jeudi 19 juin 2014

Cybercolonial 1ere partie : Belles Lettres d'une Rose méconnue : chapitre 1 1ere partie.



Première partie : Belles lettres d'une rose méconnue.
Chapitre 1.
Agartha City, temps inconnu, date inconnue, chrono ligne non déterminée. 
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Dans le salon de musique du maître des lieux, deux personnages mal assortis terminaient une discussion malgré l’heure relativement tardive. On approchait de minuit et cela ne semblait gêner aucun des deux hommes. Le plus jeune, assis devant le clavier d’un clavecin, jouait les dernières mesures du troisième concerto BWV 1052 en ré mineur de J.S. Bach, essayant de mettre en application les recommandations de l’incomparable et jamais égalé Cantor.
Or, justement, Jean Sébastien hochait la tête d’approbation devant le jeu subtil de l’exécutant, faisant ainsi virevolter les boucles blanches de sa perruque. Enfin, lorsque Daniel Lin eut achevé, le maître félicita son élève non pas du bout des lèvres mais chaleureusement.
- Exactement ce que j’attendais. Voyez que j’avais raison de vous conseiller d’abandonner les interprétations de Don Moss et de Glenn Gould! Pour moi, elles vous enfermaient dans la stérilité. 
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- Oui, maître, répondit avec admiration le Superviseur général de la cité. Pardonnez-moi pour le dérangement…
- Vous n’étiez pas libre plus tôt, je sais! Fit J.S. avec son fort accent allemand. Il n’y a pas de mal.
- Souhaitez-vous que je vous raccompagne jusqu’à vos appartements?
- Inutile, Daniel. Je ne cours aucun danger en ces lieux bien plus protégés que les chemins forestiers de l’Allemagne du Sud. Ici, nul besoin de policier pour arrêter les brigands!
- Très bien. Dans ce cas, nous nous verrons dans deux jours lors de la répétition de la Passion selon Saint Matthieu.
Poliment, le Superviseur se leva et raccompagna son hôte jusque sur le seuil. Lorsque Bach se fut éloigné, Daniel Lin esquissa un sourire satisfait. Pour lui-même, il murmura:
«  Quel génie! Je ne lui arrive pas à la cheville! Ah! Maintenant, je vais pouvoir me faire plaisir et jouer son œuvre sublime avec un rien de fantaisie! Non pas dans l’exécution, il faut respecter l’esprit de ce véritable créateur, mais dans le décorum! »
Aussitôt, d’étranges êtres se matérialisèrent dans la pièce, tous sagement assis devant un pupitre, leur instrument accordé au comma près. Leurs tenues obsolètes étaient tout à fait dans le ton baroque de l’œuvre qu’ils allaient interpréter avec le maître des lieux. Imaginez des automates emperruqués style Régence attardée, le visage passé au blanc de céruse mais les joues cramoisies, en costumes de velours à basques et soubrevestes, la chemise ornée de dentelles à profusion, la cravate de mousseline lâchement nouée, des bas blancs et des escarpins à boucles carrées argentées aux pieds. Leurs visages figés ne reflétaient aucune émotion. Il y avait là deux violonistes, un altiste, un violoncelliste et, luxe, un contrebassiste. 
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À peine Daniel Lin cligna-t-il des yeux, que les musiciens attaquèrent les premières mesures du concerto déjà cité plus haut. Lorsque son tour vint, le Superviseur ferma les yeux, entièrement absorbé par la musique de ce merveilleux Jean Sébastien. Comme hors de lui, il interpréta l’œuvre, faisant couler chaque note de son clavecin à double clavier comme s’il s’agissait d’une perle à la mire sans défaut, comme si une onde pure émanait de tout son être. Le chant principal et les lignes contrapuntiques allèrent se répandre dans tous les couloirs et corridors de l’Agartha, inaudibles et pourtant bien là, envahissant tous les coins et recoins, même les plus inaccessibles, y compris ceux qui étaient ignorés du commun de la cité souterraine.
Instantanément, les hôtes de l’Agartha éprouvèrent sans s’en rendre compte une douce félicité, un contentement discret et leurs rêves se parèrent de couleurs sans pareilles. De même, le décor du salon de musique modifia imperceptiblement, par touches. Seuls les clavicordes, les épinettes, les clavecins à clavier unique, les piano forte, dont un de 1732 authentique,  ne subirent aucun changement. Sur les murs cinq tableaux s’animèrent. Les Iris de van Gogh frémirent sous un vent inexistant. Paul en Pierrot salua son double, Paul en Arlequin. De ces deux tableaux de Picasso, l’un avait été spécialement peint pour Daniel Lin. Le Paysage sous la neige d’Utrillo laissa une pie jacasser de colère lorsque le balai d’une matrone s’en vint la chasser de son perchoir; moins poétiques mais tout aussi incroyables, les buildings de Fernand Léger, s’édifièrent sous l’impulsion réellement magique de la musique! 
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Hormis ces œuvres de grands maîtres de la peinture, les meubles du salon restèrent tels quels, chaises Bauhaus, table basse en formica, fauteuils de forme absurde semblables à des gants de boxe, merci Franquin! Daniel avait-il conscience de tout cela? Après tout, il gardait toujours ses yeux obstinément clos. Pourtant, tout en attaquant le mouvement lent, un subtil sourire faisait comprendre à un observateur éventuel que notre farfelu personnage savait pertinemment ce qui était en train de se produire! Les dix premières mesures de l’adagio permirent à la tapisserie de Lurçat de connaître elle aussi la transformation animée. Les paons et les coqs s’épanouirent, les uns faisant la roue, les autres secouant leurs plumages ou leurs crêtes! 
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Jusqu’où la vie allait-elle se répandre, s’accaparer du moindre élément amorphe immobile? Le phénomène s’amplifiait, gonflait. Il semblait que rien ne pouvait l’arrêter. C’était plus fort que le fleuve grossi par les pluies giboulées de printemps, plus puissant que la vague d’un océan en furie, plus éblouissant que l’éclair zébrant le ciel chargé de noir!
Et pourtant, soudainement, tout cessa! Daniel Lin avait rouvert ses yeux d’un bleu gris inoubliable. Évaporés dans le néant les musiciens automates anachroniques, enfuis dans le non advenu les tableaux animés magiques, la tapisserie féerique où les coqs chantaient paisiblement mêlés aux paons symboles de l’omniscience divine. Dans le salon, il ne restait plus que les instruments à clavier, les meubles design des années 1950-1960, et l’incroyable, l’improbable personnage qui avait pour identité officielle Daniel Lin Wu Grimaud, Superviseur en chef de la cité souterraine et secrète de l’ Agartha, âgé de quarante-cinq ans tout au plus, époux bienheureux de Gwenaëlle et père comblé de Bart, Timothy alias Tim, et Tommy.
Quelque chose chagrinait l’ingénieur et musicien, quelque chose qui n’aurait jamais dû se produire, ici ou ailleurs, tout à fait ailleurs!
Une chrono ligne non désirée venait de s’enclencher.
Désormais le gris dominant dans ses yeux, Daniel Lin abandonna là son clavier et se levant, se dirigea vers la pièce adjacente qui renfermait un appareil prodigieux, tout droit sorti d’un film de science fiction. L’engin avait pour nom chrono vision et, hormis le maître des lieux, seuls cinq autres personnes étaient habilitées à en faire usage. Sous la sollicitation muette du Superviseur, l’écran sphérique s’alluma et montra des images venues tout droit d’un passé lointain de la Terre. L’émission de télévision présentée remontait au début du XXIe siècle et s’intitulait Jésus contre Jésus. Elle faisait partie des programmes de la chaîne culturelle franco-allemande Sophia. Ce soir-là, elle avait pour thème les tétra épiphanes et pour sujet les hérésies paléochrétiennes. Comme il se doit, des invités prestigieux participaient au débat. Il s’agissait du père Nicolet, prêtre jésuite, âgé de soixante-dix ans, du rabbin Meir, portant beau ses soixante-quinze ans, et du lama Tserin Rinpotché. Celui-ci, malgré ses cinquante-cinq ans au compteur et sa religion avait toute sa place dans ce débat. 
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Le passage capté amorçait le vif du sujet. De sa voix nette, teintée d’un léger accent dénotant sa nationalité israélienne, le rabbin lisait en anglais un extrait traduit du grec d’un curieux traité gnostique d’un certain Cléophradès d’Hydaspe intitulé «  L’Embruon Teogonia ». L’émission était post- synchronisée en français mais cela ne gênait pas Daniel Lin.
L’extrait cité développait avec une précision étonnante l’instant précis au cours duquel l’âme intégrait le corps au sein de la vie embryonnaire. Naturellement, ces lignes firent polémique.
«  Or, donc la transmigration de l’âme s’achève enfin lorsque Pan Logos insuffle le principe de conscience à l’intérieur du futur humain lors d’un intervalle assez réduit mais suffisamment conséquent. Entre les quinzième et vingt-et-unième jours la pensée en gésine enveloppe ce qui n’est encore qu’un animalcule informel et commence son long travail de façonnage afin de donner forme humaine à cet être en devenir! »
Aussitôt, le père Nicolet interrompit le rabbin lui rappelant sur un ton qui restait poli qu’il n’était pas d’accord avec cette hypothèse.
- Pardon, mais dans le christianisme médiéval, ce fait ne survient que quarante jours après la conception!
- Certes, mais il n’y a rien de scientifique dans cette assertion! Répliqua l’Israélien.
- Messieurs, articula le journaliste, il n’est nullement question ici de science mais de théologie.
- Tout à fait, dit Meir en s’inclinant. Il n’empêche que Cléophradès dépasse l’embryologie aristotélicienne et précède l’embryologie descriptive du XIXe siècle du fait qu’il pressent le stade de la neurulation et qu’il en date précisément l’étape!
- Puis-je donner l’interprétation bouddhique tantrique telle qu’elle figure dans le Bardo Thôdol? Questionna le lama.
- Bien sûr! Déclara Gérard, le journaliste.
- Messieurs, vous savez que chez les bouddhistes, l’âme est libre de choisir de recevoir l’illumination, si elle se sent prête ou bien de se réincarner. Si elle opte pour la deuxième solution, elle doit le faire au bout de quarante-neuf jours d’errance dans le Bardo!
- Je ne puis vous demander s’il est possible que vous arriviez tous trois à vous mettre d’accord sur ce point litigieux, reprit Gérard M. Mais, je constate que Cléophradès d’Hydaspe a eu une intuition géniale qui peut cependant s’expliquer par ses multiples contacts avec les penseurs hindouistes brahmaniques. Il vivait bien au II e siècle après J.C.?
- Exactement!
- Il me faut rajouter un détail qui a son importance dans ce débat, reprit Tserin. Avant d’intégrer un corps, en aucun cas l’âme ne doit assister à un accouplement animal.
- Pourquoi donc? Interrogea le prêtre.
- Tout simplement, l’âme se réincarne alors sous la forme plus vile des animaux qu’elle a vus copuler!
Le jésuite marqua une moue de désapprobation.
Daniel Lin en avait assez vu. Il interrompit la captation et se hâta de passer à un autre segment temporel. Maintenant, il était sept heures du matin et Lobsang Jacinto, l’Amérindien qui présentement présidait le Conseil de la Cité, déjeunait avec le Superviseur général. L’ingénieur, tout en savourant une tasse de thé Labsang Souchong brûlante, fit part au dirigeant de ses nouvelles connaissances et du problème qui le turlupinait. 
Lobsang ne semblait pas bien saisir l’enjeu. Il paraissait plutôt préoccupé par le dernier esclandre de Vincent Van Gogh. En effet, le peintre fou et génial avait piqué une colère homérique lorsqu’il s’était vu refuser l’autorisation de peindre la salle du Conseil en jaune, bleu et marron, avec un fouillis de fleurs et d’étoiles comme pris dans un tourbillon à vous donner la nausée. 
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- Daniel Lin, je ne vois pas pourquoi cet extrait d’images animées vous trouble tant!
- Très Précieux Maître, cette archive audiovisuelle n’aurait jamais dû exister! Elle n’est répertoriée ni dans les collections officielles de l’Agartha ni dans les pistes temporelles agrées!
- Ah! Les deux mille pistes? Cela est ennuyeux!
- Comme vous dîtes! Proféra Daniel Lin qui, pour une fois n’avait pas envie d’user d’ironie. Cléophradès, ses disciples et ses épigones n’appartiennent à aucune chrono ligne autorisée! Y compris celles où Homo Neandertalensis s’épanouit. Vous vous rappelez que vous aviez approuvé mes choix…
- Oui, je m’en souviens parfaitement. Y-a-t-il autre chose qui vous contrarie?
- Pour le moment, rien de précis… je ressens comme un malaise diffus, une confusion mentale dirais-je… un peu comme si j’étais hors de mes repères. Or, c’est impossible!
- Rien de plus grave?
- Plus grave? Il ne peut y avoir rien de plus grave, Très Précieux Maître! La preuve! Quelque chose affecte la cité ici et maintenant!

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En cette seconde exactement, un laps de temps infini pour la véritable nature du Superviseur général, des oeuvres d’art plastique qui embellissaient les patios, les places et les demeures privées des résidents de l’Agartha se fondaient dans le non conceptualisé. Elles n’avaient jamais vu le jour. Toutes présentaient un point commun. Elles appartenaient aux divers courants d’art moderne ou post-moderne. Elles étaient issues des XX, XXI, XXII et XXIIIe siècles.
Une de ces œuvres majeures faisait particulièrement l’admiration d’Uruhu : le Pi’Ou de Gregor Karlovitz. Parmi les grands plasticiens que l'Occident de la fin du XXe siècle et du siècle suivant avait appelés les maîtres de l'art contemporain et qui avaient eu les honneurs d'être choisis par Daniel pour demeurer en l'Agartha, figurait donc le peintre et sculpteur saxon Gregor Karlovitz. Il était effectivement parmi les rares artistes sérieux ne s'étant pas compromis avec l'esbroufe mercantile qui avait pollué plus que de raison l' honni marché de l'art de cette époque maudite appartenant à la fameuse piste temporelle où « Slavery Trek » avait triomphé. Pratiquant à sa manière l'antique politique des princes mécènes de la Renaissance italienne, Daniel avait commandé à Karlovitz une statue du dieu K'tou Pi’Ou, le premier singe dressé ancêtre d'Uruhu.
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Karlovitz, en génie de la plastique pouvant travailler n'importe quel matériau, du plus noble au plus vil, avait demandé expressément que son œuvre soit créée à partir d'une souche d'érable. Sous le ciseau et la gouge du sculpteur allemand, ce fut comme la surrection d'une idole originelle, brute de décoffrage, d'un primitivisme exacerbé, comme si elle eût été taillée à la serpe par les mains agiles de Toumaï en personne. Pi’Ou naquit, telle une épiphanie de ce qui était alors potentiel : l'Homme premier. La ronde-bosse d'érable apparaissait comme un singulier mélange, une revendication artistique syncrétique des arts des origines. Le dieu-singe, debout, d'une facture volontairement à peine dégrossie, comme une esquisse de ce que la lignée donnerait après un buissonnement autant incertain qu' hasardeux, alliait des influences éclectiques. Un spécialiste aurait décrypté ce bois veiné, dont les innombrables fissures constituaient un réseau infini dont la capillarité était à l'image même de l'histoire mouvementée de la famille des hominidés. En ce symbole à la fois exotique et familier à toutes les cultures, du chimpanzé à l'Hellados, convergeaient en un carrefour, un croisement détonnant les inspirations suivantes :
- l'Afrique subsaharienne et ses sculptures sur bois du IIe siècle avant l'ère chrétienne, à la fois anthropomorphes et simiennes, usées et polies par les siècles, si appréciées d'Arman, le confrère de Karlovitz ; 
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- les ex-voto anatomiques gallo-romains de la Source des Roches, près de Chamalières, d'une merveilleuse naïveté ;
- la statuaire grecque des Cyclades, d'un dépouillement si extrême qu'elle en avait fini par incarner à la fois le comble de la simplicité, de la beauté et de la modernité ;
- le fétiche amazonien Urumgaya de la célèbre bande dessinée d' R.V, extrait des aventures de « Pinpin et Toutou » :  « L'orteil froissé ».
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Ici, une petite parenthèse s’impose. Tant pis pour l’intrigue échevelée comme il se doit. Daniel Lin avait fait venir dans la cité, bien sûr avec l’autorisation du Conseil, une multitude d’artistes issus de tous les passés et futurs de la Terre et des autres planètes habitées. Les citoyens de l’Agartha s’étaient habitués à croiser Alexandre Dumas, Wolfgang Amadeus, Pablo Picasso, Ludwig Van B., Charles Baudelaire, Francisco Goya, Vincent, naturellement, Claude Monet, Emily Brontë, et ainsi de suite. À cette liste, il faut rajouter des cinéastes et des comédiens fameux tels que Michel Simon, Pierre Fresnay, Julien Carette, Delphine Darmont, les sœurs ennemies De Beauregard, Erich Von Stroheim, Jean Gabin, Marcel Dalio, Louis Jouvet, Pierre Renoir, Harry Baur, Abel Gance, Max Ophuls, Orson Welles, etc. 
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La cohabitation entre tous ces génies à l’ego démesuré s’avérait des plus délicates. Les querelles alimentaient les gazettes de la cité. Bach et Ludwig Van B. se battaient froid au mieux ou s’engueulaient le plus souvent. Ne parlons pas de Leonardo que plus personne ne supportait. Seuls Tenzin Muzuweni, Raeva et Daniel Lin osaient encore le fréquenter! Ses écarts de conduite étaient devenus la norme. Pourtant, il n’était pas expulsé et Jacinto gardait pour lui son ressentiment. Le géant blond avait en charge l’organisation des fêtes de l’Agartha. Ces artistes de milieux fort hétéroclites considéraient Daniel Lin comme le mécène absolu.
Pour l’heure, Vincent Van Gogh battait le pompon avec ses excentricités. Il fréquentait assidûment Jules Laforgue et les deux hommes parvenaient à faire la nouba jusqu’à une heure fort matinale presque chaque nuit. Dieu sait comment ils se procuraient de l’absinthe et autres boissons prohibées. Il y avait certainement de l’Otnikaï là-dessous. Daniel Lin laissait faire jusqu’à un certain point.
Les ligues moralistes se plaignaient, obtenaient satisfaction jusqu’à la prochaine incartade. Entre-temps, dix à quinze mois s’étaient écoulés en temps subjectif.
Revenons au vif du sujet. Or donc, la splendide statue de Pi’Ou  avait disparu au grand dam d’Uruhu qui s’en aperçut le premier. Tout d’abord, il crut à un vol. Décontenancé et contrarié, il s’en alla voir Lobsang Jacinto, le Président en exercice.
- Une statue de Pi’Ou? S’exclama l’Amérindien. Votre Dieu? Mais jamais la cité n’a eu le bonheur de posséder en ses murs une telle œuvre!
- Président! Répliqua Uruhu de sa voix lente, grave et rauque caractéristique. Je vous assure qu’hier encore, elle était bien là dans le secteur dédié aux divertissements. Vous-même l’avez admirée la semaine passée…
- Je ne m’en souviens pas! Rétorqua fermement l’Amérindien.
- Vous me faites peur! S’écria le K’Tou. Vous n’êtes pas le premier à ne pas vous remémorer sa présence!
- Prenez rendez-vous avec le Superviseur, conseilla Lobsang, le visage soucieux.
- Je veux bien. Le commandant Wu aura peut-être une explication! Conclut Uruhu soulagé.
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Ce premier incident fut suivi d’une série d’autres tous aussi graves. Racontons la mésaventure survenue à Laine Soyeuse, un Otnikaï qui s’était pourtant parfaitement adapté à la vie sociale de la cité.
Après son service au sein de la maintenance des réseaux d’aération de l’Agartha, l’ovinoïde regagnait paisiblement le secteur résidentiel dévolu aux espèces extraterrestres. Habitué à parcourir les couloirs et les divers hangars de ce lieu le plus souvent déserté par les artistes, il ne faisait plus cas du décor quelconque qui était le lieu commun de ce niveau. Or, pourtant quelque chose d’incroyable advint.
Devant les yeux surpris de notre Otnikaï, les murs se mirent soudainement à scintiller, à onduler et à disparaître! Sans qu’il comprît comment, Laine Soyeuse se retrouva subitement dans l’obscurité la plus totale. Immédiatement, l’ovinoïde s’immobilisa. Sa respiration se fit rapide et oppressée. Des gouttes de sueur perlèrent à son front et vinrent se perdre au sein de sa toison immaculée. Un froid glacial gagna le non lieu et notre témoin malgré lui frissonna, secoua tout son corps et pensa:
«  Que se passe-t-il donc ici? Un coup de ce Leonardo de malheur? Cherche-t-il à me faire peur ou bien tente-t-il de créer un nouveau décor virtuel pour la fête de la semaine prochaine? »
Mais Laine Soyeuse sentait bien qu’il ne s’agissait nullement d’une farce somme toute bien innocente. Malgré l’obscurité, l’ovinoïde se décida à reprendre sa marche. Il avança d’un pas circonspect, les bras en avant, craignant manifestement de heurter un quelconque obstacle.
Au fur et à mesure qu’il progressait, le noir absolu faisait place à quelque chose de plus angoissant encore. Les couloirs devenaient des allées sablées, les murs disparus laissaient la place à des arcades semi circulaires et les pierres parfaitement ajustées et sculptées prenaient forme. Mais le nouveau décor peinait à se stabiliser. Des écharpes de réalité se désagrégeaient dans un brouillard surnaturel semant le désarroi chez Laine Soyeuse. Après les constructions gallo-romaines entrevues par la victime de ce temps fluctuant, succéda l’intérieur d’une cour digne des palais des Mille et Une Nuits! Cette fois-ci, une lumière orangée régnait, celle d’un soleil couchant, baignant le bassin d’eau et les fontaines de teintes ors et rouilles magnifiques. De même, des effluves délicatement parfumés s’échappaient de buissons de myrte judicieusement disséminés dans le patio. Le jasmin, le mimosa et la rose dominaient dans ces fragrances luxueuses. Un chant doux, mélodieux comme le gazouillis d’un rossignol dessinait des arpèges de couleurs pastel dans le ciel se métamorphosant en un sublime indigo digne des plus grands peintres.
Mais aussi splendide que fût le tableau dans lequel Laine Soyeuse se mouvait désormais, notre Otnikaï  ne se sentait pas moins étranger à tant de beauté. Une menace planait dans ce lieu inconnu, éphémère, destiné à l’effacement. De cela, l’ovinoïde en était parfaitement conscient! La preuve, cette voix qui l’interpella brutalement en un arabe non littéraire!
- Maroufle! Que fais-tu dans le palais du Sultan Radouane? Comment as-tu pu passer les gardes postés aux portails? 
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La voix appartenait à un eunuque gigantesque à la peau ébène et luisante, au crâne chauve et au visage peu avenant. L’être était armé d’un cimeterre qu’il brandissait dans sa main droite. Il avança vers Laine Soyeuse, faisant de bien éloquents moulinets avec son arme. Détail incongru: l’eunuque avait également passé à la ceinture un fouet électrique présentement sous tension. Un geste de sa part et des lanières bleues s’enrouleraient autour du cou de l’ovinoïde et l’étrangleraient!
Affolé, Laine Soyeuse se mit à courir en faisant de petits sauts de côté, une fuite tout à fait absurde dans ces circonstances car le patio était, comme il se doit, entouré de hauts murs sur lesquels étaient postés des archers mécaniques, des droïdes encore en état de marche malgré leur aspect délabré.
Haletant, au bord de la panique, notre Otnikaï priait les dieux bons de son panthéon personnel de le prendre en pitié et de l’accueillir en leur Paradis doré bien qu’il eût été un piètre brasseur d’affaires et qu’il eût préféré le confort de l’Agartha aux voyages hasardeux des spéculateurs des guildes plus ou moins autorisées de son XXVIIIe siècle originel.
Derrière lui, l’eunuque s’était également mis en branle mais pesamment. Son quintal et demi le ralentissait fortement. Heureusement pour l’intrus! Toutefois, Laine Soyeuse avait grand tort de s’inquiéter. La réalité bascula une fois encore et le menaçant personnage, son décor appartenant à une civilisation islamique en déshérence, s’effacèrent aussi soudainement qu’apparus. Et incongrûment, les miaulements pitoyables et pourtant reconnaissables de Ufo, le chat familier du Superviseur général de la cité résonnèrent dans le Néant. Deux escarboucles bleues brillèrent deux secondes dans le noir plus que noir puis s’éteignirent. 
Tout était-il rétabli pour autant? La normalité ambiante était-elle revenue dans la cité? Permettez-nous d’en douter! La surbrillance des murs succédant à l’obscurité perdura quelques trois longues minutes avant de cesser, les pépiements joyeux d’oiseaux également alors que les beiges et les gris ternes étaient pourtant de retour dans ces corridors anonymes et enchevêtrés.
Ce fut donc en sueur, les yeux ronds d’une peur fort compréhensible, que l’ovinoïde gagna enfin ses appartements. Après avoir raconté sa mésaventure à son épouse, Caresse Chatoyante, Laine Soyeuse décida de prendre rendez-vous avec le Superviseur général de l’Agartha.
Quelques heures plus tard, justement, l’Otnikaï croisait Uruhu, le K’Tou qui sortait du bureau dévolu officiellement à Daniel Wu.
- Oh! S’étonna le Néandertalien. Vous aussi vous avez perdu quelque chose!
- Euh… non, pas exactement… bégaya l’ovinoïde. J’aurais plutôt subi une sorte de désorientation… temporelle…
- Le Révélateur vous en fournira une explication simplifiée, je pense.
- Vous persistez à nommer ainsi notre Ingénieur en chef? Pourquoi donc?
- Pour moi, le Commandant Wu est le Révélateur, un point c’est tout! Grogna Uruhu qui ne voulait pas s’attarder à développer longuement sur ce qu’il pressentait chez Daniel Lin. De toute façon, personne dans la cité ne l’aurait compris.
Bien évidemment, Laine Soyeuse fit part au Superviseur de sa mésaventure. L’humain ne montra pas son inquiétude, encore moins sa contrariété. Le retour de la chrono ligne originelle au sein de l’Agartha était de son fait, mais pas ce qui avait précédé. Or, à sa connaissance, nul dans le Pantransmultivers n’avait le pouvoir de désagréger ainsi la Supraréalité, de l’accommoder selon son bon vouloir, son caprice, hormis… lui-même! Qui s’amusait ainsi? Ailleurs, oui, ailleurs, rien n’avait encore été pensé, conceptualisé… la cité existait extérieurement au Temps, à l’Univers, à la matière, l’énergie et à tout le reste…  
Daniel Lin se devait cependant de rassurer l’Otnikaï à l’imagination des plus terre-à-terre. C’est-ce qu’il fit, avec un sourire bon enfant, parlant d’essais d’un nouvel engin, un appareil qui avait pour nom « matérialisateur temporel ».
- Matérialisateur temporel? J’ignorais que cela pût exister! S’exclama Laine Soyeuse sincèrement.
- Il n’est pas tout à fait au point, mentit Daniel Lin. Anderson et Albriss éprouvent des difficultés… peut-être devrais-je leur proposer mon aide….
- Oui! Ce serait tout à fait approprié! Approuva chaudement l’ovinoïde.
- Je vous promets de faire le nécessaire pour que cet incident malencontreux ne se reproduise plus, poursuivit le Superviseur avec son sourire désarmant et anesthésiant.
- Très bien! S’inclina alors Laine Soyeuse, ayant précisément oublié pourquoi il était venu exactement. Croyez-vous que le Conseil me promouvra le mois prochain?
- Sans aucun doute! Vous avez les points requis et Tenzin n’est pas homme à favoriser les médiocres!
Sur ce, se levant, Daniel lin raccompagna jusqu’à la porte Laine Soyeuse. Une fois seul, le Génie de la Galaxie soupira.
- Il me faut absolument comprendre ce qui peut ainsi chambouler cette cité! Je sens les ennuis venir, se précipiter comme un orage furieux si je persiste dans mon impuissance actuelle!
***************
Daniel Lin avait vu juste. À leur tour, les musiciens subirent quelques désagréments. J.S. Bach, ce soir-là, vint se plaindre de la perte de plusieurs de ses précieuses partitions telle celle de La Passion selon Saint Luc. Avec patience, devant les yeux surpris du Cantor, le Superviseur consulta les archives de l’Agartha puis, comme le résultat de ses recherches était négatif, brancha le chrono vision afin de s’assurer que cette œuvre avait ou serait bien composée un jour!
- Désolé, Maître! Fit Daniel Lin penaud. Je n’ai rien sur votre Passion
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- Ach! Das ist unmöglich. Vous devez faire erreur, vos appareils mentir!
- Je vous assure que non! Soupira le Superviseur.
- Savez-vous, mon studieux apprenti que Franz Liszt aussi se plaint d’une perte semblable?
- Non, je l’ignorais, dit l’ingénieur mal à l’aise.
- Tenez, on sonne à votre porte. Ce doit être lui.
J.S. avait raison. Liszt se tenait effectivement sur le seuil du salon, conduit aimablement par Gwen, l’épouse du maître des lieux. La jeune femme se retira rapidement, après avoir servi une tasse de thé au nouveau venu.
- Ne me dites rien, proféra Daniel Lin. Une de vos compositions s’est volatilisée… Votre Un Sospiro, n’est-ce pas?
- Oui, c’est exact, répondit le pianiste et virtuose. Comment le savez-vous?
- Je me suis permis d’user de mes dons télépathiques, souffla Daniel Lin de plus en plus gêné.
- Oh! Désapprouva le Hongrois.
- Je n’ai pas été plus loin, Franz, je vous le jure! 
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- Je l’espère bien, Superviseur!
- Pour me faire pardonner, je vais vous jouer cette composition perdue… Qu’en dites-vous?
- Pourquoi pas? S’inclina Liszt civilement.
Ayant également obtenu l’aval de J.S., Daniel Lin s’installa devant son Steinway et attaqua sans difficulté les premières mesures d’Un Sospiro. Au fur et à mesure que les notes s’écoulaient et sonnaient comme du cristal dans le salon, Franz battait discrètement la cadence, laissant sa tête dodeliner sur ses épaules, les yeux clos, comme sous le charme. De son côté, le Cantor ne marquait aucune réaction. Pour lui, cette musique ne correspondait à rien, tout à fait au-delà de son mental.
Mais une nouvelle fois, le Superviseur s’interrompit sans prévenir pour s’écrier:
- Non! Cela recommence! Franz, vous allez bien?
Pourquoi cette inquiétude subite? Liszt venait tout simplement de s’effondrer endormi sur son siège. J.S. le premier se leva pour porter secours à son confrère.
- Was ist das? Franz! Mein Freund! Wie…
- Il va se réveiller, déclara péremptoirement Daniel Lin… laissez-moi le ranimer, Johann!
Devant la mine sévère du Superviseur, le Cantor s’exécuta. Parfois, l’ingénieur en chef de la cité se comportait ainsi et alors, personne, vraiment personne n’osait s’interposer.
Moins de trois secondes plus tard, Franz avait recouvré ses sens, mais… sa mémoire était légèrement altérée ainsi d’ailleurs que celle de Bach. Or, cela ne résultait pas de la volonté du Révélateur!
- Je serais venu vous trouver pour vous instruire de la perte de mon Un Sospiro, s’étonna le Hongrois. Jamais je n’ai composé une œuvre de ce titre! Poursuivit-il de bonne foi.
- Oui, je confirme ce que dit mon ami, déclara l’Allemand avec force.
«  Cela recommence! » pensa le Génie de la Galaxie avec lassitude. Toutefois, il ne montra pas son trouble et fit, diplomate:
- Nous allons consulter le chrono vision. Il va nous révéler ce qu’il en est.
- Comme vous voudrez! Soupirèrent en chœur les deux compositeurs.
Manifestement, les deux hommes réprouvaient l’utilisation de cette machine pour eux, œuvre du démon. Mais Daniel Lin n’en avait cure. Il sentait que l’appareil allait le mettre sur une piste. Immédiatement, l’écran quadridimensionnel remplit toutes ses promesses. Il permit de constater que ladite œuvre figurait dans plusieurs pistes temporelles plausibles, mais, bien évidemment, elle n’avait plus Liszt pour compositeur! Trois chrono lignes, fort intéressantes s’affichèrent. Dans la première, l’auteur de ce morceau était un Stefan Brand, pianiste virtuose austro-hongrois appartenant à la fin du XIXe siècle. 
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Mentalement, Daniel Lin se morigéna:
« Je suis plongé en plein délire! Ce Stefan Brand ne peut exister! Que je sache, il n’est qu’un personnage de pure fiction! Or, le chrono vision est tout à fait capable de faire la différence entre la réalité et les chimères de l’imagination! Le second choix est plus révélateur encore ».
Justement, quelle était donc cette deuxième possibilité? Un certain Daniele Amphitheatrof, un Russe blanc en exil, compositeur hollywoodien prisé de musiques de films, métrages tous tournés dans le deuxième tiers du XX e siècle de la piste temporelle 1721 bis. Un Sospiro avait été écrit pour la pellicule bidimensionnelle en noir et blanc titrée en français Lettre d’une Inconnue. Or, l’anti héros de ce métrage répondait au nom de Stefan Brand! Coïncidence? Que non pas! Au fait, le personnage central féminin, romantique à souhait, avait été interprété par la fameuse et délicieuse comédienne d’origine britannique Deanna Shirley de Beaver De Beauregard! Présentement, l’actrice était un hôte permanente de l’Agartha. Daniel Lin s’était donné du mal pour la débaucher des studios. Il lui fallait interroger au plus vite cette DS de B De B. 
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La troisième proposition accentua le malaise de celui qui passait pour un simple humain. Derrière l’anonymat officiel, se cachait la poétesse parnassienne décadente Aurore-Marie de Saint-Aubain!
«  Là, c’en est trop! Souffla pour lui-même l’ex-daryl androïde. D’où vient-elle? Je n’ai pas eu connaissance de son existence jusqu’à cette attoseconde! Je ne manipule pas le continuum temporel inconsciemment! Qui peut ainsi jouer avec la Supra réalité? Je suis bien le seul de mon espèce! Tous les autres n’étaient que des leurres! »
Tandis que cette tempête psychique se déroulait dans la tête du Génie de la Galaxie, ni Bach ni Liszt ne savaient ce qui se passait. J.S., qui savait lire les données de l’étrange et magique appareil futuriste, se permit de remarquer :
- Vous voyez Superviseur que Franz n’a pas composé Un Sospiro!
- Exactement! Compléta ce dernier. Ma mémoire ne peut se tromper. Puis-je vous suggérer de…
- N’en faites surtout rien! Siffla Daniel Lin entre ses dents. Messieurs, il est tard et je me dois encore à des travaux techniques…
Les deux musiciens comprirent immédiatement que l’ingénieur était mécontent de la tournure des événements. Ils n’insistèrent pas et se retirèrent aussi civilement qu’ils le purent.
«  Voilà maintenant que c’est moi qui passe pour un pauvre fol! » ricana intérieurement le commandant Wu. « Mais je tiens le bon bout, je crois. Je vais rendre visite à Deanna Shirley… »
À cette seconde, la porte coulissante de la chambre glissa et Gwenaëlle apparut dans une chemise de nuit style baby doll! 
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- Daniel Lin, mon maître, il est temps de venir te coucher! Susurra-t-elle de sa voix suave.
- Gwen, j’ai vraiment la tête à autre chose!
- Mmm… décidément, tu es incorrigible! Cette cité t’accapare trop! Soupira la Celte. Mais, tu quittes les lieux, Daniel Lin! Où comptes-tu te rendre à cette heure?
- Sentirais-je un soupçon de jalousie dans ta bouche rouge comme un coquelicot?
- Tu sens bien, mon maître!
- Gwen, sois raisonnable! Il n’y a que toi qui comptes dans ma vie!
- Oui, derrière ta cité, tes petites vies et tout le reste!
- Ne sois pas injuste, mon amour, ma mie, mon aventure, ma douce, …
- Cesse! Et pars… Mais lorsque tu seras de retour…
- Cela ne me prendra que quelques secondes, ma tendre…
- Lorsque tu reviendras, sois tout à moi…
- Pour toujours!
À ces paroles, Gwen souleva ses belles épaules au galbe parfait et s’en retourna vers le lit conjugal ce soir encore déserté avec un soupir qui serra le cœur de Daniel Lin. Mais l’ex-daryl résista à la tentation. Sa compagne attendrait non son bon vouloir, mais la résolution de cette énigme!
 A suivre...
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lundi 9 juin 2014

Cybercolonial : prologue.



CYBERCOLONIAL
Prologue.  Par Christian Jannone et Jocelyne Jannone.
« Les gars, j'vais vous dire comment tout a commencé. Ouvrez grandes vos esgourdes! » Julien Carette écrasa le mégot de sa cigarette dans le cendrier pour en rallumer aussitôt une autre. Le souper avait été copieux. Toute l'assistance, détendue, plus ou moins gaie, allait devoir fournir des efforts notables pour saisir tout le sel de l'histoire qui allait suivre. Raymond Cordy lécha le fond de son verre de bourgogne sous l'œil réprobateur de Pierre Fresnay. Déjà trop parti, Michel Simon bâillait à s'en décrocher la mâchoire tandis que Saturnin Fabre éteignait sa pipe alors que Louis Jouvet et Jean Gabin se balançaient sur leurs chaises. Erich Von Stroheim avait dégrafé le col empesé de sa chemise tandis que son teint avait emprunté une belle couleur rouge brique.
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Marcy l’Étoile, printemps 1888.
« Angélique! Cours moins vite s'il te plaît! Ralentis donc ton allure! Me voilà bien fourbue! »
Ainsi s'exprimait à l'adresse de sa brune amie, en cette enchanteresse propriété cossue de la banlieue lyonnaise, une jeune fille dolente et blonde toute essoufflée par la course que les deux demoiselles de qualité avaient entreprise afin de profiter tout leur soûl de l'enivrante beauté du parc et du jardin de ce domaine, orgueil de nos soyeux depuis tantôt quatre-vingt-trois ans.
« Ma pauvre Aurore! Tu es écarlate! Excuse-moi! J'ai omis un instant ta préférence pour la douceur du repos en chaise longue plutôt que l'immodeste agitation des juvéniles jambes qui veulent profiter des espaces revivifiés par la renaissance de notre belle nature.
- Je n'en puis plus, Angélique. Laisse-moi donc souffler! Le repos sied effectivement à ma frêle complexion. Permets-moi donc, en cet insigne instant, de taquiner la muse!
- Poëtesse tu es! Et fort douée en plus! Nul n'eût cru en un si précoce talent chez une fillette de seulement treize ans si tu n'avais déjà montré tes vers ébaudissants à qui de droit! » 
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Celle qui répondait au prénom d'Aurore s'assit langoureusement sur un banc de pierre. Angélique l'imita. La mignonne et fragile créature haletait, les joues pivoine. Sa beauté de primerose contrastait avec celle de son amie. Autant Aurore était malingre et pâle, autant Angélique respirait la santé. Notre versificatrice en herbe arborait une chevelure proprement extraordinaire aux longues boucles anglaises cascadant sur des épaules maigres ; d'un blond rare, pour ne point écrire d'exception, les mèches torsadées avec art de cette précoce enfant mêlaient subtilement en elles trois nuances complémentaires dont l'éclat de ce soleil de mai accentuait par des reflets d'or la quintessence botticellienne. Dorures, cendres et miel formaient un spectacle quasi onirique : que l'on s'interrogeât sur Aurore, qu'on la questionnât sur sa beauté transcendante, les mêmes conclusions venaient aux lèvres ou à la plume de ses admirateurs : « juvénile Marie-Madeleine », « nouvelle Aphrodite sortie de l'onde », tels étaient les qualificatifs qui revenaient le plus souvent dans les cénacles qui goûtaient à la poésie raffinée de la jolie demoiselle.
Aurore savait gommer par les artifices de la toilette les défauts de son corps chétif. Elle n'aimait ni son nez, il était vrai un peu long, ni son visage pointu, quelque peu elfique, ni sa poitrine plate. Elle usait conséquemment de tous ces leurres que la mode pouvait lui prodiguer. Présentement, elle portait une courte robe de surah prune au pouf de bengaline et d'organsin lilas. Sur son blanc cou de cygne, un ruban de velours noir, auquel, touche indispensable selon elle, s'ajoutait une intaille de tourmaline et de turquoise au profil antique de Cérès, divinité propre à célébrer la prospérité revenue de la Nature. Ses bottines étaient bicolores, ivoire et noires. Elle ne voulait point que son amie la nommât par son prénom complet, Aurore-Marie, comme si elle eût voulu conserver celui-ci sous le sceau du secret.
Angélique, quant à elle, se contentait d'une simple robe printanière de promenade beige, sans nœud ni ornement superflu, les fronces lui convenant amplement pour assurer son élégance de jeune fille de la bonne société industrieuse qui avait bâti la prospérité de Lyon depuis le XVIe siècle. Nous avons fait entendre qu'Angélique incarnait, vis-à-vis de sa camarade, son contraste vivant : ses longs cheveux d’ébène, lisses, étaient laissés libres, sans boucle, agrafe ni padou, alors que la coiffure et la toilette d’Aurore multipliaient les rubans, les surcharges. Angélique, pour l'observateur distingué amateur d'arts mineurs, rappelait ces beautés indiennes du temps jadis, au regard brun profond, aux lèvres sensuelles d’un grenat plus foncé que les pierres de Golconde, qui avaient séduit la cour des Grands Moghols et inspiré les miniaturistes au service d'Akbar le Grand et de ses successeurs.
Aurore sembla recouvrer son haleine. Elle reprit la parole :
« Veux-tu, ma mie, visiter nos parterres de fleurs, notre roseraie, notre serre ou notre insectarium? Je te montrerai les roses trémières, les giroflées, les campanules, toutes nos ipomées et nos beaux peucédans. L'ombre de nos cytises, les crithmes et agripaumes, les grands genévriers...
- Ne te fatigue point, Aurore. Nous avons toute notre après-midi. Je souhaiterais plutôt goûter autre chose. - Du thé, peut-être? Un bon thé bien citrin!
- Je me contenterai d'une limonade bien fraîche accompagnée de scones. » 
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Le regard ambré de la blonde poétesse se fit interrogateur. Il scrutait l'iris de jais d'Angélique, quêtant en son amie le désir qui l'habitait elle-même : c'était autant une sollicitation aux rafraîchissements qu’une invite à la découverte de plaisirs bien plus ambigus. Étonnamment mobiles quoique habitées par un éclat rêveur, quasi mystique, les prunelles orangées de notre fragile protagoniste allaient et venaient du visage mat et doucereux de l'amie à la corbeille sculptée en face du banc, une corbeille à l'antique, en laquelle poussaient les violettes, ces fleurs lors à la mode, que les Dames de qualité aimaient à emporter, à dissimuler à l'intérieur d'un manchon de castor lorsqu'en leurs falbalas du soir, elles se vouaient à la foire aux vanités de leurs mondanités. Au-delà, à l'arrière plan, on devinait, flou, embrumé, à l'ombre douce des charmes et des bouleaux, quasi impressionniste, un bassin aux nymphéas, au centre duquel un grand architecte des jardins, sous la direction de l'amateur éclairé qu'avait été l'aïeul de la fillette aux prolégomènes de ce siècle, avait cru bon de compléter par une imitation de fontaine ou de nymphée de style gréco-romain, bien dans le goût néo classique de ce temps. Par un excessif mimétisme antiquisant et fort compassé, l'artiste avait donné à cette fontaine la forme d'une tholos, dont les colonnettes aux feuilles d'acanthe se voulaient à l'exacte semblance de celles des monuments hellénistiques. Cependant, la statue d’Amour de marbre blanc qui complétait le tout, se rongeait déjà de mousse ; jà la flèche avait perdu sa pointe, et la médiocrité de l'œuvre en transparaissait davantage, dévoilant un travail hâtif qui avait fait fi du respect scrupuleux, quoiqu’académique, des canons polyclétéens. Stricto sensu, pour un éminent membre de l'Institut, cette statue eût été qualifiée de mignardise ratée dans le style des Anciens. Le bassin exhalait une fragrance nostalgique, sorte de pot-pourri, d'odeur de bouquet de roses fanées, de quelque chose qui passait à jamais, dont la destinée, ô Parques impitoyables, était de se chancir et de mourir. 
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Avant d'obtempérer aux sollicitations d'Angélique, du moins le feindrait-elle, Aurore, qui avait dit vouloir taquiner la muse, se mit en un premier temps à murmurer quelques vers, sans suite aucune, car extraits de poèmes déjà publiés, avant, dans un second temps et en un geste prompt bien que pourvu de l'habituelle grâce qui habitait la demoiselle évanescente, de se décider à tirer d'un étui capitonné de velours d'un rouge grenadin un précieux stylographe qui étonna la brunette compagne de jeu.
« Traverse le Tartare, encor, encor, n'attends pas le tombeau (...) »
« La serre sempervirente sise en la Tête d’or
Procurait à mon cœur des passions élégantes (...) »
« Aurore, fit impérieusement la voix d'Angélique, qui tira brutalement la poétesse de sa méditation, décide-toi!
- Pardon, Angélique... Je songeais à des vers...
- Quel beau porte-plume, et quelle forme!
- Ce n'est pas un porte-plume, mais un stylographe, une invention scripturale d'Albion, qui permet de s’affranchir de l'encombrant encrier!
- Cet objet doit coûter une fortune! »
Aurore prit dans son réticule de calicot un calepin qui semblait en vélin, tant les feuilles qui le constituaient étaient fines. La rose demoiselle commença à griffonner d'une plume étrangement nerveuse une poésie à l'honneur de sa mie :
« Ode à la nymphe furtive.
L'appel d'or retentit dans un ciel sans étoiles.
Je te vis, esseulée, en cette contrée, sans voiles.
Fugitive tu fus, ma sylphide craintive!
Coruscante dryade, fruit défendu, fornication furtive!
Thébaine aux yeux d'ébène, qu'Athéna Parthénos
Modela dans la glaise sur ordre de Chronos! »
« Aurore! S'écria Angélique! Qu'écris-tu donc là? Ces mots sentent le soufre! »
La poétesse toussota et rougit. Prise d'une gêne non feinte, elle dit :
« Angélique, rentrons! Je dois te montrer quelque chose. La température fraîchit quelque peu, et je ne suis pas bien. »
Joignant le geste à la parole, Aurore enveloppa son corps fluet d'un châle cramoisi de pongé et de nansouk. Angélique se leva, accompagnant l'amie. Un autre objet ne cessait de l'intriguer : une bague qu’Aurore arborait à son annulaire gauche, bijou plus symboliste encore que l’intaille de sa blanche gorge. « Ma mie, qu'est donc cette chevalière? Ce n'est point là bijou seyant à la gent féminine! Cette bague est-elle d'or véritable? De quand date-t-elle? Le travail du bijoutier me semble fort ancien.
- Il... il m'a été légué par mère... hésita la fillette.
- Quelle étrange parure! Voilà un mois que nous nous connaissons, et j'ai pu constater que jamais, au jamais, tu ne quittes cet anneau. C'est comme s'il adhérait à ton doigt ; comme s'il fallait te le trancher pour pouvoir te l'ôter! Et ce qu'il y a de gravé dessus! Cela me fait penser aux monnaies romaines!
- Non, Angélique : c'est du grec!
- Qu'est-ce que cela signifie?
- Je serai cachottière aujourd'hui! J'adore être taquine! Devine!
- Pan...le reste n'est pas clair... Zo... zoo... zoo... , ânonna Angélique.
- Le sens de ce qu’il y a d'inscrit ne te regarde pas!
- Puisque tu demeures peu diserte à ce sujet, et que je ne veux aucunement risquer la fâcherie, restons-en là! »
Les deux fillettes « modèles » traversèrent la roseraie par des allées de gravier qui menaient au pavillon principal de la propriété. On apercevait le bâtiment, de style Louis XVI, et la partie gauche de la façade de ces bien-fonds était recouverte d'un lierre tenace, que l'on appelle en anglais ivy, ce qui revêtait une importance particulière pour notre poétesse, le nom anglais de la plante étant aussi un de ces prénoms anglo-saxons qui la fascinaient le plus. Aurore, on ne savait pourquoi, adorait tous ces prénoms anglais, ces Lina, Deanna, Lisa, dont on eût pensé qu'elle aurait souhaité les porter, troquer les siens contre eux, parce qu'elle ne se satisfaisait aucunement que les domestiques ou ses parents l'appelassent Aurore-Marie Victoire, avec, en plus, un titre de baronne de Lacroix-Laval! Car Lacroix-Laval était son domaine où, présentement, toutes deux musardaient.
«  Angélique, je te conduis en ma thébaïde, que dis-je, en mon bétyle sacré... et secret! »
La brune camarade regretta la première promesse non tenue, cette traversée trop rapide des trésors botaniques et floraux de la propriété. Elle vit trop furtivement les roses pourpres, blanches, jaunes, les pétales des primeroses d'un incarnat aussi délicat que les joues de l'amie ; elle perçut fugitivement le bourdonnement des abeilles et bourdons affairés ; elle remarqua l'espace d'une seconde le batifolage tout en maladresses des papillons immaculés ou d'une teinte citrine, jonquille, azur ou mouchetée. Elle eût espéré que les bottines de l'amie d'un mois arrêtassent leur marche déterminée, ne serait-ce qu'un bref moment, afin qu'elle pût respirer le parfum sans pareil de ces roses vermeilles. De même, elle ne profita pas des fameuses giroflées, ni des potentilles et des glaïeuls épanouis. Aucun lyrisme agreste ne parvint à inscrire sur elle son empreinte.
Mais l'amie cheminait. C'était à croire que ses narines faisaient fi des merveilleuses fragrances, que son être était ailleurs, qu'un désir autre que contemplatif l'animait, un désir qui montait en elle, telle la sève trop longtemps contenue qui permet à la plante de s'épanouir au soleil du printemps toujours renaissant. Ce désir était plus qu'enfantin : en fait, l'ivresse du renouveau de la nature envahissait la psyché de la blondine artiste. Il se ferait lascif, langoureux, dangereux, voluptueux, comme l'avait écrit un jour le poète Baudelaire dans l'Invitation au voyage : « Luxe, calme et volupté.»
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Enfin, toutes deux parvinrent à bon port. Aurore invita Angélique à gravir les marches du perron. Elle ouvrit une porte-fenêtre. La première chose qui frappa l'adolescente aux cheveux d'ébène fut cette odeur composée, miscellanées de trois éléments : cire, citronnelle et cédrat. Ce produit et ces fruits, outre les sensations olfactives, prodiguaient une impression de type sonore, métaphores immatérielles de l’anaphore et de l'assonance. Les coupables étaient aisés à découvrir : la porte-fenêtre donnait directement sur un salon dit d'été, où, sur une longue table de chêne encaustiquée avec soin, reposait une coupe en cristal de Bohême dans laquelle divers agrumes exhalaient leur arôme. Outre les cédrats et citrons, on identifiait la bergamote, le pamplemousse et la mandarine. Près de la coupe, Angélique vit un vase céladon du Pays du matin calme, dans lequel on avait mis un bouquet d'iris. Ce céladon accusait les injures du temps : la glaçure, quasiment blanche, montrait de-ci, de-là, de vilaines craquelures, telle une toile baroque de Salvator Rosa
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 s'écaillant de place en place sous les stigmates de la fuite des jours tout en se refusant à mourir. La clarté printanière de la pièce était tempérée, pour ne pas écrire bridée, par de lourdes tentures de tussor nacarat. De même, le long des murs étaient accrochées des séries de tapisseries des Gobelins consacrées à la mort d'Adonis et au cycle de Scylla et Glaucos.
La seconde chose qui étonna Angélique fut l'aspect profus de ces aîtres. Alors que la propriétaire recouvrait toute son alacrité et la vivacité enjouée de ses treize ans, l'amie eut l'impression d'avoir pénétré en quelque antre d'un collectionneur fou. Il s'agissait, comment le dire, d'une demeure parnassienne, entièrement vouée au culte de l'art pour l'art, en cela qu'elle s'encombrait d'objets de toutes sortes, où l’hétéroclite le disputait à l'inutile, la redondance à la vacuité et la frivolité à la superfétation. Selon un principe de répétition et d'accumulation cher à un conservateur de musée, la finalité des lieux pouvait se résumer à l'antienne : « Bibeloter, bibeloter sans fin... bibeloter toujours...  »
On ne dénombrait plus les majoliques, Moustiers et porcelaines de Chine, de Saxe ou de Sèvres. On ne comptait plus les tanagras, les émaux et cristaux. Seuls quelques objets intéressèrent le regard d' Angélique : de prime abord, le plus voyant, une statue de korê au sourire archaïque, à la robe et à la coiffe rigides, sans doute ramenée de Grèce par quelque aïeul engagé aux côtés de Lord Byron ; puis venaient ces théories sémillantes de rosaires espagnols de buis et ces vieilles rotrouenges, poésies médiévales du XIIIe siècle en strophes monorimes, accompagnées ou non d'un refrain, inscrites sur des parchemins jaunis soigneusement encadrés sous verre comme autant de daguerréotypes de la Monarchie de Juillet.
Le troisième élément perturbant, en quelque sorte complémentaire du second, était constitué par la multiplication des glaces et des pendules, dont l'entêtant tic-tac désaccordé -car aucune n'indiquait exactement la même heure - fatiguait toute personne non accoutumée à la singularité du lieu. On pouvait en conclure à la manifestation d'une obsession double : narcissisme et lutte vaine contre la fuite de Chronos. Curieusement, Angélique ne fit nul cas d'un tableau, sis au fond du salon, double portrait d’Aurore et de son père, œuvre du pinceau de la fameuse Nélie Jacquemart épouse André, dont le style académique s'apparentait à Léon Bonnat et Carolus-Duran.
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 Aurore y paraissait étrangement le même âge qu'actuellement. Elle portait une robe écossaise à plaid à la tournure de nankin chamois et, si la brune amie avait fait l'effort de s'approcher, elle aurait déchiffré sous la signature de la peintre la date de la toile : 1877

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Le piano ne l'intéressa aucunement : elle ne sut jamais que le premier amour d'Albéric, père d'Aurore, Hermione Destrémeaux, y avait interprété pour l'aimé des pièces virtuoses et romantiques de Schumann et Chopin, avant de disparaître tragiquement à vingt-et-un ans. 

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Aurore murmura de sa jolie petite voix : « Attention à Huberte et à Marthe, la femme de charge. Elles ne doivent point nous surprendre. »
Montrant une clef qu'elle tira de son corsage, elle ajouta :
« Nous allons monter en mon abri, là-haut, près du grenier! »
Angélique suivit docilement sa camarade. Il était temps. Des pas et une voix féminine, adulte, se firent entendre : « Où donc est passé notre cher petit ouistiti? »
Aurore avisa un lambris : elle ouvrit un panneau qui dissimulait quelque secrète entrée : il s agissait là d’une alcôve, accès réservé destiné à abriter ce qui avait été de prime abord les amours d'un petit-maître du temps de la douceur de vivre. Une fois toutes deux entrées, Aurore referma le panneau : aucun grincement importun ne vint trahir les deux fillettes : le lieu caché servait donc régulièrement à la demoiselle en fleurs, qui en huilait les gonds afin que nul ne sût ce qu'elle y pouvait trafiquer.
Un escalier raide et étroit mena les amies jusqu'à la thébaïde occulte de la poétesse. Inspirée, Angélique récita quelque élégie due à la plume de sa camarade.
« Par la magie subtile de l'électrique fée,
Par l'éclat ensoleillé de la luminescence,
Ils préservèrent en toi, mon cœur, mon adorée,
Le lys immaculé de ton adolescence.

Bianca rosa, muse du Parmesan,
Enfourche donc avec moi le tendre lipizzan.
Fuis, fuis sans fin la mortelle Arcadie!
Préfère-lui encor la subtile ambroisie!

Hypocras olympien, ô liqueurs sensuelles,
Coupe que tu osas porter à ta bouche vermeille!
Purpurine pulpe, fruit charnu, interdits transgressés du prophète Samuel,
Jouissifs instants trop brefs, ô ma mie, ma merveille!

Vénusté des mots simples, cherchons encor en eux cette abrupte beauté (...) »
Ces vers avaient pour titre : « A Deanna, l'Adorable. »
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 Ces prénoms anglais obsédaient notre Aurore. Elle frissonna aux mots que la bouche de l'amie psalmodiait presque. Ils avaient sur sa peau diaphane de porcelaine l'effet trouble de la suavité, la sensualité d'un dictame embaumant. Trop sensitive, Aurore manqua se pâmer. Angélique la retint. La pièce secrète s'offrit à son regard. Elle parut plus vaste qu’attendu. Ronde, elle se caractérisait par des rayonnages où s'alignaient des volumes de divers formats reliés de maroquin ver ou rose. Une odeur de vieux cuir, de papier ancien et de fleur passée chatouillait les narines. Les rayonnages s'interrompaient, alternaient avec un caillebotis singulier de grillages rappelant quelque confessionnal destiné à dévoiler de funestes secrets d'amour. Pseudo périptère, la pièce opposait également, face à face, si l'on peut dire, un œil-de-bœuf et un médaillon sculpté dans le marbre dit brocatelle, d'un pathétique hellénistique, représentant un guerrier gaulois mourant.
Le lieu était plutôt cosy, comfortable. Le centre de la pièce était occupé par une ottomane capitonnée de velours vert Véronèse, invite au repos de la fragile enfant. Un guéridon marqueté sur lequel reposaient un napperon, une cannetille et un canezou, côtoyait un objet exotique, inappréhendable pour la casanière Angélique. Aussitôt étonnée, la demoiselle demanda à l'amie :
« Qu'est donc ce récipient, avec ce tuyau et cette espèce de pipe?
- Comment! Tu n'as jamais vu de narguilé! »
Aurore comprit la naïveté d'Angélique. Elle crut bon d'en profiter. Elle voulut l'intéresser aux livres de la bibliothèque.
«  Ceci est mon enfer, mon index personnel où ma muse s'exerce! Y siègent tous les poëtes interdits : messieurs Baudelaire, Verlaine, Rimbaud... mais aussi mon Parnasse chéri, le grand Leconte de Lisle, mon maître préféré. Les aimes-tu Angélique, et surtout, m'aimes-tu?
- Je... Je ... Ton regard est étrange, mon Aurore! Pourquoi ces lueurs dans tes yeux de résine? Leur singulière beauté me trouble!
- Es-tu prête à ce que je voudrais que tu fisses? Souhaites-tu que ma main caresse tes longs cheveux de jais, ô douce volupté?
- Aurore, es-tu folle?
- De toi, de ta beauté des Indes! Laisse-moi donc écrire! Tu m'inspires! »
Aurore ressortit son fameux stylographe et son calepin. Elle compléta le poème qu'elle avait débuté, cette ode d'un érotisme troublant. Elle récitait les vers au fur et à mesure qu'ils sortaient de son esprit halluciné.
 « Matité d'une peau, carnation exotique!
Naïade d'Insulinde venue d'outre tropiques!
Noirs tes cheveux, de jais tes iris, mais point ton âme,
Qui mon cœur embrasa, voluptueux épithalame!
Farouche vahiné nourrie au caroubier,
Pygmalion te conçut en futaie d'albergiers!

Es-tu des Îles Heureuses, de l'Arabia Felix?
De Ceylan, des Orientales Indes, du sommet de la Pnyx?
La superbe rabattue de l'Empereur de Chine,
Rejeta en toi, ma mie, la fière concubine!
Nue tu fus devant moi, prête aux transports hardis!
Neuve tribade en Thébaïde, prépare mon Paradis! »
Angélique s'effaroucha, s'épouvanta à ces vers qu'Aurore prononçait. Elle ne se retint plus et cria :
« Oh, pauvre folle que tu es! »
Ce cri, profond, fut tel qu'il perça peut-être le secret de la pièce. On ne sait. Sans doute le panneau avait-il été mal refermé et quelqu'un avait découvert le passage interdit. On frappa à la porte de la pièce intime. « Madame! Madame la baronne? Êtes-vous là? Que faites-vous donc?
- Madame? Tu m'as mentie, Aurore! Tu n'es point fillette! Au secours!
- Angélique, laisse-moi t'expliquer. Albin, euh, pardon, père...
- Non, tu es bonne pour l'asile!
- Tu me plais, Angélique! Je...  »
La brune jeune fille griffa la poétesse, se refusant à toute explication, même irrationnelle. Elle ouvrit la porte de l'alcôve, dévala l'escalier, bousculant au passage Marthe, la femme de charge, qui avait découvert la cachette. Aurore-Marie de Saint-Aubain, car tel était son nom, malingre jeune femme de vingt-cinq ans, si petite et menue qu'on lui en aurait donné treize ou quatorze, sanglota en balbutiant :
« Ce... ce n'est que partie remise... Je tenterai... ma chance... avec une autre! »
Elle s'effondra dans les bras de Marthe, qui marqua sa surprise à la toilette juvénile de sa maîtresse, mais aussi à la cruelle estafilade qui abîmait sa rose joue gauche.
« Madame! Madame! Encore une de ses pâmoisons! Moi qui vous recherchais pour vous dire qu'un courrier de madame la duchesse d'Uzès venait d’arriver! » 
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Une heure plus tard, Aurore-Marie avait recouvré ses sens. Elle reposait au salon, sur une chaise longue. Elle avait revêtu un déshabillé d'adulte. Elle put prendre connaissance de la missive : il s'agissait d'une invitation au château de Bonnelles, non loin de Paris, à la fois à but littéraire, mondain, mais aussi politique. La duchesse d'Uzès organisait une grande soirée littéraire mais aussi une assemblée générale de la gent boulangiste, à laquelle adhérait notre jolie blonde de porcelaine. Le style de la lettre était  ampoulé, compassé, mais l'invite impérative : elle s'adressait à « ma très chère Aurore-Marie de Saint-Aubain, ma baronne chérie, ma Poëtesse géniale...  » Poétesse avec une majuscule! La duchesse exagérait! Cependant, Aurore-Marie n’hésita pas, quel que fût son état de santé.
« J'irai! Je présenterai mon prochain recueil de poèmes : « La Nouvelle Aphrodite! » Et... Marguerite, ô, ma Marguerite! Tu seras là aussi! Joie! » 


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A suivre...
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dimanche 1 juin 2014

Prochain roman à suivre sur ce blog.

Christian et Jocelyne Jannone sont heureux de vous annoncer la prochaine parution feuilletonnesque d'un nouveau roman à suivre, Cybercolonial, où Daniel Lin Wu affrontera Aurore-Marie de Saint-Aubain.

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Bonne lecture !
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samedi 24 mai 2014

Daniel Wu et le fugu (1995).

Nouvel extrait du roman de Jocelyne et Christian Jannone "Le Tombeau d'Adam" troisième partie "Le Jeu de Daniel", à suivre sur le blog "La Gloire de Rama".

Tokyo, un restaurant haut de gamme au sommet d’un gratte-ciel de verre et d’acier, sur une terrasse aménagée. Cet établissement était réputé pour ses sushis que les palais nippons ou occidentaux se disputaient. C’était aussi et avant tout un lieu de rendez-vous couru pour les hommes d’affaires et les politiques de la capitale japonaise venus négocier contrats et traités divers avec l’élite internationale des entrepreneurs et des politiciens.
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En ce 2 juin 1995, de grandes sommités du Parti libéral démocrate japonais et du Parti bouddhiste Komeito dînaient en compagnie de leurs invités occidentaux. Il s’agissait de patrons américains et européens appartenant aux cinq groupes les plus importants de l’automobile et de l’électronique grand public de leurs continents. Tous se trouvaient là dans le but d’obtenir une réelle ouverture du marché intérieur nippon.
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Les convives dégustaient différentes sortes de poissons trempés dans diverses sauces aux couleurs vives, plaisantes à l’œil et au palais. Ces mets délicats étaient servis dans de petits bols. Quant aux poissons crus, ils étaient présentés coupés en fines lamelles de chair blanche ou rosâtre sur des plateaux en porcelaine précieuse.
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Vint enfin le moment de servir la spécialité tant recherchée qui avait fait la réputation internationale de l’établissement. Le patron en personne s’approcha afin d’honorer ses hôtes et clients du mets si délicieux qu’il nommait le plaisir des dieux avec une emphase non exagérée.
Délicatement, avec un savoir-faire certain, respectant un cérémonial ancestral, le chef découpa des tranches de fugu connu sous le nom de poisson-globe dont effectivement, la chair blanche paraissait succulente.
- Vous verrez, messieurs! C’est là le délice des dieux! Une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer. Du fugu! Mets royal, mets divin s’il en est. Je ne pense pas qu’en Occident, il y ait nourriture plus fine, plus savoureuse! Toutefois, toute médaille a son revers.
- Ach! S’écria un Allemand jovial. Tawaga san, vous nous faites saliver.
- Sans doute avez-vous déjà entendu parler de ce poisson, Herr Dimmerwald. Le fugu est un poisson tueur pour des gourmets impatients et ignorants. C’est tout un art de doser à la millième partie près le suc du fugu afin de réchapper à une mort imparable! Mais le père de mon père m’a patiemment appris à maîtriser ce savoir qu’il détenait lui-même du père de son père. N’ayez donc aucune crainte et dégustez paisiblement ce mets des dieux.
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Appâtés, les industriels et politiciens entamèrent leur plat, mâchant lentement, les papilles en attente. Or, à peine eurent-ils avalé une bouchée de ce plaisir mortel qu’une affreuse grimace vint déformer leurs traits. Foudroyés, les convives moururent en moins d’une minute, devant les yeux exorbités du patron qui ne comprenait pas comment un tel accident avait pu se produire.
- Qu’est-ce à dire? Je suis déshonoré! Je ne puis m’être trompé à ce point. Il faut que je goûte à ma préparation.
Doucement, il prit une fine lamelle de poisson-globe et la porta à ses lèvres. Alors, avec le plus grand effroi, il se rendit compte que le mets délicat baignait littéralement dans le poison. Ne supportant pas un tel affront, sans hésiter, il avala la bouchée de fugu et déglutit.
Inévitablement, son cadavre compléta celui de la fournée de Daniel Wu qui, surgissant des cuisines, entra d’un pas désinvolte dans le salon privé, tout en se frottant les mains de satisfaction.
Notre daryl androïde était méconnaissable. Il avait pris la précaution de se grimer afin de ressembler trait pour trait à l’aide-cuisinier préféré du maître restaurateur.
- Ah! J’ai accompli ma tâche sans anicroche. Du tout bon Daniel! Laissons donc maintenant mon message. Voyons… les caractères sont corrects, la syntaxe également… mais je me demande toutefois s’il s’agit bien là du japonais du XX e siècle… j’aurais dû plutôt m’attaquer à des industriels en visite à Shanghai. Enfin… j’ai fait de mon mieux… Laissez passer la justice de Daniel san, le vengeur des Eta.
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Avec mille précautions, le capitaine Wu déposa un minuscule rouleau de papier pelure sur le plateau même qui avait contenu le fugu puis, s’essuyant le visage avec une serviette en lin et abandonnant sa toque de chef cuisinier adjoint, il s’esquiva ayant recouvré ses traits habituels, ceux d’un jeune Européen, du moins pour un observateur un peu trop prompt à tirer des conclusions hâtives.


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