samedi 20 janvier 2024

Café littéraire : Les Enfants de Cadillac.

 

Café littéraire : Les Enfants de Cadillac de François Noudelmann.

 

Par Christian Jannone.

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Un livre initialement paru chez Gallimard en 2021, à l’occasion de la rentrée littéraire. Je ne reviendrai pas sur la polémique qui a entaché la sortie du livre lors de la première sélection du prix Goncourt lorsqu’il s’est retrouvé dans cette sélection avec un autre roman qui abordait un sujet similaire. Toujours fut il que les deux ouvrages ne figurèrent plus dans la deuxième sélection.

François Noudelmann est un philosophe français né le 20 décembre 1958. Il professe à New York University et à Paris VIII. De même, il a présidé entre 2001 et 2004 le collège international de philosophie et depuis 2019 dirige la maison française de NYU. Jusqu’à 2020, sa bibliographie a été dominée par des essais, notamment sur Sartre et Edouard Glissant. 

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Les Enfants de Cadillac n’est pas un roman dans le sens classique du terme, ni une autobiographie, ni une non-fiction novel dans le sens de Truman Capote, encore moins une autofiction. Disons qu’il s’agit d’une enquête historique, dans la signification antique du mot « histoire », étalée sur trois générations, une recherche sur ses racines, sur les origines, sur son grand-père, son père et enfin, sur lui-même. C’est ainsi que Les enfants de Cadillac se divise en trois parties, tout en embrassant tout un siècle.

Pourquoi Cadillac ? Ne cherchons pas un lien quelconque avec la célèbre marque automobile américaine, ni avec l’aventurier Antoine de Lamothe-Cadillac (1658-1730),

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 bien connu dans la Nouvelle-France du début du XVIIIe siècle, car ce Cadillac-là se réfère à un village ou lieu-dit localisé dans le secteur de Saint-Nicolas-de-la-Grave, dans le Tarn-et-Garonne. Le Cadillac de notre livre est localisé en Gironde et s’appelle Cadillac-sur-Garonne depuis le 1er janvier 2023 !

 Cadillac-sur-Garonne

 La région est viticole et le vin « Cadillac » AOC.

 De fait, c’est l’hôpital psychiatrique de la commune qui nous intéresse ici, construit dans le style néo-classique bordelais vers 1790, agréé comme asile d’aliénés en 1838, autonome en 1912 puis relevant des services départementaux depuis la loi de 1970. De même, lieu majeur du roman, le Cimetière des Oubliés ou des fous, parcelle de terrain acquise en 1920 par notre hôpital psychiatrique près du cimetière communal, afin qu’y reposent les soldats de la Grande Guerre « mutilés du cerveau ». 

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Le récit s’étend sur trois générations, se subdivise donc en trois parties simplement numérotées en chiffres romains, chacune axée sur une personne : le grand-père de l’auteur, son père et lui-même. Ce n’est pas l’œuvre d’un généalogiste, une quête ancestrale mais bien, à travers chaque évocation, la narration d’un siècle entier d’histoire avec ses silences, ses lacunes, ses hypothèses et conjectures, ses drames mais aussi ses périples, ses errances, hasards et coups de chance. Les migrations voulues comme subies, la volonté de s’en sortir, de vivre, l’intégration, les luttes, l’affirmation de soi comme la destruction de l’individu : tout cela constitue une toile étonnamment riche, un extraordinaire intriqué dans l’ordinaire des destinées, expliquant pourquoi, dès que sa sortie en librairie fut programmée, ce « roman » du réel attira mon attention, mes choix d’achat et de lecture. Un entrecroisement étonnant avec des thématiques abordées dans d’autres livres du café littéraire enrichit encore le propos et rejoint les études historiques récentes, comme celles consacrées à l’hécatombe des hôpitaux psychiatriques sous Vichy et l’Occupation, lorsque les fous, comme Camille Claudel, 

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moururent de faim en masse, sorte d’euthanasie non officielle des malades mentaux rejoignant celle de l’Allemagne nazie. Le grand public sait cela depuis à peine vingt ans, voire moins. L’ouvrage fondamental qui se pencha sur la question et révéla la tragédie est l’hécatombe des fous : la famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation d’Isabelle von Bueltzingsloewen, paru en 2007, disponible en version de poche chez Champs Histoire (éditions Flammarion).

Chaïm le grand-père, figure centrale de la première partie, est la double victime des traumatismes de la guerre 14-18 et de l’abandon des aliénés en 1940. A lui seul, il déconstruit l’odieux antisémitisme, car les poilus juifs furent aussi courageux et patriotes que les autres combattants de la Grande Guerre ! 

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François Noudelmann nous dit comment il est venu à s’intéresser à son grand-père, non sans avoir ouvert son texte par une critique contre ceux qui font comme lui, les généalogistes, les quêteurs d’ancêtres, critique qui n’est pas sans rappeler le commencement des Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss exposant sa haine des voyages et des explorateurs. Ce ne sont pas les liens du sang qui intéressent notre philosophe mais le legs du nom et de la citoyenneté française.

Nous suivons chaque étape du parcours du « fou pour la France » depuis sa naissance en 1891, son périple, sa fuite des pogroms russes en Lituanie, son arrivée en France comme migrant, les solidarités, les entraides, l’engagement en l’armée assimilatrice, l’enfer du front comme « engagé volontaire juif », le mariage, l’acquisition hésitante du patronyme, le traumatisme du gazé et son premier internement à Sainte-Anne. Lorsqu’il fut naturalisé français en 1927, il n’avait plus d’entendement. Evénement révélateur de l’intégration, la manière dont furent enrôlés des milliers d’israélites d’Europe de l’Est, via une propagande patriotique affichée en yiddish, les encourageant à combattre l’Allemagne, quitte à tuer d’autres israélites du camp d’en face.  

Le souvenir de Chaïm paraît presque effacé de la mémoire familiale, comme de la mémoire historique collective : les traces en sont ténues, et le sujet paraît interdit, presque tabou, le père de l’auteur ne sachant presque rien de son géniteur, sauf des bribes mémorielles. Vingt-deux ans d’une vie itinérante d’un asile à l’autre, comme d’autres poilus fous trop longtemps effacés et évacués de l’histoire officielle, malgré de courtes rémissions et un retour temporaire au bercail familial. De Sainte-Anne au 20 rue du Ruisseau (un deux pièces surpeuplé autant qu’exigu), puis nouvel internement à Ville-Evrard sur demande de sa propre femme Marie, veuve remariée, plus âgée que lui et déjà mère de quatre enfants de la première union. Une famille que l’on dirait de nos jours « recomposée ». La loi de 1838, longuement évoquée dans le Bal des Folles a dû jouer à plein son rôle néfaste, et Chaïm finit par arriver en son dernier séjour, sa migration ultime, pour les onze et quelques dernières années de sa vie, à Cadillac, du 21 décembre 1929 à son morne décès prématuré et dénutri, le 21 mars 1941 à 9 h 50, précision inédite, presque obscène mais clinique, dans un périple d’à peine cinquante années. Il achevait son existence dans l’anonymat des mouroirs psychiatriques, échappant par ce sort funeste à la probabilité d’une mort en déportation. La quête du grand-père se mue en recherche des traces funéraires et il fallut longtemps pour qu’à la fosse commune où tous les os se mélangent sans distinction se substitue la justice du cimetière des poilus fous lieu de mémoire, seulement en 2020 ! Le cimetière mémoriel de Cadillac clôture le livre, retour aux sources qui ne cache pas qu’une liste de noms, de chiffres et de symboles et ne peut remplacer la brutalité irrespectueuse du traitement des restes à la pelleteuse, par l’oubli des êtres de chair.

 Le cimetière des Oubliés (nov. 2011).

Le père de notre écrivain, Albert, fut taiseux sur son passé, sur l’incroyable fenêtre de son existence s’étendant de 1937 à 1945, destin vécu à coups d’usurpations d’identités qui n’a rien à envier au destin extraordinaire d’un Salomon Perel (1925-2023) conté par la réalisatrice Agnieszka Holland dans le film Europa Europa sorti en 1990. Albert, tout comme Salomon Perel, échappa à la Shoah par un concours de circonstances, par chance, par ruse mais aussi contingence, passant parfois à un cheveu de la mort. Nous apprenons que ce père souffrait lui aussi d’une blessure le privant d’une oreille, qu’il ne se confia que tardivement à son fils et qu’il choisit sa mort à la fin du siècle dernier. De même, preuve qu’il s’était détaché du judaïsme, il opta pour la crémation. 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Albert, le modeste ouvrier et vendeur de textiles d’avant-guerre, c’est une traversée de l’Europe en guerre de camps (au départ un stalag de prisonniers français),

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en évasions manquées depuis la Silésie, de trahisons en camaraderies nouées avec des compagnons d’infortune perdus ou non de vue au hasard des errances, ballotté d’un nom d’emprunt à l’autre (il devient Philippe Garnier, prénom l’affiliant si l’on veut au maréchal Pétain, afin d’échapper à l’indicible), d’une profession fictive à l’autre, d’un mensonge à l’autre afin de préserver sa vie. Ruse, tromperie qui dupa les Allemands sauf lorsqu’il passa à un cheveu de l’exécution sommaire, nu face au bourreau potentiel qui l’épargna bien qu’il eût vu le circoncis (p. 105-107). Albert, c’est une épopée très longtemps anonyme, une traversée de l’histoire de la seconde guerre mondiale telle un cauchemar réel, depuis l’étrange défaite analysée par Marc Bloch.

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 Ce sont des rencontres sentimentales éphémères, des partages d’amitiés, de débrouillardises, de haines, de trahisons, d’égarements, une participation subie à la débâcle allemande, une retraite « dantesque » sur un plan différent que celui vécu par Simone Veil lors des marches de la mort,

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enfin la rencontre salvatrice avec les Américains occupant le Reich vaincu. Histoire ambiguë (Albert n’eut-il pas des aventures avec des « Aryennes » ?), non manichéenne. Albert récapitule toute une époque, sans y avoir témoigné dans l’immédiat, n’ayant pas partagé sa mémoire avec les autres rescapés, en anonyme. Combien de ses semblables choisirent-ils de se taire entre la France et la Pologne ? L’époque ne fut pas favorable au souvenir de la Shoah, la Libération et ses suites préférant celui de la Résistance et des résistants déportés. On sait quel fut le premier choc révélateur du film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. La vie d’Albert, digne d’une fiction échevelée, ne fut pas du cinéma quoique aussi forte que celle du Pianiste.

A la fin de la deuxième partie – le suicide du père – et davantage encore dans la troisième, consacrée à sa propre vie, François Noudelmann délaisse le présent au profit de la narration passée. Après une interrogation sur l’identité, les origines et le mot juif, le passé devient roi à compter de la phrase « Ayant débuté ma vie à Montmartre (…) » (p. 167) Tandis que la première partie était axée sur le rêve d’intégration brisé par la guerre et la folie, cela malgré la naturalisation, alors que la deuxième se démarquait par la dissimulation de l’identité afin de sauver sa peau, dissimulation derrière des masques, noms et métiers multiples afin d’échapper tout à la fois aux nazis et aux traîtres jusque parfois au déni de soi-même et à l’enfermement dans le silence, le tiers final du récit de François Noudelmann, par-delà ce qui pourrait être de simples mémoires sous une forme abrégée, insiste au contraire sur l’affirmation de soi et de ses racines. C’est pourquoi la forme passée, appliquée au vécu, à l’époque la plus récente du texte, contraste avec tout ce qui a été écrit jusqu’à présent.

L’identité française s’entrecroise avec la prise de conscience juive, identité issue de l’école républicaine et laïque, qui passe par la découverte des plaisirs de la lecture, de la musique, non sans le déclenchement d’une crise d’ennui vis-à-vis de l’institution scolaire. Une famille encore dysfonctionnelle : il n’y a plus la figure de la mère, à cause du divorce, chaque géniteur vivant sa vie sexuelle de son côté : maîtresse, remariage etc. Les recompositions familiales, le « papillonnage sexuel » (p.180) du père, ont pour effet paradoxal d’accélérer la socialisation de notre auteur, mieux que l’avait fait l’école. Le remariage raté d’Albert, ses turpitudes, ses errances sentimentales, l’ordinaire d’une vie quotidienne chaotique, contrastent avec le côté extraordinaire de son vécu de guerre, tant ces épreuves – qui reflètent une certaine déstabilisation de la société post-mai-68 - nous semblent banales et prosaïques !

De ce désenchantement d’une famille mal recomposée, pionnière de ce qui devint courant dans la société française, François Noudelmann tire les leçons : il n’y a rien de commun entre la bourgeoisie des années 70 à laquelle le père voulut appartenir et lui. Cette bourgeoisie qui rappelle l’ancienne aristocratie, comme dans La Règle du Jeu de Jean Renoir, qui ne s’affirme que par les loisirs obligés, les vacances nécessaires et la chasse, conquête sociale, si l’on peut le dire, issue de 1789. Le sang et la filiation priment, avec la généalogie. L’ascension scolaire débouche sur les études supérieures, capitales, en cela que la prise de conscience de l’antisémitisme, de la xénophobie, de leurs idéologues passés et présents, les accompagne. Ceci nous éclaire sur la détestation des généalogistes exprimée au commencement du récit.

Commence l’époque des engagements politiques et des expatriations. L’expérience du kibboutz

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deux mois durant fut fondamentale dans la vie de François Noudelmann. Non pas par sionisme militant ni par retour à la religion ancestrale. L’Etat d’Israël apparaît à l’écrivain plus complexe et paradoxal que ce que les médias qu’il lisait en véhiculent. S’en suivent des pages polémiques, pouvant susciter d’âpres débats, pages d’une actualité brûlante, l’auteur prenant conscience des ambiguïtés de ses engagements de jeunesse se heurtant au mur d’un nouvel antisémitisme. Les faits sont là, pourrait-on dire, surtout lorsque notre écrivain raconte la rupture survenue fin 2008, avec la formule bien connue d’un avant et un après lors d’une manifestation contre l’Etat d’Israël (p. 207). C’était avant les attentats de 2012 et 2015 et leur suite. Cela suscite des frissons légitimes, l’évocation de cruelles réminiscences rappelant les pages les plus sombres de l’histoire du XXe siècle, écho douloureux aux deux premières parties, comme si l’Histoire bégayait et se répétait.

 Image illustrative de l’article Attentats du 13 novembre 2015 en France

Ces faits sont vécus à distance, hors de France, à la faveur d’une expatriation aux Etats-Unis, expatriation familiale pour des raisons professionnelles, universitaires, qui « greffent » notre philosophe spécialiste de Sartre dans le monde particulier de New York. Le retour sur soi-même, sur les ancêtres, sur Chaïm, sera dû à la pandémie de Covid-19, que je n’ose qualifier de salutaire, retour fondateur, boucle bouclée au commencement, qui répond aux obsessions identitaires et généalogiques de tout poil.

 

Christian Jannone.