mardi 2 décembre 2008

Pages arrachées au pergamen de Sodome

A Betsy Blair.

Avertissement : ce texte est destiné à un public averti du fait des thèmes sexuellement dérangeants qu'il développe.
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Extrait de l'encyclopédie en ligne « Cyberpedia » :

Aurore-Marie de Saint-Aubain (Lyon 1863 - Rochetaillée 1894). Née Aurore-Marie Victoire de Lacroix-Laval. Femme de lettres française. D'une vieille famille de l'aristocratie de robe, elle épousa à 17 ans, en 1880, Albin de Saint-Aubain (1858-1918), d'une dynastie de soyeux lyonnais anoblie sous le Premier Empire. Après un exil temporaire de sa famille en Belgique, opposée à la guerre franco-prussienne et à la Commune de Paris (juillet 1870 – septembre 1871), Aurore-Marie de Lacroix-Laval a suivi des études dans différentes institutions religieuses lyonnaises (1871-1877), où elle a appris les Humanités. Un séjour à Paris de 1877 à 1879 lui a fait connaître les cénacles et les salons culturels parisiens, où sa vocation poétique est née au contact du Parnasse. Deux rencontres décisives avec Victor Hugo puis Leconte de Lisle l'ont encouragée à publier à seize ans son premier recueil de vers, « Le Cénotaphe théogonique », déjà marqué par une tonalité nostalgique et antiquisante, une préciosité lexicale extrême et un narcissisme introspectif radical, chaque poème constituant une manière de manifeste élogieux dédié à sa propre beauté.
Adoubée par les parnassiens, Aurore-Marie de Lacroix-Laval, de retour à Lyon, mène une vie mondaine et salonarde, au sein de la haute société industrielle et aristocratique de la capitale des Gaules. Sa fortune faisant d'elle un beau parti à conquérir, conjuguée à son intelligence et à son physique hors des normes de son temps, elle parvient à choisir elle-même son promis, l'industriel et mécène Albin de Saint-Aubain, qu'elle épouse en juillet 1880, ce qui provoque un premier scandale parmi ses contemporains. Mère d'une petite fille, Lise, notre poétesse multiplie les recueils de vers (« Églogues platoniques » (1882), « L'Amphiparnasse du XIXe siècle » (1884), « Épitaphes pour une culture enfuie » (1885), « Iambes gnostiques » (1887)). Elle opte pour une métrique libre, une forme de poésie non définie, riche en correspondances et métaphores, en emprunts à la culture antique, un éloge de l'art pour l'art mâtiné de symbolisme. Elle effectue plusieurs séjours à Londres, Venise, Florence, Paris et Bruxelles.
Son engagement artistique devient politique à partir de 1886 : fréquentant les milieux monarchistes, elle s'engage auprès de la duchesse d'Uzès et défend la cause du général Boulanger, tout en devenant l'amie de sa maîtresse Marguerite de Bonnemain .
A compter du recueil manifeste « La Nouvelle Aphrodite », paru en 1888, la sensualité érotique de ses vers, sous-jacente dès l'origine, se fait plus lascive, plus sulfureuse, influencée par le saphisme. Elle publie en 1890, sous le pseudonyme de Faustine, un roman scandaleux : « Le Trottin », histoire d'une jeune femme de vingt-cinq ans, Cléore de Cresseville, qui se prostitue travestie en fillette et devient tenancière d'un bordel pour clientes homosexuelles pédophiles, dont les petites pensionnaires ont entre sept et quatorze ans! La rumeur publique lui attribue rapidement la maternité de l'ouvrage obscène mais aussi la mise en pratique des moeurs déviantes qu'elle dépeint avec un réalisme à la fois cru et ampoulé par les surcharges décoratives (insistance par exemple, sur l'excitation procurée par le toucher, le contact avec les étoffes constituant la lingerie des juvéniles prostituées).
D'une santé fragile, victime de différentes fausses-couches, Aurore-Marie de Saint-Aubain meurt poitrinaire à 31 ans, deux ans après avoir publié son dernier recueil « Psychés gréco-romaines », et avoir laissé plusieurs poèmes inédits qu'elle comptait regrouper sous le titre explicite « Pages arrachées au pergamen de Sodome », édités à titre posthume par Mireille Havet en 1924. La fin de sa vie a été troublée par plusieurs scandales : soupçonnée un temps d'être liée à un crime sexuel à caractère pédophile (l'affaire Hubeau, du nom du coupable guillotiné en 1892), on lui a prêté une liaison adultère avec le compositeur Claude Debussy. Les derniers mois de sa vie, elle aurait usurpé l'identité de sa fille Lise, disparue accidentellement en juillet 1893.
Aurore-Marie de Saint-Aubain était petite de taille et délicate. Elle s'exprimait d'une petite voix douce, enfantine et candide. Les contemporains ont vanté la beauté de ses yeux couleur d'ambre, au regard halluciné, et de sa chevelure châtain clair cendrée et miellée, son teint diaphane et rose, éléments qui rachetaient une poitrine réduite, un visage triangulaire malingre et un long nez.
Elle a été l'amie de Mallarmé, d'Oscar Wilde, de Leconte deLisle, de Joris-Karl Huysmans et de François Coppée. Admirée de Colette, de Mireille Havet, plus tard de Marlène Dietrich, de Deanna Shirley de Beauregard et d'Alain Robbe-Grillet (particulièrement marqué par « Le Trottin »), elle est devenue une icône « vintage » des milieux lesbiens et « bi ».
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Lyon, 1891.


« Zeugite, père de mon père, viens donc joindre à tes lèvres ma bouche purpurine!
Eau-forte, taille-douce, résidus balsamiques d'une gloire androgyne,
Statue chryséléphantine engendrée par Phidias en un naos divin,
Mes yeux d'ambre, mes ongles de copal et mon buste ivoirin,
Allumèrent en ton coeur, nouveau panégyriste fol au triomphe indicible,
Voué à la célébration, à la gloire de mon corps, repoussant tout rival abhorré,
Les feux inextinguibles d'une passion innée pour mon être adoré!
Au pampre des Frères Arvales, pourtant, tu te crus insensible!
Cippe, tertre, mausolée, cénotaphe, chef-d'oeuvre de l'épigraphe,
Tel le grammatiste au calame d'orichalque sur l'argile gravée ajoutant son paraphe,
L'ennéade applaudit aux vertes espérances!
Hagiographe! Accomplis lors mon désir sans nuances!
Ops a parlé : bonne sera la récolte.
Qu'aux faux-semblants, le numismate en l'archivolte,
Fasse tomber le masque de mon amant fidèle,
Qu'au sexe semblable au mien le visage nu révèle! »


La frêle jeune femme châtain-blond finissait de réciter, avec exaltation, malgré une voix ténue et timide qui la desservait quelque peu, le poème précieux et encore inédit intitulé par elle « Fragments d'un grammatiste antique ». Félicitations et applaudissements nourris plurent. Elle salua gracieusement l'assistance conquise. Cependant, sur les instances et les cris enthousiastes d'un homme à la barbe en broussaille et d'une espèce de dandy britannique décadent au visage assez gras, plus exactement d'origine irlandaise (« Encore, ma chère! Encore! What a masterpiece! More! Miss! More! »), la menue poétesse, les joues empourprées comme si elle éprouvait une gêne, telle une petite fille prise en faute, toussota, s'excusa et déclara, secouant ses anglaises qu'elle avait conservées, bien que cette coiffure ne fût plus à la mode, car elle valorisait son châtain clair aux nuances particulières, admiré de tous :
« Oscar et Joris-Karl ont raison de m'inviter à poursuivre... Mes très chers amis, je ne vais pas gâcher sottement votre plaisir. Hem...permettez-moi de vous rappeler ces vers publiés voici tantôt trois ans dans mon fameux recueil « La Nouvelle Aphrodite » : « En quête d'absolu ».

« Un jour radieux, lors que je cheminais en sylve tropicale,
Un prospecteur apparut là, à mes yeux de sylphide aux paupières de percale.
Mes cheveux de colophane, en lâche chignon, resplendissaient pour Sol.
La moite chaleur de la contrée rendait mon frêle corps bien mol!
En cette prime Orénoque, je demandai à l'orpailleur, audacieuse :
« Dites-moi, brave homme, où trouve-t-on la Cité merveilleuse,
Qu' Apollodore rêva, que Vitruve dessina?
Ces dômes de feldspath, aux murs d' aigue-marine,
Ces toits d'opale qu'en songe Orellana,
Crut constitués d'or pur et non de vil torchis voué donc aux sentines?
Ce Paradis terrestre d'El Dorado qu'en « Telle du Conquest »[1],
Marchands aventuriers et corsaires de Queen Beth[2],
En vain recherchèrent parmi les Amazones,
Meurtrières cannibales de l'imprudent evzone! »

Ma robe de cotonnade beige collait à ma peau de poupée.
Impudique, empourprée, car j'étais sans corset,
Je quêtais la réponse, caressant dans l'attente ma chevelure miellée.
Le rosissement de mes joues veloutées comme lady du Dorset,
Trahissait mon indisposition, mon impatience d'enfant,
Face au monophtalme homme des bois fort peu entreprenant!
Indifférent à ma grâce de blonde, de nymphe de satin alanguie,
L'indigène hispanique et métis si peu disert qu'il fût,
De son ardu mutisme, obstiné tel un druide par le culte du gui,
Hésita de longs instants en cette forêt touffue!
Il rêvait de teck, de sajou, de jaguar et d'autres pangolins,
D'enfer déclaré « vert », de dieux adamantins.

Il me parla enfin, sa chrysostome bouche,
Enchaînant mots chavantes tout en chassant les mouches!
Surprise par ce dialecte, sans interprète aucun,
Souffrant de mes vapeurs, harcelée par moustiques importuns,
Je tentai malgré tout d'en saisir la sémantique clef,
Jurant par l'ennéade et par le paraclet,
Que pour une telle révélation insigne l'explorateur moderne,
Verserait besants d'or, ducats, mines, statères de platine et deniers d'argent terne,
Sans toutefois m'arracher le secret de ce vieil indigène,
Ce sage Cincinnatus qui jamais ne put saisir ma gêne!

Sa charrue au soc de bronze, fier Ahenobarbus,
Son joug attelé de vieux boeufs au suovetaurile voués,
En pomoerium enceinte l'Imperium déposé, la toge mal nouée,
Je compris qu'il me dit : « Là-bas, loin, très loin, loin du mont Erebus! »
Plus loin que l'Antarctique! Que l'Inde! Que la Chine!
Ô Baudelaire, prince des poëtes modernes, vois lors ma mauvaise mine!
Edgar Poe, tombeau chanté par Mallarmé, parnassiens, symbolistes!
Des Esseintes! Leconte de Lisle! Entonnez avec moi le péan animiste!
Mes déceptions opimes, dépouilles de tous mes songes, de ma quête d'Amérique,
Causèrent ma pâmoison en mon corps diaphane, psyché évanescente, ô Bébé Bru phtisique! »

« Beauté, fragilité, mondes lointains! Aurore-Marie, ma mie, vous êtes la meilleure! » S'exalta une vieille aristocrate obèse à souhait, la comtesse du Pont-de-Cé, en tendant ses bésicles.
- J'aurais préféré une nouvelle primeur...déclara avec réserve un jeune homme moustachu à monocle, également poète, qui se lançait dans la carrière sous le nom d'Henri de Régnier, mais bon!
- Chère assistance, je puis vous rassurer : un nouveau recueil de mes poèmes est en instance de publication : il s'intitulera « Psychés gréco-romaines »! répondit la jeune artiste.
- Vingt-huit ans seulement, et déjà tant de chefs-d'oeuvres! Reprit une grande dame brune.
- Las! Les génies se destinent à un trépas précoce! Objecta Huysmans. Aurore-Marie, très chère petite chose, vous qui vantez tellement votre complexion délicate...
- Modérez-vous et patientez!
Se tournant vers un homme brun distingué à la petite moustache, silencieux jusque-là, elle dit :
- Albin, il me semble temps d'en venir au souper!
- Bien, mon ouistiti adoré! Je sonne à l'instant Huberte et Norbert! »
Tandis qu' Aurore-Marie quittait son estrade pour venir recevoir les congratulations du public et l'inviter à se rendre à la salle à manger, la comtesse du Pont-de-Cé hasarda une question sur un détail de la toilette de l' « écrivaine » en herbe :
« Dites-moi, chère artiste, nonobstant cette ampleur nouvelle des manches valorisant vos épaules fines, votre camée, qui à ravir embellit votre cou gracile et ajoute une touche antique à votre jolie robe gris perle, qui représente-t-il?
- L'Empereur Gallien, disciple des néo-platoniciens, adepte de la Tétra-Epiphanie et de l'anacouklesis, objet de plusieurs de mes poésies.
- Pourriez-vous une nouvelle fois m'expliquer cette doctrine? Est-il vrai, ainsi que le prête la rumeur des cénacles, que ses disciples existeraient encore et s'assembleraient comme les premiers chrétiens, dans les catacombes de Paris? Et que vous-même, permettez mon audace, auriez été initiée à l'âge de quatorze ans? »
Aurore-Marie rougit. Prise d'un accès de toux, elle refusa de répondre :
« Désolée, madame la comtesse. Ne faites pas cas de ce que peuvent vous conter des fabulateurs et des illuminés! »
Henri de Régnier fit une observation :
« Quel dommage que notre maître à tous, le grand Leconte deLisle n'ait pas assisté à cette soirée d'exception!
- Il s'est excusé, répliqua la poétesse. Son âge et sa santé...
- Tout de même! Nous avons le PLM! L'ère des diligences est terminée!
- Le « maître » appartient à la vieille génération : à l'époque de la catastrophe qui coûta la vie au grand Dumont d'Urville, alors qu'Arago lui-même fustigeait le chemin de fer, il n'était encore qu'un jeune homme!
Aurore-Marie appela Huberte :
« Huberte! Alexandre soupe avec nous!
- Bien madame! »
La domestique vint apporter à sa maîtresse un perchoir sur lequel reposait un magnifique cacatoès d'une blancheur immaculée. Aurore-Marie embrassa l'oiseau qui se posa familièrement sur son épaule gauche.
« C'est autre chose que le perroquet d' « Un coeur simple »! observa un invité portant une barbe à la Sadi Carnot.
- Mes très chers amis, nous soupons maigre ce soir! Ne vous en offusquez point! A notre menu : huîtres, potage, truite aux amandes, mais bourgogne, beaujolais et fine champagne! Bien sûr, les meilleures graines seront pour Alexandre! Reprit la maîtresse de maison.
Et Oscar Wilde, de rajouter pourtant : « What a shame! Point de tripes au menu, alors que nous sommes à Lyon! »

**************

Le souper s'achevait, unanimement apprécié de tous les invités. Alexandre, toujours perché sur l'épaule de sa maîtresse, happait avec délice les graines de tournesol que la fragile jeune femme lui servait par instants. Aurore-Marie dialoguait face à face avec un sexagénaire, aristocrate érudit parisien porté sur la sigillographie et la numismatique, le baron Kulm, alsacien en exil, dont la réputation de vieux noceur, qui, disait-on, aurait inspiré Maupassant pour sa nouvelle « Le Masque », lui conférait une aura sulfureuse. Il était visible que le baron éprouvait une fascination pour le regard étrange et le physique hors normes de cette menue muse d'un mètre quarante-six seulement, à la somptueuse chevelure cendres et miel. Le dialogue entre les deux singuliers personnages tournait à l'échange de vers. Des observateurs perspicaces auraient remarqué qu'à côté de leur alliance, Kulm et Aurore-Marie portaient au majeur gauche une chevalière gravée en or natif au motif identique : un chrisme hétérodoxe. Au milieu d'un symbole constitué d'un cercle de feu, on distinguait un dieu du panthéon hindou. Quatre rayons irradiaient de lui à chaque point cardinal. Des mots écrits en grec, tous porteurs du préfixe "pan" : Logos, Phusis, Zoon et Chronos, pouvaient être déchiffrés à l'extrémité de chacun des rayons, à condition de bien connaître ses Humanités. C'était comme un signe d'identification, de reconnaissance, pour les adeptes et les disciples d'une société secrète plus que millénaire aux ramifications inconnues...et peut-être redoutables. Un « frère » et une « soeur » s'étaient reconnus, mais l'aîné s'avérait d'un moindre rang dans ce qu'on pourrait qualifier de « secte néo-gnostique ».


« Grande Prêtresse...balbutia le vieil homme...
- Chut, baron, je vous en conjure! Nul ne le sait à part nous deux ici!
- Puisqu'il en est ainsi, communiquons par la poésie!« Le Tropaire végétal », extrait des « Épitaphes pour une culture enfuie »!
- Voilà tantôt six ans que j'ai écrit cela!
- « La serre sempervirente sise en La Tête d'Or
Procurait à mon coeur des passions élégantes
. débuta le baron.
- Au mitan de ce sylvain domaine aux exsudats si forts,
Je vis l'Ara Pacis aux arabesques tentantes
, compléta la jeune poétesse tandis qu' Alexandre, caquetait d'excitation, comme s'il communiait avec elle en dégustant les précieuses métaphores.
- Bucranes de valériane, grecques de mélampyre,
Protomés d'azalées, métopes de vulnéraire,
Triglyphes de millepertuis résumant tout l'Empire!
ajouta, exalté, le vieil érudit.
- Apollon musagète tels qu'en Lui le péan et l'antiphonaire,
Chantés par l'égérie firent fi de Perséphone,
Qu'en muscadin honni nul ne vit le vieux faune!
- Car la geste de Roland que Turold déclina (...) »

- Veuillez m'excuser, baron. Vous commettez une erreur sur ce vers :
« Qu'en la geste de Roland Turold déclina,
Chut las le paladin qu' adonc le cor sonna!

L'anaphore constituée par le « Qu'en », deux fois répété, n'omettez point l'anaphore! A l'origine, je souhaitais écrire : « Chut las de l'alezan au chanfrein pommelé, le paladin qu' adonc le cor sonna ». La métrique du vers, trop longue, ne correspondait pas au reste du poème. Chaque hémistiche aurait pu lui-même constituer en toute autonomie...
- Je puis tout de même poursuivre, ma chère! L'interrompit le vieil esthète.
L'ivoirin instrument exprima lors sa plainte,
Thrène qui ne se tut qu'aux ultimes cris du soir,
En l'espace achevé, pour corbeaux, nulle crainte!
L'ombilic de métal au Bellérophon noir
Résonne encor ce jourd'hui d'un résidu fossile
- Jà détruit par Omphale de son rouet gracile!
Miscellanées de millefiori vécues par l'Anabase,
Ultime révélation par l'orphique voyage,
Miroir du Monde rendu intelligible par les songes du Mage,
Partisans de Smerdis, faites-en donc table rase! »
acheva Aurore-Marie, une lueur hallucinée dans ses yeux de résine. Avouez, baron, que l'hermétisme de ces vers échappera longtemps à toute herméneutique!
- Seuls des initiés comme nous, une « Grande Prétresse » comme vous...
- ... en appréhendent les arcanes cachés! N'oubliez jamais que le Grand Prêtre Charles Maurice de Talleyrand-Périgord parvint à duper Napoléon lui-même! Grâce à lui, l'Empereur fut vaincu! Quant à notre saint des saints, si seulement, en 77, la belle-soeur de Fantin-Latour et son amie Nélie Jacquemart n'avaient pas découvert notre repère de Cluny...[3]
- A propos...Un jeune homme m'a écrit. Il souhaite ardemment être initié à nos rites. Il s'appelle je crois...Carrel, Alexis Carrel ; c'est un jeune médecin... »
Une petite fille brune et bouclée vint interrompre l'abscons dialogue.
«Tantine, z'il te plaît, tantine! Pourquoi cousine Lise n'est-elle pas là? Ze voudrais zouer avec elle! Zézéya la fillette.
- Lise fait dodo, ma chérie. Si tu le veux bien, je vais faire joujou avec toi, mais dis à tes parents qu'il est temps que tu te couches! Ma petite Agathe, il est tard pour ton âge!
- Ze zuis grande! Z'ai zept ans!
- Lise en a dix, et elle est au lit! Mademoiselle, je demanderai à votre maman de vous punir!
- Non, non! Ze veux zouer! Après, z'irai faire dodo! Promis zuré! »
Aurore-Marie se retira en compagnie de la petite brunette.
« Excusez ce contretemps, baron. Nous poursuivrons ultérieurement notre... hem... péroraison. »
S'adressant à Norbert :
« Norbert, veuillez débarrasser notre argenterie. Qu' Huberte s'occupe des plateaux! Je déclare le souper terminé! Que les invités qui le souhaitent se retirent au fumoir!
- Bien, Madame! »

****************

Le fumoir.
Les conversations allaient bon train, ne dépassant aucunement le niveau de la futilité mondaine. A ceux qui pensaient qu' Aurore-Marie était une non-fumeuse, Albin répliqua :
« En fait, mon épouse est une orientaliste en herbe! Le narguilé que vous apercevez lui est exclusivement réservé! Je la mets souvent en garde : ses poumons sont d'une confondante fragilité!
- Votre femme a-t-elle goûté à des paradis artificiels, elle qui révère Baudelaire et De Quincey?
- Hélas, elle a un petit penchant opiomane, un péché mignon qui nourrit son inspiration, telle la pythie delphique avec ses fumées hallucinogènes!
- Je comprends pourquoi ses yeux splendides ont parfois des lueurs si étranges! »
Une jeune femme auburn aux yeux bleus au port de tête altier pénétra brusquement dans cette pièce destinée sauf exception à la gent masculine. Le regard qu'elle jeta à Albin traduisait une anxiété aiguë!
« Albin, as-tu vu Agathe? Je la cherche vainement depuis plus de dix minutes! Il était convenu que nous dormirions chez toi cette nuit! Hector lui-même ne l'a plus aperçue depuis un certain temps! »
A l'adresse des invités, Albin de Saint-Aubain répliqua :
« Excusez ma soeur Rose! C'est une vraie mère poule! Dès qu'elle perd sa fillette de vue, ne serait-ce qu'une seconde, elle croit qu'un satyre l'a enlevée!
- Albin, je suis sérieuse! Aide-moi à retrouver Agathe!
- Ne serait-ce pas cette adorable petite fille brune et bouclée? Dit Henri de Régnier. Il me semble l'avoir remarquée en compagnie d'Aurore-Marie voilà tantôt un bon quart d'heure. Elles ont dû monter à l'étage. Sans doute notre poétesse est-elle allée coucher votre Agathe dans la chambre réservée aux enfants des visiteurs! »
Un clin d'oeil échangé entre Albin et sa soeur, affolée, fit comprendre à celle-ci de le suivre. Le baron Kulm se proposa de les accompagner. Le trio parvint promptement au premier étage de l'hôtel particulier, dans le corridor des chambres d'hôtes. Albin constata que la porte de la pièce où la fillette devait dormir était fermée à clef. Il frappa vainement, sollicitant l'ouverture du lieu. Une voix, étrangement sonore pour une fois, traversait l'huis : c'était Aurore-Marie qui récitait un de ses poèmes, extrait du recueil « Épitaphes pour une culture enfuie ». L'oeuvre s'intitulait : « Éloge maniériste à l'Egée oubliée. » Par instants, on percevait aussi un babil enfantin.
« Aurore-Marie n'a une voix puissante que lorsqu'elle est sous l'emprise de l'opium! Cela provoque en elle l'extase créatrice! Elle s'est enfermée avec Agathe! »
La voix hallucinée de la jeune femme résonnait dans le corridor. Les vers qu'elle récitait étaient comme une voluptueuse mélopée.
« Il y a de cela bien longtemps, mes lectures me portèrent vers Honoré d'Urfé.
Je goûtais à l'Astrée, ô, mignardises exquises!
J'aspirais à la préciosité, appréciant Galathée, les bergeries, les fées!
Triton et Néréide, Céladon, doux Zéphyr, naïades pour le nymphée promises!
Plus tard, l'éther luminifère, aux pérégrinations de Cyrano voué,
M'ouvrit lors la Cosmogonie, après un intermède céruléen
Consacré à Anchise, à la troade d' Enée, bien que fort peu douée
Pour les spéculations astronomiques, leur préférant le Vieux Monde égéen!
Praeludium du Cantor! Églogue! Ilion conquise!
Prosopopée dédiée à ce qui ne sera plus, fille soumise!
Ruines que ni Henriade, ni Franciade, ni Lusiades n'obvièrent!
Deucalion s'en moqua, ô vestiges superbes qu'inondèrent
D'universels déluges, ensevelissant, loin de la mémoire des hommes,
Le Monde païen d'antan, à l'issue de cruels prodromes!

Le burgondofaron, par Gondebaud conçu, en l'abîme précipita Préneste,
Au deuil de palissandre et de sinople, voue-toi donc, Clytemnestre! »

La jeune femme enchaîna une autre poésie, bien plus obscène et sulfureuse.
« Dieu du ciel! S'écria Albin. « Puella impudica! » Ce poème a été inclus dans « Le Trottin »!
- Vous avouez donc, très cher, répondit le baron Kulm, malicieux, que l'auteur de ce licencieux roman, cette soi-disant Faustine, est bien Aurore-Marie!
« Tota pulchra es, chanta le madrigal de Bouzignac!
Cantique des Cantiques qu'avec un soin maniaque,
Je disséquais un soir, nue en mon sérail stuqué,
Odalisque lascive par Lesbos marquée!
Surrection de l'Eros, ô bouche voluptueuse!
Baisant le fruit offert, ton intimité vénéneuse!

Ton linge de poupée caressé par mes doigts, je criai : Amica mea!
Respirant l' exhalaison de ta diaphane peau, douce et angélique,
Plus jolie que tous les trésors d'Amérique,
Je hurlai lors de tout mon extatique corps : Formosa mea!
Tu sentais bon, loin de ces venelles affreusement puantes dignes du Satyricon,
Débaptisées par le pudibond Maximilien de Béthune, telle la rue Poil de ... »

« Arrête, Aurore-Marie! Tu allais prononcer une obscénité! » jeta Albin, tout en défonçant la porte de la chambre.
La jeune femme de lettres était visiblement sous l'emprise de l'opium. Une pipe de ce poison reposait près d'elle. L'âcre senteur de la drogue empuantissait la chambre d'enfant. Aurore-Marie caressait les joues et les cheveux de la petite Agathe, qui se laissait faire et semblait tout autant fascinée qu' intoxiquée par les vapeurs exhalées par l'horrible boule de stupéfiant chauffée. Partiellement déshabillée, Agathe, l'oeil embrumé, n'avait sur elle que ses dessous : pantalons de broderie et chemise. Sa robe était posée sur le lit. Albin empoigna la fillette tandis que Rose se saisissait du bras de sa belle-soeur.
Troublée, Agathe zézaya :
« Tantine! Pourquoi tu veux pas que ze te touce auzzi? Z' aime bien que tu me câlines, tantine! »
Rose, folle d'inquiétude, secoua la gracile artiste en partie décoiffée, dont les boucles châtaigne-claire et ambrées, relâchées, retombaient, libres, sur son dos et ses maigres épaules.
« Aurore-Marie, quel acte épouvantable vous apprêtiez-vous à commettre sur cette innocente enfant? » Hurla Albin.
Prise d'une quinte de toux irrépressible, pourpre comme une pivoine, son beau visage de blonde poitrinaire étrangement resplendissant, la venimeuse et maladive muse balbutia :
« Rien...rien de mal! Je caressais les cheveux de ma nièce, tout en la déshabillant pour la coucher...Elle...elle est tellement mignonne...j'aurais tant voulu être brune et bouclée...
- Vous êtes monstrueuse, madame ma belle-soeur! S'emporta Rose. J'appelle Hector! Nous partons sur l'heure! Albin, je te jure que nous ne remettrons pas les pieds ici, tant que tu ne prendras pas les mesures nécessaires pour faire soigner ta femme! Messaline! Bacchante! Adepte de Sapho et Cybèle!
Le baron Kulm objecta :
- Aurore-Marie a voulu amorcer une expérience proche de celle du « Trottin », mais sans passer à l'acte! Elle connaît les limites imparties par les bonnes moeurs!
- Vous, baron, taisez-vous! Tout le monde connaît votre dépravation proverbiale! Jeta Rose.
- Ah, madame, je ne vous permets point! »
Aurore-Marie, sentant que Rose relâchait sa pression, prit la poudre d'escampette! Profitant de la confusion, s'emparant d'un manteau de soirée et d'une visite qui traînaient, négligemment jetés sur une chaise (elle avait peut-être l'intention de s'éclipser avec la fillette), elle dévala l'escalier, bouscula les domestiques occupés à reconduire les invités tandis que la rumeur d'un esclandre enflait sur toutes les lèvres. Elle se précipita dans la nuit lyonnaise, prête à attraper la mort, sous la pluie qui tombait, drue, depuis une heure trois-quarts!

**************

Le petit corps gisait là, abandonné à même le pavé détrempé, dans une ruelle du Vieux Lyon, quelque part près de l'hôtel de Gadagne, futur musée de la marionnette, à proximité d'un réputé bouchon, sis à l'angle de la rue Juiverie, apprécié de tous les gourmets noctambules, à l'enseigne intitulée « Aux grattons du Vieux Canut ». Ce fut un client éméché, attardé, l'estomac lourd de tripes et de saucisson chaud, le nez et les joues rouges de l'abus de ces vins des coteaux beaujolais, à l'arôme, au moût, au tanin et au bouquet inoubliables, qui vit le juvénile cadavre, croyant d'abord souffrir d'une crise de delirium tremens.
Elle était dénudée, la robe retroussée jusqu'à la poitrine, son intimité mutilée, subtilement éventrée, obscènement exposée, sans pantalon aucun car d'une classe trop pauvre pour avoir les moyens de porter ces dessous festonnés. Elle avait été disséquée avec art, les organes de la génération, non encore épanouis, internes comme externes, ovaires, trompe de Fallope, utérus, lèvres, clitoris, déposés à ses côtés. Même son hymen avait été prélevé avec soin. Curieusement, par exception à « la règle », si l'on ose s'exprimer ainsi à propos de ce sordide homicide, « on » avait laissé en place le vagin. Elle s'appelait Louise, Louise Ballanès. Brune, frisée comme une italienne, les yeux marron foncé, elle n'avait que onze ans.
L'homme, au spectacle affreux, vomit son bon repas. Il était cinq heures du matin et il pleuvait encore par intermittences. Dernier client du bouchon, embrumé par la bonne chère, le quidam n'avait rien entendu, car jà trop aviné. Le corps n'avait pas encore totalement refroidi et la rigidité cadavérique ne s'était donc pas manifestée puisqu'il était encore souple : le meurtre était tout récent. Il remontait tout au plus à trois heures, et, lorsque l'homme était entré se restaurer, trois heures vingt-cinq minutes auparavant, la ruelle était silencieuse, déserte! La police devait conclure que la fillette avait été trucidée ailleurs (sans doute par strangulation, comme en témoignaient les marbrures sur son cou) puis transportée ici, avant d'être rituellement disséquée. Car il devait s'agir d'un rituel, n'est-ce pas? L'enquête serait ardue : il fallait traquer les satyres et tous les détraqués, y compris à la faculté de médecine et aux hospices civils. Les inspecteurs étaient formels : le meurtrier ne pouvait être qu'un homme porté sur les petites filles!

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Albin eut la surprise de retrouver sa conjointe le lendemain matin, affalée dans le fumoir en suçotant le tuyau de la pipe de son narguilé. L'eau parfumée à la fleur d'oranger, à la bergamote et aux pomélos glougloutait et bouillonnait dans l'orientaliste accessoire excentrique. La belle que voilà! Oublieuse de l'incident du soir, Aurore-Marie lisait effrontément un livre fort gaillard, une édition princeps in-12 de 1720, donc de la Régence, reliée en maroquin vert (couleur aux connotations érotiques certaines caractérisant aussi l'édition première de 1859 de « L'Origine des espèces » de Darwin) dans la traduction de Galland de « L'Art d'honorer ses montures », du fameux pornographe arabe du XIIe siècle Ahmed Ibn-Al Rumi! L'ouvrage licencieux était illustré de gravures explicites exécutées en taille-douce et d'aquatintes obscènes! Aurore-Marie avait revêtu un sarouel jaune et un corsage de satin écarlate. Alexandre sommeillait, juché sur son épaule gauche. Cette friandise exquise et épicée digne d'un marquis de Sade ou d'un Sacher-Masoch ayant régressé à l' abjecte animalité indigna le mari courroucé! La gâterie érotique livresque pour bibliophiles avertis amateurs de galipettes perverses eut chez lui un effet démesuré, à cause des événements de la veille. Par la faute de cette épouse qu'il adorait pourtant, si blonde, si fragile, si talentueuse, Albin subissait la fâcherie de sa propre soeur! Sachant que Rose et lui étaient de faux jumeaux, mais des jumeaux quand même, pardienne! (comme l'eût juré un cul-terreux de l'époque de Galland, ô combien perruquée mais crasseuse et pestilentielle!), c'étaient des liens subtils et forts, de ceux attachant les enfançons qui ont tété le même lait aux seins plantureux et fermes de la même nourrice morvandelle sous le Second Empire, une affection platonique de toujours (car Albin avait ses propres ambiguïtés, et Rose, auburn aux yeux bleus et au teint clair, était belle, élégante, distinguée, cultivée...), qu' Aurore-Marie avait rompus peut-être pour longtemps!
En conséquence, comme plus tard – étrange écho- lord Fonteyn avec « La Jungle », le mari offensé se saisit de l'ouvrage interdit! Il ne vint même pas à l'idée d'Albin, aveuglé par sa tartuferie, de questionner sa femme au sujet de son escapade, fugue qui avait tout de même duré plusieurs heures! Comme s'il était accoutumé à ce comportement déroutant, qui n'était point inédit chez elle...
« Jette-moi cette saloperie au feu! J'ai constaté que la cheminée était allumée et que quelque combustible y brûlait! C'est bien pour le chauffage, ou pour autre chose? Joins donc l'utile à l'agréable pour moi! Aux flammes cette horreur, aux flammes!
- Monsieur le Grand Inquisiteur?
- Combien de temps vais-je encore supporter tes frasques érotiques et tes déviances de plus en plus affichées au grand jour? Avoue que tes amis sont étranges! Cet esthète irlandais, cet Oscar Wilde, par exemple! On le dit inverti... Et tes lectures, ton inspiration! Rien que les illustrations de ce brûlot d'un pseudo auteur arabe suffisent à créer le dégoût! Vois cela : cet homme enturbanné qui...qui...
- Serais-tu un jars blanc, comme il y a des oies blanches? Tu vois bien qu'il monte son méhari, comme l'étalon sa jument!
- Oh l'horreur! L'horreur sodomite!
- Que non pas, mon amour! Zoophile est le terme approprié! Ne suis-je pas moi-même un ouistiti pour toi? Je suis si menue... Comme tu es trop lâche pour ébruiter le « scandale », je n'ai rien à redouter de toi, mon chéri! Chacun son pré carré et advienne que pourra! A toi l'industrie et la technique, à moi les arts et la littérature! J'ajoute que « Le Trottin » s'est fort bien vendu, mieux que tous mes poèmes! L'argent ne m'intéresse pas! Nous ne manquons de rien, j'ai une jolie fortune, une adorable petite fille qui me ressemble, et tu n'as jamais effectué d'investissements hasardeux, ni dans l'Union Générale, ni dans le canal de Panama, qui commence à tourner au désastre pour cette vieille ganache de Lesseps, notre doyen d'âge à l'Académie!
- Comme la soierie est en perte de vitesse, et ce, malgré les travaux effectués par Monsieur Pasteur sur les maladies du ver du Bombyx, je préfère investir dans la recherche photographique ou les moteurs des voitures sans chevaux!
- Tu fais allusion aux usines Lumière! Bon, laisse-moi tranquille! J'ai...une petite crise! »
Une violente quinte de toux secoua Aurore-Marie qui eut un petit crachement de sang.
« Une hémoptysie! Il ne manquait plus que cela! » S'écria le mari.
L'amour reprit le dessus :
« Mon adorée, ma mie! Alite-toi! Je prendrai soin de toi!
- Merci Seigneur! Il m'aime...toujours! »

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Dans l'affaire Louise Ballanès, la police lyonnaise était sur les dents. L'enquête avait été confiée au commissaire divisionnaire Clément Arnault (1852-1913), arrière-grand-père de la grande juriste internationale Marianne Arnault (1942-2027), prix Nobel de la paix 2008, qui deviendrait célèbre pour avoir inscrit le kalmanno-samuelisme ou « ultralibéralisme » parmi les crimes contre l'humanité, doctrine dévastatrice reposant sur l'essai économique du tristement fameux Thaddeus Von Kalmann publié aux presses de l'Université de Chicago en 1947 : « Slavery Trek », ouvrage qui constituerait une bible, y compris pour le peuple humanoïde Haän, et pour avoir permis le retentissant procès devant le Tribunal Pénal International du Président des Etats-Unis Thomas Quincy Taylor, alias TQT. Meg Winter, l'ancienne « Première ministre » du Royaume-Uni était parvenue à échapper à ce même procès à cause de son grand âge et de son gâtisme avéré. D'origine belge wallonne mais émigrés en France en 1862 (la famille retournerait en Belgique en 1919, plus exactement à Ixelles par solidarité avec le roi chevalier Albert 1er), les Arnault, au départ de très modestes mineurs de fond, connurent une ascension sociale certaine grâce au père de Clément, Léon, devenu contremaître, qui parvint à se saigner aux quatre veines pour que son aîné fasse des études. Premier bachelier de la lignée, entré dans la police française à vingt ans, Clément, de par ses qualités, avait gravi les échelons et se retrouvait en 1890 affecté à la capitale des Gaules comme commissaire divisionnaire de seconde classe.
L'affaire Ballanès était son premier gros casse-tête criminel à ce poste. Aussi, ne négligea-t-il rien, souhaitant mettre tous les moyens à sa disposition pour pincer le coupable. Arnault fit donc appel au meilleur expert français en criminalistique : Monsieur Alphonse Bertillon, père du bertillonnage et de l'anthropométrie. Véritable Cuvier de sa spécialité, Bertillon prétendait pouvoir reconstituer à la fois l'apparence physique et la psychologie du coupable à partir d'un seul indice! Un profiler « Belle Epoque », nous direz-vous!
Clément Arnault venait de recevoir un courrier officiel lui annonçant l'arrivée du père de la police scientifique française. Il s'entretenait de l'affaire Ballanès avec son adjoint, l'inspecteur Jules Leborgne.
- Ce crime rappelle une série d'homicides atroces qui ont défrayé la chronique Outre-Manche voici tantôt trois ans : un fou, qui a été surnommé « Jack l'Eventreur », et s'en prenait aux prostituées de Whitechapel!
- Chef, objecta Leborgne, les victimes n'étaient plus toutes jeunes, à l'exception...
- De vieux tapins sur le retour, fanées, affreuses... alors qu'ici, à Lyon, il s'agit d'une fillette! Le crime est sexuel, pédérastique qui plus est! Ceci étant dit, il y a des éléments bizarres.
- Le mode opératoire peut-être?
- Opératoire! Ce n'est pas un boucher, mais un chirurgien, un spécialiste de l'obstétrique qui a dû faire le coup! Et il a emporté ses instruments! Pourtant, l'autopsie a révélé...l'absence de pénétration de la victime!
- Je l'ai étudié tout comme vous, ce rapport. On a relevé sur la robe de la morte des traces de euh...liqueur séminale....
- Nos chimistes ne sont même pas certains qu'il s'agisse de sperme! Ces sécrétions sexuelles n'étaient pas forcément masculines!
- Peut-être que le tueur, détraqué notoire, est incapable de faire l' « acte » normalement! Il a le problème d' Onan!
- Alphonse Bertillon arrive après-demain! Il nous sera d'un grand secours! »

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Aurore-Marie, en larmes, tenait un courrier à la main. Elle venait d'apprendre deux morts bouleversantes : son amie, Marguerite de Bonnemain, était décédée de la tuberculose le 16 juillet dernier, et son amant, Georges Boulanger, s'était suicidé sur sa tombe, à Ixelles le 30 septembre! Ixelles, où, le dimanche des Rameaux 3 avril 1955, Poil Rêche, fort des ordres donnés par Kintu Guptao Y Ka et Nitour Y Kayane, rongeait son frein devant le cinéma « Lido », attendant avec impatience l'arrivée de la jeune Marianne Arnault, treize ans, arrière-petite-fille de notre officier de police, avec toute sa smala de bambins! Pour patienter, son hérisson apprivoisé sur l'épaule, il se rinçait l'oeil avec les photos « chaudes » de Sparrow, ce salaud de groom défroqué qu'il haïssait, prises en douce dans une chambre du « Libellule Hôtel » en février 1949, alors qu'il était en compagnie d'une petite blonde déguisée puis déshabillée en poupée 1880, la célèbre comédienne Deanna Shirley de Beaver de Bauregard, alias Lisa Berndle! Kintu et Nitour étaient d'authentiques hommes-robots de la première civilisation post-atomique. Originaires de la Cité d'or souterraine de Shalaryd, ils avaient été créés par le cyber-biologiste Okland Di Stephano autour de l'an 3000. Ils servaient présentement Johann Van der Zelden, homme d'affaires américano-néerlandais de la fin du XX e siècle, qui se prétendait l'Entropie!
La veille, Poil Rêche avait reçu à Marcinelle, où il créchait, ses instructions – et ses « armes »- de Kintu et Nitour, qui l'avaient ensuite gracieusement conduit à Ixelles à bord d'une somptueuse Ford Vedette bleu-outremer aux fabuleux phares jaunes.
Il vit enfin sa proie arriver : une jeune fille brune, à la coiffure sage, grande pour son âge, solidement charpentée comme une paysanne. Comme prévu, un groupe d'enfants et de bambins plus jeunes l'accompagnaient. Parmi eux, son frère cadet, Zénobe Arnault, dix ans, qui un jour, rachèterait l'usine chimique de son patron et deviendrait un grand chef d'entreprise humaniste unanimement respecté, Annick Van De Winjgaert, onze ans, toute blonde, rose et bouclée, la voisine des Arnault, future première femme belge à devenir premier ministre et leader du parti Social Chrétien flamand, qui réconcilierait les deux communautés dans un pays menacé d'éclatement, Catherine Rickjsen-Lambilotte, neuf ans, parfaitement bilingue (français-flamand), avec ses mignonnes tresses rouges et ses dents de lapin, qui serait prix Nobel de littérature... et d'autres encore, plus jeunes, tous en habits du dimanche. Sur ordre de l'Entropie Johann Van der Zelden, qui se voulait plus kalmanno-samueliste que Taddeus Von Kalmann et Jonathan Samuel, Poil Rêche devait changer toutes ces destinées et le cours de l'Histoire! Les épigones des deux papes de l'ultralibéralisme pourraient chanter un Te Deum en l'honneur de Johann, eux qui tenaient pignon sur rue à l'université de Chicago tout en ramassant à la pelle les prix Nobel d'économie! D'eux, un Cyrano de Bergerac égaré aurait pu dire :
« Comment! L'Académie chicagolaise est là!
Les Kalmann, les Samuel, les Parker, tous ces noms dont aucun ne mourra! »
Mais foin de notre digression![4] Albin avait pu le constater : jamais sa femme n'avait été aussi belle qu'aujourd'hui, son visage bouleversé par les pleurs! Elle venait d'interrompre la composition d'un nouveau poème intitulé « Choriambe » qui débutait ainsi :
« Volubilis! Ipomée orientale!
En l'isohypse du Mont Olympe l'isoète de Tantale (...) »
« Marguerite...C'est épouvantable! Georges ne l'a pas supporté! Marguerite que nous aimions tant! Nous avions de grands desseins, en France comme en Afrique... J'avais proposé à Georges, s'il ne pouvait agir en France ou ne voulait pas du pouvoir en métropole, de venir se tailler un potentat quelque part, dans le bassin conventionnel du Congo! Là-bas, nous aurions fait de grandes choses...qui auraient peut-être bouleversé le cours de l'Histoire des Hommes, et celui des guerres... L'Arme Absolue...La condensation, en une seule bombe, des quatre forces ou hypostases réunifiées, conformément au plan que me dictèrent, par le Songe et par l'opium, Cléophradès et Sapho en personne....Gallien et Tycho Brahé l'avaient déjà tenté, de même l'Empire Gupta... Ma Marguerite! Comme tu étais belle!
- Je comprends ta tristesse, ma mie, mais je préfère te laisser à tes divagations! » Répliqua, prosaïque, Albin.
Ignorant les tenants et aboutissants de la Tétra-Épiphanie, l'époux de la poétesse aliénée n'avait jamais appréhendé ses actions et ses rêves.
« Marguerite! Je dédie à ta mémoire ces vers que j'avais composés le mois dernier, reprit, hallucinée, la blonde égérie :

Ode en forme de stances à une jeune mendiante aux cheveux de lin :

Baudelaire, mon guide pérégrin,
Et vous, mes chantres, Coppée et Richepin!
Oyez la tragique complainte,
L'ode à la jeune mendiante qui expira sans plainte!
Si belle dans ta misère noire!

Hâve, tu errais de par les venelles,
Quêtant ton pain bis, rêvant choses éternelles!
De tes yeux pers aux reflets d'opaline,
Tu souffrais de ta faim, le soir en ta chaumine!
Si belle dans ta misère noire!

Nuls dessous, nul linge, sous ta robe sordide,
Posée à même ta peau, harde horrible et morbide!
Sans chemise ni sabots, les pieds nus et marbrés,
Ton corps couvert d'ulcères, d'escarres, avait lors jà sombré!
Si belle dans ta misère noire!

Plaies ouvertes, ampoules sanguinolentes,
Tu boitais en la sente!
Tes poumons épuisés, rongés par la pulvérulence,
Exhaustaient en tes bronches ton hectique abstinence!
Si belle dans ta misère noire!

Merveilleux mais crasseux, ton visage était las!
Madone adolescente, tu pleurais en la place!
Tes joues émaciées, tes cheveux de lin jaune,
Infestés de vermine, te vouaient à l'aumône!
Si belle dans ta misère noire!

Ton ventre criait sa vacuité, mais nul ne l'écoutait!
Ta maigreur christique indifférait les laids!
Ces pansus, ces repus, blasés de leurs milliards,
Ne jetaient à ta paume tendue, ni sol, ni teston, ni liard!
Si belle dans ta misère noire!

Les rats morts faisaient ton ordinaire!
Tes dents déjà gâtées croquaient ces délétères
Immondices innommables, restes des cuisines des bouchons,
Ordures délectables dans tes bras maigrichons!
Si belle dans ta misère noire!

Le pauvre médiéval, devoir de charité, image du Sauveur, ô Imago Dei!
Ne te concernait plus, mon amica mei!
Hephtalite beauté, mon bel ange efflanqué,
Vaincue par l'égotisme, prolétaire, sois marquée!
Si belle dans ta misère noire!

Tes pieds meurtris, tes jambes souillées d'une fange implacable,
Deçà-delà, révélaient à ces pleutres incapables,
Ces pendards pendables, des taches de moisissure,
A celles du bleu des Causses semblables, varices de pourriture!
Si belle dans ta misère noire!

Le roquefort grouillant de vers et la pie au fromage,
Exhalaient moins de puanteur que ton affreux ramage,
Du même fichu vêtue, qu'il vente, pleuve ou neige,
A tes haillons insanes, poux et mouches s'agrègent!
Si belle dans ta misère noire!

Ton immense regard de turquoise dévorait ton visage!
Pauper translucide, contemple là ces ravages,
Aux bris du miroir ébréché, à la psyché sans tain,
Révélation de la mort approchant, de tes espoirs vains!
Si belle dans ta misère noire!

Jeunesse enfuie, nulle enfance pour toi!
Ta mère morte en couches, là, sous ce méchant toit,
Destinée à partir, à gésir à même le grabat, froide en son galetas!
Retour de l'assommoir, d' absinthe bien rempli, ton père te rejeta!
Si belle dans ta misère noire!

Pucelle ne fus plus, battue par géniteur, par l'inceste trahie!
Lors nubile, tu tentas péripatéticienne vie!
Exutoire ridicule car tu étais sans formes : trop malingre pour l'homme!
Chue au plus bas des étages, pour toi, nul écot, nulle somme!
Si belle dans ta misère noire

Tes dents pourries tu ne pus vendre, ni tes cheveux trop sales,
Ton Lycée et ton Académie furent de sordides dédales!
Rose de Ronsard mal éclose, gentil aubépin jà fané,
Par Malherbe ton éloge funèbre, par De Viau, tes stances profanées!
Si belle dans ta misère noire!

Fière matrone, fille d'un clarissime,
Lamento de Monteverde, Jephté du Carissime!
Lors en l'antique villa, tu n'aurais point déplu!
De Valentine Visconti, tu prendras la devise : « Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus! »
Si belle dans ta misère noire!

Jà pour ton éloge l'antépénultième strophe!
Fille d'Alcée, partageons avec toi l'ultime catastrophe!
Un soir, une bougie de suif embrasa ton taudis!
A la rue désormais tu dormis, va-nu-pieds que le shaitan maudit!
Si belle dans ta misère noire!

Vinrent l'hiver et la froidure, vint te quêter le Vieillard Temps!
Implorante tu fus : « Va-t'en! Va-t'en, lui crias-tu! Je n'ai que dix-sept ans!
Ce n'est point l'âge pour mourir! Sire Temps, aie pitié de moi, pauvre poupée de chiffons!
Ecoute ma petite voix! Certes, j'ai grand'froid et grand'faim, mais laisse encor un répit à la
[pauvre Lison! »
Si belle dans ta misère noire!

Tu crevas en silence, à même le pavé,
Exsudant, suant jusqu'à ton dernier souffle ton paupérisme sublime!
Transfiguré fut lors ton corps hectique : tu expiras en souriant sous les flocons opimes!
L'indifférence des passants fit fi de la juvénile pauvresse dont le cadavre bien tard fut enlevé.
Du cloaque de la traboule tes miasmes attirèrent l'attention :
Depuis trois jours partie, mais point décomposée : la pestilence venait de tes haillons!
A la morgue glacée un temps tu reposas : jeune indigente inconnue, telle on t'identifia!
Sans nom tu demeuras, ô, ma Lison, ma souffreteuse mie!
On te lava enfin, révélant ta beauté de porcelaine et ta blonde alchimie!
Personne ne vint te réclamer : à aucun parent adonc on ne confia
Ta dépouille que l'on enveloppa dans un méchant et blanc linceul!
A la fosse-commune, sans même une bière, ton sac fut jeté!
De la chaux vive te recouvrit, puis le fossoyeur, seul
A tes funérailles, à jamais t'ensevelit, anonyme, oubliée, sans nulle identité!
Au Ciel désormais tu reposes pour les siècles des siècles, si belle dans ta richesse blanche! »

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Siège de la police lyonnaise.
Alphonse Bertillon, après avoir pris connaissance du dossier de l'affaire Louise Ballanès, exposait sa version du crime et ses idées sur le physique et la personnalité de l'assassin. Le commissaire divisionnaire Clément Arnault et son adjoint Leborgne étaient tout-ouïe! Le sentencieux expert à la barbe rectangulaire considérait ses préjugés et ses présupposés comme des paroles d' Evangile! Ils feraient des ravages lors de l'Affaire Dreyfus!
« Première chose, fondamentale : l'assassin est un homme, c'est l'évidence même! S'il existait des femmes capables de telles choses infâmes, cela se saurait! Des satyres femelles, cherchant à forniquer avec des fillettes, allons donc!
- Sauf le respect que je vous dois, maître, répliqua obséquieusement Arnault, n'auriez-vous jamais entendu parler du « Trottin », ce roman paillard qui traite justement de ces « choses infâmes », comme vous le dites? Il est paru l'an dernier...avec un retentissement, je ne vous le cache pas...
- Pure imagination issue d'un cerveau malade, d'un pseudo-auteur dépravé, qui s'abrite courageusement derrière un pseudonyme pour ne point subir l'ire de la justice pour « pornographie » explicite, comme autrefois Baudelaire pour « Les Fleurs du Mal ».
- J'ai ma petite idée sur l'identité de cette fameuse Faustine... Il s'agit assurément d'une personne respectable, que dis-je, d'une personnalité appréciée par ses pairs... ceux-ci étant évidemment des gens de lettre! Quant à l'ouvrage de Baudelaire, c'est bel et bien d'un chef-d'oeuvre!
- Comment, monsieur le commissaire divisionnaire! Vous avez lu « Les Fleurs du Mal », ce torchon qui se prétend poétique! Apprenez que je ne goûte qu'aux traités de criminologie!
- Récapitulons, maître. Le corps affreusement mutilé de la petite Louise Ballanès, 11 ans, brune, yeux marron foncé, un mètre trente-et-un environ, fille de Jeanne Chemin, épouse Ballanès, ouvrière aux usines Lumière et de Paul Ballanès, cocher de fiacre, a été découvert le 5 octobre 1891, vers cinq heures du matin, rue de La Loge, à quelques mètres de la rue de l'Hôtel de Gadagne. Monsieur Amédée Bourseul, négociant en gros, célibataire, cinquante-quatre ans, a trouvé la victime alors qu'il sortait du restaurant dit « bouchon lyonnais » « Aux Grattons du Vieux Canut », localisé à l'angle de la rue Juiverie et de la montée du Change. Le cou présentait des traces de strangulation, cause vraisemblable de la mort. Le décès remontait à deux heures du matin environ. Il semble que la victime n'a pas été tuée sur les lieux où on l'a découverte. Par contre, l'assassin (ou une autre personne, car on peut envisager l'hypothèse de deux intervenants), a procédé, sur place, rue de la Loge, à une dissection post-mortem à caractère obstétrical, puisque tout l'appareil génital de la victime, à l'exception toutefois du vagin, a été enlevé. Des traces supposées de semence ont été prélevées sur la robe de la fillette, mais il semble qu'il n'y a pas eu de rapport avec pénétration entre elle et le meurtrier (...) Qu'en pensez-vous, maître Bertillon?
- Nous devons nous en référer à la physiognomonie, à Cesare Lombroso et à l'anthropologie criminelle! L'assassin est un homme adulte, de forte corpulence, d'une taille élevée (proche des deux mètres), chauve et intégralement épilé! J'ajoute qu'il a au moins soixante ans!
- Qu'est-ce qui vous amène à de telles convictions?
- Primo, liqueur séminale émise égale mâle! Secundo, ce mâle n'est plus un jeune homme : il ne parvient plus à retenir sa liqueur qui sort trop tôt de son...hem, vous voyez bien ce que je veux dire! Voyez Onan! Tertio, même s'il s'agit d'une enfant, il faut être costaud pour étrangler quelqu'un! Il faut un homme gros pour maîtriser l'autre qui peut se débattre, gros et grand!
- Grand? Questionna Jules Leborgne.
- La hauteur à laquelle les traces de semence ont été émises témoignent que le quidam était bien plus grand que sa victime, dont la poitrine arrivait au niveau de son membre viril!
- Mais vous disiez à l'instant que cette semence était sortie en fait trop tôt... Quant à l'épilation, je ne vois pas!
- Absence de phanères, de poils masculins, prélevés sur le cadavre ou sur les organes dépecés! Donc l'homme s'épile intégralement! Qui s'épile? Les Orientaux, les bonzes! L'assassin est un bonze annamite!
- Et son profil psychologique ou professionnel? Il dissèque fort bien! Reprit Arnault.
- Il a fait des études de médecine et d'anatomie chinoise et occidentale! C'est aussi un fou, un satyre porté sur les fillettes car il aime ce qui n'a pas de poils comme lui! Le grand Cesare Lombroso dit... »
Un autre inspecteur, Le Goffic, breton égaré en ces lieux, interrompit le docte expert.
« Chef! Nous venons d'appréhender un suspect au parc de la Tête d'Or! Il essayait d'appâter les petites filles avec des caramels mous! Il se prétend comte des Carpathes et se fait appeler Orlok! . Nous le gardons au frais dans une cellule, si vous voulez le voir...
- Monsieur Bertillon, nous tenons peut-être notre homme!
- Point de joie prématurée, monsieur le commissaire divisionnaire! Interrogez donc ce suspect, décrivez-le moi, faites-le photographier selon mes directives, constituez sa fiche anthropométrique après l'avoir bien mesuré à l'aide des instruments que je vous ai fait livrer, et essayons de le faire avouer! »
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L'interrogatoire du pseudo comte Orlok fut assez délicat à conduire. Le personnage parlait un français approximatif avec un fort accent mi-germanique, mi-hongrois ou roumain. Il était donc assez difficile de le comprendre!
« Aber, mein herr! Puisque che fous tis que che n'ai rien à foir afec zette betite Pallanèz! Che suis un aristograde et che ne me commets bas afec la lie du beuble! Che ne mets chamais les pieds tans ze quartier zale du fieux Lyon, chez ces pouzeux!
- Décidément, s'exclama Alphonse Bertillon, on ne tirera rien de ce métèque! Je suis sûr que c'est un youtre, une espèce d'apatride enjuivé qui a usurpé ses titres! Pauvre France qui accueille n'importe quoi! Ce saligaud cauteleux joue bien les offensés! Et son pseudo accent prusco! Quelle engeance!
- Ce n'est ni le lieu ni le moment d'afficher vos convictions antisémitiques, maître! Répliqua Arnault. Je suis moi-même un fils d'immigré, et j'en suis fier!
- Le drapeau avant tout, monsieur le commissaire divisionnaire! Le drapeau! De toute façon, vous êtes belge, donc proche des Français! Les Belges étaient des Gaulois, comme nous! Reprit l'obtus criminologiste.
Orlok déblatéra une nouvelle péroraison. Son physique particulier (maigreur extrême, alopécie intégrale, yeux exorbités, buste voûté, mains aux doigts crochus et aux ongles sales et trop longs) correspondait certes à un profil de criminel conforme aux traités de Lombroso, mais ce n'était pas le bon : obèse et gigantesque avec des traits asiates!
- Che ne fréquente que le barc te la Dêde t'Or! Ch'aime faire plaisir aux bedides boubées plontes te la ponne pourcheoisie! Che leur offre tes ponpons, che caresse leurs cholis chefeux et leurs mignonnes choues roses...
- Relâchons-le! Nous n'avons ni indices ni preuves concernant ce triste sire! C'est peut-être un satyre, mais pas un tueur! Il n'a même pas commis d'attentat à la pudeur et aux bonnes moeurs! L'interrompit Arnault.
- Vous n'avez même pas ordonné de perquisitionner à son domicile! Objecta, courroucé, Bertillon.
- Si je vous disais qu' hélas, les hommes dans son genre ne sont point denrée rare! Il s'agit en général de bons pères de famille, des notabilités...et nous sommes obligés d'étouffer les affaires de ce type!
- Par exemple! S'écria le criminologue, abasourdi. Ils ne peuvent pas aller comme tout le monde dans les maisons de tolérance, avec des créatures normales! Je ne sais pas ce qu'il y a sur Lyon, mais je suppose la capitale des Gaules bien pourvue en la matière! Tenez, à Paris, je connais une bonne adresse, Le Chabanais, fréquentée même par les têtes couronnées et les princes! Quoique, à propos de ce que je qualifiais à l'instant de créatures normales... je ne pense pas que vous ayez entendu parler du fameux « Bébé anglais », une petite blonde aux yeux noisette pétillants à damner un anachorète, qui officiait au Chabanais voilà à peu près trois ans! Une Anglaise authentique, au visage triangulaire, avec un nez pointu taquin, au regard malicieux de petite chatte, menue comme une poupée, exclusivement vêtue en fillette avec des rubans partout - surtout sur sa chute de reins – et avec une poitrine minuscule et des jambes toutes malingres! Elle minaudait et miaulait! Elle faisait le « pussy cat », comme on dit Outre-Manche! Cela donnait des « Mieow! Miaraow! » à-tout-va, et avec l'accent british, en plus! Elle se disait aristo et actrice! Elle prétendait avoir joué avec un certain monsieur « Astère » et pour un dénommé « Quiouquore » et qu'elle voulait auditionner pour un sieur « Itchecoque »afin de partager la vedette avec une dame appelée Laurence Olivier dans un rôle d'homme! Elle baragouinait n'importe quoi! J'ai oublié son nom exact! Trop ronflant!
- Oh, oh, Monsieur Bertillon, je vois que vous aussi!
- Ah, mais non! C'était une adulte! Conformée en fillette, certes, mais une adulte tout-de-même! Qu'alliez-vous donc imaginer sur mon compte?
- Ach so, interrompit Orlok, si che fous zuis pien, che fais êdre lipéré? Che pourrai komm zurück chez moi!
- Tout à fait, monsieur le comte! Excusez-nous pour ce fâcheux contretemps! » Conclut Arnault.

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Les jours passaient et l'enquête piétinait. Alphonse Bertillon devait retourner à Paris, appelé par d'autres obligations, et trompait son ennui, lorsqu'une publicité insérée dans la page mondaine d'un quotidien local attira l'attention de l'expert :

Conférence et dissection publiques données par le professeur Frédéric Maubert de Lapparent, membre de l'Académie de Chirurgie, correspondant de l'Institut, au grand amphithéâtre de la Faculté de Médecine le 25 octobre 1891 à dix-huit heures.
Le sujet abordé sera : « L'appareil féminin de la génération : étude d'un cas obstétrical »
Entrée libre. Enfants de moins de douze ans, même accompagnés, non admis.

Cette annonce provoqua un déclic chez le « policier scientifique », qui informa aussitôt le commissaire Arnault.
« Nous devons nous hâter, mon cher collègue! La séance a lieu demain! Rappelez-vous la piste professionnelle que nous ne devons point négliger!
- Le professeur Maubert de Lapparent est un éminent chirurgien et physiologiste! Croyez-vous que...
- Dans l'affaire « Jack », on a même soupçonné le médecin de la reine d'Angleterre, alors, pourquoi pas!
- Leborgne, voudriez-vous nous accompagner, monsieur Bertillon et moi-même à cette dissection publique demain en fin d'après-midi?
- Désolé, monsieur le commissaire divisionnaire! J'ai posé une demi-journée de congé et demain soir, j'ai promis à ma femme et à mon fils une sortie au caf'conc'! Le célèbre pétomane doit s'y produire! C'est un artiste extraordinaire! Avec son tuyau, il produit de la musique : ça fait dzim boum, dzim boum!
- Je vois que nous n'avons pas les mêmes distractions », fit, dépité, Bertillon.

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25 octobre 1891, dix-sept heures quarante cinq. Le grand amphithéâtre se remplissait d'un public avide de sensations fortes où, aux anatomistes, chirurgiens et physiologistes de renom, se mêlait une assistance plus mondaine, notamment des Dames aux toilettes élégantes et aux falbalas ostentatoires qui voulaient à tout prix « se montrer » en tout lieu couru par la Haute Société. Il y avait même des Britanniques, des Italiens, des Allemands (mal accueillis), un Russe et un Turc, avec son fez! L'éclairage au gaz, qui engendrait de surprenants jeux d'ombres, donnait un aspect inquiétant à ces aîtres voués à la science.
A leur arrivée, Albin et Aurore-Marie de Saint-Aubain firent sensation. Si l'époux était en frac, la poétesse arborait une robe puce (une de ses couleurs préférée) de taffetas et de batiste avec des manches assez amples et une taille de guêpe, avec une visite assortie ornée d'un énorme ruban prune tombant jusqu'à la ceinture, un chapeau à voilette de mousseline et un réticule harmonisé. Ses gants mêlaient le chevreau et la dentelle et elle s'était munie de lunettes de théâtre. Ses yeux jaune orangé resplendissaient et un jeune homme obséquieux, de petite taille, au visage quelque peu porcin, le regard abrité derrière des lunettes rondes, la guidait jusqu'aux places réservées au couple. Des murmures d'admiration s'étaient élevés parmi les spectateurs à l'entrée de la mignonne femme de lettres. « Les Saint-Aubain sont venus! Quelle élégance! Quel charme! What an astounding foetus lady! » Le jeune homme effectua un baisemain tout en invitant Madame de Saint-Aubain à s'asseoir.
« Grande Prêtresse..., me feriez-vous l'honneur? Dit-il, timidement.
- Allons, monsieur Carrel, allons, rougit Aurore-Marie, vous n'êtes encore qu'un néophyte! »
Juste devant les Saint-Aubain, une lady anglaise et sa fille de quatorze ans avaient fait le déplacement. Autant la mère était rousse, grasse et fraîche, autant l'adolescente à laquelle on ne donnait que onze années, à cause de sa taille et de sa silhouette assez grêle, paraissait misérable et famélique. Son regard triste annonçait celui de la petite comédienne du « Jane Eyre » avec Orson Welles, Peggy Ann Garner.
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A onze cycles, pour parler comme un extraterrestre de la planète Hellas et ne point répéter le mot « ans », la malingre fillette avait interprété une enfant de deux millésimes plus jeune, en compagnie d'une Liz Taylor non créditée au générique et bien plus jolie qu'elle (déjà!), suite au refus de Deanna Shirley De Beaver de Beauregard de jouer Jane gamine, vue sa récente performance en Tessa « The constant nymph », petite personne de quatorze berges aux tresses émoustillantes dans son long métrage immédiatement précédent, dû à Edmund Goulding, le fameux « director » de « Grand Hôtel », adaptation d'un roman de Vicki Baum, avec sa flopée de stars!
Qui aurait reconnu dans cette gosse blond-roux aux yeux noisette et verts (ses seuls attraits pour l'heure), avec ses joues envahies d' éphélides, la future lady Fonteyn? Patience s'appelait pour l'heure Perry, de son nom de jeune fille.
Deux rangs derrière le couple Saint-Aubain, Alphonse Bertillon et Clément Arnault observaient à la fois le public et la table de dissection, au centre de l'amphi, où un corps inconnu était caché sous un drap d'hôpital. Bertillon semblait perturbé. Ses mains étaient moites. Il ne cessait de marmotter : « Ce n'est pas possible! Elle lui ressemble! Elle lui ressemble! ». Son lorgnon tressautait, ridicule, tant il tremblotait. Le commissaire s'en avisa :
« Que vous arrive-t-il, maître?
- Madame de Saint-Aubain! On dirait mon « Bébé anglais! ».
- Je ne l'ai jamais vue auparavant et je n'ai pas l'honneur d'avoir connu et fréquenté votre hem...courtisane! Vous savez, il existe des sosies!
- Je vous l'accorde! Peut-être que Madame est d'une stature moindre, mais elle porte ici des bottines à talons. Peut-être que la couleur de ses yeux, son nez, ses cheveux diffèrent quelque peu de ce que j'ai pu observer chez mon Anglaise! Il me la faudrait comme spécimen de bertillonnage pour m'en assurer! Savez-vous que le plus étrange, chez le « Bébé anglais » était cette impression qu'elle donnait d'être « reconstituée », « réinterprétée », comme si elle eut été apprêtée par un couturier de l'avenir travaillant en archéologue? Sa lingerie, comment dire... paraissait de l'imitation! Les étoffes en étaient certes authentiques, mais elles semblaient, comment vous l'exprimer par des mots justes, trop nettes, trop propres, trop neuves! Elle paraissait éthérée, passée à l'antisepsie! D'une propreté incroyable, et sans aucun remugle douteux, comme chez les autres prostituées! Cela manquait chez elle de ce « vrai », de cette crasse familière! »
Le professeur Maubert de Lapparent effectua son entrée solennelle, en habit! Il était accompagné d'un être d'une corpulence disproportionnée et d'une taille démesurée. L'homme ou l'assistant, entièrement chauve, vêtu en infirmier, avec un long tablier blanc et une toque sur le crâne, avait des traits eurasiens qui le faisaient ressembler à un sumotori, à cause de ses mensurations exceptionnelles. Il tenait une trousse de chirurgien à la main droite, tandis que son senestre bras portait un autre tablier plié avec soin.
« Mesdames et messieurs, mon assistant, ici présent, monsieur Paul Hubeau, doctorant en chirurgie et maître en obstétrique et moi même, allons procéder à la dissection et à l'étude des organes de la génération humaine. Le spécimen que nous allons vous dévoiler était une jeune fille de dix-neuf ans, morte d'une fluxion de poitrine aux hospices civils. Nous vous garantissons sa virginité que nous avons diagnostiquée de visu! ».
Maubert de Lapparent fit un signe à Hubeau, qui acquiesça en dodelinant de la tête et en baragouinant des « Hu hu! Hu hu! », comme un simple d'esprit. Il attacha le tablier chirurgical du professeur qui avait ôté sa queue de pie puis enleva d'un geste preste le drap recouvrant le cadavre. Le corps magnifique d'une jeune femme brune, aux formes épanouies, se dévoila au public voyeur. Le dignitaire turc, qui se tenait stratégiquement à l'emplacement et au bon rang lui permettant, grâce à ses lunettes de théâtre, d'apercevoir le sexe et la toison de jais de la morte, exprima dans sa langue son émerveillement puis murmura en français : « L'Origine du Monde! ». Il ne cessa ensuite de psalmodier des poèmes érotiques en arabe. Lady Perry avait voilé les yeux de sa fille, qui s'arrangeait tout de même pour regarder en douce. Patience Perry était semblable à ces jeunes femmes contemporaines fascinées par tout ce qui est morbide et peuplent la profession de médecin légiste jusque dans les séries télévisées d'Outre-Atlantique, allant même exercer leur métier dans la fameuse « Body farm », où elles se délectent à l'étude de la décomposition des cadavres tandis que d'autres s'évanouissent à la moindre goutte de sang et sont prises de nausées devant une souris blanche disséquée!
Hubeau parut bien plus intéresser Bertillon que la Vénus refroidie. l'assistant ouvrit la trousse, dévoilant les instruments chirurgicaux. Les deux médecins, avant d'officier, enfilèrent soigneusement des gants de chirurgiens, récente nouveauté conforme aux préceptes de Lister! Les instruments, propres, avaient été préalablement nettoyés en autoclave. Par contre, ils allaient opérer sans masque, vu qu'il s'agissait d'un cadavre préparé sans gros risques infectieux.
« Incroyable! On dirait mon assassin! Éructa Bertillon. Regardez-le donc! Il se comporte comme un débile mental, un crétin des Alpes! Il ressemble à un Mongol obèse! C'est lui, vous dis-je, c'est lui!
- Pas de précipitation inconsidérée, monsieur! »
De Lapparent poursuivit :
« Nous allons d'abord procéder à l'excision des organes du plaisir féminin, conformément aux rites de l'Islam. Son Excellence le Consul Mourad Bey, de La Sublime Porte, qui a l'insigne honneur d'être présent ce soir -qu'il en soit remercié- ne nous contredira aucunement! Après mon commentaire, nous effectuerons l'extraction de l'hymen. »
De Lapparent et Hubeau exécutaient leur travail avec des gestes précis. Le chirurgien commentait la physiologie de tous les organes externes. Scalpel, scie, trépan, furent mis à contribution. Pourquoi donc le trépan? Pour extraire du crâne la zone du cerveau humain correspondant à la production du plaisir sexuel selon une théorie en vogue issue des élucubrations d'un Gall!
A l'étape suivante de la peu ragoûtante séance, Hubeau en arriva à l'ouverture au scalpel du pubis, du bassin et de l'abdomen, afin de procéder à l'ablation de l'appareil génital interne de la jeune morte (vagin, utérus, trompe de Fallope et ovaires) tandis que son maître montrait à qui le voulait, femmes incluses, la finesse extraordinaire de la membrane de la virginité! Lorsque Hubeau entreprit de découper à fin d'extraction l'utérus du cadavre, la pauvre petite Patience Perry commença (enfin!) à se sentir mal :
« What an awful show! It is so dreadful, so disgusting! Berk! » s'exclama-t-elle.
La petite devint verdâtre et se mit à vomir!
« I am sick, Mother! I am completely sick!
- Excuse me, fit lady Perry. I am sorry! My little girl is a nasty child! Patience, I shall punish you!
- But Mother! répondit la gamine, la robe pleine de vomissures. This entertainment is terrific, indeed! »
Lady Perry prit Patience par la main et toutes deux quittèrent l'amphithéâtre. Arnault avait remarqué le désappointement d' Aurore-Marie. Surtout, il avait constaté qu'elle avait tenté à plusieurs reprises, en toute discrétion, de caresser les cheveux roux clair, de nuance blond vénitien, soigneusement nattés de la fillette! Quant à Bertillon, il délirait sur l'assistant :
« Cet homme m'a tout l'air d'un eunuque! Je parie que ses organes génitaux sont enfouis sous les replis de graisse de son ventre!
- Vous feriez peut-être mieux de vous intéresser à madame de Saint-Aubain, maître. Son attitude est assez déconcertante!
- Allons, une dame respectable, et belle en plus! Que lui reprocheriez-vous?
- Elle paraissait par trop s'intéresser à la petite Anglaise devant elle. J'ai bien vu sa main droite dégantée se balader vers l'échine, le noeud de robe et les nattes de la fillette! Elle tentait ce qui est communément appelé des attouchements! A mon avis, le corps plantureux de la morte l'attire bien moins que celui, non encore formé et assez maigrichon, de cette émotive pucelle! Je parie que notre poétesse mourait d'envie de soulever les jupes de sa petite voisine pour caresser ses doux dessous, voir pis!
- Madame de Saint-Aubain serait une satyre? Allons donc! Ceci étant dit, elle a de fort jolies mains!
- Je vous rappelle qu'il n'y a pas que les mâles qui émettent des sécrétions lorsqu'ils sont en rut! Il y a des doutes persistants sur les traces « séminales » détectées sur le cadavre de Louise Ballanès! »
Alors que Frédéric Maubert de Lapparent, les gants chirurgicaux et le tablier désormais sanguinolents tout comme son acolyte, commentait les fonctions de chaque organe interne de l'appareil génital de la femme, avec chaque fois, un acquiescement de Hubeau par des « Hu hu! » horripilants, des aides transportèrent et installèrent, en position verticale, à proximité de la table de dissection, de grands panneaux de bois ressemblant à un retable fermé. Le corps à-demi éviscéré de la pauvre jeune fille anonyme aux somptueux cheveux d'ébène reposait, apaisé, à jamais mutilé de sa quintessence féminine!
« Si vous le voulez bien, mesdames et messieurs, nous allons passer à une nouvelle partie de mon exposé : une leçon d'embryologie descriptive! Monsieur Hubeau, je vous confie la clef de ces panneaux!
- Je les ouvre tout de suite, professeur! » répliqua l'assistant, d'une étrange voix de fausset.
« Ecoutez-le donc, Dieu du ciel! Exulta, enthousiaste, Bertillon! C'est un castrat, en plus! Ses moeurs doivent être inversées!
- Peut-être souffre-t-il d'un syndrome inconnu! Avez-vous songé à l'hermaphrodisme?
- Monsieur le commissaire divisionnaire, on dirait que pour vous, il s'agirait d'une femme à barbe à l'envers et rien d'autre! »
Les panneaux dévoilèrent d'extraordinaires représentations anatomiques en cire : à gauche, chacune dans une case différente, selon un sens de la lecture de gauche à droite et de haut en bas, les étapes du développement humain, d'un oeuf unique jusqu'à un foetus à terme dans une coupe de matrice avec son cordon ombilical, la poche des eaux ou amnios et les villosités du placenta. A droite, encore plus stupéfiante si possible, une théorie d'êtres, d'embryons et de foetus de différentes espèces, de l'infusoire au chimpanzé! Chaque panneau comportait vingt cases mais les représentations n'étaient pas à l'échelle. Nous avions là un chef-d'oeuvre d'Histoire naturelle! Maubert de Lapparent reprit son discours.
« Il existe quelque part au Soudan Occidental, une peuplade africaine qui révère les moindres restes obstétricaux, les conserve et les honore à l'égal des défunts et des esprits de la tribu. Ces nègres soudanais pratiquent des rites sacrés de momification sur la moindre dépouille de fausse couche, même la plus ténue. Ces rituels à la fois funéraires et propitiatoires nous ont été révélés par nos grands colonisateurs, Faidherbe, Gallieni et tout récemment Archinard, alors qu'ils combattaient les fameux chefs nègres belliqueux El-Hadj Omar et son fils Amadou. »
A l'énoncé de ces noms d'illustres représentants de notre épopée ultra-marine, la salle s'agita. Quoiqu'on en pensât, ces trois conquérants de l'Afrique sub-saharienne redonnaient du lustre à un drapeau fort malmené depuis 1815 et 1870! Notamment, un vieux général en grand uniforme, à l'invraisemblable moustache grise qui lui donnait l'aspect d'un morse, dont on se demandait ce qu'il pouvait bien fiche dans cette conférence anatomique, déclara à l'adresse de son voisin : « Savez-vous qu'Archinard m'a écrit personnellement? Il m'a dit que, non contentes d'oeuvrer à la liquidation de ces engeances tribales arriérées rongées par leurs guerres intestines, de ces Bambara Béléri du Bélédougou, et autres Toucouleur de ce podagre d'Amadou, races nègres guerrières et sanguinaires entre toutes, nos troupes devraient également en finir une fois pour toutes avec Samory, sa clique islamique mandingue fanatique et tous les partisans de sa pseudo révolution Dioula! »
A ces paroles, Aurore-Marie eut une réaction étrange et des mots « prophétiques » :
« Mon Général, sauf votre respect, permettez-moi de vous faire savoir que ces fanatiques de l'Islam pourraient d'ici un siècle nous être fort utiles, si nous devions combattre un adversaire à la tête d'un Empire puissant, défenseur de la révolution et de la « classe » prolétarienne, pour m'exprimer comme ce monstrueux Karl Marx! Mais à trop instrumenter des gens se réclamant d'une vision du monde antérieure à la nôtre et encore médiévale, pour ne pas dire magique, il y aurait un risque, à ne pas négliger, qu'ils finissent par nous échapper et se retournent contre nous, les chantres de la mission civilisatrice de l'Occident et de la race européenne! Lorsque nous aurons de nouveau à combattre des chefs islamiques charismatiques et fourbes, épigones du mahdi des derviches Mohamed Ahmed ou de Samory Touré, serpents hélas réchauffés dans notre propre sein, prenons garde, je vous le déclare solennellement, de ne pas creuser par nos propres erreurs le tombeau de la Civilisation! Il ne s'agit point ici de ma simple opinion personnelle, mais de quelque chose de beaucoup plus fondamental pour l'avenir de l' Humanité! »
Ni le général ni Albin ne comprirent la poétesse, dont les visions dues à l'opium lui permettaient, supposait-elle, de franchir les barrières du temps. Ses yeux avaient un éclat rêveur, si bizarre qu'on l'eût crue en train de voyager en esprit vers un ailleurs incommensurable, au-delà du Logos lui-même. La singularité de ce regard si beau, d'une langueur infinie, ajoutant une touche sublime à la pâleur de ses joues de rose-thé, la transfigurait, à la semblance d'une jeune aveugle justement languide songeant aux portes du Paradis. Cependant, De Lapparent continuait son exposé :
« Leurs observations ethnographiques, d'une valeur considérable, ont dévoilé au monde occidental le savoir ancestral de ceux que l'on pourrait qualifier de taricheutes ou prêtres micro-momificateurs, capables de naturaliser un embryon humain dès le microscopique stade du disque! Chez ce peuple, baptisé par les chroniqueurs et voyageurs arabes les Al Ibn-Taharka, parce qu'ils affirment dans leur tradition orale avoir pour ancêtres les pharaons noirs de la XXVe dynastie, ont été découvertes des bibliothèques rédigées sur écorce, papyrus et peaux de chèvres en une écriture semblant dérivée de l'égyptien démotique mais dont la langue sacrée, hermétique, s'apparente au guèze. La plus grande surprise fut d'y trouver une copie d'un traité d'embryologie remontant à l'Empire romain! A notre connaissance, il n'existait de ce traité qu'un unique exemplaire, un codex en parchemin détenu dans les collections londoniennes de lord Percival Sanders. Son auteur serait...
Une petite voix fluette, apparemment toute intimidée, que seuls les premiers rangs perçurent ainsi que le savant, interrompit l'exposé :
- Cléophradès d'Hydaspe, gnostique gréco-indien du II e siècle de notre ère et contemporain de Marcion de Sinope! Son ouvrage le plus connu est la « Tetra Epiphania ». Le codex dont vous nous parlez, professeur, écrit aussi en grec, s'intitule « Embruon Theogonia ». Rédigé vers l'an 148, il décrit pour la première fois les étapes du développement embryonnaire humain, surclassant Aristote en cela qu'il est le premier à formuler l'importance du stade de la neurulation avec une théorie y-afférente de l'implantation de l'âme, noûs ou psyché dans l'organisme en devenir, entre le dix-septième et le vingt-deuxième jour de gestation, rejetant ainsi toutes les autres spéculations, dont celle de l'embryon-plante!
- Madame de Saint-Aubain, vous faites là preuve d' une érudition remarquable. Vous alliez culture et beauté, répliqua l'éminent chirurgien, nullement offusqué par cette interruption effectuée par une si charmante personne.
Aurore-Marie, touchante de fragilité, rougit sous le compliment mondain.
- Pour reprendre ou plutôt, résumer, ce « retable scientifique » représente une application de la théorie cléophradienne redécouverte voici peu par Monsieur Ernst Haeckel. (des sifflets chauvins accueillirent ce nom teuton) J'ai nommé : la théorie de la récapitulation. A votre gauche, l'ontogenèse ou étapes du développement individuel intra-utérin, de l'oeuf fécondé au foetus! A votre droite, la phylogenèse, conforme au transformisme de Lamarck et Darwin, de la monère au simien! Mais je laisse monsieur Hubeau poursuivre l'exposé...
L'assistant reprit de son étrange voix de fausset :
- Je suis l'auteur de ces représentations remarquables! Hu hu! (il salua le public) Je vais vous expliquer les correspondances entre les cases du panneau gauche et celles du droit! A la monère correspond l'oeuf primitif, à la boule indifférenciée de cellules, ou morula, l'éponge, à la blastula, avec son invagination, la méduse etc. La gastrula représente la réorganisation en trois feuillets de l'embryon : interne ou endoderme, médian ou mésoderme, externe ou ectoderme, ce qui équivaut à un animal primitif à votre droite... »
Au fur et à mesure qu' Hubeau poursuivait, Aurore-Marie ouvrait comme des phares ses magnifiques yeux ambrés. Dans un état second, elle murmurait :
« Hubeau a partiellement reconstitué le retable de cire de la Genèse de l'orgue hydraulique de Gerbert d'Aurillac...Les cases de la Création correspondaient à celles du développement de l'embryon humain et de la chaîne linéaire du Vivant! Ô Pan Zoon! Il y a également des correspondances cachées dans la tapisserie de Gérone... « Et tenebrae super faciem abyssi (...) » L'orgue de Gerbert nous est connu par la chronique du moine auvergnat du XI e siècle Orderic d'Issoire qui raconte comment l'Opus Major fut détruit après sa restauration par le génial sculpteur Amaury de Saint-Flour : « L'an de l'Incarnation de notre Seigneur Mil septante et sept, vers la dix-septième année du règne du roi Philippe, de la maison capétienne, le Prince du Monde tenta de soumettre notre Sainte Eglise à de nouvelles tribulations... » La formule d'invocation était alors : « Archaea monerem infusoria maedusa piscis urodeles reptilia avis mammalia lemuria simii Ecce Homo! » L'Archaea représente un stade primal de l'évolution de la Vie qui ne sera découvert qu'au prochain siècle! Cléophradès me l'a révélé en personne! » Délira la jeune folle phtisique et opiomane tout en psalmodiant.
Albin crut que son épouse adorée avait un malaise.
« Partons, ma bien aimée, ce spectacle n'était point pour vous! Nous rentrons et je vous borderai comme un gentil poupon! »
Le couple se leva. Albin avait beau soutenir fermement sa femme, elle tomba évanouie, molle comme une poupée de son, provoquant une réaction de stupeur, mais aussi beaucoup d'émotion de la part du public qui appréciait cette beauté éthérée et distinguée au visage d'elfe. Bertillon ne put que dire à Arnault :
« Quoi qu'ai dit ou fait Madame de Saint-Aubain ce soir, cette fragile enfant me paraît bien moins suspecte que le sieur Hubeau! Je vous conseille de venir perquisitionner dans son laboratoire. Ses connaissances obstétricales et anatomiques en font plus que jamais notre homme! »

************

Le lendemain en fin de matinée, Aurore-Marie semblait remise de son indisposition passagère. Sa bonne, Alphonsine, la préparait pour le dîner. Un peintre était attendu pour l'après-midi : il s'agissait du portraitiste britannique Basil Hallward, recommandé par Oscar Wilde, auquel Aurore-Marie avait commandé une toile qui devait l'immortaliser avec Alexandre. Encore en simple chemise et en mules, la maîtresse de maison achevait de se faire pomponner. La domestique, une femme replète d'environ cinquante ans, d'origine paysanne, était appréciée de la patronne pour son verbiage plein de bon sens. Elle parlait avec un accent berrichon, car originaire de cette région riche de ses légendes chérie par George Sand.
« Madame, excusez-moi. Sauf le respect que je vous dois, votre chevelure est bien malcommode à coiffer! »
Aurore-Marie était assise à sa coiffeuse, encombrée d'objets, de brosses et de peignes aussi mignards les uns que les autres, scrutant son visage encore blême de la crise de la veille dans une glace rococo surchargée et authentique.
« J'ai eu beau user sur vous du fer à friser, je n'ai pas pu remettre toutes vos boucles correctement en place. Vous devriez peut-être en changer...Le chignon est bien plus adéquat, de nos jours.
- Alphonsine, si je suis si fidèle à mes anglaises, c'est pour la marque de fabrique! Je me suis révélée au public avec cette coiffure, et j'ai fait le serment à mon bien-aimé époux de ne plus la modifier! Touchez donc ce miel soyeux, doré et cendré à la fois, qui resplendit au soleil!
- Ben, c'est qu'il pleut ces jours-ci et que question soleil, les personnes que vous fréquentez n'ont pas l'occasion de voir briller ces boucles de « miel soyeux », comme vous dites! Et quand vous blanchirez?
- Je ne pense pas vivre vieille... Au lieu de pérorer comme une perruche, veuillez me passer mes bas de soie et mes jarretières blanches et bleues, s'il vous plaît. »
Le rituel d'habillement se poursuivait. Enfilant ses bas puis ajustant les jarretières, Aurore-Marie révéla partiellement son intimité à la bonne, qui en avait l'habitude.
« Ce que j'aime chez vous, madame, c'est que vous êtes une vraie blonde! Mais une blonde meurtrie, hélas! Votre cicatrice sur votre pauvre ventre d'albâtre...
- Albin ne m'a jamais vue nue! Il ignore cette marque indélébile de mes souffrances! J'ai toujours conservé sur moi la chemise de nuit pour « la chose ». Avec la sage femme, vous êtes la seule à savoir. Ma Lise n'a pu naître que sous césarienne, et depuis, je n'ai eu que des fausses couches, trois en huit ans, la dernière remontant à deux ans. C'était un garçon, à cinq mois de gestation...mal conformé, hélas! Voilà pourquoi je fais désormais chambre à part avec Albin. Une nouvelle grossesse échouerait assurément, et la perte de sang occasionnée, comme chaque fois – j'ai frôlé la mort pour la dernière en mai 1889 – accélérerait la maladie pulmonaire dont je me sais atteinte depuis que j'ai fréquenté cette pauvre Marguerite de Bonnemain.
- Soignez-vous, madame! Le Lyonnais est trop froid, trop humide! Allez sur la Côte d'Azur.
- Nos domaines boisés de Rochetaillée et de Marcy L'Etoile suffisent à mon bonheur! Passez-moi maintenant mon pantalon de broderie, celui qui est très doux au toucher, en satin!
- Quel beau linge qui sent bon, madame! S'exclama Alphonsine. Mais il n'est point pratique pour hem...le petit coin! Alors que pour nous, gens du peuple qui ne connaissons pas ces usages, il nous suffit de relever nos jupes... Et tant pis pour la décence!
- Et pour être troussée par un homme, c'est aussi plus simple, non? rajouta Aurore-Marie coquine en terminant d'ajuster son pantalon.
- Puis-je rappeler à madame que je suis veuve depuis dix ans?
- Excusez-moi, Alphonsine! Vous m'en voyez désolée. Aidez-moi plutôt à lacer mes bottines puis nous passerons au corset!
- Avec votre petit buste, en avez-vous tant besoin que cela? Votre taille de guêpe est naturelle, qui plus est!
Finissant d'agrafer les boutons des bottines bicolores noires et blanches de la diaphane poétesse, Alphonsine s'extasia :
- Je ne m'habituerais jamais à d'aussi mignons petits pieds! Les miens sont affreux et pleins de cors! Et vos chevilles...je connais beaucoup d'hommes qui se damneraient pour entrevoir un si joli spectacle! Vous avez conservé une grâce de petite fille, madame!
- Lacez et serrez bien mon corset, Alphonsine! Tant pis si mon si faible souffle s'en trouve tout coupé! Ma taille doit paraître aussi fine que celle de ma Lise adorée! Je suis un ouistiti, ne l'oubliez point! Je me fais belle pour mon portraitiste! Encore...encore un peu!
- Vous devenez rouge comme un coquelicot, madame! Vous risquez la pâmoison!
- Je minaude comme une vilaine petite chatte avec vous, Alphonsine! J'ai mes caprices! Là, cela suffit. Il ne fait pas chaud aujourd'hui... et avec ma silhouette menue, on me donne douze ans! C'est ainsi que Dieu m'a faite!
- J'ai trop serré, madame! Les baleines vous étranglent le buste!
- Allons donc! Avec mes seins ténus de petite fille modèle! La moindre Morvandelle parmi les plus mal pourvues en rirait aux éclats! Ouvrez le tiroir inférieur de la commode, et prenez le jupon de percale. Certes, il est léger pour la saison, mais comme je ne sortirai pas aujourd'hui! Après, vous prendrez le cache-corset. Non, pas celui de batiste avec des broderies rouges, l'autre, en faille et tout brodé de bleu.
Toute en dessous froufroutants, perchée sur ses bottines, Aurore-Marie, toujours aussi narcissique, se mira dans le miroir de la coiffeuse. Elle s'assit et prit un flacon de parfum dont elle pressa la poire sur son cou chétif.
- Quel beau cou de cygne tout blanc, quelle belle peau de porcelaine, madame, quoique vos joues... Souhaitez-vous un peu de poudre, pour atténuer ce rose maladif? Vous êtes fort pâle depuis votre crise d'hier.
- Vous pouvez me poudrer tout votre soûl, Alphonsine! Vous pouvez même me tâter ce cou que vous admirez tant! Le toucher des étoffes, de la lingerie et de la peau est fondamental dans l'expression de l'érotisme! Caressez mes joues satinées et veloutées! Je suis une pauvre petite pêche blanche! Ou plutôt, un abricot tout ténu, ténu... Aujourd'hui, je mets le corsage de dentelles et de mousseline, celui avec le jabot, et la jupe d'automne en moire et en velours! N'omettez point la ceinture! Je vais orner ma gorge gracieuse d'un petit camée, touche finale indispensable! Regardez ma boîte à bijoux : le camée de cornaline avec le profil de Minerve. Pas celui d'agate avec Gallien dessus, ni celui de calcédoine qui représente Déméter...cherchez bien...non, là, vous me montrez le camée de chrysoprase et de jaspe avec Junon dessus. Voilà, c'est le bon, merci Alphonsine! Par contre, rangez-moi ce collier. »
Après qu'elle eut terminé de s'habiller et de se parer, toute pomponnée qu'elle fût, Aurore-Marie éprouva encore le besoin de rajouter :
« Peut-être que des boucles d'oreilles.... Non, pas aujourd'hui! Le camée et mes bagues me suffisent! Par contre, il fait un peu frais dans la maison... je prends le châle de cachemire, si cela ne vous dérange point!
- Vous êtes belle comme une sylphide, madame, nonobstant votre nez un peu long! Et comme vous sentez bon!
- Lilas, oeillet mignardise, lavande et bergamote...Odeur du linge mêlée à celle du parfum de ces bons faiseurs de F. à Paris! Vous pouvez disposer, Alphonsine! Je sonne Huberte pour qu'elle installe un vase chinois, un céladon, avec un bouquet de cyclamens dans la salle à manger où je vais de ce pas rejoindre mon époux et ma fille pour le dîner! »

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Le dîner s'achevait. Aurore-Marie cajolait sa fille Lise. La ressemblance entre mère et fille était remarquable. Lise paraissait aussi fragile que sa génitrice, comme si elle eut été son clone puisque elle possédait la même chevelure enchanteresse et les mêmes yeux clairs noisette-orangés et ambrés. La mine boudeuse, la petite marmottait :
« Mère, vous m'aviez promis que nous irions aujourd'hui à Marcy pour monter les poneys en amazones!
- Hélas, ma chérie je n'ai point le temps. Hier, j'ai été bien malade! Je me remets à peine présentement de cette indisposition! De plus, un grand peintre est attendu pour quinze heures. Je poserai pour lui dans la bibliothèque, avec la volière de serins et Alexandre!
- Vos vapeurs, ce n'étaient que vos habituelles vapeurs, mon ouistiti adoré! A propos, ne pensez-vous pas que Lise devient grande et que les précepteurs ne lui suffisent plus? déclara Albin.
- Il n'est point encore temps. J'ai contacté madame de Tournel. L'Institution Notre-Dame de La Visitation n'accepte les pensionnaires qu'à compter de onze ans! Lise n'a pas encore l'âge! De toute manière, je souhaite qu'elle fasse ses humanités dans cet établissement qui fut le mien! Restons-en là. Basil Hallward ne va point tarder.
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- Pourquoi ne pas lui avoir préféré Boldini? J'ai entendu dire beaucoup de bien de ce peintre mondain italien!
- Je ne refuse jamais une proposition d'Oscar. Il s' y connaît autant que moi en préciosité. Par contre, Sully-Prudhomme peut se rhabiller à côté de nous deux! »
Adonc, Aurore-Marie posa pour Basil Hallward, avec Alexandre qui était censé reposer sur son épaule droite, mais ne tenait pas dix minutes en place, dans la bibliothèque encombrée d'éditions princeps, in-quarto, in-octavo, in-12, in-16 (...) de maroquin rouge et bleu, assemblée par cinq générations érudites et lettrées de Saint-Aubain et de Lacroix-Laval. Ce portrait rejoindrait, après bien des vicissitudes, les collections de la National Portrait Gallery de Londres, dans une salle réservée exprès aux ladies and beauties of Gilded Ages (1870-1920). Aurore-Marie se retrouverait en compagnie de femmes rivalisant de beauté avec elle : la fabuleuse Consuelo Vanderbilt, duchesse de Marlborough, justement peinte par Boldini, élancée, avec son cou de cygne et ses cheveux de jais, l'une des plus belles brunes que le monde ait jamais portée avec Ava Gardner, surnommée par ses détracteurs « la femme Tour Eiffel », comme si elle eut été un freak,http://dic.academic.ru/pictures/dewiki/67/Consuelo_Vanderbilt.jpg
lady Trelawney-Hope surnommée « Baby Jumeau » par ses adorateurs, aussi mince et fine que la duchesse précitée, avec d'immenses yeux de poupée charbonneux, lady Daisy Neville, diaphane femme blond vénitien et rivale en beauté de lady Patience Fonteyn et la grande actrice Isobel Elsom, http://www.cyranos.ch/SPELSOM.JPG
la plus parfaite des blondes de porcelaine des années 1910 au merveilleux casque doré. Brune, blonde, rousse...le panorama était complet avec ces femmes supra-normales qui remettaient en cause toutes les idées reçues sur la beauté féminine de l'ancien temps (on fit accroire qu'avant les Années Folles, toutes les femmes étaient de grosses brunes godiches stupides, soumises et bouboules, des laiderons balourds de moins d'un mètre cinquante), car en plus, ces ladies alliaient l'intelligence à la beauté! Déjà, la comtesse d'Haussonville était réputée sous Ingres, son portraitiste, pour être une libérale cultivée spécialiste de Byron. Quoique potelée, cette femme avait de grands yeux très doux et de merveilleux cheveux d'une nuance blond miel soutenu approchant de celle d'Aurore-Marie... Ne descendait-elle point de Madame de Staël?

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Sur l'insistance de Bertillon, la police lyonnaise perquisitionna dès le surlendemain de la séance d'anatomie, dans le laboratoire d'Hubeau, sis en la faculté de médecine. On y découvrit des choses apparemment compromettantes pour le suspect. Le criminologiste put rentrer à Paris apaisé, persuadé qu'on tenait enfin le coupable idéal. En ce lieu insigne qui constituait une véritable « recapitulatio teratologica », les hommes de la rousse mirent notamment la main sur un exemplaire du « Trottin », parmi d'autres ouvrages salaces faisant étalage des « funestes secrets » qui côtoyaient des traités de gynécologie et surtout, tout un assortiment d'instruments chirurgicaux parfois encore dégouttants de sang! Les murs du labo suaient l'horreur et le confinement. Aux relents de renfermé se mélangeaient, tel un poison substantifique, les odeurs éthyliques des liquides à vocation préservatrice, la moisissure, la poussière, les aigres et malodorants substrats d'alcools et d'acides gras morbides issus des prémices de la putréfaction et la fragrance de la cire artistique destinée à l'expression picturale de l'anatomie humaine, selon cette tradition remarquable de la ronde-bosse italienne héritée de Zumbo et de Felice Fontana qui avait les honneurs de la Specola de Florence, dont l'absolu chef-d'oeuvre de fausses chairs écorchées et de pseudo viscères en couleurs s'appelait « Lo Spellato »!
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Plusieurs écorchés en pieds des deux sexes trônaient effrontément, bien plantés sur leur socle de mauvais bois, certains provenant du cabinet de Philippe Le Gros, duc d'Orléans et géniteur de Philippe-Égalité, tous deux célèbres pour avoir eu le Palais-Royal et ses grilles comme domaine réservé, lieu de perdition où se pressaient, comme dans une caque de « pièces d'ébène » du commerce nantais ou bordelais, les filles de joie, beautés sans chemise, leurs michetons et leurs clients. Présentement, en cette fin du XIXe siècle, après les ultimes feux de la collection Orfila, la cire anatomique avait pris un tour plus forain, plus commercial, davantage voyeur que scientifique sous l'impulsion de Monsieur Spitzner, spécialiste es-dévoilement de ces fameuses cocottes blondes aux yeux exorbités, leur corps ouvert à la concupiscence!
« Chef, ça pue la carcagne! » fit un sergent incommodé par les remugles qui lui rappelaient l'hôpital et les balsamiques senteurs des momies égyptiennes, encroûtées dans leur natron, leur résine noire de bitume, et les mille baumes composés d'aloès, de benjoin ou de camphrier usés plus de 3000 ans durant par les taricheutes d'Anubis!
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« Y 'a que des monstres et des merdes dégoûtantes, ici. » ajouta un autre fonctionnaire de police.
Il y avait effectivement de quoi faire vomir Patience Perry une nouvelle fois! Les lieux valaient, par leurs échantillons post-mortem pullulant sur des étagères selon un mode de rangement classificatoire dont la taxonomie intrinsèque échappait au non-spécialiste, la future galerie d'anatomie comparée du Muséum du Jardin des Plantes, qui ouvrirait en 1898, et le musée Dupuytren! En bref, les spécimens osseux pathologiques s'entassaient de conserve avec les organes formolés plus ou moins anormaux et malades! Le plus redoutable était sans conteste la partie réservée aux foetus!
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Inutile d'énumérer les monstruosités diverses ayant entraîné la non-viabilité de ces êtres inaboutis, misérables avortons, parfois siamois ou triples : il suffit de se rapporter aux traités de tératologie de l'époque et à la classification - abstruse quoique limpide pour l'initié – inventée par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avant d'être universellement adoptée, avec son amoncellement de mots à peine moins agglutinants que du malgache, de suffixes et préfixes latins et grecs, à la consonance pourtant curieusement barbare, ses « dyme », « hétéra », « page », « delphe » et autres...
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La police appréhenda là le sieur Paul Hubeau, dans le saint des saints de ce bazarnaum, de ces cochonneries. Torse nu, véritable montagne de chair boursouflée, l'obstétricien s'adonnait à la dégustation d'un bien étrange cocktail! Tout en sifflotant l'air des trompettes d'Aïda (il n'y avait pas plus pompier à l'époque), l'assistant de Maubert de Lapparent lapait comme un chat les fluides et liquides conservateurs constitués d'herbes odoriférantes, d'alcools, de glycols et autres formols, déversés dans une jatte à partir de deux bocaux où baignaient pour l'un une tête coupée de cyclope à trompe frontale et pour l'autre un acéphale dépigmenté et papyriacé réduit au tronc et aux jambes, au sexe mâle semblable à un bourgeon, momie foetale d'où pendouillait un misérable cordon ombilical auquel des restes de placenta parcheminé adhéraient encore! Hubeau agrémentait ses lapements de rots sonores et de « shlurrps » agaçants pour les âmes sensibles! Ses yeux bridés traduisaient une satisfaction extatique.

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Ce qui frappa l'inspecteur Leborgne, chargé de la perquisition et de l'arrestation, fut la présence, sur le tronc de l'homme, de non pas un, mais quatre nombrils! Outre la cicatrice ventrale, on remarquait deux « trous » pour chaque flanc et un ombilic dans le dos! Hubeau était lui-même une monstruosité, un « tétra-omphalique », ainsi que l'aurait qualifié Geoffroy Saint-Hilaire! L'individu, sous la surprise, lâcha la jatte qui se brisa sur le parquet de bois, épanchant son liquide immonde. Hubeau n'opposa aux « cognes » aucune résistance. Au contraire, il fut, à partir de cet instant, plongé dans une catatonie, une hébétude chroniques, dont il ne sortait que pour balbutier, outre l'attendu « Je suis innocent! » des mots incohérents d'où ressortaient les déclarations suivantes :
« Je ne suis pas humain! Je suis un triploïde! Je viens de l'astre Aruspus! Mon nom est Alphaego! J'ai quitté mes frères de race car j'avais atteint un stade adulte! Je me suis perdu dans l'espace-temps! Maubert m'a recueilli et a crée pour moi une identité! Pitié! J'ai faim, froid, soif! » Et un sergent, de répondre, goguenard :
« Le drôle! Voilà-t'y pas qu'il ressort ses saloperies de fou furieux! Y s' prend pour un martien ou pour un sélénite! A d'autres! »
Et le fonctionnaire d'ajouter, gouailleur et goualeur, à l'adresse du prévenu, tel un marchef à un chourineur de roman populaire : « Et c'est comment qu' t' as fait pour construire les canaux d' Mars, avant de te payer la petiote Louise? J'voudrions ben l'savoir! »
Il avait une manière irritante de lisser ses bacchantes, en faisant crisser les poils avec ses doigts sales, d'une gestuelle calculée à mettre hors de lui le plus placide lama tibétain, voire à donner l'envie à un prince maure de l'égorger et de l'essoriller promptement à la manière kabyle avec son poignard ouvragé!
Gardé à vue, Hubeau passa à des aveux absurdes, extorqués sous la violence par des policiers qui ne se gênaient pas pour régler leurs comptes, eux qui étaient tous de bons pères de famille! Le procureur de la République ordonna la mise sous écrou du prévenu tandis qu'il était inculpé d'homicide volontaire accompagné d' outrage aux bonnes moeurs et d'actes de barbarie commis sur une mineure de moins de quinze ans! Qu'il s'agisse du juge d'instruction ou de son avocat, commis d'office, Hubeau fut incapable de démentir quoi que ce fût en leur présence, se contentant de s'enfermer dans son délire pour xénobiologiste du XXVIe siècle entrecoupé de ses « Hu hu! » stupides et de répéter comme une antienne : « Je suis innocent! ». Il ne pouvait justifier d'aucun alibi pour la nuit du 4 au 5 octobre 1891. Les ouvrages pornographiques et déviants découverts dans son office ainsi que ses scalpels sanglants plaidaient en sa défaveur! Son procès ne tarderait point : les Assises de Lyon devaient se tenir dès le mois de mars 1892, tant l'instruction fut simple à boucler! Hubeau n'avait pas un fifrelin de chance d'échapper à la peine capitale. Son seul témoin à décharge était Maubert de Lapparent, mais son maître était absent de Lyon le soir du meurtre!

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La décidément irrésistiblement charmante femme-enfant ou femme-poupée surdouée était dotée d'un tempérament artistique étonnant. Vêtue d'une robe bleu pastel, Aurore-Marie caressait de ses longs doigts arachnéens d'albâtre le clavier d'un pianoforte fabriqué en 1785. Elle jouait une gavotte et une musette des Suites Anglaises de Jean-Sébastien Bach. Son style était un peu mécanique, mais il annonçait curieusement Glenn Gould et Don Moss. Surtout, la beauté de porcelaine châtain-blond miel avait une fâcheuse tendance à fredonner en même temps l'air qu'elle exécutait, de sa petite voix cristalline de soprano, voire à prononcer les notes à jouer! Toute à ses tics, Aurore-Marie pensait toujours en Narcisse : « Je suis un joli bibelot qui s'exprime et s'épanche! ».
Elle effectuait des recherches pour de nouveaux poèmes. La publication de « Psychés gréco-romaines » en novembre 1891 avait provoqué des réactions passionnées à cause de ses connotations saphiques et païennes encore plus explicitement revendiquées que dans ses précédentes productions. Le parfum de soufre du recueil allié à la réputation excentrique de la jeune esthète décadente avaient assuré le succès : le tirage s'était épuisé en trois semaines et, en ce mois de février 1892, « Psychés gréco-romaines » connaissait déjà sa troisième édition! Accédant définitivement à la notoriété, Aurore-Marie se réservait pour le recueil suivant. Elle étudiait présentement la poésie érotique persane, des auteurs comme le soufi Djalal Al-Dihn Rumi, qui inspirerait le compositeur polonais Karol Szymanowski, sans oublier une forme de versification appelée le pantoum, utilisée par Baudelaire dans « Harmonie du soir », que l'on retrouverait traduite sous une forme musicale par Maurice Ravel dans son sublime trio! Le procédé du pantoum consistait en la répétition, dans chaque strophe, d'un vers de la strophe précédente!
A cause de l'hiver, la frêle muse séjournait à Rochetaillée. Le salon de musique donnait sur la serre du petit château, dont les portes ouvertes permettaient aux senteurs végétales précieuses de s'épandre et d'embaumer la pièce au décor et au mobilier Louis XVI. Notamment, les narines roses d' Aurore-Marie humaient la rare fragrance de l' hydrangea, cette plante méconnue citée par Daphné du Maurier dans « Rebecca », dont la célébrissime adaptation au grand écran assura à jamais la notoriété de la si mignonne Deanna Shirley De Beaver de Beauregard, scandaleusement absente, hélas, de tous nos dictionnaires de base! A ce parfum, d'autres senteurs s'alliaient, sublimées en des miscellanées d'huiles essentielles d' aryballes et d'épychisis des temps julio-claudiens et pompéiens. Mimosa, rhododendron, daphné (justement!), fenugrec, aspidistra, safran, menthe, gomme arabique, musc, volubilis, lilas, pensée, myosotis, philodendron, filoselle (oui, même les variétés de soie et de coton ont chacune leur odeur propre!), fleur de néflier, lotus, chrysanthème, fuchsia, eau de rose, clématite, marrube, lycopode, myrrhe, cinnamome, glaïeul, tulipe, noix de cajou, dahlia etc. mélangeaient leurs émulsions odoriférantes pour les seuls délices olfactifs du long nez d'Aurore-Marie! Il ne manquait par bonheur à cette théorie qui ne dérogeait pas aux règles classificatoires des Jussieu, que le durian, fruit exotique à l'atroce odeur d'excréments! La poétesse croyait se réincarner en une sylphide, voire en Cydalise!
En ces rares instants non durables, dont chaque attoseconde était arrachée, négociée pied à pied à l'inexorable marche de la Grande Faucheuse, Aurore-Marie éprouvait l'irrépressible envie de laisser là son clavier et de trottiner jusqu'à la serre sur ses menues bottines en relevant sa longue jupe avec la grâce d'une jeune blondine. Sous la verrière, elle s'enivrerait, se saoulerait jusqu'à plus soif de toute cette fragrance de bonheur exhalée par la sempervirence chlorophyllienne prodiguée par les soins et les mains vertes expertes des jardiniers de la propriété. Elle disputerait aux premiers pollinisateurs précoces de cette fin d'hiver le butinement de la moindre fleur, le reniflement du moindre rameau, du moindre branchage... Elle découperait doucement avec un sécateur les plus délicates ramures et pousses. Elle combattrait céans son éreuthophobie de poitrinaire...
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A ces douces pensées, la Fragile s'émut. Ses petits seins se soulevaient spasmodiquement, fleur non éclose, corolle non épanouie, pousses blanc-rosé aux petits boutons rouges, à jamais minuscules, si douces sous les caresses, qui tentaient vainement de percer le corset et la guimpe. Sa gorge de cygne au magnifique camée de chrysoprase ou de chrysobéryl, pierre fine au profil de Junon, déglutissait avec difficulté, réprimant mal un étouffement subit. Etait-ce là la manifestation, les prolégomènes d'une prochaine crise de manque d'opium? Le velours des joues d'Aurore-Marie s' humidifia de larmes. Ces joues toujours trop roses, que certains croyaient atteintes de couperose, primerose mal offerte, incarnat de la Beauté Phtisique Absolue que nulle poudre épandue ne parvenait à masquer... Oui, Elle était la Manifestation, l' Incarnation, la Transfiguration, l'Epiphanie pure et réelle, parfaite, oui, vraiment, de cette idéale beauté hectique! La Nouvelle Aphrodite... telle qu'en Elle-même, pour paraphraser son autre maître es-symbolisme, Stéphane Mallarmé, l'Eternité La change. Car son prochain recueil de poésie serait le dernier, son tombeau... Cléophradès le lui avait dévoilé par le Songe : elle n'en avait tout au plus que pour deux années encore... Ses poumons se rongeaient lentement, subtilement, progressivement, place après place, alvéole après alvéole. Désespérance de la poitrinaire se sachant condamnée par le Fatum, les Parques, la déesse Fortune! Après l'ultime hémoptysie fatale, on réciterait à ses funérailles de pauvre petite poupée la Consolation de Malherbe à Monsieur Du Périer. Rose elle était, Rosette elle serait! A cette fameuse dissection publique, un Anglais l'avait qualifiée, enthousiaste, de « foetus lady ». C'était là l'expression appropriée rendant le mieux sa quintessence, sa transcendance d'elfe, de blonde luminifère, son évanescence... Une fille-foetus, elle était une fille-foetus! Ses cogitations sensuelles trouvèrent leur terme par l'arrivée de Norbert, le majordome. Il portait un plateau avec une carte de visite.
« Madame, un visiteur désire s'entretenir avec vous. Ce monsieur est de la police!
- Monsieur le commissaire divisionnaire Arnault! Diable, cela doit être important! Norbert, dites à ce monsieur que j'accepte de le recevoir! »
Aurore-Marie, sous le choc de cette visite impromptue, ne put réprimer ni quinte de toux, ni empourprement des joues! Clément Arnault avait fait honneur à la Dame en revêtant une jaquette. Il avait mis des gants beurre frais, coiffé un haut-de-forme et emprunté une canne à pommeau d'ivoire. Il effectua un baisemain en les règles! Aurore-Marie invita le policier à s'asseoir sur un fauteuil Louis XVI puis fit de même, dans un nuage vaporeux sciemment suscité de froufrous « Belle Epoque ». Elle prit exprès un air très las! L'air de la séduction des phtisiques! Le jeu sensuel des dessous de la rusée jeune femme, un instant entrevus par Arnault, de ce que l'on nommait en anglais petticoat, underdrawers et stockings, créait une envolée lyrique, ondulant, se balançant telle une valse comme lorsque le premier mouvement du trio de Ravel, après l'exposition du thème envoûtant modéré, épanche soudainement ses volutes 1900! Car le « moment 1900 » commence avant et se poursuit après, de 1875 à 1920, de Charlotte Dubourg à Isobel Elsom, de la courtisane Valtesse de La Bigne à Mary Pickford,
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de Carolus-Duran à Laszlo de Lombos!
« Vous me voyez désolé de ce dérangement, Madame de Saint-Aubain, mais je tenais à vous informer personnellement de votre prochaine assignation à comparaître à la barre en tant que témoin à charge lors du procès Hubeau qui doit s'ouvrir aux assises de Lyon le mois prochain. Il va de soi que vous allez recevoir à ce sujet une missive officielle. »
Arnault perçut une fugitive lueur d'inquiétude dans les yeux rêveurs d'Aurore-Marie tout comme un bref rougissement de son langoureux visage triangulaire.
« Je ne connais guère le prévenu, si ce n'est à cause de cette fameuse séance de dissection... Quant à vous qui n'êtes point juge... »
Le commissaire scrutait chez son interlocutrice le moindre signe d'appréhension et d'angoisse. Il ressentit en elle une certaine oppression, du fait d'une respiration courte, due peut-être au corset qui la serrait trop. Arnault fit semblant de focaliser son regard sur le cou blanc d'Aurore-Marie paré de son camée. Or, futée, elle le remarqua!
« Monsieur le commissaire, vous paraissez fasciné par les gemmes, les pierres fines et autres lapidis. Il existe à ce sujet divers traités lapidaires... mais ceci n'est que superfétation! Je comprends que vous n'ayez point l'habitude des camées en pierre verte, céladon ou sinople. Pour vous, le terme camée rime et s'associe avec le rubeus, le rouge latin... Mais foin de digressions! Cet Hubeau, je l'ai à peine vu! Je reconnais que son physique a de quoi intriguer, inquiéter, mais je ne suis point adepte de ces théories d'anthropologie criminelle qui décident de la culpabilité ou de l'innocence sur les critères physiques. Monsieur Hubeau n'est pour moi qu'un méchant de théâtre, du Boulevard du crime, de l' Ambigu-Comique, de grand Guignol, un Paillasse, un Pierrot ou un Gilles obèse et blême! N'est pas inspiré par Melpomène qui veut! S'il était notre assassin, il n'aurait jamais pu tuer la petite Ballanès, qui se serait enfuie en courant à sa vue!
- Donc, votre témoignage sera à décharge, alors que nous voulons vous citer comme témoin à charge! Madame, j'étais également présent à cette dissection publique et j'ai pu constater votre intérêt pour les démonstrations du prévenu avec les panneaux de cire! Vous avez sorti des paroles incohérentes à ce propos, que mes oreilles hélas indiscrètes ont perçues, avant que votre époux remarque que vous vous sentiez indisposée! Dois-je vos rappeler que vous vous êtes pâmée devant tout le monde? De plus, savez-vous que l'on a retrouvé dans le laboratoire d' Hubeau un exemplaire de ce roman obscène entre tous, « Le Trottin »?
Aurore-Marie toussa à l'énonciation du titre! Elle se souvint des hypothèses émises sur l'auteur du « Trottin », souvent farfelues. Arnault savait donc qu'elle se dissimulait sous le pseudonyme de Faustine! Elle pensa faire diversion : elle se mit à chantonner comme une aliénée une mélodie mélancolique, un air que chantait une mère à son petit, ancienne esclave du Vieux Sud, qu'un correspondant d'Albin aux Etats-Unis avait noté et envoyé à son mari pour elle, connaissant ses goûts pour les chants nostalgiques, en espérant qu'elle écrivît un poème qui deviendrait une oeuvre musicale de Gabriel Fauré pour soprano, à moins que ce jeune compositeur dont le prénom était Claude, qu'elle avait rencontré l'été dernier à Paris et qui s'était épris d'elle, lui envoyant force lettres d'amour qu'elle conservait secrètement, s'intéressât aussi à cette chanson. L'air serait certes immortalisé deux ans plus tard, mais par Anton Dvorak dans le second mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde, avant de devenir un élément émotionnel musical essentiel du film « La fosse aux serpents ». Non créditée au générique, la sublime et famélique Betsy Blair, au regard aussi étrange que celui d' Aurore-Marie, aux merveilleux cheveux châtain clair prouvant qu'une femme « comme il faut » n'a pas à peroxyder sa coiffure pour plaire, nouvelle Lison transfigurée et malingre, y interpréterait la jeune folle muette Esther, dont Daisy Belle de Beauregard serait la seule amie. Curieusement, dans un autre film, « Another part of the forest », Betsy Blair jouerait une jeune sudiste affamée à l'accent Côte Est (!) aux anglaises blond foncé de rêve exactement semblables à celles d' Aurore-Marie...
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Devant la tentative de diversion d' Aurore-Marie, Arnault se décida à frapper fort, à brusquer en son for intérieur le retour à la réalité :
« Vous êtes sans conteste l'auteur du « Trottin » et ce que vous y décrivez dévoile des tendances enfouies confusément en vous!
- Monsieur, vous me choquez! S'écria-t-elle, le velouté de ses joues maigres brusquement purpurin. Qu'insinuez-vous sur mes moeurs? Je suis une respectable mère de famille!
- Vous souvenez-vous des personnes qui, à cette même dissection publique, étaient assises devant vous?
- Il y avait le général de La Porte de Boisgrand, le professeur Marchinaud, de l'Académie de Médecine, le consul de Turquie, la comtesse de ...
- Et la petite Anglaise aux nattes rousses prise de nausées?
- Quelle Anglaise?
- Nous avons reçu une lettre, rédigée dans un français ampoulé et scolaire que seule une personne étrangère ayant appris notre langue dans des institutions réservées à la Haute Société de son pays pratique. Il s'agit d'une lady Emerence Hermione Phoebe Perry, comtesse de Colchester. Elle porte plainte au nom de sa fille Patience Elizabeth Pollyanna Perry, 14 ans, pour « tripotages » effectués par une personne inconnue. La jeune demoiselle a raconté à sa mère qu'elle ne cessait de sentir des doigts furtifs effleurer ses cheveux et son échine! Hélas pour vous, j'étais assis juste deux rangées derrière votre place et le tripoteur n'était point votre époux!
- Comment, monsieur le commissaire! Voudriez-vous que de telles billevesées se sussent, qu'on les criât sur les toits, qu'elles s'étalassent en place publique! Où commence selon vous l'outrage aux bonnes moeurs? Vous offensez les noms des Saint-Aubain et des Lacroix-Laval, monsieur!
- Votre usus et abusus du subjonctif imparfait ne m'impressionne pas, Madame! »
Cette fois-là, ce fut Norbert qui fit diversion. Sur le guéridon de chêne et d'acajou, il posa un plateau d'argent et un service à thé crée par Emile Gallé lui-même, en cristal, en corail et en nacre, caractérisé par des motifs marins : poisson scalaire, méduse, algues, langouste et poulpe.
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Cette petite collation comportait : thé au citron, madeleines de Commercy, scones anglais, oeufs à la coque, petits biscuits à la cannelle et jus de pamplemousse, luxe suprême chez ces ricos hombres du XIXe siècle final. L'obséquieux majordome effectua une courbette compassée avant de s'éloigner...à reculons! Aurore-Marie retrouva le sourire. Elle invita le commissaire à accepter cette mondanité et saisit une madeleine tandis qu' Arnault, n'oubliant point la galanterie, eut l'honneur de lui verser son thé, parfaitement infusé, délicieusement citronné et embaumant. Aurore-Marie consomma la collation à la mouillette, rituellement, qu'il s'agisse des oeufs, des scones, des biscuits ou des madeleines. Elle humait longuement les gourmandises lorraines de notre province mutilée, dont elle dégustait langoureusement chaque miette imbibée de thé ou de jaune d'oeuf, jusqu'à la plus infinitésimale, avec un plaisir aux connotations érotico-gustatives certaines. Ses lèvres fines en tremblaient d'extase. Ses narines frémissaient d'excitation. Elle introduisait lentement chacune de ces miettes dans sa petite bouche de petit chou, de petit ouistiti, en laissant entrevoir ses dents étincelantes, puis les suçotait doucement. Le doux bruit de succion qui s'élevait du mignon orifice, aussi ténu qu'il fût, évoquait des caresses buccales interdites. Il semblait à Arnault qu' Aurore-Marie tétait comme un poupon tout rose! L'odeur beurrée des madeleines de Commercy, si elle avivait les sens de la diaphane poétesse, laissait cependant Arnault dubitatif voire froid. A croire que cette douceur était pour la poupée de porcelaine un gâteau aphrodisiaque chinois au ginseng et à la poudre de corne de rhinocéros! Arnault, qui avait apprécié le thé mais à peine goûté au reste, se contenta d'un verre de jus de pamplemousse, rareté exotique pour le fils de pauvre mineur de fond belge. Puis, il reprit tout de go :
« Votre belle-soeur aussi se plaint! Qu'avez-vous fait dans la nuit du 4 au 5 octobre 1891, la nuit du crime?
- Rose aussi! Qu'affabule-t-elle donc sur mon compte? Pour répondre à votre question, mais y suis-je obligée, j'organisais ce soir là, en notre hôtel particulier avenue des Ponts, ( note de l'auteur : la future avenue Berthelot, l'hôtel des Saint-Aubain étant à quelques pâtés d'immeubles du futur siège de la sinistre Gestapo de Lyon, où le compositeur collabo Jean Saintonge aurait le culot d'effectuer en 1943 une visite de courtoisie à Klaus Barbie en compagnie de son épouse, la comédienne Evelyne Lancret, pour s'enquérir du sort du chef d'orchestre Nathan M. dont il avait permis lâchement l'arrestation) une soirée littéraire autour de lectures de mes poèmes! J'ai cinquante témoins : le baron Kulm, la comtesse du Pont-de-Cé, monsieur Oscar Wilde, monsieur Henri de Régnier, monsieur Huysmans...dois-je poursuivre cette fastidieuse énumération?
- La soirée ne s'est quand-même pas poursuivie jusqu'à cinq heures du matin, Madame! Quant aux accusations de votre belle-soeur, Rose du Forez-Archambault, elles sont particulièrement graves. Il s'agit de votre nièce Agathe, sept ans...
- Huit depuis le 12 février, monsieur le policier! Rectifia Aurore-Marie, courroucée.
- Votre belle-soeur vous accuse d'avoir voulu abuser de sa fille, rien de moins! Elle affirme qu'en compagnie de deux témoins, dont votre propre époux, elle vous a surpris en train de caresser la fillette dans sa chambre, à demi-nue, tout en lui récitant des poèmes indécents voire pornographiques, après l'avoir préalablement droguée à l'opium!
Les érythèmes se multipliaient fâcheusement sur la figure de l' « auteure » dont la voix avait perdu depuis longtemps cette timidité gauche qui faisait son charme.
- Je....je ne nie point l'usage des paradis artificiels, des substances opiacées, mais de là à m'accuser de tels penchants alors que je couchais tout simplement Agathe!
- Vous refusez l'évidence, madame! La petite a parlé : elle a dit que vous l'aviez touchée en des endroits dont on ne parle pas! De plus, l'esclandre, que dis-je, le scandale, a été tel que vous vous êtes enfuie plusieurs heures durant...laps de temps correspondant à la marge chronologique pendant laquelle l'homicide s'est produit! Vous n'avez plus d'alibi après minuit vingt-cinq!
- Vous...vous me poussez dans mes derniers retranchements, monsieur! Teuh!Teuh! Je...j'étouffe! Je me sens mal! Où vouliez-vous que j'aille? Il y a une trotte, de l'avenue des Ponts à Fourvière et au Vieux Lyon! Si vous croyez trouver facilement un fiacre à ces heures postérieures à la mi-nuit! Il n'y a nul omnibus en...service! Je...
- Madame de Saint-Aubain! Vous êtes écarlate! »
Arnault comprit trop tard qu'il était allé trop loin! Prise de violentes quintes, Aurore-Marie cracha le sang, y compris par le nez, et s'effondra, inconsciente, sur le parquet.
« A l'aide, Norbert! A l'aide! Votre maîtresse vient d'être victime d'une éclampsie ou d'une syncope! »

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Lorsque s'ouvrit le procès Hubeau, à la mi-mars, Aurore-Marie était encore à l'hôpital. Elle ne fut pas en état d'être citée à la barre. La crise avait été grave, mais non encore fatale. Albin fit savoir que le couple serait contraint de partir pour Nice durant trois mois afin que les soins nécessaires soient prodigués à la jeune femme. Arnault, malgré ses soupçons, fut impuissant à agir : il n'avait pas de preuves à opposer à la justice pour permettre un acquittement du malheureux dont il pressentait désormais l'innocence! L'homme s'enferma dans son mutisme, dont il ne sortait que pour répéter ses « Hu hu », ou clamer cette innocence, tout en niant de plus en plus son statut d'Homo sapiens conforme à la classification du « Systema Naturae » de Linné, édition 1758! le verdict tomba fin avril : la mort! L'exécution fut retardée par un pourvoi en cassation, manoeuvre désespérée tentée par l'avocat, maître Rippert, avec l'appui du seul défenseur du condamné, Maubert de Lapparent! Le pourvoi fut rejeté mais Rippert tenta le recours en grâce auprès du président Sadi Carnot, plaidant la folie, voire la débilité mentale de son client! Allons donc! Un arriéré mental ne peut atteindre un haut niveau universitaire! Le président de la République, après un entretien avec le président du Conseil, jugea qu'il était inutile de faire usage de son droit de grâce pour un cas aussi évident, à l'occasion de la fête nationale. En conséquence, l'exécution de Paul Hubeau, né officiellement le 23 juin 1861, fut fixée au début du mois d'août 1892.

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La tête d'Hubeau devait tomber en public, comme il était alors d'usage, dans la cour de la prison centrale de Lyon, par une chaleur accablante, en plein après-midi. Monsieur de Lyon, le bourreau, et ses aides, en redingote et gibus d'un noir d'encre, attendaient patiemment au pied des bois de justice. L'échafaud surmontait la cour de la maison centrale où des tribunes avaient été montées en l'honneur des invités officiels! La populace, quant à elle, se pressait, debout, jusqu'à l'extérieur, afin de voir mourir un monstre, un trucideur d'enfant!
Parmi les spectateurs, invités officiels, il y eut Albin et Aurore-Marie! La pauvre petite femme allait mieux ; elle venait de quitter Nice, la plaie à son poumon gauche en bonne voie de cicatrisation. La volonté de vivre encore avait été la plus forte : l'éthérée muse au corps si frêle avait une fois de plus repoussé victorieusement les assauts du Vieillard Temps. Elle n'avait que vingt-neuf ans depuis le 4 mai 1892! Son charme, sa beauté, demeuraient intacts malgré les souffrances, et sa petite voix enchanteresse, à peine altérée, continuait à envoûter les coeurs! La foule put remarquer avec stupéfaction que, pour la première fois, Madame de Saint-Aubain arborait un lourd chignon blond miel au lieu de ses boucles légendaires! Le murmure de surprise traversa les estrades : « Madame a changé de coiffure! »
Hubeau, éructant comme un possédé, fut traîné jusqu'aux marches de l'échafaud à 14 heures, au plus fort de la chaleur. Un prêtre à la soutane lustrée récitait à ses côtés, en latin : « l' Eternel est mon berger... ». Lorsque les aides bourreaux aidèrent le condamné à gravir les degrés de bois, on entendit des craquements sinistres : l'échafaud ne risquait-il point de céder sous cette formidable masse de chair? Le père Delorme poursuivait comme si de rien n'était, enchaînant la parabole du Bon Samaritain puis récitant la prière aux agonisants. Les « Hu hu » sonores d' Hubeau s'entendaient dans toute la place, semblables à des roucoulements insupportables de tourterelles turques! Il fallait bien attacher le condamné à la planche de la machine, mais il était si énorme qu'on ne parvenait pas à le faire entièrement coïncider avec cette pièce essentielle du dispositif de Monsieur Guillotin. L'obèse assassin à face lunaire et asiate hurla un « Je suis innocent! » attendu de toute la foule avide. On se demandait si la tête au cou énorme passerait dans la lunette et si le couperet était suffisamment tranchant pour faire d'un seul et unique coup rouler ce chef fantastique dans le panier d'osier.
Ce fut alors que l'incroyable, le formidable, le supra-normal commença : Hubeau fit littéralement effondrer sous son poids les bois de justice! La panique s'empara de Monsieur de Lyon et de ses comparses ; les spectateurs hurlèrent, dépités, leur stupeur! Ils se mirent à invectiver les bourreaux : « La hache, passez donc à la hache! »
A défaut de cet instrument contondant moyenâgeux, un caporal de cuirassiers en grande tenue se proposa pour une décapitation au sabre de cavalerie! Le spectacle se fit atroce. Tandis qu' Hubeau était maintenu plaqué au sol par cinq hommes, couinant comme un goret, le soldat larda sans succès le cou de l'impétrant de sa lame, le lacérant sans le tuer! Le militaire avait une autre arme sur lui : un revolver d'ordonnance. Il le tendit à Monsieur de Lyon qui en vida le barillet sur la nuque diaprée d' entailles sanglantes! Exécuté en six balles, sans coup de grâce officiel comme pour les pelotons militaires, Hubeau ne bougeait apparemment plus! Mais le spectacle magiquement horrible n'était point terminé : une mutation « post-mortem » affecta l'organisme du faux humain.
Sous l'ombrelle qui l'abritait de l'ardeur du soleil estival, Aurore-Marie ouvrait ses yeux immenses hallucinés. Albin l'entendait psalmodier les mêmes formules étranges que lors de la séance de dissection : c'était comme un mantra, mais ce mantra était dû à la plume de Gerbert d'Aurillac, alias Sylvestre II, Grand Prêtre des Tétra-Epiphanes de 980 à 1003, créateur du Baphomet avec le bonze tibétain Jamiang Tsampa, maître intellectuel de l'Empereur Romain-Germanique Otton III (l'une des plus belles tentatives d'anacouklesis eut lieu sous son principat) et pape de l'an Mil!
« Archaea monerem infusoria maedusa piscis urodeles reptilia avis mammalia lemuria simii Ecce Homo! »
La superbe sylphide répétait inlassablement la formule, et au fur et à mesure, Hubeau se transformait! Il connaissait une régression néoténique et ontogénétique!
« Le kraken! C'est le kraken! » glapit une grosse matrone avant de s'évanouir. La panique incoercible saisit la foule qui se bouscula pour sortir à tout prix. Les hommes se frayaient un chemin à coups de canne. Plusieurs femmes périrent piétinées, pour ne point changer! Aurore-Marie, protégée par sa simple ombrelle, était indifférente aux événements, poursuivant sa psalmodie selon un rythme de plus en plus rapide!
Hubeau était devenu une horreur : un foetus humain géant, translucide, dont on apercevait tous les vaisseaux sanguins, le foie hypertrophié, le muscle cardiaque, le squelette et l'énorme cerveau à travers la peau! Des quatre nombrils (ventral, dorsal, latéraux) avaient émergé des bourgeons mutés bientôt en quatre tentacules ou cordons ombilicaux tournoyants qui se lovèrent autour des bourreaux et les étranglèrent avant d'adhérer à leur carotide et d 'en déguster le sang! Alphaego! Il était Alphaego, de cette race extraterrestre vampire de la planète Aruspus! L'homme-têtard se repaissait de ses proies humaines!
Le mantra d' Aurore-Marie prit brutalement une autre tournure : comme le Grand Inquisiteur aragonais Nicolas Eymerich, qui officia sous Pierre IV Le Cérémonieux, elle passa à la récitation rétroactive de la formule :
« Omoh Ecce iimis airumel ailammam siva ailitper seledoru sicsip asudeam airosufni merenom aeahcra! ».
Elle entrecoupa le mantra de termes de latin de cuisine désignant, dans l'ordre inverse, les étapes de la gestation phylogénétique :
« Foetus humani, foetus simii, foetus lemuria, foetus mammalia, embryo avis, embryo reptilia, embryo urodeles, embryo piscis, neurula maxima piscis, neurula piscis, gastrula piscis, gastrula articulata, blastula invertebrata, blastula maedusa (...) » ceci jusqu'au « Fecundatio uovo! »
Elle respectait rigoureusement le rituel médiéval des Tétra-Epiphanes fixé par Gerbert dans son fameux organum sur la Genèse! Hubeau poursuivait une mutation qu'il ne contrôlait désormais plus : il continuait sa régression hétérochronique du développement : ses tentacules se résorbaient tandis que l'énorme tête voyait se dissocier ses bourgeons de visage, que ses jambes et bras devenaient simples ébauches et qu'une queue lui poussait. Il tressautait, paraissait pris d'une danse de Saint-Guy, les mains et les pieds réduits à l'état de palmes puis de palettes alors que la tête, semblable à celle d'un poisson, se couvrait de fentes branchiales.
Vint ensuite dans la mignonne bouche l'invocation des sphères armillaires de la « Tetra Sphaira » d' Euthyphron d'Ephèse et de l' « Almageste » de Claude Ptolémée, qui fut un des correspondants de Cléophradès avec Marcion et Celse, sphères que Tycho Brahé, reproduisant une expérience remontant au principat de Gallien, avait tenté de reconstituer à Prague en 1593 à la demande de l'Empereur alchimiste Rodolphe II :
« Sphaira cubocaedron! Sphaira tetraedron! Sphaira octaedron! Sphaira dodecaedron! Sphaira icosaedron! Que les mânes au service de Jupiter très bon, très grand, accueillent cette psyché au royaume des lémures! »
Aurore-Marie donna alors au monstre l'estocade finale en passant, en français, à la Formula Suprema, rituel originel de la Tétra-Epiphanie, édicté dès l'an 150 par Cléophradès d'Hydaspe :
« Dans le Un se tient Pan Zoon! Dans le Un se tient Pan Chronos! Dans le Un se tient Pan Phusis! Dans le Un se tient Pan Logos! »
Sa fine main gauche ivoirine dégantée, si douce et délicate, pointait la chevalière sacrée de la Grande Prêtresse de la secte gnostique en direction de l'extraterrestre issu des mondes alternatifs! Toutes ces formules avaient pour objectif de contrer la faculté de trans-dimensionnalité des Alphaego, afin de les coincer, ces êtres étant considérés au Moyen Age comme des incubes ou des succubes! Hubeau, sous l'effet, mourut définitivement! Il ne fut plus qu'un tube, une gouttière qui se fendit en son milieu. Ce qui demeura de lui à la fin du rite ressemblait, selon le choix, à un disque embryonnaire humain gigantesque au stade de la pré-neurulation, à une vulve immense ou à l'animal cambrien Vernanimalcula, première créature à symétrie bilatérale que Gaia ait portée, ici disproportionnée. Aurore-Marie s'évanouit, ayant usé toutes ses forces! De l'événement, rien ne resta, sauf les mortes piétinées. On conclut à la mystérieuse disparition du cadavre d' Hubeau, exécuté par balles par un cuirassier français! Les témoins oublièrent tout et les bourreaux, chose encore plus invraisemblable, furent déclarés décédés dans l'effondrement de la guillotine! Les survivants occultèrent tout ce qui était survenu après, sauf la poétesse!

*************
Au début du mois de septembre 1892, en son hôtel particulier de Lyon, Aurore-Marie de Saint-Aubain reçut une étrange missive d'Alexis Carrel. Elle souffrait en silence, sur le canapé capitonné de la bibliothèque, lisant l'incompréhensible texte d'un impatient jeune homme de dix-neuf ans. Elle sentait encore en elle la douloureuse lésion caséeuse de son poumon gauche. Toute à sa lascive mollesse distinguée de lasse dame du monde, qui faisait songer à ces mélodies orientales russes borodiniennes des danses polovtsiennes du Prince Igor, elle réfléchissait à la réponse à fournir à l'apprenti gnostique.
« Qu'il m'oublie un peu, termine sa médecine et s'occupe, pourquoi pas, d'expliquer scientifiquement, par exemple, les guérisons miraculeuses de Lourdes! » pensa-t-elle.
Le contenu du courrier de Carrel avait de quoi déconcerter les esprits les plus ouverts à l'irrationnel, comme un William Crookes ou un Camille Flammarion. Certaines des affirmations du médecin débutant, péremptoires, annonçaient déjà le pape de l'eugénisme de « l'Homme, cet inconnu ». Se réclamant autant de la Tétra Epiphanie que de Plotin, Platon, Jamblique, Porphyre, Darwin et Galton, il affirmait, par exemple :

« Comme le voulait Boissy d'Anglas, nous nous devons d'instaurer le gouvernement des meilleurs, celui de l'Elite, mais à l'échelle du monde. Malthus, Darwin et Galton ont raison ; pour cela, il nous faut élaborer un programme radical de contrôle planétaire des naissances, limitant la population humaine à une centaine de millions d'individus maximum. Ce sera la concrétisation de la survie des plus aptes, de la sanior pars de la race humaine! Seuls les savants doivent gouverner et procréer. Les criminels, les tarés, les malades physiques et mentaux seront éliminés scientifiquement! Ce programme s'intitulera : l'eugénique! Euthyphron d'Ephèse n'a-t-il point écrit dans la « Tétra Sphaira » : « L'Un n'accepte que la meilleure part du Multiple! »? Nous devons tout faire pour prévenir la dégénérescence de la race! »

Le programme rêvé par Carrel était proprement effrayant, et il croyait qu' Aurore-Marie possédait la capacité, en tant que grande prêtresse des Tétra Epiphanes depuis l'âge de quatorze ans, de l'imposer au monde entier! Capacité...le Pouvoir, quelle dérision! A cause des événements de 1877, de ces ignorantes de Nélie Jacquemart et de Charlotte Dubourg, le sanctuaire des thermes de Cluny était à jamais détruit et avec lui, la capacité pour chaque nouveau Grand Prêtre d'intégrer en lui le Pouvoir du Pan Logos dans sa totalité, des quatre hypostases réunifiées au sein du Verbe, de communiquer avec l'inframonde et les transmondes, le subespace et ce qu'il faudrait appeler le pan trans multivers! Aurore-Marie, dernière Grande Prêtresse à avoir subi le rite complet d'initiation à Cluny serait l'ultime dirigeant de la Secte à posséder intégralement ce même Pouvoir, dont elle venait d'user avec brio lors de l'exécution d' « Hubeau ». En 1888, cependant, elle s'était étrangement heurtée à une personne dotée d'un Pouvoir encore supérieur, ruinant ses espoirs de mettre au point l' Arme Absolue, en utilisant le prétexte du potentat congolais de Barbenzingue alias ce pauvre Georges Boulanger! Cet étrange Chinois venu du Royaume de l'Agartha ou supposé tel, était parvenu à modeler autrement les chrono lignes, à substituer à sa seule guise l'actuelle flèche du temps, marquée par l'échec des plans de la poétesse, au cours de l'Histoire où elle aurait réussi! Depuis, elle souffrait de la tuberculose et ses jours étaient comptés. Justement, Alexis Carrel lui fournissait la preuve que ce Daniel, comme il se nommait, existait dans plusieurs époques à la fois :
« Je vous communique d'étranges textes de portée eschatologique, tous deux signés d'un certain prophète Daniel, que j'ai découverts dans les archives secrètes de l'archevêché de Lyon. L'un provient d'un récit vétérotestamentaire apocryphe, l'autre d'un ouvrage d'un contemporain de Nostradamus ou plutôt de John Dee et de Tycho Brahé!
« Et je vis quatre cavaliers. Chacun, en son écu, portait des armoiries différentes : le premier cavalier arborait une étrange moustache broussailleuse et ses armes étaient d'étoile vermeille, de faucille et de martel d'or. La moustache du second cavalier était carrée, une mèche dépassait de sa coiffe. Son écu était vermeil à cercle central immaculé orné d'une croix des Indes de ténèbres. Le troisième cavalier avait le chef surmonté d'un turban noir : c'était un Saint Homme à la barbe vénérable, dignitaire d'un Dieu de guerre terrible. En son écu, une demi-lune sinople. Enfin, le quatrième cavalier était un vieillard chauve, hideux, aux grands bésicles, tout de noir vêtu. Son écu parsemé de serpents aurifères arborait fièrement des parchemins rectangulaires sinoples et blancs marqués de faces de démons à visages humains. Et chacun était une incarnation de la Mort et du Malin : mort brutale pour les deux premiers, mort fourbe pour le troisième, mort lente pour l'ultime. Chacun utilisait l'autre au service de ses propres desseins et de l'Entropie. Et je connus leur âge : ils s'étaient incarnés entre l'an du Seigneur Mil huit cent septante et neuf et l'an Mil neuf cent. Et notre monde ne connaîtrait la paix qu'à l'anéantissement définitif des quatre cavaliers de la Mort. (Apocalypse du néo Daniel, chapitre IV versets 5 à 7). » Selon moi, les quatre cavaliers représentent les quatre anti-hypostases : anti-logos, anti-temps, anti-vie, anti-pneuma ou phuson! Quant à l'autre prophétie, jugez plutôt : elle semble prédire une révolution mercantiliste généralisée à cause d'un mystérieux économiste Autrichien (peut-être notre quatrième cavalier) suivie d'une guerre sainte avec les musulmans et d'une catastrophe majeure survenant en Amérique un certain 11 septembre d'on ne sait quel millésime futur. Mais je crois que vous avez déjà vu cela lors de vos songes....
« D'Yster maistre changeur fourbe subjuguera
Par le codex pérégrin de la serve route
Cahorsins, Lombards et bancque italienne.
Plus oultre adoré que vel d'or
Sera le parchemin sinople.
D'Albion et d'Americque séduira
Taste hyver et histrion senens au tau triple,
Par anakouclesicque Conversio Mundi à lucre et à Plutus
Qu'à faire accroire renovatio mundus
Peste sinople par Ponant, Levant, Midi, Septentrion,
S'espandra versus Estat.
Lors, Barbe Mahom s'élèvera pour polemos sanctus
Mars, pauper, folie de Babel ruinera depuis ciel,
En hendécaseptembriste ardre et mourir
Subjectz du Grand Monarque du pays de Vespucce. »


(Note de l'auteur : « Taste hyver » : il s'agit de Meg Winter, première ministre britannique tory, qui, pour lady Alexandra Pirrot-Neville, fille de Daisy Neville, n'était que la fille de l'épicier du village, près du château où vivaient les Neville dans les années 1930. « Histrion senens au tau triple » : TTT, alias Thomas Tampico Taylor, ancien acteur et président républicain des Etats-Unis, père du président Thomas Quincy Taylor, alias TQT. Sur TTT, Daisy Belle de Beauregard déclara un jour : « C'est un acteur médiocre qui a joué dans « La piste de Santa Fe » où je partageais la vedette avec Chester Flynt et Raymond Massey. C'était en 1941! »)
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Ayant achevé sa lecture, la jeune femme s'amusa à griffonner au dos de la missive un étrange croquis : une arborescence infinie, aux ramures multiples, fractales, à partir d'un tronc-temps central, de tous les cours possibles alternatifs de l'Histoire. Ce dessin annonçait curieusement la théorie des spectres de déviation pan-temporels du mathématicien Boleslas Mandelbrot-Kolmogorov, qui ne serait énoncée qu'en l'an 2034, ce qui vaudrait la médaille Fields à son auteur!
Aurore-Marie voulut calmement méditer tout cela en son abri secret. Elle ouvrit un faux panneau de la bibliothèque mais la voix d' Albin retentit derrière elle! Il feignit de s'intéresser à la lettre d'Alexis Carrel.
« Ma chérie, j'ignorais que tu éprouvais une passion pour les cogitations eschatologiques bibliques! »
Il embrassa tendrement son épouse sur la joue gauche. Aurore-Marie sentit celle-ci en feu!
« Pourrais-tu me dire, ma toute belle muse, ce que tu comptes faire de cette lettre et, surtout, en quoi consiste ce panneau que tu viens subrepticement d'ouvrir? Cacherait-il un antre abritant quelque lourd secret?
Faisant aussitôt diversion, elle répliqua :
- Albin, mon amour! C'est le jeune Carrel qui m'a écrit! Il s'intéresse aux paléochrétiens et à leurs prophéties annonçant la ruine de Rome! Il me parle, entre autres choses, de la légende selon laquelle les Empereurs, se fiant par trop aux écrits de Pline l'Ancien, dans le livre XI de son Histoire naturelle, paragraphe 111, auraient en vain recherché le trésor des fourmis-prêtres géantes du Dardistan, au Nord de l'Inde, fourmis chercheuses d'or gardiennes dudit trésor! Parce que l'Imperator Antonin le Pieux avait violé un interdit de cet ordre, la secte orientale adoratrice de ces fourmis indiennes sacrées ou myrmides l'aurait condamné à mort et fait empoisonner par du fromage des Alpes. Toujours dans le livre XI de Pline l'Ancien, aux paragraphes 241-242, il est question des fromages qui existaient à l'époque : le docléate des Alpes dalmates et le vatusique des Alpes ceutroniennes. De même, aux Apennins, plus exactement en Ligurie, on fabriquait le fromage de Céba, tandis que le sassinate était une spécialité de l'Ombrie...
- Qu'ai-je à faire de ton érudition fromagère, mon pauvre petit chou, mon ouistiti d'amour! Dis-moi plutôt où tes petons mutins allaient te conduire?
Il déposa un nouveau baiser sur la joue maigre d' Aurore-Marie, qui le rabroua :
- Albin, si tu as envie de moi, ce n'est point le moment! Laisse-moi tranquille! Je vaque à mes « petites affaires », un point c'est tout!
- Si tu m'empêches de descendre avec toi en ton alcôve intime, je contacte la police! J'ai eu vent, en février dernier, de la visite de ce commissaire Arnault, qui t'a mise dans ce vilain état!
- Je suis trop languide pour te résister plus longtemps! Hélas! Prends pitié, mon Albin! Evite-moi une nouvelle crise! »
Elle sanglotait. Saint-Aubain la prit tendrement par la taille, et tous deux descendirent à petits pas les degrés du passage secret. Le lieu était dépourvu de toute installation d'éclairage : ni gaz, ni lampe à arc ou à incandescence et la poétesse s'était par conséquent munie d'une lampe à pétrole. Les ombres mouvantes produites par ce quinquet médiocre permettaient à peine de voir que l'escalier débouchait sur une pièce encombrée de mystérieux placards comportant des étiquettes renseignées à l'encre bleue d'une plume nerveuse d'acier de stylographe à pompe. C'était là l'écriture manuscrite d' Aurore-Marie, qu'un graphologue à la Bertillon aurait hésité à attribuer à une si fragile et réservée enfant (selon l'image publique qu'elle aimait à se donner) tant elle était aussi énergique et volontaire que, par exemple, mesdames Charlotte Dubourg et Nélie Jacquemart, qui avaient croisé le destin de l'impétrante alors qu'elle n'avait que quatorze ans! Approchant des placards, Albin put y lire : « robes », « chapeaux et rubans », « accessoires » « lingerie », « instruments », « drogues », « lettres » etc. Ne pouvant réprimer sa curiosité, l'époux osa : il ouvrit le placard marqué « robes »! Une penderie se dévoila à ses yeux médusés : collection de toilettes aussi jolies les unes que les autres, agrémentées de mignons rubans, en diverses étoffes de qualité. Interloqué, Albin saisit au hasard deux cintres où pendaient, pliées avec soin, une robe de voyage à carreaux taille 13 ans et surtout une affriolante tenue de « leçons de maintien », de « cours de bonnes manières », de « leçons de pas de danse » ou de « révérences », beige, ourlée et festonnée, agrémentée d'une ceinture à gros noeud fuchsia! Prise d'une frénésie trouble, Aurore-Marie délesta son mari de cette seconde toilette, défit son chignon, ce qui laissa sa somptueuse chevelure, d'une longueur sans pareille, tomber en volutes sensuelles jusqu'à ses mollets, et plaqua sur elle le précieux et délicat vêtement de jeune fille. Car il s'agissait exclusivement d'habits de demoiselles de qualité de onze à quatorze ans, qui allaient à la perfection à la délicate et plate jeune femme au physique dit de « poupée de Jeanneton », selon la terminologie salace en usage chez les érotomanes de la Belle Epoque! Elle se travestissait clandestinement ainsi à la recherche des plaisirs du « Trottin »!
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« Vois comme je suis toute belle comme cela, commença-t-elle. Admire-moi! Je me vêts ainsi et m'en vais, errant de part les rues, en quête d'aventures troublantes! Ainsi sont mes escapades de noctambule, que tu me reproches tant! Telle j'étais en 1877, telle je demeure encore! Le temps s'est arrêté pour mon corps! Cette robe, une autre femme que moi l'a portée, quelque part dans le temps! Je connais cette jeune femme et je la « sens » vivre depuis mon adolescence... je l'aperçois dans la psyché! Quelle belle robe de poupée! Quels jolis rubans! Une réplique parfaite! Une aussi mignonne toilette! Exactement reproduite par un grand couturier de l'avenir, qui avait voulu parer cette nouvelle égérie de ce chef d'oeuvre d'enfantine élégance, des plus beaux atours qu'une petite fille modèle eût pu désirer! J'en sentais presque la texture de l'étoffe soyeuse, si douce au toucher... Mon double, mon miroir! Je l'avais vue en songe, prendre des cours, esquisser quelques pas de danse...une petite blonde toute menue, une mignonne poupée pourtant adulte, aussi extraordinaire que moi, pouvant se permettre d'arborer tout comme moi ces merveilleux habits de demoiselles en fleurs de la bonne bourgeoisie! Bouton de rose...













J'ai fini par la rencontrer, à Paris, voici quatre ans, en chair et en os! Elle était anglaise, et extraordinairement belle! Vingt-deux ans, mais vêtue comme à douze! Ses yeux, avec leur éclat noisette clair faisaient songer aux miens! Elle provenait d'une autre époque! J'ai tenté un jour de me substituer à elle, mais ce Daniel maudit me démasqua! Mon quasi alter ego! Deanna Shirley...Comme c'est étrange! S'exclama-t-elle, une étonnante douceur mystique dans ses grands yeux.
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- Mais, Aurore-Marie...
- Albin, je te prie de ne point m'interrompre ; j'ai besoin d'épancher mon coeur. Cette femme, cette « âme soeur », ce sosie ou presque, je l'associe, je ne sais pourquoi, à une musique d'un romantisme fou, innée en moi, que je jouais au piano, dès l'adolescence, particulièrement lorsque j'avais tenté d'échapper à mon destin d' Élue, que je refusais alors, en trouvant refuge à Paris chez les Fantin-Latour... Des arabesques, des ornements...comme du Chopin, mais avec quelque chose de russe ou d'italien... Impossible de donner un nom au compositeur, malgré les questions insistantes de Charlotte et Victoria Dubourg, la peintre...et je sentais concomitamment cette Deanna, toute blonde et diaphane, toute mignonne, avec la même robe que moi, se pâmer à la même musique. J'ai perçu un nom...Brand...Stefan Brand! Curieusement, j'entendis ma jumelle à travers le temps se faire appeler « Lisa »....A travers le miroir, notre ressemblance frappait tant! Cette grâce qui n'appartient qu'aux plus frêles! Et cet amour fou exprimé par le piano! Le premier amour, celui qu'on n'oubliera jamais! Ce fut pourquoi je décidai d'appeler notre fille Lise! Tu n' y trouvas rien à redire!
- Mais, objecta Albin, ce fut moi, ton premier amour! A moins que tu ne préférasses depuis toujours les personnes de ton sexe ; dans ce cas, tu m'aurais perpétuellement menti!
- Prise au piège de la passion interdite! Deanna Shirley! Comme dans « Phèdre » de Racine! Comme pour Hippolyte! Je rougis, que dis-je, je blêmis à l'énoncé de ton nom! Je n'ai plus qu'à m'évanouir, victime de mon mal passionnel!
Albin la retint à temps. La douceur des longs cheveux miel et cendres de la poétesse procura à l'époux des sensations de volupté et d'enchantement. Il se demanda s'il vivait dans le monde réel! Puis, il se souvint :
- Aurore-Marie! Ouvre-moi les autres placards s'il te plaît ! »
Passant de la langueur à l'excitation, elle se mua en une furie hurlante, une walkyrie toute en crinière blonde, qui s' arc-bouta aux bras de l'aimé, croyant que ce geste dérisoire autant que désespéré l'empêcherait de commettre l'irréparable. Albin n'eut cure des blanches mains de la poétesse folle, agrippées à ses manches, qui le griffèrent cruellement. Il ouvrit chaque placard, tandis que la suppliante accrochée à ses basques, pourpre et congestionnée par les larmes, criait :
« Je t'en supplie, mon amour! Non! Tu me condamnes! Miséricorde! »
Elle tendit à son visage la chevalière du Pouvoir, comme en un geste d'anathème : sa qualité de Grande Prêtresse eut l'efficacité d'un cataplasme sur une prothèse! Albin découvrit l'indicible.
Passent encore, les accessoires de toilette de fillettes et pré-adolescentes coquettes et enamourées de leur Stefan Brand personnel, les chapeaux, les noeuds, les résilles, les passements, les réticules, les gants, les mitaines, les ombrelles, les bottines de « bébés » de porcelaine, la lingerie soyeuse, vaporeuse et débordante de pucelles impubères, ces pantalons ourlés, chemises, bas, jarretières, jupons à profusion, pièces de trousseau émoustillantes accumulées par une fétichiste! Mais il y avait aussi des boules d'opium, des objets érotiques, phalliques, sphériques et autres, godemichés destinés à des jeux troubles, pervers, parfois onanistes, droit sortis de traités indiens, chinois et japonais! Et surtout, des esquisses de poèmes, regroupées sous le titre générique de « Pages arrachées au pergamen de Sodome. » Enfin il y eut ce couteau de cuisine encore couvert de traces d'un sang décomposé.... le « scalpel », l'arme du crime! Albin osa : il lut quelques vers au hasard. A cause de la demi-obscurité régnant en ce sous-sol, le déchiffrement de ces obscénités torrides fatigua les yeux de l'industriel trentenaire. Se réclamant ouvertement de l'exotisme à la Leconte de l'Isle, Aurore-Marie avait poussé l'impudence jusqu'à attribuer à cette horreur le titre précieux d' « Hamadryade indienne ».

« La conque de tes lèvres à ma bouche s'offrit.
Belle vestale blanche, virginale Haydée, viens à la mandragore!
Voluptueuse pucelle, fille de Chandernagor,
De Karikal, de Yanaon et de Pondichéry,
Jouis longtemps de ce grand usufruit!
Amaryllis de Coromandel, impubère Pulchérie!
Depuis le Carnatic, par ce membre de teck,
Je te possédais toute! Enlacements obscènes,
Frises des dieux des Indes, extase du corybante, embrassements des becs!
Malabars, Sikhs et Afghans du retour de La Mecque,
A l'honneur du saint homme soufi, du derviche tourneur, préférèrent l'orgiaque
saltarelle
Du dieu danseur Shiva aux chaudes étreintes charnelles!

Le jais de tes cheveux et l'obsidienne de ta toison intime,
Soulevèrent en ma chair l'ultime concupiscence!
Antinoé, je suis ton Hadrienne, et tes dépouilles opimes
Accèderont à la divinité à défaut de décence!
Myrto la Tarentine, ta mort chantée par le poëte Chénier,
Iambe jà oublié, pourrissant au charnier,
N'égalera jamais ma fière maharani!
En tes cuisses offertes, ton hymen m'ébahit,
Fin rubis de Golconde, troisième oeil du génie,
Du Mahabarata et du Népal honni,
Avide de ton sexe, gourmande du Rig Véda et du Kamasutra,
Du nectar de gelée exsudant de ton larmier intime, ô mon mantra!

Lors, je bus ton vénérien liquide, ô, fontaine de Siloé!
Devant l'ire de Chah Djahan, Indra le sut, Ganesh il dépêcha!
En stoa poecile (...) »


Je ne puis poursuivre davantage! L'horreur saphique! Et ces lèvres, de quoi s'agit-il, à la parfin?
- Tu ne devines pas? Pourquoi donc mon époux est-il aussi naïf?
- Et ce couteau, Dieu du ciel!
- Faut-il te le dire?
- Louise Ballanès?
- Oui!
- Comment est-ce possible?
- Je n'y peux rien. J'aime aussi les petites filles...brunes, hélas!
- Rose avait raison : nous devons te soigner, te faire interner! L'homosexualité (quel nouveau mot atroce depuis peu apparu!) est une maladie, une forme de folie!
- Cette loi de 1838? Inutile pour moi! M'as-tu bien observée? Je suis une morte en sursis, comme Marguerite...Pardonne ce que je vais te confesser, et laisse-moi expirer en paix. Quant aux lettres que tu as aperçues quelque part, dans le dernier placard, elles sont d'un autre homme qui m'aime, mais il n'y a pour le moment encore rien eu entre nous. Il se nomme Claude, Claude Debussy, et c'est un génie de la musique, comme je suis la nouvelle Sapho...ou plutôt, Aphrodite... Cette fatale nuit du 4 au 5 octobre, je me suis enfuie, après que vous m'ayez surprise, Rose, Kulm et toi, en compagnie d'Agathe. J'ai erré sous la pluie, au risque de la pneumonie... Après de longues minutes, trempée, secouée par mes habituelles quintes, j'aperçus plus malheureuse que moi. Sous le porche d'un immeuble, une petite fille brune pleurait. Fascinée par ses belles boucles sombres, je m'approchai d'elle et commençai à la questionner sur les raisons de son chagrin. Louise...Elle avait fait une fugue, fuyant son père, échappant à l'hideuse scène de ménage où l'homme, ravalé par l' absinthe au rang de la bête, bat sa conjointe à coups de ceinturon de cuir! Louise ne voulait plus retourner à son taudis! Elle avait froid et faim! Par charité, moi, la Dame de la bonne société, je devais faire quelque chose pour elle!
La chance ne tarda point à me sourire : je trouvai un inopiné fiacre que je hélai, demandant au cocher, malgré l'heure tardive, de nous conduire là-haut, au Vieux Lyon, au bouchon « Les Agapes du Primat ». Tu connais bien ce restaurant des vieux quartiers, cette bonne adresse, qui ne paie pas de mine, où les bons bourgeois et aristocrates comme nous aiment à s'encanailler, fuyant les services guindés de leurs maîtres d'hôtel, à se mêler à une clientèle plus triviale, spontanée, avinée, peu raffinée, prolétaire! Je savais que « Les Agapes ... » ne faisaient pas relâche, disposant d'une dispense préfectorale (obtenue grâce à nous, les notables admirés!). J'ai offert à Louise Ballanès un plantureux repas, ne regardant pas à la dépense, ayant pris soin d'emporter mon réticule avec plusieurs grosses coupures...Au départ, c'est à Agathe que je destinais cette petite excursion, mais votre irruption, ô, trio importun, a gêné mes plans!
- Tu avoues donc ton intention première d'enlever Agathe pour te payer du plaisir avec elle!
- Le patron, monsieur Dubois, reconnut la grande et belle dame du monde. Il nous permit de nous réchauffer, Louise et moi, à la cheminée pétillante de la salle. A cette heure, il n'y avait que deux autres clients à moitié saouls. Personne ne s'étonnait de la présence d'une femme en robe du soir gris perle dont le manteau de gros de Naples, de taffetas et de nankin, ainsi que la visite de brocart doublée de vison blanc et l'étole de renard, mouillés, séchaient à l'âtre aux grosses bûches rustiques, aux stères de chêne crépitantes! Louise était en simple chemise de toile ordinaire. Son affreuse robe de chiffons, maintes fois rapetassée et reprisée, séchait aussi, mais monsieur Dubois, dans sa bonté, prêta à la petite un vêtement plus convenable, appartenant à sa fille, de la même taille qu'elle. Personne ne l'a jamais interrogé dans l'enquête. Aucun policier n'est venu fureter dans ce bouchon, trop occupé avec l'autre restaurant, qui n'était qu'à quelques rues de là! Dubois n'est jamais venu réclamer la robe de sa fillette et le haillon de Louise a sans doute terminé sa triste existence parmi les détritus pour chiffonniers et pour fripiers! J'ignore ce qui m'a pris, lorsque Louise eut revêtu la robe! Je payai l'addition, puis je l'entraînai dans l'arrière-cour du bouchon, sous la pluie devenue intermittente. J'avais subtilisé un couteau, au cas où le patron se mêlerait de mes affaires! Les chattes dans mon genre savent fort bien se défendre! Je le vois à ton bras, mon pauvre chéri! Je t'ai tout griffé! Comme tu saignes mon chou!
J'avais envie de Louise, de ses yeux bruns, de ses boucles noires et de sa peau mate, qui me changeaient de ma virginale mais soutenue blondeur angélique, de ma blancheur marmoréenne et de ma rougeur de malade! Ces petites filles des rues sont souvent hâlées, et Louise respirait la santé! J'ai relevé la robe et la chemise de la gamine et je l'ai voulue à moi, « tota », comme le vieil Hugo libidineux le consignait pour ses servantes dans son journal de Géronte obsédé! Las! Comme pour Anthony de Dumas père, elle m'a résisté, et je l'ai assassinée en l'étranglant! Je m'étais frottée obscènement contre elle, contre son intimité, ivre d'un désir incontrôlable! Je me suis souillée et je l'ai souillée des sécrétions de mon rut pervers, tout en serrant son cou, parce qu'elle me refusait, se débattait et tentait de crier. Constatant la mort de ma malheureuse victime, j'ai paniqué une fois de trop. Comme les terroristes de 1793, je n'avais pas voulu cela, mais c'était moi, pourtant, qui l'avais fait! J'ai tenté de rajuster mon linge et ma robe, gâchés par ma fornication horrible! J'ai traîné le cadavre hors de l'arrière cour, par un portillon miraculeusement ouvert, le portant ensuite par une traboule jusqu'à l'endroit où on devait le découvrir, non loin de l'hôtel de Gadagne! Personne n'avait vu ou entendu quoi que ce soit! Je me suis alors souvenue que j'avais un couteau, et j'ai songé à ce criminel anglais, à ce Jack the Ripper, qui avait défié le Yard de Londres en 1888! Utilisant mes connaissances médicales acquises grâce à Maubert de Lapparent et à mon atavisme familial, détails sur lesquels je vais promptement revenir, j'ai donc maquillé l'homicide involontaire, le crime saphique passionnel, le viol de mort, en une boucherie anatomique obstétricale, rituelle, un dépeçage sacré, mais j'ai respecté le canal intime de la fillette, que j'ai laissé en place. Jouant décidément de chance, (quel démon était-il donc avec moi? L'Astaroth d'Amaury de Saint-Flour, ou un autre?) je n'ai vu aucun témoin, aucun passant, en ces heures avancées de la nuit! Pourtant, avec mes vêtements désormais couverts des traînées sanglantes de la dissection, je risquais d'être remarquée! Je suis furtivement retournée sur mes pas, au bouchon, où, culot et audace impensables, je me suis emparée de mon manteau, de mon étole et de ma visite, non encore secs! Dubois, abruti de sommeil, a feint de ne rien voir! Puis, rhabillée et rassérénée, ayant du mal à réaliser ce que je venais de vivre en cette affreuse nuit, je suis rentrée à domicile, doucement, à pied, en rasant les murailles, hors du champ de vision des becs de gaz, sans que l'on me repère! Il me fallut plus d'une heure pour regagner notre cher hôtel! Le feu qui brûlait dans la cheminée, le lendemain, c'étaient ma pauvre robe ensanglantée couleur perle que j'avais tant aimée, et mon linge intime souillé qui se consumaient! J'eus tout de même soin de conserver, mais en les cachant ici, mes trop précieux manteau, visite et autre fourrure, qui n'avaient pas de traces de sang! Dois-je t'avouer que mes problèmes de fausses couches m'avaient conduit à consulter, à la faculté de médecine, sans que je te le dise, Maubert de Lapparent, qui m'avait gracieusement offert des cours de gynécologie, chaque fois que tu t'absentais de Lyon pour affaires? C'est Maubert qui m'a recommandé de faire chambre à part, afin d'éviter toute nouvelle grossesse...fatale! Je te rappelle que mon arrière-grand-père, Félix Robert Gabriel de Lacroix-Laval, élève de Vicq d'Azyr, fut un éminent anatomiste, un ami de Bichat, de Dupuytren et de Cuvier!
- Ta confession est innommable, ma pauvre petite chérie! Dois-je appeler la police?
- Je reconnais qu'un innocent a trinqué à ma place. Mais nul n'a le droit de châtier la Grande Prêtresse des Tétra Epiphanes! reprit-elle, une lueur de démence dans le regard. Envoie-moi, si tu veux, dans la fameuse institution du docteur Blanche ou fais moi terminer à l'asile comme le marquis de Sade! Mais la police, jamais! Hubeau n'était pas un humain, mais une créature dangereuse, une goule surgie d'une autre planète! Je devais l' éliminer, de toute façon!
- Je vais donc étouffer cette affaire, mon pauvre ouistiti. Cela vaut mieux pour nous. Nul ne saura... »
Aurore-Marie triomphait, exploitant la faiblesse de caractère du mari qu'elle s'était habilement choisi! Le débonnaire époux, cependant, la reprit dans ses bras, l'étreignit et déposa un baiser sur ses lèvres pâles en murmurant : « Nous nous aimons comme au premier jour... Ta beauté est intacte... mon amour! »
Il désira à nouveau cette fragile créature elfique! Albin n'osait l'attaquer par le bas, trousser jupe et jupons : il se heurterait assurément à la forteresse de Vauban de la taille de guêpe dans la cage corsetée, au krak des chevaliers que constituait le doux pantalon de broderie... Renouvelant ses baisers de plus en plus frénétiques, qui transformaient les joues hâves de la poétesse en coquelicots enflammés, il caressa le cou de cygne, le bécota, sentant sa maigreur et son satin d'albâtre, effleurant ensuite de ses doigts impatients de volupté cette peau de soie, où l'amaigrissement de la phtisie avait rendu les vertèbres palpables! Il parcourut l' intaille romaine d'onyx qui brillait à sa gorge, puis voulut dégrafer le corsage de la belle, défaire le jabot et la guimpe aux si fines guipures, accéder aux excitantes fermetures secrètes, délacer tout ce linge, car il lui tardait de toucher, de palper les boutons de rose de ses pousses pectorales qui, espérait-il, pointeraient à travers la peau d'ange du cache-corset, malgré l'entrave des baleines de la corseterie et la chemise de simple drap qui constituaient deux épaisseurs pudiques supplémentaires! Lui aussi la voulait tota! Pouvait-il s'imaginer ce torse blanc dévoilé dans sa triste maigreur et nudité hectique, ce creux, ces côtes désormais accessibles au toucher intime, ce nouveau stigmate apparu au printemps, dû à ce traitement novateur destiné à la cicatrisation des cavernes de la pauvre poupée phtisique, appliqué sur Aurore-Marie à la clinique de Nice, traitement que l'on ne nommait pas encore officiellement pneumothorax? Larmoyante, l'égérie souffreteuse répondit aux sollicitations du désir charnel de l'époux par un abrupt : « Non, je ne veux pas! », avant de tomber en syncope! Albin n'eut plus qu'à noyer son chagrin dans l'alcool, à se réfugier dans la meilleure maison close de la ville! Le seul espoir de sauver le couple reposait désormais entièrement sur la petite Lise, portrait craché mais encore innocent de la mère! Nous savons ce qu'il advint par les souvenirs de Delphine Ibañez y León!

*************
Afrique noire, fin des années 1950. Adzopé, la ville des lépreux.

Raoul Follereau,
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l'apôtre de tous ces hommes souffrants et mutilés, veillait un vieillard agonisant, dernier cheikh d'une ethnie plusieurs fois millénaire et détenteur d'un savoir qui allait disparaître avec lui : le dernier des Al Ibn-Taharka! Un homme, muni d'une caméra super-huit, filmait complaisamment la scène, en voyeur ethnographique moderne. L'homme à la célèbre lavallière, gêné par l'attitude du cameraman, lui dit :
« Signore Del Gobbio, monsieur le regista, en quoi cela vous intéresse-t-il de filmer la mort de ce malheureux? »
Le réalisateur italien stoppa le ronronnement de son appareil et rétorqua :
« Je ne suis pas un ethno-cinéaste comme le signore Yann Vourch! Je poursuis d'autres buts! »
Le cheikh brûlant de fièvre déblatérait des phrases sans suite dans un dialecte incompréhensible dont il était l'ultime locuteur :
« Malekepe! N'gonon'kumal! Malekepe! Razi polopolo N'gowng! Razi! Razi! »
« Signore! Je crois bien qu'il veut vous parler en personne! Reprit Raoul Follereau. Il semble fasciné par votre chevalière!
- Ogo! Ogo kimbubu! N'fradesele! Tetramele! Tetramele Epif'! N'kono!
- C'est étrange, mais j'aurais juré que la bague accrochée à son moignon de majeur gauche est quasi identique à la vôtre, quoiqu'elle soit d'une facture bien plus grossière, poursuivit l'humanitaire.
- Il s'agit bien de cela, signore Follereau! L'homme a-t-il des biens propres?
- Rien, si ce ne sont d'étranges tablettes d'écorce, des feuilles de papyrus et de vieilles peaux de chèvres tannées et cousues en des sortes de feuillets toutes marquées de signes incompréhensibles! Il ne veut les confier à personne! Pourquoi me demandez-vous cela, signore regista?
- Parce que ces tablettes, ces peaux, ces papyrus, sont capitaux pour le savoir humain! Parce que l'homme qui se meurt sous nos yeux est non seulement le dernier locuteur de sa langue, l'ultime représentant de son ethnie, mais aussi le dernier grand sorcier détenteur d'une connaissance incroyable!
- Il serait donc comme l'Indien Ishi, le dernier des Mohicans ou des Tasmaniens?
- Exactement, signore! Et ces livres – car il s'agit bien de livres - il doit me les donner! »
Le vieillard Al Ibn-Taharka poursuivait ses imprécations incohérentes :
- N'lollogo! Pan! Pan! Tri Pan! Akemele singu! Um n'lollogo pan! Um phusiollologo pan! Um n'croônososso pan! Um n'zo olollogo pan! Tri pan! Tri pan! Ogo! Kimbubu Ogo!
- Il invoque les quatre hypostases dans une langue très déformée ! S'extasia Del Gobbio.
Empoignant sans ménagement le mourant décharné au visage affreusement mutilé par la maladie car il était sans nez et sans lèvres, le soulevant de sa paillasse malgré les supplications de l'apôtre des lépreux, le réalisateur italien, tout en plaquant sa chevalière sur la figure du vieux « sorcier », commença à l'invectiver en une langue qui mélangeait le latin et le grec, que nous vous traduisons ici :
« Vieux renard, tu vas cesser de jouer aux plus fins avec moi! Je suis ton maître, entends-tu? Je suis le grand Prêtre des Tétra-Epiphanes, tel que mon anneau le prouve! Le tien n'est que grossière imitation! J'ai été intronisé dans ma charge pontificale en 1945, un an après la mort de mon prédécesseur, Alexis Carrel! Je suis le dernier chef de la secte indo-gnostique! Vieil ignare primitif qui fait fi de l'illustre lignée de mes prédécesseurs! Cléophradès d'Hydaspe, Euthyphron d'Ephèse, Dion d' Utique, Anaclet d'Oxyrhynchos, Plotin, Jamblique, Eugène de Carthage, Tassilon de Bavière, Gerbert d'Aurillac, la papesse Jeanne, le roi de Castille Pierre le Cruel, et plus près de nous, Cisneros, l'Empereur Rodolphe II, le duc d'Olivarès, le prince de Cellamare, Frédéric II de Prusse, Talleyrand, Vidocq, Adolphe Thiers, Aurore-Marie de Saint-Aubain, (Follereau parut réagir à l'énoncé de ces deux derniers noms : il se mordit les lèvres, comme pour réprimer une exclamation) Cecil Rhodes, Gabriele d'Annunzio et Alexis Carrel! Tu es le seul détenteur des codex sacrés depuis que les autres exemplaires existants ont été détruits par le blitz à Londres ou volés par la Compagnie de Jésus au profit du père Teilhard de Chardin avant d'être subtilisés par les services secrets soviétiques sur ordre de Staline! Tu les as sauvés, autrefois, après que les troupes coloniales françaises aient détruit ton village et massacré ta tribu au nom de la pacification qui a suivi la chute de Samory! Alors, donne-moi ce que tu détiens : le codex d'Ogo, la Tétra Epiphania, l'Embruon Theogonia et tout le reste! Obéis à ton maître! La possession des codex est l'unique moyen pour notre Église de recouvrer les facultés inter-dimensionnelles perdues, de récupérer le Pouvoir!
- Signore! Votre comportement est odieux! Jeta Follereau. Cet homme se meurt!
- Le Grand Prêtre des Tétra-Epiphanes obtient toujours ce qu'il désire! Poursuivit le regista en latin.
- Kelepele krum n'kong! Se contenta de balbutier le vieux cheikh moribond de sa bouche édentée et horrible.
- Tu vas bien m'écouter, vieille carcasse! Si toi et les tiens aviez su faire bon usage des codex au lieu de les laisser pourrir, les Al Ibn-Taharka auraient dominé toute l'Afrique sahélienne voire davantage! Ils auraient balayé tous ces Etats et chefferies dérisoires du Fouta Djalon, du Fouta Toro, du Macina, des Mossi, du Songhaï, du Kartaa, du Ouaddai, du Gobir, du Darfour, du Mali, du Dahomey et tant d'autres! Qui sait si, dans un autre temps, reprenant l'étendard de Pianki et de Taharka, ses ancêtres, ton peuple, concrétisant les rêves panafricains les plus fous de monsieur Cheikh Anta Diop, ce futé historien, n'aurait pas fondé un immense Empire afro-eurasiatique qui aurait ensuite conquis l'Amérique. La sublime Aurore-Marie de Saint-Aubain, la dernière à avoir acquis la totalité du Pouvoir, avait eu la vision transcendantale de toutes ces uchronies! Mexafrica! Souviens-toi de la Mexafrica!
- Vous pouvez vous égosiller longtemps, signore regista. Le malheureux vient d'expirer à l'instant! Vous l'avez achevé! Je me dois d'en informer les autorités!
- Peu me chaut, monsieur Follereau! Il m'a suffi d'un regard du vieux sorcier! Ses yeux l'ont trahi! Les codex sont cachés dans cette jarre à grains, qui traîne à quelques mètres de son grabat infâme! Passez-la moi!
- Tout cela va vous coûter cher, signore Del Gobbio! Vous commettez un vol! Ces codex appartiennent désormais à la science! Il faut en faire don au Musée de l'Homme! »
Menaçant, le regista sortit un automatique, un Berreta, qu'il pointa sur l'homme à la lavallière.
- Vous n'avez pas le choix, signore! Si je fais feu, le monde sera peut-être privé d'un futur prix Nobel de la paix!
- Je n'ai pas peur de vos rodomontades! Quant au prix Nobel, je ne suis pas Albert Schweitzer! »
Del Gobbio prit la jarre qu'il vida. Il se saisit avidement des livres de peau et d'écorce et des fragments de papyrus.
«Le codex d'Ogo, enfin! Dieu Renard Blanc, maître de l'Entropie, rétablis donc l'Unité de l'Univers! »
Malheureusement pour notre Italien fanatique, les documents millénaires s'effritèrent dans ses mains, tombant en une poudre noire, qui, comme l'écrirait dans ses mémoires Deanna Shirley de Beaver de Beauregard, serait dispersée bientôt par l'harmattan et le simoun!
- Per Bacco! Maledizione! Hurla-t-il dans la langue de Collodi.
- Vous auriez dû savoir, signore regista, que le climat de l'Afrique sahélienne n'est pas aussi indiqué que celui de l'Egypte pour bien conserver des documents écrits en général stockés dans de très mauvaises conditions! Je ne vous dénoncerai pas! J'ai trop bon coeur. Le devoir de charité chrétienne l'a emporté en moi sur l'esprit de vengeance, mais, Dieu, là haut, saura vous juger!
- Vous n'êtes ni prêtre, ni moraliste! Le prêtre, c'est moi! Votre dieu n'est pas le mien! Seul Notre Seigneur Pan Logos...
- Le paganisme attardé est dangereux pour l'Homme! Tenez, récupérez votre matériel de cinéma, et quittez promptement les lieux! »
Del Gobbio ne put que s'exécuter. Il pleurait! Avant de quitter Adzopé au volant de son tout-terrain, il dit :
« Je pense que l'on reparlera de vous, signore Follereau, mais également de moi! Addio! »
Tandis que le regista montait à bord de la Land Rover et mettait le contact, Follereau prononça ces ultimes paroles :
« Souvenez-vous de l'Ecclésiaste : « vanitas vanitatum et omnia vanitas! »
La fin de la citation fut couverte par le rugissement du moteur. Le véhicule s'en alla, cahin-caha, sur la piste poussiéreuse...
« L'Agartha l'a une fois de plus échappé belle! Monsieur Daniel Wu sera content! Me grimer, moi, Saturnin de Beauséjour, en apôtre des lépreux, tout de même! Il est temps de libérer le vrai Raoul Follereau.» soliloqua le soi-disant humanitaire.

Christian Jannone.
[1] Prononcer pour la rime : « conquête ».
[2] Prononcer pour la rime : « Bette ».
[3] Voir la nouvelle « Etoffe Nazca ».
[4] Ces faits vous sont relatés en détails dans la nouvelle intitulée : « Gentille Maman! ».

1 commentaire:

Antoine Chapelle a dit…

Quelle culture, quel vocabulaire, impressionnant, quels détails!Félicitations pour ce travail remarquable, voilà pour la pommade.
Je souhaite sincèrement que vous trouverez un lectorat, vous le méritez, vraiment. Une question me tracasse: Comment sont votre existence et votre état pour nous pondre des textes aussi travaillés, lourds? Vous allez exploser. Je me permets de vous suggerer de vous aérer, sortir voir des gens, boire un coup de temps en temps, voir les filles, éteindre votre ordinateur et fermer un peu vos bouquins, je suis convaincu que votre existence n'est pas une vie et que votre vie n'est pas une existence. Je suis assez tordu moi même, je reconnais donc aussi les gens qui me ressemblent, vous,vous êtes unique.Je passerai samedi à la librairie vous en parler si vous en avez l'envie, je vous offrirai un café. Je ne lis que des BD assez débiles,il m'arrive de lire des auteurs sérieux, mais vous que je n'ai pas compris, à quels lecteurs vous adressez vous?Il sera inutile de vous fâcher en lisant ces quelques lignes, vous acceptez de vous mettre en danger en vous publiant sur un blog, vous en acceptez donc aussi les réactions,favorables ou non, sinon, j'attends vos témoins.