dimanche 4 mai 2014

Lui (Him) l'homme qui avait deux ombres.






Lui (Him)
L’Homme qui avait deux ombres.


Nouvelle, par Christian Jannone.


Au Horla.
 


La nuit, tous les chats sont gris (adage).



Ce matin, je me suis enfin contraint à consulter mon médecin, afin de lui rapporter un événement étrange. Un événement répétitif…Ça persiste depuis plus de quinze jours, maintenant.
Cela a commencé une banale nuit de novembre 2012, après une soirée un peu trop arrosée avec les copains. Je ne sais pas si vous vous souvenez de cette vieille série télé des années 1960, La Quatrième Dimension, présentée par Rod Serling.
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 En général, les épisodes débutent par une situation on ne peut plus banale, avant que tout bascule dans le fantastique, l’insolite, voire la franche horreur.
Ouais, je l’admets, j’étais saoul, trop saoul…trop d’apéros pour enterrer ma vie de garçon, parce que je venais de rencontrer Steph’ et qu’on s’était plu l’un l’autre, d’emblée, d’un coup. Ça a été réciproque, irréversible, et on a fait l’amour le soir même de notre premier contact. A ce moment, j’étais encore normal et rien ne laissait soupçonner tout ce qui allait suivre… Steph’ n’a rien détecté sur le moment, absolument rien. Faut dire que je sais dissimuler, et j’ai horreur de me confier. Je ne suis pas un type spontané.
C’était la nuit du 10 au 11 novembre ; j’aurais pas dû choisir cette date pour jouer aux fêtards. Je ne crois pas à la vengeance des morts, ceux de 14-18 en l’occurrence, qui se seraient sentis injuriés par un mec ivre une veille de commémoration. Ils ne sont pas responsables. Ceci dit, à partir de l’instant où le phénomène a commencé à se manifester, j’ai éprouvé un sentiment de désagrégation progressive de mon être.
Je cheminais donc, d’une démarche incertaine, après avoir refusé le soutien de mes camarades de beuverie, manifestement pas en l’état de prendre le volant de la moindre bagnole, même ces modèles réputés ne pas nécessiter l’obtention du permis de conduire. A la lueur des lampadaires à économie d’énergie, tout me paraissait flou, brouillé, incertain, et les formes semblaient se dissoudre dans l’air du soir, se confondre avec le grisé de la nuit. J’ai vagué sur le trottoir, recherchant en vain les clés de ma caisse, tels ces ivrognes de bédé devant le seuil de leurs pénates même plus foutus de repérer le trou de la serrure. Ils louchent comme ce lion d’un vieux feuilleton, Daktari, mais moi, je ne souffre pas de strabisme.
J’ai cru tout d’abord à une illusion d’optique, quelque chose de passager, voué à se dissiper dès que je me sentirais dégrisé (à moins que la police m’ait chopé et enfermé dans ce qu’on appelle les cellules de dégrisement des commissariats, partageant peut-être le pieu avec une pute –qui pourrait même être un travello ou un trans brésilien ou antillais -, un clodo ou un merdeux loubard black du style 9-3 à survêt à capuche du style Zuckerberg appréhendé en plein vol à la roulotte).
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  Avais-je la berlue ? Sur le moment, je n’ai accordé aucune importance à cette bizarrerie et, après coup, dans un premier temps, je l’ai attribuée à mon état d’ébriété manifeste.
Il m’a paru – oh, juste un peu – que mon ombre s’était dédoublée. Elle apparaissait là, sous le lampadaire le plus proche de l’endroit où stationnait ma tire, plus longue que de coutume, plus claire, formant une espèce d’arborescence, de division à partir d’une souche plus sombre, plus courte aussi, plus conforme à ce que le commun des mortels entend par « ombre ».
C’était une manifestation gémellaire, siamoise, une silhouette noire racinaire d’où s’extirpait, surgissait, sa sœur, étirée, grisâtre, prolongée jusqu’au mur d’un immeuble quelconque, la tête touchant une fenêtre du premier étage. Je n’aime pas les chinoiseries, les pantomimes lumineuses. Je déteste ça, qu’il s’agisse de vieux films d’animation muets comme Les Aventures du Prince Ahmed ou ces collections d’ombres chinoises, finement découpées, qu’on peut admirer au musée du Quai Branly.
J’ai pensé que ce truc serait passager, momentané, d’autant plus que mon copain Marc, s’apercevant de mon état, s’est proposé de me ramener. Lui, il ne buvait pas, préférant l’abstème (en fait, il en pince pour la ligne de coke, pour le shit). Sans façon, il a pris ma clé de contact, a ouvert, m’a installé sur le siège passager avant, a pris la peine de me boucler la ceinture avant de prendre le volant, sans même que je me sois préoccupé de la prolongation de l’existence de l’ombre double.
L’ennui, c’est que la chose s’est répétée le lendemain soir et les jours suivants, et que maintenant, ça fait bien près de trois semaines que cette saloperie m’importune. Il suffit que je me trouve quelque part, dans un endroit obscur avec une petite source de lumière, pour que j’aperçoive la fourche goguenarde et toisante de ce doublon rattaché à la silhouette principale.
Au fil des journées, des soirées, que nous soyons au lit, attablés, ou en goguette, Steph’ a fini par remarquer qu’en moi, quelque chose n’allait pas, me tracassait. Elle m’a trouvé taciturne, renfermé, moins performant dans les choses de l’amour, moins réceptif à ses caresses. De même, elle pouvait me concocter les meilleurs plats du monde : toute sa petite cuisine de cordon bleu m’indifférait grave.

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A force de se montrer insistante, cette ombre siamoise m’est devenue certes familière, mais a engendré en moi une impression de malaise, parce que ne parvenais pas à en expliquer la cause.
Me jugeant dépressif, souffrant d’inappétence, Steph’ m’a proposé d’en faire part à mon docteur. Celui-ci a paru se foutre de ma gueule. Il m’a dit :
« Eric, (il usait avec moi de familiarité parce que c’était mon médecin traitant depuis que j’étais ado), vous n’êtes pas le seul à avoir deux ombres. Il suffit que l’éclairage nocturne se difracte, que sais-je, soit particulier, pour engendrer cette impression de dédoublement, surtout les nuits urbaines de fin d’automne et d’hiver.
- Mais il m’arrive de l’apercevoir même en plein jour ! », ai-je rétorqué.
Alors, il m’a prescrit des séances chez un psy, un de ces mecs aux cheveux de fou, du style Einstein ou Christopher Lloyd dans Retour vers le futur.
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  Ce professeur Nimbus a diagnostiqué que je souffrais d’une peur obsessionnelle et invasive de déplaire à ma meuf, accompagnée d’un dédoublement de la personnalité confinant à un commencement de schizophrénie. De plus, j’étais atteint de troubles bipolaires. J’ai dû remonter à mon enfance, au divorce de mes parents, à mon père qui avait trompé ma mère avec une poule moche comme un pou et grosse comme une baleine, alors que maman était maigre. J’ai eu l’impression d’insulter les baleines, qui valent mieux que cette salope. J’ai avoué qu’à quatorze ans, des envies de meurtre ont traversé mon esprit, que je m’étais imaginé m’emparer de l’arme de chasse de papa pour abattre à bout portant ce couple illégitime pendant qu’il s’ébattrait de façon obscène, la patate ambulante montée sur le mec et l’oppressant sous sa masse répugnante, entre autres cochonneries.
Le psy m’a prescrit des calmants et des psychotropes. Rien n’y a fait. La chose s’est poursuivie, quotidiennement.

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Trois mois, voilà désormais trois mois que ce cauchemar me torture. Je sens Steph’ s’éloigner de moi, prendre ses distances avec moi. Je n’y peux rien. L’ombre alter ego bis ou seconde est toujours là, que je sois ou non sous l’emprise des cames pourries que ce psy charlatanesque m’oblige à ingurgiter. Je commence à bougonner tout seul dès qu’elle est là. Même lorsque je suis au cabinet, elle est ici et ne me laisse plus aucun répit.
Les choses n’ont fait qu’empirer. Ainsi, la nuit, alors que je repose du sommeil du juste, Steph’ à mes côtés, il me vient une brusque envie de me réveiller. J’ai la ferme impression qu’il y a un intrus dans la chambre, qui nous observe, nous épie, scrute le moindre des mouvements respiratoires de notre poitrine apaisée par l’amour après que nous ayons haleté durant l’acte. Cette entité – comment la qualifier autrement ? -, je sais intimement qu’il s’agit d’elle, de l’ombre doublon, même si, dans les ténèbres nocturnes, je ne puis la discerner. Mais mon ouïe ne me trompe pas, parce que quelqu’un ( ?) respire à nos côtés. Il ne s’agit pas de la chambre. On dit quelquefois que les murs ont des oreilles. Cela s’applique dans un contexte de roman d’espionnage, pas dans cette réalité tordue que notre couple endure. Les murs ne respirent pas. Dans ce cas, c’est elle, et elle joue les sales voyeurs, du fait que nous couchons la plupart du temps nus. Cette nuit-là, Steph’ a rejeté les draps sur le côté, et son corps harmonieux de brune épanoui par le coït est dévoilé en son entièreté. L’ombre double se fait obscène, oppressée : sa respiration, si je puis dire, devient saccadée, accélérée : elle a la faculté de bander, de se masturber, j’en suis persuadé. Steph’ l’excite. C’est affreux !
A l’aube, j’ai agi comme un con.
« Qu’est-ce que tu fiches, chéri ? », m’a interrogé mon amour.
Je retournais les draps et édredons dans tous les sens, comme si j’avais craint que cette ombre perverse ait éjaculé par mégarde sur la couche, l’ait souillée d’une pollution nocturne ! Invraisemblable ! J’ai rien détecté du tout, évidemment. Steph’ a pensé que je déraillais de plus en plus.
Trois jours plus tard, il y a eu le coup de mon Smartphone. Il a sonné sans raison aucune, incongrûment alors que je n’attendais strictement aucun appel. J’ai dit « allo » mais personne n’a répondu, parlé. Au bout de la ligne, j’ai entendu comme un grésillement accompagné de soupirs, d’expirations bizarres, très nettes, très proches, comme si l’intrus (celui qui avait appelé et demeurait muet), respirait juste à mes côtés, mieux, en moi-même. Et j’ai vu l’ombre double, tamisée par un rideau de faux tussor, toute dégingandée. Pas de toute : l’appel, c’était le sien. J’ai tu cette mésaventure à Steph’ parce qu’elle commence à paniquer.

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J’ai pensé à cette époque que l’origine de mon tourmenteur ombré était biologique, avait des causes médicales précises, obstétricales, peut-être. Si elle m’apparaît sur un mode siamois, c’est qu’elle ne fait que refléter l’être double, le jumeau inconnu, qui est en moi.
Je me suis d’abord rendu dans tous les musées, dans toutes les collections médicales recelant des collections de monstruosités avortées, le musée Dupuytren tout particulièrement. J’ai potassé des bouquins horribles, archi pointus, spécialisés en anomalies obstétricales, en parasitoses gémellaires, en tératologie, puis même des articles en anglais (je le lis), dans des revues comme The Lancet. J’ai ingurgité tout ce qu’on avait pu écrire, consigner sur les monstres et prodiges de la nature, depuis le XVIe siècle, en commençant par Ambroise Paré. J’ai enquêté sur les cirques à phénomènes de foire, Barnum and co,  à la recherche d’un cas semblable au mien. Je me suis remis quinze fois au moins le DVD de Freaks de Tod Browning.
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Jusque-là, aucune des parasitoses siamoises sur lesquelles je me suis renseigné ne collait avec ce que je subissais. S’il y avait une ombre double, c’est lorsque il existait effectivement un jumeau siamois ou parasite, plus ou moins achevé, accolé au type ou à la femme. J’ai emmagasiné toute une littérature sur Eng et Tchang, les frères célèbres du XIXe siècle, sur les hétéropages, les hétéradelphes, Colloredo, baptisé trois fois au XVIIe siècle, à cause de son frère hétéropage aphasique, au prénom composé, qui paraissait en plus hermaphrodite et semi fœtal sur les gravures mal foutues qui illustraient leur vie multiple.
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 Je me suis même introduit par effraction dans les réserves interdites du Musée de l’Homme, profitant qu’il est en travaux de rénovation depuis déjà un certain temps. J’ai vadrouillé parmi les squelettes gainés dans leurs sacs en plastique, dans leurs housses, à la recherche de la créature fabuleuse. J’ai relu les textes et articles consacrés aux jumelles de Rabastens, rapportées par Diderot dans le Rêve de d’Alembert, aux siamoises Rita-Cristina évoquées par Stephen Jay Gould.
Au final, j’en ai conclu qu’il ne restait, pour expliquer ce que je supportais, que trois solutions possibles :
- je suis un hermaphrodite tombé enceint d’un bébé mort dans mon ventre, fœtus qui s’est en un premier temps desséché, papyracé puis calcifié, métamorphosé en lithopédion ;
- j’ai un kyste dans le ventre, qui a pris la consistance d’une tête humaine dotée de cheveux et de dents ;
- je recèle en moi-même un frère siamois parasite presque complet, dénommé médicalement fœtus in fœtu.
Il s’agit de cas extrêmes, très rares, pour ne pas dire exceptionnels. La supposition numéro trois apparaît comme la plus singulière, mais aussi la plus atroce puisque le fœtus in fœtu est un jumeau « intrus » développé à l’intérieur même du corps de son hôte frère. Si vous connaissez le film de SF Total Recall, vous y verrez un exemple de siamois incomplet, fragmentaire, non point fœtus in fœtu, mais hétéropage, ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’ai voulu en avoir le cœur net, savoir si ma pathologie (si c’en était une) pouvait correspondre à l’une de mes trois hypothèses. J’ai commencé à vouloir prendre contact avec la maternité où maman m’a mis au monde, il y a vingt-six ans. J’ai oublié toutes ces foutues fermetures et restructurations hospitalières et j’ai appris, naturellement, que l’endroit où ma mère avait accouché n’existait plus, avait fermé depuis onze ans, et qu’on l’avait voué aux démolisseurs. Je voulais absolument mettre la main sur les certificats médicaux, les paperasses qu’on avait sûrement établies, remplies, rédigées, signées, à ma naissance, autres que l’état civil, afin de savoir si la sage-femme ou le gynéco qui avait suivi la grossesse de maman avaient constaté quoi que ce soit d’anormal.
Alors, je me suis renseigné davantage : primo, le gynécologue avait pris sa retraite, secundo, les archives de la maternité ont été transférées à l’hôpital de V**, tertio, la loi sur les archives fait que tout ce qui a trait au secret médical est couvert durant cent ans…
Vous me direz : pourquoi ne vas-tu pas interroger ta propre mère ? Problème : elle est morte il y a huit ans, cancer de la fumeuse métastasé, à 52 ans à peine. A croire que sa maigreur était causée par sa maladie.  Et ton père, man ? me jetterait un quelconque caillera.  Je suis brouillé avec papa, depuis que je suis gamin. Il vit toujours avec sa patapouf. Il est fidèle à cette pouffiasse. Je veux plus jamais le voir.
Il a donc fallu que j’effectue des démarches auprès de l’hôpital de V** pour que je puisse obtenir l’autorisation de consulter les archives concernant ma gestation et ma naissance.
Et puis, enfin futé et raisonnable, j’ai réfléchi. Maman était une féministe, une athée, une sans Dieu, pas du tout une pro life, comme ces bandes de fanatiques cathos ou protestants (surtout américains). Si j’avais été mal formé, ou mieux, monstrueux, je ne serais pas là, parce qu’elle se serait fait avorter sans la moindre hésitation. J’ai renoncé à poursuivre mes démarches à mi-chemin.
Je n’ai pas abandonné pour autant les pistes tératologiques, parce que l’ombre parasite continuait de m’oppresser, de me persécuter, 24 heures sur 24. Cela, par tous les temps. Je me suis donc obstiné, et j’ai multiplié les examens, radios, scanners et ERM. RAS, rien, absolument rien, pas même le plus petit bourgeon de tumeur, de polype, de quoi que ce soit de malin, de malsain, de parasite, d’étranger, d’alien. RIEN… Je suis un esprit dérangé, tourmenté, dans un corps sain.
L’ombre double en a profité, elle s’est obstinée.

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En mai dernier, à cause d’elle, sur le périph’, j’ai failli avoir un accident. J’ai mis ma vie en danger ; celle d’autrui aussi. Je l’ai vue, alors qu’au volant, je respectais pourtant le code, la sécu routière, les limitations de vitesse. Il ne me venait même pas à l’idée d’essayer un dépassement dangereux, même lorsqu’il s’agissait d’un scooter qui se traînait à moins de cinquante à l’heure. 
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Non seulement l’ombre siamoise s’est reflétée sur le pare-brise avant, mais aussi sur le rétro intérieur. Ça signifiait qu’elle s’était dupliquée, dédoublée, et je l’ai aperçue, sentie, impalpable, immatérielle et obscure, non seulement à côté de moi, sur le siège passager (j’étais seul dans la bagnole) mais aussi sur la banquette arrière, crânant, nonchalante, vicieuse, étirée, élastique, comme ce fameux crabe métaphorique du cancer. La terreur m’a saisi ; j’ai cru que deux mains noires s’allongeaient pour m’étrangler, régler mon compte. A cause de cette peur invasive, cauchemardesque, de cette sensation inconsidérée de strangulation, j’ai donné un coup de volant. Ma Dacia a fait une telle embardée qu’elle s’est retrouvée sur la voie d’en face et que, voulant éviter de percuter une Renault qui m’arrivait en pleine poire, j’ai essayé de piler si brutalement que j’ai effectué plusieurs tonneaux. J’ai perdu connaissance ; je connais la suite. Désincarcération par police secours, prise de sang par les cops, contrôle d’alcoolémie négatif (j’avais rien bu), hospitalisation, attelle à la jambe gauche, quinze points de suture au nez et à la lèvre supérieure, six mois de rééducation. J’avais réagi comme un minot qui a la trouille d’une guêpe voletant près de lui dans l’habitacle pendant que son papa conduit sa vieille Peugeot.
Suite à cette connerie, tous mes amis ne m’ont plus jugé sûr et m’ont lâché. Nous vivons une drôle d’époque, dans une société profondément égoïste où toute idée d’entraide, de solidarité, a disparu.   

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Aujourd’hui, Steph’ m’a quitté. C’était son tour de foutre le camp. C’était inéluctable. Je suis devenu un asocial sans boulot et je passe mes journées oisives à méditer sur mon pieu tout en me remettant de mon accident. Je ne me rase plus, je ne me lave plus. Je remplis ma panse de pizzas froides infectes ou je ne bouffe plus que des conserves. L’huissier vient de me saisir, ne me laissant que le lit pour cogiter. Bientôt, je serai à la rue, comme tous ces SDF, et l’hiver approche…
Elle est toujours là, branchée à l’autre ombre, la bonne, la légitime. Elle se fout de ma tronche de looser, de marginal, de déchu.
Je la sens invasive. Elle s’incruste, s’insinue en moi, en mon intellect, en mon psychisme. On dirait qu’elle veut se substituer à moi. Je suis un homme hanté, comme dans un vieux roman dont j’ai oublié l’auteur. Sûrement qu’il date du XIXe siècle. Quand je ne réfléchis pas, quand je ne pionce pas, quand je ne me sustente pas, quand je n’évacue pas, je lis et relis inlassablement les mêmes trucs : Le Horla de Maupassant, L’Homme qui a perdu son ombre d’Adelbert von Chamisso
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 et un vieux Mickey parade d’occase de derrière les fagots, un retirage de 1976 du numéro originel de 1966, tout chiffonné, informe, pourri, aux pages cornées et tachées qui se décollent et foutent le camp. La couverture est bleu nuit. Elle représente Mickey Mouse coiffé d’une sorte de tiare, en compagnie d’un de ses neveux (je ne me rappelle plus lequel, et peu m’importe, je m’en fous pas mal). Ce Mickey m’intéresse « hachement », ainsi que l’aurait déclaré un biker d’une bédé des années 80 (là encore, j’ai oublié la référence ; faudra que j’effectue des recherches – si toutefois elle me le permet : j’aviserai). Il me fascine, à cause de la première histoire complète qu’il contient : elle nous narre la révolte des ombres.
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Alors, je lui parle, longuement. Je l’interroge de vive voix, pensant qu’elle m’entend, m’écoute et me comprend. Je crois dur comme fer qu’elle va me répliquer, en un langage intelligible. Je veux connaître ses raisons, ses motivations, le pourquoi et le comment de tout ça. Effectivement, je finis par l’entendre. Elle me dit : je suis lui, him, et lui, ce n’est pas toi. Toi, c’est l’autre ombre. Je me suis greffée à elle, à toi. Je me souviens d’Arthur Rimbaud, du je est un autre. Lui ou him vit en symbiose, en osmose avec les êtres de chair, palpables, matériels, concrets.  Lui est un être immanent, immatériel, qui comme les virus, a besoin de soi (l’autre pour lui ?) afin de pouvoir exister, d’acquérir une consistance réelle. 
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Lui a pour nature profonde le ça freudien. Je suis Jekyll, il est Hyde. Nous sommes une créature duale, un affrontement subconscient entre Euzébius et Florestan. Il résulte du cerveau primitif, du paléo-cortex, reptilien et limbique. Issu de ce dernier, le ça a décidé de s’affranchir, de se rebeller, de prendre son autonomie, ses cliques et ses claques, de s’émanciper en absorbant le moi. Il s’est fait ombre double. Il est l’ange rebelle, le créateur noir, l’anti-lumière. Seule une source lumineuse artificielle permet de le repérer, de le détecter, de l’apercevoir. L’ombre double est le signe de l’être, non pas la créature elle-même.
Car  en vérité, lui-him demeure inachevé, en gestation. Il en est encore au stade larvaire, embryonnaire, et il lui faut franchir une nouvelle étape, la fœtale, avant séparation, parturition définitive du moi devenu inutile, obsolète, bon pour mourir, coquille vide. Il est en pleine croissance, en plein développement, mais il lui faut définitivement conquérir mon psychisme. Il est possessif, horrible, impitoyable. Désormais, son a-organisme en cours de constitution colonise, me colonise plus précisément. J’imagine son aspect véritable mais encore temporaire, dissimulé derrière l’enveloppe virtuelle silhouettée de ténèbres, d’encre, de sépia… C’est un têtard géant, disproportionné, pisciforme, à la tête énorme, au cœur hypertrophié, qui pulse, pompe un sang imaginaire. Ses vaisseaux, translucides, se ramifient sans cesse, croissent, se subdivisent dans toutes les directions. Idem ses neurones potentiels. Et leur nourriture vitale, c’est moi. Lui-him me cannibalise. Cette créature relève de la science-fiction ou des films d’horreur les plus éculés.
En attendant, par la faute de lui-him, je m’exclus peu à peu de la communauté humaine. On m’évacue de la société. Je suis le marginal, le prochain clodo de la liste des morts de la rue, le prochain cadavre pourrissant dans une tombe anonyme du cimetière de Thiais, alors qu’expressément, j’ai fait savoir que mes dernières volontés étaient d’être incinéré.
Je voudrais, comme les vampires, ne plus posséder de reflet. Même sans celui-ci, les vampires sont tout de même dotés d’une ombre. Voyez ce théâtral Nosferatu de Murnau. Lui-him, appartient à l’espèce la plus subtile et maligne des vampires. Une espèce nouvelle… dont je suis le cobaye, le sujet d’expérience, la victime primordiale. J’ai tout compris : d’autres que moi risquent de suivre. Désormais, c’est lui-him ou moi. Il faut que je le tue.


*********

C’est demain qu’on doit m’expulser. Il faut donc que j’agisse promptement. Maintenant ou jamais. Après, j’aurai pour toujours laissé passer l’occasion de me débarrasser de cet him, de ce lui innommable. Je veux sortir de ce cocon, de cette prison où il m’a confiné, de cette zone de réclusion où il me phagocyte à petit feu.
J’ai relu un dernier bouquin. Encore une bande dessinée, une vieillerie de plus. Il s’agit d’une aventure du tandem Tif et Tondu, la première que scénarisa Maurice Tillieux, le père de Gil Jourdan. Elle s’intitule L’Ombre sans corps. Encore le thème, persistant, exclusif. C’est du fantastique, avec un singe invisible…sauf son ombre. Ça vaut Jean Ray, Edgar Poe, la Hammer et Bela Lugosi. De plus, ça a un parfum de polar bienvenu.
Lors de la saisie, j’ai été malin. Je suis parvenu à subtiliser, à dissimuler sous une plinthe un couteau de cuisine bien effilé, affûté, aigu, tranchant… Une vraie arme de surineur. L’arme absolue pour taillader, découper ce salaud, ce fumier, cet enculé de lui-him qui a empoisonné et gâché ma vie. A la première occasion, je vais le piéger et lui assener mes coups de surin. Je suis le nouveau chourineur. Le manche de l’arme s’adapte parfaitement à ma dextre. Je ne dois aucunement hésiter. Let’s go.
Je sifflote, mains dans les poches de mon falzar pourri en accordéon. Il ne se doute de rien ; il fait comme moi, reproduit naïvement mon attitude. Sa désinvolture me révulse. J’approche du mur le moins épais, de manière à ce qu’il s’y étire le mieux possible, à la lueur d’une putain d’ampoule faiblarde de 40 watts. La seule qui me reste dans le salon, parce qu’on m’a même confisqué le lustre. Demain, on va me couper l’eau, l’électricité et me foutre à la rue, parce qu’on n’est pas encore le 21 décembre et que je dois un arriéré de loyer de quatre mois au proprio. Avant, Steph’ et moi, on s’acquittait à deux de toutes les factures et traites ; on était partageux.
Il est là où je veux qu’il soit. Serait-il un connard ? N’a-t-il pas saisi que je m’apprête à le tuer, à l’éliminer ? Je pense à André Malraux, à la Condition humaine, à la révolution chinoise, à cet asiatique qui doit poignarder, frapper. Je me sens une âme de régicide, comme Ravaillac attendant patiemment sur sa borne de la rue de la Ferronnerie l’occasion d’occire ce débauché d’Henri IV. Ma lame acérée vaut la sienne, telles aussi les armes de Jacques Clément, de Damiens et d’autres. Je me pose une question, d’ordre physiologique, avant d’agir : est-ce qu’il saignera sous mes coups répétés ? 
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Lui-him a cessé de bouger. Je suis parvenu à l’acculer ; la bête immonde et satanique est prise au piège. Alors, je frappe comme Tchen. Je lacère, je déchire, assenant, portant des coups longitudinaux, de haut en bas. Je hurle à pleins poumons, quitte à ameuter le voisinage :
« Crève chien ! Crève fumier ! Tiens ça ! Encore ça ! Prends celui-ci ! A mort ! A mort ! »
Je m’octroie en seigneur le droit d’ôter la vie. Je suis le justicier. Au départ, il ne réagit pas. L’effet de surprise sans doute. Je découpe des lambeaux indicibles d’une matière incertaine ; j’en arrache des tas. Ça part en lanières sans toutefois saigner. Il s’affaisse, enfin. J’insiste : j’irai jusqu’au bout quoi qu’il m’en coûte. Je m’acharne sur la dépouille lacérée à terre, l’a-visage balafré d’estafilades effondré sur le sol crasseux et empoussiéré par l’absence prolongée de coups de balai.
Je me suis approché de ce qui fut mon ennemi. Je n’ai pas pris garde aux sirènes de la police, tôt alertée. Je me suis baissé, réalisant trop tard mon erreur, ma méprise, ma maldonne.
« Merde, je me suis gouré d’ombre ! »
C’est la bonne, la mienne que j’ai tuée ! Que je sois maudit ! Il m’a eu ! Je l’aperçois, trop tard. Lui-him se tient parfaitement dressé, aussi grisâtre et étiré que d’habitude, contre le mur maître de la pièce. Il n’émerge plus d’une fourche. Son attitude dépasse la désinvolture ; elle se fait sarcastique, sardonique. Il ne lui manque que le ricanement. Je crois revenir à la réalité. Par terre, je remarque bien quelque chose, avec une mare, une flaque écarlate. S’il ne s’agit pas de ma bonne ombre, qu’est-ce ? Etions-nous de fait trois ? Ce qui est mort suriné par terre ne me ressemble pas. Ce machin a un look de toxico tatoué. Et il pue les fringues sales, la vodka frelatée et le vomi…
On enfonce les portes. On m’appréhende ; on  m’arrête. Une paire de menottes d’acier chromé se referme sur mes poignets endoloris par le trop long maniement du couteau de boucher.

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J’ai lardé de coups un squatter qui venait de s’introduire chez moi, par une fenêtre cassée, croyant mon domicile inoccupé depuis longtemps. J’ai même pas pu plaider la légitime défense. Le guy n’avait nulle intention de me voler. De toute manière, y’avait plus rien à dérober dans ma piaule. On m’a jugé irresponsable de mon acte.
Désormais, je suis interné. Je sais que lui-him a gagné. Il a obtenu gain de cause. Dans la nuit matelassée, dans le carcan de la camisole, je pressens que j’ai perdu mon ombre. J’en suis totalement dépourvu. 
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Lorsqu’une once de lucidité illumine ma cervelle, j’ai le droit de bouffer au réfectoire avec tous les autres cinglés. Je saisi l’occasion d’écouter leurs conversations, quand ils sont encore capables d’en soutenir une sans baver, sans trop bégayer ou ululer des sonorités inarticulées et régressives. Il y a de tout : des schizos, des autistes, des microcéphales, des alcooliques notoires et incurables, des trisomiques, toutes sortes de crétins congénitaux et ataviques, des dépressifs, des mecs qui se prennent classiquement pour Jésus-Christ ou pour Napoléon, des pervers et perverses sexuels, des exhibitionnistes, des monomanes, des catatoniques, des tueurs irresponsables comme moi, des vieux frappés de démence sénile aussi. Ceux-là sont particulièrement immondes parce qu’ils se souillent sans cesse et que les personnels soignants doivent les torcher devant tout le monde. Quel beau monde pour me tenir compagnie ! Toute une multitude de gens respectables… Les infirmiers nous mettent la radio, la téloche, nous distribuent des clopes. On peut aussi sortir dans la cour, s’y promener lorsqu’il daigne faire beau, parce que maintenant, c’est le deuxième hiver de mon internement. En ce moment, je vais bien. Je n’ai pas eu de récidive de crise depuis deux mois, de bouffées délirantes nécessitant mon confinement en cellule capitonnée. Aussi, on me juge capable de lire les journaux. Seuls certains faits divers insolites m’intéressent. Et je fais des recoupements entre ce que j’entends, vois et puis lire. Les cas semblables au mien se multiplient. Leur croissance devient exponentielle, mondiale aussi. Pour l’instant, ça ne fait pas les gros titres, mais ça ne saurait tarder.
Parmi les aliénés, une femme souffre de la même psychose que moi. Elle est arrivée ici voici trois mois. Elle est jeune encore, trente-cinq ans à tout casser. Elle est petite et menue. Elle a de beaux cheveux châtain clair, de grands yeux gris bleus inexpressifs, rêveurs, absents. Elle plane perpétuellement ailleurs. C’est une ancienne prof de collège en ZEP, à ce qu’il paraît. Elle a pété les plombs. Je jalouse sa longue chevelure pleine de reflet mordorés au soleil parce qu’on m’a imposé la boule à zéro comme les anciens bagnards. Vous connaissez les connotations, les implications érotiques qui s’attachent aux cheveux.
En plus, Florence (tel est son prénom) sent bon. Elle n’exhale pas tous ces remugles de malpropreté ou de médicaments qui s’attachent aux patients de ce genre d’institution hospitalière, souvent livrés à eux-mêmes et ensuqués pour qu’ils ne provoquent pas de scandale. Et Florence cause, sans arrêt, de ses mésaventures, de son existence singulière. Elle aussi possède deux ombres. Elle me les a montrées ; je les ai effectivement vues. Elles n’ont pas l’aspect farouche, hostile, de lui-him. Curieux. Pour elle, ce sont ses auras, ses anges protecteurs, qui lui dictent tout ce qu’elle doit effectuer quotidiennement, y compris ses besoins. Florence est une mystique. Elle joue aux prophétesses, aux illuminées, hallucinées, parce qu’elle me serine que l’avenir appartient à la race des ombres doubles. C’est ma vestale, ma devineresse. Elle a prédit le remplacement complet de l’humanité telle que nous la connaissons par les ombres doubles, avant la fin de ce siècle. Ça ne se fera pas sans conflits, saignants à souhait.
Alors, je me remémore toutes les théories évolutionnistes. Nombreux sont les préhistoriens qui affirment non sans preuve que nous, les Homo sapiens, nous nous sommes substitués aux autres espèces d’hominidés, Néanderthal inclus. Ils appellent cela l’hypothèse du remplacement intégral d’une humanité par une autre, excluant tout brassage des gènes, tout métissage avec les autres.
Ensuite, il y a cette théorie d’un savant américain, Steve Gould, auquel j’ai déjà fait allusion…
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Si on se base sur ses innombrables écrits, l’évolution ne procède pas par étapes graduelles, progressives, lentes, mais par à-coups brusques, par sauts – je ne dirais pas quantiques – après une phase de stabilité, de stase. Et je pressens que lui-him sera à l’origine de la nouvelle humanité. La mutation brutale prédite par Gould a eu lieu, en moi, par moi, grâce à moi. Peu à peu, les frères de lui-him croissent et multiplient. Ils prennent de l’ascendant sur nous, avant de nous éradiquer. Je ne fais pas du tout de l’eschatologie. Ce n’est pas la fin du monde, seulement celle de notre propre espèce qui se profile à l’horizon. Peut-être que les frères ombrés de lui-him recèlent en leur a-organisme immatériel, virtuel, la solution aux défis évolutifs et écologiques que nous avons connement engendrés depuis la révolution industrielle. Le remplacement est en cours. Dans le monde entier, des gens ordinaires comme moi, des deux sexes, subissent la manifestation du phénomène lui-him. Le processus ainsi enclenché est irréversible, inenrayable. Bientôt, des légions de lui-him vont prendre possession de la planète entière et nous anéantir jusqu’au dernier. Ou plutôt eux…eux… EUX… EUX ! THEM !!!!!


Christian Jannone.

vendredi 18 avril 2014

Prochainement.

Prochainement sur ce blog, une nouvelle fantastique horrifique contemporaine, que je promets écrite en français actuel : Lui (Him) l'Homme qui avait deux ombres.
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Que ceux qui n'aiment pas le fantastique, l'horrifique, l'inquiétant, Stephen King et consort s'abstiennent ! 
A bientôt à la rentrée des vacances de printemps...
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samedi 12 avril 2014

Les Poupées de Daisy (nouvelle) : épisode 3 et fin.



Il était revenu à bon port avec sa marchandise peu goûteuse, sans que Daisy se fût le moins du monde souciée de son absence, pour elle coutumière. La fillette s’impatientait à l’attente d’une nouvelle poupée. Incapable de se concentrer à ses jeux, aux cours des préceptrices, elle ne tenait plus en place. 
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Cette nuit-là et les deux suivantes, les bruits incongrus qui troublaient le sommeil de Daisy reprirent de plus belle. C’était comme si des fauves eussent été excités par l’effluence du sang. Mais, à ce qui s’apparentait à des manifestations de bêtes sauvages affamées s’ajoutaient des sons moins naturels, plus mécaniques, de machines inconnues, d’appareillages mus par plusieurs formes d’énergie, vapeur et électricité, entre autres. Daisy savait son oncle richissime, sans toutefois qu’elle connût les raisons de sa fortune, les moyens par lesquels elle s’accroissait. Elle-même ignorait la pauvreté, quoiqu’elle sût pertinemment que ses poupées, aussi fragiles et odorantes qu’elles devinssent, étaient des joujoux de privilégiée, que Sir Charles n’acquerrait pas pour de modiques sommes. Daisy n’avait de toute façon aucune connaissance de la valeur exacte de l’argent, ne sachant pas faire la différence entre la modicité d’une pièce d’un penny et un souverain d’or. Elle prenait les choses comme elles venaient, vivant au jour le jour, ne se questionnant jamais sur le lendemain, puisqu’elle n’était pas dans le besoin, vivait sous un toit cossu et s’emmitouflait toujours repue dans ses draps soyeux d’un blanc propret.
Toutefois, notre fillette gâtée trouva que le vacarme nocturne atteignait une ampleur inédite. Aussi fut elle prise d’un accès de hardiesse, bravant tous les interdits édictés par celui auquel son éducation de future lady avait été confiée (de petite pimbêche miniature dirions-nous), assumant le risque de punition, en quittant résolument sa couche, ne faisant nul cas de sa nounou qui elle-même sommeillait à côté, quittant sa chambre en ayant toutefois pris soin de chausser des pantoufles et de passer une robe de chambre délicieusement molletonnée pour qu’elle n’eût pas grand froid. 
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Miss Neville parvint à se diriger à pas de trotte-menu sans faire grincer les lattes du parquet, une lampe à pétrole serrée dans sa petite main. D’instinct, l’oreille exercée, elle sut la provenance des bruits : cela se passait tout en bas, dans le secteur fermé à son indiscrétion de petite fille.
Toute la domesticité goûtait au repos ; il était vrai que les pendules marquaient une heure du matin. Le sommeil de la valetaille n’était pas factice : afin de le faciliter, connaissant les travaux noctambules du master, tous s’assommaient de laudanum réparateur.
Daisy eut la surprise de remarquer que la première des fameuses portes closes se trouvait entrouverte, fait inaccoutumé en sa petite cervelle. C’était comme si son oncle l’eût fait exprès. Dès lors, Daisy s’aventura au-delà de cet huis mystérieux. Elle parcourut une galerie où étaient accrochés des portraits d’ancêtres s’échelonnant de l’époque Tudor jusqu’aux commencements du règne de Victoria. Elle trouva un deuxième huis, ouvert intentionnellement lui-aussi sur un deuxième couloir, puis un troisième. Elle compta toutes les portes qu’elle vit et franchit : il y en avait bien onze au total, conformément au décompte du trousseau du domestique préposé au secteur prohibé. Au bout de tout cela, une alcôve, sciemment béante, s’ouvrait sur un escalier dérobé. Elle l’emprunta. En bas des marches, elle aperçut un monte-charge, plus large que ceux utilisés pour transporter les plats, en tout cas d’une dimension suffisante pour qu’elle y prît place. Son poids suffit à déclencher un mécanisme, qui entraîna la descente de la petite plate-forme.
Daisy ne put mesurer ni la durée du déplacement vertical, ni le nombre de yards descendus. Toujours fut-il que, lorsque la plate-forme parvint à son terminus, elle se retrouva dans une espèce de sous-sol qui se présentait sous la forme d’une galerie voûtée, un peu similaire à celles de l’underground londonien, qu’elle n’avait jamais eu le loisir d’emprunter de sa jeune vie. En avait-elle d’ailleurs éprouvé l’envie ? Les personnes de sa condition ne circulaient qu’en voitures particulières armoriées.
Doucement, avec une hésitation compréhensible, l’enfant quitta audacieusement l’ascenseur rudimentaire (parce que dépourvu de cabine ornementée et baroque, de vraie cage, ainsi qu’il en était dans les immeubles de grand standing) et posa ses petits pieds sur un sol meuble, dur, pavé, qui comportait même des rails d’écartement modeste dont les ramifications, s’étendant en réseau dans des galeries secondaires, conféraient à l’endroit un aspect de forteresse souterraine futuriste.
La fillette poussa un soupir de soulagement du fait que le tunnel principal, tout comme les autres, s’éclairait de fanaux, de quinquets, disposés de manière régulière, luminaires qui fonctionnaient grâce à des lampes à incandescence : féru de modernisme, Sir Charles avait pourvu à l’électrification de son domaine secret, alors que les lignes du métro londonien commençaient à peine à évoluer des motrices à vapeur de 1863 aux rames électriques. Sa lampe devenue inutile, notre demoiselle la posa près des rails.
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Daisy continuait de percevoir le mugissement intriguant ; elle se dirigea en direction de sa provenance, s’engageant dans ladite grande galerie. Une fois de plus, la gamine aventureuse ne fut pas capable d’évaluer la distance qu’elle parcourut, lorsqu’elle se trouva stoppée par une porte en fonte que surmontait ce qu’elle interpréta comme des objets d’épouvante et de mise en garde, à la manière du cave canem pompéien ou des épouvantails à moineaux.
Cela surmontait l’huis métallique, le garnissait tels ces antéfixes et acrotères de terre cuite des anciens temples étrusques. La petite de sept ans ignorait tout de l’architecture antique, mais elle voyait bien que ces « objets » intimidants étaient des têtes, des visages, non pas des mascarons baroques, mais des figures humaines altérées, plâtreuses, sortes de trophées macabres, de masques mortuaires.
Ces atrocités, dignes d’un culte de chasseurs de têtes Dayak (Sir Charles, passionné d’ethnographie tout comme Lord Sanders, collectionnait les bizarreries et enrichissait les vitrines de son commensal décadent, pourvoyant aussi à l’embauche d’une domesticité exotique venue des quatre coins de l’Empire britannique), modelées de fait en plâtre de Paris, étaient autant de reproductions vicieuses et macabres du plus hectique et difforme des masques mortuaires : celui de François-Marie Arouet dit Voltaire. La face, grisâtre, aux orbites fermées, se présentait ratatinée, étrécie, rétractée, comme si le défunt eût souffert de microcéphalie ou eût été victime des réducteurs Jivaro. C’était là le moulage post-mortem d’un petit vieillard valétudinaire, méconnaissable, défiguré pour qu’il l’eût connu vivant, coiffé de son affreux et ridicule bonnet de frileux recroquevillé dans son fameux fauteuil, bien que la perruque démodée et mi longue ne surmontât plus ce chef édenté et émacié, ne dépassât plus de la coiffe du défunt de quatre-vingt-quatre ans.
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Daisy entendit un redoublement des bruits de machinerie derrière la porte ; elle ne sut ce qui lui prit : elle commençait à éprouver un fâcheux mal aux oreilles du fait de l’intensité du vacarme. Elle frappa l’ouverture de fonte de toute la force dont son petit poing droit était capable, afin que celui ou ceux qui travaillaient de l’autre côté lui ouvrissent.
Derrière, tout s’arrêta : l’inconnu n’était point sourd. Daisy fut saisie de surprise au brutal rabattement de la porte.
Deux personnages se présentèrent à son regard effarouché : une brute massive dont elle douta de l’humanité, juste sur le seuil et son oncle, posté derrière cet être.
La créature grondait. Ce grondement sourdait de sa large poitrine, remontait en la gorge que tourmentait un faux col de celluloïd, puis émergeait des lèvres fines et décolorées, accompagné d’émissions d’une fumée de froidure. L’individu était fort velu, la face prognathe, simiesque, les yeux en escarboucles, dignes des albinos. Son regard n’était pas vide, bestial, mais exprimait au contraire une certaine conscience de soi. Il dérangeait tout observateur qui l’eût scruté en considérant son possesseur comme un fauve inférieur. Il se tenait dans une posture voûtée, les jambes et les genoux fléchis. Ses vêtements dissimulaient mal un pelage gris blanc, une carrure imposante, des bras trop longs.
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Sir Charles lui murmura : « Doucement, Monkey. »
C’était bel et bien un singe, apparenté aux orangs outans de Bornéo, mais d’une complexion inhabituelle, et d’une stature anormale, pour ne point écrire monstrueuse. Un émule de la cryptozoologie du XXe siècle aurait sans mal nommé la créature : un orang Pendek indonésien, localisé quelque part à la frontière entre le genre Homo et l’animalité brute, entre le mythe autochtone ressassé et la basse réalité.
La bête, si c’en était exactement une (à moins qu’elle eût été dotée d’un statut intermédiaire d’anthropopithèque), émit un grognement rauque apparenté à une expression de dépit. Elle n’avait identifié ni la silhouette, ni la fragrance de la petite. Elle aurait pu broyer sans façon l’enfant de sept ans, si Merritt n’avait pas été là pour canaliser son instinct primitif. L’anthropoïde évolué ouvrit alors sa mâchoire, exhibant des crocs à demi limés, expression non de colère, mais de bienvenue, équivalent pongidé du sourire. L’orang Pendek laissa entrer Daisy. 

**********


Malgré tout, Daisy manifestait une crainte enfantine compréhensible devant les révélations que son oncle s’apprêtait à lui faire. La moiteur glacée de ses paumes trahissait son émotion et son appréhension.
A l’odeur douteuse de l’acolyte monstrueux de Sir Charles, aux émanations de sa fourrure rétive aux bains réguliers, se superposaient des effluences douceâtres, qu’elle rapprocha d’instinct de celles de ses poupées lorsque leur altération débutait. La certitude envahit son esprit : enfin, elle allait savoir.
Cependant, la fillette ne put réprimer un cri de surprise lorsque le mathématicien la prit dans ses bras, manifestant ainsi une affection inaccoutumée. Il la hissa, la promena, juchée sur ses épaules, comme un gamin auquel le père chéri fait visiter un zoo. Miss Neville hésita : devait-elle s’émerveiller au spectacle, à l’audition du discours explicatif de l’oncle, ou, au contraire, s’en effrayer ? Etait-ce de l’enchantement, ou de l’horreur ? De la féerie ou de l’abjection ? Où débutait le crime, si crime il y avait ?
Sir Charles trimbala le regard de sa nièce au-dessus d’un compromis entre un établi et une table de chirurgie. C’était de là que s’exhalaient les senteurs douteuses. Une petite forme y reposait, étalée, telle une viande de boucherie, pareille à un animal disséqué qu’on eût ouvert pour une leçon d’anatomie. La chose odorante et infecte, vidée de ses entrailles miniatures et inabouties, avait été éviscérée selon la méthode des embaumeurs pharaoniques – quoiqu’il manquât en ces lieux les vases canopes destinés à la conservation des organes.
La pièce secrète faisait office de laboratoire, mais aussi de salle de préparation, de confection même. Elle fourmillait d’instruments chirurgicaux, de pompes, de bobines, de petites dynamos, de moules, de creusets, de paillasses encombrées de tubes à essai où mijotaient de mystérieux liquides. On y reconnaissait même un premier four où de la cire était portée à ébullition, un second servant à la cuisson de la céramique et une forge miniature fonctionnant à la vapeur auprès de laquelle s’affairait l’homme-singe.  
Curieusement, alors qu’un enfant normal eût au minimum affiché une grimace de dégoût, se fût pincé le nez et, au pis, eût été pris d’un accès nauséeux, Daisy, comme insensibilisée, se contenta d’écarquiller les yeux. Toujours juchée sur les épaules de son oncle chéri, elle parut feindre l’émerveillement au spectacle d’une atrocité pure qu’elle surmontait à la manière d’un alpiniste contemplant un panorama superbe du sommet qu’il vient d’achever de gravir. 
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« On dirait un petit bébé, susurra-t-elle. Comme il est étrange ! Pourquoi a-t-il le ventre ouvert ? »
Daisy avait entendu parler de la taxidermie. Elle avait visité le muséum d’Histoire naturelle de Londres, en plus de la ménagerie, et elle savait conséquemment qu’on empaillait les cadavres des bêtes afin de les conserver.
« Mon oncle, vous empaillez les bébés, n’est-ce pas ? »
Un éclair se fit en son juvénile cerveau. Elle eût pu répéter la question, mais un échange visuel entre elle et Merritt suffit à la contenter, et à tout lui révéler.
« Ce baby, c’est ma prochaine poupée, my next doll, non ? »
Alors, il se décida : il parla, expliqua, usant de termes adaptés à la compréhension d’une enfant de sept ans.  L’orang Pendek, ne bronchant pas, demeurait en retrait, près de la forge encore braisillante où il avait tantôt martelé une plaque d’acier destinée à renforcer la structure crânienne inachevée de la dépouille (c’était cela, le fameux bruit). Notre forgeron avait pour habitude de chanter en travaillant, mais à la manière simienne : cela signifiait que le chant qu’il entonnait était plus proche de grognements, de mugissements farouches que du bel canto des prime donne. 
Le « grand art », selon Sir Charles, consistait à amalgamer les matériaux hétérogènes qui entraient dans la composition du « jouet » de Daisy, chairs mortes, paille, son, cire, structures internes synthétiques d’acier, moteurs permettant à « l’automate » ainsi créé de se mouvoir, système vocal le dotant du langage articulé, et, ce qu’il était déjà convenu d’appeler « programme mémoire ». Merritt, en disciple perverti de Charles Babbage, son maître, était un précurseur, un anticipateur de la cybernétique des XXe et XXIe siècles, un Prométhée moderne, un demiurge, même si ses travaux aboutissaient davantage à une concrétisation ludique de la créature de Frankenstein qu’à une avancée vernienne de la science positive. Jusqu’au XVIIIe siècle, on l’eût taxé de démoniaque. C’était un cartésien attardé, au fond, l’ultime épigone de La Mettrie, de la théorie de l’Homme machine, ici dépourvu de tout sentiment car se moquant éperdument des origines obstétricales du matériau de base. C’était sans doute la raison pour laquelle l’Histoire et l’épistémologie des sciences empêcheraient son nom de passer à la postérité, pas même dans le domaine littéraire : Villiers de L’Isle-Adam, récemment disparu, ignorant l’état avancé des recherches du ressortissant de la reine Victoria, ne s’était référé qu’à Thomas Edison dans la rédaction de son roman L’Eve future. A la décharge de l’écrivain décadent, Merritt n’avait délibérément rien publié car il jugeait que l’humanité de 1890 n’était pas assez mûre pour accepter ce qu’il entreprenait. 
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Par ailleurs, comme nous l’avons constaté et déduit, les « poupées » de Sir Charles n’avaient qu’un seul défaut : elles étaient périssables puisqu’elles finissaient par s’altérer, se putréfier. Le savant n’avait fait que repousser l’échéance en accordant un sursis à ces fœtus ou enfants morts, à leur donner l’apparence temporaire et dérisoire de la vie. Leur espérance de durée n’excédait pas six mois. Sous la cire ou la porcelaine des visages poupins, sous les boucles anglaises, au tréfonds des abdomens éviscérés et bourrés où demeuraient quand même des muscles et des artères, sans omettre les infrastructures métalliques renforcées destinées à la locomotion, se poursuivait le travail alchimique insidieux du recyclage organique, lot commun à tous les êtres qui s’étaient succédé sur la planète depuis plus de trois milliards d’années.
« …l’ultime opération consiste à revêtir le spécimen de ses atours puérils et bourgeois. C’est un jeu d’enfant, si je puis dire. Ces somptueuses toilettes ne sont pas récupérées chez des fripiers de troisième ou de quatrième main mais parmi ceux œuvrant au service des plus authentiques familles ayant pignon sur rue affligées par un deuil. Elles leur revendent volontiers les effets de leurs gosses défunts. Sachez, mon adorée nièce, que, contrairement aux idées reçues ayant cours parmi tous ces radicaux et autres « fabiens », le croup, la pneumonie, la rougeole, les accidents… et les actes de maltraitance, ne frappent pas que la progéniture des classes laborieuses. Bien entendu, il reste au final à vérifier l’efficience des mécanismes locomoteurs et vocaux de la nouvelle « poupée », acheva le mathématicien d’un ton détaché et froid.
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Daisy comprit ce qu’elle put et voulut. De l’horrible vérité révélée, elle ne retint que l’aspect jouissif de petite fille riche. Peu lui importait que ses joujoux « vivants » puassent et se décomposassent à terme. Son oncle pourvoirait à chaque reprise à leur renouvellement. Elle n’avait pas à s’en faire.
Ce fut pourquoi, la démonstration didactique achevée, elle battit des mains puis demanda :
« Mon oncle, puisque ma nouvelle poupée sera bientôt terminée, pourriez-vous, s’il vous plaît, me débarrasser de miss Jenny ? Elle ne mérite pas que je l’enterre. Elle m’a fâchée. Je ne l’aime plus du tout. »
Elle s’en tint là et quémanda à Sir Charles qu’il la raccompagnât en sa chambre, parce qu’elle avait sommeil.

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« Taïaut, mon bon Taïaut, vois ce que j’ai apporté pour toi. Tu vas faire bombance, te régaler ! Lucullus n’eût pas mieux dîné que toi ! »
Sir Charles, un panier exhalant des odeurs fortes en main, s’adressait à son Raptor apprivoisé, car telle était la nature de l’animal.[1] Il extirpa de l’osier une espèce d’horreur pantelante et noirâtre. Aussitôt, la bête mésozoïque, jusque-là tapie dans un coin de sa cage infecte, manifesta son impatience et s’agita, tirant ses chaînes presque à les rompre. Sa gueule acérée et baveuse laissait s’échapper des remugles immondes. Merritt avait détecté en son reptile antédiluvien des mœurs alimentaires « mixtes », qui alternaient la prédation et le côté charognard. Tigre et vautour : Taïaut était les deux.
Comme on nourrit un fauve dans un zoo, Merritt balança sans façon la viande pourrie en l’antre de son monstre. Il avait tout de même pris soin de dénuder la chose. Cependant, une silhouette à quatre membres était encore reconnaissable, quoiqu’elle fût enflée d’intumescences aux coloris divers, caractéristiques du travail des chairs en déliquescence ;  une proie pourrissante bien chevelue aussi, car couronnée de boucles à la brillance cuivrée mais désormais ternie. Spécimen idéal pour une ferme des corps de polar américain de l’avenir, mais surtout mets goûteux bien attendri pour un Dromaeosaure. 
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Faut-il vous révéler l’identité première de cette viande putride désormais anonyme ? Ou plutôt, l’identité réattribuée, de ce qui eût dû porter un autre nom dans d’autres circonstances, mais rebaptisé pour sa nouvelle fonction, désormais terminée ?
Les griffes avides des membres postérieurs de Taïaut s’amusèrent à lacérer l’horreur, projetant dans les airs des fragments déchiquetés de bras et de jambes que la mâchoire s’empressait de happer, de rattraper au vol avant de les ingurgiter goulûment. D’un coup de dents, le Velociraptor décapita la dépouille, dont la tête chevelue, gonflée, méconnaissable, s’en alla rouler dans la paille de la bauge de la créature préhistorique fabuleuse. Elle délaissa ce reste, pas assez charnu selon lui : seul le corps lui-même l’intéressait. 
Tandis que se faisaient entendre des bruits de mâchoire, de trituration, de dévoration, de broyage indifférencié du biologique, de l’osseux et du métallique, d’éclatement d’une viande noire et malodorante, le visage de la proie décapitée, ou ce qu’il en restait, se crispa en un réflexe végétatif et parut esquisser l’expression d’un cri, comme s’il voulait encore vivre. Le cerveau n’était pas encore tout à fait mort, ainsi qu’il en est chez les guillotinés juste après la chute du couperet, et d’un œil rétracté, autrefois d’un éclat rubéfié et splendide, d’une orbite tuméfiée, un observateur aurait remarqué perler non point une de ces humeurs innommables de décomposition, mais une larme authentique.
Alors, fait incroyable, épouvantable, les lèvres du chef tranché parvinrent à articuler et à répéter, par trois fois, un mot, tout simple, enfantin, mot qui retentit telle une supplication, une demande de faire grâce au condamné qu’exécute le bourreau :
« Mommy, mommy, mommy… »

Fin.

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Christian Jannone




[1] L’origine de Taïaut et sa présence incongrue à la fin du XIXe siècle seront expliquées dans le roman Le Tombeau d’Adam, troisième partie : Le Jeu de Daniel.