Café littéraire : Stanislaw Lem : Le Congrès de futurologie : Par Christian Jannone.
Stanislaw Lem, fils d’un médecin juif, est né à Lwów, ville polonaise désormais ukrainienne (Lviv) en 1921 et meurt à Cracovie en 2006. Il est considéré comme un des grands écrivains de science-fiction du XXe siècle, une plume qui tranche non seulement avec les écoles américaine, britannique et française du genre, mais aussi avec la SF soviétique de son temps. Gunther Anders considère Stanislaw Lem comme l’égal de Jules Verne pour ses visions sur la révolution technique moderne.
Étudiant en médecine, puis résistant contre les Allemands, il dut supporter la domination soviétique sur la Pologne à l’issue de la guerre. Stanislaw Lem n’ira pas jusqu’au bout de ses études de médecine, se refusant à devenir médecin militaire, se contentant d’un poste d’assistant de recherches dans une institution scientifique. C’est en ces circonstances qu’il a entamé sa carrière littéraire. Partisan de l’Occident, malgré le stalinisme et sa censure, Stanislaw Lem n’a eu de cesse de critiquer le collectivisme soviétique. Sa position politique a servi sa reconnaissance internationale.
Avec Le Congrès de futurologie, paru en 1971 en Pologne et traduit en 1976 en français, nous nous intéressons au volet science-fictionnel de son œuvre, mais on ne peut omettre le Stanislaw Lem des apocryphes, cette série de critiques pastiches d’ouvrages n’ayant jamais existé, dans une démarche à la Borges et dont un seul a été traduit en français : Bibliothèque du XXIe siècle.
Quelles sont les thématiques généralement abordées par Stanislaw Lem en science-fiction ?
On y trouve l’impossibilité de communication entre les civilisations humaines et extraterrestres, qui les dépassent, qu’il s’agisse d’une civilisation d’insectes robotiques dans L’Invincible (1964), ou de l’océan pensant de Solaris (1961). Les utopies technologiques ne sont pas oubliées, le progrès technologique dispensant l’homme de tout effort, comme dans La Cybériade, recueil de nouvelles (1965). J’y ajouterai un troisième thème majeur : les mondes virtuels, hallucinatoires et illusoires, engendrés par la drogue, omniprésente dans Le Congrès de futurologie. Il rejoint là Philip K. Dick, seul auteur américain de SF qu’il reconnaissait, car Lem considérait la science-fiction américaine comme médiocre et mercantile, dépourvue de toute ambition littéraire et recherche stylistique. De fait, les mondes virtuels émanant des expériences stupéfiantes ont été le pendant de ceux créés par la technologie, dans le sous-genre cyberpunk.
Tôt, dès 1960, Stanislas Lem fut adapté au cinéma. Solaris intéressa tout autant Andrei Tarkovski en 1972 que Steven Soderbergh en 2002. Le Congrès de futurologie lui-même sous le titre Le Congrès (2013), une très libre adaptation mêlant animation et prises de vues réelles, due à Ari Folman, réalisateur israélien.
Le contexte de 1971.
La Pologne venait de connaître en décembre 1970 ce que l’on a appelé les émeutes de la Baltique, mouvement de protestation contre la vie chère, au cours duquel l’armée procéda à une répression violente dont on discute encore du bilan. Le spectre de la révolte ouvrière, qui fit peur aux Soviétiques, annonçait les événements survenus dix ans plus tard et causèrent la chute de Wladislaw Gomulka, premier secrétaire du parti ouvrier polonais, remplacé par Edward Gierek.
Nous sommes alors dans les retombées des fameuses crises de révolte de la jeunesse occidentale, de 1968, ainsi qu’à la fin du mouvement psychédélique de la contre-culture pop qui avait atteint son sommet entre 1967 et 1969, dont la mort prématurée de Jimi Hendrix le 18 septembre 1970 fut le crépuscule. Nous sommes aussi à la veille des conclusions du club de Rome : dans un contexte de croissance démographique menaçant de devenir incontrôlable, avec les débuts de la prise de conscience écologique, les ressources naturelles (énergies fossiles, minerais) et alimentaires ne risquent-elles pas de s’épuiser, menant à notre extinction ? Ne fallait-il pas en venir à la « croissance zéro » ?
Résumé du livre :
Je décèle dans Le Congrès de futurologie trois
parties distinctes.
Il y a d’abord le congrès proprement dit, fort malmené, avec une montée
progressive du chaos. L’intrigue prend place dans le pays latino-américain
imaginaire du Costaricana, à l’hôtel Hilton, où doit se tenir le huitième
congrès de futurologie. Le professeur Ijon Tichy y a été invité par
le professeur Tarantoga en cette contrée fort peu sûre. Le consul des
Etats-Unis est enlevé par un groupe terroriste, et, dès le début du congrès, il
y a des combats de rue puis l’enchaînement de péripéties foisonnantes, sur fond
de visions hallucinatoires qui pèsent sur la perception de la réalité.
Le patronyme complet du personnage central, Ijon Tichy, ne nous est dévoilé que tardivement, à l’instant paradoxal où il se retrouve dépossédé de son identité, transplanté dans un autre corps, en une chirurgie esthétique radicale, transgenre et trans-raciale, dans la peau d’une jeune femme noire révélée par le miroir et le toucher. Mais qu’est-ce que le réel ? Tichy ne serait-il plus qu’un cobaye humain balloté au nom d’expériences interdites ? De pertes de conscience en réveils, Tichy voyage d’une identité à l’autre, d’un corps à l’autre, en fait d’une hallucination à l’autre, d’abord homme-arbre, passant ensuite de la femme noire à l’homme obèse à barbe rousse, de lui-même à un autre par le tour de passe-passe d’un échange de corps tel que parfois la science-fiction aime à en jouer. De fait, nul n’a quitté les égouts refuges, même si l’hallucinogène poursuit ses effets car l’on sait que la police a drogué l’eau potable afin de riposter aux émeutiers ! Les hommes-grenouilles viennent récupérer les réfugiés avec brutalité avant un nouvel évanouissement et un énième réveil dans un hôpital peut-être réel celui-là.
La deuxième partie peut s’enchaîner et ce qui s’y déroule au départ n’est pas sans évoquer les expériences médicales tristement célèbres effectuées par les régimes totalitaires (mais pas qu’eux !) puisqu’on apprend qu’Ijon Tichy va être soumis à un processus de vitrification, ou cryogénisation temporaire, de « sommeil hibernal » de quarante à soixante-dix ans. Son cas clinique, sa folie, sont réputés « désespérés » selon une vision ancienne et dévoyée de la médecine, où l’étude du cas pathologique importe davantage que soulager le patient de ses souffrances, de le soigner. S’ensuivent plus de deux pages de phrases décousues jusqu’à la « décongélation », puis le basculement dans le style diariste, avec une date 27/7 puis une année : l’an. 2039. Nous baignons alors dans une utopie intégrale, un de ces mondes parfaits sont était friande une certaine littérature de voyages fabuleux, philosophique, de ces contes dont se régalait le lectorat du XVIIIe siècle, traitée ici à la sauce stupéfiante.
De l’utopie à la dystopie : à compter du 3/10/2039 jusqu’à la fin du roman, nous sommes dans une troisième partie, celle de la révélation par étapes du réel, dévoilé de couche en couche, ou plutôt comme des poupées gigognes russes que l’on ouvre au fur et à mesure. De fait, il y avait plusieurs niveaux de tromperies générées par les drogues. C’est là que Stanislaw Lem se rapproche le plus de Philip K. Dick. De fait, les hallucinations farfelues et délirantes évoquent non seulement les haschischins du XIXe siècle mais aussi le surréalisme.
On peut estimer qu’il existe dans les littératures de l’imaginaire deux façons de manier le virtuel : par les drogues (forme de recours dominante des années 1970-80) puis par l’informatique (forme dominante depuis la fin du XXe siècle avec l’essor d’Internet et de ce que la SF appelle « holosimulations » par le sous-genre cyberpunk).
Drogues et néologismes :
La présence
fondamentale du thème de la drogue et des mondes hallucinés qu’elle engendre
est prétexte pour Stanislaw Lem à une multiplication virtuose et humoristique
des néologismes. Cette inventivité permet de décompresser en un roman à la fois
satirique et terrifiant, puisque nous sommes dans une dystopie. Comme Lubitsch
et Chaplin qui prouvèrent en leur temps qu’on pouvait rire du nazisme, notre
écrivain polonais démontre que l’humour est la meilleure arme pour combattre
l’utopie négative.
On remarquera toute la série des termes inventés tournant autour de la description du monde du supposé et apparent 2039, qu’il s’agisse des individus, des situations ou des objets plus ou moins technologiques, peut-être pour tourner en dérision l’œuvre d’Isaac Asimov, mais aussi pour rendre hommage au Philip K. Dick d’Ubik paru alors récemment. On débouche sur une langue nouvelle et farfelue. Stanislaw Lem ne se moquerait-il pas de l’évolution des langues ? Ne rejoint-il pas l’Oulipo et Raymond Queneau, mais aussi Boris Vian en ces jeux lexicaux à l’humour décapant ?
A la théorie du complot s’oppose l’utilisation de ces substances pour des raisons humanitaires, en une Terre surpeuplée de 20 milliards d’habitants (théorie de l’explosion démographique ayant cours dans les années 1970, avec la surpopulation et ses conséquences, comme par exemple dans le film Soleil vert de 1973) au point de comparer ce monde à un cadavre momifié auquel on conserve la fausse apparence du vivant. La population, les travailleurs, ne peuvent connaître la vérité, grâce à l’action de la « pharmacocratie » qui masque le réel ou le fait oublier par tout un panel de drogues. Tout cela relève du gouvernement par la « psycho-chimie » et par les psychotropes, manière d’assujettir les populations. La tromperie du monde ouvrier par les stupéfiants est une critique évidente du système communiste par Lem : la manipulation de la population par la promesse du « paradis » soviétique.
La fin de l’histoire nous interroge sur l’illusion collective : le système, s’avérant incapable de prodiguer le vrai confort, la vraie richesse, permet à la « pharmacocratie » de se maintenir au pouvoir. L’humanité clochardisée, estropiée et mutilée s’affiche dans toute son horreur sordide, baignant dans son simulacre de bien-être. On cache à l’humanité, en « derniers Samaritains » ce qu’il en est en une Terre agonisante, victime de la glaciation et de la surpopulation en l’an véritable 2098. Les drogues sont l’outil de ce camouflage.
Au début des années 1970, la science hésitait entre deux thèses de l’évolution du climat, réchauffement ou glaciation. Tout le monde s’accordait sur l’explosion démographique et c’est en cela que ce roman est « daté ». A l’optimisme d’Isaac Asimov s’oppose le pessimisme de Stanislaw Lem, fort de l’expérience totalitaire communiste, un pessimisme cependant pondéré par l’humour, bien plus présent que chez Philip K. Dick qu’il appréciait. Lem réussit l’exploit de se moquer de nous, Occidentaux des années 1970, tout en glissant - au risque de la censure - une critique aigüe du système soviétique, de ses modes opératoires et de ses artifices trompeurs, mais aussi de la psychiatrie médicamenteuse. Il expose avec maestria les problèmes et interrogations du monde sur son avenir à l’orée des années 1970. Au fond, il utilise la futurologie de l’époque, mais une futurologie qui a cessé de s’extasier sur le progrès technique, futurologie désenchantée dans laquelle la technologie se retrouve dévoyée par l’usage des robots, en une thèse contraire à celle d’Isaac Asimov. Livre de l’irruption du désenchantement du monde, deux ans seulement après Apollo 11 ! Loin de demeurer un sous-genre, la science-fiction est bien de la grande littérature avec ses grands auteurs. Elle nous invite à réfléchir. Christian Jannone.