samedi 17 novembre 2012

Aurore-Marie ou une étoffe Nazca : épisode 7.



Jardin du Luxembourg, 17 septembre 1877.

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Avant que notre porte ne se refermât, j'avais touché quelques mots à monsieur d'Indy des menaces pesant sur Aurore-Marie. Catholique fervent, le comte nous avait recommandé de prier pour elle. Il désirait discuter à nouveau de cela une prochaine fois, sans façon, autour d'un bon mazagran. Mais croyait-on vraiment prévenir une intervention d’Albéric, baron de Lacroix-Laval, à l'encontre de sa fille, par la récitation et le grommellement incessants de dérisoires patenôtres ? Non pas que nous fussions une famille férocement anticléricale comme monsieur Gambetta, mais, nonobstant les sujets toujours profanes abordés par Henri sur ses toiles, la suggestion du comte d'Indy manquait de réalisme. Si j'avais su à ce moment-là que les adversaires que nous nous apprêtions à affronter possédaient leur bréviaire et leur missel propres, leur liturgie d’une bien particulière religion, j'aurais pris différemment la proposition fantaisiste du compositeur aristocrate.
Le temps était beau. Aurore-Marie portait une robe neuve, jonquille aux rubans cramoisis, avec un pouf froncé bordeaux, que nous lui avions achetée au Bon Marché. Je la chaperonnais et restais sur mes gardes. Je m'obligeais aussi à céder à ses caprices de demoiselle de la petite noblesse de robe lyonnaise. Elle me fit de nouvelles confidences, tandis que je lui offrais un ballon : 
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« J'avais un petit frère qui est mort il y a deux ans du croup. Il s'appelait Louis et n'avait que cinq ans.»
Elle me conta divers souvenirs. Lorsqu’elle vivait encore à Lyon, elle aimait à ce qu’on la promenât au Parc de La Tête d’Or. Comme aujourd’hui, l’arrière saison avait sa préférence, lorsque l’été daignait s’attarder, sans que la chaleur demeurât excessive, celle-ci l’insupportant. Elle goûtait au spectacle des floraisons tardives. Ses lèvres et ses narines frémissaient ; elle humait les senteurs des dernières roses, arrêtait sa marche au moindre bosquet, à chacune des charmilles, aux parterres d’où s’exhalaient les ultimes fragrances issues des éclosions des roseraies marquées des prémices de l’automne. Présentement, Aurore-Marie répétait à loisir les mêmes gestes familiers auxquels géniteurs et domestiques s’étaient accoutumés à chaque promenade dominicale du parc ombragé. Ses mains gantées avec soin de chevreau s’approchaient avec circonspection de la tige de la rose pourprée. Elle l’eût voulue inerme, dépourvue d’épines. Notre jeune demoiselle feignait vouloir la cueillir, la couper sans qu’elle se blessât. Au parfum de la fleur se mêlait celui, de frangipane ou de peau d’Espagne, cette efflorescence de luxe bien particulière émanant de ses gants. Je l’observais. Un rayon de soleil illuminait sa chevelure diaprée d’or miellé qui semblait luire comme l’auréole d’une sainte. Ses grands yeux d’ambre, si mélancoliques, reflétaient ce fugace bonheur propre à la jeunesse. Peut-être se satisfaisait-elle de cette vie, mais je peinais à effacer de mon esprit la sourde menace planant sur cette joie furtive, de même que mon cœur ne pouvait oublier cette manifestation troublante d’affect, qu’en ses plus beaux atours, qu’en ses parures dérobées à Victoria, Aurore-Marie n’avait point hésité à manifester pour moi l’autre soir. Je craignais cela, ces amitiés interdites, feutrées, particulières et réprouvées, cette attirance d’une fillette frêle éprouvée pour une adulte, substitut d’une mère trop tôt partie. Peut-être m’aimait-elle après tout ? Etait-ce vraiment du saphisme ? Je me refusais à l’admettre, refoulant, repoussant cette idée qui me révulsait. Le tempérament de Mademoiselle de Lacroix-Laval n’était point sobre, égal et quiet, mais inconstant, instable, un instant tout en démesure, puis le suivant quasi semblable à l’atonie d’un être amoindri en sa force vitale par la maladie de langueur qui le frappe. Je pressentais une faille pouvant la conduire à la folie, ou au génie.   
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Rien n'était trop beau pour la petite fille modèle. Elle avait grand’ faim, dévorait ce que je lui payais, mais ne prenait pas une once de poids ! Oublies, pommes d'amour, réglisses, beignets, gaufres, pets-de-nonnes, verres de coco, disparaissaient dans son estomac insatiable de pauvre affamée ! Je me demandais si j'aurais de la monnaie en suffisance. Elle trottait sur ses bottines, enjôleuse, ayant recouvré sa bonne humeur de la boutique de l'oiseleur. Sa petite bouche rose parut en téter de satiété et de satisfaction. J'avais avec moi un si joli « Bébé » de porcelaine que les dames patronnesses, les bonnes et les nourrices que je croisais dans les allées du jardin me saluaient avec respect, persuadées qu’Aurore-Marie était ma propre fille. Il était dommage qu'elle n'eût aucune camarade de son âge pour partager ce bonheur.
« Mademoiselle Charlotte, me demanda-t-elle, animée par un brusque caprice, par une nouvelle envie d'enfant gâtée, s'il vous plaît ! Pourriez-vous me payer une promenade à dos d'âne ou de poney ? J'ai vu tout-à-l'heure un monsieur avec ses jolies bêtes, qui propose cela pour un sou seulement !
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- Le cerceau ou la corde à sauter ne vous iraient-ils point ? Et une partie de furet, bien que nous soyons seulement deux…
- J'apprends l'équitation ! Il y a un manège dans notre domaine de Lacroix-Laval, à Marcy, et j'ai appris à monter en amazone sur les doux poneys des Shetlands depuis l'âge de huit ans. La corde à sauter est pour moi un jeu par trop populaire ! Et je m'estime un peu grande pour cela.
- Et l'escarpolette? »
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A ce mot, elle se troubla une nouvelle fois.
« Lisa ! Deanna ! Tu es sur la balançoire et tu écoutes Stefan jouer, égrener sa composition passionnée sur les touches du piano !
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 Tu ressens tes premiers émois ! Tes cheveux blonds flottent au vent et nul ruban ne les retient ! Tu es chétive et tu n'as que treize ans. Mais un clavecin ou une épinette remplacent le piano...La mode a évolué. Tu es vêtue en veuve et portes de grands chapeaux avec des voilettes. Tu t'appelles désormais Ivy ! Tu es plus belle que jamais ! La ritournelle de l'épinette t'obsède, et tu renverses une horloge, tu l'ouvres, tu en fouilles l'intérieur, recherchant vainement le petit sac offert par Miles, qui renferme la poudre de poison avec laquelle tu as assassiné ton pauvre époux. Tu es une lady anglaise. Maintenant, tu te nommes Lina ! Tu es toute chétive avec tes beaux cheveux châtain clair tirés en chignon avec une petite natte nouée n'importe comment ! Il y a un méchant Anglais désinvolte qui te violente et se moque de ta fragilité ! Il s'amuse à te décoiffer et dit que tu as un visage de singe, de ouistiti. Tu portes une jupe étonnamment courte et un amour de petite veste. Ailleurs, tu n'as même pas de nom ! Tu oses un décolleté malgré ta poitrine menue. Ta robe est encore plus belle, digne du temps jadis, du Vieux Sud, des crinolines, de la Régence de George, à la fin du dernier siècle, avec des volants et un grand chapeau rappelant une demoiselle Scarlett ! Et tes boucles anglaises châtaigne claire ! Tu te précipites à descendre l'escalier, radieuse, sûre de ton effet de surprise sur Maxim. Tu connais aussi Tyrone, un bel homme brun aux yeux noirs, qui s'extasie au miel blond de ta chevelure enfin à lui révélée. Deanna, ma jumelle ! »
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Je ne parvins pas à faire taire la malheureuse. Les badauds remarquèrent mon désarroi.  En cet instant douloureux, elle me rappelait plus que jamais ces jeunes démentes aux yeux vagues d'aveugles perdues dans leurs limbes et dans leur au-delà du songe, si chères aux mélodrames de Pixerécourt, ces orphelines russes misérables dépossédées par leur parâtre qui peuplaient les poésies grotesques de monsieur Coppée et les romans-feuilletons à deux sous de Ponson du Terrail ! L'innocente blondeur et la fragilité d’Aurore-Marie aggravaient le problème.
« Taisez-vous, pauvre petite folle ! Vous attirez l'attention de ceux qui veulent vous nuire et vous nous manquez !
- Daniele...poursuivit-elle, imperturbable. Tu es l'auteur de la mélodie d'Ivy, de cette ariette archaïque venue des virginalistes de Queen Beth...Daisy Belle a failli avoir le rôle ! Elle m'aurait volée, moi qui fus si belle en Ivy... Je te hais, Daisy Belle ! M'entends-tu? Je te hais ! Ne déchire plus mes robes comme ça ! »
Elle hurla de tous ses poumons. N'hésitant pas, nonobstant le rang social de l'impétrante, je lui administrai une gifle ! Elle éclata en sanglots, qui achevèrent d'attirer les paisibles promeneurs du jardin. En l'occurrence, il était inévitable qu'un pauvre hère, ou présumé tel, s'intéressât à nous. Aurore-Marie, en pleurnichant comme si on avait crevé son ballon, déclama un de ses affreux poèmes :
« En l'ophrys vouée l'élégie altérée
De par Acheloos l'okéanide créé,
Par Briséis et Phryné au temple des vestales,
Expira sa psyché, ô œnothère astral !
Lors donc, l'œnanthe en œkoumène aux Gentils compromis,
Du pseudo périptère prostyle tétrastyle,
Du pagus au pentacosiomedimne en laraire hypostyle,
Extirpa en mon cœur la faveur du théorbe promis !
Par l'abstème de l'hypocras l'acheiropoïète ... »
Cette stupidité absconse pour parnassiens fanatiques paraîtrait deux ans plus tard dans un recueil invendable : Le Cénotaphe théogonique. 
Le vagabond ou chemineau tenait une sorte de boîte apparentée à une chambre noire ou à un appareil photographique. Sa barbe était hirsute et il dégageait des remugles insupportables. Il nous dit :
« Dépêchez-vous ! Partez ! Kulm n'est pas loin ! Il veut enlever la fillette et la conduire à Cluny ! »
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Il me fit songer à cet ermite sauvage de la forêt du Mans, qui en l'année 1392, avait rendu Charles VI fou en lui criant : « Ne va pas plus loin, noble roi, tu es trahi ! »
Ce fut le sergent de ville qui trahit justement ce mendiant : il l'appréhenda sans ménagement, l'empêchant de nous fournir davantage d'explications. L'homme gronda dans sa barbe, prenant une voix triviale d'alcoolique :
« M'sieur l'agent, j'ai rien fait ! J'suis un honnête bourgeois ! J'faisais rien qu'vendre des photos cochonnes de donzelles à poils, comme ma Mimi peau d'chien ! L'est pas épilée ! Voulez-vous y zieuter un coup d'œil ? J'suis pas celui qu'vous croyez, mon gonze, aussi vrai que j' m'appelle Boudu ! D'mandez à m'sieur Charles Grandval ! »
Il chanta d'un timbre éraillé : « Les petits zoziaux en hiver meurent de froid ! »
Il me cria, alors que le « sergot » l'emmenait :
« Mademoiselle Dubourg, souvenez-vous de Michel Simon ! »
J'aperçus Nélie au loin, qui venait à ma rencontre, mais j'entendis aussi une voix qui chantait encore, mais avec un accent alsacien, l'air de Rigoletto de Giuseppe Verdi : La donna è mobile ! 
L'homme en gibus était encadré de deux demi-mondaines aux formes généreuses et au provoquant déhanchement, qui entraînait un froufrou de jupons des plus troublants pour ces messieurs avides de plaisirs. A sa gauche, une brune en robe écarlate avec un fichu noir et un maquillage violent aux lèvres et aux paupières, les joues fardées de poudre, la poitrine altière débordant d'un corsage visiblement à demi délacé. A sa droite, une blond-roux au grand nez et aux cheveux descendant jusqu'aux reins en cascades bouclées, sans doute décolorée au peroxyde car ses sourcils étaient noirs. Son visage enfariné passé au blanc de céruse portait des mouches de taffetas comme sous l'Ancien Régime. Sa robe bleue à la tournure marquée lui donnait une cambrure exagérée, car la belle, de plus était callipyge. Ces deux cocottes exhalaient une douceâtre odeur d'eau de toilette ordinaire, de musc et d’absinthe. Leurs chapeaux coquins débordants de fleurs, de rubans et de plumes étaient à l'avenant. Les deux prostituées effrontées, ombrelle en main, relevaient leurs jupes pour montrer leurs bottines, leurs bas et leurs dessous aux couleurs vives tout en chantonnant un air paillard de Béranger.
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« Dieu de ciel ! Kulm ! » s'écria Aurore-Marie.
Le baron dépravé faisait des moulinets avec sa canne tandis que la fille brune, à moitié ivre, pouffait, et que la fausse blonde s'exclamait à tue-tête, avec un faux accent anglais : « Tchampaigne ! Tchampaigne ! ». Elle interpella un sous-officier des dragons en criant : « Tu viens avec moi, mon mignon ? »
Quant au sybarite noceur, il prononça ces paroles d'une confondante obscénité :
« Mesdemoiselles, pas de clients mâles aujourd'hui ! Je vous rappelle que vous m'avez promis  de faire l'amour ensemble intégralement nues devant moi, ce soir. Tiens, qui voilà ! Notre petit ouistiti souffreteux ! Mademoiselle Aurore-Marie de Lacroix-Laval, notre « élue ». Permettez-moi de vous présenter mes nouvelles amies, deux grandes Dames du Monde : mademoiselle Cora Saphir (il montra la créature brune) et mademoiselle Valtesse de la Bigne (Kulm désigna la blond-roux décolorée). »
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C'était donc cela, la fameuse Valtesse, l'auteur d'Isola ! Elle entrecoupait ses rires avinés de jurons semblables à ceux d'un charretier ou d'une paysanne normande, grossièretés dont Victoria et moi étions familières du fait que nous partagions avec l'impétrante de communes origines provinciales – je n'ose dire campagnardes. Il n'était pourtant point dans notre usage, par respect des lois de la décence, d'employer comme cette gourgandine des mots inconvenants écorchant les oreilles[1].  Quant à l'autre, la brune aux yeux bleus, elle jouait les émules de Cora Pearl.[2] Il fallait que je m'interposasse et Nélie prenait son temps ! Elle venait de bousculer quelque autre dame, et lui présentait ses excuses. Irritée par ce contretemps, je tentai une approche. Le baron riposta :
« Prenez garde à ce que je n'abîme un aussi joli minois blond, mademoiselle Dubourg ! J'ai une canne-épée ! »
Il siffla deux comparses déguisés en pioupious qui faisaient mine de guigner les deux courtisanes, comme on dit familièrement. Kulm empoigna la fillette qui, de rouge de larmes, devint verte de peur. Elle essaya de se débattre, de frapper le débauché de ses petits poings de poupée en criant : « Au secours, Seigneur ! Je ne veux pas que vous m'emmeniez à Cluny !
- Tu reconnaîtras bientôt Pan Logos comme ton seul Dieu. Il t'a désignée. Vois la chevalière du Pouvoir ! Elle sera prochainement tienne. Prenez-la, vous autres !
- Oui Pontifex Primipile ! fit un des deux faux soldats au regard torve.
Nélie arriva enfin, la démarche entravée par ses jupes. Elle cria :
« Police ! Aidez-nous, on enlève une fillette ! »
Ce fut à ce moment que Kulm dégaina sa lame et menaça de me trancher la gorge !
« Aux armes, mes acolytes ! 
- A vos ordres, Pontifex Primipile ! »
Les complices du baron exhibèrent d'étranges brassards.
« Petite démonstration dissuasive ! ordonna Kulm. Visez cet orme !
- Tactique Hallucigenia ! Puissance de feu létale ! » crièrent en chœur les faux conscrits.
Les brassards se mirent à tourner à toute vitesse tout en crachant d'étranges rayons bleutés qui bombardèrent et pulvérisèrent l'arbre en quelques secondes. Ils me firent songer, en pis, à une de ces nouvelles armes à manivelle et à canons multiples, d'origine américaine, appelée mitrailleuse, ou « Gatling », du nom de son concepteur, que Napoléon III avait tentée de faire adapter aux canons lors de la guerre franco-prussienne. Ce que ces « brassards » mitrailleurs avaient de plus redoutable était qu'ils ne tiraient en fait pas de balles, mais uniquement ces « rayons »!
« Danke schön Panzergrenadieren ! se réjouit Kulm. Emmenez la sale gosse! Mesdemoiselles Dubourg et Jacquemart, si vous ne voulez pas terminer en passoires ou en cendres comme cet arbre, je vous prie de rester où vous êtes! Comme l'a dit un jour le colonel K** : « toute résistance est inutile! » Adieu, mesdemoiselles ! »
Il nous salua avec morgue. Je versais des larmes d'impuissance tandis que le groupe infernal s'éloignait avec sa proie et ses deux gourgandines peinturlurées. Nélie, cependant, ne s'abandonna pas au désespoir.
« Charlotte, je serai fidèle au rendez-vous de Cluny demain soir ! Qu'importe ce que d’Arbois dira ! Il y va de la vie de cette fillette...et de l'avenir du monde ! A huit heures du soir, le 18 !
- Que Dieu, quel qu'il soit, t'entende ! » répondis-je.

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A suivre.

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[1] Voyez le fameux portrait de Valtesse par Gervex, daté de 1889, situé au musée d'Orsay à quelques encablures de celui de Charlotte Dubourg ! Imaginez cette jolie pouffiasse de première, bi de surcroît, sortir brusquement une de ces interjections paysannes : « Acrédjiu ! C'est ben vrai, ça ! »
[2] Célèbre pour s'être faite servir nue sur un plateau, enduite de crème et de sauce ; les convives de ce très spécial repas n'avaient plus qu'à la lécher !

samedi 10 novembre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 6.



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Durant les quelques jours où Aurore-Marie demeura chez nous, Victoria et moi fûmes bouleversées par un extraordinaire morceau romantique que la chétive fillette entreprit de nous interpréter sur les touches de vieil ivoire de notre piano droit, au clavier duquel ma sœur aimait à jouer quelques airs de Wagner ou Berlioz. Elle avait insisté, et nous dûmes nous plier à son envie irrépressible de nous démontrer une autre facette de son talent de jeune musicienne. En première impression, il s'agissait d'une œuvre de Frédéric Chopin
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 ou de l'un de ses émules. Mais quelque chose sentait le pasticcio. Nous questionnâmes Aurore-Marie, avides de connaître l'identité du compositeur, doutant que cela fût elle-même, car des études de piano n'impliquaient point chez une aussi jeune personne, à moins qu'elle n'eût eu le précoce génie d'un Mozart, une science de la composition aussi élevée... Certes, son interprétation s’était avérée assez talentueuse, émouvante même, bien qu’elle nous eût avoué n’avoir bénéficié d’aucun enseignement au conservatoire de Lyon, mais seulement de leçons privées qu’un maître venait lui prodiguer à demeure, à Lacroix-Laval, depuis l’âge de sept ans.  Elle balbutia une explication qui, à défaut de cohérence, révéla en elle un profond mal-être, un spleen, mais aussi une certaine réticence, voire de l’irritation à dévoiler ainsi un secret intime. Sa maladive pudeur virginale, semblable à celle d’une vestale effarouchée de ses poèmes précieux, me fit comprendre qu'un dépit amoureux se dissimulait derrière ce touchant opus pianistique « anonyme ». Ce qui m'effraya dans ce qu'elle accepta de nous dire, fut sa propension à éprouver de troubles sentiments envers une jeune fille semblable à elle, qu'elle qualifiait de sosie, qu'elle nommait Lisa ou Lina, dont elle ressentait la présence éthérée, impalpable, chaque fois qu'elle jouait ce morceau.
« Le bois de houx aime le piano ! nous dit-elle. A travers le miroir du temps, ma sœur jumelle affirme sa passion pour celui qui a composé cette merveille. Elle est ma semblable, mon ombre blonde et frêle. Lisa...non, Deanna ! Elle est très jolie. Je vois défiler sa vie, de l'enfance à la mort, tragique. L'homme qu'elle aime ne la reconnaît pas... Lisa, toute blonde, toute menue, pleine de grâce... Deanna qui joue Lisa...
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- Le nom du compositeur, s'il vous plaît, ma jeune demoiselle ? insista Victoria.
- Les mains qui jouent n'appartiennent pas au visage que j'aime, que mon double aime... La main qui écrit sur la partition est celle d'un Autre... »
Sans le savoir, Aurore-Marie reprenait le délire de ce poëte adolescent qui avait figuré dans un des tableaux de portraits collectifs d'Henri : Arthur Rimbaud, natif de Charleville et jeune amant (ô, l'horreur !) de Verlaine : « Je est un autre ! » Ces déclarations renforçaient mes soupçons à l’égard de notre jeune hôte, tourmentée par une pathologie aiguë d’ordre sentimental, un saphisme refoulé, inavouable en public. Cela conférait à une hystérie rentrée, qui attendait la première occasion de s’exprimer, voire de s’extravaguer.
Nous demandâmes à la fillette de rejouer cette romance pour Henri. Passionné de musique, partisan de Berlioz comme de Wagner, Henri s'était rendu à Bayreuth l'an passé. Nous connaissions bien les relations de Wagner avec le roi de Bavière Louis II, avec Liszt et sa fille Cosima, devenue sa conjointe, mais aussi son antisémitisme agaçant. Nous ignorions bien sûr que les derniers instants du grand virtuose et compositeur hongrois auraient neuf années plus tard pour témoin privilégiée une de ses élèves qui s'appelait justement Lina. Était-ce elle, la « double » d'Aurore-Marie, me demandais-je bien des années plus tard, lorsque j'appris les circonstances du décès de Liszt ? L'œuvre produisit un tel choc sur mon beau-frère qu'il décida de faire venir un musicien professionnel afin que celui-ci notât le morceau sur une partition. Le jeune comte Vincent d'Indy arriva le surlendemain, fier jeune homme à la moustache seigneuriale.
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« La jolie enfant ! s'exclama-t-il. Comme elle a l'air triste !
- Mademoiselle Aurore-Marie, ne faites point la timide ! dit Henri.
Les joues rouges, Aurore-Marie répliqua :
- Monsieur le comte, sachez qu'à la mort de Père, j'aurai droit au titre de baronne.
- Voilà un air grave qui ne sied point à une fillette. La pauvrette est bien maigre ! reprit le musicien. Elle semble bien lasse et languide ! L'avez-vous pourvue en joujoux propres à son jeune âge ? Elle a un grand besoin d’affection, mais aussi de poupées, dînettes et boîtes à ouvrage.
- Je...je suis grande, monsieur le comte ! toussota-elle, pathétique. J'ai quatorze ans accomplis et ce, depuis le mois de mai ! Les poupées ne sont plus de mon âge, je le crains.
- Vous devriez prendre soin de sa poitrine. Les conseils que je vous prodigue sont ceux d'un médecin, certes, et je ne le suis aucunement, mais mademoiselle a en elle la beauté sublimée que procure la phtisie. Voyez ces joues de porcelaine constamment empourprées.
- C'est là mon incarnat naturel de blonde soutenue, fit Aurore-Marie piquée.
- Vous êtes là avant tout pour que mademoiselle vous joue ce fameux morceau, et non pour vous extasier ambigument devant un délicat bibelot féminin, rappela Victoria. Avez-vous de quoi écrire ?
Exhibant des feuilles de papier à musique et un crayon, d'Indy répondit :
- Tout ce qu'il faut, madame Fantin-Latour ! »
La dictée musicale commença. Au clavier, Aurore-Marie perdait toutes ses inhibitions et extériorisait ses sentiments.
« Diable, que d'arabesques et de fioritures! Cela sent son épigone de Chopin ! » s’étonna d'Indy.
La fillette se couchait presque sur le clavier en jouant et murmurait et chantonnait les notes. On eût dit qu'elle miaulait. L'œuvre n'avait pas de fin claire. La petite termina brusquement, sur un accent douloureux, qui semblait presque l'adieu d'un fantôme de jeune fille à l'être aimé qui l'avait reconnue trop tard, par delà la mort. Elle se leva du tabouret, s'agenouilla près du bord droit du clavier, les mains sur les joues, ronronna, appuya son merveilleux visage elfique sur la volute de bois sculpté et prit un stupéfiant sourire séducteur, un sourire de jeune femme adulte d'une grâce extraordinaire, consciente de sa beauté superbe. Ses grands yeux noisette clairs et orangés s'agrandirent de bonheur. Hélas, son corps malingre n'y put plus : il céda sous l'effort et l'émotion. Elle se pâma.
Nous dûmes la ranimer avec des sels. Mademoiselle de Lacroix-Laval, prise d'une sorte de délire enfiévré, prononça des phrases d'une incohérence passionnée. Son cas relevait assurément d'une institution pour malades mentaux.
« Lisa ! Deanna ! Si belle avec ta jupe noire, ton corsage blanc et ton petit chapeau! Trop pauvre pour t'offrir un manteau, tu portes fichu ou pèlerine assortie à ta jupe! Joli petit mannequin viennois conduit par ton aimé à la fête foraine ! Il t'offre des fleurs et une pomme d'amour ! Mignonne grisette blondine aux jolies boucles ! Tu t'exaltes à ce que Stefan, ou plutôt Daniele, joue pour toi. Jamais tu ne fus aussi belle qu'en ces instants furtifs. Je pleure de joie avec toi, Deanna ! Max t'a sublimée comme jamais plus on ne le fera ! L'une des plus belles petites femmes du siècle prochain. Ce plan extraordinaire ! Combien de prises ? Combien de fois Max te l'a-t-il fait recommencer ? Images mouvantes ! Magie du noir, magie du blanc ! Tu es lumineuse ! Comme tu as de beaux yeux noisette et un joli teint. C'est le visage qui compte. Il rachète ta poitrine menue bien qu'on t'ait rembourrée. Lisa ! Deanna ! Daniele ! Stefan ! Amphithéâtre ! »
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La frêle enfant perdit de nouveau conscience.
« Cette malheureuse est folle ! dis-je. La pauvre enfant !
- L'œuvre que j'ai notée est proprement inconcevable, déclara Vincent d'Indy. On dirait un pastiche, mais il rassemble des influences cosmopolites dignes de la Vienne impériale. Celui qui a commis cette pièce -car il ne s'agit pas d'un concerto complet – est un apatride russe ou italien, un métèque heimatlos interlope qui conçoit ses œuvres autant pour être entendues que vues ! La petite s'est trahie : il se nomme Daniele, prénom italien ou Stefan, prénom plus ou moins austro-hongrois. On croirait une réduction pour piano d'un morceau orchestré par ailleurs, où l'expression de la passion romantique se fait maniérée, exacerbée jusqu'à la caricature. Si ce musicien n'est pas juif, assurément, son commanditaire - car il s'agit d'une œuvre de commande - l'est.
- Point de remarques antisémitiques, monsieur d'Indy. Cela n'est pas le moment ! Cette enfant a besoin d'un docteur ! lui jeta Henri.
- Permettez que je conserve le papier à musique.
- Pauvre fillette, dis-je, les larmes aux yeux. Elle aime à la fois un homme et une femme imaginaires.
- Une vulgaire cousette ! Un trottin à la limite de la prostitution ! répliqua le comte musicien.
- Elle fait pitié ! Elle est si chétive ! ajouta Victoria. Consolons-la.
- Elle parlait d'images mouvantes, de noir et blanc, comme en photographie, de plan, de prises...étrange vocabulaire, observai-je.
- Savez-vous que certains savants étudient le moyen de reproduire le mouvement par une succession d'images photographiques ? Un certain Eadweard Muybridge s'intéresserait actuellement à l'analyse du galop du cheval... déclara Henri. Je vous rappelle aussi ce nouveau jouet optique en cours de commercialisation : le praxinoscope. »
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Aurore-Marie revint à elle :
« Père vient de m'en offrir un, murmura-t-elle en un souffle.
- Reposez-vous, ma jeune demoiselle ! Au lit ! Demain, nous vous aérerons ! Que diriez-vous d'une promenade de santé au jardin du Luxembourg?
- Oh, merci, mademoiselle Charlotte ! »
Avant de prendre congé, Vincent d'Indy se permit de remarquer :
« Si la jeune courtisane ou modiste blonde ou je ne sais trop quoi décrite par cette malheureuse enfant existe un jour, au prochain siècle semble-t-il, elle sera d'une beauté diaphane à vous couper le souffle, mon cher Henri ! »
A suivre.
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mercredi 31 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca : épisode 5.



11 septembre 1877.

En ce triste après-midi de fin d'été au ciel morne,  je me sentais particulièrement désœuvrée. Je venais de donner congé à une de mes élèves d'allemand, mademoiselle de**, dix-sept ans, fille du vicomte de**, à laquelle j'avais prodigué mes conseils éclairés de modeste professeur de cours particuliers aux fort modestes émoluments : « Mademoiselle, vous m'apprendrez pour la prochaine fois l'extrait du Don Carlos de Schiller et cette poésie de Novalis. N'oubliez pas de réviser vos conjugaisons du subjonctif, lui avais-je prescrit avant qu’elle me quittât. A la semaine prochaine. » 
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La semaine prochaine... le jour du rendez-vous de Cluny. Ni Henri ni Victoria n'étaient là, occupés à placer des tableaux chez le marchand d'art G**.[1] Pour tromper mon ennui, je contemplais de la fenêtre du salon les grilles de fer forgé de l'hôtel d'en face, avec leurs rai-de-cœur et leurs motifs lancéolés. Les passants avaient un air maussade, à l'image du ciel. Les trottoirs étaient détrempés par la pluie. Le camaïeu sombre des toilettes arborées par les deux sexes, puce, prune, grenat, chamois, Sienne, gris ou anthracite, sauf parmi les soldats au pantalon garance, les femmes de petite vertu aux chapeaux tout fleuris ou les cousettes, trottins et grisettes au juvénile sourire, n'arrangeait aucunement cette impression d'austérité générale dégagée par mes contemporains, dignes du protestantisme et du jansénisme des siècles passés. Il y avait de quoi faire accroire à un visiteur éventuel débarqué de l'époque de la « douceur de vivre », fardé comme en ce temps, dont je me remémorais ces toilettes extraordinairement extravagantes et colorées de la cour de Marie-Antoinette, que toute la France s'était convertie au calvinisme ou avait repris les édits somptuaires du Grand Cardinal.
Mathilde, notre bonne, vint m'informer qu'une personne frappait à l’huis avec insistance. Pouvais-je refuser qu'on lui ouvrît, qu'elle entrât en notre logement ? Devais-je éviter que vous, ma sœur et mon beau-frère, me grondassiez comme une enfant pour avoir osé permettre à un inconnu de recevoir notre hospitalité ; que vous me condamnassiez à demeurer enfermée au pain sec dans un cabinet noir jusqu'à la tombée du soir voire au-delà, telle la Jeanne du grand Victor Hugo, l'universel poëte, qui venait de publier son recueil L'art d'être grand-père ?
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J'ordonnai conséquemment à Mathilde de permettre au visiteur d'entrer. C'était la petite Aurore-Marie, les larmes aux joues, nu-tête, la résille défaite laissant échapper de longues mèches châtain clair. Une ravissante robe à petits carreaux écossais et à tournure chamois mettait en valeur sa fine silhouette. Elle était haletante, écarlate, en sueurs ! La malheureuse, à cause de sa course trop hâtive, souffrait de diaphorèse. Elle avait visiblement pris la poudre d'escampette, trompé la vigilance de ses gardiens. Notre adresse lui avait été utile, lui prodiguant le havre, le refuge, l'asile d'un nouveau Paradis, qui n'avait rien à voir avec celui, perdu, de Milton.
Les joues de pivoine de la malheureuse enfant luisaient. Elle risquait à tout le moins la syncope, et sa transpiration, si je n'intervenais pas, entraînerait en elle une fluxion de poitrine.
« Au secours ! Madame ! Protégez-moi ! » implora-t-elle de plus belle.
Je ne pouvais agir comme un Louis XIV rabrouant un courtisan en retard et lui déclarant : « Mon Sieur, il eût fallu que vous vous dépêchassiez. Nous détestons attendre ! »
La chétive pécore, pour parler comme monsieur de La Fontaine, ressemblait à une rose à peine éclose destinée à précocement passer. Une de ces roses que monsieur de Nerval, le poëte suicidé, avait alliée au pampre.
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Je lui demandai de se calmer, de lentement tout m'expliquer, en lui disant que la police risquait de la rechercher parce que son père s'enquerrait assurément d'elle et ferait tout pour la récupérer. Il n'était pas sûr qu’Henri acceptât sa présence ! Je le lui déclarai franchement. Elle éclata en sanglots, transformés aussitôt en une crise de toux. Comme elle risquait plus que jamais la congestion, je demandai à Mathilde de préparer le tub avec de l'eau chaude afin qu'elle se réchauffât. Aurore-Marie n'en voulut pas, quoiqu’elle frissonnât grandement.
« Non, madame ! Je ne veux point me mettre nue devant une inconnue ! »
Je comprenais sa gêne, sa pudicité de jeune fille comme-il-faut, mais comment lui dire, lui faire admettre qu'aucun homme ne m'avait moi-même jamais connue, vue nue, et que je conservais donc mon intégrité ! Elle accepta toutefois que je la soulageasse avec des frictions. J'avais une pommade, un baume ou dictame souverain, remède de nos grands-mères, efficace pour prévenir les fluxions. Elle me permit enfin de la toucher, de la déshabiller, et que j'ôtasse son linge, y compris ses prudes pantalons, mais elle s'obstina à conserver sa chemise quoique celle-ci fût mouillée. Je lui dis de se mettre derrière un paravent, et je lui tendis une chemise de rechange, un peu grande et large pour elle. Dans cette tenue un peu équivoque, elle se laissa frictionner doucement. Ma position s'avéra fort ambiguë, au contact de ces chairs juvéniles et blêmes, de cette peau douce de petite poupée. Je sentais sous la chemise de batiste, qui appartenait à ma sœur, tout en la frottant vigoureusement de ce baume camphré, cette poitrine maigre et frémissante, ces côtes d'une demoiselle qui ne devait pas manger à sa faim. Mauvais traitements ou débilité de la santé ? Je ne le sus pas, car, par pudeur instinctive, elle tut ses problèmes corporels intimes, ses ennuis personnels, mais je compris à demi-mots qu'elle souffrait depuis la mort de sa mère, l'an passé, d'un mal mental que l'on nommait alors névrasthénie, allié à une anorexie. La demoiselle n'était pas encore réglée, nubile, et elle n'avait pas supporté son statut d'orpheline. 
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Calmée, elle se laissa rhabiller et coiffer. Ses magnifiques cheveux blonds foncés, indisciplinés, tombant jusqu'aux mollets, furent artistiquement torsadés et noués en une longue natte aux merveilleux reflets miellés, qui mettait en valeur son ovale d'elfe. Elle me dit, mutine :
« Madame, je voudrais que vous me coiffiez d'anglaises ! 
- Je n'ai pas de fer à friser à ma disposition. »
Je rajoutai la dernière touche en nouant au sommet de cette chevelure de rêve un ruban à carreaux assorti à sa robe. Bien qu’à nouveau en beauté, elle ne retrouva point toutefois le sourire. Tout en caressant de ses doigts fins d'albâtre un Delft en forme de magot chinois, elle se confia davantage :
« Je ne veux pas du destin que père me réserve! Je veux écrire de la poésie comme monsieur Leconte de Lisle, et jouer du piano. »
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Ce mot de destin revenait fréquemment en ses lèvres enfantines, sans que je susse pour l’heure ce qu’il sous-entendait. Aurore-Marie évoqua la mort de sa mère.
« Mère souffrait d'un squirre de la membrane utérine, dit-elle, sur un ton geignard et poignant. Elle était devenue d'une maigreur effrayante et elle souffrait beaucoup. Elle exhalait déjà une odeur de mort, et nous devions  masquer celle-ci en la badigeonnant constamment d'eau de Cologne, et en faisant chauffer des pastilles de menthe dans des cassolettes disposées dans tout notre château de Lacroix-Laval, en vain, hélas. »
Elle fondit en larmes. Vers les six heures du soir, Henri et Victoria revinrent au bercail. A mon grand soulagement, Henri ressentit autant que moi le désarroi de la fillette. Il accepta donc de l'héberger temporairement, sans toutefois souhaiter que ce séjour forcé allât au-delà du raisonnable. Si le géniteur de la malheureuse se manifestait, il faudrait bien obtempérer. Force devait rester à la loi !

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Le lendemain, alors que nous servions à la pauvre fillette un plantureux petit déjeuner, Victoria nous dit, inquiète :
« Observez bien la fenêtre d'en face ! J'ai l'impression que des acolytes de Monsieur Albéric de Lacroix-Laval nous épient. Ces sournois savent où Aurore-Marie a trouvé refuge, et ils la guettent pour l'enlever. Ils se tiennent en tapinois !
- Si c'est le cas, cela signifie que ce monsieur refuse d'utiliser les voies légales. Il a quelque chose à cacher aux autorités.
- Monsieur Fantin-Latour, pleurnicha la jeune fille. Croyez-moi ! Père veut faire de moi une « Élue » d'un culte interdit, jeta-t-elle, se décidant enfin à en dévoiler davantage sur ce destin promis. Il veut me conduire de force dans un sanctuaire caché. Il a de nombreux complices. Il croit que j'ai été désignée par une divinité pour la servir.
- Divinité, sanctuaire ? répondit Henri, sceptique. Vous affabulez, mademoiselle de Lacroix-Laval. Êtes-vous saine d'esprit, ou souffrez-vous de la maladie de la persécution ? Votre cas intéresserait beaucoup messieurs Blanche et Charcot.
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- Je dis la stricte vérité ! fit-elle, irritée, ses grands yeux couleur de résine traversés par d'étranges et fugaces lueurs. Si vous ne me croyez point, demandez à mademoiselle Jacquemart, qui était en train d'exécuter mon portrait avant que je ne m'enfuie ! Mademoiselle Charlotte m'a dit que son amie avait noté les inscriptions de la chevalière de Père et de ses complices. Il me destine à porter le même bijou qui marquera mon appartenance au même culte et me désignera à ses disciples comme la « Grande Prêtresse ».
- Qu'y-a-t-il de gravé sur cette bague ? questionna Henri, toujours aussi peu convaincu.
- Τετρά Επιφάνεια Κλεόφαντις ! Πάν Ζώον ! Πάν Χρόνος ! Πάν Φύσις ! Πάν Λόγος ! Τετρά Σφαίρα Έύθύφρων ! Σφαίρα  κύβοέξάεδρον! Σφαίρα έικοσίεδρον (…) s'exalta la fillette, toute pourprine. Je continue, monsieur ? 
- C'est du grec revu et corrigé, fis-je : « Tetra Epiphaneia Cleophrades ! Pan Zoon ! Pan Chronos ! Pan Phusis ! Pan Logos ! Tetra Sphaira Euthyphron ! Sphaira cuboexaedron ! Sphaira icossiedron… »
- Il y en a encore deux autres au moins. Peut-être le total serait-il de sept sphères ? poursuivit Aurore-Marie. Ce culte dériverait de l’Almageste de Claude Ptolémée, des sphères armillaires de Kepler et des gnostiques...
- Vous en savez beaucoup, jeune demoiselle, coupa Henri.
- Je subis une initiation forcée depuis plusieurs mois. Père me gave comme une oie du Périgord afin que j'assimile un savoir hérétique. J'ai grand’ peur, monsieur Fantin ! »
Ignorant le laps de temps durant lequel Aurore-Marie séjournerait chez nous, je sortis lui acheter deux robes, du linge de rechange (bas, pantalons de dessous, chemise et jupon) et une chemise de nuit. La triste et malingre fillette passait ses journées à composer des vers de mirliton surchargés de références à la mythologie gréco-romaine, ampoulés et empesés au point d'en devenir inintelligibles pour le profane. Il y était question d' « okéanides », de « nymphes », d’ « hamadryades », de « satyresses », de « Séléné », d' « Arès » et d'autres personnages de la mythologie... Elle me dit, de sa petite voix si douce, de sa petite bouche rose, avec une spontanéité charmante et  juvénile : « Je veux être Leconte de Lisle ou rien. », comme monsieur Hugo l'avait  lui-même écrit au même âge -puisqu'elle nous avait appris qu'elle avait quatorze ans - : « Je veux être Chateaubriand ou rien ».
Le reste de son temps, elle chantonnait mélancoliquement ou jouait du piano, reprenant en particulier cette vieille romance ou chanson de Jean-Paul Égide Martini, composée sur des paroles de Jean-Pierre Claris de Florian : Plaisir d'amour.  En ces instants, elle ressemblait davantage à un misérable petit singe, un atèle ou un ouistiti pitoyable et mal peigné.
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« Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.
J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie
Elle me quitte et prend un autre amour.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.
Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie
Je t'aimerai, me répétait Sylvie.
L'eau coule encor, elle a changé pourtant.
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie. »

Cette chanson était en vogue sous Louis XVIII, voire même du temps du Directoire. La voix d’Aurore-Marie, fin cristal presque grêle, immature, était celle d'une soprano n'ayant point encore travaillé la profondeur du « coffre » et le « masque ».

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Le deuxième soir, tandis que je lisais dans ma chambre un quelconque roman anglais, une traduction de Mrs George Eliot (mes souvenirs hésitent désormais à me permettre de m’en remémorer le titre), mademoiselle de Lacroix-Laval vint me visiter à l’insu de ma sœur. L’heure du souper était passée ; je m’apprêtais à me coucher, et je m’attendais à ce que notre hôte forcée fût déjà en tenue de nuit. Ma surprise fut grande : Aurore-Marie était vêtue comme pour sortir en ville, non point d’une toilette de promenade propre à sa jeunesse, mais du soir, tout en soie et satin, d’une nuance gris perle, agrémentée d’une longue traîne dite à l’écrevisse et d’un décolleté, dérisoire au vu de sa gorge plate, comme si elle eût désiré que je l’emmenasse au théâtre ou au bal, bien qu’elle n’en eût point encore l’âge. Elle avait relevé ses longs cheveux de miel blond-roux en un chignon pesant, surmonté d’une aigrette, attaché laborieusement par de multiples épingles. Elle toussotait, nerveuse ; elle paraissait prise d’étouffements d’anxiété. Elle avait une requête à formuler, bien que j’ignorasse laquelle. Son regard jaune semblait embrumé. Ses joues empourprées par la gêne accentuaient l’évanescence du reste de son visage triangulaire, d’une diaphanéité presque pellucide. Je perçus un léger tremblement de ses petites mains parées de longs gants blancs, déjà d’adulte. La toilette ne lui allait pas car trop grande et trop large pour sa silhouette fluette ; elle l’avait empruntée à Victoria, sans le lui en demander la permission. Je ne puis m’en cacher : j’eus le sentiment ambigu qu’en ces atours d’adulte, Aurore-Marie espérait me séduire. Elle balbutiait, ne sachant quoi exprimer, pressentant l’inconvenance de sa démarche.
« Mademoiselle Charlotte… je… je souhaiterais vous faire part de… je ne puis supporter qu’on me cloître ici indéfiniment… Père m’a préparée pour le monde, pour, qu’en mes quinze ans accomplis, je puisse briller en société et… »
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Voulait-elle s’aventurer dehors, en quelque lieu mondain, inconvenant eu égard à sa jeunesse, malgré la menace de ses cerbères sans doute continûment à l’affut ?
« Il n’est point temps mademoiselle ; vous êtes en danger, vous le savez bien.
- A mon âge, on éprouve le besoin de s’aérer. Voilà bien deux jours que je ne suis point sortie. L’heure impose, selon nos codes, le port d’une robe du soir… Je suis une future baronne et… »
Peut-être n’était-ce de sa part que caprice, puérilité, mais mes narines ne me trompaient pas, tout comme mes yeux. Non seulement la pauvre enfant avait humecté sa peau d’essence de violette et d’eau de néroli, mais elle avait ourlé ses lèvres d’un léger maquillage, d’un rouge d’Espagne écarlate propre à une courtisane. Aurore-Marie faisait preuve d’une précocité insoupçonnée. Elle se fit suppliante, s’approcha de moi.
« Mademoiselle Charlotte, je vous en prie… Accordez-moi cette faveur, juste pour ce soir… Un pianiste renommé donne un concert à … et je voudrais l’entendre. »
Elle me prit le bras, me fit lâcher mon livre, se plaqua presque contre moi. Je sentis son cœur battre à grands coups. Elle parut quémander un câlin, une cajolerie mal placée, me prenant pour feue sa mère sans doute, en espérant que je cèderais. Je répliquai :
« Non, mademoiselle, vous devez vous déshabiller, vous coucher…
- J’ai grand’peur ! J’ai besoin de vous…
- Vous vous excuserez auprès de Victoria pour lui avoir subtilisé cette robe sans sa permission… Vous commîtes tantôt un acte répréhensible, et nous sommes en droit de vous expulser de notre domicile. Vous n’êtes pas chez vous, dois-je vous le rappeler ?
- Mademoiselle Charlotte, je ne puis. Je ne suis pas voleuse ! Ne celez rien ! »
Ne sachant comment la calmer tant les larmes commençaient à perler le long de ses joues maigres, prise d’une pitié soudaine, presque insensée, j’osai l’embrasser au front. Elle parut s’en contenter et me quitta, en taisant le sentiment, l’impression, que ce baiser lui avait prodiguée. C’était à peine si la pourpre permanente de ses pommettes s’était accentuée. Son doux parfum persista quelques instants dans ma chambre, avant de se dissiper. Je ne sus pourquoi ; je ne dis mot à Victoria, comme si je m’étais pliée à la volonté de mon hôte. Je considérais l’incident clos. Aurore-Marie venait de me subjuguer, et j’en étais marrie. Je regrettais l’avoir embrassée, comme sur un coup de tête irréfléchi. Bien que je n’eusse pas cédé à son caprice aristocratique, je ressentis un profond malaise, comme si je m’étais aventurée dans un territoire interdit que d’aucuns nommaient Gomorrhe. Je venais de réaliser combien, sous ses dehors souffreteux dont elle savait user à dessein, dont elle voulait tirer avantage, mademoiselle de Lacroix-Laval recelait un poison, un venin, propres à faire succomber, à foudroyer, des femmes ou des hommes plus faibles de tempérament que moi. J’attribuais cela à l’indétermination de l’enfance, bien qu’elle approchât de la nubilité.  
A suivre.
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[1] Sans doute s’agit-il de Goupil.