samedi 12 novembre 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 4e partie.

 

Deux jours venaient de s’écouler sans nulle péripétie. Les villages se raréfiaient au fil de notre progression mais nous ne manquions pas encore de provisions et de fourrage pour les bêtes. Après que nous eûmes parcouru six lieues supplémentaires en un paysage tourmenté constellé de plaques de neige durcie et qu’approchait le soir, nous fûmes confrontés à un carrefour inattendu, duquel divergeaient cinq possibilités de chemins, tous accidentés, sans que nous pussions nous décider.


Humboldt proposa de bivouaquer et d’attendre l’aurore pour mieux évaluer notre choix. Les lieux comportaient de plus en plus de gorges étroites, haut érigées, le long desquelles nos yacks avaient de la peine à s’engager ; ces gorges, bordées comme ces cañons américains autrefois mentionnés par les conquistadors, révélaient que la région des tombeaux troglodytiques n’était plus loin. Nous redoutions que les Anglais nous eussent emboîté le pas.  


Nous ne pûmes goûter au repos car, à peine quelques minutes après que nous nous fûmes enfouis dans nos couches, il y eut un vacarme anormal. L’espace tout autour de notre camp s’emplit de vociférations. Nous nous crûmes assaillis par des légions d’esprits frappeurs car nos yeux ne distinguaient que des silhouettes bruissantes, plus vives que l’éclair, insaisissables autant qu’inconnaissables, d’un scintillement surnaturel, des corps de petite taille, fluorescents et verdâtres, dotés d’une agressivité inouïe. La nature de ceux qui nous attaquèrent par surprise n’était pas humaine.

Rajiv glapit, alors qu’Atma, avec courage, essayait en vain de happer et de mordre un adversaire. Le mot qu’il nous cria était « Hanuman ». Alors que nous étions à quia, frappés de tétanie comme en acceptation de cette nouvelle épreuve que Dieu nous adressait, nos lamentations prirent fin lorsque Corvisart,

 Jean-Nicolas Corvisart.jpg

 à la surprise générale, dégaina son arme à barillet et visa l’une de ces monstruosités sans nulle hésitation. Un cadavre phosphoreux et grimaçant s’alla bouler parmi nous et j’eus le loisir d’examiner cette bête morte, sans que toutefois nous fussions tirés d’affaire, car la mort de l’un d’entre eux avait décuplé la furie des attaquants. Cette harde faussement éthérée paraissait mue par un seul objectif : garder le carrefour à tout prix. Comment pus-je me livrer à un examen anatomique sommaire malgré les clameurs d’un combat qui menaçait de devenir désespéré ? Le cadavre simien

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s’apparentait aux Langurs d’Insulinde,

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mais il était doté d’une fourrure bien plus épaisse car acclimaté à la froidure montagnarde, et il se constellait de pendeloques de glaçons d’un blanc étincelant, comme autant de stalactites qui se fussent développées en son pelage. Sa voûte crânienne paraissait rehaussée, tel quelque casque prolongé d’un cimier, et la crête sagittale s’achevait en une terminaison osseuse impressionnante, bosselée et hérissée de piquants. Jamais je n’avais observé de tels vertex,

 

à l’exception de ceux des sauriens antédiluviens et des crocodiliens fossiles, archaïques et maastrichtiens, et des excroissances pathologiques et tumorales des fontanelles brisées de certains fœtus humains non viables, fontanelles desquelles s’épanchaient des méninges herniaires mal constitués. 


Les monstres poursuivaient leur saltarelle démoniaque autour de nous, en nous bombardant de pierres et d’immondices. L’un d’entre eux poussa l’audace jusqu’à bondir sur un de nos Gurkhas, essayant de le mordre de ses crocs acérés aussi luminescents que le reste de son organisme. Un coup d’alpenstock bien ajusté du sieur Balmat suffit à tirer ce soldat d’affaire. Le singe tomba, l’échine brisée, un sang blanchâtre et laiteux s’écoulant par filets de sa blessure létale. Cette mort n’apaisa pas la rage de ses frères.

Lors, d’un à-pic, retentit la sonorité sourde d’une corne de brume, sitôt suivie de battements d’ailes démultipliés comme si nous eussions été plongés au cœur d’un nuage d’étourneaux. C’était là une contre-attaque inespérée ; elle émanait d’un vol de harfangs,

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vol magique, mû ou ordonné par une divinité improbable, quelque génie sans doute à la semblance de ceux dont nous avions pu admirer la représentation polychrome à Katmandou, doté d’un troisième œil, à la moustache de jais tourmentée et torsadée en entrelacs inextricables, à la carnation turquoise ou de lapis-lazuli et aux habits somptueux. En peu de minutes, promptement, la horde de Langurs fut massacrée, déchiquetée par les becs des fabuleuses chouettes nivales, et les cadavres et survivants qui encore respiraient submergés par un flux de déjections immondes dont les effluves se répandirent à plusieurs arpents de là, comme pour marquer le territoire des rapaces nyctalopes salvateurs qui, d’un même mouvement, piquaient sur leurs proies étouffées par les fientes et arrachaient des lamelles carnées à ces simiens au poil glacé, à la robe tombant comme des guenilles de givre. Tout cela chuta et crépita telle une pluie de grêlons. Craignîmes-nous quelque avalanche du fait que ces chouettes, au lieu de hululer comme leurs congénères des autres continents, se mirent à glatir à la manière des aigles, en une clameur si puissante qu’elle risquait de s’additionner à l’effet de la détonation du colt de Corvisart ? Rien n’advint mais, lorsque l’aurore avala les ténèbres, nous étions tous fourbus et seule la hâte de quitter ces lieux funestes, empuantis par les déjections des harfangs, nous motiva, bien que nous ne sussions encore quel chemin du carrefour emprunter.

 

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C’était sans compter sur la coopération d’un des harfangs qui, semble-t-il, nous attendait afin de nous indiquer la direction à prendre. La surnature de ces oiseaux emblématiques des cimes de l’Asie ne cessa de nous sidérer. Un tulpa positif exerçait-il ses bienfaits sur ces rapaces ? L’animal vola, en tête de notre colonne, et nous n’eûmes qu’à le suivre. Le plumage qu’il possédait, moucheté de bise et de blanc, différait de celui de ses congénères de la dernière nuit. Je crus identifier au dos de ses ailes les mêmes motifs brahmaniques qu’au front de Rajiv, soit le tilak

 

de Shiva. Nous avions donc affaire à quelque volatile sacré, ou enchanté, fort éloigné cependant de ceux dont les augures de l’antiquité romaine lisaient l’avenir dans leur vol.


Le chemin s’avéra fort ardu et empli de périls, au point que, par instants nous pûmes douter de la « bonne foi » de la chouette himalayenne que nous suivions toujours, scrutant le ciel lorsque, parfois, elle disparaissait derrière un sérac. Nous soufflions et ahanions, à cause de l’air raréfié. Atma, emmitouflé dans des pelisses, paraissait le seul à ne point souffrir.  Nous longions des gorges et des vallées toujours plus profondes et étroites, et des cahutes ruinées, construites en pierres inégales, émaillaient notre itinéraire, comme autant de refuges de bergers à l’abandon, dévastés, pareils à ces bories des pasteurs de la France méridionale, évocateurs aussi des cairns celtiques de l’époque d’Ossian.

 

 Quant aux failles et crevasses, que nul dans le Lo ne pouvait ignorer, même les plus aguerris d’entre nous les craignaient.

Avec une soudaineté qui manqua nous perdre tous, un des yacks glissa sur un escarpement englacé et manqua dégringoler dans l’abîme avec toute sa charge, constituée d’une part non négligeable de nos précieux instruments scientifiques, entraînant avec lui le Gurkha qui essayait de rattraper le bovidé.

« Que tous les tulkus et grandes âmes protégeant la contrée écoutent ma prière ! Epargnez l’homme et la bête ! » pensai-je. Comme en un songe erratique, j’aperçus – ô illusion optique – quelque mandala


miroitant au-dessus de la scène tragique où deux existences se jouaient ; ledit mandala fantasmagorique s’apparentait à ceux du rite shingon, tel que Rajiv et Arthur nous l’avaient expliqué, frappé d’un cercle de médaillons bouddhiques, de boddhisattvas,

 

conformes aux croyances ineffables du bonze Kukaï. J’interprétai cela comme un signe adressé par la Providence, car lesdits cercles entourant le centre du mandala se rapprochaient de la ronde des sphères du frontispice de la Telluris Theoria Sacra de Burnet, clef, selon mon ami Laplace (voyait-il la même fata morgana ?) de l’ouverture du sépulcre de Langdarma. Pouvions-nous ignorer les événements du IXe siècle, expliqués par le comte di Fabbrini, événements en lien avec la présence de la dépouille de l’Empereur maudit au Lo ? Tsampang Randong, disciple de Kukaï,

 

avait été la cause d’une tragédie de bientôt mille années.  

Le yack allait choir dans l’abîme, lorsque s’apaisèrent soudain ses meuglements de panique. S’était-il résigné à mourir avec son maître ? Quelque chose l’avait calmé et rassuré. Ni l’heure de l’humain, ni celle de l’animal, ne sonnèrent. Un éther impalpable les nimba, puis les enveloppa, force ou aura sacrale, omniscience immatérielle d’origine inconnue. Le bovidé, son fardeau et le Gurkha furent tirés du piège par une force improbable. Je crus qu’un des boddhisattvas du mandala fantôme, en sa mansuétude, avait condescendu à sauver les deux petites vies et celle du yack, selon des croyances communes à l’Inde et au Thibet, résultait peut-être de la réincarnation d’un humain, autrefois fautif, devenu bête de somme, qui avait grand besoin de vaincre cette épreuve afin qu’un jour il réintégrât notre espèce. Quant au harfang, il s’était posté sur un surplomb, attendant que tout se dénouât. Sur fond d’embâcle, un vent aigre et pénétrant, aussi coupant qu’une lame effilée, s’obstinait à balayer cette contrée désolée, tandis qu’au premier battement d’ailes de notre guide singulier, nous reprenions notre route.

« Le yack et le Gurkha ont vu la mort en face ; mais celle-ci n’a pas voulu d’eux, me confia von Humboldt. 

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- Cependant, répondis-je, ils m’ont semblé résignés à mourir. Peut-être après tout s’agit-il d’une impression personnelle impossible à étayer. Les bovins, même si l’on peut douter qu’ils possèdent la conscience d’eux-mêmes, sont dotés de cet instinct qui ne ment pas.

- Je ne trancherai pas, conclut notre Allemand en un français parfait, à peine guttural. Mais Rajiv pourrait nous objecter que le yack était la réincarnation d’un pécheur expiant les fautes de son existence antérieure. » 

Je me fis mutique, et notre colonne avança, suivant les brisées du harfang – peut-être était-il lui-même quelque esprit de sherpa revenu sur Terre ?

A une heure de l’incident heureusement clos, nous remarquâmes des changements aux entours. Les parois rebutantes se perçaient de niches toujours plus nombreuses, non point des nids, mais des tombeaux soit naturels, soit creusés à dessein dans le roc, anfractuosités dans lesquelles l’on avait pieusement déposé des jarres, urnes ou calebasses, certes d’un travail artisanal grossier et sommaire, mais qui représentaient autant de contenants d’ossements humains. Quelle que fut leur destinée antérieure, ils avaient, avec le respect que les indigènes leur devaient, subi les rites ancestraux de débitage et d’offrande aux rapaces charognards, avant qu’on recueillît et assemblât ce que les vautours avaient dédaigné, non comestible pour leur gésier. Tout cela rappelait ces sépultures antiques à enchytrisme, mentionnées chez les anciens Hellènes, bien qu’on y inhumât exclusivement des restes enfantins. Ainsi vînmes-nous à pénétrer en la nécropole tant quêtée.

Tout à mes réflexions, je fus surpris par une détonation inattendue dont l’éclat résonna au risque de l’avalanche ; devant nous, un des Gurkhas s’effondra, frappé mortellement par ce qui s’avéra un tir de fusil inconnu. 

A suivre... 

 

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samedi 15 octobre 2022

Café littéraire : Underground Railroad, de Colson Whitehead.

        Café littéraire du jeudi 27 octobre 2022

                                                           

  « Underground Railroad » de Colson Whitehead, présenté par Michel Antoni

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Magistrale et puissante fresque  de la condition humaine, de ses valeurs les plus élevées aux vilénies les plus basses, Underground Railroad est le récit de l’évasion de Cora, jeune adolescente esclave noire,  d’une plantation de Georgie, et sa quête de la liberté et de l’espoir à travers plusieurs états américains, vers le Nord abolitionniste, avant la guerre de Sécession. 

 

Dans Underground Railroad, Colson Whitehead prend au sens premier le terme de chemin de fer souterrain, qui était plus exactement un réseau clandestin d'itinéraires et de refuges sûrs utilisé dans les 30 ans précédant la guerre civile (1860-1865) par les esclaves noirs américains fuyant vers la liberté au nord des  États-Unis et jusqu’au Canada. 


Le réseau permettant de s'échapper n'était pas un chemin de fer, - encore moins souterrain !- mais il portait ce nom du fait de l'utilisation de la terminologie ferroviaire dans son fonctionnement. Le chemin de fer clandestin était composé de points de rencontre, de routes secrètes, de moyens de transport, de lieux d'accueil protégés, et d'assistance apportée par les sympathisants abolitionnistes aux motivations variées, mais tous révoltés par la violence et la haine envers la population noire.

Au cours de sa fuite, Cora va croiser la route de nombre de personnes, figures du bien et au destin souvent tragique, qui vont l’aider. Caesar qui s’évade avec elle, Sam, Martin et Ethel qui par compassion s’engagent,  au péril de leur vie. De brèves périodes de répit avant la fuite toujours recommencée. La ferme Valentine, tentative de société communautaire  où elle croit une fois encore être à l’abri et vivre sereine, en vain. Le dernier combat et l’éclat d’une lumière et d’un avenir, enfin.

Mais elle va aussi croiser les multiples facettes du mal. Du mal absolu de Terrance, le propriétaire pervers, manipulateur et brutal à Ridgeway le chasseur d’esclave jouissant de sa quête, en passant par Fiona, la dénonciatrice mais aussi la foule des anonymes qui se délecte du spectacle des persécutions ou qui lynche. Sans omettre le dévoiement de la médecine aux fins de la stérilisation et du contrôle de population noire.

« Underground Railroad » ce sont des faits bruts, suffisants en eux-mêmes, de manière quasi-journalistique. Du rythme, un suspense soutenu, des personnages cohérents dans leur colère, leurs combats, leurs espoirs et leurs désillusions, leur mémoire enfin, les années ayant passés, survivant avec le souvenir des disparus.   

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Avec « Underground Railroad », comme plus tard avec Nickel Boys, Colson Whitehead est le conteur dont les histoires rappellent la construction des bases de la question raciale aux Etats-Unis, une œuvre  fictionnelle reposant sur une réalité chaque fois solidement documentée. Les fondements d’une société américaine qui perdurent et qu’on retrouve, au gré d’évènements réguliers, manifestement ancrés dans la psychologie de nombreux américains, y compris responsables de la stabilité de l’ordre.

En mai 2020, Colson Whitehead entre dans la grande histoire de la littérature américaine en devenant à 50 ans, le quatrième écrivain, après Faulkner et Updike, à recevoir le célèbre prix Pulitzer pour la deuxième fois (en quatre ans). 

Né en novembre 1969 à New York, diplômé de l'université Harvard en 1991, il se tourne vers le journalisme, publiant dans le The New York Times ou The Village Voice.

À partir de 2003, il commence une carrière de romancier et atteint une célébrité internationale en 2016 où Il est lauréat du prix Pulitzer de la fiction 2017 pour son roman Underground Railroad, déjà élu meilleur roman de l'année 2016 par la presse américaine et dont l’adaptation audiovisuelle parait en 2021. Trois ans après, il remporte une nouvelle fois le prix Pulitzer de la fiction pour Nickel Boys.

Colson Whitehead, un grand romancier pour comprendre l’origine des maux des Etats-Unis d’aujourd’hui, une lecture nécessaire pour Barack Obama !

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                                                                                               Michel Antoni