Les heures avaient passé et les tempsnautes de l’Agartha avaient passé brillamment l’audition de leur identité face à Skander Ibrahim.

Albriss partageait sa tente avec Benjamin, Gaston et Daniel-Lin alors que tous les éléments féminins s’entassaient sous un seul abri de toile à la grande colère de miss Deanna Shirley. Louise de Frontignac et Aure-Elise Gronet s’étaient évertuées à raisonner l’Américaine. Peine perdue.
Quant à Gwenaëlle, elle ne souffrait pas de cette promiscuité forcée. Dans son enfance, n’avait-elle pas fait case commune avec les femmes de sa tribu, du moins celles qui n’avaient pas encore ou plus de compagnon attitré? Partager sa couche avec Brelan ne la gênait donc pas. La Celte n’avait pas non plus été séparée de son fils Bart, jugé trop jeune pour dormir avec les hommes.
Violetta avait pu surprendre les regards libidineux de maître Skander Ibrahim. Bien qu’elle fût encore assez innocente concernant les choses du sexe, l’adolescente avait vite compris la signification de la langue rose passée avec gourmandise sur les lèvres charnues du riche marchand. Assez inquiète, elle s’en était ouverte à sa mère. Celle-ci s’était empressée de la rassurer.
- Ma fille, ton père ne permettra pas qu’il te soit fait le moindre mal.

- Oui, sans doute… mais ici, papa passe pour un garde esclave. Il vaudrait mieux avertir le lieutenant Albriss des intentions de maître Ibrahim.
- L’Hellados n’est pas dupe du désir que cet esclavagiste ressent pour ta personne.
- Alors… vais-je devoir…
- Pour l’instant, cesse de brasser du vent. Attends.
- Hem… quoi? De passer à la casserole? Brr! Très peu pour moi! Ce bonhomme me répugne!
- Tu n’en es pas encore là, Violetta, fit Lorenza avec sévérité. S’il le faut, nous te défendrons toutes et tous.
- La femme médecine a raison, Violetta, lança Gwenaëlle avec tout son bon sens. Tu t’inquiètes pour rien. Mon maître interviendra lorsqu’il le jugera nécessaire.
- Pff! Soupira l’adolescente. En tous cas, toi, je sais bien que tu te porterais volontaire s’il n’y avait pas justement oncle Daniel! Rétorqua méchamment l’adolescente.
- Ma fille, un peu de retenue je te prie, ordonna la métamorphe.
- Autrefois, oui, je l’admets, répondit naïvement la rescapée du Néolithique. Mais mon maître Daniel Lin …
- T’a appris la mesure? T’a domptée? Poursuivit sur le même ton la jeune fille, toujours aussi têtue.
- Daniel Lin m’a appris que cela ne se faisait pas, sans plus. De toute manière, je te rappelle que tu ne risques rien du tout car mon Maître, le Superviseur ne le veut pas.
- Comme si la volonté d’oncle Daniel allait suffire.
- Hum, toussota Brelan, je vous rappelle qu’il se fait tard et que, demain, une longue route nous attend à dos de chameau, sous un soleil implacable. Alors, mesdames, extinction des lumières et tout le monde tâche de dormir. Compris?
- Compris, acquieça Aure-Elise, la plus accommodante de toutes.
Saisissant le reproche implicite de Louise, ces dames s’empressèrent d’obéir à la plus âgée et à la plus raisonnable d’entre elles. Gwen s’allongea aux côtés de Bart. Le jeune enfant se blottit contre sa mère et se mit à sucer son pouce. Bientôt, il ne tarda pas à sombrer dans les bras de Morphée.

Un peu plus tard, toute la caravane savourait un repos bien mérité. Cette fois-ci, néanmoins, les gardes surent se montrer plus vigilants.
Dans son coin, enchaîné, Abdul se demandait quand il subirait l’atroce et sauvage châtiment. Ce qu’il ignorait, c’est que maître Ibrahim avait changé d’avis, influencé par l’esprit compatissant de Dan El qui répugnait à cette punition.
Très haut dans le ciel, les étoiles scintillaient d’un éclat particulier dans un azur bleu nuit d’une pureté oubliée au XXIe siècle. Au loin, on pouvait entendre distinctement les appels des loups et des renards alors que les rongeurs nocturnes, les serpents et autres animaux sortaient de leurs cachettes et tanières en quête d’eau. C’était l’heure paisible où le prédateur côtoyait la proie.
Adossé contre l’enclos réservé aux montures de bâts, Dan El laissait son Essence se répandre librement dans tout le Pantransmultivers. Son être réel, tout entier, son Réseau Un et Multiple, vibrait, déclenchant tout à la fois des harmoniques de couleurs et de sons, des codes et de l’information, de la matière d’or, de soie, de velours, exaltant des fragrances suaves et exquises enchantant tout ce qui était.
- Là, sur Naos, une mutation qui aboutit assurément aux arbres mondes pensants. Est-ce bien approprié? Oui, je le crois… oui, je le veux… plus loin, sur Mondani, des pierres bleues et des gemmes carminés et lilas fusionnent pour donner… la vie… un schéma non encore tenté… il me séduit… je le laisse s’épanouir… mais il ne conduira pas à la conscience… enfin… si je ne m’en mêle pas davantage… quant à cet autre modèle, ce nouveau Big Bang reposant sur le soufre… il est des plus séduisants… quelles combinaisons sont possibles? Oui… des dessins intéressants, des informations découlent de tout cela… sans aucun doute… mais avec ce dessein, le ciel magenta de Wqia ne sera pas… mon cœur saigne de cette absence… pas de conscience dans cet Autre tentative… pas de vie… jamais… cela me poigne au-delà du possible. Que moi pour apprécier cette beauté froide? Ce joyau? Il n’en est pas question… je l’efface. Jamais il ne sera.
- Dan El, mon frère, fit une voix à l’intérieur du jeune Ying Lung, mon autre moi-même…
- Oui, A El, que veux-tu? Que désires-tu?
- Cet Autre me plaît! Permets-lui d’exister. Après tout, le Pantransmultivers ne doit pas forcément porter la vie et la conscience… c’est toi qui t’obstines à cela.
- Non, pas vraiment. Mais ce schéma m’apparaît si vide… si vain!
- Qu’importe! Il est si beau! Pourquoi réduire le nombre de tes expériences? Tu te prives de tant de choses, de tant de magnificences…
- Certes… mais ce Monde ne durera pas même un millionnième de femto seconde! Mon jumeau, c’est très peu, c’est fort peu…
- Cela ne te satisfait pas… j’en conviens que c’est bref… mais il aura été… Il aura brillé avant de s’éteindre et tu en conserveras le souvenir tout comme moi.
- Mon frère, cela te ferait plaisir…
- Oui, mon frère si raisonnable… trop raisonnable…
- Tu me le reproches?
- Non, pas du tout…
- Ne me mens pas.
- Tu es moi, je suis toi. Rien ne te demeure caché.
- C’est vrai mais tu m’as joué déjà certains tours…
- Parce qu’au fond de toi-même, tu le voulais bien… parce que tu t’ennuyais… mais tu as changé…
- Oui, depuis le départ de qui tu sais…
- Il a bien fait, mon frère… dans ce Monde dépourvu de Vie et de Conscience, rien ni personne ne pourra souffrir d’une trop courte existence, Dan El. Il pourra advenir n’importe quoi…
- Mais l’information ne me sera pas transmise avec émotion, subliminalement… elle ne sera qu’objective…
- Pourtant, tu as assez progressé jusqu’à éprouver toute la gamme des sentiments… tu peux donc les imaginer…
- Entendu, A El, j’accède à ta demande… voilà… vois et réjouis-toi. Es-tu satisfait?
- Oui, Dan El, merci. Mais…
- Mais?
- Les Syros… ils t’inquiètent… à cause de…
- C’est entièrement de ma faute, mon frère. J’ai laissé les hommes de cette chronoligne aller trop loin.
- Pour obtenir toute l’information?
- Par curiosité, je l’avoue humblement… mon côté inconséquent… cela prouve que je ne suis pas si raisonnable.
- Voilà donc la véritable raison de ton intervention.
- Une intervention qui restera partiellement bridée A El. Sous mon Avatar, je ne suis pas omnipotent…
- Tu ne peux encore te résoudre à…
- … à éradiquer tant de créatures ayant conscience d’elles-mêmes.
- Une solution existe cependant. Tu la connais aussi bien que moi… mais tu éprouves des scrupules…
- Hem… ôter le raisonnement à ces mutants nés des ultimes expériences des derniers Occidentaux libres…
- Libres de nuire à la Terre tout entière, mon jumeau.
- Tu dis vrai une fois encore… mais ces humains sont déjà les vaincus de cette chronoligne. Alors, m’acharner sur eux? Ce serait le pire des crimes.
- Ces êtres, mon frère, accomplissent des forfaits odieux, freinent le Renouveau de tes chères petites vies. Dan El, oublie ta compassion pour eux et agis!
- A El, je puis attendre encore un peu, juste un peu… en temps réel, il ne s’est guère écoulé qu’une attoseconde et…
- Ta soif de ressentir, mon frère est-elle donc si grande?
- Cette soif-là ne s’éteindra jamais, A El, sois-en persuadé. L’information brute ne me suffit pas, ne me suffit plus.
- Tu tiens les rênes, Dan El.
- Merci d’en convenir, A El… Nous nous étions entendus sur le partage des rôles jadis… telle est donc ma prérogative. Tu étais d’accord.
- Je le suis toujours.
- Les Syros ont aussi été des humains un jour, ils ont eu des aspirations, des rêves…
- Dans ce cas, rends-les à leur état premier. Cela te serait si facile!
- Non, mon frère, énonça Dan El sur un ton sans réplique. Désormais, ils font partie de cette Réalité, de cette évolution. Je dois faire avec. Appuyer sur un autre levier… avec modération. Ils sont miens au même titre que tous les humains.
Regagnant son avatar, le Révélateur marqua une pause.
- A El, retire-toi maintenant, il est temps. Surtout, ne te manifeste pas sans mon autorisation. Quelqu’un vient.
- Bien, Un et Multiple… Préservateur sage et parturiant, toi seul pourvu du don de création commandes.
- Moi seul décide. A El, ne crois-tu pas que j’aie assez payé le prix pour disposer de la direction?
- Hélas, je ne le sais que trop bien!
Alors Antor, A El se tut, se fondit dans le Rien, le Néant et pourtant, il continua à être, à exister au sein du Préservateur Unique.
Daniel Lin soupira. Il ne comprenait que trop bien ce que son frère éprouvait, ressentait… c’était tout au fond de lui, c’était un écho, un gémissement continu, inextinguible.
- Pardon, mon frère, mais je reste encore le plus raisonnable. Je ne succombe plus à la Tentation si douce, si ensorcelante d’oublier de composer avec l’énergie sombre… j’ai trop souffert… cela m’a mûri et j’ai… vieilli. Asservir par nécessité la matière noire, ce ne fut pas une triste affaire… quoi que tu en dises…
Regagnant la tente qu’il partageait avec ses compagnons, le commandant Wu croisa Albriss.
- Commandant, lui dit l’Hellados avec circonspection, est-ce que tout va bien?
- Oui, lieutenant. Pourquoi une telle question?
- Euh… j’avais cru voir de l’eau dans vos yeux…
- Ce n’est rien, vraiment. Mais vous connaissez ma sensibilité, Albriss. Ma faiblesse, même.
- Vous êtes si… humain.
- Vous pensez « trop » humain, mon ami.
- Oh! Je l’avoue. Qu’est-ce qui vous afflige autant?
- Les Syros.
- Superviseur, le crime de ces Humains ne doit pas peser sur vos épaules! Ce sont les Reasets qui les ont créés. C’est bien assez comme cela d’endosser la responsabilité de la sauvegarde des quinze mille citoyens de l’Agartha. Si en plus, vous vous sentez responsable des Syros…
- Oui, en effet. Encore une fois, vous avez raison. Je ne puis être coupable de tout… de toutes les exactions, de tous les crimes commis par toutes les créatures…
- Tout à fait, commandant. Prenez un peu de repos. Je constate que vous en avez grand besoin. Demain, le Soleil n’en brillera pas plus, pas moins que ce qui a été prévu par la météo.
- Merci, Albriss. Vous entendre me réconforte.
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Souriant avec sincérité, Daniel Lin tendit alors la main droite à l’Hellados. Ce dernier l’accepta volontiers et la serra amicalement. L’extraterrestre ne ressentit rien d’autre que le contact habituel. Le Superviseur y veilla, parvenant à contrôler ses émotions.
A suivre...
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