa de nouveau au Chinois défiguré vêtu d’une robe de soie rouge effilochée tissée de grues et de roseaux stylisés de teinte verte, coiffé d’une minuscule toque noire traditionnelle sur son crâne dénudé par les brûlures de l’acide.
« Je descends à la soupente. Introduisez-moi.
- Honorable ami, Madame Goose vous attend effectivement avec la marchandise. »
L’asiatique, qui s’appelait maître Ping et était tenancier d’un tripot complété de l’obligatoire fumerie d’opium, introduisit Sir Charles sous l’escalier, dans un minuscule appartement à la propreté douteuse et au loyer des plus modiques. Une virago y créchait. Les lieux exhalaient autre chose que le mauvais alcool. Malgré leur exiguïté, plusieurs tables s’y dressaient, des tables de mauvais bois, nappées de toiles écrues, sur lesquelles étaient posés d’étranges tas indiscernables car enveloppés dans du papier journal, comme le font les poissonniers, mais ce que ces feuilles défraîchies de quotidiens empaquetaient paraissait plus gros que nos humbles produits de la pêche, excepté le thon.
La femme qui habitait là répugnait de graisse. Son bec de poissarde se refusait à lâcher une cigarette à demi consumée de tabac brun, violent, mêlé de haschisch. Sa poitrine forte débordait de son corsage. Le maquillage outrancier, presque peinturluré, qui tentait de rehausser la beauté compromise du visage gras, aux chairs affaissées et au double menton de la locataire, prodiguait l’impression que l’on avait affaire à une tenancière de maison de passe de dernière catégorie. 
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Elle avait passé un tablier sommaire d’infirmière par-dessus sa robe vulgaire, aux teintes trop vives, trop équivoques ou carnavalesques pour qu’on pût douter une seule seconde de sa basse extraction, si d’aventure, l’envie l’eût saisie de se promener dans les quartiers chics, tant l’on sait que, dans un pays aux cloisonnements sociaux aussi tranchés et catégoriques que le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, l’habit fait le moine. Le tablier en lui-même, reflétait l’absence d’hygiène de notre personnage, puisqu’il s’ornementait de traînées successives, juxtaposées au fil des jours, plus ou moins décolorées et indéfinissables, qui en maculaient l’étoffe au point qu’il n’en demeurait pas un centimètre carré de propre. Il était littéralement tavelé, empoicré d’humeurs séchées, d’anciennetés variables.
De plus, on finissait par ne plus faire cas des effluences pestilentielles du logis de la soupente, tellement l’accoutumance aux miscellanées odorantes diverses partagées en commun par la faune composite pullulant dans le Londres des slums avait pour conséquence qu’à force que tout, là-bas, puât, plus rien n’était senti. Puissance de l’habitude…
« Avez-vous les articles ? questionna Sir Charles. Il était convenu que vous deviez me les livrer aujourd’hui.
- Ouais, gov’nor ! Ça a pas été simple ! J’suis pas la seule à pratiquer dans le secteur et il y a une morte saison en c’moment, pour les délivrances comme pour le reste. Heureusement que ma réputation est une des meilleures de la profession. J’suis réputée moins charcuter qu’mes rivales ! »
Elle crachait presque en débagoulant sa jactance, tout en veillant à ce que son mégot demeurât bien collé à sa lèvre inférieure.  
« La qualité de ma marchandise est irréprochable. Je livre toujours les choses en excellent état. Z’êtes pas mon seul client ! D’habitude, c’que je fais intéresse plutôt les médecins, et vous m’avez dit que vot’ profession, gov’nor… »
Sir Charles, agacé, interrompit ce bagout postillonnant. Mrs Goose en parut tétanisée, comme transie, mais cette immobilité ne dura qu’un instant. Considérant que ce qui était enveloppé dans le papier journal ne puait pas plus qu’un fromage du Cheshire faisandé, ou qu’un baklava tourné, si ce n’était cette morue des pauvres exagérément salée afin d’en camoufler l’avarie, le mathématicien reprit :
« Me garantissez-vous que vos produits ont le bon âge ? La dernière fois, vous m’avez refait : la chose que vous m’aviez refilée ne présentait pas toutes les garanties de poids et de taille…
- Vous s’vez, gov’nor, qu’c’est une question de terme ou pas… Les expulsions…hem anticipées…
- Ni trop juvéniles… parce qu’ils sont inachevés, ni trop difformes… Je demeurerai intransigeant sur ces deux points.
- Ouais, y v’les faut les plus à terme possible… Mais la détresse, elle, elle attend pas toujours…
- Pour les plus grandes, j’ai besoin d’autres spécimens.
- Alors, là, c’est plus mon affaire, mais celle des légistes. »
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Avant de conclure et de payer, Sir Charles demanda à examiner ce qu’il y avait dans les feuilles de journal.
« C’pas toujours fastoche, d’avoir des filles. Celles qui ont besoin de moi, elles savent pas toujours ce qu’elles portent, crut bon de commenter la virago trop peinte.
- N’éprouvez-vous pas parfois l’envie de me rouler, de falsifier la marchandise ? Un coup de rasoir bien placé et…
- Z’êtes trop méfiant, my Lord. J’fais pas des choses pareilles ! Les rabbins p’t-être ben !
- Ils ne coupent pas tout. Vous mélangez les vessies et les lanternes, confondez la castration et la circoncision.
- J’ai pas fait de longues études, et tant que j’suis pas papiste… »
Merritt, tout en poursuivant cet échange de mots, s’était approché de la première table à sa droite, et avait commencé à défaire le reste de Times déjà jaunâtre et semé de tachetures qui dissimulait le tas qui reposait le plus en bordure.
« Good ! Very good, indeed ! » s’exclama-t-il laconique quoiqu’enthousiaste.
Il passa à un autre article, au hasard. Ses narines frémissaient sous l’exaltation du fumet émis par les objets. Cela semblait presque extatique, comme chez un naturaliste venant de découvrir une espèce d’insecte inconnue à classer dans la taxinomie linéenne. Marquant sa complète satisfaction, le savant reprit :
« Je vous achète ces deux-là. Certes, il me faudra ajouter des cheveux pour parfaire l’apparence, et je sais chez qui me les procurer. Quant aux robes… Le chiffonnier Harris, fort peu regardant, a l’habitude de ces trafics. Il a l’art de récupérer les garde-robes d’enfants martyres de la bonne société… 
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- Parce qu’il y en a aussi ? J’croyais que c’était limité qu’à nous, les prolétaires… répondit naïvement Mrs Goose. 
- Sachez, Madame, que l’inceste et les mauvais traitements se retrouvent à tous les étages de la société. Ces pratiques demeurent cachées ; elles ne sont pas l’apanage des habitants des slums.
- Dans c’cas. J’ai compris pourquoi vous v’z’êtes pas contenté d’envoye vos hommes ramasser les p’tiots refroidis qu’on r’trouve tous les matins dans les venelles…
- Arrêtez-là ! Discutons plutôt de la somme…
- J’vends rien à moins de trente livres ! C’est à prendre ou à laisser ! Vous m’devrez soixante pour les deux pièces… en souverains, pas en biftons ! 
- Quarante suffisent amplement !
- Quand je dis soixante, c’est soixante ! pas un penny de moins.
- Ah, Madame… Si tant est-il que vous méritiez qu’on vous appelât ainsi… Vos pièces ne valent pas davantage. Le prix ne garantit aucunement leur durée…
- Holà, my Lord ! Vous fâchez pas ! Vous s’vez pas l’mal que ça m’fait d’charcuter des filles désespérées… Vous souhaitez qu’elles aillent enrichir les tables d’la morgue ?
- Il m’a été rapporté par un ami que vous ne réussissez pas toujours vos petites opérations. Sans indiscrétion de ma part, si vous vous obstinez, je pourrais rapporter ses racontars à la police.
- Soixante livres ! Aboulez tout d’suite, gov’nor. Plus vous tarderez, plus y pueront. »
 Le ton montait ; la femme s’enferrait dans son entêtement. Il était probable que, s’il ne se montrait pas persuasif, Sir Charles échouerait et reviendrait bredouille. Mais il n’était pas homme à céder à un caprice de femme de mauvaise vie. L’arme du chantage s’avérant dérisoire (de telles anciennes pierreuses reconverties à ce genre d’activités conservaient des protections, et Sir Charles ne tenait pas à s’aliéner les protecteurs de Madame Goose, ceux avec qui il avait signé un pacte, une entente, pour se partager les trafics lucratifs des bas-fonds), le mathématicien louche choisit l’action radicale. Tirant un sifflet de son gilet, il le porta à ses lèvres. Un son, inaudible pour une oreille humaine, même celle exercée d’un musicien joueur de balafon capable de percevoir les quarts de ton, stridula. Une agitation s’ensuivit, des mouvements de panique, de peur, de crainte, de bousculade, un brouhaha, des clameurs, comme un ébranlement de toute la structure miteuse, gangrenée, du slum qui abritait le cabaret borgne.
Un être étrange et mugissant déboula dans la soupente. Impossible de distinguer sa tête et la forme exacte de son corps : il apparaissait cagoulé tel Joseph Merrick,
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 sanglé aussi dans une espèce de camisole de cuir, renforcée de chaînes en acier trempé. La seule chose qu’on pouvait appréhender de ce qui était peut-être un animal d’une espèce non répertoriée, était la fétidité des remugles s’extrayant d’une extrémité de mâchoire bien garnie et bavant d’abondance, qui dépassait de la cagoule. De plus, des observateurs fanfarons qui eussent été assez bravaches pour oser regarder la partie postérieure de l’animal indéterminé auraient remarqué la présence incongrue d’un bout de queue écailleuse dépassant du bas de la camisole, morceau dressé, érigé horizontalement, comme pour servir de balancier, à l’équilibre de la chose inconnue, tel l’appendice caudal de nos passereaux. Enfin, la bête vaquant nu-pieds, ces personnes observatrices auraient aperçu des pattes à trois doigts, semblables à celles des poulets ou des autruches, dont chacune présentait une griffe acérée et recourbée comme la lame d’un poignard damasquiné de seigneur bédouin.
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L’être s’approcha de Mrs Goose, comme s’il eût été appâté par ses formes grasses et voluptueuses. C’était incontestable : il la flairait. Le mufle dépassant de la cagoule humait le corsage et la gorge frémissante de la femme, qui ne pouvait s’empêcher de trembler. Des frémissements d’épileptique parcouraient son échine tandis que d’abondantes sudations et un verdissement de son incarnat traduisaient l’irruption d’une peur primitive, invasive, telle celle ressentie par un chasseur néandertalien en présence d’un ours des cavernes ou d’un tigre à dents de sabre. C’était tout juste si la femme n’urinait pas de frousse, trempant ses pantaloons. C’était miracle si elle n’avait pas encore hurlé, si elle ne s’était pas évanouie, si les exhalaisons soufrées du monstre supposé, pire que toutes les senteurs de misère communes à Whitechapel, ne l’eussent pas asphyxiée. Sir Charles s’ébaudit de la résistance insoupçonnée de la « délivreuse » de filles.  Il adressa quelques mots à l’être, presque des murmures :
« Doucement, Taïaut ; ne me l’abîme pas. Ce n’est pas un repas. Ce n’est pas non plus une des autres. Tu dois l’effrayer afin de la convaincre, c’est tout. »
Il donna un autre coup discret de sifflet. Un rugissement surgit de la cagoule en même temps qu’une exaspération de l’haleine de l’animal incongru, peut-être fabuleux comme les dragons, qui, en une vapeur verdâtre écœurante, surgit à la fois de la gueule et des naseaux écailleux, gueule dans laquelle on devinait plusieurs rangées de dents aiguisées, aiguës et longues comme des poignards de Tolède, entre lesquelles s’inséraient des fragments indéfinissables, évocateurs d’une viande pourrie. 
« Votre prix ? » reprit flegmatiquement Merritt, alors que son animal tournait autour de Mrs Goose en flairant désormais sa nuque de trop près, la gueule écumante, en une gestuelle préparatoire, préliminaire, de prédateur s’apprêtant à soumettre sa proie en donnant le coup de grâce consécutif à la capture. Même les fameuses griffes recourbées de ses pattes de poulet disproportionnées, nullement entravées par les chaînes, commençaient à dangereusement se dresser, prêtes à une éventuelle éventration, attendant l’ordre suprême du maître pour agir. Il n’en fut rien.
Frôlant la pamoison, la femme balbutia, à peine audible :
« En…entendu pour qua…quarante livres.
- Vous vous montrez enfin raisonnable et coopérative. Vous êtes une lady. Tope-là ! Voici la somme. »
Il jeta par terre avec désinvolture une bourse pleine de souverains, de l’exact montant, siffla une dernière fois Taïaut, qui, à regret, renonça à ce tentant frichti humain, se recula en mugissant de déception puis s’éclipsa. Sir Charles s’empara alors des deux paquets qu’il avait choisis et quitta à son tour la pièce en saluant, révérencieux, la créatrice d’anges, presque à la manière théâtrale outrée d’un histrion empanaché interprétant un Barbe-Noire admis à la cour de la reine Anne. Ce fut alors que Madame Goose tomba enfin à la renverse, ne pouvant en supporter davantage.
« Maître Ping ! Des sels pour Madame ! Je crois qu’il y a urgence. » glapit Sir Charles.
Il quitta le lieu louche, rejoignant son véhicule, chapeauté, nonchalant, indifférent aux attitudes des clients, les uns à genoux, priant, semblant demander grâce, les autres gesticulant, comme fous, en criant : « Un lézard terrible, c’est un lézard terrible ! »

Sir Charles reprit place sur la banquette du cocher en sifflotant un air de bastringue français, un des thèmes favoris de son séide parisien Lucien.

A suivre...

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jeudi 27 mars 2014

Les Poupées de Daisy (nouvelle) : épisode 1.



Les poupées de Daisy.


Nouvelle, par Christian Jannone.


1890.

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Daisy Neville, sept ans, était la nièce du mathématicien et inventeur Sir Charles Merritt. Elle habitait une sombre demeure dans la banlieue huppée de Londres. Elle eût pu y dépérir d’ennui. Il faut dire qu’elle ne goûtait point à ce qui s’y trouvait, Sir Charles lui ayant interdit l’accès à la plupart des pièces. De jour, une lumière anémique y régnait ; en soirée, l’enfant supposait qu’il y devait faire aussi noir qu’en un four. Les portes demeuraient closes, fermées par des clefs dont Sir Charles ou ses domestiques détenaient les trousseaux. Il n’était nullement question que la petite orpheline, adoptée par son unique parent vivant après que ses géniteurs eurent perdu la vie dans le naufrage d’un steamer alors qu’elle n’avait que trois ans, s’y aventurât, même pour jouer et s’y délasser.
Le savant avait rigoureusement délimité le territoire autorisé pour miss Daisy, l’espace réservé à ses jeux, à ses études, à son repos. C’était un confinement géographique, presque carcéral, n’eussent été les promenades que l’enfant au pâle incarnat et aux longs cheveux dorés rebelles enrubannés à la diable effectuait le mercredi et le dimanche – celles et ceux qui la croisaient dans les jardins de Kensington,
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 à Hyde Park, à Trafalgar Square, à Regent’s Park ou à Saint James’s Park lui trouvaient un air maladif et alangui. De plus, Sir Charles recevait avec une régularité métronomique d’éminents invités ; par exception, il arrivait qu’à ces occasions, Daisy fût autorisée à ce qu’on la présentât aux personnes de qualité pour lesquelles son tuteur organisait des soirées vouées à la science et à la gastronomie. Miss Neville appréciait en particulier une toute petite femme blonde, une étrangère, une Française lui disait-on, qui écrivait des vers et qui rendait visite tous les six mois à Sir Charles et à son principal ami, Lord Sanders,
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 ne manquant jamais l’occasion d’offrir à la petite fille affectueuse et sage une babiole améliorant son morne ordinaire ludique. La menue femme blonde avait de très jolis cheveux, très longs, tout dorés, tout entortillés, à rendre Daisy jalouse de telles curls. Mademoiselle Neville était parvenue à retenir son nom : Madame de Saint-Aubyn (ainsi supposait-elle qu’il s’écrivît). Cependant, les fameuses portes, même en ces occasions d’exception, restaient pour elle hermétiquement closes, alors que les invités de Sir Charles, eux, avaient le droit de les franchir…
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L’imaginative fillette avait émis diverses suppositions : c’était sûr, ces portes dissimulaient quelque chose de menaçant ou de bizarre, que seules les personnes adultes avaient le droit de voir. Elle avait entraperçu le majordome avec son trousseau ; sachant compter, elle avait évalué le nombre de clefs à onze. Cela voulait dire que derrière le premier huis, une fois celui-ci ouvert, s’en trouvait un deuxième et ainsi de suite. L’oncle savantissime voulait peut-être cacher là-bas un monstre, un fantôme enchaîné ou un dragon de contes de fées. Il était arrivé à mademoiselle Neville d’être perturbée dans son sommeil puéril, réveillée par des grondements, des mugissements et des plaintes atténués par la distance et l’épaisseur des murs, sans qu’elle pût avec précision savoir si ces manifestations non-humaines d’une présence surnaturelle ou inconnue provenaient d’en haut ou d’en bas.  Dans ce cas, du fait que Daisy n’avait jamais pu savoir où nichaient le grenier et les caves de la sinistre bâtisse, c’était qu’ils se trouvaient là-bas, et que le supposé animal fabuleux ou spectre inconnu s’y terrait. Elle avait échafaudé toute une histoire, une légende, renforcée par un souvenir, deux ans auparavant lorsque, sortie imprudemment de son espace réservé, elle s’était aventurée dans le vestibule. Son regard avait croisé celui d’une mystérieuse jeune fille en toilette de voyage, prête à partir de la maison, jeune fille qu’elle n’avait jamais vue auparavant, qui s’en allait sans qu’elle eût rien su de sa présence chez son parent adoptif. Les tristes yeux noirs de l’adolescente l’avaient frappée, des yeux agrandis par la faim, cernés, comme charbonneux, un visage maigre, encadré d’une lourde chevelure de corbeau, qui contrastait avec une carnation si décolorée qu’on eût pu penser que jamais cette grande enfant mélancolique n’avait vu l’air libre et le soleil. 
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Attristée, Daisy avait ressenti de la pitié car l’expression des prunelles de l’inconnue s’apparentait à une supplication muette, à la sollicitation d’une aide, à une désespérance, une détresse incommensurable. La fillette s’était spontanément avancée, avait voulu ouvrir la bouche, dire bonjour … Aussitôt, la gouvernante l’avait empoignée et refermée derrière elle la porte des quartiers de miss Neville. Jamais Daisy n’avait revu la jeune fille aux beaux cheveux noirs et au teint d’albâtre. Elle en avait gardé un souvenir cuisant, pensant qu’il s’agissait d’une cousine malade que son oncle avait soignée en cachette, parce que contagieuse et, qu’une fois guérie, elle était repartie. Or, Sir Charles s’était absenté avec l’adolescente, l’avait accompagnée, demeurant plusieurs semaines en congé, et il était revenu tout seul.
A son retour, les nuits de Daisy avaient été troublées, agitées d’espèces de cauchemars éveillés, somnambuliques, peuplés de rugissements bestiaux provenant des sous-sols inaccessibles. Les murs paraissaient gronder, trembler, s’ébranler, comme si un gigantesque lion encagé dans les caves eût heurté les fondations de l’espèce de castel gothique où l’enfant logeait.
La gouvernante, miss Needle, avait menacé Daisy de coups de trique si elle questionnait Sir Charles au sujet de l’adolescente partie en voyage et des  bruits nocturnes qui perturbaient son sommeil.
« Ce sont les expériences de Monsieur », avait-elle dit.
Cependant, Daisy Neville s’était résolue à braver l’interdit et, à la première occasion, avant qu’on la couchât, lorsqu’elle avait été autorisée à souhaiter la bonne nuit à son tuteur, déjà apprêtée, elle avait osé ouvrir sa bouche minuscule et vermeille :
« Mon oncle, qui donc était cette grande jeune fille aux cheveux noirs ? »
Le mathématicien, en un premier instant, réagit par le mutisme. C’était à peine si un léger tressaillement avait trahi sa surprise devant le franc interrogatoire de la petite maligne. Daisy réitéra sa question :
« Lorsque, mon oncle, vous partîtes pour un long voyage, il y avait une grande jeune fille, fort jolie, avec des yeux tout tristes… Comment s’appelait-elle et que faisait-elle chez nous ? Jamais vous ne me parlâtes d’elle. Est-ce une cousine ? »
Il rusa, mesurant chacun de ses mots :
« Mademoiselle Daisy, la curiosité est un vilain défaut.
- Miss Needle a failli me punir parce que j’ai vu la jeune fille ! jeta-t-elle franchement. C’est injuste !
- C’était une patiente, la fille de Lord L**, treize ans. Elle séjournait ici pour traiter son anémie au fer… Je suis aussi médecin. Une fois guérie, elle a pu repartir.
- En ce cas, pour quelle raison l’avez-vous accompagnée ? Vous vous êtes absenté le jour même où je l’ai vue. Parce que vous l’avez emmenée avec vous en voyage, n’est-ce pas ?
- C’est une convalescente. Son état nécessitait que je la surveille en cas de rechute ; d’où ce voyage thérapeutique. Nous nous sommes rendus en Italie, à Venise, où lord L**, son père a sa résidence d’été, et où mademoiselle Alice L** - tel est son nom – a pu achever de guérir. »
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Daisy, sa curiosité satisfaite, se tut.
Sir Charles comprit que l’enfant pouvait récidiver, le questionner encore, au sujet des portes closes, des bruits effrayants nocturnes. Il décida d’amadouer Daisy en achetant son silence… en la gâtant de joujoux incroyables. Après tout, il était reconnu comme un grand inventeur, un pionnier de ce qu’on nommerait au XXe siècle la cybernétique et l’informatique. Alors, Sir Charles Merritt commença à créer pour Daisy les plus belles poupées automates du monde. Il les concocta en son laboratoire, dans ces caves occultes lourdes de secrets inavouables, là où miss Alice L** avait séjourné.

**********

Qui aurait pu faire le lien entre le premier cadeau de Sir Charles à sa nièce, en août 1888, et la première manifestation de celui qu’on qualifierait de Jack l’éventreur ? 
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Il n’y avait apparemment aucune corrélation entre les crimes répétés et horribles de Jack et la multiplication des jolies poupées, des Bébés automates, doués de la parole, luxueusement adonisés, que l'oncle devenu gâteau offrit à la fillette afin d’endormir sa curiosité mal placée.
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Ah les magnifiques poupées ! Ces modèles uniques qui disaient mommy, mommy, qui réclamaient leur ration de thé, leur dînette, leur collation quotidienne du five o’clock, qui savaient saluer, faire la révérence, marcher, jouer du piano sur un minuscule demi-queue, de la harpe miniature, avaient tout un trousseau, étaient blondes, brunes et rousses, potelées à souhait !
Daisy ne cessait de les bercer, de les promener.
Cependant, elle était intriguée par leur regard étrange, à la fixité perturbante, comme celui des poissons morts ou des merlans frits. Leurs faces apparaissaient lunaires, leurs joues trop rosées, presque écarlates, avec des nuances violettes. Ce qui embêtait le plus Daisy, c’était la propension de ces mignonnes enfants à s’user trop vite. Leur mécanique s’enrayait, se déréglait facilement sans qu’elle les eût cassées, parce qu’elle y faisait trop attention pour qu’elle les brisât, sachant la cire et la porcelaine qui les constituaient particulièrement fragiles. Daisy évitait, l’automne venu, de trop les approcher de l’âtre, de crainte qu’elles fondissent ou brûlassent, s’attardant, en robe de chambre, avant qu’elle fût au lit, à leur souhaiter fort poliment bonne nuit mademoiselle Ketty, bonne nuit mademoiselle Delly, bonne nuit mademoiselle Emmy etc. de sa jolie voix zézayante, après qu’elle les eut bien bordées dans leurs petites bercelonnettes d’osier.

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Il y avait aussi dans le lot des poupons, des poupards, criants de réalisme, souvent braillards (ils émettaient de vraies larmes et buvaient du vrai lait en tétant dans des biberons métalliques ou faïencés), et qui allaient jusqu’à mouiller leur maillot. Daisy ne savait s’il s’agissait de l’odeur des sécrétions inconvenantes des bébés se souillant, mais elle jugeait que ces garçonnets sentaient mauvais. Elle demanda à son oncle qu’il remédiât à ce défaut odorant, au même titre qu’à l’enrayement de la marche ou de la parole des petites filles. Sir Charles lui promit qu’il ferait son possible :
« Je les créerai plus fr… »
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La langue lui fourcha, mais Daisy, fronçant le sourcil, avait en l’impression que son tuteur avait manqué prononcer le mot frais. Ce n’étaient tout de même pas des poissons repêchés dans la Tamise, particulièrement fragrante l’été durant les fortes chaleurs, surtout près des docks.
En attendant, elle eut la permission d’exhiber ses jouets partout où on la promènerait, dans tous les jolis espaces verts prisés par l’upper class. Il n’était point rare de croiser la fillette dans les allées de Kensington Gardens ou de Hyde Park  avec miss Needle, poussant quelque voiturette ou landau dans lesquels un automate en robe de dentelles à ruchés disait et répétait sans trêve :        
« Mommy, I am hungry ; Mommy, I am thirsty… »
De nombreuses petites filles, attirées par le joujou, venaient contempler le spectacle, sans que Daisy les autorisât à jouer avec ces pièces uniques.
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Un après-midi radieux de mai 1889, à Hyde Park, un incident se produisit, qui traumatisa celle qui le provoqua. Miss Emma Woodhouse[1], huit ans, fille de James Woodhouse, baronnet, se disputa avec Daisy sans que miss Needle pût s’interposer pour calmer la querelle. Elle voulait que Daisy lui prêtât miss Harriet, une mignonne rousse aux yeux verts, à la robe feuille morte et au pouf fuchsia, pour qu’elle la cajolât et lui offrit un candy. La dispute s’envenima tant et si bien que miss Emma, voulant par force s’emparer de la poupée, tira son bras droit avec une énergie telle qu’il resta dans sa main, tandis qu’une odeur fade se dégageait de la mutilation involontaire et qu’une espèce de liquide nauséabond s’écoulait de la « blessure » occasionnée à miss Harriet.  Le membre rompu fut lâché par l’enfant horrifiée, qui, aussitôt, pleura et reçut un soufflet de la domestique qui la chaperonnait. 

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Daisy rapporta l’incident à Sir Charles, fort marrie et chagrinée par la fragilité de ses petites amies. Au fil des jours, des semaines, des mois, il lui semblait – peut-être cette impression résultait-elle tout bonnement de sa naïveté juvénile – que ces jouets, trop parfaits, trop perfectionnés, acquéraient une patine de vieillesse, d’ancienneté, qui allait de pair avec une aura inquiétante. Bien que Daisy jugeât cela d’une importance moindre que l’arrachement malencontreux du bras de miss Harriet par la maladroite Emma, la fillette crut bon, incidemment, de rendre compte à son tuteur chéri de ces constatations dérangeantes, perturbantes. Sir Charles rafistola le membre de miss Harriet et tout parut rentrer dans l’ordre.
Daisy, comme tous les gosses, aimait à explorer ses joujoux afin qu’elle sût tout de leur conception, de leur façonnage, de leur fonctionnement, tels ces bébés turbulents adorant briser les réveille-matin, en extraire les engrenages et ressorts avec le premier outil contondant, blessant, traumatisant, qui leur tombe sous la main. Elle voulait tout connaître de ses amies de biscuit, de cire, de porcelaine – bien qu’au seul toucher, la texture de la peau de leurs mains – lorsqu’elles n’étaient pas gainées de fil, de chevreau ou de cuir de Russie – et de leur joli visage lunaire dont la fixité du regard mettait mal à l’aise, trahissait qu’il ne s’agissait pas d’épiderme. Cependant, les sensations tactiles éprouvées par Daisy, aussi caressantes qu’elles fussent, se heurtaient à une impression de froideur, et miss Neville avait beau parcourir de son index ou de sa paume telle ou telle surface nue – qu’il se fût agi des pommettes poupines et pourprines, du front, du petit nez, de l’ourlet des oreilles ou de l’intervalle de chair dévoilée entre l’encolure engrêlée des robes et le nœud maintenant, sur le menton, le chapeau ou la coiffe – les poupées demeuraient muettes à cette sollicitation affective. Les joues étaient comme recouvertes d’une glaçure synthétique, ne frémissant jamais. Or, Daisy s’était persuadée que ces jouets recelaient une part de vie. Elle les auscultait, parce que, si elles pouvaient parler, marcher, c’était parce que Dieu – ou leur créateur – leur avait insufflé cette vie même ! Daisy avait fabriqué une espèce de stéthoscope qui lui avait permis de remarquer que les petites poitrines de ses amies miniatures, mais aussi ceux des poupons, se soulevaient avec une régularité pneumatique, que tous ces luxueux et dispendieux joujoux respiraient comme elle ! Pourtant, poursuivant ses examens, au mitan du corsage ouvragé ou des bavettes de dentelles de chacun des Bébés, elle n’avait décelé aucun battement cardiaque. C’eût été trop beau, trop insolite.
La tentation de déshabiller Ketty ou Emmy, la saisit. Daisy porta son choix sur la première ; elle prit Ketty dans ses bras, l’enjôlant, l’avertissant que mademoiselle allait devoir se montrer bien sage parce qu’elle était malade peut-être, et qu’il fallait que le médecin l’auscultât.
« Tu as un méchant rhume ! déclara miss Neville. Laisse-toi faire ! »
La poupée répliqua :
« Mommy, I am sad. »
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Cette voix, comme chez toutes les autres… Une voix impersonnelle, désincarnée, irréelle, aux inflexions métalliques. Sir Charles Merritt avait expliqué à Daisy que la voix était enregistrée. Le dos de chaque poupée recelait un cylindre Edison qui, telle une boîte à musique, répétait inlassablement une série limitée de phrases traduisant les sensations, les sentiments élémentaires des poupées. Quant aux mouvements respiratoires, il avait dit que c’était un ingénieux système de soufflets dans la poitrine qui prodiguaient cette fonction pulmonaire factice et simulée. 
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Ketty était devenue la doyenne des poupées de Daisy. Elle la possédait depuis neuf mois et commençait à la trouver bien vieille. Une inquiétude à son sujet sourdait : outre cette sorte d’altération de la toilette et de la carnation, moins brillantes, chatoyantes, que lorsque Ketty était toute neuve, la poupée, depuis quelques semaines, tendait à exhaler une fragrance douceâtre, tenace, par les narines et la bouche entrouverte aux petites dents d’émail. Cette efflorescence poissonneuse s’accentuait de jour en jour.
« Tu sens mauvais ! s’exclama Daisy. Tu dois aller au pot comme les poupons ! »
Elle désigna à Ketty un pot de chambre faïencé où elle avait coutume d’asseoir les divers poupards en couches souvent pisseuses.
« Aujourd’hui, tu sens autant que mes Babies ! Tu n’es pas propre ! Pourtant, tu es une grande fille comme moi ! Tu as dépassé l’âge des maillots. »
Elle l’assit sur le pot. Cela n’allait pas. Il fallut bien cette fois-ci qu’elle la déshabillât.
« Tu es malade ! Tu as un rhume et je suis le docteur ! D’abord, va au pot, après, je te prescrirai un sirop. »
Le regard inexpressif de Ketty lui parut plus terne qu’à l’accoutumée.  
« Je vais te mettre en dessous pour savoir ce que tu as. »
Nulle perversion d’adulte dépravé et dévoyé là-dedans (Chose dont souffrait Madame de Saint-Aubain, que Lord Sanders savait et avait rapporté sotto-voce à Sir Charles : « Madame de Saint-Aubain est portée sur les petites filles. Prenez garde. Mademoiselle votre nièce semble par trop l’intéresser. » Merritt connaissait les penchants du lord et cela ne l’étonnait guère que Percival Sanders eût décelé une telle pathologie chez la poétesse française. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Lord Percy collectionnait les photographies nécrophiles et androgynes, des adolescents des deux sexes sur leur lit de mort, des nus d’éphèbes et de très jeunes filles travestis en angelots, entre autres.).
Miss Neville poursuivit son jeu sérieux. Elle cherchait comment ôter la robe de Ketty, comment la déboutonner, la délacer. Elle le faisait avec maladresse. Plus elle avançait dans sa tâche, plus le jouet dégageait une senteur forte.
« Baah ! ne put s’empêcher de s’exclamer la blonde enfant. C’est d’un bain que tu as besoin, mon amie. »
Elle soliloquait, gazouillait, pérorait, entrecoupant son babil de chantonnements de nursery rhymes.
« J’espère pour toi qu’il n’y aura pas de caca au fond de tes pantaloons. Sinon, je rapporterai à oncle Charlie que tu t’es souillée et il te punira comme tu le mérites. »
Après dix minutes d’efforts, Daisy était parvenue à déshabiller miss Ketty, désormais en dessous.
« Zut ! Il y a encore les jupons ! »
Elle glissa la main dessous, tâtant les pantalons afin qu’elle vérifiât bien si aucune mouillure, aucune matière fécale indésirable n’y étaient. L’entrefesson lui parut mou et il était incontestable que la malodorance provenait de là.
« Ketty, tu es méchante ! »
Le jour déclinait dans la chambre d’enfant, sans que Daisy y prît garde. Les derniers rayons obliques d’un soleil déclinant, anémique, du printemps londonien, ne parvenaient plus à filtrer à travers la fenêtre qu’obscurcissaient de lourds rideaux de velours grenat à peine tirés. La pièce s’obombrait en conséquence et le domestique préposé à l’éclairage n’allait point tarder à actionner le bec de gaz du corridor de l’étage et à venir porter la lampe de la chambre. Puis, la gouvernante appellerait l’enfant pour souper. Sa manducation achevée, Daisy irait souhaiter le bonsoir à Sir Charles ; on la préparerait pour la nuit. Miss Needle lui lirait de belles histoires afin qu’elle s’endormît dans la sérénité. Demain serait un autre jour, avec la préceptrice de français.
Daisy grondait, réprimandait la poupée, qui, prétendait-elle en son monologue, rechignait à l’idée que sa mommy la mît toute nue pour son bien. La petite chipie essayait en vain de tirer les pantaloons de miss Ketty. Elle s’empressait trop, devenait malhabile. Une couture craqua. Daisy venait par mégarde de déchirer sur toute sa longueur le dos de la chemise de la poupée, dévoilant une peau de cire luisante. Ketty paraissait gainée comme un mannequin de chez Madame Tussaud. Un fumet infect frappa les narines de Daisy qui corrigea son jouet par une petite fessée.
« Tu vas aller au bain ! »
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Daisy approcha Ketty du coin toilette de la chambre qui comportait un lavabo avec un petit robinet à col de cygne, avec l’intention de débarbouiller la poupée, et peut-être davantage. Elle l’ouvrit, emplissant la cuvette. Cette eau courante était un luxe non point futile, mais inexistant parmi la masse errante des bas-fonds londoniens. La petite fille ne prit pas garde à la venue du valet porteur du luminaire, alors que le soleil venait de disparaître de la pièce en voie d’obscurcissement. Elle sursauta, se hâta de vouloir reposer miss Ketty, un peu mouillée,  en linge abîmé, sur l’étagère de l’armoire où elle rangeait ses autres joujoux. La poupée, déséquilibrée par l’absence de robe, devenue plus légère, tomba au moment où le domestique entrait dans la pièce, lampe à pétrole en main. Il manqua recevoir le jouet sur ses pieds et lâcha le luminaire. En chutant, celui-ci se brisa, occasionnant un début d’incendie dont miss Ketty fut la victime, tandis que des éclats de verre de la lampe se mélangeaient à ceux de la porcelaine et de la cire de la tête du Bébé automate, à demi cassé. Une étrange et écœurante odeur graisseuse envahit la pièce lorsque le visage meurtri et défiguré de miss Ketty s’enflamma, fondant en partie.
Le butler, James, parvint à circonscrire le sinistre grâce à l’eau de la cuvette du lavabo des ablutions de Daisy dont il s’était empressé de remplir un vase inutile et surchargé qui dépareillait ces lieux. Miss Ketty était trempée, brûlée, son visage à demi arraché et fondu.
Daisy, en pleurs sincères, examina les dégâts. La poupée n’avait plus rien d’humain, si l’on pouvait l’écrire, et cette déshumanisation résultait tout autant de l’œuvre du feu que de la brisure des joues.
« Vous l’avez tuée ! Mon oncle vous renverra ! » cria-t-elle, empourprée d’ire, sa longue chevelure blonde rebelle aux frisettes emmêlée comme celle d’une furie.  
Invectivant James, qui s’inclina devant la capricieuse enfant tout en ayant l’intention expresse de rendre compte de l’incident à son maître, mademoiselle Daisy Neville s’horrifia à l’aspect de miss Ketty, et à l’odeur âpre et violente qu’elle exhalait désormais.
C’était à la semblance des relents de la viande corrompue que l’on respirait couramment dans les abattoirs ou les boucheries de bas étage de Whitechapel, où l’on vendait essentiellement des abats infects aux pauvres considérés à la semblance des chiens. La figure de la mignonne était affreuse à contempler. Elle n’avait plus qu’un demi-visage, l’autre moitié étant réduite à une tumescence noirâtre, marbrée çà et là de boursouflures d’un vert malsain.
« J’en suis quitte pour une nouvelle poupée ! » pleurnicha-t-elle.

A suivre...

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[1] Ce nom est un clin d’œil à l’Emma de Jane Austen.