dimanche 28 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 4.



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Le lendemain, en début d'après-midi, les livreurs de l'hôtel Drouot vinrent chez Henri avec l'étoffe nazca. Fantin et ma chère sœur m'avaient congratulée pour mon achat qui rehausserait d'une vive couleur rouge son tableau un peu austère. Nous habitions alors au 8, rue des Beaux-Arts, dans un appartement situé au-dessus de l'atelier d'Henri, non loin de l'adresse où avait demeuré Gérard de Nerval, à peu de distances de Saint-Germain des Prés, mais aussi de l'Institut de France. De là, il nous était possible de nous rendre à pied jusqu'aux quais de la Seine ou jusqu'au jardin du Luxembourg, nos lieux de promenade habituels.
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Victoria était mariée à Henri depuis moins d’un an. Monsieur Manet avait servi de témoin à la cérémonie de mariage. Elle exerçait comme eux le métier de peintre et affectionnait les natures mortes et les bouquets.
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 Dix années nous séparaient ainsi que notre couleur de cheveux. Âgée alors de trente-sept ans, Victoria arborait une mise quelconque, des traits un peu tirés et un chignon sévère qui ne mettait aucunement en valeur ses cheveux châtain foncé, presque noirs, contrairement à mon amie Nélie Jacquemart, archétype de la brune piquante au nez pointu spirituel et aux longues boucles, qui s'était fait un nom dans le portrait mondain. Nélie n'avait qu'un an de moins que Victoria. Toutes deux, ceci étant dit, me paraissaient d'excellentes peintres, bien qu’éloignées de tous ces courants d'avant-garde qui défrayaient constamment la chronique des salons depuis 1863. Leurs toiles risquaient par conséquent d'être classées dans l'ordre des chefs-d’œuvre inconnus, pour s'exprimer comme un naturaliste. Leur nom mériterait pourtant de survivre, pas seulement parce qu'il s'agissait de femmes !
Victoria s'occupait de la composition d'une nouvelle nature morte,
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 qu'elle souhaitait la plus singulière possible : son bouquet végétal était quelque peu spécial. La toile comprenait, en vrac : rameaux de thuya, feuilles d'osmonde, bégonias, pétunias, magnolias, cyclamens, hortensias du genre hydrangea, élodées, fruits de cornouiller, primevères, potentilles, roses trémières, pivoines et anémones, sans omettre des plumes de paons et de paradisiers. L'éclectisme triomphait en elle. Cette toile égaierait l'intérieur sombre de notre demeure, à l'affreuse tapisserie terre de Sienne, à la décoration chargée de Moustiers et autres vases de Sèvres et au mobilier massif en chêne et en ébène, malgré quelques touches plus colorées prodiguées deçà-delà par un divan et des fauteuils capitonnés de mauve, des rideaux de velours ponceau et des tentures de chintz bleu-barbeau. La rumeur du demi-monde attribuait à une lorette de luxe comme la fameuse Valtesse de la Bigne un appartement guère plus lumineux, dont la seule marque d'originalité était justement le lit.
Profitant de l'occupation picturale de ma sœur et d'une sortie d'Henri au jardin du Luxembourg en quête de croquis, je m'attelai à la lecture du cahier de monsieur d’Arbois à la lueur d'une lampe à pétrole en cuivre. Je défis les attaches toilées et cartonnées de l'écrit. Un large in-folio, plié en quatre, en tomba. Je ramassai ce document qui, une fois étalé, me révéla un plan en coupe des sous-sols parisiens, depuis l'hôtel de Cluny jusqu'à la colline de Chaillot. Le document était annoté de scholies de la main de d’Arbois et une sorte d'itinéraire y était tracé au crayon gras, depuis une entrée localisée à Cluny marquée « frigidarium » jusqu'à ce qu'il qualifiait de saint des saints hypothétique enterré sous Chaillot. Je n'ignorais point que ladite colline bénéficiait actuellement d'importants travaux de construction en vue de l'exposition universelle de 1878.
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 Il s’agissait avec promptitude d’effacer les ravages, les stigmates et autres monceaux de ruines légués par la Commune, toutes ces défigurations traduites aussi par maints terrains vagues et murs de palissades recouverts d’affiches défraîchies. Un palais à deux ailes courbes et à grosse rotonde et campaniles centraux commençait à prendre forme là-haut. L'architecte Davioud était un des concepteurs de ce projet, où plusieurs musées devaient à terme prendre place, ayant l'architecture comparée et l'ethnographie comme destination. Je savais également qu'un premier projet néo-classique avait existé sous Napoléon, sous la houlette des fameux Percier et Fontaine, projet qui aurait dû abriter en ses murs un muséum d'Histoire naturelle de l'Homme, dont le fronton aurait porté en lettres d'or la phrase du Bourreau de soi-même de Terence : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto. » Les vicissitudes de l'Histoire avaient porté un coup fatal à ce noble dessein voué à la Science !
Préférant délaisser ce plan dont j'attendrais des éclaircissements de la part de son auteur, je me plongeai dans une lecture hallucinante et passionnante, où était contée la destinée d'un monde parallèle au nôtre, dominé par les civilisations négro-africaines. Car ni ma bouche, ni ma plume n'hésitent à qualifier de civilisations les manifestations culturelles et techniques de ces peuples que nous croyons encore en enfance, que nous considérons trop souvent comme inférieurs et que d'aucuns qualifient de sauvages et de primitifs. Je ne pouvais cependant juger si cette chronique, ce codex traduit du guèze, nous dépeignait ce qu'un terme récemment apparu aurait appelé une « uchronie » ou était le fidèle récit d'une autre vérité historique ! De plus, objectivement, je ne me permis pas d'affirmer si la substitution de ce cours de l'Histoire au nôtre aurait constitué un bien ou un mal pour l'humanité. Il était différent, tout simplement.
D'Arbois situait le début de la chronique du codex de Sokoto Kikomba à l'an 1311, qualifié par le chroniqueur pour l'instant anonyme d' « An Un de la Grande Conquête ». Cette année-là, le roi mandingue Abou Bakari II avait dirigé une vaste expédition de pirogues vers les contrées où le soleil se couche, en traversant la grande mer atlantique. L'Afrique Noire avait découvert l'Amérique Centrale et l'Amérique du Nord et les avait en partie colonisées, parallèlement à un expansionnisme affirmé au nord du Sahara, qui avait bousculé le monde musulman puis tout l'Ancien Monde, Europe incluse. 
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Chaque chapitre de la chronique, qui fonctionnait par règne, nous contait les événements survenus dans ce que d'Arbois qualifiait de « Mexafrica ». La chronique était celle de la monarchie « afro-mexicaine » de Texcoco, gouvernée par des dynasties successives de « Moro Naba », calquées sur celles des pharaons. Chaque nouveau règne s'ouvrait par un exorde, ou une prière, prononcé par un orant, que d’Arbois avait laissé tel quel, transposé en alphabet latin, sans nulle traduction. Le mot « Ogo », qui paraissait qualifier le dieu suprême de ce peuple, me sembla – à moins que mon « intuition féminine » ne me jouât un tour – une altération du mot grec « Logos », ou Verbe, que l'on trouve au début de l'évangile selon Saint Jean. Il suffisait de faire sauter la première et la dernière lettre, ά et ω du terme. Je reproduis cet exorde :
« Ogo ! Ogo kimbubu! N'fradesele ! Tetramele ! Tetramele Epif'! N'kono!
N'lollogo ! Pan! Pan! Tri Pan! Akemele singu! Um n'lollogo pan ! Um phusiollologo pan !
Um n'croônososso pan! Um n'zo olollogo pan! Tri pan! Tri pan! Ogo! Kimbubu Ogo! »
Comprenne qui pourra! Il n'existait aucun philologue spécialiste des langues au sud du Sahara pour m'aider à traduire cette citation « théologique ». Je feuilletai rapidement la longue chronique et parvins à un passage racontant les circonstances de la découverte des Nazca et Incas par les Mexafricains :
« L'an 524 après La Grande Conquête (soit notre année 1835), en la douzième année du règne de Gwandu N'Kolokoloyotl, vingt-cinquième Moro Naba de Texoco, Vie, Force et Santé, troisième indiction, second lustre, cinquième crue, en la Nouvelle Lune du mois de Yukulukumi, le Grand Vizir Pahatenemheb Ouedraougothemoc soumit au Souverain Divin le projet de la Grande Expédition vers le Sud lointain à fins de nouvelles conquêtes. Le Moro Naba, Vie, Force et Santé, assembla solennellement les cités tributaires de Teotihuacan, de Tenochtitlan, de Tikal, de Chichen Itza et de Mayapan puis forgea une alliance militaire avec ses feudataires, à savoir l'Almamy d'Uxmal, le Makoko de Tlaxcala et l'Amenokal de Tlatelolco. Ils lui versèrent force poudre d'or, ivoire du Monomotapa, fourrures des N'varegutli, soieries des Chintiatl et esclaves Pygmées Bès afin de payer leur participation au grand dessein du Souverain Divin. Sous la protection d’Ogo, le grand Renard Blanc, Dieu d'entre les Dieux, la plus extraordinaire et vaste armée jamais constituée s'ébranla en direction du Midi, en ce septième jour du mois lunaire de Tukamaani  Totocatl. »
Cela se poursuivait ainsi durant de longues pages...
Malgré de nombreuses épouses et concubines, le monarque n'avait eu aucun descendant mâle direct survivant. Dirigeant personnellement l'expédition, il avait confié la régence à son cousin, le Grand Prêtre d'Ogo N'Moketuzoma N'Kwame, qu'il avait désigné comme héritier du trône. L'armée, fournie en soldats qualifiés de « chevaliers jaguars, chevaliers kikombas, chevaliers nandis, chevaliers kakundakaris et chevaliers quetzals » était équipée d'armes étranges, à feu ardent, et de boucliers permettant aux combattants d'accélérer leurs gestes et de se « déphaser » dans le temps ! L'expédition traversa toute l'Amérique Centrale et franchit l'isthme de Panama avant de s'aventurer jusqu'à la Colombie et au Pérou que nous connaissons. Elle se heurta à la résistance farouche des peuples Inca, Nazca, Mochica, Chancay et Chachapoya, pilla leurs trésors, leurs étoffes et leurs momies sacrées. Le Moro Naba décréta que désormais, ses sujets seraient momifiés à la mode péruvienne et non plus à la manière égyptienne ou Guanche alors en usage. N'étant pas parvenu à conquérir le Pérou, il signa un traité de paix avec l’Inca  Huana Arraco Capac III  (1799-1841) puis voulut rentrer au bercail. Malade de « fièvres », Gwandu N'Kolokoloyotl mourut sur le chemin du retour et fut momifié selon le nouveau rite qu'il avait édicté. Effectuant une sorte de coup d'État, N'Moketuzoma N'Kwame n'attendit pas la décision du Grand Conseil des Sages de l’Arbre à Palabres et se proclama vingt-sixième Moro Naba sous le nom de Itzcoatl Koulibaly-Néchao II (1836-1862). Il fit casser les décisions de son prédécesseur prises imprudemment durant l'expédition, s'attribua tous les trésors ramenés de la guerre (dont semble-t-il mon étoffe), fit marteler son nom sur les stèles publiques et ordonna la cessation des travaux de construction de la Grande Pyramide d'or d'Ogo de Texcoco qu'il avait entrepris cinq ans auparavant. La momie royale de Gwandu N'Kolokoloyotl subit la profanation suprême, la damnatio memoriae, et fut jetée dans des marais à sphaignes de la lagune de Tenochtitlan où on ne la retrouva jamais.
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J'étais proprement impressionnée par cette lecture ! Il me tardait de retrouver d’Arbois. Victoria m'interrompit : une visiteuse venait d'entrer et souhaitait me voir : mon amie Nélie Jacquemart. La visite de Nélie me procura une telle joie que je pris Victoria dans les bras : nous dansâmes en chantonnant une valse, une des dernières créations de Johann Strauss fils.
« Je vous découvre fort occupées toutes les deux ! déclara, rieuse, mademoiselle Jacquemart, tout en ôtant son châle, sans attendre que notre domestique Mathilde se proposât de la débarrasser. Si toi, Victoria, tu délaisses ainsi tes pinceaux pour la danse, c'est pour une bonne raison.
- Charlotte exprime sa joie de te revoir, Nélie. Elle est plus expansive que de coutume. Nous avons si peu d'occasions de nous divertir et de rire !
- Comment, Charlotte ! Toi qui es d'habitude si réservée ! N'as-tu pas d'élève d'allemand, aujourd'hui ?
- Ta venue tombe bien, Nélie ! Figure-toi que j'ai acheté pour le nouveau tableau d'Henri un tissu américain ancien que beaucoup de personnes m'ont disputé à Drouot hier.
- Toi, la petite bourgeoise normande bien élevée, tu es allée te compromettre à Drouot où s'affichent tous les excentriques et les parvenus du demi-monde en quête de l'achat de luxe ostentatoire, de l’acquisition superflue ! Tu t’es abaissée au niveau des bibeloteries ! Confits dans l’esthétisme, influencés par l’Angleterre, la Bavière ou l’Italie, ces oisifs point toujours probes sont prêts, au nom du paraître, de l'orgueil de ceux qui sont arrivés, à jeter des fortunes pour que des objets aussi inutiles que clinquants, pour ne pas dire de mauvais goût, fassent la différence dans leur salon avec les bibelots de luxe du tout venant, jà antiques et démodés, car souvent légués en héritage, qui envahissent les hôtels particuliers des personnes bien nées aux situations assises depuis plusieurs générations ![1]
- Mais, Nélie, tu aimes bien les arts mineurs, les tableaux de petits maîtres mignards du temps de Louis XV, les colifichets anciens, les objets décoratifs du dernier siècle, avec ses rocailles, son rococo, son style galant, répondit Victoria.
- Quand je serai mariée à un homme du grand monde, j'ouvrirai un musée dans notre hôtel et le public paiera pour venir admirer nos collections.
- Je n'ai point acquis n'importe quoi, Nélie ! Viens voir ! déclarai-je, un peu piquée par les remarques sagaces de mon espiègle amie.
Elle fut admirative devant le travail du tisserand nazca inconnu (qui, après tout, pouvait être une tisserande), en tâta et caressa longuement l'étoffe de ses doigts délicatement gantés, la palpa et en huma l'odeur de vieux tissu fané et passé.
- Cette pièce est authentique ! minauda-t-elle comiquement, son joli nez pointu et ses boucles  anglaises brunes lui donnant l'air d'une mijaurée sudiste ou cajun jouant les aristocrates à nom doublement décroché. En de tels moments, elle était réellement adorable ! Même si elle n'était pas aussi belle qu'une duchesse d'Alençon, par exemple, Nélie avait, comme on dit depuis peu, « du chien » et ses traits d'esprit réjouissaient et déridaient les plus enchifrenées. De plus, Nélie appréciait autant les robes noires que nous, en dehors de tout contexte de deuil, car elles créaient une harmonie « ton sur ton » avec ses jolis cheveux foncés bouclés. 
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Elle reprit, toute à sa franchise spontanée pouvant fâcher aussi bien que ravir ses interlocutrices :
- C'est un chef-d'œuvre que tu as acheté là, ma Charlotte chérie ! Combien t'a-t-il coûté?
- Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf francs, mais j'ai bataillé ferme et il s'en est fallu d'un cheveu pour qu'un sinistre individu n'emporte la mise. Imagine un homme blond à favoris qui tenait sa pauvre petite fille en laisse avec deux cerbères ne la lâchant jamais ! Elle était encadrée d'un homme d'aspect aristocratique avec une barbe grise à l'allure d'hobereau de la Bretagne profonde et d'un gourmet des plaisirs entre deux âges, tout-à-fait glabre, qui parlait avec un accent alsacien.
- Un Breton, un Alsacien, un homme blond, une fillette dis-tu ? Dieu du ciel ! »
Le visage de Nélie Jacquemart se fit grave.
« Nélie, qu'as-tu ? s'étonna Victoria.
- Je...ce sont des clients à moi ! Le baron Albéric de Lacroix-Laval, le baron Hermann Kulm et le comte Artus de Kermor-Ploumanac'h, député légitimiste. Je peins en ce moment le double portrait du baron Albéric et de sa fille Aurore-Marie. Ils viennent poser dans mon atelier depuis une quinzaine, et ce, presque tous les jours ! Ces trois messieurs sont vraiment étranges...Vous savez toutes deux qu'une peintre est observatrice et doit remarquer le moindre détail, ce qui est, sans me vanter, une de mes qualités intrinsèques. Hé bien, figurez-vous que j'ai constaté que chacun de ces trois personnages porte une chevalière identique au majeur gauche, à côté de l’alliance.
- C'est-à-dire ? questionnai-je.
- Leur bague me paraît un mélange anormal d'art hindou et de bijou grec, avec des dessins et des inscriptions dessus. J'ai lu quelques lettres. Vous savez que j'ai une très bonne vue, sinon, je ne ferais pas ce métier !
A ces mots, elle pointa son nez mignon en l'air puis poursuivit :
- Laissez-moi vous noter tout cela sur cette feuille. C'est bon, j'ai un crayon, inutile de te déranger, Victoria... Il y avait écrit :   Πάν Λόγος ou Ζώον ou Χρόνος, je ne sais plus trop.
- N'était-ce pas plutôt pan, tri pan? rectifiai-je.
- Non! Pan Logos, Zoon, Chronos etc. Puis : Τετρά Έπιφάνεια Κλεόφαντις ...
- Tetra Epiphaneia Cléophradès?
- C'est cela. Enfin, j'ai pu déchiffrer : Τετρά Σφαίρα Εύθύφρων...
- Tetra Sphaira Euthyphron. Voilà du grec un peu grossier. Il manque quelques accents.
- Pourquoi as-tu parlé de « tri pan » ? 
- C'est à cause de ce bouquin traduit du guèze, que je suis en train de lire, qu'un des enchérisseurs, un explorateur fou, m'a prêté. Il croit qu'un trésor inca est caché dans les souterrains de Cluny ou sous la colline de Chaillot, ou mieux, que ce trésor provient d'un monde parallèle où l'Afrique Noire a conquis l'Amérique. Cet aliéné m'a donné rendez-vous à Cluny le 18 septembre prochain. Viens par ici, Nélie, que je te montre le livre incriminé. »
La jolie peintre trottina en pouffant d'excitation amusée jusqu'à la table où j'avais laissé le cahier de d'Arbois. Quant à Victoria, elle sembla se moquer du codex comme de colin-tampon. Elle préféra retourner à ses pinceaux, à sa palette, à ses tubes et ses brosses.
« Comme tout ceci est excitant ! s'exclama Nélie en feuilletant ledit cahier. Tiens, je vais jeter un coup d'œil à la fin.
- Je n'ai pas terminé ma lecture.
- Si tu demandais à Henri de changer le bouquin de son tableau, et de mettre plutôt ce cahier dans les mains de Victoria ? Ton explorateur fou délire complètement !
- Il se nomme Odilon d'Arbois.
- Comme c'est amusant ! Même son prénom m'excite. Un nouveau dessinateur « très spécial », monsieur Redon, porte le même. Il est de notre génération. Je trouve son talent singulier, vraiment novateur.  Je l’ai rencontré tantôt et l’ai encouragé à persévérer, et pourquoi pas, à se lancer comme moi dans une carrière de peintre ! Tiens, je te lis un extrait...
- Arrête de pointer ton nez comme cela ! Tu ressembles à une chipie !
- Je commence : « Exorde : Ogo! Ogo kimbubu! N'fradesele! (...)Je saute ! Je ne parle pas cet idiome ! L'an 734 après la Grande Conquête (soit 2045)... Diable ! Nous avons là un Nostradamus ! le quarante-huitième Moro Naba Moussa Tlaloc Osorkon Traoré IV, Vie, Force et Santé, après avoir maté la rébellion des Totonaques du Grand Golfe en la dix-septième année de son règne, affronta la troisième révolte des tributaires Anasazi du Nord. On disait les Anasazi experts en espionnage et en vol de secrets guerriers leur permettant de mettre au point des armes dévastatrices en des antres-laboratoires qu'ils cachaient sous la terre-mère. Afin de les contrer, le Moro Naba, Vie, Force et Santé, fit enlever par ses agents secrets l'un des plus grands Sages de la Science et Sapience Anasazi : Aravano le Mélode. Aravano dévoila sous la torture tous les projets de son peuple, qui visaient à l'anéantissement définitif de la Mexafrica. Il fournit les plans et les éléments constitutifs d'une Arme Absolue dont le pouvoir était de fusionner le Tri Pan d’Ogo, en une explosion plus puissante que mille soleils qui éradiquait toute forme de vie sur des dizaines de milliers de « queues de jaguar » alentours (unité de mesure mexafricaine valant approximativement quatre-vingts centimètres). Le Moro Naba, Vie, Force et Santé, décida que Texcoco prendrait les Anasazi de vitesse. Il fit importer pechblende et uraninite du royaume tributaire de Banzakongo Sesse Seko Bania Ganza Ganza N'kulu de l'Ifriqiya  centrale du Gondw. Il signa un traité d'alliance avec le Grand Roi des Imerina de la Grande Ile de l'Est d'Ifriqiya, Andrianampoinimerina VIII, afin qu'il lui livrât tout le graphite nécessaire à la fabrication de l'Arme du Tri Pan d'Ogo. Enfin, traitant avec les tributaires N'Varegutli du Nord-est du continent Laurasch (l'Europe), il acquit le « minerai méphitique » (il s'agit peut-être de l'uranium, découverte récente remontant à 1840 de notre Histoire, ou d'un autre métal encore inconnu). L'Arme d'Ogo fut lancée contre les rebelles le huitième jour du mois lunaire de Kayapoatl (15 avril 2045) depuis une de nos machines volantes plus lourde que l'air et déchaîna le feu du Ciel, ô, Ogo kimbubu! Un nuage en forme de champignon du peyotl sacré éleva sa colonne et son chapeau après que tout fut devenu plus clair et lumineux qu'en plein jour. Le bruit et le souffle de l'explosion furent ressentis jusqu'à l'horizon de la Grande Mer d'où notre Conquête avait émergé. Les hommes devinrent aveugles. Ils se consumèrent par milliers, dévorés par un feu intérieur qui les métamorphosait en écorchés, en squelettes décharnés suants et brûlants. L'eau des rivières et des lacs s'évapora. Les arbres, les plantes et les moindres créatures tombèrent en cendre. Ce fut la Désolation Générale. Le Moro Naba, Vie, Force et Santé, bien que vainqueur de ses ennemis, malgré les abondantes libations et dégustations de Chocolatl sacré intervenues afin de célébrer son triomphe, reçut le châtiment divin d'Ogo pour avoir osé la fusion sacrilège des quatre epif' du Tri Pan : Um n'lollogo pan, Um phusiollologo pan, Um n'croônososso pan et Um n'zo olollogo pan.  Il mourut, atrocement rongé et brûlé, dans d'indicibles souffrances.
Moi, N'kongo Utlaln, j'écris cela cent trois années après ces événements sans pareils (soit en 2148), en la vingt-troisième année du règne de N'anki Mbembé Coatl, Vie, Force et Santé, cinquante-quatrième Moro Naba de Texcoco, alors que les ferments de la révolte semblent de nouveau lever et qu'un étrange visiteur vient de se manifester sous la forme d'un lézard parlant et marchant sur ses deux jambes, incarnation semi-divine du dieu autochtone Quetzalcóatl Kukulkan, qui prétend provenir d'une autre planète. Notre gouvernement l’a confié à notre plus grand sage savant, Axatheoc, qui lit dans les étoiles.  Je pressens par ce présage divin un imminent bouleversement, de l'ordre de ce que les royaumes N'Guni et Matabele d'Ifriqiya australe de Gondw appelleraient  'Mexica Mfecane' .Pour prévenir cela, il nous faudrait comme eux renforcer nos impis.»
Le visage de Nélie, d'habitude si gai et coloré, avait progressivement blêmi à la lecture de la fin du codex de Sokoto Kikomba.
« C'est atroce ! Garde cette horreur pour toi ! Si tu as besoin d'aide contre ce fou, je viendrai t'épauler. Retrouve-moi à Cluny le 18 septembre...
- Il nous faut empêcher d'Arbois de découvrir la « porte » d'entrée de la « Mexafrique » et le moyen de pénétrer dans cet autre monde dont il convoite les trésors, dis-je, déterminée. Imagine l'Allemagne de Bismarck mettre la main sur ce livre et les savants du Kaiser Guillaume 1er entreprendre de fabriquer cette « bombe ». C'en serait fait de la France !
- Que de la France, vraiment ? Charlotte, c'est toute la race humaine qui est en danger ! »
Le retour inopiné d'Henri interrompit notre dialogue.
« Bonsoir, mademoiselle Nélie ! Je vois que vous avez effectué une belle visite de courtoisie chez nous. Naturellement, mon étourdie de femme ne vous a même pas proposé de rafraîchissements. La honte ! Que voulez-vous, elle est bien distraite et toujours absorbée par ses toiles. J'espère que ce manque de savoir-vivre de sa part ne vous fâche aucunement. Je la morigènerai ce soir.
- Je vous remercie, monsieur Fantin-Latour, mais n’en faites rien. Cette pauvre Victoria est toute pardonnée. Par contre, veuillez m'excuser de ne pas vous avoir informé de ma venue. Toutefois, si je puis me permettre, je prendrais bien un petit verre de votre fameuse liqueur de framboise...oh, sans façon ! »
Elle me jeta un regard signifiant : « Cache ce cahier, ma chérie ! Ton beau-frère doit tout ignorer !»
Je me suis exécutée : le cahier de d’Arbois est demeuré dans un tiroir de ma commode, là où je mets mon linge.
A suivre.
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[1] Nélie Jacquemart fait la critique des esthètes de son temps. Ses paroles sonnent comme une prémonition du mouvement décadent, avec sa figure littéraire tutélaire, Des Esseintes, imaginé en 1884 par Joris-Karl Huysmans.

dimanche 21 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 3.



Parenthèse science-fictionnelle du narrateur contemporain distancié, si toutefois lectrices et lecteurs le lui permettent.
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Délaissons quelque peu la salle de vente pour nous occuper de l'édifiant « soliloque » que le sieur Saturnin de Beauséjour prononça une fois expulsé des lieux :
« Monsieur Wu, on m'a jeté dehors ! J'ai échoué et j'ai risqué ma peau pour rien !
- (...)[1]
- Bien, monsieur Wu. Dans la salle, j'ai identifié en particulier ce mathématicien anglais, Sir Charles Merritt, qui était assis à côté d'une jeune femme blonde vêtue de noir. Devant, il y avait Aurore-Marie de Saint-Aubain ...
- (...)
- Je sais, monsieur, je sais! Nous ne sommes qu'en 1877, et c'est l’Aurore-Marie de 1888 que nous sommes censés affronter ! Elle s'appelle encore de Lacroix-Laval et son initiation n'est qu'une question de jours ! Elle n'a que quatorze ans. Son père Albéric et deux autres personnes l'encadrent : le baron Kulm, un érudit jouisseur, et le comte de Kermor-Ploumanac'h, un cousin de monsieur Alban de Kermor. Ce qui m'inquiète, c'est la ressemblance physique de cette Aurore-Marie avec ma soi-disant pupille anglaise friponne que vous m'avez fourguée dans les pattes ! Je sais ! Je sais ! Elles sont étranges et délurées toutes les deux !
- (...)
- Comment, monsieur Wu ? Mais c'est affreux ! Vous me dites que madame de Saint-Aubain a des mœurs encore plus déréglées que mademoiselle de Beauregard et est la petite amie de la maîtresse de « Barbenzingue », madame de Bonnemains ?
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 Elle est les deux ! Ciel ! J'aurais dans ce cas préféré que vous m'envoyassiez dans les États-Unis d'Amérique du milieu du XXe siècle aider monsieur  Möll, ses amis, et le père de Chardin !
- (...)
- Comment! J'y risquerais ma vie, à cause des Russes du NKVD, comme vous dites, et d'un certain Igor Pavlovitch Fouchine, leur chef, le frère jumeau de l'autre, Pavel Pavlovitch ! Ma mission exploratoire de 1877 serait de tout repos à côté ? Ce sera donc pour une autre fois, après que le problème du Congo de « Barbenzingue » soit réglé ?
- (...)
- Bien, monsieur Wu ! A vos ordres ! Je laisse les événements de 1877 suivre leur cours et je vous rejoins en 1888 ! Fin de communication. »
Cette petite digression ne peut s’expliquer que si l’on sait que des personnages venus d’une civilisation future cherchent à contrer l’avenir d’Aurore-Marie de Lacroix-Laval. Ces péripéties pourront faire l’objet d’un roman uchronique de science-fiction boulangiste, intitulé, pourquoi pas, « Cybercolonial ».Mais revenons à la suite du récit inopinément interrompu de mademoiselle Dubourg.

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Après l'incident, les enchères reprirent par un coup d'éclat du sieur C.M. :
« Je mise soixante-cinq francs sur cette étoffe !
- Et moi soixante-dix ! rétorqua le père de la fillette.
- Soixante-dix-sept, comme cette année, criai-je par provocation.
- Quatre-vingts ! surenchérit l'explorateur.
J'hésitai quelque peu à poursuivre.
- Quatre-vingts une fois... commença le commissaire-priseur.
- Quatre-vingt-cinq ! m’égosillai-je.
Brûlant brusquement les étapes, le géniteur de la blonde demoiselle en détresse éructa, audacieux :
- Cent francs !
Plus il renchérissait pour acquérir à tout prix cette étoffe précolombienne dont l'enjeu m'échappait à tout le moins, plus cet homme respectable, père de cette soucieuse et fragile fillette, prenait un aspect animal, comme s'il eût été croqué par Grandville, dans un de ces vieux dessins cocasses qui faisaient la joie de nos parents sous la Monarchie de Juillet. Son visage expressif le rapprochait d'un de ces chats qu'affectionnent la littérature merveilleuse, les contes ou fabliaux : un Grippeminaud, un Thibert ou un Raminagrobis. 
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A partir de cet instant, les enchères s'envolèrent. A cent vingt-cinq francs, l'explorateur lâcha pied. L’Anglais, le sir C.M., abandonna à trois cents francs. La surenchère se restreignit à un duel de maquignons disputant au chaland la vente de leur meilleur étalon, entre l'homme aux favoris « persécuteur » de sa grêle enfant et moi, simple jeune femme sans prétention. Il jouait avec moi, cherchant à me pousser à la ruine, en mes ultimes retranchements, avec la gourmandise obscène d'un taste-vin ayant revêtu la ridicule panoplie Renaissance de cette sorte de confrérie rabelaisienne adepte de l'épicurisme et du carpe diem dans laquelle vignerons, bouilleurs de cru et œnologues participent à de rituelles et ancestrales agapes vouées au culte biblique de Noé, supposé découvreur de la vigne et des bienfaits de cet alcool que je n'appréciais guère ! Qu'en était-il d'Adam, dans ce cas ?
- Trois cent quatre-vingts francs ! fis-je, toujours plus décidée, malgré la réduction comme une peau de chagrin chère à monsieur de Balzac de la somme qui m'était allouée en vue de mon achat.
- Quatre cents ! jeta-t-il comme un défi de plus.
Je ne sus plus quelle attitude adopter : m’acharner jusqu'au dernier liard ou abandonner maintenant la partie en faisant pâle figure ?
- Quatre cents francs une fois, quatre cents francs deux fois...
Je songeai soudain à ce roman de monsieur Émile Zola, ce scandaleux écrivain, qui décrivait les spéculations immobilières sous le Second Empire, cette Curée, et je prononçai, en m’exultant, articulant soigneusement chaque syllabe :
- Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf francs ! »
Le géniteur de la demoiselle et ses séides cédèrent enfin !
« Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf francs trois fois ! Adjugé à madame. » prononça rituellement le commissaire-priseur avant d'abattre son marteau.
« Excusez-moi, monsieur le commissaire-priseur, eus-je l'audace de déclarer, mais je suis demoiselle.
- Votre achat vous sera livré demain à votre domicile, mademoiselle, ajouta-t-il tandis que je réglais. Veuillez renseigner votre adresse, s'il vous plaît. »
Les enchères touchaient à leur terme. Je m'apprêtais à quitter la salle des ventes lorsque l'étrange petite fille modèle, échappant à ses cerbères, accourut vers moi et me fixa de ses iris singuliers, doux, rêveurs et suppliants. Elle me saisit les poignets et m'implora de sa toute petite voix :
« Par pitié, madame ! Qui que vous soyez, venez-moi en aide ! Je ne veux pas du destin qu'« ils » me réservent. Je suis bien trop jeune !»
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Devant une telle détresse, je ne sus quoi objecter. Je pris un morceau de papier sur lequel je griffonnai hâtivement notre adresse. La pauvre demoiselle s'empara de la feuille qu'elle glissa discrètement dans son réticule. Le père mit fin à cette tentative d'escapade et empoigna la malheureuse d'un geste brusque dépourvu de toute affection. Il l'éloigna de moi en lui disant :
« Aurore-Marie, je vous interdis d'adresser la parole à une inconnue sans notre autorisation !
- Père, je ne vous aime point ! » l’entendis-je répliquer en pleurnichant.
Cependant, mister « C.M. » quittait la salle, un éclat de fureur dans les yeux. Cet Anglais avait décidément un air qui ne me revenait pas ! Un autre personnage, imprévu, m'aborda tandis que je cogitais sur ce sujet de l’Impératrice des Indes : l'explorateur excentrique au casque tropical.
« Madame ou mademoiselle, excusez mon outrecuidance, mais il est vital pour moi de vous parler, vous qui venez d'acquérir cet objet singulier. Je me présente : Odilon d’Arbois, américaniste et africaniste. Les oreilles indiscrètes ne doivent pas entendre ce que je vais vous dire, ni les yeux voir ce que je vais vous remettre en mains propres. Allons au fond de la salle.
- Mais, monsieur d'Arbois ! »
Je ne pus que me plier à sa volonté.
« Ne soyez pas abasourdie par ce que je vais vous révéler. Ne me jugez pas fou. L'étoffe que vous avez achetée pour une somme qui ne reflète pas sa valeur considérable n'appartient pas à notre monde ou plutôt, pas à notre cours de l'histoire humaine !
- Monsieur, vous divaguez !
- Que non pas, mademoiselle Dubourg !
- Vous connaissez mon nom ?
- Mon fils Jules suit des cours particuliers d'allemand que vous lui prodiguez.
- Si je donne des leçons d'allemand, c'est qu'il me faut bien vivre ! Je suis célibataire.
- Une jeune femme aussi jolie que vous ! Vous avez d'adorables boucles blondes et une de ces peaux !
- Et aucun homme, croyez m'en bien, ne pourrait supporter mon caractère bien trempé.
- Vous savez que l'étoffe soi-disant nazca a été découverte par Adhémar de La Marche dans les souterrains des thermes de l'hôtel de Cluny.
- C'est ce qui était écrit dans le catalogue de vente.
- Le tissu est bien amérindien, mais il n'est pas d'époque précolombienne ! Il date de notre siècle, ce qui signifie qu'il a été tissé par un peuple dont la civilisation a perduré de nos jours, ou plutôt, dans un XIXe siècle différent du nôtre.
- Qu'en savez-vous ?
- Cet objet ou artefact provient d'un butin de guerre, mais pas du trésor du Tupac Amaru. Il s'agit d'une pièce des dépouilles de l'expédition de conquête menée en 1835 - notre 1835- par un chef négro-amérindien à la tête d'une fabuleuse principauté méso-américaine, dont la dynastie règne sans partage depuis plusieurs siècles dans un Mexique parallèle ! Savez-vous, mademoiselle, que j'étais de la désastreuse expédition de Bazaine, qui a mal défendu Maximilien contre Juarez. Je connais parfaitement les anciennes civilisations du Mexique, mieux que la science archéologique officielle qui n'en est qu'à ses balbutiements ! Par exemple, attendez-vous à apprendre que la pyramide de Palenque recèlerait...
- En quoi cela m'importe-t-il ? coupai-je l'importun.
- Parce que j'ai repris les fouilles de Cluny entamées par La Marche et que j'y ai effectué une nouvelle découverte en rapport non avec les Incas, mais avec un Mexique négro-amérindien appartenant à une Histoire humaine autre. La voici.
D'une sacoche de cuir fatiguée qu'il portait en bandoulière, D'Arbois extirpa deux objets : une espèce d'ensemble de peaux de chèvres tannées et cousues couvertes de caractères d'écriture inconnus et de dessins colorés d'un style un peu aztèque mêlé de motifs nègres et un grand cahier sur lequel une plume s'était acharnée avec force ratures à transposer en français le contenu de ce qui était assurément un livre.
- Je conserve l'original et je vous prête la copie traduite pour quinze jours, le temps que vous me lisiez tout cela ! Nous nous reverrons à l'hôtel de Cluny le soir du 18 septembre ! Venez seule et vêtez-vous en homme. J'amènerai un équipement : lampes, cordes, etc. L'exploration à laquelle je compte vous convier ne sera pas évidente et vous n'allez point y gâcher une belle robe !
- Monsieur d'Arbois, vous n'êtes qu'un aliéné !
Je pris pourtant le cahier qu'il me tendait. Il rajouta aussitôt :
- J'ai découvert ce livre dans les souterrains de Cluny voici deux ans et j'ai gardé ma trouvaille secrète, le temps de traduire le tout. Vous tenez en mains la translation du codex mexafricain dit « de Sokoto Kikomba », chronique des règnes des Moro Naba de Texcoco et de l'Afro-Amérique depuis 1311 de notre ère. Les caractères du codex ressemblent à de l'égyptien démotique, mais il a été rédigé dans la langue secrète et sacrée des prêtres abyssiniens : le guèze. Je connais une multitude de langages exotiques. J'ai tant navigué de par le monde !
- Êtes-vous un fabulateur ?
- Tout ce qui est consigné dans ces chroniques est rigoureusement authentique, mais a eu lieu  dans un temps différent. Au revoir, mademoiselle Dubourg, et soyez bien au rendez-vous de Cluny ! Le trésor de la Mexafrica nous y attend ! »
Il partit sans demander son reste. Abasourdie par cette conversation, j'enveloppai soigneusement le cahier dans mon châle et je quittai l'hôtel Drouot, à la recherche de l'omnibus qui me ramènerait chez Henri. Les crieurs de journaux s'égosillaient, annonçant la dernière nouvelle :
« Monsieur Thiers est mort ! »
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Intéressée tout en ignorant toutefois les répercussions que cet événement aurait par la suite, j'achetai une gazette que je payai un sou. Le quotidien annonçait le décès du vieil homme d'État, la veille, à Saint-Germain, où il s'était installé vers la mi-août dans un pavillon près du château Renaissance devenu depuis le Second Empire Musée des Antiquités Nationales.
A quelques pas, malgré la foule empressée et hétéroclite du boulevard de fin d'après-midi, je remarquai mademoiselle Aurore-Marie, toujours surveillée par ses trois chaperons. La jeune fille gracile, dont les prénoms évoquaient à la fois l'allégorie ou métaphore poétique homérique bien connue et la Sainte Vierge, paraissait avoir recouvré un semblant de gaîté. Je n'avais pas encore pu admirer la superbe chevelure de miel châtain clair de cette enfant dans toute sa splendeur la rapprochant de Marie Madeleine. Il ne lui aurait manqué que le pot à parfum, comme dans un de ces portraits de l'école flamande du XVe siècle dont je ne me souviens plus s'il a pour auteur Hans Memling ou Quentin Metsys.
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 Devenue adulte, cette primerose deviendrait sans doute une des plus jolies femmes de notre temps, quoique pourvue présentement d'une toute petite poitrine. Mais, selon moi, ce sont le visage, la carnation, les yeux et les cheveux qui importent et constituent l'essence de la beauté, de l'éternel féminin.
Aurore-Marie s'adressait à un camelot. Elle lui versa quelque menue monnaie afin d'acheter une boîte de pilules. L'homme parlait un de ces épouvantables patois du Nord malmenant la grammaire.
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«  Eules pilules Pink ! Ach'tez eules pilules Pink! Crachotait-il. Eules seules pilules qui préservent vot' peau d' porcelaine ! Merci mim'zelle ! Euj fais quoi pour vend' mes pilules ? Euj' vas en vendre plein, avant qu'eul n'drache euds flûtiaux ! Eus'c va être un temps à pas y foutr' un cat dehors ! »
Il commençait effectivement à pleuvoir et j'avais omis d'emporter un parapluie. Celui qui ressemblait à un bâton de chaise imberbe amateur de plaisirs en cabinet particulier empoigna le marchand ambulant :
« Toi, tu vas me fiche le camp prestement ou j'appelle le sergent de ville ! Je t'interdis de parler à mademoiselle ! De plus, tu sens la peste !
- Eus'c pas la peste mon vioque ! Eus'c moué maroilles euqi a coulé dans m' poch' ! Euj peux point m'passer d'euc' fromage pur ce qu'euj suis ch'ti mordedienne ! Euj suis innocent, pardienne ! »
L'incident fut clos. Comme mon omnibus arrivait, sous la pluie qui devenait battante, je laissai là, en plein boulevard, mademoiselle Aurore-Marie et sa « garde prétorienne », pensant ne jamais revoir ces gens. J'avais bien tort.

A suivre.
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[1] La ponctuation (...) figure la réponse que « Monsieur Wu » adresse à chaque réplique de Saturnin de Beauséjour.

dimanche 14 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 2.



Hôtel des ventes Drouot, début du mois de septembre 1877. 

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Une jeune femme blonde de vingt-sept ans à la robe noire dont les manchettes s’ornaient de boutons de même teinte, participait à une vente aux enchères. D'une beauté altière et remarquable, elle se nommait Charlotte Dubourg. Mais, plutôt que d'insister dans la persistance du point de vue extérieur, du narrateur distancié, optons pour la cession de parole en faveur de ce personnage, dans la grande tradition « Orsonwellesienne » de la voix off, illustrée dans maints films par Deanna Shirley De Beaver de Beauregard, entre autres exemples Rebecca , Jane Eyre, Letter from an unknown woman, cet accent so british, so class, so delightful, so aristocratic, à jamais inoubliable, qui appartenait à une des femmes les plus extraordinairement belles et gracieuses de tous les temps ! Ainsi lisait-elle l'incipit de Jane Eyre revu et corrigé par Aldous Huxley et d’autres scénaristes : 
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« (...) I was born in 1820, a harsh time of change in England. Money and position seemed all that mattered. Charity was a cold and disagreeable word. Religion too often wore a mask of bigotry and cruelty. There was no proper place for the poor or the unfortunate (...) »
On peut imaginer la comédienne détournant facétieusement le texte et poursuivre :
« So, it was a harsh time for lumpenproletariat, a harsh time for workers, for poverty, for beggars, for homeless, for Cinderella men, for wangdeputenawa men, for chinese coolie, for egyptian fellah, for spanish peón, for italian operaio, for french brassier and manouvrier, for italian sciopero generale, for Debs'dream by Jack London, a harsh time for german Streik, for spanish trabajo, for russian moujik, a harsh time for italian popolo minuto, a harsh time for prolo bambou, prolo café and prolo banane (in french in the text), a harsh time for all slaves of the world's misery, overwhelmed by the burden created by the Holy Bible, the Mein Kampf, the Little Red Book of ultraliberalism : « Slavery Trek », by Taddeus Von Kalmann.... ».
Et la belle blondine améliorée de rajouter naïvement : « L'ai-je bien lu, monsieur le réalisateur ? », comme un Picasso déclarant à propos de la colombe de la paix qu'il venait de dessiner : « L'ai-je bien fougeronnée? »
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En ce commencement du mois de septembre 1877[1], Henri m'avait chargée d'une commission un peu spéciale. Il était à la recherche du détail insolite destiné à apporter une touche particulière à son nouveau tableau qui nous mettait en scène, Victoria et moi : j'ai nommé La Lecture. [2] 
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La presse avait annoncé la mise aux enchères à l'hôtel Drouot, inauguré en 1852, des collections d'un érudit et voyageur américaniste excentrique décédé en juin dernier : Adhémar de La Marche. Flairant l'occasion d'acquérir quelque objet un peu particulier qui rehausserait l'intérêt de la nouvelle toile d'Henri, je décidai de participer à ces enchères publiques. Adhémar de La Marche avait joui d'une réputation d'hurluberlu dont les thèses, loin de constituer des références universitaires, avaient au contraire suscité l'hostilité, pour ne pas dire l'hilarité, dans toutes les grandes sociétés de géographie européennes et américaines.
L'invraisemblance de ses relations de voyage, rédigées sans aucune rigueur scientifique, loin de ressembler à celles d'un Humboldt,
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 l’apparentait au contraire à un maladroit émule des Voyages extraordinaires  des éditions Hetzel, relations qui auraient d'ailleurs dépareillé aux côtés des romans de Monsieur Jules Verne. Entre autres élucubrations, de La Marche défendait la thèse fantastique autant qu’improbable de la présence du trésor caché des Incas dans les sous-sols de la capitale ! Il affirmait que soit les carrières, soit les catacombes, recelaient une cachette dans laquelle l'or du dernier Inca, le Tupac Amaru, avait été déposé au XVIIIe siècle, avec l'accord tacite du roi de France, par les partisans de José Gabriel Condorcanqui, échappant ainsi aux autorités coloniales espagnoles, quelques années avant le transfert des restes du cimetière des Innocents dans ce qui allait devenir les catacombes de Paris. Le seul indice que ce fou, qui avait passé vainement quarante ans à la recherche de cette chimère, avait pu produire, était une sorte d'étoffe, de couverture ou de nappe aux motifs dits « nazca », tissée par cet ancien peuple conquis par les Incas.
J'avais consulté le catalogue de l'inventaire mis en vente et le tissu précolombien y figurait en bonne place, quoique la gravure le reproduisant fût médiocre. Je m'étais décidée à l'acquérir coûte que coûte, sans le dire à Henri, tout en en touchant un mot à ma sœur :
« Tu comprends, Victoria, Henri veut bien que j'acquière un petit bibelot original dans ces enchères pour agrémenter sa peinture et y mettre un peu de couleur, afin de trancher avec l'austérité de notre mise. On nous croirait souventefois en deuil ! Certes, nous sommes toutes deux de respectables jeunes femmes, mais j'estime qu'un peu de gaîté dans le décor à défaut de notre toilette...
- Ce n'est pas demain que nous ressemblerons à la courtisane Valtesse de la Bigne, cette scandaleuse blonde qui, sous le pseudonyme d’Ego, vient de publier sa sulfureuse autobiographie Isola, ou à cette équivoque jeune passante toute rose et tentante qui trottine dans la rue, falbalas au vent, que ce sieur Boldini vient dernièrement de croquer! On dit que Valtesse, dont la particule est usurpée, aimerait autant les femmes que les hommes... Elle a été la maîtresse d’Offenbach.
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- Ce serait une…une anandryne[3] ? Dieu du ciel !
-  De quelle somme penses-tu avoir besoin pour une acquisition ?
- Il ne faudrait pas que celle-ci excédât cinq cents francs, ce qui est déjà bien. Nous ne sommes ni des ethnographes, ni des conservateurs du Louvre ! »
Pour parler avec un peu de familiarité, la salle des ventes ne tarda point à se remplir de vieux pékins, de rapins et d'autres adeptes attardés du bovarysme au masculin et du dandysme, avec leurs mains par trop pommadées, leur mise recherchée, leurs favoris parfumés au musc, leur épingle de cravate clinquante, leur œillet à la boutonnière ou leur équivoque pet-en-l'air qui les assimilait aux sinistres et inverties persilleuses du temps de Charles X. J'étais la seule femme non accompagnée, et ma présence parut outrer une grosse dame en mantille, sans doute une vieille Espagnole, qui émit une réflexion à mon encontre à l'adresse de son mari, un homme au teint olivâtre et aux joues creuses. Elle dégageait une odeur grasse et douceâtre d'obèse mal lavée et le chien spitz ou loulou de Poméranie, affreux comme un singe et au pelage d'un blanc sale qu'elle tenait dans les bras et qui passait son temps à haleter frénétiquement et à émettre des vents nauséabonds n'arrangeait aucunement son allure.
Nullement résignée à cette présence désagréable, j'échangeai prestement ma place avec un jeune officier de hussards à l'élégant monocle tandis qu'un nouveau spectateur s'asseyait à mes côtés. Cet homme austère avait tout d'un fesse-mathieu, à cause de son aspect guindé, d'une rigueur de clergyman ; il s'excusa en anglais lorsqu'il s'installa sur sa chaise. Du moins, s'il n'était point écossais, son accent, lorsqu'il renchérissait en français à chaque nouvel objet mis en vente, trahissait et confirmait ses origines anglaises de la upper class. L'homme paraissait nerveux et la température de la salle n'était pas à sa convenance. Ayant ôté son chapeau melon, il s'épongeait fréquemment avec un mouchoir de soie grège, sur lequel, indiscrète comme une concierge, je pus apercevoir les initiales de l'intéressé brodées en lettres bâtardes rouges : C.M.
Devant moi, j'eus la surprise de reconnaître une jeune fille que j'avais rencontrée la veille à l'oisellerie du Marais, où j'étais venue acheter des sachets de graines pour les canaris de Victoria. Elle était accompagnée de son père, un homme blond qui arborait des favoris semblables à monsieur Jules Ferry, présent aussi dans la boutique de l'oiseleur, mais deux autres personnes la chaperonnaient : quelqu'un que je reconnus comme un aristocrate breton, à la barbe carrée grisonnante, une figure connue des milieux légitimistes et de la Chambre des députés, et un homme glabre d'environ cinquante ans, à l'accent alsacien, dont la figure couperosée trahissait le tempérament de viveur et l'amateur de filles de joie de luxe ! La jeune fille, extrêmement frêle et blanche de peau, mais dont la mise était des plus convenables, pour ne point dire comme en anglais fashionable, se retourna soudain vers moi et me jeta un triste regard furtif de ses grands yeux noisette clairs, d’une teinte presque citrine, fort jolis au demeurant, regard dans lequel je perçus une lueur de détresse, un appel au secours désespéré qui m'émut jusqu'au tréfonds de ma droite conscience de jeune femme de bonne famille. Elle m'avait également reconnue, mais je n'appréhendais nullement les raisons de son inquiétude.
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 La veille, chez l'oiseleur, cette jeune inconnue arborait un air rieur, un de ces sourires enjôleurs qui seyait à ravir à ses joues roses encore enfantines et poupines, car cette demoiselle, d'une juvénile beauté déjà affirmée, sortait me sembla-t-il à peine de l'enfance en cela qu'elle ne devait guère excéder les douze ans accomplis. Je doutais qu'elle en fût déjà à porter le corset tant sa poitrine m'apparut menue, non épanouie. Ses lourds cheveux châtain clair et dorés étaient retenus par une résille. Sa diaphane joliesse n'était point sans rappeler certains modèles de fillettes chères à monsieur Renoir, quoiqu'en bien plus gracile et chétive. Tandis que je payais les graines pour serins, elle avait réussi à se faire offrir par son père l'un des spécimens les plus beaux et les plus chers de la boutique : un remarquable cacatoès au plumage d'une blancheur parfaite. Toujours riante et babillant comme une fillette bien plus jeune que ses douze ans apparents, elle s'était empressée d'embrasser l'animal en lui disant, d'une petite voix très douce :
« Tu t'appelleras Alexandre, mon beau piaf des Tropiques ! »
Sans doute, pensais-je alors, l'aigrette du volatile lui rappelait-elle ces casques antiques à chenille et à crinière des temps gréco-romains, lorsque les guerriers, hoplites ou légionnaires, portaient cuirasse et cnémides, personnages qui encombrent nos peintures d'Histoire pompeuses et emphatiques en nos officiels Salons.
Après une demi-heure assez morne, où aucun lot ou objet ne s'arracha à plus de soixante-dix francs, le commissaire-priseur annonça la mise en vente de la fameuse couverture nazca.
« Lot numéro 51 : étoffe ou couverture d'origine péruvienne rouge et tissée de motifs stylisés à caractère zoomorphe et géométrique. Age inconnu de l'objet, peut-être trois cents ans. Mise à prix : trente-cinq francs ! »
Aussitôt, l'Anglais se leva et dit : « Quarante francs ! » et moi de répondre tout de go, surprise par mon audace car brusquement fascinée par cette pièce de tissu exotique autant que vénérable : « Quarante-cinq ! ».
Le père de la fillette inquiète se mêla à l'échange verbal et surenchérit : « Quarante-huit ! »
Au fond de la salle, un nouveau personnage se manifesta et je me retournai instinctivement pour jauger sa personnalité : l'homme portait apparemment un uniforme d'officier de marine, mais sa fantaisie niait toutes les règles en usage dans la Royale, en cela qu'il se surchargeait de brandebourgs et de galons ostentatoires comme dans une tenue d'opérette de messieurs Offenbach ou Lecocq. Au lieu du bicorne, il se coiffait orgueilleusement d'un casque tropical en liège, d'un blanc passé et la coupe de ses moustaches était à elle seule une revendication de son identité, car copiée sur celle du fameux Livingstone. Comme le défunt de La Marche, il avait dû embrasser la profession d'explorateur !
« Cinquante francs ! s'exclama le voyageur de fantaisie.
- Cinquante-cinq ! » m'écriai-je.
A côté de cet excentrique, un petit homme replet et chauve d'une soixantaine d'années paraissait s'intéresser davantage aux appas de sa voisine, une plantureuse rousse très maquillée aux longues anglaises, vêtue d'une robe d'un vert vif criard au décolleté audacieux et aux ourlets débordants de nœuds et de dentelles, dont la traîne et la tournure étaient exagérées. Cette femme, sans doute de mauvaise vie, tenait un affreux singe vervet en laisse et le rastracuero ou traîne-cuir qui la tenait par la hanche, aux rouflaquettes de parvenu espagnol, était assurément son souteneur. L'impudent petit vieillard à la main trop leste rencontra la mâchoire du simien qui le mordit cruellement. Il hurla un « aïe! » sonore qui interrompit temporairement les enchères. La main droite en sang, le ridicule faraud fit mine de se frapper la poitrine comme au confiteor en soliloquant, mais j'eus la ferme impression qu'il appelait quelqu'un comme s'il eût parlé dans le cornet de cette nouvelle invention de monsieur Graham Bell, baptisée de ce néologisme savant « téléphone » !
« Au secours, monsieur Wu ! Saturnin de Beauséjour à l'appel ! Je suis blessé ! » cria-t-il à l'adresse d'un Chinois imaginaire. Malencontreusement, l’Espagnol saisit le bedonnant vieil homme par le revers de sa jaquette et lui jeta un : « ¡ Hijo de puta ! » avant de le menacer de son poing. Le malheureux polichinelle répondit, tout tremblant :
« Je suis un respectable fonctionnaire pensionné ! Par pitié, monsieur ! Ne me battez pas, je vous en supplie ! Ne me battez pas ! »
L'ardent Espagnol jeta l'importun dehors.

A suivre.
*********


[1] A présent, c'est Charlotte Dubourg qui raconte...
[2] On peut actuellement admirer cette toile au musée des Beaux-Arts de Lyon.  La version définitive mettra finalement en scène Charlotte Dubourg en compagnie d'une amie brune qui demeure anonyme en lieu et place de sa sœur. Repentir de l'artiste?
[3] Terme par lequel, au XVIIIe siècle, on désignait les lesbiennes ou tribades, en particulier dans les libelles infamants antimonarchiques qui prétendaient que la reine Marie-Antoinette, la duchesse de Polignac et la princesse de Lamballe, conspiraient afin d’établir un gouvernement de femmes. Le saphisme est un thème récurrent de la littérature décadente de la fin du XIXe siècle jusqu’à Marcel Proust. Valtesse de La Bigne devait inspirer Emile Zola pour Nana.

samedi 6 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca. Premier épisode.

Chose promise, chose due : voici le premier épisode de la version améliorée de l'ancienne nouvelle Etoffe Nazca, où je me suis permis de couper, de ratiboiser ce qui n'allait pas, d'ajouter, d'améliorer ailleurs, avec, en prime, une scène inédite, assez ambiguë et significative pour qui a lu Le Trottin, scène que vous découvrirez dans une prochaine semaine ...

Roman d’une uchronie enfuie

Par Christian Jannone

Premier épisode.


Saint-Germain-en-Laye, août 1877. Un pavillon jouxtant le château de Saint-Germain, musée des Antiquités Nationales. Un intérieur bourgeois cossu.

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Le petit vieillard bedonnant au ridicule toupet blanc et aux lunettes cerclées s'impatientait. Il jouait nerveusement avec une chevalière apparemment en or qu'il avait ôtée de son majeur gauche. Le vieil homme politique pensait :
« Le comte prend son temps ! »
Celui que les caricaturistes surnommaient, selon leur inspiration, « Monsieur Dosne », « le Foutriquet », « Mirabeau Mouche » ou encore « le serpent à lunettes »
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 attendait un visiteur d'une importance vitale, non pour l'avenir politique de cette France qu’il avait servie depuis un bon demi-siècle, mais pour celui de l'humanité tout entière ! Certes, il avait tiré le pays d'un très mauvais pas : l'occupation prussienne et cette sécession rouge de la Commune qu'il n'avait pas hésité à écraser comme un vil insecte au cours d'une Semaine Sanglante à souhait, qui avait surpassé en sauvagerie - et dans un laps de temps bien plus limité - les exploits d'un Robespierre et d'un Carrier ! La Patrie, hélas ingrate, avait remercié son héros dans le mauvais sens du terme, deux années seulement après ces événements, le poussant à la retraite politique, lui, le vieillard providentiel, malgré son ralliement peu suspect d'équivoques en faveur d'une République nécessairement conservatrice ! Nécessairement...il aimait ce mot, cette famille de termes… Ancien opposant au neveu du Grand Empereur, il avait brillé au Corps législatif issu des élections de 1863, grâce à ce mémorable discours sur les libertés nécessaires, affichant par là même, au delà d'un simple glissement sémantique, une mutation politique vers la « gauche » libérale, lui l'orléaniste pur jus ! Plus proche désormais politiquement de la comtesse d'Haussonville que de son pourtant parent le duc de Broglie, présentement président du Conseil des ministres... Il était marseillais d'origine et se nommait tout simplement Monsieur Thiers !
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En ce mois d'août 1877, le vieil homme sentait que son parcours terrestre arrivait à son terme. Il avait quatre-vingts ans et était en quête d'un successeur, non pas pour l'État, mais pour ce que l'on nommait le Pouvoir... Concernant la France elle-même, Monsieur Thiers se sentait rassuré : certes, ce stupide maréchal de Mac-Mahon
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 avait imprudemment provoqué le camp républicain lors de cette mémorable crise politique du 16 mai dernier. Il avait usé du droit de dissolution que lui conféraient les nouvelles lois constitutionnelles de 1875. Mais la conviction du vieillard était forte : aux élections anticipées à la Chambre, qu'il ne verrait peut-être pas, les républicains l'emporteraient et Mac-Mahon se soumettrait...ou se démettrait ! Monsieur Thiers attendait donc qu'on lui présentât la personne choisie par ses agents pour lui succéder.
Enfin, le valet vint annoncer la bonne nouvelle :
« Monsieur le comte Artus de Kermor-Ploumanac'h vient d'arriver en compagnie de deux  personnes. Il souhaite être introduit, mais il demande que les deux autres visiteurs patientent quelques temps dans l'antichambre.
- Bien, Onésime. Faites comme monsieur le comte le demande. Qu'il vienne d'abord seul dans mon cabinet.
- Oui monsieur.
- Monsieur le comte vous a-t-il communiqué les noms des deux personnes qui l'accompagnent ?
- Que non pas, monsieur. Elles sont restées sur le perron, mais j'ai vu qu'il s'agissait d'un père de famille et de son enfant.
- Un père de famille ? Serait-ce lui l’Élu, le Successeur ? Pourquoi viendrait-il avec son enfant ?
- Je ne le sais pas, monsieur. »
Quelques minutes plus tard, Adolphe Thiers accueillit dans son cabinet le comte de Kermor-Ploumanac'h. Les deux hommes se congratulèrent chaleureusement.
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« Il est amusant de savoir que, dans la vie publique, nous sommes officiellement deux adversaires politiques ! s'exclama le noble breton.
- Vous avez siégé parmi les chevau-légers et même voté contre moi, contribuant à ma fâcheuse démission de 1873 ! Vous êtes un fieffé légitimiste, partisan du drapeau blanc et du comte de Chambord, soutien sans faille de Broglie et Mac-Mahon, alors qu'en fait, dans notre vie secrète...
- Qui se soucierait de notre chevalière ? reprit Artus de Kermor-Ploumanac'h. Même mon frère Maël ignore mes activités officieuses! Quant à mon cousin Alban de Kermor...
- Alban, l'adversaire du comte Di Fabbrini ?
- Lui-même !
- Tout cela remonte à 1867 ! Cet idiot d'Italien n'a jamais pu découvrir la connexion entre son repaire des arènes de Lutèce et notre propre réseau souterrain. L'imbécile ! Par contre, ces salauds de communards ont bien failli percer notre secret ! C'est pour cette raison que j'ai réprimé leur révolte, utilisant la Semaine Sanglante comme leurre officiel. Il ne fallait pas que naisse le « Cavalier Rouge » de l'Apocalypse de Daniel !
- Mais, Monsieur Thiers, ou plutôt, Grand Prêtre, cet écrit apocryphe ne dit-il point que le « Cavalier Rouge » ne doit voir le jour que dans deux ans et les autres cavaliers le suivre jusqu'en l'an 1900 ?
- Savez-vous que le « moment » est venu, comte ? Cela fait exactement huit cents ans aujourd'hui que l'Opus Major du Grand Prêtre Gerbert d'Aurillac
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 a subi la destruction, du moins si l'on en croit la chronique d’Orderic d'Issoire. C'est donc pour cette raison que vous êtes venu à la bonne date me présenter le futur Élu... car je ne sais si je serai encore en vie la semaine prochaine !
- Permettez-moi de rectifier, Grand Prêtre. La future Élue...
- Comment, comte ! Une femme ! Vous m'en voyez tout ébaudi ! Je pense que, au vu de votre rectification, il est temps d'introduire les deux personnes que vous avez accompagnées jusqu'à mes provisoires pénates.
- Je n'en ferai rien. Elles patientent dans l'antichambre. »
Adolphe Thiers trahit son exaspération ; ses mains tremblèrent.
« Je n'en puis plus, comte ! J'attends cet instant depuis trop longtemps, depuis mon adoubement par François Vidocq en 18**.  Je sonne Onésime ! »
Obéissant à l'appel de son maître, Onésime s'exécuta avec style.
« Monsieur le baron Albéric de Lacroix-Laval et sa fille, mademoiselle Aurore-Marie Victoire de Lacroix-Laval ! »
Thiers ne put réprimer sa surprise à la vue des deux visiteurs :
« Mais c'est une fillette ! », dit-il à l'oreille d’Artus.
Le baron Albéric de Lacroix-Laval, un quadragénaire aux favoris blonds, vêtu d'une redingote noire malgré la saison, gibus, canne et gants en main, salua l'homme d'État tandis que sa fille effectuait une gracieuse et obséquieuse courbette, comme si elle eût été à la cour de Versailles sous Louis XV. Très intimidée et rouge, la fillette dit, d'une toute petite voix hésitante :
« Monsieur, j'ai...bien l'honneur ! »
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Sa silhouette était étonnamment gracile et une grâce et une douceur naturelles l'habitaient. On lui aurait donné onze ans, à cause de sa petite taille, mais elle en accusait quatorze. La jeune demoiselle était vêtue d'une robe à tournure gris souris à la dernière mode, en cela que depuis 1876, l'ampleur du pouf s'était réduite. Un nœud bleu de roi agrémentait celui-ci. Ce délicieux vêtement était encore court, conformément aux usages en vigueur chez les demoiselles de ce temps, puisqu'il dévoilait les chevilles et les bottines noires de celle que Monsieur Thiers se voyait obligé d'appeler l’Élue. La jeune Aurore-Marie avait de curieuses petites mains blanches aux doigts fins et longs, très douces. Ses joues étaient roses, son visage triangulaire, et son nez un peu longuet, bien que fin lui aussi. Ses pommettes, quelque peu marquées, lui conféraient l'air d'une jeune chatte. Par dessus tout, trois éléments sublimaient son adolescente beauté, bien qu’elle fût assez maigre : un blanc cou de cygne orné d'un camée, insolite chez une enfant de  cette taille, des yeux noisette clairs aux éclats d'ambre orangé et surtout, l'extraordinaire parure d'une chevelure harmonisée avec l'iris inoubliable de ce regard rêveur qui frappait ceux qui l'observaient. On l'eût prise pour une juvénile Marie de Magdala... En théorie, les demoiselles conservaient leurs cheveux non attachés, non coiffés en chignon ou en anglaises, ce qui affirmait leur statut. Mais Aurore-Marie les portait très longs, et, afin d'éviter que leurs somptueuses volutes d'or, de miel et de cendres ne retombassent jusqu'à ses mollets, elle prenait soin de les retenir en arrière et de les domestiquer par le biais d'une résille de faille, elle-même complétée d'un ruban de velours gracieusement noué, de la même teinte bleue que celui de la robe, sans omettre le petit chapeau gris perle tout fleuri posé amoureusement sur cette tête de poupée où, cependant, quelques mèches ondulées châtain-blond clair défiaient l'ordonnancement de l'ensemble en jaillissant effrontément sur le front de porcelaine d'une manière quelque peu canaille. La petite coquette avait tout d'une sylphide câline. Monsieur Thiers ne put réprimer une exclamation à l'adresse du père, qui lui expliquait son origine lyonnaise :
« La belle enfant que vous avez là, monsieur le baron ! »
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A suivre.
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dimanche 30 septembre 2012

Prochainement

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Vous retrouverez prochainement sur ce blog la version réécrite et améliorée de la nouvelle Etoffe nazca sous une forme à suivre, plus feuilletonnesque, avec un nouveau titre : Aurore-Marie ou Une Etoffe nazca.
Charlotte Dubourg y demeure la vedette incontestable et incontournable.
A bientôt sur Bazarnaum à Agartha city.

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samedi 22 septembre 2012

Aurore-Marie de Saint-Aubain et la duchesse d'Uzès : la sculpture.

Retour à des textes plus grand public sur ce blog après le feuilleton fleuve sulfureux du "Trottin".

Suite du précédent épisode publié sur ce blog en 2009.

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Aurore-Marie, après un franc souper, avait goûté à un repos paisible, appréciant cette douillette nuit enfouie dans la literie moelleuse d’une chambre très vieille France, au mobilier qui n’avait rien à envier à celui du Petit Trianon. Elle aima fort que la domesticité lui servît son déjeuner au lit, alors qu’elle demeurait anonchalie dans un vaporeux déshabillé de mousseline couleur lavande enveloppant son corps maigre. Elle conservait sur sa peau l’empreinte fragrante et persistance du parfum de chypre dont elle s’était enduite pour son premier soir. Une impression étrange et déroutante la traversa, alors qu’elle se remémorait la liste des invités : le comte Dillon,
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 à la particule sans doute usurpée, Arthur Meyer, Rochefort, le marquis de Breteuil, revenu de Londres, Alfred Naquet, Gyp,
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 le baron Hermann Kulm, d’autres encore… ecclesia religieusement réunie sous l’égide de la duchesse afin d’entendre la Révélation des derniers plans de la bouche même du brav’général. Il tardait à Aurore-Marie que se manifestât cette nouvelle Harmonie du Soir, où, en compagnie de Marguerite de Bonnemains, elle se livrerait elle-même à une petite démonstration mondaine de ses talents de pianiste et de versificatrice héritière de Psappha. Nous venons de le dire : Madame se troublait. C’était une impression fugitive, presque une virtualité, teintée de pressentiments… Deanna serait là ;

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 elle ne pouvait expliquer cette intuition intime, mais elle savait… Cela signifiait que sa volonté aspirait à contrôler les événements, à empêcher qu’on en détournât le cours nécessaire à l’accomplissement du Grand Dessein de la Revanche… en même temps que ses sentiments profonds envers l’aimée imaginée pourraient enfin se concrétiser, puisqu’elle l’avait vue, bien réelle, dans le train.  Or, Madame la baronne de Lacroix-Laval n’ignorait pas qu’il existait un écheveau de probabilités, inextricable, où s’entremêlaient, s’intriquaient, des possibles multiples. En 1873, on avait forgé un néologisme pour exprimer cela : uchronie. Cela signifiait qu’il fallait que tous évitassent la survenue d’un grain de sable susceptible de faire capoter tous les projets de Georges et de Madame Marie Adrienne Anne Victurienne (prénom qu’elle avait en détestation) Clémentine de Rochechouart de Mortemart. Si ce grain de sable grippait toute la machinerie savamment huilée et mise au point - métaphore digne de Monsieur Jules Verne dont Aurore-Marie n’ignorait point les sympathies nationalistes - tous ici basculeraient dans une réalité différente consacrant la ruine de l’entreprise boulangiste. Aurore-Marie était une des rares personnes de ce siècle capable de raisonner ainsi, en plusieurs temps probabilistes et parallèles. Peut-être était-ce dû à son initiation d’octobre 1877 qui l’avait consacrée comme Élue ; peut-être la chevalière du Pouvoir cléophradien instillait-elle ces idées saugrenues dans sa cervelle ?
 Alphonsine l’avait habillée après qu’elle se fut toilettée. Aurore-Marie avait rendez-vous avec la duchesse en son atelier de sculptures. Guidée par un majordome porteur d’un archaïque flambeau surchargé de dorures, elle traversa l’exquise bibliothèque riche d’Elzévirs et d’éditions princeps, avec sa galerie de bois et ses portraits, dont celui de Mademoiselle de Lavallière par Mignard en costume de Marie-Madeleine. Au doigt de la poétesse, la chevalière phosphorait comme un fantasmagore de Robertson, ajoutant au mystère de cette galerie peuplée d’ancêtres en buste ou en toile des Crussol d’Uzès. Marie Clémentine (pour les intimes), avait rappelé à la baronne de Lacroix-Laval l’agencement du château ; l’atelier jouxtait sa chambre à coucher, au premier étage. Dès qu’elle y eut pénétré, Aurore-Marie constata que son amie avait revêtu la défroque de Manuela, son nom d’artiste, une peu seyante blouse  grise en toile.
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« Ah, ma très chère, veuillez s’il vous plaît prendre tout comme moi vos précautions. Il serait messéant que votre toilette matutinale fût souillée par l’argile crue de mes modelages…Permettez à Jérôme (c’était là le nom du majordome), qu'il vous aide à mettre cette autre blouse prévue pour les visiteurs.
- Mais, rougit Aurore-Marie, cela n’est point un vêtement convenable, féminin, que dis-je ?
- Point d’enfantillages. Laissez-vous vêtir.
- C’est inesthétique, laid…infâme en tout point. Cela me messied fort !
- Petite coquette, je vous reconnais bien. Allons, observez bien mon art. Je vais esquisser votre propre buste.  Installez-vous sur ce fauteuil et prenez la pose que je vous indiquerai. »
 C’était bien parce que celle qui donnait les ordres était plus titrée qu’elle qu’Aurore-Marie ne se fit pas prier. Elle se laissa faire lorsque Manuela corrigea sa pose, allant jusqu’à toucher sa frimousse de poupée de porcelaine candide afin qu’elle présentât un profil avantageux, de trois quarts, qui masquait quelque peu la dysharmonie de son nez pointu. La duchesse ébouriffa légèrement la chevelure de la baronne, dérangeant les anglaises.
« Cela vous confère une allure inspirée par les muses, un peu sauvage, mystique même. Prenez votre expression la plus hallucinée, comme si le Saint-Esprit venait de vous habiter. Jouez les poëtesses prophétesses…
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- Cela sera-t-il long ? s’inquiéta Aurore-Marie.
- Dix minutes d’immobilité, le temps que j’esquisse le rendu général de votre ovale pur, que je modèle vos cheveux avec la plus grande exactitude et que je confère à la glaise l’expression vraie de votre personnalité d’exception. »
 En fille narcissique, songeant que peut-être, en un prochain Salon, ce buste deviendrait un emblème adulé, une image officielle de sa petite personne, Madame de Saint-Aubain accepta de garder la pose aussi longtemps que nécessaire. Une fois satisfaite du résultat préliminaire que Manuela lui présenta, tout en suggérant çà et là de menues retouches propres à sublimer davantage sa quintessence de sylphide du Parnasse,  la gracieuse pécore s’affranchit de sa réserve et osa demander d’essayer à son tour …
« Cela est bien salissant, mais puisque vous y tenez. Un lavabo vous permettra de vous remettre au net. »
 N’objectant rien, Aurore-Marie s’énerva sur une boule d’argile qu’elle tenta vainement, durant un bon quart d’heure, de façonner en forme de coupe grecque, confondant sculpture et céramique. Le résultat fut des moins probants, et Aurore-Marie s’essaya à une autre forme, celle d’une gracieuse faunesse toute baudelairienne, qu’elle voulut reproduire à partir d’un modèle achevé. L’original était tout en courbes voluptueuses, mais la baronne s’échinait à vouloir silhouetter la réplique à sa semblance gracile de préadolescente attardée. Elle pensait que la sveltesse insigne de la statue en ferait une incarnation d’elle-même, antiquisante et sensuelle, conforme à ses goûts féminins, antinomiques de ceux de ces messieurs. Elle se troubla ; ses doigts frémirent ; ses lèvres tremblèrent. Elle pleura, renonça, souillée toute de cette glaise, sa blouse maculée, sa douce figure salie ainsi que ses merveilleux cheveux torsadés et blondins, dont les longues mèches toutes en  entortillements s’étaient venues frôler inconsidérément le vil matériau brut de l’artiste.  La duchesse la cajola, la consola.
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« Allons, ma mie. Le talent et l’inspiration ne font pas tout. Il faut aussi du labeur, beaucoup de labeur. Rome ne s’est point bâtie en un jour… Ne soyez point enfant.
- Je…je poserai de nouveau pour vous…en déesse…nue… Non ! En nymphe ou en dryade ! s’exclama la poétesse entre deux sanglots.
- Vous n’y pensez point, ma chère. Je ne puis vous prendre comme modèle en pied…dans une tenue inadéquate, suggestive… indécente ! Le buste à la rigueur. Je vous promets d’achever votre buste. »
« L’immature enfant que voilà ! songea Madame. La voilà bien capricieuse. »
« Vous savez bien que cela nuerait à la bienséance qu’une dame de votre qualité acceptât de poser toute nue… Les modèles sont en général des hem…créatures… reprit la duchesse.
- Tenez votre promesse. J’irai la contempler au prochain Salon ! »
 Aurore-Marie savait le style de Manuela à sa convenance fort conservatrice en ce qui concernait les arts plastiques. Aurore-Marie se complaisait dans l’académisme et la bibeloterie, dans l’emphase et la surcharge, visible dans ses bijoux, ses toilettes. Elle procéda à ses ablutions réparatrices, ordonna à Jérôme de lui ôter l’affreuse blouse et remit ses gants par-dessus la peau abîmée par la glaise de ses mains de précieuse.
« Certes, votre physique est celui d’une nymphe, d’une sylphide. En cela, vous avez bien raison. Mais, à moins de faire accroire que le modèle est une enfant de treize ans…les connaisseurs vous identifieront tous !
- J’accepte le buste à mon effigie, vous dis-je. Si vous refusez, je demanderai au scandaleux monsieur Rodin… »
 La duchesse d’Uzès ne voulut pas contrarier davantage la capricieuse jeune femme pour laquelle nul parent n’était plus là depuis longtemps pour lui mettre la bride.  Elle acheva de lui faire visiter l’atelier en lui montrant ses collections de poteries rustiques ramenées du Gard, du Languedoc et de Provence, non loin de ses terres d’Uzès, des jarres à huile d’olive, des toupins et des gloutes. Elle bavarda, exposant des considérations banales sur la luminosité du ciel provençal, le climat du Midi, les beautés du domaine d’Uzès où les poumons fragiles de son amie (qui ne cessait plus de toussoter sous la contrariété éprouvée par son échec artistique) aimeraient à trouver un havre protecteur. Madame de Saint-Aubain avoua qu’à ces objets déplaisants campagnards et folkloriques, bons pour messieurs Mistral et Daudet qu’elle ne lisait point, elle préférait les bibelots précieux surchargés d’Angleterre ou de Sèvres.
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