samedi 8 mai 2010

G.O.L. : chapitre 3 : Lagereï 1ère partie

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Lagereï se tient dressé, face au Colosse d’or.
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Il n’ignore pas l’enjeu de ce combat. On a parié sur lui des milliers de roubles azerbaïdjanais. Avec le taux de change actuel, par rapport au dollar sondonésien, cela en vaut vraiment la chandelle! Lagereï a la rage de vaincre malgré les trois cents kilos de son adversaire. Le Colosse d’or le jauge avant de se jeter à l’assaut. La cagoule de simili cuir gêne notre catcheur, mais il n’en a cure : les règles veulent qu’il demeure masqué. Et la télé est là, pour un direct fiévreux à suspense garanti!
Tandis que la foule avide poursuit ses enchères et encourage ses champions, emplissant de ses clameurs impatientes et assoiffées de sang l'immense salle omnisports, Lagereï se remémore ses précédents combats – vraiment, ils sont tous mémorables, qu'il en ait été vainqueur ou en soit sorti écrasé et humilié! - face à des costauds pugnaces et valeureux : Gregorius, Paolo Nero, Maxtarna Herclé, The Scarlett Angel, Antée, le Géant Vert, Crazy Bull, Iron Monster, Milon de Crotone, Nessus...C'est comme si tout le film de sa vie défilait, comme s'il allait livrer son ultime affrontement avant la mort!
Le plus notable de ses adversaires a été, c'est incontestable, Kakou l'anthropopithèque, celui qui ne se bat que revêtu d'une hideuse peau d'homme-singe synthétique, avec toutes les fermetures Éclair bien visibles, le masque simiesque caoutchouteux aux crocs de plastique agressifs, les grognements de fauve, l'odeur d'acrylique et de chimie de la fausse fourrure rouge brique qui vous prend à la gorge, qui schlingue pis que des chiottes de sous-développés caucasiens! Il s'en est fallu de peu que Lagereï ne succombe sous cette masse grasse et puante à laquelle il aurait préféré celle d'un sumotori. Pourtant, il a fini par avoir raison de la « bête » restée sur le carreau, les cervicales brisées...car, dans ce catch bien particulier et sadique, où priment le spectacle, les sensations fortes, le pèze et le voyeurisme, les combats peuvent se poursuivre jusqu'à la mort.
La cloche sonne. C'est le signal du combat. Le Colosse d'or, casqué tel un mirmillon, avec le slip en lamé orné d'une braguette impressionnante de surmâle en rut, se rue sur Lagereï comme un bulldozer décérébré. Il ne marche qu'aux hormones, aux anabolisants qui l'ont trafiqué jusqu'à le déshumaniser totalement. Seul le cerveau limbique le commande avec des ordres simples, brefs : « Moi colère, moi te tuer! » Alea jacta est!
Lagereï : Souvenirs d'un catcheur bélarus du 9-3 racontés à la troisième personne (extrait de la page 142). Nègre : Yann Planque. Éditions Muriel Plafond Paris, 2009.

La forme était celle d'un miroir, plus exactement d'une ancienne glace vénitienne, fort ouvragée, baroque, telles qu'on les fabriquait à Murano au XVIIe siècle. Tarabiscotée, outrepassée, tourmentée, surchargée de cabochons de cristal, cette glace maniériste, lorsqu'on la touchait, prenait une consistance souple et molle, élastique : en fait, elle rappelait davantage une peau de tambour transparente, un tympan, pour ne pas dire une lentille coulée en une matière plastique inconnue qu’un quelconque produit des antiques verriers.
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Je songeais :
« Et si Alice avait surgi de là, et ayant traversé ce miroir, se serait retrouvée dans l'impossibilité de faire marche arrière? »
Il me fallait tenter le coup : franchir le miroir, me rendre de l'autre côté comme Alice... Cependant, j'hésitais. Un scrupule me retenait.
« Et si, comme Orphée, j'allais trouver là-bas l'enfer? » pensais-je.
Ces atermoiements parurent se prolonger de trop longues secondes. Le là-bas, cet autre côté du miroir, pouvait être semblable à celui du roman de Huysmans. Quelle que fût la décision que j'allais prendre, je pressentais ne plus pouvoir rebrousser chemin : ni possibilité de regagner l'extérieur du Palais Pelche, ni retour à un monde normal. Ma résolution aurait des conséquences irréversibles.
Le spectre de cet Allemand bismarckien (du moins le datais-je du temps du chancelier de fer) avait-il raison, ou ses avertissements s'avèreraient-ils infondés? Le piège consistait-il en l'immobilité lâche, ou en une hardiesse qui me coûterait cher? J'en avais tant vu ces derniers jours. Ce que je trouverais ailleurs, derrière la glace vénitienne souple, ne pouvait être pis.
Je me décidai donc : après avoir murmuré à l'adresse de la dépouille de la pauvre Alice : « Merci et adieu, mademoiselle Liddell » je sautai, lampe en main, à travers le verre malléable, qu'il mentît ou dît vrai, qu'il trompât, déformât la perception des sens, ou reflétât l'état exact de l'univers.
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Une crypte. Une crypte romane aux colonnettes, à la voûte peinte de fresques naïves, à l'image de Tavant ou de Saint-Géraud d'Aurillac, que j'avais visité en 19..
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Un cimetière aussi, encore. Des sarcophages lourds, sculptés de rinceaux, de palmettes, d'entrelacs, de coquilles Saint-Jacques, mêlant inextricablement les héritages celtes, paléochrétiens et germains, plus exactement de l'époque mérovingienne à celle des Otton...
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Une abside souterraine en cul de four, avec un Christ en majesté, œuvre d'un artiste anonyme de ce XIe siècle obscur. Des absidioles, des niches bigarrées de peintures chatoyantes.
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Des chapiteaux à motifs végétaux ou historiés représentant des scènes des Évangiles ou de l'Ancien Testament.
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Et ces fresques énigmatiques, belles quoique d’un style gauche, quasi primitif, vivement colorées d’ocre, d’écarlate, d’azur, d’or, de vermeil et de sinople...
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Combat des vices et des vertus, influences philosophiques et poétiques des plus grands représentants de la culture transitoire entre le Bas Empire romain et l'époque romane : outre la Psychomachie de Prudence,
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le peintre inconnu avait puisé ses sources iconographiques dans Macrobe, Boèce, Ausone, Sidoine Apollinaire, Isidore de Séville, Bède Le Vénérable, Adson, Gerbert, Beatus de Liebana et d'autres encore. Ici, l'Arche de Noé ;
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là la parabole du mauvais riche puis la création d'Adam ; là bas encore un fabuleux bestiaire avec drac, basilic, griffon
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et sirène, puis un chevalier à casque conique à nasal revêtu de sa broigne treslie losangée. Ne manquait que l’inscription énigmatique : Ranulfo.
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Omniprésence, omnipotence, omniscience du Tétramorphe, de Dieu, du Sauveur, de la colombe du Saint-Esprit. Réminiscences d'Issoire, de Notre-Dame du Port, d'Autun, de Vézelay, de Saint-Savin sur Gartempe...
Mais surtout, la sensation que plus je marchais sur ce sol de terre battue, plus la crypte, apparemment petite, m'apparaissait sans bout, sans fond, sans fin! Et cette impression de ne pas être seul, ces impalpable présences hantant ce haut lieu de la chrétienté médiévale...quelques âmes en peine, errantes, non pas d'hommes morts adultes, mais avant d'être nés. Fantômes fantasmés des fœtus disparus, sans salut, qui hululaient doucement, vagissaient et murmuraient leur détresse, leur désarroi de se retrouver piégés à jamais dans des limbes intermédiaires entre l'en-deçà et l'au-delà, qui voulaient m'expliquer pourquoi ils souffraient, qui souhaitaient me dire que les papes savaient cela, priaient pour eux et luttaient ainsi - à tort - contre l'émancipation des femmes et le contrôle des naissances. Savoirs sibyllins de l'inconnaissance, volonté de dire que l'âme est dès la conception sans rien y comprendre aux lois de l'embryogenèse! Ces esprits luttaient pour se faire chair mais la métempsycose leur était refusée, étrangère au dogme, aux canons de l'Eglise. Quelles que fussent les homélies rageuses prononcées à l'encontre des matérialistes, elles ne résoudraient jamais ce dilemme, cette aporie.
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Mais je devais avant toute chose trouver une issue à cette crypte! Or, les fœtus ne le désiraient point! Ils me retenaient sciemment en ce lieu clos, modifiant à dessein les sensations et perceptions spatio-temporelles, faisant accroire que cette crypte était infinie... Je faisais du sur-place tout en multipliant en vain les pas. Je reculais sans cesse en avançant, comme si j'eusse été prisonnier d'une pellicule de film qu'un projectionniste farfelu se serait amusé à rembobiner au ralenti. Je franchissais un défilement de petits portails souterrains répétitifs, aux mêmes voussures, piliers et trumeaux entrelacés de dragons, de serpents et de coquatrix.
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J'apercevais le mur du fond, mais, comme l'horizon, ne le rejoignais nullement. Les arcs en berceau ocrés, chaulés, sculptés ou peints, les enfilades de colonnes se succédaient, sans aboutissement, sans qu'il existât un oméga dimensionnel à cette architecture cultuelle démentielle. Il me semblait que les bas-reliefs se répétaient ainsi que les motifs des fresques. Semblable à quelque volume issu de la galvanoplastie, un roi David barbu jouant de la harpe ,qui présentait encore quelques traces de polychromie, toujours le même inlassablement revenu, défiait périodiquement mon regard. J'eusse voulu posséder une masse pour briser ce chapiteau! J'entendais les non-créatures bruire, gémir et miauler, comme si elles se fussent moquées de moi. Elles gloussaient comme des pipelets. Je crus fugitivement entrevoir, à proximité d'un des sarcophages, un empilement de minuscules bières que surmontait, comme pour me narguer, une espèce de forme vague, pas tout à fait encore humaine, semblable à quelque animalcule encore informel, ou plutôt, à un ténu Jésus de cire inachevé... Les âmes ectoplasmiques se multipliaient dans cet espace médiéval d'enfermement mortuaire et, bien qu'éthérées et immatérielles, elles me saisissaient, m'empoignaient, se collaient à mon être, s'aggloméraient à moi, gluantes, prégnantes, horribles, tandis que leurs vagissements, leurs stridulations embryonnaires, leurs plaintes, se métamorphosaient en caquetages démoniaques! L'épouvante, une fois de plus, m'envahit.
Si, d'une manière purement fortuite, quelque autre personne eût été présente dans cette crypte (cette idée étant, toutes choses égales par ailleurs comme l'expriment nos économistes, purement probabiliste et spéculative) qu'aurait-elle perçu, vu ou entendu? Il était fort probable qu'un autre n'eût rien ressenti. Ce cauchemar était-il réel ou constituait-il un pur produit de mon cerveau qui matérialiserait les plus profondément enfouis de mes fantasmes de peur inavouables? Enfant, j'avais cru aux fantômes. Au muséum de Vörnyi-Blestonice, j'avais vu des fœtus conservés dans le formol ou dans l'alcool et j'avais imaginé que leurs esprits hantaient les salles de ce docte lieu. Je traduisais le moindre craquement suspect émanant des lattes de bois des parquets, des lambris ou des vitrines comme une manifestation de quelque âme d'avorton monstrueux. J'avais même pensé qu'en notre propre appartement demeurait un de ces esprits embryonnaires, têtard cireux virtuel, coulure de pré-chair morte en quête d'une Jérusalem céleste inaccessible.
Mon cerveau avait-il crée, suscité lui-même cette crypte synthétisant le Moyen-Âge roman et ses superstitions? Je songeais à ces images de cris muets, comme si mes psychés fœtales eussent émis des ultrasons non perceptibles par l'oreille humaine, à moins qu'elles ne fussent à la semblance de ces momie précolombiennes tourmentées, enfermées dans leur mutisme post-mortem, Inca, Chachapoya, Nazca, ligotées justement dans leur position originelle, intra-utérine, dont le rictus était dû davantage à l'œuvre de la putréfaction qu'aux affres d'une agonie poignante. Une des plus troublantes toiles de la modernité était issue de cette glose, de cette interprétation erronée : Le Cri, d'Edvard Munch.
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Mon esprit se perdait chaque instant davantage dans des pandiculations, des errements au sein d'une prison intérieure, que je qualifierais de dédaléenne. Tandis que les ectoplasmes immatériels et mous poursuivaient leur harcèlement, je pensais que la crypte constituait une espèce de matrice morte, séchée, pourrie, gâtée, vidée de son liquide amniotique, parcheminée, dans laquelle tous ces non-êtres avaient succombé. Je concentrai ma pensée sur l'idée d'un escalier remontant à la surface, à l'air supposé libre : il se concrétisa, près d'une représentation nimbée de Sainte Ursule en son absidiole recouverte de blanc de chaux, qui faisait le pendant à une Sainte Véronique à-demi effacée exhibant un voile, un mandylion empreint de la Sainte Face.
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Je franchis des degrés vermoulus, sans les compter, sans mesurer la durée de ma montée, en aveugle. Les « monstres » relâchèrent aussitôt leur étreinte et je m'extirpai de ce là-bas, me retrouvant à la rue. Plus d'église. A la place, un quartier ancien, assez lépreux, plongé dans la nuit, chichement illuminé par de rares et médiocres becs de gaz. Je reconnus le ghetto de la cité-État. Avais-je tant remonté de marches que cela?
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Cet outre-lieu tortu, ce cloaque, ces fameux quartiers juifs, bien connus pour leur occultation, suintant leur misère, étaient en théorie localisés entre le dix-huitième et le vingt-et-unième niveau de notre patrie. J'ignorais par quel tour de passe-passe j’étais parvenu en ces ruelles gluantes de pauvreté. Je craignais que le franchissement du miroir n'eût produit les effets d'une de ces poudres de perlimpinpin charlatanesque, d'un de ces orviétans d’autrefois vendu par quelque habile bonimenteur, imposteur rusé tel maître Goupil, escroquant le crédule chaland du siècle de Louis XIII et de Ferdinand II.
Je savais le ghetto symbole de l’enfermement, du rétrécissement, de la réclusion de toute une communauté exclue et marginalisée, chose qui s’était aggravée depuis 1890 et l’avènement de Jean-Casimir qui avait ouvert une ère de discrimination et de persécution en prenant des mesures antisémites, encourageant en sous-main les pogroms de l’okratinaskaïa. Si quiconque s'avisait de pénétrer dans ledit ghetto, il lui était par la suite impossible d'en sortir! C'était la prison suprême, le lieu par excellence de la mort lente, graduelle, du recroquevillement intérieur, du confinement ultime de ceux qu'on traitait comme des déchets du genre humain. Avant 1890, il en avait été différemment.
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Or, justement, c'était dans ce ghetto-là, de 1880 voire d'avant, que je me trouvais présentement. Il me sembla antérieur à l’actuel, car peuplé de gens vêtus de manière surannée, à l'ancienne mode selon des usages désormais obsolètes. Il y avait des hommes au caftan et à la barbe longue, des femmes en fichu misérable ; parfois, quelques rares promeneuses, des jeunes filles surtout, arboraient des toilettes plus occidentalisées, des robes à pouf des années 1870 et quelques. Pourtant, je reconnaissais ces maisons, ces taudis, ces boutiques pittoresques, non pas que j’eusse vécu dans ce quartier – n’étant point juif, il m’était interdit de m’y rendre tout comme les israélites y étaient voués à une quasi réclusion à vie, n’ayant le droit de s’aventurer dans les autres étages qu’avec un livret spécial pour lequel ils étaient soumis à des contrôles et à des taxes de circulation – mais parce que je possédais un recueil de photographies du ghetto prises avant l’époque des exactions.
Au fur et à mesure qu’ils entraient dans mon champ de vision, je m’amusais à énumérer ces commerces miséreux. J’éprouvais de la sympathie pour ces représentants souffreteux de la judéité, qui vivotaient, gagnaient petitement leur pitance, survivaient au jour le jour. Cela faisait partie de mon idiosyncrasie. Il y avait là le salon de coiffure d’Abraham Blumenthal, un bien pompeux mot pour qualifier un gourbi où, pour un vingtième de kopeck, on pouvait obtenir une coupe! A quelques mètres, la boutique du fourreur Israël Hablanyi, un métis judéo-hongrois. Plus loin, le « restaurant » de Tobie Klangmann, en fait une infâme et insane gargote qu’on avait dû fermer en 1882 pour raisons sanitaires, les rats y pullulant. Il y servait d'ailleurs l'infecte viande de ces rongeurs présentée comme du râble de lapin, accompagnée d'un innommable pain d'ossements et accommodée d'un vin que l'on disait de fèces. Il ne faisait que reprendre les pis-aller alimentaires venus d'une culture de siège, tel celui de Zantie en 1678 entrepris par l'hetman Turuk Karapoglü, qui agissait sur ordre du Grand Vizir Köprülü.
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A côté, aussi fragile et branlante qu’une hutte de chaume sous la tempête, on reconnaissait l’échoppe de l’usurier Samuel Goldfish avec ses colombages médiévaux à-demi pourris et vermoulus. Enfin, l’enseigne de la friperie d’Isaac Rosenblum vous invitait à vous vêtir en princes pour seulement quelques piécettes grâce à son choix éloquent de chiffons et de loques récupérés chez les riches d’en-haut!
Mais quelque chose n’allait pas, instillait en moi le malaise : tout ceci sonnait faux. Certes, j'entendais les bruits de la rue, les cris des marchands ambulants, des vendeurs à la sauvette, camelots, colporteurs, les clameurs des mille petits métiers exercés par ceux qui survivaient en ces lieux vaille que vaille. Les badauds passaient, vaquaient à leurs occupations, poursuivaient leur chemin sans faire cas de ma présence. C’était comme si j’étais invisible, transparent, comme si j’étais étranger à ce monde. Existais-je pour eux? Je me résolus à ce qu’on m’entendît, à ce que tous perçussent enfin ma présence. Un vieillard au caftan d’astrakan effiloché, rapetassé, couvert de pièces de différentes couleurs tel Arlequin, vint dans ma direction comme une bienvenue opportunité.
Je m’écriai :
« Hé, monsieur ! » d’abord en allemand, puis en valaque. Comme il faisait la sourde oreille, je passai au poldève et enfin au yiddish. Peine perdue. Il m’ignora, passa à côté de moi avec une démarche mécanique, comme un robotyi. Je tentai de m’interposer. Nonobstant son âge, son misérable visage émacié et édenté, sa longue barbe blanche crasseuse infestée de morpions, je l’empoignai par la manche. Que mon geste eût été par trop brusque, je l’ignore : l’homme perdit inopinément l’équilibre. Il se rompit à terre, littéralement. Le pauvre vieillard s’était brisé en trois morceaux. Pauvre? Que non pas! Il s’agissait d’un leurre! Un mannequin de cire, une mécanique comme le monk! Pris d’une rage soudaine, je hurlais ma vindicte tout en renversant un autre badaud, puis une passante. Des répliques factices en cire, mues par un mécanisme ! Des pantins, tous ! Cassés, rompus, comme l’autre ! Etais-je enfermé dans une espèce de musée Grévin pervers ? Subissais-je une nouvelle expérimentation de mes bourreaux ? Plus inimaginable : m’étais-je égaré dans une préfiguration potentielle du ghetto, anticipation virtuelle imaginée par un quelconque scientifique d’une civilisation se perdant dans la nuit des temps, démiurge de l’Atlantide, de la Lémurie ou de la Rodinia, que d’aucuns pensaient dater de plusieurs milliards d’années? Je pleurais tandis que les automates de cire survivants continuaient de feindre l’ignorance des événements, marchant tels des insectes absurdes, programmés dans cette potentialité (atlante ? antécambrienne ?) pour ne faire que cela…
Ce fut dans cette détresse que je la vis, débouchant d’une venelle, admirablement vêtue.
A cause de ses longues boucles anglaises, je crus avoir affaire à Aurore-Marie de Saint-Aubain en personne. Non ! Parce que rousse, merveilleusement rousse, elle était plus proche d’une Irène Cahen d’Anvers devenue jeune fille. C’était la jeune compagne de Michka Kador. Que faisait-elle donc ici, habillée de luxe telle la Parisienne de Charles Giron, fameux portrait mondain français des années 1880 ?
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J’avais pressenti que son corps svelte s’harmoniserait avec les plus luxueuses toilettes de la grande bourgeoisie européenne. Coiffée d’une toque d’astrakan, d’où retombaient ses torsades rubescentes, elle arborait un manteau noir épousant parfaitement les contours d’une robe à tournure. Le haut s’ouvrait sur une guimpe de tulle au col de velours, anthracite lui aussi, et un camée de chrysobéryl au profil de Perséphone agrémentait son cou gracieux et blanc. L’esquisse d’un décolleté avec un casaquin de pongée et de madapolam lilas se laissait deviner à la base de la guipure. Ses mains gantées de chevreau chamois s’enfouissaient dans un manchon de loutre. Sa longue jupe d’ébène froufroutait sur des bottines bicolores, crème et brunes, d’une coupe déjà Richelieu. Des breloques pendaient au manteau fourré boutonné de nacre : une châtelaine avec un réticule d’organsin et de calicot orné de motifs floraux exotiques – orchidées, hortensias et lotus – côtoyait une longue chaîne de montre qui s’achevait par un énorme oignon Henri IV gemmé, constellé de péridots et d’olivines.
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« Mademoiselle! » dis-je à son adresse.
Elle m’avait vu, car sa gracieuse tête émit un léger mouvement de surprise dans ma direction mais elle feignit aussitôt m’ignorer, poursuivant sa marche vers on ne savait quel but. Elle était sans nul doute le seul être de chair, réel et tangible du ghetto à part moi.
Tout en elle rappelait un elfe, comme si le Créateur l’eût dotée d’ailes papilliacées. Elle se déplaçait d’une grâce de plume. C’était comme si la pesanteur eût été abolie sous ses pas. Elle semblait glisser sur un nuage, avec l’aisance d’une fée de coton. Ses anglaises rousses flottaient, nonpareilles, irréelles, serpentine chevelure que la lueur pâle des becs de gaz rubéfiait davantage, l’ennoblissant encore. Cette rubéfaction, hors de toute acception pathologique, accentuait son évanescence de sylphide. Une exhalaison d’azalées, d’eau de rose et de jasmin, dominant les affreux remugles de la misère, s’épandait en son sillage, telle une floraison printanière qui se fût épanouie sous ses bottines.
Elle prit une autre rue. Je la suivis. Elle paraissait obéir à un appel irrépressible. J'entendis une voix fantomatique la héler : « Venez, clarissima Mieszca Olganovna, venez.... »
Mieszca? Clarissima? Un titre aristocratique! Avait-elle du sang noble, princier? Du rôle de poursuivi par le moine d'autrefois, j'étais passé à celui de poursuivant, n'hésitant pas à pourchasser la belle dans les méandres abscons de ce cloaque. Il me semblait m'enfermer et m'enferrer dans un rêve intérieur : j'étais amoureux d'elle, de sa rouge vénusté. Quoique ses jambes, aussi légères qu'elles fussent, esquivassent et éludassent ma présence, je ne lâchais pas prise. Bien qu'elle me fuît, elle était davantage en quête de la voix mystérieuse.
Nous parcourûmes des venelles à-demi ruinées, certaines longées de palissades disjointes, mal équarries, constellées d'affiches pourrissantes et dérisoires vantant telle marque de pilule ou tel corset, ou encore invitant à voter pour X lors du renouvellement du Judenrat de 19., planches de méchant bois s'ouvrant sur des terrains vagues où autrefois avaient gîté des entassements de taudis. On pouvait lire encore sur l'un de ces papiers à moitié décollé par la pluie, rédigé en un magyar approximatif : « Le cirque Medra se produira pour quatre représentations exceptionnelles les 15 et 16 mai prochains. Ne manquez pas la nouvelle attraction extraordinaire : Il signore Giulio, dit 'L'homme-têtard'. Qu'on se le dise! »
Je manquai glisser plusieurs fois sur le pavé irrégulier, gras, humide, souillé de gadoue et d'immondices divers.
Certaines ruelles étaient si étroites qu'il me fallut m'y glisser le dos frottant contre un mur salpêtré, rongé et grêlé de bulles verdâtres produites par la corruption d'un lichen moisi. 
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Mieszca Olganovna flottait toujours sur son nuage, franchissant souplement toutes ces sentines immondes, ses anglaises rousses, illuminées par le rayon d'une lune invisible, doucement soulevées par un zéphyr subtil. Je n'avais plus besoin de ma lampe.Qu'en avais-je fait d'ailleurs? Où l'avais-je laissée? Séléné et les antiques lanternes à huile parsemant ces ruelles suffisaient à ma vision dans ce monde onirique quoique laid.
J'eusse voulu célébrer ces retrouvailles avec la jeune fille, entonner un Hosanna de remerciements laudateurs en toute solennité. Mais voilà : je demeurais fondamentalement athée, sceptique, agnostique. Mon maître était Schopenhauer, dont j'avais dévoré les Parerga et Paralipomena, les ayant relus au moins vingt fois. Dieu était mort, évacué, bien que cette apparition de Mieszca Olganovna, adorable elfe luminifère, s'apparentât à un miracle ou une épiphanie.
Je m'égarais dans une marqueterie de songes. Imperceptiblement, je gagnai sur elle quelques pas, ce qui me permit d'entendre son chantonnement. Bien qu'elle fût preste comme du vif-argent, elle tenait moins la distance. Sa voix de cristal me subjugua. Je la comparai à quelque enjôleur follet.
La ruelle où nous cheminions paraissait ondoyer, serpenter, telle une eau fluviale s'enquérant de la mer. De par ses voluptueuses boucles, Mieszca Olganovna devenait ma Mélisande, ma lady of Shalott,
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mon Ophélie, ma Belle Dame sans merci, icône d'un Idéal du Beau désormais honni. Bien que sa vêture n'eût rien de médiéval, elle incarnait le parfait modèle que se fussent âprement disputé les peintres préraphaélites, ces Millais, Rossetti, Hughes, Waterhouse et d'autres... Plus belle encore qu'une Alexa Wilding, la muse de Rossetti... Même une Sophie Gengembre Anderson n'eût pas hésité à la peindre, quels que fussent les soupçons adjacents de tentation saphique.
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Le « Porphyria's lover » de Robert Browning revint à ma souvenance, quoique ce poème se terminât tragiquement :
The rain set early in tonight
The sullen wind was soon awake (...)
Non point que je voulusse que tout se terminât par une strangulation! Serrer le cou blanc de la mie? La porphyrie induisait la folie. George III d'Angleterre avait souffert de ce haut mal jusqu'à ce que son fils dépravé instaurât une régence. Qui était le dément victime de son imagination? Elle? Moi?
La ruelle se modifiait, délirait, rompait avec la logique d'Euclide. Il n'y avait plus ni haut ni bas, ni jour ni nuit, ni commencement ni fin. J'avais l'impression de marcher tête en bas, comme un indigène des mythiques antipodes. Ma poursuivie se gaussait de mon insistance. Toujours en chantonnant, elle entra dans un immeuble de rapport biscornu, comme expressionniste, oxydé par sa vieillesse insane, souffrant de son indignité de misère, dont les étages branlants paraissaient se perdre dans la cime des cieux par-delà les nuées.
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Il me fallut bien lui emboîter le pas. Je gravis une multitude d'escaliers menaçant de crouler, franchissant des paliers débouchant parfois sur la béance du néant. Planchers crevés, marches rompues, cavalcade des rats apeurés, et son rire surtout, son rire de sylphe malicieux qui me précédait. Etais-je aux trousses d'une fadette? Parvenu à un étage indéterminé, je la vis pousser un huis vermoulu qui grinça. Les gonds de cette porte étaient tel ce froment prêt à tomber, désignation d'un pape éphémère de la Renaissance selon une prophétie apocryphe.
Aussitôt franchi le seuil, je chutai dans un toboggan brusquement apparu.
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