dimanche 16 juillet 2023

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 11e partie.

 

Nous activâmes les bobines de nos lampes aux systèmes Bunsen

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et Ruhmkorff (à la technologie droit venue de mes années 1860 originelles, eût précisé le comte di Fabbrini) et achevâmes de nous enfoncer précautionneusement dans les entrailles de ce sanctuaire enténébré qui s’offrait, non sans périls, à notre cupidité. Nos pas se firent prudents, nos semelles arpentant un sol meuble, cependant peu accidenté et bien moins glissant que je l’avais imaginé, dépourvu de toute plaque de glace du fait que régnait en ces lieux une température clémente et constante proche de celle de nos grottes européennes. Les rares stalagmites se dressant çà et là paraissaient avoir été rabotées et sciées.

 Stalagmites en pile d'assiettes de l'aven Armand (Lozère).

Pourtant, la première chose que je retins de cette salle du début du sépulcre, outre son noir de four, fut son odeur fétide et fade. Cette fragrance évoquait la présence de quelque fauve, la tanière d’une bête féroce, avec toutefois une nuance de moisissure, d’humidité évocatrice d’une forme de viscosité aquatique, d’autant plus que le sol paraissait jonché de débris osseux, humains comme animaux, accompagnés d’éclats de poteries diverses.

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C’était là le témoignage de la réutilisation d’un tombeau antique, abandonné, par les ennemis de Langdarma mais aussi de restes de repas indigestes délaissés par quelque prédateur. A l’affut, inquiets, nos quinquets balayèrent un large espace obombré jusqu’à la voûte même en laquelle on avait tenté d’excaver çà et là des parties, en un évidement et un creusement inachevés de lucarnes, de niches et d’abris alvéolaires où seules les éventuelles chauves-souris eussent trouvé leur compte. A notre gauche, nous entendions l’égouttement d’un fluide, évocateur de la neige fondant depuis les toitures. Nul nouvel hémisphère ne se montrait encore. Le travail de Laplace commandait qu’ils fussent d’un rouge ardent pour la série de Burnet et d’un vert d’émeraude conformément au codex himalayen. Cette première grotte apparaissait brute, dépourvue de tout ornement, de toute fresque et de toute offrande funéraire en bon état de conservation. Ce dépouillement n’augurait rien de bon.

Lors, un étrange ronronnement assourdi, un nrrr, retentit derrière nous au plus profond des ténèbres. Etait-ce enfin la manifestation d’une présence animale hostile prouvant que la grotte était toujours habitée ? La chose, quelle qu’elle fût, Migou, ours

 Description de cette image, également commentée ci-après

ou autre chose, nous demeurait invisible. C’était tout juste si nos luminaires captaient çà et là quelques éclairs phosphorés et furtifs, d’autant plus que chaque vision fugitive de la chose volatile habitant l’antre s’accompagnait d’une accentuation des miasmes sauvages. Un cri retentit : une créature indéterminée venait de s’en prendre à un de nos Gurkhas. Les nrrr s’accentuèrent et, dans la panique et l’angoisse, nous balayâmes de nos éclairages tout le périmètre d’où provenait le hurlement du soldat népalais. Enfin, la lampe de Corvisart

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 révéla l’indicible. Il s’agissait d’une monstruosité silhouettée, impalpable, luisante de fulgurances de phosphore, dont on devinait, vague esquisse, le corps reptilien écailleux, rampant, tel celui d’un python molure disproportionné,

Python indien dans un arbre près du parc national de Nagarhole, Inde

dont l’extrémité, cependant, formait une tête énorme, comme si ce « serpent » avait été atteint de macrocéphalie. Nous tentâmes de nous approcher de l’être en brandissant nos lampes afin de l’effrayer pour qu’il lâchât sa proie. Ce fut peine perdue. Il s’acharnait sur le Népalais afin de l’engloutir tout entier. Son effroyable gueule s’élargit jusqu’à des proportions impensables, comme s’il s’agissait pour cette monstruosité d’avaler un yack en son entièreté aussi goulûment et aisément qu’une minuscule souris. Cette incarnation du Mal, par son gigantisme, rappelait les légendes égyptiennes de l’Uraeus de Pharaon,

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d’autant plus que le chef de la bête était pourvu d’une espèce de collerette digne de celles des cobras ou Najas de l’Inde. Nous, Occidentaux, n’osions plus bouger, intervenir en faveur du malheureux tant nous ignorions à quel maléfice nous avions affaire. Atma, blotti dans les bras d’Arthur, gémissait et frissonnait d’effroi. Notre impuissance devenait manifeste, lorsque, bien plus hardis que nous, deux hommes décidèrent de tenter le tout pour le tout. Loués fussent-ils ! Ils se ruèrent sur la créature ou tulpa ophidien en poussant de puissants cris d’intimidation.

Un compagnon d’armes de la victime n’hésita pas à enfourcher le corps du fabuleux animal, le chevauchant, un long poignard digne des Sikhs au poing, avant de parvenir ainsi à occire le monstre en lui tranchant le cap en un rituel sacrificiel manifeste – trop tard cependant pour sauver le Gurkha – alors que Jacques Balmat, dont la témérité s’alliait à une résolution farouche, plantait son alpenstock dans l’abdomen de l’ophidien horrible, l’éventrant tout à fait afin d’en extraire le malheureux à demi avalé. L’homme avait succombé, cruellement mordu par les immenses crocs desquels s’égouttait encore du venin. Déjà, les sucs gastriques de cette horreur – que je considérai comme antédiluvienne et contemporaine du crocodile de Maastricht – avaient entrepris de dissoudre la partie supérieure du corps de l’Asiatique. Le plus abominable fut pour nous de constater l’absence de véritable mort de l’être, ce qui confirmait sa nature fabuleuse. Tel un saint céphalophore, ce démon himalayen se ranima, quoiqu’il fût éventré et semât ses viscères, et s’alla tranquillement en rampant, la queue enroulée autour sa tête coupée, avant de s’estomper en vapeurs hircines suffocantes. Il s’était empressé d’emporter le Gurkha mort ou ce qu’il en restait afin de l’offrir à son maître infernal.

Malgré le deuil qui nous frappait, après quelques vaines prières prononcées dans une multiplicité de langues pour le repos de l’âme du Gurkha et sa réincarnation en une forme non vile, nous nous attelâmes à repérer les deux hémisphères qui gîtaient au-delà d’un champ de stalagmites rompues, là où la paroi de la grotte paraissait obturée, sans issue apparente. Comme Laplace put le constater, leurs coloris s’avéraient conformes à ses prédictions : rouge feu et émeraude. Notre psalmodie polyglotte dut recommencer afin de rompre le maléfice thibétain. L’évocation du deuxième jour de la Création de la Genèse y domina.

 Image illustrative de l’article Livre de la Genèse

 « Om Mani Padme Hum. »

« Dieu dit : Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux.

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Et Dieu fit l’étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue d’avec les eaux qui sont au-dessus de l’étendue. Et cela fut ainsi.

Dieu appela l’étendue ciel. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le second jour. »

Dixit quoque Deus: Fiat firmamentum in medio aquarum: et dividat aquas ab aquis.

Et fecit Deus firmamentum, divisitque aquas, quae erant sub firmamento, ab his, quae erant super firmamentum. Et factum est ita.

Vocavitque Deus firmamentum, Caelum: et factum est vespere et mane, dies secundus. »

La fusion des hémisphères se répéta une nouvelle fois.

Ainsi assemblée, cette deuxième sphère matricielle de Burnet et des lamas apparut plus étincelante que les monts des Hyperboréens.

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 Le germe qu’elle contenait avait poursuivi le développement du premier, et c’était désormais un amas cellulaire amorphe, à l’aspect cloisonné et alvéolé d’une mûre, grappe, môle ou ruche qui s’offrait à nous. Je l’évaluai à soixante-quatre cellules. 

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« Une morula ! » fis-je avec émotion, oubliant la mort atroce qu’un de nos Gurkhas venait de rencontrer. Sur ces entrefaites, l’entrée de l’antichambre suivante s’ouvrit, en un écartement bruyant de portail de pierres manipulé par les cyclopes. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

A suivre...