dimanche 3 juin 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain chapitre 21 3e partie

Avertissement : ce roman, paru pour la première fois en 1890, est réservé à un lectorat de plus de seize ans. 


C’est dans un semi brouillard de la psyché que Cléore avait appris de Sarah les évasions de Cléophée et de Marie-Ondine. Indifférente, elle ne broncha même pas à la terrible nouvelle. Elle reposait dans sa couche, en position assise, adossée au vaste coussin, vêtue d’une chemise de nuit toute simple, ses cheveux ardents dénoués et libres. Il régnait en cette chambre une atmosphère prégnante, du fait de l’envahissement des fragrances camphrées. Cléore avait demandé qu’on lui fît porter la poupée automate pianiste de Nikola Tesla. Elle avait imposé qu’on en remontât le mécanisme afin qu’elle jouât son répertoire exclusivement pour elle. Elle aurait voulu que la petite fût nue, qu’elle lui montrât ses appas synthétiques. Elle se pâmait d’aise, l’écoutant exécuter Au lac de Wallenstadt, l’enchanteresse œuvre des Années de pèlerinage suisse de Liszt.
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 De temps à autre, elle portait à ses lèvres pourprines un mouchoir de dentelles de Malines qu’elle ne cessait de souiller de ses expectorations séreuses. Une entrée la surprit alors qu’un léger étouffement la prenait : c’était Jeanne-Ysoline, coiffée de son singulier turban, bien que ses cheveux repoussassent à grand train (des mèches jà ondulantes d’un châtain clair doré dépassaient lors de l’étoffe soyeuse de la coiffe), appuyée avec fermeté d’une main sur sa canne, l’autre tenant un étrange biberon de fer. 
« Que me veux-tu, ma mie ?
- T’administrer un mien remède pour te sauver, ô Cléore. »

  Il valait mieux que la comtesse de Cresseville ignorât la complicité de la fée d’Armorique dans l’évasion des deux ingrates et qu’elle ne sût point, non plus, qu’Adelia l’avait missionnée céans sous la menace. Obéissant en aveugle, Jeanne-Ysoline s’était rendue au chevet de Cléore avec ce biberon de fer empli de son humeur atroce,
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 de cette becquée d’enfer. Elle savait devoir renouveler deux fois cette opération, afin qu’aussi Phoebé fût rassasiée et sauvée par l’absorption de cette vaccine d’un nouveau genre, contenue dans un récipient qui représentait une hérésie pour les hygiénistes prônant l’usage du biberon de verre à la tétine caoutchoutée. Mademoiselle de Kerascoët s’avança doucement jusqu’au lit, l’embout ferré de sa canne de chêne résonnant d’un bruit mat sur les lattes du parquet de la chambre, qui irradiaient de cire. C’était une constellation miroitée, hyaline et diamantée, d’un sol rendu aux ors auliques du siècle de la douceur de vivre. Cléore s’appuya au baldaquin du lit à l’étoffe émolliente et sensitive de soie et de velours, dont le ciel avait tant impressionné la traître Marie-Ondine. Jeanne-Ysoline approcha des lèvres pâlies de la malade le bec du récipient, prête à ce qu’elle pût boire le contenu indicible de ce bien particulier biberon métallique. Cléore n’opposait aucune résistance, persuadée du but curatif de la damoiselle d’Armor qui une fois, l’avait guérie d’une fameuse apostume[1]. La comtesse accordait davantage sa confiance, presque aveugle, à Mademoiselle Jeanne-Ysoline Albine de Carhaix de Kerascoët qu’aux deux infirmières patentées de la Maison. Elle téta goulûment l’atrocité qui s’épreignit dans son gosier, plus infecte qu’une purge à base de cascara ou d’ipéca, alors que la poupée pianiste
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 reprenait son morceau jusqu’à ce que s’épuisassent ses rouages, grimaçant à peine au goût de pourriture de cet ichor médicamenteux qui brûla ses papilles et son larynx, car notre Bretonne avait pris soin de faire chauffer ce déchet liquescent. Ses yeux noirs s’illuminèrent de joie lorsqu’elle lut dans le regard de sa maîtresse la réussite de sa mission. Alors qu’elle s’attendait à ce que la mie la cajolât et la félicitât, flattât ses joues vermeilles et parsemées de son de bécots et caresses de remerciements, notre fillette d’Armor fut surprise par la prime réaction de Mademoiselle. Se redressant avec brusquerie hors de ses draps de lys vierge tachetés de son sang pulmonaire, Cléore s’écria :
« Dieu du ciel ! Le faire-part ! J’ai oublié le faire-part ! Monsieur de Tourreil de Valpinçon ignore encor la mort tragique de sa petite-nièce ! Jeanne-Ysoline, allez mander, quêter Mademoiselle Regnault ! Il me faut une personne sûre, non connue des Castelthéodoriciens, pour l’envoi d’un télégramme à Lyon.
- Cléore ! Mais cela fait deux semaines que…et il me semble que l’efficacité de ma potion biberonnée par vous… son efficience… que dis-je, son efficacité instantanée…
- Où ai-je donc eu la tête durant tout ce temps ? J’ai trop souffert. Ah, je recouvre enfin mes esprits ! Allez, va !
- Sans même un baiser pour moi ?
- Nenni ! Je te ferai rubans fuchsia ! Je te promeus dès l’instant ! Va ! Ramène-moi Regnault, ma chérie ! »

  Jeanne-Ysoline ne se fit pas prier ; elle s’exécuta le plus vite que son handicap le lui permettait. Elle ne rechigna pas face à l’ingratitude flagrante de Cléore. La nurse introduite dans la chambrée, elle s’alla préparer le biberon-médicament de Phoebé, la nouvelle ponction de ses plaies morbides, comme si rien n’eût été fait. Lorsque le remède fut fin prêt, elle se rendit en la chambre de la jeune malade munie de sa provende. Mademoiselle de Kerascoët poussa la porte avec circonspection, et le spectacle qui s’offrit à ses prunelles de jais ne fut point pour la rasséréner. Une silhouette cachectique, translucide comme du cristal, reposait, aussi blême que les draps de sa couche. L’infirmière Béroult officiait, s’apprêtait. Elle venait de changer la poche de la juvénile grabataire qui se souillait sans cesse, poche dont le fumet infâme polluait l’atmosphère de réclusion de ce lieu de souffrance et de chagrin. Endeuillée, raide dans une tenue anthracite à peine rehaussée d’un tablier blanc et d’une coiffe ancillaire, Marie Béroult fit signe à Jeanne-Ysoline de partir ; elle n’en avait pas terminé avec la patiente, qu’elle toilettait, humectait d’une essence de néroli afin d’atténuer les fragrances horribles d’ordures qu’elle exhalait.
« Mademoiselle, que signifie votre intrusion ?
- Excusez-moi, mais Cléore m’a chargée d’administrer à Mademoiselle Phoebé un remède de la dernière chance, se surprit-elle à mentir.
- Etes-vous certaine de son efficacité ?
- J’en témoignerais devant Notre Seigneur et j’en jurerais sous serment ! Je viens de faire absorber le contenu de ce biberon métallique à notre maîtresse à toutes, et elle s’est promptement sentie ravivée !
- Dois-je vous croire sur la seule foi de vos paroles ?
- Je suis prête à me donner à vous si vous doutez encore ! » jeta Jeanne-Ysoline avec résolution tout en commençant à retrousser ses jupes et à montrer ses pantalons de broderie.

  Troublée un furtif instant par l’exhibition de ce linge mignard, la nurse trouva fort osée la proposition de la fée d’Armor. Au contraire de Cléore, Marie Béroult n’éprouvait aucune attirance pour les petites filles, préférant le fricot entre anandrynes adultes. Juste pour donner le change, elle attoucha l’entrefesson pansé de la belle enfant abîmée (les poupées endommagées ne sont-elles point tout de même jolies ?) qui en frissonna d’aise. Jeanne-Ysoline lui rendit la pareille, après avoir déposé sa canne, puis retira sa main entreprenante : cette dernière était mouillée. C’était là un signe d’approbation, d’acceptation mutuelle, pour ne point écrire de soumission sexuelle, d’une sauvagerie de lambrusque, comme lorsque les chiens flairent leurs parties honteuses en remuant leur queue. Alors, Mademoiselle de Kerascoët put approcher le bec de fer de la bouche crayeuse de Phoebé. Elle redressa et soutint sa tête contre le coussin de plumes de pluvier tandis qu’elle lui faisait boire le contenu abject de ce biberon pansu en forme de poire, qui comportait un poinçon remontant à l’an 1830. 
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Bien que le contact du métal fût froid, les lèvres de l’empuse émirent bientôt un bruit de succion révélateur, tétant ce chaud liquide. Jeanne-Ysoline ne put empêcher un mince filet jaunâtre et brûlant, assez malodorant, de couler de la bouche maladroite et sèche de Phoebé, filet qui s’alla le long de son cou de cygne décharné salir le col engrêlé de sa chemise de nuit de batiste.
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 Elle parvint à vider le récipient insane à petites gorgées. La fée d’Armor vit que cela était bon ; les joues de la fillette reprenaient des couleurs bienvenues ; ses yeux s’illuminaient, perdant leur ternissement quasi cadavéreux. C’était la satiété, la satisfaction, et un pâle sourire se dessina sur les lèvres de la survivante des Dioscures, bien qu’il fût antithétique au vu de son habituelle cruauté de lamie. Jeanne-Ysoline n’était pas sans savoir combien les biberons de fer, de fer-blanc ou d’étain, becqués souventefois de croûtes de lait séché et moisi, représentaient un danger, une aberration pour la santé, car, difficiles à stériliser, ils étaient propices à la prolifération de ces microbes et germes que Monsieur Pasteur combattait.

  La respiration, jusqu’à présent courte et sifflante, presque à la semblance d’un râle, de la poupée blondine, reprit de la force, de la consistance, et la jeune Bretonne put voir la maigre poitrine de la péronnelle se soulever avec une belle régularité qui dénotait l’efficacité de son curatif déchet. La lividité cadavérique de son incarnat alla s’atténuant. Alors, Mademoiselle Phoebé de Tourreil de Valpinçon se dressa toute hors de ses draps et dit :
« Pressez-moi, ma mie, un rat ou un oiseau, pour que je puisse m’abreuver. J’en ai grand besoin. »
Il fallait que la nurse ou la petite fille satisfissent cette envie impérieuse. Notre Armoricaine se proposa ; elle savait où dénicher les rongeurs qu’elle avait l’habitude de piéger pour tenter de les apprivoiser et non d’en user sadiquement comme Délie ou les jumelles. Dès qu’elle fut sortie de la chambre, Adelia l’interpella.

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  L’entretien entre Cléore et l’infirmière Regnault fut assez glacial. Certes, la nurse avait toujours fait preuve de prévenance et d’égards envers celle que ses titres rendaient parfois par trop condescendante. Cléore considérait les demoiselles Regnault et Béroult comme de simples domestiques, ainsi qu’un Wolfgang Amadeus Mozart par Colloredo. Là, la coupe était pleine, d’autant plus que la puissance de la comtesse de Cresseville s’était érodée au fil des événements. Ce qui intéressait Diane Regnault, tout comme sa collègue et supposée amante, était la possibilité croissante de signifier son congé et de demeurer désormais exclusivement aux services de la vicomtesse et de la peintre de talent mondain. Cléore parla, donnant ses ordres, un reste de pourpre aux joues, ses cheveux d’or safranés lustrés ayant recouvré leur brillant et leur soyeux proverbiaux.
« Je vais faire atteler une voiture par Jules. Il va vous conduire au bureau des postes et télégraphes de Château-Thierry. Là, vous enverrez un télégramme à l’intention de Monsieur Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon, Lyon, 18 Avenue des Ponts, du moins est-ce là sa domiciliation officielle, parce qu’il en a deux autres dans la ville, dont un laboratoire secret. Prenez une feuille et un crayon,  afin que vous notiez avec exactitude la teneur de ce message.
- Serait-ce point folie, Mademoiselle ? On dit que les pandores pullulent là-bas !
- Ne discutez pas mes ordres ! Vous n’y risquez rien. Nul ne vous y connaît.
- Vous faites votre Adelia, et je vois que votre langueur s’est bien évaporée.
- Notez : A Monsieur de Tourreil de Valpinçon stop. 18 Avenue des Ponts Lyon stop. Ai la douleur de vous annoncer disparition petite nièce Daphné stop. Décès survenu le 4 octobre stop. Cause inconnue stop. Condoléances sincères stop. Est-ce assez laconique ?
- Vous mentez effrontément Mademoiselle. N’eût-il pas fallu que vous écrivassiez Assassinée stop ?
- Afin d’attirer l’attention de la police ? Jamais de la vie. Allez, et exécutez !
- Vous avez la sécheresse d’un despote, Mademoiselle.
- Non, du Roy Soleil, mon personnage historique favori, qui, si je l’avais connu, m’eût convertie…
- A quoi donc ?
- A ne plus aimer que des hommes, comme toutes les femmes banales, hélas ! »


**************


  Tous les mouvements d’entrée et de sortie de Moesta et Errabunda étaient désormais étroitement surveillés, dans l’attente que les forces de l’ordre ordonnassent un beau coup de filet. Un gendarme caché en haut d’un peuplier, guettant le portail avec ses jumelles, vit sortir l’attelage de Jules.
« Il prend la direction de Château-Thierry avec un passager. » rendit-il compte à son collègue en bas.
« Je les suis à distance ! »
 
 Ni Jules, ni Regnault, n’avaient de raison d’assurer leurs arrières, pensant que le danger ne se situait qu’à la poste elle-même. Aucun ne songea à tourner la tête et à remarquer un cavalier distant coiffé d’un bicorne pourtant repérable à cent lieues. Le ciel automnal était d’un gris d’ardoise, propre à susciter le spleen. Lorsque la voiture parvint à destination, Diane Regnault ordonna à Jules de l’attendre à quelque distance, dans une rue transversale. Comme si de rien n’était, elle franchit le seuil du bureau postal et attendit qu’un guichetier du télégraphe voulût bien la prendre en charge. C’était une heure de faible affluence, et le gendarme Louis, passant de l’autre côté du bâtiment où se tenaient plusieurs hommes en faction, les prévint qu’on allait instamment cueillir un gibier de choix. Il pensait qu’il s’agissait de Cléore elle-même, bien qu’il n’eût pu distinguer ses traits derrière la vitre remontée de la voiture. Moret était de la partie. Il fit poster un brigadier et un gendarme à l’entrée, et encore deux hommes dont Louis derrière. Lui-même pénétra dans la poste et eut tôt fait de repérer la maigre et sèche femme en robe noire qui patientait, attendant son tour, près d’un des guichets voués à la télégraphie. Il constata qu’elle ne correspondait pas au signalement de Cléore, et supputa qu’il s’agissait d’une domestique, mais non point de la fameuse Sarah dont Odile avait parlé, parce que moins âgée et cassée. Les employés eux-mêmes étaient, comme le disent les pègres et pégriots des prisons, au parfum. Ils devaient signaler à la police et à la gendarmerie tout envoi et toute réception de correspondances suspectes, et remettre les plis aux autorités qui les décachetaient. Ainsi avait été intercepté le télégramme d’Elémir. L’architecture des lieux était banale, passe-partout, conçue sans génie, hésitant entre les éléments architecturaux passés et présents, avec des piliers aux moulures médiocres et quelques concessions au fer.
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  Enfin, le tour de l’infirmière vint. Dès que Diane Regnault commença à énoncer le contenu de son message, les yeux de l’employé s’éclairèrent. L’homme, chauve et gras, coiffé d’une couronne de cheveux bruns pelliculés, son costume de confection ordinaire protégé par les classiques lustrines, prit un air chafouin, demandant à Madame d’articuler avec soin et de lui répéter par deux fois le nom du destinataire. Il nota le tout sur une feuille de papier, au lieu d’aller actionner le fameux fil chantant. Il s’éloigna pour ne pas revenir, après avoir dit à Madame de patienter quelques instants à cause d’une petite formalité à respecter pour qu’il lui en coûtât moins, car il supposait, à la mise modeste de Madame, qu’elle était parcimonieuse, près de ses petits sous, et qu’elle devait thésauriser. Lorsqu’elle vit le télégraphiste revenir, non point derrière le grillage caillebotté, après qu’il eut envoyé le message et en eut évalué le prix, mais dans la salle même, sans qu’aucun cliquetis caractéristique du langage de Monsieur Samuel Morse eût retenti, accompagné de Moret et d’un gendarme, en la désignant aux autorités d’un geste explicite, elle s’alarma et tenta de quitter les lieux en hâte. Un coup de sifflet la cloua sur place, suivi d’une empoignade et d’une brève algarade, car elle essaya de se défendre avec un stylet, arme de garce, qu’elle enfonça légèrement dans la dragonne du brigadier Coupeau. L’inspecteur et Coupeau immobilisèrent la tribade et lui firent lâcher sa lame de fourbe. Moret prononça la phrase rituelle : « Au nom de la loi, je vous arrête pour complicité de prostitution d’enfants. » et Coupeau lui emprisonna les poignets dans des liens métalliques que l’on nomme menottes, et qui ont remplacé les antiques poucettes du temps du sieur Vidocq. Les badauds présents dans le bureau, au nombre d’une douzaine, stupéfaits, tant l’intervention avait été prompte, n’avaient pas bronché, supposant qu’il s’agissait de quelque voleuse ou mauvaise marâtre appréhendée pour traitements indignes de ses beaux-enfants.
« Belle prise, messieurs », dit l’inspecteur, sans commentaire.
   
  Lorsque Jules eut constaté que l’infirmière ne revenait pas, il s’approcha avec discrétion de la poste ; il y vit un attroupement, et distingua la silhouette de Diane, attachée et tenue avec fermeté par deux gendarmes, sous l’œil ébahi des passants, bien que quelques commères n’hésitassent point à l’admonester et lui crier leur hargne. La rumeur se répandait vite et l’on savait désormais par la presse que la gendarmerie allait démanteler une bande de voleurs d’enfants dont Madame Grémond et ses filles, jà écrouées à Laon, étaient les complices. Il était visible que le rassemblement de badauds, enflant sous une affluence irrésistible de curieux appâtés, risquait de dégénérer en échauffourée. Jules prit prudemment la fuite, décidé à prévenir la comtesse de Cresseville, et à ne pas tomber à son tour dans cette souricière. La foule allait toujours croissante autour du peu commun spectacle, point si rare désormais, depuis que la famille Grémond avait eu maille à partir avec les forces de l’ordre. Bientôt, on dépassa la centaine de personnes. Cela créait une animation bienvenue dans une bourgade trop longtemps assoupie dans sa routine provinciale. Les gendarmes avaient du mal à contenir cette émotion populacière, cet agglutinement de passants à la fois curieux et haineux. Les poissardes, à demi ivres, lors en pleine effervescence, tentaient d’exciter, de galvaniser les autres, au risque qu’ils appliquassent à l’encontre de la nurse la loi américaine de Lynch. Chacune, telle une tricoteuse, semblait avoir son bon mot, son quolibet et son insulte à cracher. Elles métamorphosaient Regnault en bouc-émissaire de leur misère et de leur ordure, et certaines, prostituées notoires, la prenaient comme victime expiatoire, la menaçant de leur vindicte, soupçonnant à juste raison qu’elle avait quelque chose à voir avec cette Poils de Carotte qui, quatre mois durant, leur avait ôté leur pain de leur bouche puante d’absinthe et de pyorrhée, en instituant une débauche contre nature qui avait eu pignon sur rue. C’était un cortège de faces triviales aux poings brandis, hurlantes, vêtues de hardes informes et d’oripeaux étiques, comme si tous les bas-fonds de la Champagne et de la Brie s’étaient donné rendez-vous ici, afin qu’ils châtiassent la complice supputée de la poupée-putain aux cheveux rouges.
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 Les ribaudes ravagées par l’alcool essayaient d’arracher les cheveux et les yeux de Diane, de déchirer sa robe, de la frapper, de lui jeter des pierres, de la violer et de l’éventrer même. Elles étaient armées, qui de tessons de bouteilles, qui d’aiguilles à tricoter, qui de tisonniers, qui de ciseaux, qui de couteaux de boucher qu’elles brandissaient à tout-va en éructant et en bavant comme des enragées. Il ne leur manquait que les piques pour qu’elles fissent un mauvais sort à Mademoiselle Regnault. Elle représentait pour elles la grand’ville, l’étrangère, l’autre, la gouine, la teutonne, la juive peut-être, tout ce qui leur passait par la tête et incarnait une déviance par rapport à leur fruste et réductrice vision du monde. 
 
 De son poing, un cabaretier excité réussit à casser le nez de l’anandryne, avant que les gendarmes pussent réagir et disperser cette foule houleuse et irrationnelle, sans nul guide, simplement grossie par une haine inexplicable, trop longtemps contenue et lors déchaînée. « Viens ici que je t’ôte ton cœur, tes seins et ton sexe et que je te les bouffe, marie-salope ! Tueuse de gamines ! Va rejoindre tes semblables chez le diable ! » criailla une vieille pocharde à demi édentée vêtue d’un fichu lustré qui empestait l’urine et le suint. « J’prendrai tous les poils de ton con de putain, et j’en fr’ai une barbe pour mon homme ! » s’érailla une autre. Beaucoup harcelaient Diane de leurs insultes, déblatérant mille abominations du même acabit. Comme l’eût dit Odile, c’étaient des guenons sans contrôle, crocs gâtés dehors, folles furieuses, qui escortaient l’ordre de la Gueuse, jusqu’aux enfers si elles eussent pu le faire. Le brigadier Coupeau dégaina son sabre, attendant l’ordre de charger car le cordon policier protecteur faiblissait de plus en plus. C’était à croire que désormais, presque toute la ville avide de sang était présente, afin de tailler en pièces la prévenue et de se repaître de ses restes déchiquetés. Coupeau n’eut pas à agir : une pluie drue se mit à tomber, qui d’un coup, fit retomber les ardeurs des démentes et déments. La populace enfin s’égailla, car elle exécrait davantage les intempéries pourvoyeuses de fluxions de poitrine que les supposées enleveuses et tueuses de fillettes. La peur de leur mort avait vaincu les émeutiers, sans même qu’un coup de sabre eût été assené. Enfin Moret et la maréchaussée  parvinrent à faire monter la prévenue dans la voiture fermée et grillagée affrétée par le commissaire Brunon.

***************

 
  Jeanne-Ysoline remarqua qu’Adelia s’était enfin lavée et bien adonisée. Sa coiffure ondulée avait retrouvé son éclat et elle ne sentait plus la saleté de l’autre nuit.
« Je vois que tu as accompli la tâche que j’avais exigé de toi. Il me reste à te convaincre de l’inanité du pouvoir de Cléore. Puis, nous rassemblerons les autres et détrônerons la Mère. » discourut-elle.

  En un premier temps, la jeune Bretonne, qui savait le quant-à-soi et l’égoïsme de Délie redoutables, demeura coite. Elle la laissa poursuivre, allant jusqu’à se laisser prendre et conduire par la main. L’antinomie régnait en maîtresse entre les deux fillettes.
« N’as-tu jamais été traversée par la tentation ? reprirent les lèvres gourmandes de stupre de la goule d’Erin dont la sylphide d’Armorique ne pouvait qu’abominer le verbiage. Hé bien, moi, poursuivit-elle avec désinvolture, j’ai eu la tentation de me libérer du joug de Cléore, de recouvrer ma liberté entière. »
 Jeanne-Ysoline continuait à marcher sans mot dire, espérant que l’imperméabilité de sa probité résisterait à la pernicieuse fillette, mais, lorsqu’elle vit que toutes deux prenaient le chemin du confessionnal de la Mère, ce qui confirmait les intentions torves d’Adelia, elle se décida enfin à lui répondre.
« Drôle de manière d’interpréter le mot liberté ! Tu as assassiné Daphné, ne le nie point. Phoebé t’accuse. N’es-tu pas bourrelée de remords ?
- J’ai agi par vengeance. Vous m’avez déposée de mon trône, non parce que j’avais failli comme un Charles le Gros, mais du fait de mes menstruations. Tu fus odieuse envers moi, parce que toi aussi, tu as voulu laver l’affront supposé de ta flagellation ô combien méritée. Tu as persiflé en toute indignité.  Et tu es la prochaine sur ma liste vengeresse !
-  Par ta faute, je suis marquée à vie dans ma chair !  Tu t’arroges le droit de justice. Tu te crois la bannie, la maudite, la révoltée, la guide d’une improbable révolution. A ce propos Quitterie m’a rapporté…
- Ta complice dans l’évasion de Cléophée et de Marie-Ondine, puisque j’ai tout vu ! rétorqua, sardonique, miss O’Flanaghan, les pommettes pourprines de haine.
- Je reprends, quels que soient tes sarcasmes. Quitterie m’a rapporté  les paroles d’Odile – j’étais alors encore à l’infirmerie, en train d’endurer les mille souffrances de tes coups de fouets dont mon intimité porte à jamais la purulente souillure –, lorsque Cléore lui remit les rubans jonquille. Elle évoqua la révolte des guenons…la destruction de leurs entraves…
- Quelle emphase ! Quelle grandiloquence ! Te prends-tu pour le poëte Hugo ? L’entrave, c’est la Mère, une entrave factice, un artifice, une tromperie, telles ces statues des divinités soi-disant dotées de la parole, que les prêtres de Rome ou d’ailleurs faisaient s’exprimer de leur propre bouche, par quelque exercice de ventriloquie, exploitant jusqu’à plus soif la naïveté des peuples ! La Mère est un carcan, notre carcan à toutes, un carcan artificieux que je m’apprête à jeter bas pour dessiller les yeux de toutes tes petites amies. Jeanne-Ysoline, je me voue tout entière à la tentative de reconstitution, de reconstruction, de restauration, que dis-je, de résurrection d’un paradis perdu, d’un jardin des délices, dussé-je y sacrifier mon existence même.
- Oiselle de mauvais augure !
- Lorsque j’en aurai terminé, que je t’aurai prouvé la véracité du leurre, je prendrai un porte-voix et j’ameuterai toutes les pensionnaires afin qu’elles s’assemblent autour du cadavre brisé du grotesque automate. Je sonnerai l’hallali et…
- Je ne le veux point, Adelia ! »

  Jeanne-Ysoline avait jeté ces derniers mots à la figure cramoisie d’excitation de la poupée catin, avec la résolution farouche d’une chrétienne du temps de Dèce s’apprêtant à subir le martyre. Adelia la souffleta. A sa surprise, habituée qu’elle était lors à ressentir la douleur, Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët éprouva presque du plaisir à ce soufflet. Jeanne-Ysoline réalisa qu’au fond, Adelia ne la laissait nullement indifférente. Quelles qu’elles eussent été, miss O’Flanaghan était dotée de cette faculté rare capable, par un simple effleurement de la main, par un furtif clin d’œil, d’abolir toutes vos inhibitions. Elle représentait la transgression incarnée, le plus beau des fruits verts défendus de l’Arbre édénique de Gomorrhe. Nouvelle Lilith, Mélusine, Serpent tentateur de la Connaissance et de l’Inconnaissance, fille-femme susceptible de percer le Mystère divin, la liberté selon elle équivalait à braver l’interdit. Par son moindre grain de peau, par la moindre parcelle de son linge, elle transsudait de désir, de volupté et de suavité. Jeanne-Ysoline la connaissait belle ; elle la sut désirable. La jadéite de son regard ulcéré et courroucé la subjugua. Les longues torsades parfumées de cuivre ardent ourlant sa chevelure, qui resplendissait à la lueur jaune et incertaine d’une lampe à gaz du couloir, encadrant un visage d’un ovale onirique, l’ensorcelèrent. Même l’éclat et le cédrat ambré de son camée de chrysoprase et de corail, qui ornait sa jeune gorge, l’attirait.
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 Sa respiration oppressée par la colère soulevait son corsage évocateur par ce qu’il dissimulait d’un jouissif enivrement tactile, visuel et olfactif, et ajoutait à la sensualité turpide que tout son être juvénile avait toujours dégagée, l’irradiant d’un érotisme confondant. Et l’odeur de ses cheveux ! l’odeur de cette peau aussi, enfin lavée de ses souillures de crasse, de toute son ordure, pure, pure de nouveau, pure enfin de toutes les tavelures de la fille cachée. C’était un pot-pourri de naguère, une résurgence immémoriale des senteurs oubliées d’autrefois, envoûtantes comme jadis en la couche de Cléore lorsqu’Adélie se dépouillait, qu’elle se dénudait toute, offrait au regard concupiscent de sa maîtresse son corps de sylphe qui se formait à peine, laissait choir son linge avec négligence jusqu’à la dernière pièce au pied du lit tarabiscoté de l’adulte-enfant aimée, exhibant sa peau immature enduite de parfum pour la mie. Myosotis et dahlia, œillet mignardise, bouquets d’amaryllis et d’asclépiades. Le parfum vénéneux, suicidaire et suffocant de la belladone aussi, mêlé au pélargonium, à l’aconit, et à la rare fragrance du curare indien. C’était l’embrun fouettant, qui laisse sur la joue et la bouche une empreinte saline, que la langue s’empresse de lécher ; l’arôme du ressac aussi, au bord de la mer normande, qui charrie et laisse se putréfier les méduses translucides et sème un sillon d’algues brunes et rouges entêtantes de fumets iodés. C’était un tourbillon fluviatile de nuit emportant toutes les roses fanées, tous les pétales secs, toutes les blettissures végétales des floraisons enfuies, mais aussi une eau noire, dormante, ténébreuse, zébrée de sphaignes, prête à engloutir les imprudentes qui se risquaient, attirées par ses appas musqués comme l’insecte par le nectar exhalé par une fleur de mort. Elle engloutissait dans un maelstrom les hydrangeas bleutés, les nymphéas rosacés, diaphanes et pourprés. Elle rappelait quelque gâteau ranci, fort ancien, dur comme pierre mais carié, se fragmentant, suant de son vieux beurre jaunâtre, qu’eût émietté à l’adresse des oiseaux pour leur provende et leur pitance un bon vieillard dans un jardin public. Elle virevoltait. Elle était cette valse lente, la plus ancienne des valses, antérieure à toutes les autres valses, perdue par la mémoire mais rémanente, éternelle, tout en ruptures de rythme, d’harmonie, languissante, compassée, vieillotte, assourdie mais spasmodique telle une agonisante, puis accélérant, haletant, soupirant, pour de nouveau ralentir, céder sans cesse, sans répit, entourant de l’étau de ses bras la cavalière phtisique et évanescente aux longues boucles blondes agrestes entravée par son corset de mort. Elles se confondraient toutes deux en une intrication, en une inextricable étreinte de l’amour-mort. Efflorescence, inflorescence de la torpidité. Adelia était tout cela, composite. Cheveux de frangipane, lèvres carmines de peau d’Espagne, ganterie de chevreau, de quasi vélin, fine comme un hymen, gainant les douces mains fébriles. Jeanne-Ysoline avait envie d’elle, une envie saphique irrépressible, et se décida à la ruse des sens afin de repousser par la volupté l’échéance de la destruction de la Mère.

 Alors, elle joua son va-tout. Elle retarda Adelia, l’accaparant par les jeux de l’amour. Sans prévenir, alors que sa joue brûlait encor du soufflet assené, elle lui dit, d’un calme apparent, presque béat et irénique, bien que ses lèvres tremblassent et trahissent une émotion intense : « Faisons la paix, ma mie…Viens à moi, viens tout à moi. » et commença à bécoter son cou ivoirin et ses pommettes veloutées. Adelia avait beau se faire prudente, elle rendit d’instinct la caresse tout en persiflant.
« Voilà que tu t’offres à moi à présent ! Tu joues les catins inconstantes ! Tu as oublié ta chère Cléophée ? » susurra-t-elle avant d’ordonner : « Ôte ton turban pour moi, fais-moi plaisir…je sais que tes cheveux repoussent. »
  Comme la fée d’Armor ne s’exécutait point et continuait à parcourir de ses lèvres le cou de l’Irlandaise tout en dégrafant le corsage de sa partenaire et révélant son linge pectoral de dessous, Adelia enleva elle-même la coiffe et dévoila de coruscantes mèches soyeuses châtain-roux. « Tu reconstitues vite ta parure nonpareille »… murmura-t-elle alors que Jeanne-Ysoline parcourait jà ses seins menus. Elle voulut lui rendre la pareille, aller elle-même de l’avant, défaire la robe de la petite futée, dénuder sa poitrine alors que bécots et suçons se multipliaient avec une allégresse mutuelle mêlée de gémissements de plaisir anandryn de Gomorrhe. Leur enlacement réchauffait leurs ardeurs collectives. Plus l’étreinte progressait, plus Délie se dulcifiait, substituant la tendresse à la méchanceté. Les pantaloons des deux amantes se trouvèrent promptement entr’ouverts et les doigts des jeunes nymphes, libres, fort entreprenants et impatients d’en découdre, purent tout leur soûl y exercer leur luxure tactile, par des palpations renouvelées, côté tissu et côté peau, insistant sur les fentes naturelles. Leurs lèvres promeneuses ne cessaient point de susurrer des paroles douces, sucrées et tendres, sirupeuses comme du mellite, nourrissantes comme du matefaim, des « ma ravissante, ô ma ravissante », tandis que l’écartement de l’entrouverture de leurs pantalettes devenu maximal, permettait toutes les audaces digitales exploratoires et les froissements délicieux au sein de leurs matelassures secrètes. Chacune en ses ébats soupirants sentait l’ipomée, le volubilis de sa conque précieuse humecter de mouillures subtiles la douce étoffe festonnée de son entrefesson. La sève de l’extase montait, les humidifiait toutes, poissait leurs mains, là où devait s’assouvir leur instinct de plaisir féminin. Leur cœur battait à tout rompre ; leur frimousse était pourprée de leur hardiesse saphique, alors que de leur épiderme s’écoulait une sudation de bonheur, un exsudat sudorifique de musth. Jeanne-Ysoline, toute haletante, sentait en elle un étrécissement spasmodique ; sans doute était-il dû au pansement qui comprimait encore sa fleur personnelle dont la rosée nectarine gouttait sans retenue, mêlée de pus. Elle devenait cependant euphorique. Bien qu’ils eussent été renouvelés dès potron-jacquet, ses bandages chancissaient jà et le julep de luxure de la fille d’Armor tachait de jaunissures de suppuration l’entrecuisse de ses pantaloons. Cela engendrait des adhérences insanes, mais ô combien jouissives !
  Miss O’Flanaghan frémit : Jeanne-Ysoline s’était brusquement agenouillée malgré l’estropiement qui la gênait, et s’était insinuée sous ses jupes. Elle fit glisser jupon de percaline et pantalons de broderie anglaise de la fleur empoisonnée d’Erin. Lors déculottée, la volupté acheva d’envahir toute l’ancienne favorite. Délia sentait les doigts puis l’ourlure, la ciselure buccale de l’experte Mademoiselle de Kerascoët parcourir lentement son rubis indicible, lisser, caresser, embrasser, pourlécher et suçoter le bienveillant Ryū tatoué sur la peau épilée, qui émergeait de la gemme-sexe, comme si elle eût désiré en absorber tous les pigments. Elle l’entendait murmurer : « Le mignon animal ! » alors que la langue gourmande de Jeanne-Ysoline se jouait du léger déchaussement du bijou, sans que sa partenaire craignît qu’elle achevât de le dessertir, de le desceller de son anneau nuptial. A peine ébranlé par le coup de pied d’Abigaïl, il tenait encore en suffisance à son sexe de poupée-putain de par l’excellence du travail du joaillier-orfèvre. En extase, sa sirupeuse liqueur de rut perlant de son trésor, elle haleta plus intensément encor que sa mie, ravie, assouvie, quoique sachant en sa quintessence de jeune fille de joie que nul objet ne pouvait pourfendre sa joaillerie hindoue, cette vulve-intaille facettée iridescente et grenadine, ce bouchon de Golconde, cet hymen de pierre dure, jusqu’à ce que le principe de réalité la rappelât à elle. Son entendement revint d’un coup et elle cria : « Tu me gruges ! Retire-toi de mon intimité ! » Lors, elle sortit une horreur de son réticule tombé à terre. C’était un étui…l’étui du seppuku de la geisha, la seule œuvre façonnée de main d’homme, de mâle pervers et lubrique, qui lors possédait l’aptitude à forcer et détruire son joyau verrou conçu pourtant pour obvier à toute tentative d’intromission, de quelque nature et matière qu’elle fût.
« Je puis te tuer à l’instant avec ceci, ma chère… Tu vas m’obéir. C’en est assez de nos ébats, de nos transports saphiques, si doux et agréables qu’ils soient. Rhabille-toi. Suis-moi ou je te transperce. Cléore ignore encore que je lui ai dérobé son arme secrète tout à l’heure, pendant qu’elle biberonnait ton ichor bouilli. »
  Elle renfila ses pantalons et son jupon, rajusta son corsage et sa brassière de dessous, à demi délacée, d’où émergeaient, impudiques et charmants, ses petits seins de lait, puis, menant Mademoiselle de Kerascoët résignée comme à la baguette, elles parvinrent au confessionnal de la Mère. L’être de mort y demeurait, silencieux, inerte, d’une immobilité de cadavre. Sans nulle hésitation, Adelia extirpa l’horrible mannequin de sa cage grillagée. Jeanne-Ysoline ressentit une peur obsessionnelle, instinctive, à la vue de l’automate inanimé. Elle blésa et trembla.
« Ze…ze ne puis croire…Zerait-elle morte dans zon zommeil ? Z’ai grand’peur Délia !
- Crédule pécore ! Aide-moi plutôt à la tirer. Nous allons prévenir toutes nos camarades que la Mère n’a jamais existé. »
  Une fois cette horreur déplacée et couchée sur le ventre, Délia montra combien la créature artificielle était dépareillée. Le dos de sa robe d’Angélique Arnauld, tissée en étoffe nivernaise de poulangis, était déchiré, dévoilant un panneau béant sur l’appareillage interne de l’androïde, appareillage qui semblait avoir été saboté. De l’extrémité ferrée de sa canne, Jeanne-Ysoline essaya timidement de retourner la chose, comme pour conjurer un mauvais sort ou exorciser l’effroi que la vision de cette figure de squelette vérolé et pellagreux engendrait. Elle paraissait à la fois rancie de boursouflures, polie et marouflée, tels ces antiques masques animistes chinois qu’on façonnait pour célébrer un culte dit nuo, empreint d’une conception géomancienne et souterraine du monde.
« Je l’ai réduite à l’impuissance avant même de te conduire ici, en son antre, reprit notre Irlandaise d’une voix résolue. Il suffisait de point grand’chose… Briser un mécanisme par-ci, fausser un engrenage par-là… Désormais, Lacédémone, Port-Royal et Cîteaux ne nous tourmenteront plus ! Gomorrhe et l’art pour l’art triomphent et j’en suis l’impératrice incontestée !
- Adelia, tu perds l’entendement…
- Petite fille en fleur, mutine et candide poupée ! s’exalta Délie. Sache que je suis sous l’emprise de mes stupéfiants chéris, dont j’ai abusé avant de t’aller prendre… Aimes-tu les pipes d’opium, le laudanum, le bétel, le kif, l’orientale saveur assommante et décadente du swab et de l’épine de Mossoul ? Veux-tu devenir comme moi, une prostituée de Babylone immature et pourtant jà réglée ? Laisse-moi informer toutes les autres qu’elles sont désormais libres, et que je prends le commandement de Moesta et Errabunda…Je t’offre, ô ma pyxide précieuse aux suaves fragrances aphrodisiaques, le partage du pouvoir… le partage du monde… Nous régnerons ensemble. Nous soumettrons les rétives à nos coups de fouet, à nos sévices imaginatifs, ô mon anandryn nouvel amour… Les autres, celles qui accepteront notre domination, pourront s’adonner à tout ce qui leur chante, à toutes les variétés de stupre et de concupiscence, selon leur nature, leur plaisir, leur envie, leur caprice de l’instant… Eden saphique reconstitué… jardin des délices de Hiéronymus Bosch créé, engendré par la Bona Dea, véritable conceptrice de l’Univers… Car le monde fut accouché par une divinité féminine, non pas par un pseudo créateur masculin ! Le Dieu prétendu des chrétiens n’est qu’un usurpateur sorti d’obscurs écrits juifs du royaume de Juda ! Il ne fut conçu, imaginé, par le clergé vaticinateur, fanatique et rassis de l’Ancienne Alliance, que pour asseoir la toute-puissance prétentieuse des mâles ! La Bona Dea fit le monde… Gésine de l’univers qui s’engendra par la Matrice, par le Divin Vagin, par le sans pareil Utérus de Notre Mère à toutes ! Il s’extirpa de Sa sacro-sainte Vulve, de Son Sexe trois fois sanctifié ! Origine véritable du monde…Elle prit le nom de Gê, de Gaïa… et l’Univers connu naquit d’une parturition parthénogénétique sans nulle semence masculine. La Terre était encor stérile, informe et nue… Alors, la Bona Dea conçut le bois de palissandre, un bois parfumé, onctueux, tendre, qui sécrétait une sève, une huile douce et lubrifiante d’une suavité aphrodisiaque nonpareille. Elle le tailla, le façonna, en fit un godemiché d’une taille de Titan, plus érigé et haut que mille séquoias, se le ficha en Elle ; et, par Son plaisir solitaire ainsi éprouvé, grâce à ce foutre merveilleux et magique acheiropoïète, Elle déversa, épandit Ses liqueurs fécondantes germinales, Ses eaux lustrales rutilantes, Ses sécrétions spermatiques féminines, qui s’écoulèrent en fontaine orgasmique, qui se ramifièrent en des millions de rameaux fluviatiles, en un aqueux réseau moiré infini, coulant jusqu’à la mer engendrée à son tour, fertilisant au passage le sol d’où la primordiale sylve émergea de ces mêmes moirures où poussèrent toutes les espèces végétales du monde. La terre verdit de par l’irrigation des fleuves de la semence divine. Gê la fécondatrice, créatrice de la Vie, cette première tâche accomplie, malaxa la boue, la modela en la mêlant à Son sang menstruel divin… Sang de la vie, sang de toutes les créatures peuplant les océans, les rivières, les montagnes, les bois, les grottes et le ciel. Elle conçut toute la faune, Zoa, les animaux, femelles et mâles, puis la première femme, Eve, créée à Son image, d’abord Golem, fœtus d’argile informe pétri avec Son sang intime, homuncula à laquelle Elle insuffla une part de son Noûs, de son souffle, afin qu’elle s’animât.  Du doux sein blanc d’Eve, de son aréole pellucide aussi délicate qu’un bouton de rose, what a rosebud !, la Bona Dea extirpa enfin l’homme, Adam, le sous-être phallique, conçu au départ comme un simple instrument de plaisir de la femme fait de chair vive, qui devait lui servir d’esclave et élever les enfants mâles naissants de leurs ébats, les filles demeurant dans le giron de toutes les mères à l’image de Gaïa, de toutes les Niobé, bien qu’Elle eût songé de prime abord imposer à tout le Vivant la parthénogenèse. Ainsi fut la vraie Genèse, le véritable Récit de la Création, que des prêtres hérétiques voulurent occulter à jamais. C’est cela que Cléore m’a enseigné. Quant à la révolte d’Adam et à la destruction de l’Eden originel, il s’agit d’une autre histoire, apocryphe… Je la réprouve, my Goddess !  Je suis la plus radicale des anandrynes. Je plaiderai ma cause devant Cléore… elle saura m’entendre et me remettra les insignes monarchiques, les rubans pourpres et noirs… Tu les auras aussi. Et j’instaurerai mon règne, notre règne exclusif pour les siècles des siècles ! 
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- Ton esprit s’égare… Vois tes prunelles de folle ! Tu es aussi fanatique que ceux que tu prétends combattre. Tu peux m’agonir sous tes imprécations. Je ne me laisserai jamais idiotiser par toi. Je suis raisonnable, bien qu’introspective.
- Reste donc en ton introspection hérésiarque ! Je t’exclus du testament d’Eve-Lilith après t’avoir offert le partage du fruit-monde ! Vois ce porte-voix que j’ai jà apporté. On trouve de tout dans les greniers, ici, et je m’en vais clamer sur-le-champ ma prise de pouvoir avec ce fort pratique outil !
- Tu n’en feras rien, pauvre égarée ! Je puis t’en empêcher ! »

  Alors que miss O’Flanaghan s’emparait du porte-voix et s’apprêtait à y crier la nouvelle de son avènement, Jeanne-Ysoline se lança sur elle et lui assena un coup de canne. Cela l’étourdit à peine mais un filet de sang coula sur la tempe gauche de la putain d’Erin. Comme surprise, abasourdie par son propre déchaînement de violence, Mademoiselle de Kerascoët parut désarmée et se fit inerme. Elle voulut s’agenouiller devant Adelia, lui demander pardon, lui quémander une câlinerie, une cajolerie afin qu’elles oubliassent toutes deux ce qui venait de se passer, qu’elles se réconciliassent par une nouvelle scène d’amour, par un échange de caresses. La personnalité douce de Jeanne-Ysoline avait repris le dessus sur son semi-sadisme, essentiellement fétichiste et porté sur les pieds. Miss O’Flanaghan 
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profita de cet instant de faiblesse débonnaire pour rétorquer. Elle frappa plusieurs fois la jeune Bretonne au visage afin de l’étourdir sous les coups. Jeanne-Ysoline, quoiqu’elle fût bonne catholique, n’était pas une personne à tendre la joue gauche après qu’on lui eut meurtri la droite. Elle rétorqua en mordant la goule irlandaise à la main qui ne la battait pas, puis la griffa au front. Saignant deux fois, Adelia décida de rendre coup pour coup. Ce fut un déchaînement, un enchaînement de ripostes sournoises et sordides. Déchirées, écorchées, leurs robes et leur linge en lambeaux de mousseline et de percaline pendillants, les deux petites filles s’approchèrent dangereusement d’un escalier à balustres de cuivre qui descendait en direction du réfectoire. Jeanne-Ysoline était gênée par son handicap et elle avait délaissé sa canne. Adelia trouva l’ouverture. Sa face pourpre et griffée, dégouttant de plusieurs sillons sanglants, s’éclaira d’une expression de fillette cruelle torturant un oiseau qui fit ressortir ses pommettes et son petit nez gracieux que parsemaient de fort mignardes éphélides n’ayant rien à envier à celles de son adversaire. Elle eut lors une beauté de diablesse et, sans marquer aucune hésitation, poussa sans autre forme de procès Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët qui roula dans l’escalier et s’abîma au bas des marches sans même un gémissement de stupéfaction tant le geste avait été prompt, inattendu. La supposant morte, parce qu’elle ne bougeait plus, gisant tout en bas, l’âme damnée de Cléore voulut s’éclipser sans demander son reste. Faisant volte-face, elle agita les pendeloques effilochées de sa robe tout en adoptant une expression de dédain. Lors, elle entendit une clameur qui enflait. C’était Jules qui s’en revenait de Château-Thierry, seul, et qui hurlait, stridulait, comme une trompette du Jugement Dernier :
« On a arrêté Diane Regnault ! On a arrêté Diane Regnault ! »


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[1]  Pour rappel, cet épisode significatif vous a été conté au chapitre XII.

samedi 26 mai 2012

Le Trottin, par Aurore Marie de Saint-Aubain chapitre 21 2e partie

Avertissement : ce roman paru en 1890 est déconseillé aux mineurs.


Une fois les premiers secours prodigués (un bon grog leur fut administré), nos deux fugitives aventureuses furent envoyées et placées en observation à l’hôpital de Laon.
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 On les y garda quelques jours afin qu’elles récupérassent de leur périple. Nonobstant leur éprouvante odyssée, toutes deux étaient robustes. Elles avaient tout simplement grand’faim et grand froid et étaient assoiffées. Leur chance avait été grande. Laon est une bonne ville, connue pour se subdiviser en une partie haute, qui a su conserver son empreinte médiévale, qualifiable de bourgeoise, et une basse, abritant des populations modestes. La cathédrale, superbe, surplombe tout, tout le bosquet des toits d’ardoise de la vieille cité médiévale, se dressant tout en haut de l’antique motte féodale, au point que sa réputation d’être visible à distance n’est nullement usurpée. L’hôpital général lui-même est une bâtisse historique du XVIIe siècle, plus exactement du temps de César d’Estrées,
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 même si certains aménagements n’ont pas un demi-siècle. 
  Au cinquième jour, tempêtant dans son lit, Odile réclama à cor et à cri qu’un fonctionnaire de police vînt la voir car elle avait beaucoup à lui conter et la presse locale relatait la découverte par la gendarmerie, à proximité de Condé, de deux petites inconnues vagabondes dont on ignorait l’identité, mais qui étaient correctement vêtues, non point pauvresses, ni paysannes du coin.  L’enquête étant de la compétence des gendarmes de Château-Thierry, un brigadier fut dépêché à Laon afin d’interroger les deux fillettes. Assise dans cette literie qui l’insupportait, bouillant d’impatience, la petite révoltée ne manifesta ni surprise ni crainte à la vue de l’uniforme de la maréchaussée. Un procès-verbal de découverte des gamines avait été dressé ; il serait instamment transmis au procureur qui déciderait d’une enquête. On pensait à deux orphelines perdues, échappées de quelque ferme, mais leurs trop belles toilettes, linge inclus, démentaient cette conclusion élémentaire et convenue. Le rideau du lit de cette salle commune fut tiré pour des raisons de confidentialité. Dès qu’elle vit le gendarme, Odile déclina son identité avant même qu’il débutât son interrogatoire, et se présenta d’emblée comme Odile Boiron, la petite parisienne enlevée au mois d’août, qui venait de s’évader d’une odieuse maison de prostitution pour enfants, sise à quelques kilomètres de Condé. Le visage du brigadier Ourland s’éclaira à l’importance des propos de la petite, qui réclama aussitôt la présence de Marie pour corroborer ses dires. La juvénile normande, qui récupérait bien et ne cessait de s’empiffrer, lui fut amenée. Elle avait bénéficié, vu son âge tendre, d’un régime de faveur par l’octroi d’une chambre à seulement trois lits, d’habitude dévolue à des malades privilégiés. On le sait, Marie craignait les uniformes, l’autorité. Elle broncha lorsqu’elle aperçut le brigadier. Elle grimaçait de crainte, comme si on allait lui arracher une dent à lui en briser le condyle. Marie fit mine de s’aller cacher sous le lit d’hôpital, toute tremblante d’un effroi comique, mais la voix douce d’Odile la rasséréna, la rassura. 
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« Allons, ma toute belle, c’est pour ton bien que monsieur le gendarme veut te demander de lui raconter de gentilles choses sur la Maison où tu as séjourné avec moi.
« C’est pas vrai ! C’était ben vilain, et y’avait une méchante fille qu’a rien fait que me faire du mal  et qu’me battre ! Je le jure par l’Petit Jésus ! Acrédié ! »

  Les mots proférés par la petite Normande étaient explicites : elle accusait Adelia, sans la nommer. Or, le gendarme avait besoin qu’elle confirmât les propos d’Odile, et que les mêmes noms de suspects qu’elle avait fournis fussent avalisés. Après, toutes deux devaient signer leurs dépositions concordantes. Marie continua, timide, quoique mise en confiance par le regard de son amie, racontant avec la maladresse et l’hésitation propres à son jeune âge, en entrecoupant ses paroles de force jurons, tout ce qu’elle avait vécu ces deux derniers mois. Elle acheva, s’attendant à ce que le gendarme la punît. Ce fut alors qu’Odile déclara :
« Avant de signer la moindre déposition, je souhaite au préalable répéter mon témoignage à une autorité policière supérieure, de Paris si possible. » Elle compléta : « Si j’ai effectivement quelque document à signer, je veux le faire non pas en qualité de témoin, mais en tant que victime. En cas de procès, je témoignerai à charge contre la comtesse de Cresseville et ses complices. »
  La maturité d’Odile ébaudit le brigadier Ourland, qui lissa sa moustache en signe de convenance, d’approbation et d’entérinement.
« Mesdemoiselles, il est prévu que la maréchaussée condescende à vos désirs. Vous êtes deux témoins capitaux de l’affaire sur laquelle nous enquêtons, et il est prévu que nous vous conduisions jusqu’à Château-Thierry, où siège le quartier général des enquêteurs, dont certains dépêchés par la préfecture de police de Paris. Sachez que toutes les mesures de sécurité vont être prises pour vous protéger : vous allez voyager sous escorte.
- Non ? C’est une blague ? s’exclama la fillette.
- Pas du tout. »

  Soucieuse, Odile reprit :
« Le domaine d’où nous nous sommes enfuies, Marie et moi, est situé à une dizaine de kilomètres du village de Condé-en-Brie, à l’est. Je pense que les infirmières ont conservé mes affaires, et que le plan de la route s’y trouve encore. Il y a là-bas près de quarante fillettes comme nous, dont au moins trente à trente-cinq retenues contre leur gré, bien qu’à première vue, elles paraissent bien traitées, gâtées même, et que leur séquestration n’en revêt pas l’allure.
- L’enquête est avancée, je ne puis vous en dévoiler plus. Vous verrez avec les policiers et l’expert qui reprendront, en plus exhaustif, mon interrogatoire, ici préliminaire, répondit le gendarme. Je suis mandaté pour faire signer votre permis de sortie de cet hôpital général. »

  Une fois que les sœurs infirmières eurent restitué leurs affaires aux fillettes et que la permission de partir eut été signée, il fut procédé comme l’avait dit le brigadier Ourland. Ce fut une voiture fermée qui conduisit Odile et Marie jusqu’à Château-Thierry, sous l’escorte de quatre gendarmes à cheval bien armés, commandés par Ourland en personne, en cet après-midi d’octobre. Aucune précaution n’était à négliger.


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  Le convoi spécial parvint à destination dans la soirée, sans qu’il eût particulièrement attiré l’attention, car tous les castelthéodoriciens et les gens alentours savaient désormais qu’une importante enquête était en cours et qu’elle portait de plus en plus ses fruits. On réquisitionna – ô ironie – l’Hôtel Théodoric, en l’honneur des deux gamines qui y soupèrent et couchèrent, toujours sous la surveillance étroite des gendarmes qui jouaient aux anges gardiens. Après leur toilette et leur collation matinale, l’inspecteur Moret vint les chercher en personne. Elles furent conduites jusqu’à la caserne de la gendarmerie, toujours dans une voiture couverte discrète d’une fort vilaine teinte noire.

  Dans le bureau du commandant de la brigade, où Moret les fit entrer, elles se trouvèrent confrontées à trois hommes en redingotes sombres, sévères et raides comme celui qui les avait accompagnées. Une quatrième personne était assise derrière le bureau, en uniforme de gendarme, face à une de ces modernes machines à écrire Remington,
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 lourde et disgracieuse bien que pratique, alors qu’on eût pu s’attendre plutôt à la présence d’un sténographe ou d’un greffier classique, quoique nous ne fussions point dans un tribunal. Prise d’une trémulation d’épeurée devant tous ces inconnus, Marie enfouit son visage dans son châle et mouilla ses pantalons comme elle en avait coutume.
« N’aie pas peur, bébête, la rassura Odile. Ils sont là pour notre bien. »
  Il y avait le commissaire Brunon, Allard, le sergent Hugon, préposé aux procès-verbaux, et qui avait suivi une formation de dactylographe, néologisme bienvenu reflétant les nouvelles manières mécaniques d’écrire, bien que les professionnels préférassent que les femmes s’adonnassent à ce métier point sot de secrétariat en lieu et place des hommes. Surtout, un nouveau policier, venu de Lyon, marquait la pièce un peu exiguë de sa présence : l’inspecteur Aubergeon, du commissariat central de la capitale des Gaules. Il se présenta et serra la main de Moret, qui lui-même, demanda aux fillettes de décliner leur identité.
« Ainsi, ce sont bien là mesdemoiselles Marie Bougru et Odile Boiron », fit-il.
  Aubergeon exposa le motif de sa mission : il était venu porteur d’informations de première importance pour l’enquête, dont le dénouement semblait approcher, et de documents capitaux qui recoupaient tous les autres éléments des dossiers détenus par le Quai des Orfèvres et la maréchaussée. C’était, entre autres, un duplicata certifié conforme des aveux signés (extorqués par intimidation selon le drôle) de Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon. Le Lyonnais demanda aussitôt si Odile et Marie connaissaient ce bonhomme.
« Que non pas, mais nous avions parmi les pensionnaires des jumelles, Daphné et Phoebé, porteuses de ce nom, et la première est morte assassinée voilà tantôt près de deux semaines », répliqua Odile.

  Cette révélation était si incroyable – du fait qu’elle dénotait que quelque chose de grave se déroulait en ces jours (un drame ?) dans cette maison de tolérance d’un nouveau style – qu’Hégésippe Allard se décida à questionner en personne les deux morceaux de choix que constituaient nos évadées de ce bagne doré anandryn. Il débuta par Marie.
« Pristi ! » s’écria-t-elle, persuadée que ce grand croque-mitaine tout en noir avait l’intention de la saigner comme un goret ou de l’étrangler telle une poule devant passer à la casserole. Il lui fallait employer des mots simples s’il voulait que la petiote le comprît. Allard hésita entre le parler des tirailleurs de Faidherbe et une lingua franca réinterprétée. Dès que Marie prit la parole, un cliquetis se fit continûment entendre : c’était la Remington du sergent Hugon.
« Toi vouloir me dire quoi de la maison d’où toi t’être échappée ?
- C’était pas ben ! Et j’sais point quoi dire d’autre !
- Sois plus explicite ma petite.
- Y avait plein d’autres petiotes, ben habillées, pas comme cheuz nous et on y dînait et soupait ben !
- Toi me raconter plus !
- J’ai rien à dire ! Acré !
- Comment es-tu arrivée là-bas ?
- J’sais plus ! J’avais ben peur et j’ me faisions caca d’ssus ! J’étions attachée dans une voiture dans le noir et l’Odile, l’était avec moué ! Crénom !
- Après ?
- C’est des bonshommes qui nous ont amenées dans la grande maison ! L’était pleine de petites filles ben habillées avec une très méchante, qu’a fait rien qu’me battre comme une bête bâtée ! Adelia qu’elle s’appelle, pour sûr ! Crédié ! Ah ça, on dînait ben, on soupait ben et y avait une pagaille de biaux meubles, de biaux lits tout douillets, mais Adelia, l’était toujours là pour m’châtier parce qu’elle croyait tant que j’avions mal fait ! 
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- Mademoiselle Boiron, pouvez-vous confirmer les propos de votre amie ?
- Certainement. J’ai été enlevée en plein orage, alors que j’errais dans le quartier de Belleville. Une borgnesse pitoyable et sale m’a attirée. J’ai voulu résister. J’ai senti qu’on apposait un tampon sur ma bouche, puis ça a été le trou noir…jusqu’à ce que je me réveille couchée et ligotée dans une espèce de tombereau bâché brinquebalant, en compagnie de Mademoiselle Bougru.
- Qui est cette Adelia que votre compagne d’infortune ne cesse d’accuser ? Le procès-verbal du brigadier Ourland, rédigé à l’hôpital général de Laon, mentionne ce prénom.
- Acré ! J’le dirai point, parce que sinon, elle reviendra me punir avec une trique ! Elle m’a battue et mordue, c’est pas Dieu possible ! » intervint Marie. 

 Hugon interrompit l’interrogatoire.
« Pardonnez-moi cette interruption, docteur, mais acré prend combien d’?
- Un seul, mais ne perdez pas de temps à noter toutes les interjections de cette malheureuse, observa Brunon.
- Connaissiez-vous la borgnesse qui vous a fait enlever, Mademoiselle Boiron ?
- Je ne l’avais jamais vue auparavant.
- Hé bien, je vais vous le dire. Il s’agissait de Madame  Blanche Moreau, au métier fort peu honorable, mais je suppose que vos oreilles ne sont guère prudes, et que vous aurez saisi à quelle profession je fais allusion. Cette femme, connue des services de police pour cette pratique éhontée, pour ne pas dire honteuse, est décédée à Saint-Lazare, après avoir rédigé une confession qui a relancé notre enquête. Elle confessait avoir participé à votre enlèvement, après cinq autres, et disait rechercher sa fille, vendue, abandonnée vénalement par elle dirais-je, à des hôteliers de Château-Thierry, que nous avons aussi interrogés.
- C’est pas biau ! jura Marie.
- Moreau…ce patronyme me dit quelque chose. Mon Dieu !
- Qu’avez-vous, Mademoiselle Boiron ?
- Comment s’appelle la fille de la borgnesse ?
- Berthe Louise Quitterie Moreau, précisa l’aliéniste, insistant à loisir sur le dernier prénom, car il avait saisi l’usage de Moesta et Errabunda, où il était convenu que toutes les pensionnaires portassent de tels prénoms compassés et précieux. Il avait lu dans le procès-verbal d’Ourland qu’on avait rebaptisées contre leur gré Odile en Cléophée et Marie en Marie-Ondine, ce qui était proprement ridicule et navrant. Cela rappelait certains usages courants parmi les créatures, qui aiment à s’attribuer des pseudonymes, des sobriquets et des faux noms.
- Oh, malheur ! Quitterie ! Quitterie est impliquée !
- Que dites-vous, l’apostropha le commissaire, vous la connaissez ?
- C’est une des amies que je me suis faite là-bas. Elle nous a aidées à nous échapper. Si vous devez arrêter les coupables, ayez pitié d’elle, épargnez-la ! C’est une pauvre malade… quoi qu’on puisse lui reprocher, elle n’a commis aucun acte…
- Délictueux, c’est ce que vous insinuez… au contraire de cette Adelia …
- Crédié ! M’sieur tout en noir ! Parlez plus d’elle !
- Mademoiselle Bougru, pourquoi tant de crainte ?
- Laissez-moi faire, Moret.
- Docteur, cette gamine cache quelque chose.
- Je le vois bien et je subodore que ce traumatisme est de nature sexuelle.
- Qu’est-ce à dire ?
- Cette Adelia que Mademoiselle Marie Bougru redoute tant l’a en quelque sorte violée ! »
 
  A ce terme, Odile fut saisie à son tour de frissons incontrôlables. Elle se remémora son vécu éprouvant, cette odieuse lesbienne américaine obsédée par la lingerie souillée de menstrues et qui avait abusé d’elle dès le lendemain de son arrivée.
« Marie, demanda Allard avec calme et longanimité, j’ai besoin que tu me parles plus d’Adelia.
- C’est le diable, m’sieur, c’est l’diable ! L’a des cheveux rouges comme le cuivre…et m’zelle Cléore itou ! L’a plein d’armes pour frapper, des fouets qu’on emploie pour les bêtes, et elle punit…elle punit !
- Je vous recommande la prudence, docteur, objecta le commissaire Brunon. Notre témoin n’a que sept ans, et elle est fort impressionnable.
- Elle risque l’hystérie, si on ne la soigne pas, je le sais bien. Je tiens à vous rappeler que nombreuses sont les hystériques rendues en cet état après que leur père les ait possédées incestueusement. J’ai lu le rapport médical des sœurs infirmières de Laon, que le brigadier Ourland nous a communiqué. Aucune de nos deux fillettes ici présentes n’est vierge.
- Mais là, cela implique la culpabilité inimaginable d’une troisième petite fille ! »

  Une envie de Marie interrompit ce dialogue d’adultes dont elle n’avait pas l’entendement. Elle quémanda à boire. On lui servit avec amabilité un gobelet d’étain avec un carafon d’eau bien fraîche, droit tirée de la fontaine proche, une eau proprette qui réconforta la petite paysanne. Marie avait effectué cette demande avec rusticité et instance. Les policiers n’étaient pas censément des domestiques à son service, mais ils avaient pitié d’elle, de son âge tendre, de sa petite frimousse aux grands yeux effarés, et Marie, de par sa fréquentation forcée des péronnelles de Moesta et Errabunda, en avait pris le mauvais pli, bien qu’elle eût conservé son langage coloré de jurons. Odile coupa net.
« Marie ne dira plus rien. Moi, je puis vous donner beaucoup de noms, d’abord, celui d’Adelia, et vous énoncer toutes ses actions odieuses. Ensuite, ceux de Cléore et de ses comparses. Enfin, je vous livrerai les identités de certaines clientes dont j’ai dû subir les caprices.
- Notez tout, sergent ! » ordonna l’aliéniste. 

  Alors, Odile dégoisa, racontant tout, allant jusqu’à inclure les soupçons d’assassinat qui pesaient sur miss O’Flanaghan à l’encontre de Daphné, exposant le récit rapporté par Quitterie de la mort d’Ursule Falconet, ce qui suscita une infime réaction des policiers connaisseurs des identités de toutes les enlevées, s’attardant avec force détails sur la flagellation de Jeanne-Ysoline et son estropiement définitif, citant Sarah, Michel, Jules, Julien, donnant tous les noms des clientes portés à sa connaissance ou à son expérience, insistant sur cette Américaine, cette miss Jane Noble, d’une engeance sadique absolue.
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  Lorsqu’elle en eut terminé et que se tut le cliquetis de la Remington, Marie et elle furent invitées à signer leurs dépositions. Chacune commençait par le je soussignée de rigueur et énumérait le nom, le prénom, l’âge et le lieu de naissance des intéressées. A sept ans, la pauvre enfant était encore illettrée et ne put inscrire qu’une croix tremblée, émotive et maladroite au contraire de Mademoiselle Boiron qui traça un paraphe vigoureux et volontaire au bas du document. Aussitôt, l’inspecteur Aubergeon extirpa les aveux du vieux scientifique et les confronta aux deux dépositions. Bien des éléments concordaient, les noms fournis par Odile en particulier. Il remarqua que Monsieur de Tourreil de Valpinçon paraissait ignorer ou faire fi de l’assassinat de sa petite nièce. Un détail qui restait à éclaircir… à moins que cela signifiât que Cléore de Cresseville n’avait pas encore prévenu le vieil homme. En ce cas, il fallait encore renforcer la surveillance des bureaux de poste, jusqu’à ce que l’adversaire commît l’erreur d’envoyer un faire-part de décès à l’intéressé, que l’on venait d’inculper. Mis sous écrou à la maison d’arrêt de Lyon, Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon était convoqué par le juge d’instruction de Quintemarre pour supplément d’enquête, car il restait à démasquer les autres chefs du réseau dont Cléore était l’élément clef et ceux qui avaient financé l’horrible projet.

***************
           
  Tout comme Elémir, avec Le Gaulois, la vicomtesse avait été informée par la presse de l’arrestation de Dagobert-Pierre. Le Supplément illustré du petit Journal était allé jusqu’à commettre l’impair d’un dessin approximatif représentant cet épisode lamentable. Cependant, tous deux ne cessaient de s’étonner de l’absence de réaction de la comtesse de Cresseville. C’était à croire qu’elle s’était coupée totalement du monde, recluse dans la casemate de l’Institution pour des raisons qui échappaient à ses amis. Elémir prévint Madame par téléphone : il avait envoyé un télégramme tantôt à Cléore, au sujet de l’arrestation, et celle-ci n’avait toujours pas donné signe de vie, comme si le message ne lui était pas parvenu. Ils convinrent tous deux d’un rendez-vous, en un lieu où nul n’irait les importuner, afin de décider quoi faire. Elémir, dont nous connaissons les goûts morbides, choisit l’Ecole Vétérinaire d’Alfort, où l’on avait récupéré et installé les célèbres momies d’écorchés anatomiques d’Honoré Fragonard,
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dont notre décadent marquis regrettait qu’elles ne comptassent point parmi les pièces remarquables de sa turbide collection. Il eût désiré acquérir en sus le moulage de la Vénus hottentote,
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 si c’eût été possible. L’entrevue eut donc lieu en ce cabinet des collections du siècle affreux et honni des philosophes, que se targuait de posséder l’illustre école créée par Bourgelat,
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 héritier de la grande tradition des maréchaux équestres, dont les connaissances en physiologie des chevaux laissaient de fait à désirer. Ces locaux, assez exigus et disparates, étaient réservés aux seuls professionnels de santé et aux hôtes de marque et de prestige, qui en sollicitaient la demande de visite. Ils traînaient une réputation de hantise et de diaphorèse de peur, parce que les âmes animales et humaines de tous les spécimens exposés y erraient encore, hantant ces salles insignes.

  C’était un capharnaüm conséquent, un entassement pêle-mêle de pièces pathologiques animales, de monstres et de préparations humaines d’Honoré Fragonard aux secrets de conservation bien préservés, quoiqu’on les délaissât de nos jours. Madame se gardait de renauder, de renâcler, au spectacle de l’exposition de ces saletés augustes, bien qu’en son for intérieur, elle en restât pantoise. Elle ne pouvait cependant empêcher çà et là, quelques pincements fugitifs des narines et des lèvres, à cause du musc et des effluves que dégageaient toutes ces ordures et dépouilles scientifiques, dont fourrures et tissus paraissaient suinter d’une solution oléifiante destinée sans doute à les prémunir contre les insectes et la putréfaction. Leur fragrance avait la fadeur d’un mauvais vin suri, d’un reginglard infect stagnant en dépôt au fond d’une vieille barrique. Deux trois fois, Madame porta à son nez son mouchoir en dentelles de Bruges. Elémir avait choisi de la mener jusqu’au saint des saints, au tabernacle et au naos, là où s’amoncelaient, sans classement aucun, les cadavres d’Honoré Fragonard.
  Il s’agissait de mannequins humains disséqués, encaustiqués de chairs roidies. Tout en découpures, compartimentés de viscères, d’artères, de veines et de fressures aux coloris artificiels ternis, bleus, rouges, injectés encore liquescents dans les cadavres par quelque mystérieux clystère via le tissu conjonctif et le réseau circulatoire, ces spécimens anatomiques de démonstration jouaient leurs saynètes bibliques
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au milieu des regards indiscrets de veaux empaillés à la face écrasée de bulldogs, de poules à cinq pattes, de chats et de moutons cyclopes immergés dans leurs flacons d’alcool d’un jaunâtre pisseux.
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 C’étaient Samson grimaçant avec sa mâchoire d’âne, le cavalier de l’Apocalypse, effrayant, monté sur sa momie de cheval dépouillé à la musculature durcie, en lambeaux ciselés tout en orfèvreries, un buste d’on ne savait quel personnage, à vif, sorte de gravure de Vésale en trois dimensions qui révélait tous les secrets de la mobilité de la face. Le cavalier lui-même paraissait ne constituer plus qu’un seul être avec sa monture, monstre bicéphale anatomique, centaure d’une métope parthénopéenne ionique de la Grande Grèce archaïque qui s’apprêtait pour un combat nouveau, contre quelque créature fabuleuse, triton, Lapithe, hécatonchire ou autre. Des yeux de verre avaient été enchâssés à tous ces écorchés, et leurs orbites prétendant au réalisme brillaient d’une expression farouche, résolue, comme si tous ces êtres tirés de leur potence ou de leur morgue eussent encore été vivants et eussent voulu, depuis leur outre-tombe, clamer vengeance contre leurs frères vivants. Parmi eux, des fœtus humains naturalisés et des cynocéphales, ouverts, sans peau aucune, toute leur physiologie obscène dévoilée comme le corps d’une catin grasse et blonde, dansaient une ronde de lutins, de farfadets de la nuit, qui se transformait à la lueur incertaine d’une lampe à gaz en saltarelle de créatures d’un au-delà maléfique. Elémir, qui avait été maître du choix du rendez-vous, attaqua :
« Je me meurs d’anxiété au sujet de Cléore. Elle n’a pas accusé réception de mon télégramme d’alerte. »
  Madame la vicomtesse réfléchit à deux fois avant de proposer une réponse à demi rassurante.
« Cléore est encore malade. Une mauvaise grippe doit la clouer au lit. J’ai jà mandé un médecin tantôt, puis-je vous le rappeler. Sa poitrine est devenue bien fragile.[1] Elle suit un traitement contre la phtisie. C’est grand malheur pour une si jeune et si exquise femme !
- Mais, dans ce cas, Sarah aurait dû nous en informer. Tout cela est bien étrange, que dis-je, fort déroutant. »
  La maîtresse anandryne parut tout émotionnée.
« Quelque chose de fâcheux est arrivé. Moesta et Errabunda court un danger mortel. La prolongation plus que probable de l’accès maladif de Mademoiselle de Cresseville n’est pas sans motif. L’arrestation de Monsieur de Tourreil de Valpinçon implique un resserrement de l’étau policier. Hier, j’ai croisé deux sergents de ville près de mon hôtel particulier. J’ai dû entrer par la porte de service. Ils surveillaient les lieux, j’y mettrais ma main au feu.
- Que me révélez-vous, Madame ? s’effaroucha le marquis de la Bonnemaison. Nous serions épiés, surveillés ! »
 
  Elémir ne parvint pas à réfréner des tremblements de mains d’un fumeur d’opium en manque de son vice, mais ceux-ci paraissaient davantage suscités par l’effroi engendré par la présence des cadavres écorcés, d’une teinte de litharge, qu’à cause de la crainte d’une arrestation de la vicomtesse. Afin de se donner meilleure contenance, il osa allumer un Trichinopoly, faisant fi des chairs mortes traitées éminemment combustibles. Tout en tirant des bouffées de ce poison, il lissa ses moustaches frisées d’éphèbe efféminé usé par ses excès de débauche sous l’œil goguenard hyalin et mort de ces cadavres confits d’Honoré Fragonard. On s’attendait à ce qu’un bitume noir exsudât de leurs bouches sardoniques au rictus putrescent. Elémir réfléchissait, songeur. Puis, lorsqu’il eut décision prise, il jeta, comme pour moquer la prétention morbide des momies :
« Je me rendrai en personne à Château-Thierry, dussé-je y laisser des plumes, ou pis, ma liberté. »

  Le choc de ces paroles dessilla les yeux empreints de langueur de la vicomtesse.
« Vous ne parlez pas sérieusement, mon ami !
- Je n’ai pas le choix. Je veux savoir ce qui s’y trame, me faire maître espion et prévenir Cléore. Vous le voyez bien ; la présence de policiers près de votre hôtel parisien trahit l’inaction de V**. Il a lors cessé de nous protéger, de nous couvrir. Si j’étais vous, je solliciterais de sa part une audience secrète, incognito, et je lui suggérerais de limoger sur l’heure Raimbourg-Constans, ce qu’il aurait dû faire de longue date, d’ailleurs.
- Raimbourg-Constans est un finaud. Il a tout un réseau maçonnique à sa solde. Il saurait promptement que le coup vient de moi.
- Alors, dans ce cas, pourquoi V** affiche-t-il tant d’impuissance ? Cela nous nuit fort.
- Parce qu’il s’est amouraché de son bourreau, mon cher, et comme vous le savez, l’amour tue.
- Diantre ! Monsieur est tombé amoureux d’Adelia O’Flanaghan, cette catin miniature toute coulante de son vice ! J’en suis tout ébaudi !
- En ce cas…
- Je risque le tout pour le tout et, si Cléore est aussi malade que nous le pensons…
- …et si surtout, Raimbourg-Constans ordonne à ses forces de police d’effectuer un coup de filet général contre Moesta et Errabunda, nous devrons assurer les arrières de Mademoiselle, lui permettre d’échapper aux rets de la Gueuse. Il est un refuge que je gère… un refuge insoupçonnable, que mes ancêtres et moi-même tenons en commende depuis Charlemagne. C’est à M**.
- Vous êtes commendataire de M** ! Je l’ignorais !
- Si Cléore n’est pas arrêtée, si elle réchappe aux forces de la République, elle s’y rendra d’instinct. Si je puis m’exprimer ainsi, j’ai là-bas pignon sur rue, et revêtir une fois de plus l’habit de la fonction me siérait fort !
- Mais on dit que l’habit ne fait pas le…
- Il suffit. Permettez-moi, mon ami, que je vous réserve moi-même votre billet de train. Dès votre arrivée à bon port, télégraphiez-moi.
- Est-ce prudent ? Si Tourreil de Valpinçon nous a vendus ? Les bureaux des postes et télégraphes doivent regorger de gendarmes ou d’inspecteurs aux aguets. Rappelez-vous mon télégramme. Ils ont dû l’intercepter, tout simplement.
- Dissimulez votre identité ; soyez un simple commis-voyageur.
- Soit, j’acquiesce. Topons là ! »

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  Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon subissait son deuxième interrogatoire par le juge d’instruction. Monsieur de Quintemarre observait le prévenu avec un sourire narquois. L’homme n’apparaissait plus que comme l’ombre de lui-même. Il était visible que son séjour en cellule ne lui réussissait pas, et qu’il ne dormait plus du sommeil du juste depuis que sa détention en préventive avait commencé. Tout son être s’entachait, se marquait des signes d’une sénilité galopante, accélérée. C’était comme si en dix jours, il eût pris une décennie. Non seulement sa barbe apparaissait dépeignée, sa coiffure en désordre, atteinte d’un échevellement peu reluisant, non seulement ses yeux étaient creusés de cernes, mais sa bouche et ses mains, en plus, souffraient d’accès de tremblements irrépressibles. 
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  Face au savant déchu, qu’il savait royaliste, le juge avait du mal à retenir un sentiment de triomphe propre à un partisan inconditionnel du gouvernementalisme républicain. Il plastronnait, lorgnons au nez, toupet de neige pointé avec orgueil, cou de dindon décharné et tendu émergeant d’un col raide d’empois, avec une cravate orgueilleuse nouée avec ostentation, qui rehaussait de son grenat vif et de sa perle authentique son habit d’ébène, sans oublier sa croix de commandeur de la Légion d’honneur qu’il s’amusait et s’obstinait à arborer en sautoir, même lorsqu’il n’avait pas revêtu sa robe fourrée, comme c’était présentement le cas. Sa tête rappelait celle d’un vieux macaque ratatiné, à la semblance du visage d’Emile Littré, le fameux grammairien à l’athéisme crasse.  Grand et sec, d’une voix sifflante comme celle d’une vipère aspic, il attaqua :
«  J’ai besoin d’un complément de renseignements pour clôturer mon instruction. Ce sont tous vos complices haut placés, qu’il vous faut me livrer, tous ceux et celles qui financent votre institution abjecte. Cette canaille de B** est-elle de la partie ? S’agit-il d’une nouvelle conjuration destinée à abattre la République ainsi qu’il en fut voici deux ans ? Répondez ! »

  Comprenant qu’il avait affaire à un émule de Fouquier-Tinville, 
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l’oncle de Daphné et Phoebé se savait condamné par avance. Ce fanatique aurait pu serrer la main de Coffinhal, s’ils avaient été contemporains. Peut-être s’imaginait-il déjà le prévenu sur l’échafaud, la tête glissée dans la lunette, ressentant la caresse du souffle frais du couperet sur la nuque avant qu’il tranchât net son chef. C’était peut-être un jacobin, une de ces engeances condamnées par Monsieur Taine,
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 à la particule usurpée, à moins que son obtention eût été le résultat d’un marchandage, d’une corruption, ou de la persistance vétérorégimentaire[2] de la vénalité des offices. Le regard de Monsieur de Tourreil de Valpinçon ne parvenait pas à se détacher de l’horrible cou du magistrat. Il était comme fasciné par son anomalie. La pomme d’Adam ne cessait d’en saillir, d’aller et venir. C’était comme un goitre kystique, une tumeur squirreuse, rougeâtre, aussi pelée et ridulée que le reste de l’organe du juge, exhibée tel un postérieur proéminent et impudique de singe papio. Elle effectuait un mouvement ascensionnel puis descendant, d’une rythmique régulière de perpetuum mobile, jamais altérée, ni contrariée par quoi que cela fût, tel un ludion fœtal à face de Bélial flottant à l’intérieur d’une poche aquatique, d’un amnios monstrueux bien que non dénué d’une certaine loufoquerie. Elle était à la semblance d’une enflure parasite qu’un bistouri n’eût pu extraire et rappelait par sa hideur de monstre un cadavre déplumé et gonflé de poule d’eau succombée par noyade baignant dans son jus de charogne.
  Le bureau au lourd mobilier était lambrissé, ciré avec maniaquerie, agrémenté d’une bibliothèque débordant d’ouvrages de droit pénal de maroquin pourpre classés avec soin et exactitude, à l’image de son occupant. Monsieur de Tourreil de Valpinçon ne cessait de se lamenter en son for intérieur, se jugeant le dindon (encore une fois, il ne me faut pas abstraire cette métaphore de basse-cour) d’une indigeste farce. Il répétait en son esprit, en les détournant, les sept dernières paroles du Christ sur la croix, remplaçant Dieu par Cléore, et se questionnait amèrement : « Pourquoi m’a-t-elle abandonné à ce funeste sort ? » 

  L’interrogatoire se faisait plus serré, plus insistant que jamais. Il fallait que le savant perdu dégoisât. Il ne parvint qu’à balbutier une dérisoire réponse toute faite, digne d’un de ces mauvais romans-feuilletons d’investigation policière de messieurs Gaboriau et Wilkie Collins, qui polluaient de leur présence indigne les cabinets de lecture des deux rives de La Manche :
« Je crois…vous avoir déjà tout dit. »
 A ces mots, le juge de Quintemarre s’empourpra et cracha, de sa parole coupante :
« Vos premiers aveux ne suffisent pas. Cléore de Cresseville n’est pas la seule coupable. Qui donc vous a financés, qui ?
- Je ne vendrai point la mèche, dussé-je passer par la table de géhenne.
- Nous n’en sommes plus là. Nous vivons au XIXe siècle, que diable, et nous nous targuons d’être des civilisés.
- Mais quels noms vous faut-il donc ?
- Avez-vous des fonds secrets qui permettent à votre…hem Institution – quel mot anodin dissimulant la pire des infamies ! – de tourner ?
- Fonds secrets ? L’affaire prendrait-elle une tournure politique ?
- Secret de l’instruction, je ne puis rien vous dire !
- Mais j’ai bien le droit de savoir, tout de même !
- Vous n’êtes autorisé à parler que pour nous donner des renseignements, pour tout dévoiler de ce que vous savez.
- Sont-ce ici les geôles d’un tsar autocrate ? Va-t-on me déporter en Sibérie ? Il est vrai que la Gueuse émet des titres d’emprunts russes depuis deux ans et…fait les yeux doux à un despote non éclairé, pour sortir de son isolement.
- Cessez donc de tourniquer autour du pot ! Encore une fois, qui vous finance ?
- Souhaitez-vous donc que je vous le jette ?
- Nous envisageons de traduire tout le monde en justice, y compris… celles qui librement, sans contrainte, se sont adonnées là-bas au vil métier que vous savez…
- Qui visez-vous en particulier ? » s’inquiéta Dagobert-Pierre.

  Le juge avait décelé le point faible du prévenu. Monsieur de Tourreil de Valpinçon avait jà avoué, et cité ses deux petites-nièces dans la participation aux enlèvements lyonnais, notamment celui de la petite Jeanne Guadet. Dagobert-Pierre aimait et gâtait les jumelles, parce qu’il n’avait point d’enfants, et qu’elles avaient toujours joué le rôle de progéniture par substitution. Les savoir passibles d’une arrestation l’angoissait. Mais que pourrait faire la justice à l’encontre de mineures de treize ans ? De Quintemarre abattit une carte majeure, afin que Dagobert-Pierre cédât. Il prit un ton neutre, détaché.
« La préfecture de police de Paris m’a communiqué un procès-verbal d’arrestation à l’encontre d’une ressortissante d’origine polonaise : la comtesse Nadia Olenska Allilouïevna… Lorsqu’on l’a interpellée à son domicile, elle a tenté de mettre fin à ses jours en absorbant une fiole de poison. Nos médecins patentés ont effectué les lavements d’estomac nécessaires et elle est présentement tirée d’affaire et sous écrou à Saint-Lazare. Elle a avoué être une cliente de Moesta et Errabunda  qui fricotait avec…inutile de prononcer leurs noms, n’est-ce pas ?
- Ne…ne touchez pas à un cheveu de mes petites-nièces ! Ce sont d’innocentes poupées souffreteuses et…
- Elles ne sont pas parmi les enlevées, donc, tous leurs agissements relèvent de la complicité active !
- Ayez pitié de Daphné et Phoebé ! Elles sont gravement malades ! Leur état languide nécessite de permanents remèdes ! Elles souffrent du sang…
- Il est prévu d’émettre un mandat d’arrêt à leur encontre, au même titre que pour la comtesse de Cresseville, miss Adelia O’Flanaghan et messieurs Julien C** et Michel S**, que vous avez désignés comme les régisseurs des lieux.  Miss O’Flanaghan est passible d’être inculpée pour assassinat.
- Co…comment ! mais elle n’a que…
- Souhaitez-vous que je vous livre les identités de ses victimes ? Deux des filles sont parvenues à s’évader et elles ont bien sûr tout raconté…
- Leurs noms, palsambleu !
- Secret de l’instruction !
- Et les victimes de miss Délie…trembla le scientifique déchu.
- Ursule Falconet, de Lourdes et….Daphné de Tourreil de Valpinçon. »

  A ces mots, Dagobert-Pierre s’effondra, prenant une attitude prostrée. Il ne savait pas, n’avait jamais su, parce que Cléore n’informait plus de rien. Le fruit était blet, chanci, constellé de pruine, jà fragrant de pourriture. Le juge de Quintemarre n’avait plus qu’à le cueillir ou le prendre dans le compotier où il contaminait et touchait ses voisins. Il avait trompé, possédé le prévenu, attendant l’instant propice pour lui assener les informations de premier ordre qu’il détenait... depuis seulement la veille au soir, par Petit Bleu secret. Il s’était amusé bellement, faisant des soupçons d’Odile à l’encontre d’Adelia une certitude de culpabilité. L’Irlandaise aimait à homicider, comme l’on disait du temps de Monsieur de Sartine, sous Louis le Bien Aimé. Monsieur le juge n’eut lors plus qu’à tendre un porte-plume et une feuille de papier au vaincu pour qu’il la renseignât, notât les noms des grands argentiers de l’entreprise odieuse et signât en bonne et due forme. Dagobert-Pierre commença à faire crisser cette plume en sanglotant et tremblotant plus que jamais. A sa grande surprise, il avait succombé aux assauts de ce sectateur de la Gueuse sans vraiment combattre, sans lui opposer la protection de l’égide, ou du clipeus virtutis, non point par veulerie ou par fatigue, mais par pur désespoir. L’inattendu de la nouvelle l’avait frappé au cœur, et, en état de choc, il n’avait plus qu’à dénoncer celles et ceux qui avaient porté l’Institution sur les fonts baptismaux et l’avaient soutenue de leur argent douteux. Peu lui importait lors que les sycophantes de la République s’acharnassent contre sa petite personne, bien qu’il se sentît –oh, juste un peu – responsable de la situation et que tout en lui criât vengeance.

« Bien, fort bien », se satisfit le juge d’instruction avec des clappements indécents de la langue et d’obscènes déglutitions de son cou de dindon décharné, après que Dagobert-Pierre eut achevé et lui eut tendu ses seconds aveux signés.
« Par le diable ! jura le magistrat en parcourant l’écriture déformée par le chagrin. Comment ! Le ministre de l’intérieur V** serait compromis jusqu’au cou dans l’affaire ! Monsieur le préfet de police de Paris aurait donc eu raison de me faire part de ses soupçons ! … Voyons… La vicomtesse de**. Oui, nous le subodorions déjà. Elle est surveillée depuis une semaine. Mais je vois là les noms du marquis de la Bonnemaison, de la duchesse de**, de la princesse de**, de l’actrice M**, de Madame de Pressigny, de Mademoiselle de La Bigne, de miss Jane Noble, de Boston, de la peintre Louise B**, de la veuve du maréchal de**. Cela sent le cadavre, Monsieur de Tourreil de Valpinçon.
- Monsieur le juge… je… permettez-moi une requête…
- Je suis tout à vous…
- Ayez pitié de celle qui me reste…
- De Mademoiselle Phoebé ?
- Oui…et, s’il vous plaît, protégez-moi aussi.
- Pourquoi ?
- Dans les prisons, on n’aime pas les gens comme moi, qui s’en prennent aux enfants… Il y a des lois non écrites dans les geôles… Une justice immanente de ceux qui entre eux, se nomment les pègres…Et je crains fort leurs tribunaux…
- Nous renforcerons la garde de votre cellule.
- Dès aujourd’hui ?
- C’est au directeur de la maison d’arrêt d’en décider après avis du procureur, puis de moi même…
- Sous vos injonctions, monsieur le juge d’instruction ?
- Si ce terme vous convient.
- En ce cas, j’en serai fort aise, car je suis en danger, je ne plaisante pas.
- Je rappelle les sergents. Ils vont vous reconduire au dépôt. Adieu, monsieur.
- Au revoir à mon procès, vous voulez dire ?
- Point encore. Vous passerez en jugement…avec les autres…tous ensemble…lorsque nous les aurons tous pris. »

  Il avait prononcé ces mots non comme un accusateur public de la Terreur, mais à la manière d’un lovelace lutinant une danseuse.

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  Le lendemain matin, le gardien préposé à la nutrition des hôtes forcés de la maison d’arrêt effectuait son accoutumée distribution du rata ou brouet destiné à la manducation matutinale des prévenus et repris de justice. Son chariot chargé d’écuelles et d’une marmite de mauvaise soupe fumante, bonne pour la gueuserie, grinçait dans les couloirs aux murs lépreux d’écaillures, semés avec régularité d’huis à lucarnes et judas grillagés tels d’anciens guichets. Bien qu’à la dernière ronde, on eût signalé que tout était normal, que toutes les cellules du quartier étaient bouclées, on ne peut plus bouclées, il eut la surprise de découvrir grande ouverte, béante, la porte de celle de Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon. Etonné, il y pénétra en grommelant : « Quel est donc le bougre qui s’est permis une telle négligence ? ». Ce qu’il vit le glaça d’effroi, le paralysa, avant de déclencher une compréhensible nausée, tant le spectacle avait quelque chose d’hideux, de sanglant et tératologique.

  La chose qu’il vit, tapie au fond de la cellule, respirait encore. Cette chose rappelait – comment l’exprimer en des termes zoologiques et chimériques adéquats ? – un monstrueux volatile incapable de voler. C’était un homme-chapon. Il baignait dans le sang et le coagulum de ses mutilations. L’homme ou l’être se tenait à croupetons sur ses jarrets, et il n’avait plus ni pieds, ni génitoires. On lui avait taillé des croupières et il apparaissait nu, ventre proéminent, poitrine enflée tel un jabot, comme s’il eût été doté d’un bréchet. De fait, sa nudité n’en était pas exactement une puisque tout son corps se couvrait d’un duvet, d’un plumage à la fois hétéroclite et hétérogène, provenant d’on ne savait combien d’édredons et autres coussins, plumage parsemé, inégal, qui tenait sur son épiderme excorié par la magie d’une affreuse mélasse d’origine indéterminée, dont il valait mieux d’ailleurs ne point connaître ni la nature, ni la composition. Le visage était horrible, défiguré, inhumain, la bouche taillée de manière à ce qu’elle formât une espèce de bec, aux lèvres accolées, rapprochées, pointant, quasi érectiles, érigées et fendues.
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 Et cette bouche aviaire tentait d’émettre des sons, de les articuler, mais il ne pouvait en sortir que de grotesques imitations maladroites de caquètements car la raison du propriétaire de cette anatomie contre nature avait sombré. C’étaient des codac ! codac ! et autres kikiriki semant la confusion sur la frontière différenciant l’humanité de l’animalité, en cela qu’ils n’étaient point sans évoquer ces onomatopées animalières que l’on apprend aux jeunes enfants pour qu’ils puissent, tel Adam, nommer la faune. Mais également, il s’agissait là d’une explicite évocation de certaines comédies que les michetons aiment à jouer au lupanar avec les créatures, lorsqu’ils se travestissent en bêtes en rut, chien, cheval ou coq. Le monstre était Dagobert-Pierre de Tourreil de Valpinçon ou ce qu’il en restait. On ne sut jamais comment les prisonniers des cellules voisines étaient parvenus à régler son compte au vieux satyre, à en faire l’homme-chapon, monstre de foire fabuleux aussi légendaire et réputé que l’amphisbène ou la coquecigrue, et de quelle complicité parmi les gardiens ils avaient pu bénéficier. Justice des pègres était faite. Aussitôt, après qu’il eut bien vomi, le préposé à la distribution de la soupe donna l’alerte, tandis qu’une assourdissante clameur retentissait dans les autres cellules, celles des autres captifs frappant avec frénésie les judas de leur gamelle à pain sec. Le prévenu exhala son ultime exsufflation, rendant son âme à Dieu ou à Satan, selon le point de vue où l’on se plaçait dans l’affaire, avant qu’on eût pu l’hospitaliser et lui administrer les derniers sacrements. Sic transit gloria mundi.


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[1]  Voir la fin du chapitre XVIII.
[2]  Encore un néologisme d’Aurore-Marie de Saint-Aubain, qui désigne ainsi l’Ancien Régime.