Aldous Huxley et Les portes de la perception
par
Michel Antoni

« Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle
qu’elle est, infinie.»
William Blake, Le mariage du Ciel et de l’Enfer (1793, traduction d’André Gide)

Lorsqu’Aldous Huxley publie en 1954, sous le titre Les portes de la perception, son
expérience d’une substance hallucinogène, la mescaline, il fait expressément référence à cette
phrase de William Blake, poète anglais visionnaire et mystique. Les portes de la perception,
c’est l’idée que nous ne percevons qu’une partie de la Réalité ; certaines personnalités -
mediums, mystiques -, certaines techniques - ascétisme, épuisement, hypnose -, auraient la
capacité de « nettoyer » ces portes, et de permettre que le regard approche cette Réalité.
L’utilisation de drogues pourrait également être une de ces techniques que veut explorer
l’auteur.
Né en Angleterre en 1894, Aldous Huxley, atteint très jeune de troubles de la vision qui le
rendent presqu’aveugle, publie une œuvre d’anticipation pessimiste et dystopique où domine
en 1932 son chef-d’œuvre, Le meilleur des mondes. Il émigre en Californie en 1937 et
s’intéresse aux sagesses et aux philosophies orientales. Ses écrits deviennent, après guerre,
empreints de mysticisme et c’est dans ce contexte que l’opportunité va lui être offerte
d’expérimenter la mescaline. Avec Les Portes de la Perception, il va raconter et analyser le
récit de cette expérience sensorielle et artistique confrontée à la réflexion et à l’analyse
scientifique et philosophique.
La mescaline est un des alcaloïdes du peyotl, petit cactus du Mexique central et du Texas,
d’une dizaine de centimètres, dont la surface porte les fameux boutons de mescal. A l’instar
de nombreux autres végétaux et champignons hallucinogènes, l’histoire du peyotl et son usage
comme plante visionnaire sont connus depuis la plus lointaine antiquité des peuples
précolombiens. La plante « qui fait les yeux émerveillés » est vénérée comme une divinité au
Mexique et chez des Indiens d’Amérique du Nord, mais jugée démoniaque par les
missionnaires catholiques.
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Isolée en 1888, la mescaline est la première substance dite « hallucinogène » à avoir été
synthétisée chimiquement, ce qui en facilite l’approvisionnement, la connaissance et
l’expérience. Les premières expériences psychologiques occidentales lui assignent d’emblée
une place à part parmi les drogues car, à doses convenables, elle modifie la qualité du
conscient d’une façon plus profonde, tout en étant moins toxique que toute autre substance
pharmacologique.
L’expérience psychédélique
C’est dans ce contexte qu’un matin ensoleillé de mai 1953 vers onze heures, Aldous Huxley
est amené, à la demande d’un ami psychiatre, Humphry Osmond, à l’expérimenter ; c’est eux
qui forgeront de leurs échanges le terme « psychédélique » - de psyché « âme » et dèloo
« rendre visible » : qui révèle l’âme -. C’est cette expérience qu’il raconte et interprète dans ce
riche et dense récit d’une cinquantaine de pages.

Convaincu que la drogue lui donnerait accès, au moins pour quelques heures, au monde
intérieur décrit par Blake et que, comme l’hypnose ou la méditation, l’absorption de la
substance appropriée permettra de modifier le mode de conscience ordinaire de façon à
pouvoir connaitre, par l’intérieur, ce dont parlent le visionnaire, le médium ou le mystique, il
se place d’emblée au niveau de l’expérience solitaire - nous vivons ensemble, nous vivons et
réagissons les uns sur les autres ; mais toujours et en toute circonstance, nous sommes seuls.
Mais après la prise de mescaline, pas de vision multicolore, d’architecture immense et
délirante, ni de paysages peuplés de personnages héroïques et de drames symboliques. La
modification ne fut en aucun sens révolutionnaire : une danse lente de lumières dorées puis
de surfaces de couleurs diverses mais ni espace démesuré ni métamorphose magique
d’édifices. Ce n’est pas le monde des visions, ce n’est pas la révélation de son monde
intérieur. Le grand changement est par contre dans la perception des faits objectifs. La
perception d’un bouquet de fleurs banal n’est ni agréable, ni désagréable, mais, comme il
répond à l’observateur : « cela est, sans plus ». Cela est, mais en même temps, ce bouquet de
fleurs se met à briller de sa lumière intérieure, d’une intensité inhabituelle jamais perçue, à la
fois une durée passagère et une vie éternelle. Poursuivant sa contemplation des fleurs, il
perçoit une respiration comme un flux continu, qui rend plus intenses les sensations de beauté
et de profondeur ressenties. De la même manière que l’Esprit de Bouddha est la haie au fond
du jardin, comme l’enseignait un Maître zen, de même, ce sont ces fleurs, et plus tard dans la
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journée, des livres, qui luiront des couleurs les plus vives, d’une lumière vivante, d’une
signification profonde et pleine de sens, et qui font venir à l’esprit les mots de Grâce et de
Transfiguration.

Son attention se porte alors sur le mobilier de la pièce. Une petite table, un fauteuil en rotin,
un bureau perdent toute fonction utilitaire et deviennent un motif compliqué d’horizontales,
de verticales et de diagonales, sans valeur spatiale, à la manière d’une nature morte cubiste.
Mais cet œil cubiste soudain se transforme, et à la manière des fleurs ou des livres, les pieds
du fauteuil en bambou deviennent une vision sacramentelle de la beauté ; et Huxley de passer
de longues minutes - ou peut-être des siècles - à non seulement contempler ces pieds en
bambou, mais à les être effectivement, à pénétrer d’une manière nouvelle et directe dans la
nature même des choses.
A l’inverse, soumis à l’examen de l’œuvre artistique et en particulier de la peinture, il n’arrive
pas à retrouver cette Réalité manifestée. Ainsi, à l’inverse de son fauteuil de bambou, La
Chaise de Van Gogh n’est plus qu’un emblème, une représentation de la réalité, du concept
de « chaise ». Seule exception notable pour la Judith de Botticelli.

Ce qui le fascine, ce n’est
pas la tête coupée et hirsute d’Holopherne ni l’héroïne pâle et névrosée ou sa servante, c’est le
drapage, les plis du corsage et de la jupe, non dans leur fonctionnalité de vêtement, mais la
soie pourprée du corsage plissé et des longues jupes ballonnées de Judith. Pour l’artiste
comme pour celui qui a pris de la mescaline, les draperies sont des hiéroglyphes vivants qui
représentent le mystère insondable des êtres. Et pour Huxley, l’absolu est dans les plis de son
propre pantalon de flanelle ! Après une longue réflexion esthétique sur l’art vestimentaire, il
conclut : C’est ainsi qu’il faudrait voir ce que sont réellement les choses. Une vision plus
proche d’un Vermeer que d’un autoportrait de Cézanne qu’il trouvera prétentieux, non pour
Cézanne lui-même mais pour l’espèce humaine en général.
Plus tard dans la journée, sortant sous une pergola partiellement couverte de lattes non jointes,
il observe, fasciné, l’alternance d’ombre et de lumière sur la toile d’un fauteuil de jardin. Là
où il n’aurait vu à l’ordinaire qu’une toile barrée alternativement d’ombre et de lumière,
apparaît une succession de portes de fournaise d’un bleu d’azur séparées par des gouffres de
gentiane insondables. C’était indiciblement merveilleux, au point d’en être presque terrifiant.
Au point de le mener au bord de la panique. A l’inverse il existe une indifférence à l’espace
et aux rapports spatiaux, aux autres humains présents dans la pièce et au temps, l’expérience
effective n’étant pas celle de la montre mais celle d’une durée infinie ou d’un perpétuel
présent. L’esprit se préoccupait primordialement, non pas de mesures et de situations, mais
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d’être et de signification. Le percept avait englouti le concept. Et plus la chose contemplée
était proche, plus elle était transfigurée, divinement autre.
Sous mescaline, observe-t-il, si l’aptitude à se souvenir et à « penser droit » est conservée, les
impressions visuelles sont considérablement intensifiées, la volonté est profondément
modifiée, dans le sens d’un désintérêt pour ce qui nous mobilise habituellement, car il y a des
choses « meilleures » à éprouver, au maximum percevoir et participer à tout ce qui se produit
dans l’univers.
A la manière des récits des mystiques mais aussi des sujets sensibles, ceux qui prennent de la
mescaline perçoivent des couleurs d’une puissance supérieure, d’innombrables nuances,
surnaturellement brillantes. L’artiste sera alors celui qui parviendra à associer à sa capacité
d’être visionnaire le pouvoir de retranscrire l’intensité de ces expériences d’un monde
contemplé, en mots pour un poète, en ligne et en couleur pour d’autres.
L’écoute de la musique ne procurera rien de comparable aux révélations visuelles des fleurs
ou de la flanelle de son pantalon : un concerto de Mozart le laisse froid,

quelques madrigaux
médiévaux ou de la musique contemporaine lui inspirent des réflexions psychologiques.
Le geste physique enfin est marqué par une dissociation presque complète entre le corps et
l’esprit et la conscience du monde extérieur transfiguré n’est plus accompagnée d’une
conscience de l’organisme physique. Sensation bizarre de sentir que « je » n’étais pas la
même chose que ces bras et ces jambes « là-bas ». Mais finalement le corps semblait
parfaitement en état de s’occuper de lui-même, et c’est d’ailleurs ce qu’il fait toujours
effectivement, sauf lorsque notre moi conscient le contraint à ses désirs. Finalement, le moi
névrosé mis à l’écart, l’intelligence physiologique gouvernait le corps, sans risque.
A l’inverse de sa perception si intense de l’Univers, la perception de son moi intérieur,
finalement l’objet initial de sa quête, lui parut fade, banale. Pas de visions magistrales et
mythologiques à la manière du mystique Blake : Une crête flamboyante apparut au-dessus des
vagues ; lentement elle se dressa comme une chaîne de rochers dorés, jusqu’à ce que se découvre à
nos yeux deux globes d’un feu cramoisi d’où la mer se retirait en nuages de fumée ; et nous vîmes que
c’était la tête de Léviathan.

Pas non plus de riches scènes colorées, grotesques et animées à la manière
d’Henri Michaux, qui expérimentera la mescaline en 1955 : je vois apparaître après beaucoup de
couleurs bleues une bonne cinquantaine de joueurs de trompettes, …, parfaitement ridicules, … et la
moitié d’une ville comme Orléans pour les écouter, habillés eux aussi grotesquement, voyants comme
des cravates … Et régulièrement l’image d’un escalier : un escalier de plus de marches que je ne
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pourrais en gravir en trois vies entières, un escalier sans paliers, un escalier jusqu’au ciel,
l’entreprise la plus insensée depuis la tour de Babel, montait dans l’absolu.
Certes des structures brillamment colorées et constamment changeantes sont perçues, mais
sans plus de valeur pour l’auteur que de la matière plastique ou de la tôle ondulée ! De la
camelote, telle lui apparaît sa contribution personnelle à l’univers. Cette vision personnelle
s’opposait à ce qu’il connaissait du preneur de mescaline en général, qui découvre un monde
intérieur infini et sacré, transfiguré, comme lui-même avait pu percevoir le monde extérieur.
Est-ce - peut-être à cause de ses graves troubles de vision - parce qu’il a toujours été, comme
il se décrit, un visuel indigent ? Seuls les visuels auraient ainsi l’apanage d’être visionnaires ?

Il est notable à ce titre que Blake autant que Michaux soient reconnus autant comme poètes
que comme peintres. La révélation intérieure enfin ne peut qu’être marquée par l’histoire, la
culture, la psychologie de l’expérimentateur autant que par sa connaissance des effets
attendus. Une aventure dans laquelle on ne se lance jamais vierge.
Interprétation et conséquences scientifiques
Au-delà de la description minutieuse et objective de ses perceptions, même empreintes d’un
vocabulaire et d’une aura relevant parfois du mystique, l’intérêt majeur du récit est la volonté
d’Aldous Huxley d’intercaler, tout au long du rapport de son expérience, ses réflexions et son
interprétation sur le fonctionnement de la conscience et du cerveau, avec une étonnante
clairvoyance.
D’emblée, il se place dans les pas de Bergson et de sa théorie sur la mémoire et la perception
sensorielle, qui suggère que la fonction du cerveau est avant tout éliminatoire. Toute personne
serait à tout moment capable de percevoir tout ce qui se produit et de se souvenir de tout ce
qui est arrivé. La fonction du cerveau est donc de filtrer cette masse de connaissances, pour
éviter d’être submergé par une information en grande partie inutile et incohérente, en
interceptant la majeure partie de ce que, sans cela, nous percevrions, et en ne laissant
accessible que ce qui a des chances de nous être utile en pratique. L’information passerait,
selon ce système, par une valve de réduction qui ne laisserait filtrer que l’information
nécessaire à la survie, un conscient réduit. Chez certaines personnes, de manière spontanée,
temporaire ou continue, par des exercices spirituels, l’hypnose ou la prise de drogues, cette
perception est élargie, le filtre moins sélectif. S’écoule alors, non pas la perception de tout ce
qui se produit dans l’univers, mais quelque chose de plus et surtout quelque chose d’autre que
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les matériaux utilitaires habituellement choisis que notre esprit individuel rétréci considère
comme une image suffisante de la réalité.
Il poursuivra cette analyse dans Le Ciel et l’Enfer, qui paraîtra en 1956, à la suite de ses autres
expériences de la mescaline et du LSD, hallucinogène de synthèse proche mais bien plus
puissant à dose équivalente. Ciel et enfer se référent métaphoriquement à ce que Huxley
voyait comme deux expériences mystiques contraires qui attendent potentiellement quiconque
ouvre les portes de notre perception. Il suggère qu’il existe des zones de l'esprit (on pourrait
dire du cerveau) que l'on ne peut atteindre qu’en causant un dysfonctionnement cérébral (d'un
point de vue biologique, par exemple par la drogue), ce qui permet d'être conscient de
certaines régions cérébrales que l'on ne serait autrement pas capable de percevoir, en raison
d'un manque d'utilité. Huxley constate que malgré l'inutilité de ces états de conscience sur le
plan biologique, ils sont néanmoins importants en terme spirituel et permettent l'accès à des
régions de l'esprit dont toutes les religions auraient dérivé.
Si l’on peut aujourd’hui, avec les progrès prodigieux de la neurobiologie, critiquer les
hypothèses qu’il soumet (en accord avec les connaissances de l’époque) sur un contrôle du
glucose cérébral, il est indéniable qu’il force la réflexion scientifique à la recherche du
mécanisme cérébral, finalement à la manière d’un matérialiste, et fait œuvre d’une véritable
prescience et d’une intuition étonnante anticipant les découvertes à venir. Les travaux les plus
récents reposant sur le fonctionnement du cerveau, appuyés sur l’imagerie cérébrale, avec le
LSD (qui agit sur les mêmes récepteurs du système de la sérotonine que la mescaline)
montrent effectivement que des zones inactives deviennent stimulées et en hyperconnection
inhabituelles avec d’autres zones du cerveau, en particulier à partir du cortex visuel. Un
cerveau où les sensations ne sont plus séparées mais intégrées, un cerveau plus unifié, ce qui
expliquerait le mélange des perceptions - par exemple visuelles et sonores -, les hallucinations
très vives et les aspects émotionnels intenses qu’elles peuvent engendrer. Finalement, la
conscience comme phénomène biologique.
La connaissance de ces phénomènes peut être appliquée à la compréhension et à la prise en
charge des troubles mentaux. Au dix-neuvième siècle déjà, psychiatres et artistes se mêlaient
pour étudier les effets du haschich. Au vingtième siècle, en particulier avec la découverte des
substances hallucinogènes, de nombreux psychologues et psychiatres occidentaux ont tenté
d’appliquer l’observation des conséquences de ces drogues à une meilleure compréhension
des pathologies psychiatriques et en particulier des psychoses et des démences. Fort de ses
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observations et de ses connaissances, Aldous Huxley va postuler que l’expérience de la
mescaline, finalement sans danger - il est reconnu, dit-il, que la mescaline ne donne ni
dépendance ni dégât ni angoisse, et que son action est réduite à quelques heures – serait ainsi
analogue à un épisode transitoire de folie, de la schizophrénie en particulier. Celle-ci serait
ainsi l’expérience d’un homme sous mescaline qui ne pourrait jamais en sortir, qui ne pourrait
plus regarder le monde avec des yeux simplement humains et vivre dans un monde du sens
commun, des idées utiles et des conventions socialement partagées. Inondé par les sensations
intenses, confronté au monde réel, sans pouvoir s’appuyer sur la rationalité, ne s’offre à lui
qu’un chemin infernal entre vision paradisiaque et descente aux enfers de plus en plus
inéluctable jusqu’à l’horreur qui nécessite, face à cette conspiration, les représailles les plus
désespérées, de la violence meurtrière à la catatonie et au suicide. Il en serait de même avec
d’autres causes de démence. Pour l’expérimentateur qu’est Huxley, cette folie n’est pas
maitrisable : si l’on commence à percevoir la peur et la haine, on devient forcé de poursuivre
jusqu’à la conclusion.
Le seul traitement serait alors pour le psychiatre de protéger le malade par la parole (à la
manière de la lecture du Livre tibétain des Morts pour accompagner les mourants), pour lui
éviter d’être distrait pas les multiples sollicitations, venant de l’intérieur ou de l’extérieur,
qu’il perçoit et qui l’empêchent de vivre. Une voix pour le rassurer et lui offrir un monde
réduit et vivable.
Huxley ne va pas jusqu’à suggérer la possibilité pour le psychiatre
d’intervenir sur ces mécanismes de neurotransmission dans certaines autres maladies mais des
expériences récentes tendent à prouver l’intérêt de ces substances hallucinogènes, en
particulier dans la dépression sévère. De l’usage thérapeutique des drogues !
Interrogations philosophiques et sociales
Au-delà du fonctionnement cérébral, la réflexion va également prendre un tour philosophique
et éthique englobant de nombreuses questions. La souffrance existentielle, l’action et la
contemplation, la religion, le verbal et le non-verbal, autant de thèmes qu’Aldous Huxley va
aborder au regard de cette expérience.
Que l’humanité entière puisse se passer jamais de « Paradis Artificiels », cela semble peu
probable. La plupart des hommes et des femmes mènent une vie si douloureuse dans le cas le
plus défavorable, si monotone, pauvre et bornée dans le meilleur, que le besoin de s’évader,
le désir de se transcender eux-mêmes, ne fut-ce que pour quelques instants est et a toujours
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été l’un des principaux appétits de l’âme. L’art et la religion, les carnavals et les saturnales, la
danse, les arts oratoires, tout cela a servi, de moyens d’évasion, de portes dans le Mur de notre
enfermement existentiel, de notre condition humaine. Et pour l’usage privé et régulier, il y a
toujours eu des substances chimiques. Tous les sédatifs et les narcotiques végétaux, tous les
euphoriques et les hallucinogènes sont connus et utilisés depuis les temps immémoriaux par
les êtres humains. A ces modificateurs naturels de la conscience, la science moderne a ajouté
son contingent de produits synthétiques.
Huxley s’engage alors, fort de ce constat, dans une approche politique originale sur l’usage
des drogues. Pour l’usage sans restriction, constate-t-il, l’Occident n’a autorisé que l’alcool et
le tabac, dont on constate (déjà à son époque !) les dégâts. Mais ceux-ci ne pourront être
résolus par la prohibition. On ne saurait abolir le besoin universel et toujours présent de la
transcendance du moi en interdisant les portes les plus populaires, les moyens les plus
accessibles qui permettent de respirer au-delà du Mur qui nous enferme, comme individu dans
notre enveloppe physique et psychique, comme membre d’une société dans la norme imposée
ou enfin dans notre finitude. La seule politique raisonnable, pour lui, serait d’ouvrir d’autres
portes, meilleures, dans l’espoir d’inciter les hommes et les femmes à échanger leurs
mauvaises et anciennes habitudes contre de nouvelles, moins nuisibles. Certaines seront
sociale et technologique, religieuse ou psychologique, d’autres diététique, éducative,
athlétique. Mais le besoin de congés chimiques hors du moi intolérable et du milieu
repoussant existera toujours. Il faut une drogue nouvelle qui soulage et console notre espèce
souffrante, sans faire plus de mal à longue échéance qu’elle ne fait de bien dans l’immédiat. Il
faut qu’elle soit puissante à dose minime et préparable par synthèse pour ne pas gêner
l’exploitation des terres pour l’alimentation. Moins toxique que l’alcool ou la cocaïne, avec
des conséquences sociales moins indésirables que l’alcool, moins nuisible à l’organisme que
le goudron et la nicotine. Et sur le plan positif, elle doit fournir des modifications de la
conscience plus intéressantes et précieuses que la simple rêverie, les illusions d’omnipotence
et la délivrance des inhibitions.
La mescaline a ces qualités, n’induisant ni perte d’inhibition et violence, ni dégâts physiques,
ni dépendance, même si ce n’est pas encore, pour Huxley, la drogue idéale. Car à côté de la
majorité des preneurs de mescaline transfigurés de manière heureuse, il reste une minorité qui
ne trouve dans la drogue que l’enfer ou le purgatoire. Si la chimie est probablement capable
de réaliser la drogue idéale, reste à définir par les psychologues et les sociologues cet idéal.
Et pourtant, il y aurait des réserves à faire car si l’on voyait toujours ainsi le monde
transfiguré, on ne voudrait jamais faire autre chose. Qu’adviendrait-il alors d’autrui et des
rapports humains ? Comment concilier cette félicité intemporelle de la révélation avec les
devoirs temporels et les préoccupations ordinaires ? Comment la perception nettoyée,
augmentée, pourrait-elle se concilier avec la préoccupation des rapports humains, avec les
taches ennuyeuses, sans parler de la charité et de la compassion ? Eternel débat entre actifs et
contemplatifs. La mescaline ouvre la porte à la contemplation et ferme la porte à l’action et à
la volonté même d’action, incompatible avec elle. C’est dans l’intervalle entre ces révélations
que l’usager réalise cette incompatibilité. Alors, conclut Huxley avec un brin d’ironie : le
contemplatif partiel laisse inaccomplies bien des choses qu’il devrait faire ; mais, à titre de
compensation, il s’abstient de faire une foule de choses qu’il ne doit pas faire. Ou, à la
manière de Pascal,

la somme du mal serait considérablement réduite si seulement les hommes
pouvaient apprendre à rester tranquillement dans leur chambre.
Cette substance ne doit pas être enfin le soma du Meilleur des mondes, cette drogue
facilement accessible et largement consommée pour calmer les peurs et les émotions et
anesthésier la pensée, non pas dans le but de libérer l’individu, mais pour qu’il accepte sa
condition servile.
Le besoin de transcendance est l’une des plus puissantes nécessités de l’esprit, poursuit
Huxley. Lorsque les hommes et les femmes n’y arrivent pas par le culte religieux et des
exercices spirituels, - lesquels font appel de manière extrêmement répandue dans le monde, à
l’exception notable du christianisme et des grands monothéismes, à des substances
psychotropes -, ils ont tendance à recourir aux succédanés chimiques naturels ou de synthèse
de la religion. Des personnes innombrables désirent la transcendance du moi, et seraient
heureuses de le trouver à l’église. Elles participent aux rites, répètent les prières mais leur soif
demeure inassouvie. Déçues elles se tournent vers la bouteille.
L’Eglise américaine autochtone, dont sont membres plusieurs tribus indiennes du Texas et du
Wisconsin, mêle à son rite la consommation de peyotl, pour une expérience religieuse plus
directe, plus illuminatrice, plus spontanée, ce qui paraît à Aldous Huxley à la fois
psychologiquement raisonnable et historiquement respectable.
Ce que postule Huxley, c’est que, bien sûr, l’expérience de la mescaline ne permet pas
d’atteindre ce qu’on pourrait appeler l’Illumination, la Vision de la Béatitude, mais elle
permet - presque gratuitement - de s’en rapprocher, de la percevoir. Elle est, en ce sens, utile
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en puissance. Etre secoué hors des ornières de la perception ordinaire, avoir l’occasion
pendant quelques heures intemporelles de voir le monde extérieur et intérieur, non pas tels
qu’ils apparaissent à un animal obsédé par la survie ou à un être humain obsédé par les mots
et les idées est une expérience inestimable pour chacun et tout particulièrement l’intellectuel,
l’homme du mot, l’homme du verbe, et celui-ci est toujours réducteur, en particulier de
l’intensité de la perception indicible. Dans un monde où l’instruction est d’une façon
prédominante, verbale, les gens instruits éprouvent une quasi-impossibilité à prêter une
attention sérieuse à tout ce qui n’est pas mots ou idées ; les humanités non verbales, les arts
consistant à avoir directement conscience des faits donnés de notre existence, sont presque
complétement passés sous silence. Les verbalistes se méfient du non verbal, les rationalistes
du fait donné non rationnel, les intellectuels, de tout ce que nous percevons par la vue ou par
un autre sens.
Le raisonnement systématique est une chose dont, comme espèce ou individu, nous ne
pouvons absolument pas nous passer. Mais nous ne pouvons pas nous passer davantage, si
nous devons demeurer sains d’esprit, de la perception directe des mondes extérieurs et
intérieurs. Etre illuminé c’est avoir conscience, toujours, de la réalité totale dans son
« autreté immanente », en avoir conscience tout en restant dans des conditions qui permettent
de survivre en tant qu’animal, et de penser et de sentir en tant qu’être humain.
Il propose, pour conclure dans ce qui pourrait apparaître comme une ultime provocation, que
dans un système d’instruction réaliste, chacun devrait être autorisé, incité même à faire un
petit voyage occasionnel à travers quelque porte chimique dans le Mur, dans le monde de
l’expérience transcendantale. Que ce voyage l’emplisse de terreur, regrettable mais salutaire,
ou lui apporte une illumination brève mais intemporelle, il en reviendrait plus riche d’une
expérience qui lui ferait perdre un peu de l’insolence confiante et de la certitude rationnelle,
plus sage et moins prétentieux, plus heureux, moins satisfait de lui, plus humble,
reconnaissant son ignorance, mais mieux équipé pour comprendre les rapports entre les mots
et les choses, entre le raisonnement systématique et le Mystère insondable dont il essaye, à
jamais et en vain, d’avoir la compréhension.
Par ses expériences avec les drogues, Huxley ne cherchait pas seulement une exaltation
indéterminée, vague, mystérieuse, et individuelle. Expérience multiple, on le voit, sensorielle
et mystique plus qu’artistique, psychologique plus que poétique ou esthétique, politique et
éthique enfin, en prônant un choix de société, de relation entre les individus et d’éducation, au
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final, une philosophie éternelle. C’est la conjonction du rapport de l’expérience, de la
démarche scientifique et de la discussion philosophique qui donne à cet ouvrage sa puissance
et son originalité ; il est à l’égal des Paradis Artificiels de Charles Baudelaire au dix-neuvième siècle et n’a pas d’équivalent dans la littérature contemporaine.

Aldous Huxley poursuivra ses expériences de la mescaline, du LSD et de la psilocybine, un
champignon hallucinogène. Ses écrits sur les expériences psychédéliques inspireront les
artistes et les intellectuels de la côte ouest des Etats-Unis qui seront, au début des années
1960, à l’origine des mouvements beatnik et psychédélique et le reconnaitront comme leur
inspirateur et précurseur.
Lors de son agonie des suites d’un cancer de la gorge, il demande à son épouse une injection
de LSD qui l’apaise et l’accompagne dans la mort le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat
de J.F. Kennedy.
En 1965, le chanteur Jim Morrison et ses musiciens fondent le groupe de rock The Doors en
hommage à Aldous Huxley et aux Portes de la Perception.
D’autres intellectuels tenteront l’aventure et l’expérience de la mescaline. Jean Paul Sartre se
verra poursuivi par des crabes, Antonin Artaud racontera sa quête du peyotl chez les
Tarahumaras, Henri Michaux surtout, y consacrera plusieurs œuvres … Mais c’est une autre
histoire !
Voir le monde en un grain de sable,
Un ciel en une fleur des champs,
Retenir l’infini dans la paume des mains Et l’éternité dans une heure.
William Blake, Prémisses d’innocence