samedi 16 septembre 2017

La mort de Mousqueton vue par Huysmans 1 : le texte original d'Alexandre Dumas.



Le Vicomte de Bragelonne Chapitre CCLXI

le testament de porthos.

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À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, les écuries fermées, les parterres négligés. Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère épanouis, bruyants et brillants.
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Sur les chemins, autour du château, venaient quelques graves personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C’étaient les voisins de campagne, les curés et les baillis des terres limitrophes.
Tout ce monde entrait silencieusement au château, remettait sa monture à un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un chasseur vêtu de noir, vers la grande salle, où, sur le seuil, Mousqueton recevait les arrivants.
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Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses habits remuaient sur lui, pareils à ces fourreaux trop larges, dans lesquels dansent les fers des épées. Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la Madone de Van Dyck, était sillonnée par deux ruisseaux argentés qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis qu’elles étaient flasques depuis son deuil.
À chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes, et c’était pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse main pour ne pas éclater en sanglots.
Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de Porthos, annoncée pour ce jour, et à laquelle voulaient assister toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne laissait aucun parent après lui. Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, heure fixée pour la lecture.
Le procureur de Porthos, et c’était naturellement le successeur de maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait tracé ses volontés suprêmes.
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Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant retenti, chacun tendit l’oreille. Mousqueton s’était blotti dans un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.
Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, qui avait été refermée, s’ouvrit comme par un prodige, et une figure mâle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive lumière du soleil.
C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même.
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L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, arrachèrent Mousqueton à sa rêverie. Il releva la tête, reconnut le vieil ami du maître, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux en arrosant les dalles de ses larmes.
D’Artagnan releva le pauvre intendant, l’embrassa comme un frère, et ayant salué noblement l’assemblée, qui s’inclinait tout entière en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
Alors le procureur, qui était ému comme les autres, commença la lecture.
Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer.
À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux de d’Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis de Porthos, terrassés par sa main vaillante, il en supputait le nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci ; sans quoi, le besogne eût été trop rude pour le lecteur.
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Venait alors l’énumération suivante :
Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu :
1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, entourés de bons murs ;
2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, formant trois fermes ;
3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est dans le vallon…
Brave Porthos !
4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq cents arpents ;
5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres chacun ;
6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres chacun.
Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes…
D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
Le procureur continua imperturbablement :
… Ils consistent :
1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant…
Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rebecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit : le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ;
8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que six fois le tour de ma chambre en le portant.
9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont répartis dans les maisons que j’aimais le mieux… »
Ici, le lecteur s’arrêta pour reprendre haleine. Chacun soupira, toussa et redoubla d’attention. Le procureur reprit :
« J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis : c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère. Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très-humble serviteur. »
Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au soleil.
« C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom… »
Un long murmure courut dans l’auditoire. Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence interrompu.
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« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.
« Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.
« De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux. »
En entendant ces mots, Mousqueton salua, pâle et tremblant ; ses larges épaules frissonnaient convulsivement ; son visage, empreint d’une effrayante douleur, sortit de ses mains glacées, et les assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter la salle, il cherchait une direction.
— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici ; allez faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais en quittant Pierrefonds.
Mousqueton ne répondit rien. Il respirait à peine, comme si tout, dans cette salle, lui devait être désormais étranger. Il ouvrit la porte et disparut lentement.
Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent déçus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui étaient venus entendre les dernières volontés de Porthos.
Quant à d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence cérémonieuse que lui avait faite le procureur, il admirait cette sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites.
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En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien ; et, au cas où il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui faisait sa part.
Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan ; et ce mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos ?
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Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils n’offrirait pas la meilleure part au père ? Le gros esprit de Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux que le goût.
« Porthos était un cœur », se dit d’Artagnan avec un soupir.
Et il lui sembla entendre un gémissement au plafond. Il pensa tout de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa douleur.
À cet effet, d’Artagnan quitta la salle avec empressement pour aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait pas.
Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et de toutes étoffes, sur lesquels Mousqueton s’était couché après les avoir entassés lui-même.
C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien ; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps.
D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon.
— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus ; il est évanoui !
D’Artagnan se trompait : Mousqueton était mort. Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit.
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vendredi 1 septembre 2017

Il était un très gros navire.



Il était un très gros navire

Nouvelle terrifiante, par Christian Jannone


Il était un très gros navire
Il était un très gros navire
Qui avait par, par, par trop navigué
Qui avait par, par, par trop navigué
Ohé ! Ohé !
(chanson  enfantine détournée)

A Alain Bombard et sa merveilleuse émission oubliée « Au-delà de l’horizon » (1976-1978).

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Qu’est-ce qu’une terreur nocturne ? Comment définir ce concept ? Relève-t-il des sciences cognitives, de la psychiatrie, de la pédiatrie, de la psychanalyse ou des neurosciences en général ? Fantasme, folie obsessionnelle ? Incursion des mondes imaginaires polluant, parasitant le Moi ?
Autrefois, du temps de la marine à voiles, mille et une superstitions polluaient l’intellect, les neurones des matelots dont les mentalités avaient intégré les croyances en de multiples créatures irréelles, redoutables et monstrueuses, kraken,
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 Léviathan,
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 serpent de mer, sirène, baleine blanche etc. S’agit-il de la survivance d’une pensée préhistorique, lorsque la mer, tous les espaces maritimes et océaniques en général constituaient des espaces répulsifs, infranchissables, inconnus, horribles, pullulant on ne savait trop de quoi, sur et sous la surface vivante ? Inutile de croire en des eaux mortes et mornes, des eaux de sargasses mortifères et méphitiques. Cela ne se pouvait.
Navires fantômes, navires hantés, épaves opimes…Squelettes vengeurs des milliers de noyés, d’infortunés, de naufragés quêtant une paix vaine. Victimes des naufrageurs, des ravageurs, des pilleurs d’épaves… Trésors offerts au premier venu.

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« L’ho visto, l’ho visto ! Si, si, l’ho visto mamma ! »
Monica appelait sa mère sur son portable, avant qu’appareillât le navire pour cette croisière méditerranéenne forcément sans histoire.
« Maman, cette nuit, j’ai fait un cauchemar, un rêve des plus bizarres. Serait-ce un présage, un avertissement ? Tu me dis de ne pas m’inquiéter, que tout se passera très bien. Un homme m’a dit – oh, un type tout drôle, une espèce de beau ténébreux ; il ressemblait à cet acteur français, Yvan Attal
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 – donc, je reprends : ce type (sa présence était-elle fortuite ou voulue ?) m’a dit, tout de go : « Mademoiselle, ce bateau est maudit, prenez garde. ». J’ai cru qu’il plaisantait. Il était là, à l’embarquement, vêtu d’un complet anthracite, les cheveux noirs en bataille, la chemise négligemment ouverte. Il semblait rêvasser, méditer. Il fumait. J’ai cru qu’il me draguait. J’ai failli le souffleter. Ses yeux brillaient, profonds, comme sous un accès fiévreux. Un bonhomme malfaisant, un oiseau de mauvais augure, un corbeau croassant. La mauvaise conscience du bateau. »
Elle écouta la réponse, les recommandations de sa mère.
« Je sais, nous sommes en 2012 et je ne suis plus une enfant : j’ai vingt-et-un ans, tout de même ! Le temps de la peur viscérale qu’un spectre surgisse de sous mon lit est révolu. »
Fallait-il qu’elle racontât à tout prix le songe hideux de l’autre nuit ?
Monica était dans une église, une chapelle menaçant ruine, à l’abandon on ne savait depuis combien d’années, dont la nef se constellait de dentelles arachnéennes, comme autant de corps étrangers, de parasites symboliques de la destruction d’un monde ancien. 
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Il y avait l’autel, là-bas, tout au fond, la sacristie délaissée, le tabernacle bâillant sur une désespérante vacuité, les calices empoussiérés, le vin de messe suri, gâté. Infection d’un corps perdu.
Elle vit la Sainte Vierge, une Sainte Vierge au travail, parturiente, engendrant dans la douleur, dont le visage, malgré ses souffrances, conservait cette affabilité des Madones de Raphael et Murillo. C’était une Vierge horrible, profanée, éventrée comme par une césarienne, les entrailles de la génération révélées au profane, en un sacrilège obscène. Elle venait de mettre bas. Sa robe blanche s’empoissait du sang vif de l’accouchement.
Le fruit était à terre, gisant.
Elle avait cru à la profanation suprême, à l’expression de l’hérésie. Elle savait ces cauchemars récurrents. Aussi, Monica s’était-elle approchée de la Vierge moribonde tandis que là, sur les dalles, se convulsait le Jésus vagissant. Elle pensait à l’image du Sacrifice, à une anticipation obstétricale de la Passion. Mais il n’y avait ni bois, ni clous, ni couronne d’épines, ni plaie sur le côté. Pas le moindre stigmate. Elle se rappelait ces mouvements féministes prêts à tout, à la provocation, capables de mimer l’IVG de la Vierge, ou de frapper la cloche à terre avec brutalité jusqu’à ce qu’elle se fêle, que s’ébranle le métal, que se gâte le bronze.
Aussi priait-elle chaque soir pour que l’effroyable songe ne se répétât point. En vain.   

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Monica aimait à voyager sous n’importe quelle forme, par n’importe quel moyen. Elle affectionnait toutes ces vieilles provinces ancestrales qui recelaient des pratiques traditionnelles dont on disait qu’elles couraient vers l’effacement, vers l’extinction, l’oubli.
C’était une année le Palio de Sienne,
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 la fois suivante tel corso fleuri, l’autre encore l’épopée de l’opera dei pupi.
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  C’étaient aussi les joutes nautiques, les plongeurs ramasseurs d’éponges, Paestum, Agrigente, Chypre, Palmyre, Majorque, Minorque… Elle était devenue croisiériste, parcourant tout le Bassin, l’Adriatique, la Mer Noire, le Bosphore, la vieille mer des Tyrrhéniens, qu’on disait à l’origine des Etrusques, des Tuschi, l’Egée aussi, cabotant de Cyclades en Cyclades, de Paros à Lemnos, en Lesbos, en Rhodes, en Crête, s’affirmant tels ses ancêtres méditerranéenne jusqu’au bout des ongles. Mare nostrum était sa seconde nature. Odysseus était son second nom, un Odysseus fait femme, croisé de nymphe Calypso.
Ce n’était pas le premier titan des mers qu’elle empruntait pour ses périples. Les croisières s’étaient démocratisées, et notre pérégrine n’avait plus rien à voir avec cette aristocratie de la villégiature, des ponts supérieurs d’un Adriatic, d’un Olympic, d’un Titanic, d’un Normandie, d’un Queen Mary.
Monica avait toute confiance en l’équipage, bien qu’elle n’ignorât pas la tendance mercantile à un recrutement cosmopolite au rabais.
C’était sur un colosse qu’elle naviguait présentement.

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Le steward la conduisit à sa cabine. Modèle standard, identique à bien d’autres, dupliqué à l’infini sur des dizaines de niveaux. Elle vivait seule, indépendante, ne s’offusquant pas de la persistance d’une couchette unique.
Or, quelque chose de singulier faisait différer la cabine de Monica de toutes ses semblables. La glace. Non point une de ces glaces industrielles modernes, spartiates, produites à la chaîne, mais un miroir traditionnel bien plus ornementé. Elle ne s’interrogea nullement de cette singularité.
Il était 18h30 et le dîner débuterait dans une demi-heure, pont n° 6, lounge 3, réservé aux secondes classes.
Monica ne savait pas s’il fallait qu’elle s’y rende en tenue ordinaire, en jeans, ou si elle devait s’apprêter. Elle avait dans ses bagages une petite robe noire, seyante, qui conviendrait. Ce choix basique elle le fit, s’y résolut en toute connaissance de cause. C’était seyant, élégant et simplissime, épuré, passe-partout, bien adapté à sa silhouette fine, à sa beauté de brune aux yeux verts coiffée court, coiffée dru. Ayant achevé de ranger ses affaires, elle se dévêtit puis enfila un peignoir avant d’opter pour un maquillage en adéquation avec l’événement somptuaire qui l’attendait. Elle pensait retrouver le beau ténébreux de tantôt et, pourquoi pas, exercer sur lui une attraction sensuelle. Le décolleté de la robe serait impeccable.
Monica s’assit devant la coiffeuse surmontée de ce miroir tarabiscoté aux cabochons d’un autre temps, plus rétro que ceux des loges de stars du cinéma d’autrefois, comme Sophia Loren
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 ou Claudia Cardinale par exemple. Elle avait toujours aimé leurs films. Plusieurs bâtons de rouge s’offraient à elle, non point des coloris banaux, mais recherchés, modernes. Elle prit le stick de teinte prune et attaqua d’abord la lèvre supérieure.
Alors, elle sentit le souffle lui effleurer l’oreille.
C’était comme un courant d’air.
Au souffle s’additionna la fragrance. Désagréable. Ça puait. Un remugle manquant de subtilité : moisissure de cave ou de crypte, mixée à un je ne sais quoi rappelant la vase, le marécage et le poisson pourri.
« Y a t-il une souris crevée dans la cabine ? » s’interrogea-t-elle. Elle n’allait tout de même pas monter aux coursives prévenir le personnel que quelque chose se décomposait quelque part dans un recoin caché.
Elle poursuivit : lèvre inférieure, mascara, poudre, parfum. Elle acheva : peignoir ôté, dessous changés, n’hésitant pas à enfiler un soutien-gorge pigeonnant sans bretelles d’un pourpre provocant, non coordonné à son slip crème, et des bas tenant tout seuls. Si le mec voulait d’elle (à moins qu’il fût homo), elle avait des préservatifs. Sa mamma ignorait tout de sa légèreté. Il n’empêche : elle conservait sur elle cette chaînette avec la Vierge Marie. On lui pardonnerait là-haut son inconduite projetée d’une nuit.
Mais aux sensations tactile et olfactive succéda la vision. Monica venait à peine de finir de remonter la fermeture Eclair de sa petite robe noire assez moulante, au-dessus du genou qu’elle aperçut un halo dans la glace.
Ça ressemblait à un masque brouillé, sans consistance, comme (elle n’osait le formuler), cette peau de visage servant au tueur fou de Massacre à la tronçonneuse. C’était blanchâtre, informe. Cela donnait l’impression d’avoir été arraché depuis peu. 
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Elle entendit. Un ululement sourd, à la limite du spectre audible, tels les infra-sons. Là, elle manqua paniquer. Se saisissant de son sac, elle fouilla, à la recherche de son portable, sachant que la communication n’était plus garantie, du fait que le navire immense venait d’appareiller.
Elle composa le numéro de sa mère, celui de Giulio son oncle de Milan, ceux d’Isabella sa copine. Elle envoya un texto, ne sachant plus trop à qui.
Le téléphone vibra ; elle approcha l’oreille. Un rire d’enfant y retentit.
Monica sortit de la cabine à pas précipités, pieds nus, ayant oublié de mettre ses escarpins.
Elle se heurta à l’homme, à l’Yvan Attal. Que faisait-il dans les parages ?

************

Elle lui raconta tout. Il lui dit de se calmer, de ne pas s’affoler, d’aller se changer les idées en dînant. Il y avait de la sole meunière au menu. Il était banal qu’un navire de cette classe fût hanté, que des phénomènes s’y manifestent. C’était un lieu commun. Un amoureux éconduit s’était suicidé il y avait deux ans, deux cabines plus loin, mais ce fait divers, somme toute inintéressant, n’avait pas fait la une : la compagnie, de peur que cela nuise à son image, n’avait rien ébruité.
Il lui laissa sa carte et son numéro de téléphone pour plus tard, au cas où elle souhaiterait le recontacter après la croisière : Massimo Beltrani, médium. Monica le pensa charlatan.

*************

Elle dîna sans lui, attablée avec un couple de retraités septuagénaires d’origine française. C’était la croisière de leurs noces d’or offerte par leurs petits-enfants. Sa petite robe de séductrice jurait et elle demeura assise, jambes serrées, se pensant indécente. Elle se régala de la sole succulente, mais abusa du chianti et de la cigarette.
Il était près de minuit lorsqu’elle prit congé des deux petits vieux. Elle baragouinait mal le français, aussi avait-elle donné l’impression de ne pas aimer desserrer la mâchoire. Le portable vibra continûment dans son sac, mais elle se refusa à le prendre. Cela constituait un bruit agaçant, perturbant. Ça gâchait l’ambiance du salon tamisé, aux boules disco pailletées rétro, sonorisé de vieux tubes des seventies, où Abba se taillait la part du lion. 
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Lorsque Monica se leva de table, elle manqua trébucher, tant elle se sentait pompette. Son haleine exhalait le tabac blond et l’alcool. Elle s’excusa devant le couple. Elle crut entendre la mamy dire : « Petite pute ».
Monica, en titubant, essaya de se remémorer l’itinéraire qu’elle avait emprunté pour se rendre ici. Ce Costa quelque chose était si vaste, si déroutant !
Elle s’égara. Elle se crut aux cuisines, en quelque réfectoire. Tout paraissait désert, silencieux, de cette absence oppressante du moindre bruissement. Elle commença à percevoir les murmures.
Ses oreilles sifflèrent, comme sous une crise d’acouphènes. Elle y porta les mains. Elle cria.
Monica se rendit compte qu’elle avait perdu son chemin. C’était bizarre ; cette partie inconnue du colossal navire de croisière paraissait abandonnée depuis des lustres. Tout se constellait de toiles d’araignées, s’emperlait de poussière, se damassait, se passepoilait d’une moisissure verdâtre rappelant la mousse. Les aîtres inconnus sentaient une odeur de caveau, de tombe fort ancienne, immémoriale, délaissée. Ils s’imprégnaient d’une atmosphère poignante, triste ô combien, lugubre même.
Les parois dégouttaient de coulures de rouille orange, rougeâtres. Monica se serait-elle transportée sur quelque vieux rafiot, sur un cargo antique comme parfois, on en utilisait encore en quelque contrée arriérée ?
Le groupe était là.

************

Un trio, un trio d’avortons ou je ne sais trop quoi. Indéfinissable, incertain et pourtant.
Ils revêtaient un aspect infantile et hideux. Le premier rappelait quelque momie, emmailloté qu’il apparaissait de pansements pourris, grisâtres, tachetés d’un sang vert, puant, musqué. Ce corps indicible était surmonté d’une tête de mort néoténique, édentée, comme si on eût greffé un crâne hypertrophié de nouveau-né sur un organisme plus âgé. La voûte crânienne était enflée, protubérante, frappée autrefois du vivant de l’infortuné, d’une hydrocéphalie pathologique. Ce garçonnet n’avait plus aucun reste de chair sur son chef, comme si l’acide y avait fait son œuvre. A moins que la décomposition expliquât son aspect repoussant.
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Le second enfant était une fillette blonde, crayeuse, translucide, exsangue. Sa robe à smocks hors d’âge, effrangée, maculée de taches, flottait sur une silhouette amaigrie par la consomption. Le visage émacié de la petite épouvantait. Les yeux avaient cette blancheur d’aveugle et ses mains, tremblantes, essayaient vainement de tâter l’espace, de se saisir d’improbables objets qui eussent été à sa portée. Elles ne rencontraient qu’un vide désespérant.
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Le troisième enfant était encore un garçonnet. Si, à première vue, il paraissait normal, l’impression première ne tardait pas à révéler sa tromperie. Toute la moitié gauche du visage était boursouflée de brûlures. Un sifflement ténu d’asthmatique s’extirpait de cette demi-figure d’apocalypse, sculptée, modelée à même la chair tourmentée. On aurait cru entendre une respiration spectrale émanant d’un antique masque à gaz de la première guerre mondiale, protection dérisoire contre l’ypérite. De ce petit garçon émanait une impression de détresse profonde et son regard bleu, d’une vivacité troublante, paraissait implorer Monica, la supplier de mettre fin à son calvaire.
Car ces trois jeunes corps tourmentés jusqu’en leur essence même témoignaient d’une malédiction, étaient lourds de menaces pour l’avenir du bâtiment de plaisance, aussi colossal et insubmersible qu’il parût.  Ces présences, ce trio, portaient en eux le fardeau de la Faute, de l’égoïsme, de l’inconscience de tous les passagers, et au-delà, se dressaient, tel un anathème, dénonçant la compagnie irresponsable, le capitaine, l’équipage, incapables, prêts à mener tout droit à une catastrophe inévitable des centaines de clients innocents.
Monica voulut fuir, déguerpir, quitter cette scène effroyable. Mais la peur, paralysante, fut plus forte. Elle songea à Massimo Beltrani, le médium, le beau brun ténébreux qui l’avait laissé sceptique. L’aura de mystère qu’il dégageait ne suffisait pas à expliquer le basculement de cette paisible croisière dans l’irrationnel. Monica crut qu’il l’influençait à distance, qu’il lui avait jeté un sort, que tout cela n’était qu’une illusion.
«Je suis sous son contrôle. Rien n’est vrai. Il suscite des images d’épouvante en mon mental. »
Les enfants bougeaient, émettaient des bruits, sentaient aussi : la misère physiologique, la chair morte, brûlée, rongée, la misère noire et la fatalité. Il ne fallait pas que Monica s’abandonnât à l’horreur pure.
Ils tentaient de lui parler. Ils tiraient leurs bras vers elle, essayaient d’émettre des sons. Ils voulaient la prévenir de l’imminence du danger. C’étaient des messagers. En ce cas, pourquoi ces fantômes, ces esprits (si c’en était bien), ne revêtaient pas l’aspect logique de victimes de noyades. Cependant, à y regarder de plus près, leurs vêtements présentaient des aspects misérables, loqueteux, presque comme des vêtures de galeux et pouilleux, tels ces haillons des gosses moribonds du ghetto de Varsovie. Monica avait une grand-mère juive qui avait échappé aux convois de déportés en l’Italie sinistre tenue par les nazis, lorsque Pie XII
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 s’était montré impuissant à protéger la communauté hébraïque, gli ebrei, des exactions d’un régime fantoche, fantomatique, de cette marionnette de Benito Mussolini tombé sous la coupe d’Hitler. Tout s’était achevé en la pseudo-république sociale de Salò. Ce que Pasolini en avait filmé, en son ultime opus, démontrait le niveau d’infamie dans lequel le régime fasciste inféodé au sado-nazisme négateur de l’humanité s’était avili.  
Alors, elle perçut : la petite aveugle (avait-elle sept ou huit ans ? Impossible de le déterminer avec précision), de sa bouche aux dents noires, parvint à émettre des sons. Elle s’exprimait en un langage étrange, aux sonorités heurtées, gutturales, indéchiffrables. Or, à sa stupéfaction, Monica comprit.
« Bateau couler. Bientôt. Couler. Menace. Mort. Fuir. »
Ce fut tout. Le trio se dissout en une brume bleutée, en des volutes filandreuses s’effaçant promptement.
Retentit à l’instant, après que l’ultime fumée se fut enfuie, LA SIRENE D’ALARME.

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Nous étions en hiver. L’eau ne pouvait être chaude, même en ces mers méridionales. Toute personne tombée à la mer risquait l’hypothermie. L’échouage était là. La panique également.
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 Combien de canots pour combien de personnes ? Eternel dilemme. Qui sauver en priorité et comment ? Qui s’en tirerait ? Coups de dés…pipés. Lâcheté du capitaine aussi, fuyant, abandonnant le navire sans respecter la tradition, incurie imparable du commandement. Il était impossible d’évacuer dans l’ordre les légions de passagers. Il y aurait de la casse et de la tragédie. La nuit ajoutait au cauchemar éveillé.
C’était un naufrage symbolique, celui du capitalisme plaisancier, de ces équipages de Babel, aux langages confus, multiples, incapables de transmettre des ordres, en un sabir de basic english élémentaire, réducteur des fonctions primales du langage articulé. C’étaient des langues humaines ravalées au rang de celle de la bête, langues désorganisées par l’enchevêtrement des échelons de commandement, par le cosmopolitisme.
Mais la mer, toujours, rattrapait l’homme. Elle prenait sa revanche. Elle la ruminait. C’était une vengeance longtemps préparée, mijotée par les éléments, macérant dans les hauts fonds. On ne pouvait qualifier cette fermentation de souterraine, de chthonienne, issue de quelque caverne sous-marine où demeuraient des créatures troglobies, telle la pieuvre des Travailleurs de la Mer.
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 Le principe de réalité l’emportait sur l’imagination erratique de Monica. Elle ne pouvait se croire victime potentielle de la gabegie du commandement du navire de croisière, orgueilleux colosse déshumanisé par le système capitaliste. Nulle imprécation, nulle malédiction, ne s’étaient extirpées de la bouche de Massimo Beltrani, médium, prophète de malheur, clairvoyant jouant les Cassandre. Il n’avait pas suscité en Monica ces visions d’épouvante.
Non, le bateau s’avérait bel et bien hanté par ces âmes désespérées d’enfants. Désormais, il gîtait, allait s’échouant, dans la panique générale. C’était le Titanic du XXIe siècle en ses basses œuvres. En cette affaire, les fantômes avaient constitué autant de fétiches d’avertissement.

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Tout s’accéléra. Lourd symbole. On s’acheminait vers l’optimum de la catastrophe, vers l’épave et le vestige. Epave qu’on renflouerait, qui recélerait un temps sa cargaison de noyés, d’anonymes voyageurs et soutiers piégés dans les tréfonds labyrinthiques de la structure interne, enflés de gaz, putréfiés, mangés par les poissons opportunistes, avec l’impossibilité que les familles des disparus en fissent leur deuil. Quant à Monica, elle figurera parmi les rescapés, les miraculés, témoin à charge contre le capitaine, gardant pour elle cependant le message des petits revenants. Le temps de la justice, des procès médiatiques, succédera à celui de la Mort. De Massimo Beltrani, nul ne sut ce qu’il était advenu. Jamais l’on ne retrouva son corps, ses restes ; c’était comme s’il n’avait jamais existé.
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Il existait quelque part parmi les fausses prophéties à prétention eschatologique une devise papale rédigée en un latin médiocre. Elle qualifiait un de ces souverains pontifes au règne abrégé de froment prêt à tomber. Le navire de croisière avait été ce froment voué à l’éphémère. La devise s’y appliquait avec magnificence. Longtemps, le vestige remonté des eaux glauques et glacées allait gésir sur le flanc, couché, rouillant par étapes, monument funéraire, carcasse commémorative élevée par la mer en souvenir de la bêtise humaine. Il témoignerait avant qu’on le découpât au chalumeau, qu’on le démantelât à jamais, de la catastrophe de janvier. La coque vestigiale trônerait, là, sur la grève, obscène pachyderme pourrissant en plein air.
Nulle plaque apposée à ce monument afin de rappeler son nom. Mais toutes, tous, le connaîtraient, en feraient l’emblème honni de la faillite d’un système, d’une société.
Quelque part demeurerait sur la poupe, en voie d’effacement, des caractères latins, tachés, souillés, semés d’oxyde de fer. Et l’on déchiffrerait le nom, l’attribut maudit, aux sonorités romanes résonnant tel un glas : COSTA CONCORDIA.

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FIN.