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De retour à Paris après une prolongation fructueuse de mon séjour milanais, muni des plans du « Baphomet » dessinés par Van Kempelen en personne, j’espérai en la mansuétude de Napoléon, en son acceptation de la nécessité d’une production industrielle de cette nouvelle arme à même de bouleverser l’art de la guerre. Nous étions à la fin du mois d’août 1802 lorsqu’il daigna m’accorder une audience aux Tuileries.
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Je pressentais qu’il me demanderait d’affronter l’authentique El Turco aux échecs, ce qui de sa part était mésestimer les facultés surnaturelles de la machine. Rappellerais-je en avoir moi-même émis le souhait, non point pour servir l’Etat, mais pour que l’immodestie royale, l’orgueil de notre Corse, reçut de cette partie d’échecs une petite leçon d’humilité ? Je redoutais par-dessus tout qu’il jugeât trop mitigés les résultats de l’ambassade. Aussi songeais-je à endormir sa colère par des paroles confondantes, usant des apologues, des aphorismes et des lapalissades, et, pourquoi pas ? stimuler son ambition au-delà de la promesse d’écraser les ennemis de la France en lui offrant la perspective de ressusciter l’Empire de Charlemagne
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à son seul profit. Maîtriser les champs de
bataille de Vendée, de Bretagne ou du Poitou grâce à la fois au Baphomet et à
la momie maudite de Langdarma décrédibiliserait Albion et la cause des
Bourbons. Je lui suggèrerai conséquemment une politique de ralliement des
loyalistes mis devant le fait accompli de la
loi du plus fort.
Dans son cabinet de travail, arborant son simple et accoutumé uniforme de colonel de teinte verte, le monarque me fit signe d’avancer, sans même que le grand chambellan intervînt. Cambacérès ne s’offusqua pas de ce mépris à peine déguisé pour sa personne. J’agissais selon les recommandations de celui que j’avais confondu avec le comte Galeazzo, tant ils se ressemblaient. J’avais une dette envers ce Van der Zelden, ce sosie qui m’avait tiré des griffes du tribunal bouddhique thibétain par une intervention inopinée, au caractère magique. Lui aussi combattait l’Angleterre, tout particulièrement la personne du prince-régent, investi, selon lui, par une entité maléfique, fantôme du marquis de Sade et autre.

D’un geste qui se voulait moins
impérieux que de coutume, Napoléon m’invita à m’asseoir en cette audience
privée de l’issue de laquelle allait dépendre le sort des armes. Il prit le
premier la parole, une parole sèche, coupante, d’où ressortait son accent
corse. Il n’était pas content.
Avec cet épouvantable accent, atavique
lorsque sa colère s’exprimait, il me jeta :
« Dois-je vous considérer comme
un traître, prononcer votre disgrâce et ordonner votre arrestation sur-le-champ ? »
C’était direct, bien assené. Avec moi, Napoléon ne prenait aucun gant.
« Monsieur de Talleyrand, vous
êtes de la merda ! »
« Milan,
unique objet de mon ressentiment », pastichai-je pour moi-même.
« Non content d’avoir été
incapable de prévenir l’assassinat de l’abbé de Firmont à Londres, vous ne
m’avez pas rapporté le Baphomet !
-
Sire, osai-je rétorquer, j’ai tout de même obtenu les plans de
l’automate et je connais désormais son fonctionnement. Nos ingénieurs
pourraient…
- Basta ! Voulez-vous qu’à cause de vos échecs, je devienne la risée de toutes les chancelleries, de toutes les cours d’Europe, qui ont toujours douté de ma légitimité et se liguent contre moi ? Pour elles, je ne suis que l’usurpateur Buonaparte, le prétendu descendant du légendaire Pharamond et de Childéric III !
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Aux yeux des Habsbourg, des Romanov, des Hohenzollern, des
Hanovre et plus encore des Bourbon, le moindre des barons a davantage de
quartiers de noblesse que toute ma fratrie. Le Baphomet est indispensable à mes
plans, à la consolidation de la nouvelle dynastie, à ma victoire !
- A Dieu ne plaise. La colère est
mauvaise conseillère. Celle de Louis XIV fut proverbiale. L’homme propose, Dieu
dispose. Les victoires militaires demeurent aléatoires, sire. Je ne vous parle
aucunement en défaitiste. Je sers avant tout mon pays, œuvrant pour sa
grandeur, pour le succès de vos armes, pour celui la diplomatie, pour nos
intérêts économiques et politiques… Pour la gloire de la France, enfin. Entre
les mains du gouvernement, un Baphomet reproductible constituera un atout. »
Je prononçai ces sentences quelque peu
moralisatrices en espérant calmer mon roi. Cependant, il persista. La diatribe
de l’Aigle résonnait en mes oreilles comme un coup de semonce. Ombrageux, il me
sermonna, me contristant, comme si la lettre ordonnant ma destitution immédiate
figurait déjà sur son bureau, en attente de sa signature.
« Monsieur de Talleyrand, entendez-vous ? La manière dont vous m’adressez la parole, le ton dont vous usez, me font accroire que vous êtes dépourvu de toute conviction, que vous ne pensez mot de ce que vous me dites. Ne me rétorquez pas qu’il s’agit là du langage de la diplomatie ! Je vous adresse un blâme, un premier avertissement. La prochaine fois, je me montrerai bien moins magnanime. Je reconnais que pour l’heure, vous m’êtes indispensable. Lorsque ma dynastie se trouvera renforcée par le mariage et par la naissance d’un héritier mâle, quels que seront vos états de service accomplis pour la couronne, je pourrai me passer de vous d’un seul paraphe au bas d’une simple feuille, d’un simple acte qui aura valeur de décision officielle. Combien de ministres furent renvoyés tout bonnement par caprice, par le bon plaisir du monarque, lorsque régnaient les Bourbon ! L’exemple du duc de Choiseul

me revient en mémoire, ainsi que celui de Turgot.

- Pourtant, grâce à vous, sire, la
France a échappé à l’écueil d’une révolution. Imaginez un instant ce qu’eût
engendré le désordre généralisé, ce que les émotions de la multitude auraient
provoqué. »
L’humeur peccante de Napoléon ne
diminuait nullement. Lorsque sa colère devenait paroxystique, il poussait des
exclamations, des jurons en langue corse, avant de s’en prendre aux objets qui
avaient le malheur de se trouver à proximité. Ainsi guettai-je sa réaction du
fait qu’un magnifique vase de Sèvres à la glaçure pourpre et aux motifs grecs,
reposait sur une des consoles. Je ne donnais pas cher du sort pouvant
l’attendre. Une proposition me vint à l’esprit.
« Votre Majesté, si je puis me
permettre. Pourrais-je vous suggérer deux noms, deux ingénieurs et inventeurs
remarquables qui honorent la France, deux personnes compétentes, génies des
arts de la mécanique, à même de pouvoir, en nos arsenaux, organiser la
production en série du Baphomet comme arme de guerre imparable ?
- Dites toujours. Si vous ne m’agréez
point…
- Sire, messieurs Conté et Garnerin
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possèdent cette faculté idoine, car ils conjuguent les qualités de concepteurs
et d’entrepreneurs nécessaires à nos desseins.
- L’inventeur du crayon et celui du
parachute ? »
Il paraissait encore sceptique, mais,
à l’intonation de sa voix, je sentis son ire fléchir.
« Pourquoi pas après tout,
poursuivit-il. Précisez-moi en quoi l’usage de crayons ou le fait que des
aérostiers éjectent leur nacelle pourvue d’un parachute sur les lignes ennemies
nous procureraient un avantage tactique.
- Monsieur Conté

possède des connaissances en chimie permettant l’invention de nouvelles poudres, d’explosifs améliorant encore l’efficience du fulmicoton. Imaginez de colossaux obus capables de rayer de la carte des forteresses entières. De même, l’usage de parachutes-nacelles aux passagers armés jusqu’aux dents déferlant sur le champ de bataille engendrerait un effet de surprise propre à terroriser l’adversaire, que sais-je encore ? En outre, ces aérostats pourraient bombarder le camp ennemi de projectiles, de bombes aux capacités destructrices inouïes, bombes issues du cerveau fertile de Monsieur Conté, faisant, si je puis dire, place nette en laissant nos troupes maîtresses du terrain. Avec le renseignement, la ruse est la clef des batailles. Une anecdote me vient fort à propos. Votre Majesté, je fus tantôt témoin d’une guerre territoriale qui opposait deux camps antagonistes. L’enjeu était la possession des branches d’un chêne, que pies voleuses et corneilles noires se disputaient avec une acrimonie propre à ces volatiles. La résolution du conflit demeurait incertaine. Chaque adversaire était de force égale. C’était à qui croassait et jacassait le plus fort. Certes, la jactance de la gent ailée nous échappe, et nul être humain ne peut prétendre en percer les secrets. Il s’agit pour nous d’éructation énigmatiques et prolixes, quelquefois harmonieuses, souvent discordantes. Nous n’y entendons que vaines manières plumées d’ergoter. Cependant, à qui prend le temps d’observer, tout ceci peut s’interpréter à l’aune de nos conflits humains. Les oiseaux connaissent le sens du territoire, veillent à protéger le leur contre les agressions extérieures. Ils peuvent aussi se montrer conquérants, s’emparer des terrains ennemis. Les corbeaux

et tout leur cousinage luttent pour la maîtrise de leur espace, de
leur nourriture, pour les femelles aussi. Grégaire, ils se regroupent et
peuvent se faire aussi profus que les sansonnets. Mais leur comportement n’est
aucunement sujet au changement car ils ne sont pas labiles. De même, ils
tiennent l’équilibre et rarement, ils chutent de l’arbre à l’exception des
oisillons. A la labilité, ils opposent l’éternité de leurs actions. Leur
opiniâtreté immuable n’a d’égale que leur constance à défendre leur position,
leur conquête, leur possession ou leur rapine. Rien de nouveau sous le ciel de la Gaule. C’est cela le sens
profond de ce que je vis en l’arbre. Deux forces de caractère s’affrontaient,
et ce depuis des lustres, afin de pouvoir occuper le chêne, comme abri pour la
nuit. C’est peut-être cela, l’éternité.
A la fin toutefois, le plus rusé de nos oiseaux gagna et l’adversaire dut abandonner, renoncer, optant pour la fuite à tire-d’aile. Il n’y eut aucun mal dans l’affaire car personne ne fut lésé, blessé, et ne laissa des plumes. Pour ne point vous vexer, je ne donnerai pas l’identité du vainqueur. Sire, je suis la pie et vous êtes la corneille. Le plus malin des deux l’emportera. Méditons la leçon animale.
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- Monsieur de Talleyrand, ne jouez pas
au fabuliste, rétorqua Napoléon, à peine moins courroucé. Vous n’êtes ni Esope,
ni La Fontaine. Parler par énigmes ne vous sied point. »
La colère, que l’on sait mauvaise
conseillère – du moins si l’on en croit l’adage -, manqua une fois de plus de
submerger mon souverain lorsqu’un événement imprévisible se produisit,
subreptice entre tous.
Un personnage que nous n’attendions point s’invita dans notre échange, surgissant comme par magie, de nulle part, telle l’incarnation d’un démon de fantasmagorie lanterniste.

Je sus de qui il s’agissait. Mon bon
Samaritain du monde bouddhiste crut bon de se manifester par le truchement de ce
mode surnaturel – qu’il eût pu
aisément expliquer par la physique de son siècle – afin qu’il convainquît
Napoléon de l’efficience de mes projets. Un vieux fond de superstition corse
remonta en lui, et, alors qu’il se fût attendu de ma part à un vieux réflexe
ecclésiastique, à quelque geste de conjuration démonologique, à un Vade retro
Satanas inapproprié et grotesque, le roi peu légitime s’exclama :
« Comte
Galeazzo, vous ici ! »
Johann van der
Zelden ricana.
« Vous vous moquez ! Je vais prévenir mon mamelouk Roustam !
- Sire, n’en faites rien,
intervins-je. Je connais cet homme.
- je ne suis point le comte di
Fabbrini, ni d’ailleurs son frère jumeau, malgré notre ressemblance. Mon nom
est Johann van der Zelden, et je viens de deux siècles dans l’avenir.
- Non à la sorcellerie, vive la
Raison ! cria Napoléon.
- Sire, vous avez besoin de moi, et je
puis vous expliquer pourquoi le Baphomet vous est indispensable. Apprenez que
sa technologie est à la fois un aboutissement et une anticipation de la science
de l’information, tels par exemple les métiers à tisser avec leurs canevas,
leurs modèles. Vos inventeurs travaillent d’ores et déjà à l’amélioration de
l’invention des cartes à perforations instructives, ainsi qu’il en est déjà
dans les messages cryptés communiqués par des sémaphores hybrides.
- Je n’ai point vent de cette
science-là ! Le déchiffrement de mes ordres secrets n’est pas de mon
ressort, mais de celui des spécialistes à mon service. J’ordonne par mes
messages codés, et ils exécutent.
Je manquai ajouter : « des
spécialistes du renseignement que vous payez mal au vu de leurs qualifications.
»
- Votre Majesté, poursuivit
l’Américano-hollandais d’un ton ferme et résolu, point du tout intimidé par
celui qu’il affrontait, le Baphomet est une machine informative plus
perfectionnée que vos télégraphes Chappe hybrides, car dotée de la faculté de
se mouvoir dans quatre dimensions, au-delà de l’espace euclidien :
longueur, largeur, hauteur et temps. A mon époque, on appelle cela ordinateur quantique trans-temporel et
quadridimensionnel.
- Je ne saisis aucunement votre
charabia, fulmina le monarque.
- Pour vous convaincre, examinez avec
la plus grande attention les symboles de la ceinture dudit El Turco, tels qu’ils figurent sur les dessins rapportés par
Monsieur de Talleyrand. A mon époque, on qualifiera ceux-ci d’icônes permettant
de naviguer sur la toile du Pantransmultivers, d’une histoire alternative à
l’autre. En votre année 1802, le concept d’univers parallèles reste à formuler,
à créer même. Apprenez qu’en cet instant, vous appartenez sans le savoir à un
de ces univers-là ! Ils sont générés de manière permanente, selon les
faits, selon les choix que vous effectuez, selon vos actes, engendrant une
arborescence inouïe et permanente de pistes divergentes.
- Selon vos dires, monsieur, il existerait un autre Napoléon que moi-même. Difficile de vous croire. Vos propos devraient vous conduire droit à Bicêtre ou à Charenton !
- Dans un des autres temps, vous
n’êtes point monarque mais premier Consul… bientôt à vie ! A l’uniforme de
colonel que vous arborez présentement se substituerait un habit rouge seyant
quoiqu’un peu ridicule. Et d’innombrables Napoléon plus ou moins différents
vivent ailleurs. Apprenez que les motifs de la ceinture d’El Turco sont bridés, limités, en cela qu’ils ne représentent que les lignes alternatives principales,
suffisamment distantes les unes des autres pour figurer des mondes fortement
divergents. S’il fallait symboliser toutes les alternatives possibles, Sire,
mille ceintures gravées du Baphomet n’y suffiraient pas. C’est pourquoi je vous
propose de prendre personnellement la direction du « projet Baphomet »,
afin que la production en série de cette « arme » puisse se
concrétiser dans toute son efficience.
- Dois-je vous faire confiance ?
- Votre Majesté, mon dessein est le
vôtre !
- Y suffirez-vous à vous seul ?
- J’aurai besoin d’être épaulé par toute une équipe d’ingénieurs, d’inventeurs et d’entrepreneurs comme Messieurs Conté et Lebon,

mais aussi de l’expertise de vos plus grands
mathématiciens : messieurs Monge, Fourier et Lagrange.
- Un comité d’experts ?
m’interrogeai-je.
- Sire, je vous promets la mise au
point des Baphomet dans un délai de cinq mois. Ils seront les maîtres des
champs de bataille et renverseront l’art de la guerre.
- N’oubliez-vous pas, Monsieur, la
momie de Langdarma ?
- Le comte di Fabbrini, en fin
tacticien, échafaude des plans de bataille, combinant actions du Baphomet et de
Langdarma. Nos ennemis finiront aux enfers !
- Soit, je vous donne quitus !
L’Anglais n’a qu’à bien se tenir. Les frères d’El Turco ne feront qu’une bouchée de tous les androïdes guerriers
du régent George.
S’inclinant, le sieur Van der Zelden
répondit :
- Sire, je ne vous décevrai
pas ! »
Ainsi s’acheva de manière imprévisible
cette entrevue tant redoutée.
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A suivre...
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