samedi 13 août 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 7

Avertissement : ce texte est strictement interdit aux mineurs de moins de seize ans.

Chapitre VII


Le grand jour de la fête d’Hébé des anandrynes était là. Cléore et Elémir se rendirent de conserve en ce domaine de Meudon, où la vicomtesse de. jouait les maîtresses de cérémonie. Aussi singulier que cela ait pu paraître, les fêtes organisées par Madame se tenaient toujours aux heures diurnes, en général l’après-midi. Mademoiselle la comtesse était encline à penser qu’elle commettait une fredaine en s’aventurant dans ce château festif. Les rumeurs et clameurs du bal, les conversations brillantes, mots d’esprit et concetti parvenaient à ses oreilles, déformés et confus, accompagnés de quelques menuets de Haydn, alors qu’elle gravissait le perron en compagnie du marquis. Tous deux formaient un couple disharmonieux, voire achromatique, du fait de la vêture de petite fille fagotée un peu à la diable de l’une qui contrastait jusqu’au grotesque, jusqu’à la pitrerie, avec le somptueux costume de boyard de Moscovie de l’autre. Feue sa mère avait souventefois rappelé à Cléore combien elle manquait de sens pratique, tant elle trouvait naturel que des nuées de domestiques la servissent et vaquassent à toutes les tâches quotidiennes ingrates de l’oïkos. Elle ne savait conséquemment point se vêtir toute seule, se laver toute seule (c’était à peine si elle savait se torcher), gérer correctement ses affaires toute seule puisqu’elle déléguait tout à celles qu’elle surnommait son escadron volant. Pour cette soirée d’exception, il avait pourtant bien fallu qu’elle s’habillât seule, non point parce qu’aucune femme de chambre ou camérière n’avait accepté de la ridiculiser en l’adonisant d’un saint-frusquin de fillette de douze ans, mais parce que, voulant faire la surprise à toute sa maisonnée, Mademoiselle de Cresseville s’était débrouillée seule pour la première fois de sa vie. Lui mettre un simple sac eût été ce soir là plus convenable tant ses anglaises étaient mal entortillées, ses rubans noués n’importe comment, tant ses bas tire-bouchonnés tombaient à tout instant, sa robe était froissée, ses jupons dépassaient, inconvenants, sans omettre ses chaussures vernies noires à lanières à l’attache trop lâche pour l’une et trop serrée pour l’autre.


Tout en gravissant les marches du perron, elle aperçut de dos une Dame de qualité dont le déguisement imitait à ravir la mode du XVe siècle. Cette beauté brune, dont le front était épilé ainsi que les sourcils de manière qu’il apparût haut ainsi que l’exigeaient les canons de l’élégance du temps d’Agnès Sorel, portait une robe à traîne bipartie de velours damassé fourrée d’hermine, de vair et de zibeline. La moitié de cette robe, d’un bleu de nuit, se constellait d’étoiles et de croissants de lune brochés d’or, tandis que l’autre, de teinte azur, était brodée à foison de figures allégoriques d’Apollon-Phébus et de Phaéton. Son hennin haut érigé, dont la pointe s’achevait par un lambrequin de soie grège flottant sous la brise du jour, reprenait les mêmes motifs, mais inversés. Son déhanchement langoureux copiait les miniatures du temps des frères de Limbourg, en cela qu’elle se déplaçait le ventre porté en avant, comme si elle eût été gravide d’une prégnance fœtale. Cette démarche produisait un type de froufroutement inhabituel, plus traînassant que résolu, plus long aussi. Sa taille était de guêpe, étrécie jusqu’à la malemort, et au fur et à mesure que la douce foulée de ses chaussons de martre à poulaines franchissait les degrés, en d’harmonieux crissements de semelles, Cléore percevait sa respiration oppressée, spasmodique et sifflante de phtisique. Elle comprit qu’elle avait affaire à la baronne Clémence de Bracieux, qui, malgré sa santé précaire lui ayant imposé un séjour conséquent sur la Riviera italienne, aussi moribonde et languide qu’elle fût, avait absolument tenu à être de la fête.


Cléore manqua une marche, distraite par cette fascinante beauté diaphane dont les cheveux noirs crêpés d’Egyptienne et les yeux d’obsidienne de Mauresque contrastaient avec la pâleur d’un incarnat blondin. Cette beauté eût pu poser pour William Bouguereau en personne. Les brunes l’avaient toujours impressionnée, surtout les Italiennes, les Espagnoles et les Barbaresques à la peau d’olive mûre. Elle en perdit son soulier lâche, ce qui fit se retourner Madame de Bracieux. La maladive Dame de beauté se pencha sur Mademoiselle de Cresseville, qui avait chu sur ses fesses. Cléore trembla à la vue de ce visage triangulaire, amaigri, peint d’or d’un côté et d’anthracite de l’autre, puisque Madame avait pris le déguisement de la Reine du Jour et de la Nuit. Frappée par son haleine de malade, qui exhalait des senteurs médicamenteuses de camphre et de gaïacol, Cléore refusa tout aide de la part de cette demi-morte, son chevalier servant Elémir étant là pour la relever et lui remettre sa chaussure de Bébé de porcelaine.


Au vu de la température clémente, le valet préposé au vestiaire n’eut pas besoin d’enlever manteaux et visite lorsqu’Elémir et Cléore firent leur entrée dans la grand’salle toute parée de glaces de Murano. Avant de s’occuper de l’assistance, alors que le majordome annonçait avec solennité les noms des nouveaux arrivants, Cléore préféra se concentrer sur les œuvres d’art agrémentant ce décor digne de Louis XV. Elle aperçut une huile monumentale de Lecomte du Noüy, au sujet orientaliste scabreux.
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Une femme entièrement nue, à terre, renversée de son divan, coussins veloutés épars, était enlacée au tuyau d’un narguilé empli d’un liquide opiacé ; une sorte de sultane de sérail, d’odalisque droguée, à la chevelure de flammes, qui, ayant fait dudit narguilé son amant, se livrait avec lui aux plaisirs de la chair. C’était comme si cette créature au corps voluptueux, aux courbes parfaites, à la peau laiteuse, avait conclu des épousailles horribles avec le Serpent et consommait avec lui son stupre orgasmique. Son expression, en cet accouplement contre nature, marquait l’extase absolue tandis que la pipe de cette gâterie turque subissait un mordillement convulsif. Seuls les bracelets de bronze et d’or qui enserraient ses poignets et chevilles et la ceinture de corail et de lapis-lazuli qui ceignait sa croupe callipyge constituaient des parures extrinsèques.


Un autre tableau tout aussi équivoque, mais mondain, paraissait défier et surpasser la sultane pécheresse : c’était un sujet scandaleux de Gervex, une demi-mondaine dont l’aimé, arrachant le drap de la couche adultère, dévoilait le corps superbe à la clarté de l’aube après la nuit d’amour.
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Cette fleur du mal adamantine (si elle eût été noire, on aurait vanté sa peau d’alabandine), aux cuisses et aux épaules grasses, au ventre orange de cellulite, était frappée par les rayons du soleil levant entrant par une persienne entrouverte. Elle en paraissait presque blafarde, translucide, comme marquée d’albinisme, impression accentuée par ses cheveux de lin qui retombaient jusqu’à sa conque intime à peine duveteuse et à son fondement.


Comme pour les mousquetaires, il fallait que les catins fussent trois, donc quatre : les fameuses tribades de Gustave Courbet jouaient ce rôle indigne en ce manifeste de l’amour entre femmes, tableau des plus militants en ce lieu que Cléore craignait qu’il fût d’orgie et de débauche.
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Pourtant, aux quatre vives devaient répondre trois mortes, comme dans ce dit médiéval. A l’étalage des chairs nues s’opposèrent les vanités du siècle du Greco, sises tout en face. Au-dessous d’un poëme baroque de Jean-Baptiste Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, célébrant une charogne avec force détails horribles dans un cadre doré, un panneau sur bois de Berruguete rappelait la condition précaire de la vie et le caractère éphémère de la beauté. Une vieille duègne sèche et édentée, à la coiffe de veuve toute gaufrée, les mains étreignant un scapulaire, était prise en charge par un squelette enveloppé d’un suaire souillé de terre, gris de crasse, aux jambes désincarnées autour desquelles s’enroulaient des serpents, cadavre au stade terminal de la putréfaction dans le ventre duquel achevaient de se décomposer des entrailles parcourues par une vermine immonde. A côté, sur une console, une réplique du bronze de Donatello, la fameuse Marie-Madeleine aux charmes enfuis, au corps décharné et vêtue de ses seuls cheveux. Enfin, la vicomtesse avait tenu à rappeler que même la jeunesse n’était point exempte de la grande faucheuse et cette œuvre, moderne, était sans doute la pis. Il s’agissait d’une épreuve photographique sur papier albuminé, d’une teinte sépia, ainsi légendée en anglais : She never told her love, d’Henry Peach Robinson.
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Une jeune fille d’Albion, endormie à jamais, innocente et vierge primerose fauchée par la tuberculose, gisait sur une chaise longue, en simple chemise de nuit immaculée. Belle d’entre les belles, ses longs cheveux châtains et lisses mettaient en valeur son ovale de jeune sainte. On l’eût crue simplement endormie, mais on comprenait ô combien sa destinée, si courte, brisée par la phtisie avec toutes ses espérances nuptiales, n’aboutirait – abomination ultime - qu’à un repas de vers. L’épitaphe pathétique prêtait pourtant à équivoque, à une lecture à double sens. Rien n’interdisait d’interpréter cet amour inavouable dans une acception saphique. Le silence coupable de l’adolescente s’expliquait lors aisément. Il n’était point rare Outre-Manche, dans les institutions pour jeunes oies blanches de la upper ou de la middle class, que de jeunes pensionnaires s’amourachassent, se livrant à des jeux innocents et feutrés, des caresses de linge ou d’épiderme, des attouchements furtifs dans les chambrées communes ou les alcôves, le tout pouvant aller jusqu’à des relations charnelles complexes. Il fallait bien qu’elles s’initiassent aux plaisirs de la chair, que s’éveillassent leurs sens et que jeunesse se passât. Cléore, point trop frivole pour une fois, comprit que son dessein devait s’inspirer des mœurs anglaises, ainsi qu’on le disait des mœurs italiennes, introduites au XVIIe siècle à la cour de France par Monsieur et le chevalier de Lorraine.


Cléore ne put méditer bien longtemps. Tandis que des musiciens en livrée achevaient le quatuor L’alouette de Haydn pour enchaîner avec une cassation de Mozart, une jeune femme vêtue à la manière de la Régence d’une ravissante robe qui rappelait un tableau de Watteau, aux délicats cheveux d’une nuance châtaigne claire aux bouclettes ramenées en avant, sur son front blanc, aux grands yeux noisette candides, lui fit ses salutations, sa révérence et dit :


« Mademoiselle la comtesse de Cresseville ? Je suis Elise-Aliénor de Châtenay, nièce de madame la vicomtesse de. qui m’a chargée de vous conduire à elle. Mademoiselle la comtesse, monsieur le marquis, veuillez me suivre, s’il vous plaît. »


Elémir murmura à l’oreille de Cléore :


« C’est son amante. Ravissante, n’est-ce pas ? Mais invertie, hélas.

- Moi qui croyais toutes les anandrynes hommasses et androgynes. Ce minois m’ébaudit, très cher. »


Elise-Aliénor leur fraya un chemin à travers une cohue d’invitées aux vêtures composites qui s’échelonnaient de Cléopâtre jusqu’à Joséphine de Beauharnais en passant par une pseudo George Sand en gibus et habit de soirée d’homme, havane aux lèvres, qui causait d’une voix rauque avec une reine de Saba aussi grasse et mamelue que l’autre était androgyne et plate. Madame la vicomtesse s’entretenait en bonne compagnie, un trio de Dames surprenantes.

Elles formaient entre elles trois une petite coterie du meilleur aloi. Le milieu des anandrynes les avait surnommées les Héliades d’Hébé, sortes de satellites ou d’astres qui gravitaient autour de l’étoile centrale, Madame la vicomtesse, dont Hébé était le nom de code.


La première, assez minuscule et aussi menue que Cléore, était une Anglaise que le caprice poussait à sans cesse changer de prénom ;
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un jour Dina, l’autre Lina, le surlendemain Ivy puis Lisa… Sa vêture était un fort court péplos de Diane chasseresse, de gaze et mousseline transparente, sans nul linge de dessous, ce qui permettait de goûter à ses formes enfantines aussi peu épanouies que celles de Mademoiselle de Cresseville. Ses yeux verts aux paillettes noisette avaient des éclairs coquins à damner les deux sexes. On la disait grande actrice de théâtre, amie de Mrs Langtry et de Mrs Terry. Cléore constata à travers le fin tissu translucide soyeux et indécent l’épilation de l’intimité de cette Dame, elle qui pour rien au monde ne raserait comme le font les pires putains sa toison rouge qu’elle avait fort touffue et dont elle était fière, quelles que fussent les conséquences sur la crédibilité de son travestissement enfantin. L’Anglaise excentrique, qui portait des sandalettes ornées de bracelets de chevilles à clochettes, carquois et arc miniatures, aux cheveux blond miel délicatement bouclés, avant de s’épiler, avait au contraire essayé de rendre utiles ces poils de puberté : elle avait fait peindre sur son ventre par un étudiant des Beaux-Arts un visage de patriarche ou de père de l’Eglise dont les attributs pileux – autrement dit la barbe – avaient été authentiques puisque constitués par sa propre toison qu’elle avait châtain foncé, Dina se décolorant.


A la vue de Cléore (son déguisement était-il donc si parfait ?), Dina s’exclama : « Oh, la mignonne fillette ! », puis grasseya à l’adresse des domestiques, d’une voix roucoulante fort apprêtée : « Cette petite fille doit grandement s’ennuyer parmi nous ; qu’on lui donne une poupée ! » comme eût dit Marie-Antoinette : « Qu’on leur donne de la brioche ! » Cléore jugea avec promptitude que la cervelle de cette linotte britannique ne devait guère excéder la taille d’un pois chiche, ainsi qu’il en fut pour les fameux dinosaures de Mr Owen au cerveau réputé de la taille d’une noix.


Sa voisine immédiate, qui tenait une coupe de Veuve Clicquot, pouffa puis caressa les cheveux et le ruban de Cléore d’un geste déplacé qui l’empourpra. « Elle est grand belle ! » dit d’une voix pointue cette sans gêne à la curieuse vêture qui l’apparentait à la fois à un sylvain ou un jeune page à moins qu’elle fût un Puck. Aussi petite que Cléore et Dina-Lisa, cette tribade était une danseuse célèbre spécialisée dans les rôles de jeunes garçons. Ses cheveux bruns étaient coupés fort courts, et son costume pseudo moyenâgeux, aux collants bien moulants sous un pourpoint très étréci, d’un vert évocateur de la forêt de Sherwood. Une ceinture martelée à boucle de cuivre complétait cette panoplie de garçonnet refusant de grandir. Une curieuse petite toque de feutre agrémentée d’une plume de faisan la coiffait tandis que ses oreilles, bien dégagées, étaient prolongées par des pointes postiches de faune toutes velues. Pour rendre son déguisement androgyne encore plus réaliste, Mademoiselle Grisélidis Biennault (car tel était son nom) n’avait pas hésité à glisser sous le collant un faux phalle d’argile en position érigée auquel elle avait accolé deux châtaignes en guise de génitoires. Elle plastronnait ainsi tout en caressant discrètement la plate croupe de Dina qui lui rendait la pareille avec délectation. Toutes deux attendaient sans doute avec impatience la fin de cette fête pour se livrer dans un petit coin discret à des actes déviants imités de ceux des templiers antiphysiques, que l’on appelait aussi sodomites quoiqu’elles fussent de Gomorrhe. Cependant, elles ne cessaient de rouler des yeux doux en direction de Cléore, qui devenait l’objet de toutes les conversations, de tous les concetti. C’étaient des « la mignonne enfant », des « la jolie poupée » ou des « columba mea » qui bruissaient sur toutes les lèvres. La jeune comtesse suscitait bien des convoitises et des envies allant au-delà d’une conduite incivile et outrageante pour les bonnes mœurs. Les jeux érotiques saphiques qui s’établissaient autour de sa petite personne étaient appelés, par prosaïsme, puérilité ou métaphore (c’était selon) taquiner le goujon.


Cette assemblée de femmes, cette ecclesia d’Aspasie et consort de haute volée, toutes dissipées qu’elles fussent, n’étaient pourtant point pour déplaire à Mademoiselle de Cresseville, bien qu’elle réalisât combien les derniers lambeaux d’ingénuité qui demeuraient en elle en prenaient un coup. Ses pensées ne cessaient de ressasser cette évidence :

« Ma vénusté les attire comme le miel les mouches. Elles vont s’infatuer de moi et se disputer mon cœur. Je suis bien sotte d’avoir suivi Elémir. Buvons le calice jusqu’à la lie puisqu’il le faut… L’essentiel sera de leur faire comprendre qu’à l’adulte, je préfère la mouflette.»


La troisième Héliade, d’une taille imposante, d’une ossature de percheron, fut reconnue immédiatement par Cléore qui murmura sotto voce : « La peintre Louise B. ici ? Qui l’eût cru ? »


Corpulente, la poitrine opulente, le cheveu châtain foncé coiffé en un chignon sévère, lorgnon au nez, cette artiste réputée avait revêtu une tenue ostentatoire de dompteuse. Son regard était bovin, bien que son intelligence, contrairement aux deux autres gourgandines, excédât celle du piaf. Ses connaissances en latin – chose qui comptait beaucoup pour Cléore – étaient d’une faiblesse insigne puisque, lorsqu’on disait à Louise B. mors omnibus est communis, la mort est commune à tous, elle comprenait, dans un sens politique, mon omnibus est communiste. Elle abhorrait conséquemment les transports collectifs, refusant de se commettre à leur bord avec des femmes du commun mal fagotées, qui plus était mariées, préférant dans tous les cas de figure le fiacre.


A la ceinture de son habit à brandebourgs dorés et à dragonnes d’un rouge vif criard, aux culottes collantes de hussard, la peintre avait passé un fouet. Dans quelle cage aux lions s’apprêtait-elle à entrer ? Elle n’aimait que Sybaris, Lesbos et Cythère, prénoms des trois panthères noires d’Insulinde qu’elle avait dressées et qui épouvantaient tous les visiteurs se rendant chez elle pour la première fois. Le bruit courait que ces grosses chattes domestiques avaient jà croqué quelques mollets de mâles s’étant mépris sur les préférences amoureuses de l’artiste.


Elle disputait une conversation passionnée avec sa reine, Hébé en personne, la vicomtesse de. dont l’extravagance et la munificence atteignaient ce soir là des niveaux d’excentricité décadente jamais atteints auparavant. Madame la vicomtesse avait opté pour le Siècle du despotisme éclairé. Elle s’était vêtue en Catherine II, mais une Catherine plus rouge, plus sanglante que réformatrice, celle qui avait réprimé Pougatchev et Tarakanova avant de faire fusiller le joueur d’échecs de Van Kempelen. Son habit était mi-militaire, mi-aulique. Une toque d’astrakan la coiffait. Un long manteau de vison blanc, ouvert, laissait deviner un dolman de hussard de la mort, réputé authentique, enfilé par-dessus une longue jupe à paniers d’un satin de pastel céruléen, dolman ayant appartenu au célèbre espion siamois hétéropage Alexeï-Alexandra Souvorov, le plus grand rival du chevalier d’Eon, dont aucun des faux jumeaux accolés (invraisemblance embryologique) ne fut aphasique. On l’avait qualifié à l’époque de plus véridique réincarnation du sublime monstre bretteur et espion Colloredo, qui vécut sous le cardinal de Richelieu. Cléore avait eu de la chance qu’à la présente fête, Madame se fût adonisée ainsi car, précédemment, elle s’était exposée aux quolibets d’un Boni de Castellane, opportunément invité, puisque vêtue d’une peau de gorille héritée des pérégrinations africaines de l’explorateur excentrique Paul du Chaillu. Elle changeait avec constance de thème festif ; un soir était dévolu aux nuits moscovites, l’autre au congrès s’amuse. Un problème épineux s’était posé lorsque Madame avait tenu à s’inspirer du Manuscrit trouvé à Saragosse. Grâce aux services éminents d’un couple de crapules jà présenté dans ces pages, deux spectaculaires pendus (des cadavres dérobés à la morgue) avaient servi de décor macabre à la reconstitution d’un fameux ballet de la défloration. Leurs miasmes étaient si prégnants, si incommodants pour les nez sensibles de nos anandrynes, perturbaient tant cette bamboche, que les domestiques devaient les arroser toutes les demi-heures à grands seaux d’eau, comme les poissonnières de Marseille le pratiquent pour leurs rascasses grisâtres de huit jours, sans omettre des badigeonnages répétés à l’écouvillon de canon Gribeauval à âme lisse, tâche à laquelle le fameux Michel excellait, pince à linge au nez, surtout lorsqu’il avait revêtu ses apprêts de grognard. Ces badigeons d’une mixture formolée imprégnaient les cadavres d’une fragrance fétide de coquillages tropicaux de collection. Un suc pourri entêtant dégouttait des pieds de ces morts.


Madame la vicomtesse de. n’avait que vingt-sept ans. Ses cheveux blonds, éclaircis de deux tons, étaient coupés courts, crantés et ondulés, selon une mode qu’elle prétendait de l’avenir. Son visage, rond et poupin autrefois, avait été sciemment amaigri par l’arrachage de plusieurs molaires jusqu’à en devenir encore plus elfique et triangulaire que ceux de Cléore ou Dina. Ses grands yeux langoureux vous fixaient avec concupiscence, vous déshabillaient, que vous fussiez femme ou homme, tandis qu’elle fumait de longs cigarillos. Sa voix aimait à changer de ton, de registre, passant de la naïveté de l’oiselle à petit timbre sortie du pensionnat à la rudesse âpre d’une goualeuse alcoolique de café-concert de dernier ordre. Pour ses dessous, elle alternait, avec désinvolture, selon son humeur, les pantalons d’oie blanche provinciale de bonne famille et de curieux bloomers de catin, tout ourlés et bouillonnants, aux jarretières révolutionnaires car verticales et à pinces, extensibles et élastiques, en hévéa authentique, qu’elle exhibait en plein air, sans jupe ni jupon, huit-reflets d’amazone sur la tête. Selon ses dires, cette tenue affriolante n’était point en usage au Chabanais mais parmi les prostitués masculins travestis. On disait d’elle qu’elle possédait l’art consommé de tomber à hauteur d’hommage, pratique de lupanar d’une déviation extrême, art dont elle faisait profiter toutes ses conquêtes des deux sexes.


Car Madame la vicomtesse de. , de ses prénoms d’origine austro-hongroise Magdalena Maria pour ainsi dire prédestinés à la débauche, la vilenie et la luxure, pouvait s’amouracher de femmes comme de messieurs. Ses conquêtes étaient innombrables, dans tous les régiments, tous les ballets, toutes les troupes de théâtre, tous les cabinets ministériels, toutes les Chambres, tous les salons…et sa fortune était considérable, autant du fait de son héritage que des prodigalités de ses amants et amantes.


D’une brusque gaucherie, timide tout d’un coup, Cléore n’osait aborder Madame, lui exposer ses projets. Elémir lui montra une réplique des tétrarques de Dioclétien, exposée à proximité à côté de bouquets de glaïeuls et de bégonias. « Soyez dure comme le porphyre, à l’image de votre porphyroïde chevelure, ma mie… » lui déclara-t-il pour l’encourager. Elise-Aliénor de Châtenay murmura à l’oreille de Madame que Cléore était arrivée. Cela interrompit la passionnante discussion esthétique poursuivie à bâtons rompus entre Madame et Louise B., parlerie qui portait sur la comparaison entre l’art rustique et foisonnant d’un Pieter Aertsen
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dans son Adoration des bergers et La Vierge au rocher de Léonard de Vinci. Louise B. s’extasiait au sujet d’Aertsen, de son sens exacerbé du détail : pas un poil ne manquait selon elle aux pelages des têtes du bœuf et de l’âne. Madame la vicomtesse défendait bec et ongles Léonard, prétextant de la trivialité de la scène évangélique d’Aertsen, bien qu’elle fût pleine de ferveur. Elle compara celle qu’elle ne pouvait qualifier de Sainte Vierge du fait de sa rusticité vulgaire – après tout, elle pouvait être une simple bergère ou une femme du peuple et nom la mère du Christ – à tous les chefs-d’œuvre mariaux de Duccio, Bellini, Murillo, Raphael, Pérugin et tant d’autres portraitistes de Madones.


Lorsqu’elle prit la parole, Cléore s’excusa humblement de son audace interruptrice. Elle tenta d’expliquer le pourquoi de sa présence mais balbutia.


« Madame la vicomtesse…j’ai l’honneur de solliciter de votre très haute bienveillance…

- Allons, parlez, ma jolie, s’exclama de sa voix de bastringue Madame. Je ne vais pas vous dévorer. Je ne suis point une ogresse.

- Mademoiselle la comtesse de Cresseville a une importante requête à formuler au sujet d’un grand dessein qui lui tient à cœur en rapport avec ses passions…féminines…se risqua Elémir.

- Il…il s’agirait de fonder une sorte d’institution…de lieu…hem…particulier, toussota Cléore, qui serait voué à l’éducation des amours enfantines…euh…consacré exclusivement aux petites filles de sept à quatorze ans, soit jusqu’à la nubilité…

- Une institution d’anandrynes miniatures ? se rembrunit la vicomtesse. Soyez plus claire.

- Euh… Cette institution serait vouée à enseigner l’amour entre filles et entre filles et femmes…

- Belle philippique ! Belle apologie du saphisme. Vous vous moquez, mademoiselle la comtesse. Vous faites vôtres les assertions de feu le chevalier de Lamarck. Vous espérez rendre tribades, par l’acquisition, par l’éducation, des filles non ainsi nées. Et vous souhaiteriez qu’elles transmissent leurs caractères saphiques à des…descendantes qu’elles n’auraient point puisque non vouées à connaître des mâles. Absurde. On ne naît point anandryne, on le devient, tel est votre postulat. Or, il existe une autre option.

- Laquelle ? Eclairez ma lanterne.

- Mademoiselle de Cresseville, vous devriez vous tenir au fait des recherches effectuées en Angleterre : Darwin, Galton, Spencer… Votre projet n’est réalisable que par la sélection naturelle, des filles les plus aptes, qui, par la naissance, portent jà la potentialité du saphisme. Des tribades innées, cela existe aussi.

- Mais, cela signifie que…toutes les anandrynes sont des malades…par atavisme.

- Faux, mademoiselle, coupa la vicomtesse. Le saphisme n’est pas une maladie congénitale, mais une qualité, un avantage pour la survie des plus aptes.

- Tranchons donc le débat, reprit Elémir. Soit vos pratiques s’apparentent à une perversion sociale et culturelle, soit vous les portez par atavisme dans votre sang, dans votre être. Pour ma part, je soutiens la position de Cléore. Le saphisme s’acquiert, il ne se décrète pas à la naissance. Nous devons procéder, en passer par l’éducation des filles…

-…et, pour cela, il faudra que des adultes les…euh…initient, leur donnent des leçons, rougit Cléore.

- Que diriez-vous d’une institution, d’une maison, calquée un peu sur le Saint-Cyr de Madame de Maintenon, que l’on baptiserait en hommage au poëte Baudelaire (le vert paradis des amours enfantines) Moesta et Errabunda ? suggéra Louise B. On y éduquerait au saphisme des fillettes pauvres, qu’elles fussent nobles ou du peuple…

- Vous me volez mon idée, reprit Cléore, piquée.

- Il faudra les recruter, les dénicher, objecta Elémir.

- Le lieu est tout trouvé. Je possède une propriété un peu désaffectée près de Château-Thierry, répliqua Madame la vicomtesse. Elle ferait l’affaire de par son isolement relatif en pleine Brie. On ne peut décemment instaurer un tel établissement dans une grande ville. Ce serait l’assimiler à une maison de tolérance. La préfecture de police se mêlerait de nos affaires. Or, ce que nous visons, c’est une espèce d’orphelinat…voué à Psappha et Bilitis, où femmes adultes et petites filles, formées par nous, pourraient assouvir leurs passions particulières.

- Cependant, l’entretien coûterait cher, n’est-ce pas ? dit le marquis.

- Loger, nourrir, vêtir, éduquer des petites filles…une maison avec des domestiques, des cuisinières…des communs, une écurie… C’est un vrai château, j’en conviens. Il date du Régent. Il nous faut des soutiens financiers et…malheureusement, comme pour les maisons de tolérance, nous devrons envisager de tarifer les services…

- Madame la vicomtesse, s’empourpra Cléore, je ne veux point d’un Chabanais pour tribades à la bavette. Et notre idéal ?

- Vous dirigerez l’institution, ma chère, reprit Madame. Vous serez vêtue ainsi. En fillette. Il vous faudra cependant une couverture, une fausse identité à Château-Thierry où vous aurez un pied à terre, un travail honnête de jeune fille. Tenez, je connais une couturière, Madame Grémond, qui tient un magasin de mode, d’articles de Paris, le seul sis avant Reims, où, sous votre mignarde défroque, vous feriez office de petite coursière, de trottin. Madame Grémond vous engagera, sur ma recommandation, bien entendu. Je suis connue comme châtelaine, là-bas. Il va de soi que votre emploi de trottin ne devra pas perturber votre fonction de directrice de Moesta et Errabunda. Comme vous ne faites point votre âge, aucune cliente du magasin de nouveautés et autres chiffons et chapeaux ne remarquera la supercherie. Votre petite taille et votre minceur faciliteront d’autant plus votre tâche. Vous n’atteignez même pas les cent cinquante centimètres sous la toise, si je ne me trompe. Et votre joliesse innocente plaide en votre faveur. On vous donnerait le Bon Dieu sans confession.

- Vous vous montrez catégorique, Madame. Vous décidez unilatéralement, sans demander aux autres leur avis. En tant que comtesse de Cresseville, je puis tout de même…

- Ne jouez point les nigaudes avec moi. Je serai votre principal soutien et apport financier, même si vous-même et Elémir participerez à l’aventure. Il va de soi qu’il nous faudra corrompre quelques notabilités locales peut-être enclines à jeter un coup d’œil à nos affaires spéciales.

- Cela n’est point un lupanar et un système de traite des enfants, que nous allons monter ! se récria Cléore.

- Vous êtes une oiselle naïve. Vous en êtes demeurée à vous questionner sur l’insondable mystère des choux et des roses. Vous n’avez pas encore aimé comme moi. Je ne connais pas dix fillettes qui consentiraient à venir d’elles mêmes chez nous, dix parents qui seraient spontanément prêts à nous confier leur progéniture dans le but que nous visons…

- Madame la vicomtesse veut dire, ajouta la peintre, qu’il nous faudra être persuasives dans notre recrutement.

- Les filles devront être enrégimentées, hiérarchisées, comme à Saint-Cyr. On créera des hochets, des grades, des récompenses, voire des diplômes. Il y aura un uniforme. Sur, disons, cinquante membres de la maison, cinq consentantes réellement volontaires suffiront. Ce seront elles les filles les plus âgées, les plus galonnées, celles issues d’un milieu noble mais humble…des familles ruinées de Bretagne, d’Auvergne ou de Vendée, cela existe encore. Pour les autres, on les enlèvera de la fange des villes et des campagnes. J’ai qui il faut comme recruteurs et rabatteurs. J’ai été, je puis vous l’avouer ici, sans pudeur, l’amante du chef des pickpockets de Londres. Il m’a beaucoup appris. J’ai donc mes réseaux…spécialisés…y compris parmi les prostituées.

- Madame, auriez-vous mené une vie si dissolue ?

- Cléore, je puis vous appeler par votre prénom, n’est-ce pas ? Votre ingénuité est fort touchante. Vous semblez à peine sortir des langes.

- Madame, vous prenez si vite vos décisions. J’ai à peine pu parler. Vous me subjuguez.

- Grâce à moi, vous allez réaliser votre rêve…les amours enfantines.

- Et ma fausse identité de trottin ? Quelle sera-t-elle ?

- Vous vous appellerez tout simplement Anne, et vous aurez douze ans. Je vous ferai faire de faux papiers. Vous ne quitterez plus vos toilettes de poupée qui vous siéent à ravir. Vous êtes une fort mignonne petite rousse. Vous me faites songer à mademoiselle d’Anvers.

- Moi, faire les courses pour une modiste la journée, alors que…

- Moesta et Errabunda sera conçu pour recevoir les personnes l’après-midi… Les cours seraient prodigués le matin. Le soir, relâche et dortoir pour toutes. Votre travail de trottin serait limité aux heures post-méridiennes et vous seriez de retour à l’institution pour souper.

- Bien, vous commandez, et j’exécute, hélas ! » se résigna notre héroïne.


****************


Cléore avait semblé capituler, se plier à toutes les exigences de la vicomtesse. Le projet serait plus le sien que celui de Mademoiselle de Cresseville, son expérience d’anandryne militante étant la plus grande.


La fête, cependant, suivait son cours ébaudissant d’extravagance. Une jouvencelle adonisée en princesse des Ursins, ayant par trop abusé du champagne, chaloupait de groupe en groupe en quémandant une danse. Toutes refusaient, se défilaient. On supputait que l’alcool lui montait à la tête, et qu’elle l’avait mauvais. Elle leur répliquait en déblatérations d’une verdeur de corps de garde du Vert-galant où se mêlaient des considérations historiques scatologiques émises autrefois par la princesse Palatine au sujet des étrons des Suisses qui sont partout et gros comme des fûts de canons. A force de se vautrer dans le douvain, cette brune aux yeux gris-bleu, au long nez bourbonien qui rappelait feue la duchesse d’Angoulême, une des égéries de Cléore, cette brindezingue de haute stature, d’une taille d’échalas malgracieux, en finissait par émettre force rots sonores de Dom Pérignon mal assimilé lui remontant des tripes. Prise d’une nouvelle lubie, la prétendue princesse des Ursins se mit à réclamer à cor et à cri un punch fort composé d’orties et d’araignées broyées, sa préférence allant, criaillait-elle à tue-tête, à l’espèce aux pattes longues et au corps gracile qui peuple les latrines sales. Elle se targuait d’un argument littéraire sans appel afin qu’on justifiât son choix hétérodoxe : le grand poëte Hugo n’avait-il point écrit dans Les Contemplations :


J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,

Parce qu’on les hait ;

Et que rien n’exauce et que tout châtie

Leur morne souhait ;


Prétextant cette opinion bien tranchée, tandis que les musiciens, blasés par toute cette bamboche, enchaînaient sonates et quatuors du siècle passé, la donzelle girafe excitée commit l’erreur de pincer le fondement d’Elise-Aliénor de Châtenay, la favorite du moment. Un tel outrage, une telle inconduite, causèrent la réprobation générale. Elise-Aliénor riposta par un soufflet administré à la manière galante du duelliste honnête homme du Grand Siècle ; non point que ce soufflet eût été fort, puissant, ou qu’il eût été administré par la reine des viragos, mais la princesse des Ursins était si ivre qu’elle vacilla puis s’étala avec bruit, de tout son long – et sur l’abdomen encore ! – sur le sol dallé.


Devant un tel spectacle, ce fut l’applaudissement général. Madame la vicomtesse se proposa d’administrer une correction méritée à l’importune : elle ordonna que toutes les participantes fessassent à tour de rôle la gourgandine, la croquignole qui avait eu l’outrecuidance d’insulter la plus belle des Héliades de cette fin de siècle, qui de la main, qui à coups de badine ou de cravache, qui avec la schlague ou le knout. Madame releva les jupes de la coupable, exposant un postérieur bien gras, bien fessu, bien rose, nu, impudique, scabreux, aux yeux concupiscents de ces Dames inverties, car la tribade avait pour us et coutumes de ne jamais arborer de pantalons, portant, comme autrefois, bas de soie à jarretières sans rien d’autre qu’une chemise au-dessus des cuissots. Et le défilé punitif débuta.


A chaque fustigation ou claque, la prétendue princesse émettait des gloussements de pintade en détresse qu’on eût plumée vive. Une participante costumée en if, particulièrement vicieuse, alla planter une de ses aiguilles dans cette chair rebondie, arrachant un gémissement doloriste à cette volaille géante du plus infect aspect. Sous l’effet répété des coups, le postérieur de l’impétrante prenait la teinte d’un coquelicot vénérien qui eût fleuri dans une sente emplie d’immondices, de déchets de l’amour. Tremblante, meurtrie, apeurée comme à l’abattage, la dinde de luxe en fit de l’eau qui coula, jaune, sur les dalles, permettant une évacuation triviale du trop plein de champagne. La belle n’eut point trop longtemps à souffrir ; son calvaire s’interrompit sur-le-champ à l’irruption inopinée d’une invitée surprise dont le juron paysan retentit à en faire éclater les girandoles des lustres. « Sacrédjiu ! » fit cette voix bien connue de toutes les courtisanes.


Cléore s’était bien gardée de participer au châtiment corporel de la princesse par usurpation, quoiqu’elle eût lu Sade. Elle s’était réfugiée dans un coin, près d’une autre invitée ayant pignon sur rue, une Suédoise à ce qu’elle prétendait, adonisée en Dame aux Camélias, qui avait extirpé d’une vieille malle les crinolines empoussiérées de sa mère. Cette créature, pendant et rivale de Madame la vicomtesse, avait sa propre coterie au sein de l’assemblée. Son visage énigmatique, bien qu’assez beau, déplaisait à Cléore car point de son goût, trop androgyne. Cette anandryne glaciale, incapable de sourire, se disait femme savante puisqu’elle préparait à Uppsala une thèse portant sur la diplomatique rotembourgeoise au XIVe siècle, plus exactement à l’époque du roi Didier IV dit l’ingénieux, roi-ingénieur inventeur d’un ascenseur hydropneumatique pour cathédrales, qui avait poursuivi une correspondance assidue et érudite avec le pape Jean XXII d’Avignon. Cléore reconnut au passage Madame la duchesse de., en habit de Brunehilde, qu’elle fréquentait de loin en loin et qu’elle salua. Elle entendit pour la première fois parler de Délie O’Flanaghan, qu’elle devait rencontrer quelques jours après cette fête, lorsque la précieuse suédoise interrogea la duchesse sur les raisons de l’absence de sa fille adoptive à cette fête fort courue. Celle-ci lui répondit, d’un air très compassé, les yeux levés au ciel :

« Ah, ma chère Grete, mademoiselle Gustavson, c’est que ma petite chérie, ma mignonne Délie, est souffrante, ce jourd’hui. Elle garde présentement le lit, entourée de bouillottes, ses poupées préférées partageant en toutes confidences sa jolie couche rose. »


La rustre crécelle de la nouvelle arrivante jurant comme une poissarde ou comme un charretier obligea Mademoiselle de Cresseville à détourner son attention. Elle abandonna sans déplaisir sa voisine dont l’accent scandinave traînant et apprêté fatiguait ses oreilles. Il était bientôt Vêpres, et son estomac s’impatientait car elle avait dîné chichement sur le coup précoce des onze heures avant de partir pour Meudon. Cléore avait grand’chaud, quoiqu’elle fût sans corset – vêture de fillette oblige - et, comme d’autres assistantes, elle agitait avec frénésie un éventail de soie à décor japonais de papillons jonquille peint par Giuseppe De Nittis. Les yeux vairons, empreints d’une langueur non feinte, identifièrent l’objet de ce nouveau scandale. C’était Mademoiselle Valtesse de la Bigne en personne, en petit arroi, car n’ayant même pas jugé utile de se costumer pour cette fête. La Valtesse, Ego ou Isola, comme on disait dans le milieu, avait conservé telle quelle la toilette émerillonnante de sainte nitouche, d’un blanc provocant de première communiante, bien que bouillonnante de froufrous excitants évocateurs de leurs sous-entendus, ombrelle en prime, chapeau fleuri sur cheveux libres et roux quoiqu’ils fussent éclaircis, toilette dans laquelle elle posait pour Monsieur Gervex, un de ses amants mâles. Elle portait avec une magnificence de plante ornementale en pot ses quarante printemps, bien que les chairs de son cou, alourdies par l’abus des repas plantureux en cabinet particulier, dont chacune de ses conquêtes était prodigue, commençassent à s’affaisser et à devenir flasques.


La Valtesse n’était point venue seule, démentant l’adage selon lequel il vaut mieux être seul que mal accompagné. Par contraste, sa blancheur diaphane, digne qu’on en léchât la peau enduite de lait d’ânesse, s’opposait à la moricaude qui s’appariait à elle. Cette compagne étrange représentait la laideur nègre incarnée, une prétendue amazone du Dahomey tout en peaux de léopard, seins découverts, qui roulait des yeux en boule de loto et arborait d’affreux plateaux aux lèvres qu’elle s’amusait à faire cliqueter tel un cannibale Pahouin ou Niam-niam. Cette horreur fut fortement applaudie. Cette négresse puait la fausseté, le factice : son épiderme avait été foncé au cirage et au brou de noix. Valtesse ne pouvait se commettre avec une Africaine authentique.


Ce qui gênait le plus Cléore dans cette exhibition exotique de mauvais goût était que Mademoiselle de la Bigne, tout en faisant tournoyer d’une main avec négligence son ombrelle ourlée, tenait de l’autre cette femme-singe ou guenon dépoitraillée, demi-nue, en laisse. Ladite laisse s’achevait par un collier de cuivre qui enserrait le cou de l’amazone. Celle-ci poussait force grognements bestiaux. Tout cela demeurait bien excitant, propre à titiller les consciences malsaines de nos tribades, à moins qu’elles se blasassent promptement de ce zoo humain de pacotille. Pour Cléore, qui s’exprimait souventefois en tmèses et aphérèses, qui préférait dire lors que plutôt qu’alors que, jà au lieu de déjà, trichienne en lieu et place d’autrichienne, cette image dégradante bien qu’érotiquement connotée, était une allégorie ensauvagée de la Belle et la Bête de Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, à moins que Valtesse représentât Dionysos et sa compagne une thyade à la sauce dahoméenne. Mademoiselle de la Bigne se mit à toupiner avec son ombrelle tandis que, comble de cette mise en scène décadente, un tisserin apprivoisé vint à se poser sur son épaule gauche. Puis, la courtisane susurra : « Mesdames, place à la musique sauvage ! »


Toute cette partition était admirablement orchestrée, Cléore devait en convenir, et résultait sans doute d’une entente entre la maîtresse de maison et Ego-Isola, destinée à égayer les aîtres et les esprits.


D’un geste négligé de la main, la vicomtesse congédia les musiciens qui jouaient depuis tantôt trois heures. Ils s’empressèrent de plier leurs pupitres, de ranger leurs instruments et leurs partitions en poussant des soupirs de satisfaction, bien qu’ils se fussent interrompus au beau milieu d’un menuet. Mademoiselle de Cresseville en fut bien contrariée, elle qui ne goûtait qu’à la grande musique. Valtesse en profita pour lâcher la laisse de sa myrmide panthère, qui bondit en mugissant, tout en souplesse, sur la table où reposaient les seaux à champagne, sans aucunement les renverser. Alors qu’on l’applaudissait à cet exploit – s’agissait-il de quelque ballerine chère à Monsieur Degas, d’une artiste de cirque, contorsionniste ou équilibriste, d’une danseuse de cordes ou autre femme-fakir ? – trois nègres déboulèrent en criant et chantant dans la grand’salle. Ils étaient quasi nus, à l’exception d’un simple cache-sexe en peau de chèvre et d’un panache de plumes d’autruche au derrière. Ils dansaient et vociféraient en jouant qui du tam-tam, qui d’une espèce de harpe, qui d’une sorte de xylophone propre à ces peuples. Leurs borborygmes étaient inintelligibles. Le jeu consistait à ce qu’ils s’approchassent des femmes, très excitées par ces mâles primitifs, que celles-ci les plumassent progressivement et glissassent à la place, dans le cordon fessier qui terminait le cache-sexe, billets de banque, lettres de change ou chèques. Une grosse Reine rouge d’Alice au Pays des merveilles fut mise en un tel rut inconvenant par ces incarnations diaboliques, que ses pantalons churent brusquement sur le parquet.


A ce jeu pervers, Dina fut des plus expertes. Elle gagna haut la main en enlevant à elle seule la moitié du plumeau de chaque nègre et en glissant dans ce qu’il ne fallait pas nommer plusieurs coupures en livres sterlings. Elle en gloussa de désir et s’empressa de bécoter sa mie, qui en devint pourpre.


D’autres tribades, en véritables petites vicieuses, profitaient de ce jeu de plumage ou d’effeuillage pour frôler, effleurer les cache-sexe des nègres à l’emplacement de leurs bourses, afin qu’en eux s’allumât le plaisir. Elles voulaient vérifier la véracité de la légende selon laquelle les mâles d’Afrique possèdent de longs bâtons raides entre les jambes. Mais elles avaient beau jeu de multiplier les frôlements vains des génitoires car rien ne se produisait ; aucun bâton de Priape ne surgissait et ne crevait l’enveloppe précaire de la peau de chèvre pénienne. C’était comme si les parties de ces nègres eussent été poussées à la constipation par quelque jeteur de sort. En fait, Valtesse, maligne, s’attendant à la velléité de tripotage de ses amies, avait administré à ses musiciens une drogue africaine de sorcier nouant les aiguillettes et inhibant la virilité. Déçue, une Marie Touchet aussi grosse qu’un lévrier afghan émit une réflexion salace sous le regard narquois de Madame, réflexion selon laquelle ces sauvages souffraient tant du mal de Naples qu’ils en avaient des rognons gâtés, tel le roué Françoué premier ainsi que son autopsie l’avait révélé, personnage historique dont on disait qu’il avait contracté cette maladie de Vénus de la Belle Ferronnière, au point de ne même plus pouvoir monter à cheval, à cru comme en selle.


Puis, les Africains s’en vinrent, remplacés par un orchestre d’Asie, dit de gamelans de Bali. Les musiciens arboraient des moustaches noires lustrées et cirées, parfumées au musc, des vêtements bariolés en étoffes précieuses de madapolam et de soie, bien gansés, et des turbans écarlates dont la pointe, ouverte tel un cône tronqué, épandait des effluves de patchouli et de cannelle. Tous avaient enfilé à leurs doigts des dés et étuis d’électrum. Madame ordonna de faire le silence absolu, de tirer les rideaux et tentures afin que l’obscurité se fît quoique la journée de ce printemps courant vers la fin mai fût bien avancée. Elle interdit d’allumer les candélabres, à l’exception de deux lourds lampadophores que deux valets allumèrent, lampadophores qui encadraient une petite scène en forme de pagode que Madame dévoila, demeurée sciemment cachée jusque là. La musique mystérieuse, lancinante de lenteur, s’éleva tandis qu’Elémir questionnait Madame.


« C’est à une danse traditionnelle de Bali que je vous convie d’assister. Monsieur Emile Guimet a su m’ouvrir aux cultures d’Extrême-Orient, à d’autres horizons distants, tout comme vous, mon ami, et je suis parvenue à m’offrir les services d’une danseuse d’exception et d’un gamelan exotique. Seul à ma connaissance un grand lord anglais en possède un semblable.

- Ce spectacle sera-t-il long ? Nous devions souper à Paris au Vefour ce soir, Cléore et moi…

- Après la danse restera le rite de conclusion de cet après-midi, notre lapidation du Phalle…là bas, au belvédère. »


La danseuse balinaise effectua son entrée solennelle sous les vivats. Elle était soie, sinople, or, bronze, percale, satin et gemmes. Son long pagne serti de fils aurifères et d’argent étincelait sous les chandelles. La lenteur infinie de ses gestes envoûtait les plus rétifs à ce type de beauté immémoriale. Elémir, pourtant, eut des doutes. Etait-ce bien une femme ? Certes, comme toutes les jeunes Asiatiques, ses traits revêtaient une infinie délicatesse, une finesse exquise…mais… Il le fit savoir à Madame.


« Permettez, mon amie, que je vous questionne sur la nature exacte de cette jeune danseuse des Indes Hollandaises…J’ai l’impression qu’il s’agit d’un travestissement, comme ce fameux bal de la cour d’Henri III où les hommes s’étaient costumés en femmes et les femmes en hommes…comme l’ont fait, ici même votre George Sand ou encore ce comte de Saint-Mégrin.

- Vous faites erreur, très cher. Miss Ylang-Ylang, qui se produit également en Angleterre, est actuellement bel et bien femelle…mais votre doute s’explique aisément : elle est née homme.

- Un hermaphrodite ? La finesse de son corps est toute féminine, certes, mais je ne sais quoi dans l’ovale et la mâchoire fait indubitablement penser à…

- Miss Ylang-Ylang s’est faite femme. Elle a changé de sexe voilà cinq ans, grâce à une série d’opérations chirurgicales spéciales qu’un seul grand chirurgien de par le monde – il vit à Londres – accepte de pratiquer.

- Tout ceci m’ébaudit ! L’opération inverse est-elle possible ?

- Mon cher Elémir, les connaissances actuelles en matière de chirurgie empêchent de tenter le type de greffe à laquelle vous pensez. Mais je ne désespère point des progrès de la science. Au prochain siècle, peut-être… »


La danse se poursuivit, fascinante, lascive… Parfois, le tempo des percussions accélérait et Miss Ylang-Ylang se mettait à saccader ses mouvements, à substituer à la grâce la frénésie comme si elle eût incarné une Coppélia orientale au mécanisme déréglé. Transportée en plein conte, comme dans un songe érotique, subjuguée par la répétition des rythmes et des sons lancinants, l’assistance, sous le charme et l’hypnose, comme prise de convulsions choréiques, voulut prendre part à la danse d’envoûtement balinais et partager les sensations émollientes du change-sexe. Nombreuses furent les anandrynes qui esquissèrent des pas de deux, des entrechats d’une gaucherie insigne, incapables qu’elles étaient de copier cette chorégraphie issue d’une tradition plusieurs fois centenaire.


Toutes les bonnes choses ayant une fin, et bien que de nombreuses tribades souhaitassent que l’on bissât la danseuse, Madame jeta un « bernique ! » puis ordonna à toutes de la suivre au belvédère, où la lapidation de clôture les attendait. Cette grande terrasse, aménagée en rocailles et en cascatelles, imitait les légendaires jardins suspendus de Babylone. Elle comprenait d’ailleurs des statues de marbre à l’effigie de Sémiramis, mais également des imitations en taille réduite de sphinges et d’hommes-lions de Khorsabad dues à la gouge et au ciseau de Frémiet. Des plants de sesbanies, de seringas et de strelitzias égayaient ces lieux enchâssés de vasques de travertin dans lesquelles une fumigation de myrrhe se consumait et embaumait tout. Madame la vicomtesse avait demandé à ses jardiniers qu’ils procédassent à l’élagage et à l’écrêtage des bosquets, de l’aulnaie et de la tremblaie en contrebas, afin que tous ces végétaux ne dépassassent point la hauteur de la balustrade du belvédère, dont les colonnettes relevaient de l’ordre toscan. De même, en plus de l’émondage, elle avait engagé un agronome en vue de plusieurs opérations de marnage et de chaulage des terrains alentours. Cléore aperçut la chose entre un Laocoon et une Médée.


Il s’agissait d’un cippe monumental d’un réalisme cru d’amanite vénéneuse. La statue phallique, d’amphibole et de smaragdite vert-émeraude, défiait de son pouvoir symbolique de fécondité celles qui voulaient lui disputer la préséance millénaire, les insultant, les humiliant, leur crachant sa semence immonde au visage pour les siècles des siècles. Le sculpteur était, de toute évidence, une femme, une artiste qui avait voulu conjurer la puissance évocatrice de ce phallus horrible en utilisant comme matériau la pierre verte, non point d’un vert de vie, alléguant du printemps et de la renaissance osiriaque de la végétation, mais d’un sinople post-mortem, d’une teinte de putréfaction quasi jubilatoire similaire à celle du Christ meurtri du retable d’Issenheim. Démonstration de vulnérabilité, donc. Car l’on sait, et toutes ici le savaient bien, que la chair du membre ne se conserve point ; elle pourrit en premier car sans structure osseuse. Osiris recouvra toutes les parties de son corps, sauf elle. Ce pouvoir sexué, de facto désossé, était donc périssable, et il était du devoir de ces dames qu’elles suppliciassent allégoriquement ce phalle pourvoyeur d’esclavage. C’était le temps de la révolte, de l’émancipation ; l’heure de la femme avait sonné, et la statue du dieu ithyphallique, du mâle tyran, serait déboulonnée, abattue à jamais, comme lorsque les zélotes de Christus renversèrent les idoles païennes, les Irminsul des sources de la Lippe. A la parfin, elles exerceraient le Pouvoir et vaincraient.


Madame fit distribuer dans les mains de chacune un lot de petits cailloux noirs, boules de vote négatif, d’ostracisme, contenues dans de petits sacs de calicot. Toute cette sachée était sapide ; il était recommandé que toutes suçassent ces pierres avant de les jeter à la face du phalle, telle une réappropriation de sa puissance. Leur parfum était de guimauve, de vanille et de pâte de rose, leur saveur aphrodisiaque. Chacun de ces cailloux était légèrement fendu en son mitan et cette fente à peine perceptible au toucher mais Cléore en saisit le caractère vulvaire figuré. Comme la loi du Talion, chacune rendrait au mâle oppresseur œil pour œil dent pour dent, en prononçant à chaque jet lapidatoire la phrase rituelle sacrilège : Ego non te absolvo.

Chaque participante lapida le monstre dressé en mettant du cœur à l’ouvrage. Par esprit d’imitation, conquise, Cléore ne fut point en reste. Elémir, l’homme, demeura spectateur, distant. La scène tournait à l’hystérie. Toutes suçotaient leur caillou noir avec frénésie, l’enduisant de leur salive. Puis, elles le frottaient comme des convulsionnaires extatiques en leur entrejambe, leur entrefesson, fouissaient leur intimité de ces graviers-vulves le plus en profondeur qu’elles pussent, jusqu’à ce qu’ils gluassent de leurs sécrétions de rut onaniste. Alors, elles invectivaient ce phalle d’une teinte de néphrite, l’injuriant d’obscénités affreuses comme des tricoteuses ivres et souillées de vomissures de piquette la charrette des aristocrates tirée par l’haridelle de Fouquier et Sanson. Elles jetaient à la mâle face le caillou noir poisseux de leurs sanies de coït, de leur bave, en prononçant la sentence blasphématoire. Cette lapidation de l’homme adultérin, ce supplice, ce rite, dignes des mahométans les plus arriérés dévoués à la charia, se poursuivaient sans trêve ni pause parmi ces fanatiques de Psappha. Le Ego non te absolvo résonnait comme une jactance, une éructation, comme une sentence de mort, comme un rescrit antichrétien qu’un Dèce réincarné eût signé en ce siècle de machinisme. Les mots répétés indéfiniment, multipliés, proliférants comme un squirre suppurant, comme un ichor dégouttant d’un kyste intumescent, crachés, éjaculés par toutes ces mégères de salons, enivraient, blasaient, saoulaient, faisaient tourner les têtes et les corps, suscitaient le vertige sans que nul abstème dérisoire eût pu les contrer. Et Cléore, prise dans le maelstrom, tomba en pâmoison, telle une masse, après qu’un bref cri d’extase eut surgi de sa jolie bouche pourprine.

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[1] Aurore-Marie de Saint-Aubain s’amuse à mettre en scène la peintre mondaine Louise Abbéma, qui la portraitura, dont les penchants lesbiens étaient chose publique, bien que le nom abrégé qu’elle donne fasse plutôt penser à Louise Breslau.

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