samedi 17 mars 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 18 2e partie.

Avertissement : ce roman décadent et sulfureux paru en 1890, de par son caractère érotique, est réservé à un public averti de plus de seize ans.
Ce matin-là, Cléore venait d’achever de revêtir sa panoplie de trottin. Elle ignorait lors que son dernier jour de quiétude venait de se lever. Elle avait délaissé le cours, s’en remettant à Sarah et aux jumelles, décidée, elle ne savait trop par quelle impulsion mystérieuse, à rejoindre le magasin de nouveautés et de mode de Madame Grémond plus tôt que de coutume.
Cela était plus fort qu’elle : malgré sa sage allure générale de fillette comme-il-faut, un je-ne-sais-quoi dans les menus détails l’assimilait davantage à une de ces Coppélia de lupanar
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jouant les poupées automates fardées de perversion qu’à une authentique enfant sage. Etait-ce à cause de la poudre de ses joues blêmies par le progrès inexorable de son mal de poitrine ? Ne serait-ce pas plutôt ce parfum nouveau de Monsieur Guerlain, ce Jicky qui venait de sortir, et dont elle venait de s’embaumer comme une cocotte d’Alfred Stevens ? Elle venait encore d’humecter de ses hémoptysies rubescentes deux de ses mouchoirs de dentelle de Malines. Son regard vairon paraissait souventefois enfiévré de suette. La contamination tuberculeuse ne la quittait mais et progressait en elle, imparable. De plus, elle sentait se développer en ses entrailles un chancre vénérien fâcheux qui tourmentait son fondement tandis que ses muqueuses buccales s’ulcéraient de plaques blanchâtres et que de vilains boutons suppuraient çà et là sur son dos. Ce matin-là, elle en avait découvert un tout nouveau, à la belle suppuration jaunette, juste au mitan de l’aréole gauche. Un semis de prurigo, avec des papules invasives, la grattait désormais aux fesses et au bas ventre. Son mal sournois atteignait déjà le stade des roséoles. Elle n’osait plus se montrer toute nue aux mies-enfants avec lesquelles elle choisissait de partager sa couche d’un soir. Enfin, elle constatait depuis deux mois une irrégularité menstruelle de mauvais présage. Elle savait que si elle ne se soignait nullement, elle finirait par pourrir comme Nana. Elle partirait peut-être en vomito negro, ou en jus de dissolution viscérale.
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Poupée rousse marquée par la vérole et la tuberculose, en avait-elle encor pour cinq ans, pour deux ? Qui donc lui succéderait ? Qui reprendrait les rênes de l’entreprise ? Elémir ? La vicomtesse ? V. lui-même ? Elle s’ébroua comme une mauvaise chienne mouillée, croyant évacuer par ce geste animal ses ennuis de santé et ses pensées morbides. Pour se consoler, elle rangea quelques volumes de sa bibliothèque : une compilation du De re metallica et une édition princeps de 1678 du roman La comtesse Isembourg de la grande féministe du XVIIe siècle, sorte de comploteuse anandryne par anticipation, Antoinette de Salvan de Saliès,
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qui avait fustigé le mariage forcé des jeunes filles avec des barbons et avait instauré une société secrète, prodrome de celle de la vicomtesse de. , l’Académie de la Bonne Foi.
Cléore prolongeait son plaisir, comme si elle eût goûté à sa dernière journée d’existence terrestre. Plus rien ne semblait la presser. Elle prenait plus que son temps. Elle examina les nouvelles cactées ornementales installées trois jours plus tôt, ces oponces et nopals prompts à s’épanouir fût-ce dans l’atmosphère confinée de ce lieu de lecture, où, pour rappel, créchaient aussi des vivariums et aquariums. Elle se gargarisa d’un verre de rossolis, cette eau italienne de rose et de fleur d’oranger qui la sonna comme un vieux ratafia rance. Elle manipula de ses doigts d’Arachné quelques babioles cupriques et petits objets de marcassite. Elle prit d’une corbeille tressée une mirabelle couverte de pruine qu’elle croqua allègrement. Ses narines de poupée humèrent un bouquet de dahlias puis respirèrent l’effluence d’une chélidoine réputée guérir les abcès verruqueux de son épiderme. Elle contempla un ludion flottant dans son récipient d’homoncule, curieusement vêtu d’une combinaison de cuir et masqué à la semblance du scaphandrier du chevalier de Beauve.
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Elle ne voulait jamais finir, quitter ce chez-soi enivrant. Sentant que tout allait peut-être s’achever les jours prochains, consciente des menaces de la Mort, Cléore songea :
« Rien n’est encore accompli. Dussé-je en mourir, il me faut poursuivre mon entreprise jusqu’au bout. Monsieur de Tourreil de Valpinçon a été chargé d’une mission de nouvel enlèvement. Une quarante-troisième petite fille doit enrichir notre offre. Je la rebaptiserai Phidylé. »
Enfin, blasée, Cléore-Anne partit en trottinant sans hâte jusqu’à la voiture, perchée sur des bottines noires.
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« Ah, ça me dit quelque chose, ça me dit quelque chose. Laissez-moi encore examiner votre croquis. Oui, vraiment… y manque un peu les couleurs, mais la forme du visage, les anglaises…Oui, monsieur le commissaire… Pour sûr, c’est le petit trottin, la mignonne petite Anne. Elle passe prendre le pain chaque jour… »
Luc Beausant, boulanger, avait formellement identifié Anne Médéric à partir du dessin basé sur les descriptions des Surleau.
« Un trottin, c’est une jeune fille qui travaille pour une boutique de mode, et qui fait les emplettes ou livre de la marchandise chez le chaland qui peine à se déplacer et qui a passé commande. Y a-t-il un tel commerce ici ?
- C’est chez Madame Grémond. On connaît la gamine depuis plus d’un an. Elle sert là-bas. C’est curieux, d’ailleurs. Elle bouge pas, grandit pas, alors que les fillettes de son âge, elles approchent en principe de la nubilité. Or, je puis vous dire, messieurs de la police et messieurs les gendarmes, que cette petite mignonne, elle a pas changé d’un iota depuis l’an passé. Sauf qu’à présent, elle toussote et que son œil brille. Je pense – excusez cette familiarité – qu’elle a dû choper un mal de poitrine. A force de gambader par tous les temps avec ses paniers, été comme hiver… je vous note l’adresse.
- Merci de vos renseignements, monsieur.
- Pas de quoi, sergent-major. Si vous v’lez prendre une petite absinthe chez Firmin le cabaretier.
- Désolé, pas pendant le service », répondit le gendarme Perrot.
Tandis que les deux policiers et Allard prenaient le bout de papier sur lequel figurait l’adresse de Madame Grémond, le sergent-major donna des ordres à sa troupe. Elle s’ébranla, montée sur ses chevaux superbes, au pas, la main posée à la garde du sabre. La voiture des policiers, discrète et banale comme un hansom cab de Londres, suivit cet impressionnant arroi.
Victoire Grémond, la première, constata la venue des gendarmes à cheval. Elle en avisa Octavie, occupée à encaisser l’achat de dentelles d’une cliente tandis qu’Anne Médéric, qui venait d’arriver, attendait qu’on lui remît la liste des courses. Cléore-Anne eut juste le temps d’embrasser Victoire, que cette dernière s’agita grandement :
« Il y a à la porte un gendarme avec ses hommes à cheval et un trio de civils tout en noir. Ils demandent à entrer. On dirait qu’ils veulent parler à maman. J’ai peur… »
Avant que Madame Grémond fût plongée dans la fange phonurgique de l’interrogatoire gendarmesque et policier, Octavie recommanda la prudence à sa sœur.
« Peut-être s’agit-il d’une enquête à propos du vol de la caisse de Monsieur Clerc, le crémier ? Sois prudente et contente-toi de propos banaux et prudhommesque afin de n’éveiller aucun soupçon à notre égard.
- Et s’ils se doutaient de quelque chose à propos de notre trottin ? Mère nous a dit de nous méfier parce qu’Anne, tu le sais bien, n’est pas une vraie petite fille. Elle est adulte.
- On ne connaît d’elle qu’une vérité partielle. Maman n’a jamais voulu nous révéler tous les détails du pourquoi exact de la présence d’Anne ici. Elle dit que c’est une fille de la Haute qui a choisi une couverture pour ses activités spéciales. Elle m’a expliqué, tu le sais, qu’elle militait pour le féminisme et la restauration du Roi. Du moment qu’elle est serviable et nous sert bien… Les affaires n’ont jamais aussi bien marché, grâce à elle. On a plein de commandes de lingerie et autres. Tout ne nous regarde pas. Point. »
Victoire jugea bon de murmurer à l’oreille d’Octavie :
« Ne t’en fais pas. Ceci dit, cette Anne, c’est une petite toquée. Je la gronde parfois. Figure-toi qu’il lui arrive de se tripoter l’entrefesson en solitaire et qu’elle laisse des mouillures plein ses pantalettes ou pantaloons. C’est un sacré numéro…
- Que vas-tu chercher là ? Elle fait sa crise de nubilité. Elle n’a pas d’homme et puisqu’en fait, elle est adulte… Que la première qui n’a pas solitairement péché lui jette la première pierre ! »
Sauf miracle, recours à l’œuvre au noir ou prière propitiatoire théurgique, plus rien ne pouvait dès à présent sauver Cléore de l’inéluctable. Hégésippe Allard venait d’effectuer son entrée dans la boutique. Il suffit qu’elle montrât un soupçon de sa frimousse rousse pour qu’il la démasquât aussitôt. Le commissaire divisionnaire Brunon exhiba son ordre de mission policière et demanda à parler à Madame Grémond tout en sortant le dessin représentant Anne. Celle-ci eut la malsaine curiosité d’afficher son visage charmant et natté dans l’embrasure de la porte de l’arrière-boutique où elle s’était allée s’enquérir de sa liste d’emplettes et de ses livraisons. Aussitôt, ses yeux vairons s’élargirent de surprise et de frayeur tandis que le regard distrait d’Allard se portait sur le sien. Ce fut une étincelle, une explosion de fulmicoton ou de dynamite. Faisant fi de sa réserve protestante, l’aliéniste donna l’alarme :
« Messieurs, nous la tenons ! C’est elle ! La fillette, dans l’embrasure de l’arrière-boutique ! C’est la comtesse Cléore de Cresseville ! Elle est ici !
- Je n’ai aucun mandat d’arrêt sur moi ! lâcha Brunon.
- Elle m’a reconnu. Attention, elle s’éclipse ! »
Après avoir tiré la langue à celui qui la défiait, l’espiègle effrontée aux tresses rouges s’en fut galopiner sur ses pieds bottinés. Elle prit la poudre d’escampette par une porte d’arrière-cuisine du rez-de-chaussée, porte qui donnait sur un petit jardin potager où poussaient les potirons, courges et autres coloquintes. Elle avisa une échelle qu’elle emprunta, franchissant le muret avec une adresse enfantine qui la surprit. Les gendarmes, encombrés par leurs montures, eurent des difficultés à les manœuvrer malgré les ordres répétés de poursuite et les coups de sifflet de sergent de ville, instrument vrillant les oreilles dont l’inspecteur Moret s’était muni comme un policeman de Londres, du fait que Cléore-Anne prit exprès une ruelle étroite. Tous entendirent son rire cristallin qu’elle entrecoupa de vers d’une paillardise coruscante, d’authentiques vers fescennins traduits du latin, qui, sous la Rome antique, faisaient le pendant obscène des épithalames réservés aux mariages. Seuls Allard et Brunon demeurèrent aux trousses du trottin – qui jamais n’avait aussi bien mérité ce qualificatif. Ils prirent des lacis de sentines médiévales, guidés par la seule jactance impulsive de la petite garce qui courait comme un furet.
Anne Médéric usait de toutes les ressources de ses petites jambes mais aussi de sa connaissance du terrain, du pourrissoir médiéval de ces ruelles dédaléennes. Elle avait du talent, du brio… Ceux qui la poursuivaient n’étaient pas assimilables à une meute de loups dans les immensités désolées d’une steppe russe de roman d’aventures. Il n’y avait point de risque qu’elle tombât dans une fondrière où ces sombres bêtes au poil noir et à l’haleine soufrée croqueraient ses chairs tendres, se repaitraient d’elle, ne faisant qu’une bouchée de l’imprudente poupée. Pourtant, bien que ses tresses érubescentes la rapprochassent de la vaillante héroïne du Sieur Perrault, Cléore ne possédait plus la vaillance enfantine du petit chaperon roux. Du moins la supposait-elle et la supputait-elle à sa semblance chevelue…
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Le rythme de la course devint échevelé, effréné, hasardeux, haletant, et ni Allard, ni Brunon ne lâchaient prise, en ce rythme devenu si vif qu’un chronophotographe anglo-saxon muni d’un fusil spécial à clichés rapides n’eût pu en saisir tout le mouvement.
Las, Cléore n’avait plus ses douze ans apparents mais bien jà vingt-six et une phtisie en progrès lents à défaut de galopante, héritage de Quitterie la disciple adorée et quinteuse, phtisie alliée à l’infection vénérienne des tribades de l’année précédente. Quoique, du fait de sa sveltesse, elle distanciât encore aisément ses poursuivants pourtant rompus à la pratique quotidienne de la gymnastique suédoise, alors qu’elle-même n’était qu’oisiveté et nonchaloir, notre vrai-faux trottin finit par ressentir les effets de sa vie ignominieuse et de ses maladies. Les excès de la fornication saphique et du fétichisme de la juvénilité la rattrapèrent. Son allure fléchit et, ne parvenant plus à mener grand train, elle eut grand mal à l’emplacement du foie car ayant trop forcé. C’était ce qu’on appelait communément un point de côté. Lors la frappa la toux maladive, l’expectoration pourpre génératrice d’inappétence et des fins dernières… Toute rose et en sueur, Cléore haleta en multipliant les quintes. Allait-elle succomber et être capturée ? Certes, elle n’en était point encore au stade du tabès, mais valait-elle mieux en cet instant non ineffable ?
Désespérant d’une échappatoire, d’une issue, tandis que le péril policier approchait, la jeune femme dévoyée craignit que les dholes la dépeçassent. Tout en portant à ses lèvres un mouchoir qu’elle humecta de ses sérosités sanguinolentes et de ses crachats de poupée, elle aperçut enfin la solution salvatrice : le soupirail d’une cave demeuré entrouvert. Une fois de plus, la chance lui souriait, et sa maigreur et sa souplesse de fausse enfant vinrent à son secours : elle se glissa par cette ouverture comme une chatte, sans que le policier et l’aliéniste la vissent, parce que la ruelle jonchée de détritus dans laquelle elle avait débouché tournait et masquait ce qu’elle fit au regard de ses poursuivants qu’elle distanciait encore d’une huitaine de mètres. Elle s’écorcha certes quelque peu, déchira ses bas, mais enfin, elle fut sauve. Elle poussa un long soupir avant que toutes ces émotions la terrassassent et lui occasionnassent un accès de vapeur maladif. Elle se pâma pour un temps indéterminé.
Lorsque Cléore revint à elle en cette cave obscure à la fragrance de renfermé, elle constata l’horreur : sa bouche et son corsage de trottin s’étaient imprégnés d’une nouvelle perte sanglante et sa respiration sifflait. La médiocre étoffe de sa toilette, rendue baveuse par les expectorations tuberculeuses, avait pris une consistance mucilagineuse ; aussi était-elle difficile à éponger. Certes, elle avait échappé à la police, mais ce n’était là qu’un répit, qu’un sursis. La cave était fraîche, suintait d’une humidité malsaine et les ténèbres qui y régnaient n’aidaient pas son malheureux petit corps désormais souffreteux. La visibilité de notre fugitive était si faible qu’elle crut être atteinte d’un scotome. Quelques heures avaient dû s’écouler depuis son évanouissement ; la quantité de sang épanché de ses poumons malades en témoignait. Cotonneuse, Cléore se leva en tâtonnant, à la recherche du soupirail, afin de s’extirper de ce lieu confiné. De crainte qu’en définitive, la force lui manquât, elle parut hésiter quand ses mains rencontrèrent l’ouverture d’où émanait un souffle moins fétide que celui du supposé cellier où elle s’était réfugiée, puisque ses doigts avaient identifié la forme de culs de bouteilles de champagne empoussiérées. La main gauche de la comtesse de Cresseville rencontra une vieille bougie éteinte aux coulures de suif durcies. Elle se récrimina de ne point avoir emporté d’allumettes, mais, dans sa situation, même la possession d’un rat de cave ne l’eût pas plus aidée. C’eût été messeoir que de fumer telle feue Poils de Carotte. Point laudative pour deux sous sur sa virtus recouvrée à cause de cette mascarade de trottin, désormais démasquée, Cléore lors se résolut à franchir le soupirail, quel qu’aigu qu’eût été le péril extérieur. De plus, l’estomac de notre petite fripouille au corsage parsemé de macules sanglantes, comme mal teint de fuchsine, commençait à s’imprégner des stigmates de la vacuité. Les mésaventures d’Anne Médéric l’avaient privée de dîner ; aussi avait-elle besoin d’un solide frichti. Elle se gobergerait de lapereaux à la croque au sel, d’une outarde farcie aux cèpes, d’un chapon gras, d’un veau gras, d’une omelette, d’une grosse potée aux choux d’Auvergne, d’une sole meunière, de n’importe quoi jusqu’à l’indigestion. Elle ingérerait tout cela avec une délectation de sybarite optimates. Ce serait éminemment succulent.
Cléore de Cresseville put donc se hisser hors du soupirail pour constater que, dans la ruelle misérable et déserte, les rayons d’un soleil s’approchant du couchant marquaient les murs jaspés de leur lèpre de taudis médiévaux. Les heures vespérales, déjà ! Cela expliquait les rugissements stomacaux de Cléore. Notre malheureuse comtesse-enfant était demeurée évanouie presque tout l’après-midi de cette journée néfaste, et ses poumons étaient grandement meurtris. Elle réalisa qu’elle avait risqué mourir dans ce trou humide où seuls manquaient les rats, sans doute tapis dans l’attente de l’aubaine qu’eût représenté son cadavre de poupée poitrinaire. Ce sang…tout ce sang… Cela lui rappela le fameux bain des jumelles, en mars dernier, peu après le début des séances de transfusion double rendues possibles par l’appareil de Tesla, bain d’hémoglobine de jeune vierge teutonne aux grasses chairs de blonde épanouie, ablution qui l’avait révulsée et plongée dans l’horreur.
Daphné et Phoebé, duo abject barbotant dans le même tub jusqu’à la ceinture, en connaisseuses appliquées de l’histoire de la peinture française, avaient reproduit innocemment et candidement devant Cléore la pose turpide et osée, débordante de sous-entendus, du double portrait de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur, la duchesse de Villars. C’était une œuvre anonyme, que nul grand musée ne possédait[1], mais dont des reproductions circulaient sous la forme de chromolithographies d’après tel ou tel artiste, parmi les amatrices saphiques.
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Le geste fort sensuel de Daphné alias la duchesse de Villars qui pinçait le téton droit rosé de Phoebé alias Gabrielle d’Estrées, en principe symbole de la grossesse de la favorite d’Henri le quatrième, prenait ici la signification incestueuse que l’on sait. C’était fort équivoque et explicite, une expression de l’amour tendre unissant les deux inséparables Dioscures ne faisant qu’une en deux. L’odeur de ce bain de sang n’était d’ailleurs que pure infection. L’effluve fade exhalé par le tub prenait à la gorge. Cette baignoire ou baquet métallique était assaisonnée aux baies de genièvre, aux clous de girofle, à la cannelle, au cinnamome et à la cardamome, aux fragrances violemment exotiques, et, de temps à autre, nos jumelles gourmandes et nues s’abreuvaient de louchées de cette nourrissante eau de bain pourprée jà souillée de leur crasse. Leurs rots de réplétion et leurs jeux de langues érotiques mutuels autour de leur bouche rougie ajoutaient aux nausées de Mademoiselle de Cresseville. Elles nageaient, macéraient et batifolaient en clapotant plusieurs heures durant dans ce suc vinicole écarlate qui se pelliculait jà d’un oïdium de putrescence. Cette pruine de sanguinolence et de cinabre adhérait peu à peu à leur épiderme, en un processus biologique de pourrissement graduel des fluides vitaux. A la longue, cela formait une membrane visqueuse, une squame de peau morte cramoisie, une crème de lait de vie rouge tournée, qui coagulait de place en place, sur l’abdomen, les fesses, les omoplates et la gorge de nos jeunes putains vampires. Daphné et Phoebé en prélevaient de larges lambeaux à l’aide de leur accoutumé strigile, desquamant avec délice cette mucosité ou peau de sang pourrissante. Elles suçotaient leur instrument de toilette romaine dont elles gobaient les excoriations de croûte purpurine. Une partie de ce coagulum allait jusqu’à constituer un amas, un agglomérat d’une couleur écarlate foncé virant au noir, qui collait à leur anus et y pendait comme un sexe de guenon à vif ou quelque indécent excrément. Parfois, elles stagnaient si longtemps dans ce bain spécial que sur tout leur épiderme, de dos comme de face, jusqu’au visage même, désormais métamorphosé en masque mortuaire d’hémoglobine séchée à la nuance brique, finissait par apparaître un nouveau conglomérat, un semis nummulaire de naevi violacés à la semblance de plaques dermiques d’animaux préhistoriques, de lézards terribles du grand savant Richard Owen que l’on disait ankylosés. Au terme de cette trop longue ablution, le coagulum ou coacervat sanguin devenait si écailleux qu’on eût pensé Daphné et Phoebé souffrant d’une ichtyose de rouget, tel le célèbre Nicolas le Poisson qui vécut reclus au XIIe siècle dans un tonneau d’eau de mer saumâtre. C’était un conjungo du vampirisme et de la putréfaction. « Elles sont aussi monstrueuses que la comtesse Bathory de sinistre mémoire ! » songea Cléore.
Revenue au présent, notre trottin pressentit un malheur, non pas pour elle, mais pour les deux petites catins, et plus généralement, pour l’ensemble de Moesta et Errabunda. Daphné et Phoebé couraient présentement un grand danger…sans qu’elle eût pu déterminer lequel. La comtesse parvint à se traîner, dans son triste état, chez Madame Grémond. Elle dut raser les murs, et fut témoin d’un attroupement de commères qui cancanaient et clabaudaient ferme et sans retenue : les gendarmes avaient procédé à l’arrestation de la boutiquière et de ses deux filles pour complicité et le magasin était clos. Les forces de l’ordre y avaient posé les scellés. Toute la presse locale allait s’emparer de l’affaire. Cléore fut persuadée que Madame Grémond ne cèlerait rien à la Rousse. Dans la détresse dans laquelle elle se trouvait, errante, meurtrie, en corsage souillé du sang de la tuberculose, elle pleura…
***********
Voyant que Cléore ne revenait pas à Moesta et Errabunda, alors que d’autres événements dramatiques se préparaient, Sarah ordonna à Jules et à Michel d’atteler une voiture pour Château-Thierry afin de savoir ce qu’il en était. Les deux comparses, lorsqu’ils parvinrent à destination, rebroussèrent chemin à la vue de la boutique scellée et gardée par deux gendarmes de faction au bicorne agressif, occupés à empêcher les cancanières d’approcher de ce lieu d’opprobre. Alors que les langues des commères allaient bon train, ils aperçurent Cléore, pitoyable, salie de sang, tournant au coin d’une rue. La comtesse de Cresseville, reconnaissant le véhicule, le héla de toute la force de sa petite gorge, les joues encore humides de ses larmes de désespoir.
Une fois chaudement installée, enveloppée dans un vieux plaid, elle conta à ses complices son effroyable mésaventure avant de sombrer dans une hébétude consécutive au choc de cette journée. L’esprit de la comtesse de Cresseville s’égara et vagabonda lors dans des rêveries glauques. Cahotée dans cette mauvaise voiture, à demi sommeilleuse, Cléore songea au suicide : un poison, une solution arsenicale, une bonne digitaline ou une dose d’acqua toffana mettraient fin prestement à ses tourments. Puis, elle se raisonna entre deux sanglots : on ne trouverait aucune charge à l’encontre de Madame Grémond, tenta-t-elle de se rassurer, Madame Grémond qui mais n’avait participé à la mise en place de la Maison… Cependant, l’étau policier ne pouvait qu’aller se resserrant autour de l’Institution : il suffirait que les pandores épluchassent les livres de comptes de la commerçante pour qu’ils missent le nez dans les commandes passées avec Moesta et Errabunda, et ces pignoufs, ainsi que Monsieur Gustave Flaubert les eût qualifiés, ne s’en priveraient pas, en quête qu’ils seraient du moindre indice compromettant …

Cléore se mettait martel en tête ; elle érigeait force châteaux en Espagne, mais des châteaux de Sigognac
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branlants, ruinés, aux girouettes grinçantes, vermoulus, pulvérulents, conçus en des matériaux de construction d’une porosité rare, mouchetés de pruine et de lichen, bâtis dans une pierre tendre comme du talc qui s’effriterait continuellement. A chaque instant, les bâtisseurs remettraient leur ouvrage mais l’effondrement de l’édifice, de cette maison Usher, se poursuivrait jusqu’à son accomplissement terminal… La comtesse de Cresseville échafauda en ses méninges mille constructions machiavéliques, en Niccolo Machiavel féminin dont la gracilité juvénile trompait les plus naïfs. S’en tirer…réchapper à la loi, mais comment ? Voilà qu’une hémoptysie la reprenait aux approches du château, même un écoulement nasal. Cléore comprit qu’un de ses poumons était fortement lésé, engagé comme celui de la pauvre Pauline, l’amie de Cadichon, et qu’il fallait qu’elle prît congé quelques temps en la Riviera afin de se soigner… mais les événements qui se préparaient lors lui en laisseraient-ils le temps ? Toutes ces considérations s’évaporèrent telle une mauvaise brume grisée lorsqu’elle descendit de la voiture, frissonnante, étanchant encore son sang, qui lors continuait de perler par son nez. Moesta et Errabunda bruissait de mille agitations et cris. Des quolibets fusaient de toute part…et Délia en était l’objet retors et turpide.
« La salope est réglée ! La salope est réglée ! », telles furent les paroles insanes qui saisirent avec une effrayeur nostradamique les oreilles sifflantes de morbidesse de la comtesse de Cresseville, dont la vêture ensanglantée de trottin épouvanta les petites filles accourues à sa venue. Presque toutes avaient les lèvres rouges, comme imprimées d’une macule sanglante dont l’odieuse origine transparut au regard exorbité de Mademoiselle.
Ce fut une Quitterie triomphante qui s’en vint lui clamer la nouvelle. A sa vue, à son expression guillerette, l’inquiétude de Cléore franchit un échelon supplémentaire ; sans qu’elle se contrôlât, elle saisit sans retenue la fillette par sa taille étrécie et la secoua en crachant presque à son visage ces paroles de supplique d’aliénée :
« Allons, parle ! Dis tout sans fioriture ! Sois franche avec moi ! Point de détours ! Ne fais pas de fla-fla !
- Adelia est perdue…jeta sans hésiter Quitterie à la figure effarée de Mademoiselle de Cresseville. Daphné, Phoebé, Jeanne-Ysoline, Aure et moi-même avons été les témoins irréfutables et privilégiés de sa déchéance finale. Mademoiselle O’Flanaghan est nubile. Elle n’a lors plus sa place en l’Institution ! Le saisissez-vous, Cléore ? Chassez-la, chassez-la donc, ma Cléore bien aimée ! Chassez cette gourgandine ! Qu’elle pourrisse en enfer et qu’elle n’en sorte plus ! »
Cela résonnait dans les lèvres pâles de la petite belette comme une supplique assourdissante, comme une sentence de mort qu’eût décrétée le Grand Juge. Cléore demeura incrédule. Son cœur battit la chamade à l’énoncé de ces mots douloureux. Envahie de suées d’anxiété qu’elle sentit dégoutter sur sa nuque veloutée, elle fut prise d’un accès de tétanie. Spasmodique, elle serra davantage contre elle la petite boiteuse qui, fière de ce qu’elle venait de rapporter, lissait d’un geste familier de coquette le nœud chamois ornant le blé terne de sa chevelure.
« M’amour ! cria Cléore. Jure-moi qu’il ne s’agit point là d’un potin ! »
Elle augmentait son étreinte à en tourmenter l’échine de la fragile enfant.
« Mâtiche ! C’est croix de bois croix de fer entre nous, Cléore ! »
Telles furent les interjections de la Botticellina miniature souffreteuse. Cléore, à ces termes, s’accoufla telle une poule couveuse. Elle s’enfiévra et un tissu de paroles incohérentes quoique précieuses fusa de sa bouche tremblante.
« Par l’ogdoade ! Ô corolles nymphéennes du lac Stymphale qu’on ne peut deux fois franchir, vu qu’il est irréméable ! Je renonce à tout ceci ! Je veux me retirer dans une tholos ruinée par le Livre, là-haut, au mont du Pinde ! »
Elle s’effondra lors. Quitterie appela Sarah qui dut se frayer un passage dans la mêlée virevoltante des fillettes excitées aux langues baveuses de haine, dont les verbiages odieux multipliaient les rosseries hargneuses. Indifférente au tumulte, la vieille juive dit :
« Mademoiselle, il faut vous aliter. Vous avez de la fièvre.
- Je... » fut le seul terme qu’elle trouva en réponse avant de se pâmer de son mal-être.
« Nous allons la porter en sa chambre et quêter un médecin. Il lui faut de la glace, beaucoup de glace, pour que sa fièvre retombe.
- Elle… son corsage est couvert de sang ! réalisa Quitterie. Mon Dieu ! Qu’a-t-elle ?
- C’est une hémoptysie. Notre maîtresse souffre de la poitrine.
- Est-ce qu’elle va mourir ? s’angoissa la belette. Je ne veux pas qu’elle meure ! Elle m’a tant fait de bien ! Elle m’a extirpée de la fange…je…je l’aime.
- En la soignant bien, elle durera encore quelques temps. »
De toute la force dont elles étaient capables, malgré leur handicap respectif, toutes deux parvinrent à soulever la masse devenue inerte et à la porter dans les escaliers menant à sa chambrée, cela dans l’indifférence des petites pensionnaires qui passaient leur temps à vouer aux gémonies, presque à la lyncher, la favorite à jamais déchue de son piédestal.
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Les nouvelles fonctions et obligations des jumelles impliquaient qu’elles ne lâchassent pas Délie d’une semelle. C’était une surveillance policière de tous les instants, y compris les plus intimes, et les petites pécores dévoyées ne s’y soustrayaient nullement. Cela les distrayait fort et elles en profitaient pour faire fulminer de rage celle qu’elles n’aimaient pas. Elles multipliaient les piques, les traits vipérins, les allusions les plus visqueuses, gaminant à tout crin, espérant que la catin d’Erin sortirait de ses gonds, s’emporterait et les frapperait. Elles la provoquaient avec constance, attendant l’emportement fatal. Elles souhaitaient qu’à la suite de cette incartade ou de cet esclandre, Cléore la bannirait. Une fois confortées en leur place de nouvelles favorites, elles achèveraient de parasiter toute la place et de la soumettre à leurs lois exclusives. Les règlements de l’Institution seraient jetés au feu, Sarah destituée, les pensionnaires remplacées uniquement par des jumelles à leur semblance, auxquelles elles enseigneraient toutes leurs perversions.
En ce fatal après-midi, tandis que la comtesse de Cresseville trouvait refuge dans l’affreuse cave que l’on sait, abri dont même un prêtre réfractaire n’eût point voulu, Daphné et Phoebé accompagnèrent Adelia jusqu’aux toilettes, parce que la jeune goule se plaignait d’un flux de ventre, bien qu’elle n’eût consommé aucune galimafrée, aucun rogaton épicé ou rompu. En général, la latrine était trop exiguë pour trois, et, à tour de rôle, chaque Dioscure y pénétrait, prenant, comme elles disaient, le quart. Elles exploitaient cet excrémentiel ou urinaire instant pour soupeser, évaluer, juger et noter les vertus et qualités comparatives – y compris gustatives, hélas ! - des déjections liquides et solides de la mignarde marie-salope et de leur couple illégitime et oiseux.
Selon l’adage connu et répandu par nos éminents anthropologues et physiologistes, les petites filles ont des vessies de souriceau a fortiori quand elles sont pré-pubères, tandis que les femmes adultes ont l’apanage des cervelles d’oiseau (linottes et bécasses en particulier) ; il y avait donc foule relative de gamines à la queue-leu-leu près des commodités à cause de l’effet de l’eau absorbée au dîner. Plus exactement, deux rubans chamois, Jeanne-Ysoline, appuyée sur sa canne, et Quitterie, plus une rubans verts, la jeune Aure, dont il n’a guère été jusque là question, une enfant aux yeux gris-verts et aux cheveux cendrés apprêtés en couettes, qui pérorait comme une petite poseuse et dont la langue acerbe et médisante pendait autant que celle d’une brunette Alice Liddell. Six fillettes pour un seul lieu d’aisance à cet étage, cela fait trop, et ni Quitterie, ni Aure, ni Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët, ne parvenait à décider laquelle des trois préalablement présente entrerait la première au coin plaisant afin que ses petits besoins fussent extirpés de sa mignonne anatomie intime. Prétextant leur primogéniture, Daphné et Phoebé écartèrent les impatientes qui se retenaient, en leur expliquant qu’elles escortaient Adelia comme de coutume. Le sort désigna Daphné comme accompagnatrice première en ce saint des saints de l’extravasement et de la miction. La paire mal assortie s’introduisit en la latrine alors que les trois autres fillettes émettaient des gloussements à l’adresse de Phoebé.
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« Prie ta sœurette qu’elle te laisse un peu du pipi de Délia à goûter ! lui jeta Aure.
- Ah, la bonne citronnade capiteuse ! surenchérit Quitterie.
- Non, c’est du pamplemousse, et c’est encore plus exotique ! Plus rigolo, aussi ! Et meilleur sous la langue ! » précisa et rectifia Jeanne-Ysoline.
C’était à celle qui sortait la plaisanterie la plus grosse et la plus sale.
« Le pipi des rousses et des auburn est réputé puer. Prenez garde, les amies.
- Tu as raison, Aure, et tu nous mets fort aise. C’est du thé au citron rance, que dis-je, de la pisse de chatte ! Au sens propre comme au figuré ! Hi ! Hi ! J’en rougis comme une Rigolette.
- En as-tu jà bu, Quitterie, pour être aussi catégorique ?
- Pour sûr, mâtin ! Jeanne-Ysoline, ne fais pas la naïve avec moi. Combien ici n’ont-elles pas dû déguster avec obligeance les humeurs malodorantes et écœurantes, les vomissures urinaires d’alcali citrin gouttant de l’entrefesson de lingerie pisseux de nos Dames clientes que celles-ci leur offrent en apéritif dans des coupes ouvragées art pour l’art ? »
Phoebé se murait dans le mutisme, plutôt que de chercher querelle. La rixe n’était pas son fort. Cependant, elle trouva qu’Adelia était plus longue que de coutume et, à son petit nez, il ne lui sembla pas que les produits émis par le corps de la péronnelle déchue fussent de même nature que ceux attendus communément ici. Cela s’épandit hors de l’huis de la latrine, sans que les narines des quatre petites filles identifiassent urine ou étrons de cloaque. C’était fade, prenant, invasif, d’une fadeur âcre que les jumelles connaissaient bien. C’était pourtant une effloraison nouvelle, non de putridité, mais de vitalité, de nouveauté, de nubilité, de surrection naturaliste et ubiquiste de la femme nouvelle s’extirpant en même temps de la chrysalide de la fille et de la gangue de l’innocence. Cela avait un je-ne-sais quoi de gras, de coulant, d’épais, d’exotique, de rubéfié, de luisant sans doute, comme une huile de palmier, d’éléis malais ou africain. C’était l’effluence du sang.
Comme en confirmation, les cris émerillonnés de Daphné retentirent derrière la porte tandis que toutes identifièrent les glapissements de détresse de Délie qui tôt dégénérèrent en exsufflations de douleur mais non point de colique. Glapissements de la f…tue Délie, devrais-je écrire, tel Monsieur Léon Bloy,
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qui ne se fût point privé d’une telle familiarité langagière. Et les exhalaisons affadies surgies du cabinet d’aisance redoublèrent d’une suffocatoire intensité…A cette odeur évocatrice, ce fut un déchaînement accru d’impudicité. Les langues se délièrent davantage ; les bouches impitoyables et cruelles s’agitèrent de plus belle en leur volonté de recracher et de restituer tout ce que ces petites filles trop longtemps brimées par la poupée-putain d’Erin avaient sur leur cœur. Le déluge de mots, de verbiages éhontés et de mauvais aloi, cette mousson d’horreurs ordurières, ces hyperboles de salauderies, finirent par ameuter d’autres pensionnaires, petites mouches nourries de pourriture qui fondirent sur le cadavre Adelia épreint et saisi par les miasmes d’une putréfaction symbolique. Ce fut la ruée, la curée, l’hourvari, l’hallali. Ce tumulte d’Amboise de la méchanceté enfantine ravala Adelia O’Flanaghan, l’ancienne garde-chiourme à la badine redoutée, au rang d’une vieille chienne des rues gangrenée et boursouflée de purulence et de sordidité. Sortant de la latrine, elle fut escortée et houspillée par tout un cortège de ménades excitées et hurlantes aux cris de : « Adelia est réglée ! Adelia est réglée ! Baah ! Baah ! Baah ! », clameurs turpides auxquelles quelques unes ajoutèrent : « La rousse pue le sang ! La rousse pue le sang ! »
Daphné rendit compte des événements à sa sœur sous les regards curieux et voyeurs des enfants médisantes.
« Je n’ai même pas tiré la chasse d’eau. Ainsi, toutes pourront admirer et humer le produit périodique de cette chère Délie ! » jacta-t-elle, l’œil brillant de malice. Elle mima la scène avec force gestes démonstratifs.
« Le flux des menstrues est tombé tout d’un coup, pouf ! Quel flop doux à mes oreilles ! Ce produit corporel a la consistance suiffeuse d’un vieil oing de porc, sans parler de son aspect sudorifique. J’ai mis la main dedans, tu peux me croire, puis, sans façon, j’ai attouché l’œil de Golconde de Délia. C’est là qu’elle a geint. Son joyau-sexe bouge depuis sa mésaventure avec Abigaïl. Ce qu’il était empoissé et sanglant, après ça ! Bigre ! Je m’en suis léché les doigts, oh, que c’était bon !, bien qu’un peu épais et manquant de sel… Alors, jalouse ?»
Adelia était cernée, entourée désormais par une trentaine de pensionnaires. Elle voulait filer doux, mais ne pouvait. Elle craignit partager le sort horrifique du gouverneur de Launay et de la princesse de Lamballe
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sous l’odieuse Révolution. Jeanne-Ysoline, dont les récriminations et la rancune se justifiaient plus que chez tout autre, le pommeau de sa canne d’estropiée pointé sur le menton de la penaude enfant perdue, l’apostropha :
« Tu n’es plus qu’une moins que rien… Nous allons te dégrader, te déshonorer, te dépouiller de tout ce que tu possèdes. Nous allons t’abandonner, nue comme un ver, dans quelque champ alentour en jachère. Tu n’auras même pas tes pantalons pourris de gourgandine sur toi et tu devras te débrouiller toute seule à mendier ta pitance, ta subsistance…en tenue d’Eve. Les gendarmes t’arrêteront pour ton impudicité de sauvageonne.
- Maintenant que tu es femme, tu ne sers plus de rien ici, pérora Quitterie. Alors, tu vas fiche le camp…
- Pitié, pitié vous toutes ! implora Délie… Que me reprochez-vous ?
- Tu le sais intimement, reprit, verveuse, l’enfant d’Armorique. Ce que tu m’as fait, je puis te le rendre à l’instant. Tu as fini de faire de la piaffe avec nous. Ta souffrance sera piaculaire, expiatoire, morale… médite-le à bon escient et rends-en compte au Bon Dieu que tu as oublié.
- Ah, misère ! Miséricorde ! Je vous en supplie ! Je ne suis pas coupable ! La faute en incombe à Cléore. C’est elle qui m’a transformée… J’étais gentille…avant. » pleurnicha la déchue.
Désarmée, Délia n’eut même pas le cran de proférer des menaces. Elle tentait d’être affligeante, sans résultat. Ses simagrées n’émurent personne. Elle n’inspirait plus que de la répulsion. C’aurait été un pur papotage de mijaurée destiné à l’épate que l’indifférence des gamines n’eût pas varié d’un fifrelin. Prise d’une soudaine inspiration, Daphné s’adressa alors à l’escadron bruissant d’enrubannées :
« Toutes avec moi aux latrines ! C’est ma tournée ! Partageons ces agapes sanguines, cette ribote que je vous offre ! Il y en aura pour toutes.
- Non, merci, Daphné. Moi, je ne mange pas de ce pain-là, répliqua Quitterie. Je préfère conserver mes jolies lèvres exsangues de chlorotique. »
Alors, ce fut pure folie de débauche, déchaînement sataniste de bamboche. Comme si c’eût été un canthare d’ambroisie, toutes, sauf Quitterie et la disgraciée, se précipitèrent tête la première dans l’immonde cuvette faïencée au fond orfrazé de croupissure liquide. Elles se battirent pour une gorgée, une lampée de cet ichor horrible et capiteux, de cette souillure menstruelle, chacune disputant sa part de pervertie, tirant les cheveux de sa voisine, se bousculant, s’agglutinant, crachant, vociférant, hurlant, piaillant, éructant, jactant, griffant, excoriant, écorçant, mordant, puisant à pleines mains, à pleine bouche, lapant, léchant l’immondice d’hémoglobine intime, parfois la vomissant dès absorption faite… C’était une scène orgiaque, dantesque, carnavalesque, grotesque, faunesque, dionysiaque, une pure pornographie d’ivresse des sens. Cela surpassait Sade, Sodome, Gomorrhe, toutes les bacchanales, tout ce que la pire des littératures distribuée sous le manteau eût pu imaginer. Cela rappelait des porcs se disputant leur nourriture en grognant dans une mare à purin faisant office de mangeoire ou d’auge commune anarchique, sujet d’une gravure allégorique du libéralisme économique sauvage. Toutes se gavèrent de cette manne épaisse et rouge, de ce suint ou sabayon de sang ranci et suri, de cette putréfaction intime dont les miasmes amers envahissaient l’étage comme s’il se fût agi d’une fosse septique à ciel ouvert. C’était savoureux de saleté, onctueux de verjus cramoisi, affolant, affriolant, que dis-je, de sensitivité et sensualité. Phoebé, l’empuse non encor servie et rassasiée, ne fut pas en reste ; elle se gobergea d’une pleine pinte de cette crasse vaginale humorale dégobillée comme une fausse couche du conin d’Adelia. Ce jeu d’adresse gustatif hideux et luxurieux se prolongea près de deux heures. En ce temps aboli par le vice, les volantées petites filles modèles furent ravalées au rang de truies, de pourceaux ou porcelets de la magicienne Circé. Rien ne pouvait apaiser leur irrésistible furor teutonicus ou furia francese, de celles qui prodiguaient le mal de Naples chez ces puellae impudicae quelque part cannibales, qui, par cet acte d’absorption du vil produit d’une chair honnie, gage de féminité, s’attribuaient une part de la force chthonienne ou vulcanienne, du fluide vital de miss O’Flanaghan, de son énergie vive. Cela évoquait quelques fressures humaines, une viande de boucherie anthropique, telle celle, vendue vers l’an Mil au marché de Tournus, que le moine chroniqueur Raoul Glaber crut bon d’insérer dans sa célèbre relation. Dévoration, manducation, enivrement, ingestion, infestation…Lucullus de pourriture.
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Lorsque toutes eurent fini, replètes de l’ordure écarlate, leur ventre arrondi par cette humeur innommable, les bouches exulcérées par une révulsion, par l’afflux gourmand sanguin propre à celles qui avaient pris goût à cette forme répugnante et monstrueuse de vampirisme, elles portèrent Daphné en triomphe, comme Clovis au pavois, leur corsage et leurs lèvres irrémédiablement maculés de cette souillure, en criant avec allégresse à tue-tête : « Miss Délie est réglée, Adelia est réglée ! »
Sarah, Julien… tous les adultes présents, valets compris, furent témoins de ce spectacle, de cette manifestation rebelle, de cette procession païenne digne des saturnales et de Cybèle, qu’aucun ne put endiguer. Le cortège parcourait les couloirs et les pièces, les salons, en exprimant avec spontanéité et impulsivité le sentiment de libération ressenti parmi toutes. Odile et la petite Marie-Ondine, étrangères à cette joie, ne se joignirent pas aux mutines. La voiture de Michel et de Jules, qui ramenait Cléore, arriva lors…
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Malade, la comtesse de Cresseville, devenue impuissante à contrôler les événements, dut garder le lit. Sarah fut obligée de consigner Adelia dans sa chambre, sous la garde de deux domestiques qui lui apportaient de quoi se sustenter, afin qu’elle fût protégée des autres petites filles. Cependant, c’était comme une prison pour elle et elle ruminait sa vengeance. Tandis qu’un médecin véreux, mandé en catastrophe par Madame la vicomtesse de. , parvenait en l’Institution afin de prodiguer les soins nécessaires à la santé désormais chancelante de Cléore, l’enquête de Château-Thierry suivait son cours tortueux et menaçant. On astreignit Mademoiselle de Cresseville à un double traitement contraignant : pastilles et pommades contre la vérole, vésicatoires, huile camphrée ou de foie de morue, sirop benzoïque, injections de gaïacol contre la phtisie.
Trois jours plus tard, les deux larbins chargés de la chambre-prison de Délie, trouvèrent celle-ci vide et la fenêtre ouverte, avec une corde constituée de draps pendant de l’ouverture : la jeune gaupe d’Erin venait de s’échapper.
Quelques heures plus tard, en fin de matinée, on vit ce spectacle ébaudissant au sein de Moesta et Errabunda : Phoebé, toute seule, courant, appelant partout au secours, robe au vent, quémandant de l’aide dans les trois pavillons. Daphné, l’aimée, était introuvable ; Daphné, la jumelle, avait disparu…
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[1] Ce tableau ne sera acquis par le musée du Louvre qu’en 1937.

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