samedi 24 octobre 2009

Café littéraire : "Démolir Nisard", d'Eric Chevillard.

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Roman publié en 2006 aux Editions de Minuit auxquelles on doit la publication de la majorité des autres oeuvres d' Eric Chevillard.

Né à La Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964, Eric Chevillard a publié plusieurs romans et essais dont quinze aux Editions de Minuit :

· Mourir m'enrhume, roman (Minuit, 1987)

· Le Démarcheur, roman (Minuit, 1989)

· Palafox, roman (Minuit, 1992 et « double » n° 25, 2003)

· Le caoutchouc, décidément, roman (Minuit, 1992)

· La nébuleuse du crabe, roman (Minuit 1993 et « double » 2006)

· Préhistoire, roman (Minuit, 1994)

· Un fantôme, roman (Minuit, 1995)

· Au plafond, roman (Minuit, 1997)

· L'oeuvre posthume de Thomas Pilaster, roman (Minuit, 1999)

· Les absences du capitaine Cook, roman (Minuit, 2001)

· Du hérisson, roman (Minuit, 2002)

· Le Vaillant petit tailleur, roman (Minuit, 2003)

· Scalps, essais littéraires (Fata Morgana, 2004)

· Oreille rouge, roman (Minuit 2005 et « double » n° 44, 2007)

· D'attaque, illustrations de Gaston Chaissac (Argol, 2005)

· Démolir Nisard, roman (Minuit, 2006)

· Commentaire autorisé sur l'état de squelette (Fata Morgana, 2007)

· Sans l'orang-outan, roman (Minuit, 2007)

· Dans la zone d'activité (Dissonances, 2007)

· Ailes, avec des illustrations d'Alain Ghertman (Fata Morgana, 2007).

D'autres ouvrages d'Eric Chevillard sont annoncés pour l'année 2009.

« Démolir Nisard » constitue un exposé de l'absurde en littérature, un délire littéraire obsessionnel autour de la figure d'un académicien oublié, personnage prétexte voué aux gémonies, né en 1806 et mort en 1888, dont nul ne songerait semble-t-il - mais sait-on jamais - à réhabiliter la personne tant elle paraissait déjà obsolète aux yeux de ses contemporains. Désiré Nisard fut élu à l'Académie française en 1850, à l'époque où cette institution devenait un rempart conservateur légitimiste et orléaniste, un nid d'opposition au prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, bientôt putschiste et empereur. Déjà fossilisé de son vivant, Nisard fut en ses dernières années le doyen d'élection et le doyen d'âge de l'Académie, après la mort, entre autres, de Victor Hugo. Eric Chevillard l'a choisi comme cible humoristique. Il aurait pu tout aussi bien s'amuser avec d'autres habits verts tout aussi cocasses du XIXe siècle (ces derniers sont légions : je pense particulièrement au prédécesseur de Victor Hugo, autre parangon du classicisme, dont le nom, programme grotesque à lui tout seul, n'est demeuré que parce qu'il s'opposa longtemps à l'entrée du poète à l'Académie : Népomucène Lemercier!).

Désiré Nisard est né le 20 mars 1806 à Châtillon-sur-Seine et mort à Sanremo le 27 mars 1888. Il a été député sous la Monarchie de Juillet, sénateur sous le Second Empire, professeur au collège de France...une carrière des honneurs d'une confondante longévité pour ce personnage déjà réputé de son vivant comme le représentant du pire conservatisme littéraire. Nisard a même collaboré à la presse de son temps : transfuge du Journal des Débats, il a rejoint Le National d'Armand Carrel (l'organe célèbre des orléanistes, où oeuvra Adolphe Thiers, qui contribua à la révolution de 1830 contre Charles X : Armand Carrel est resté connu pour sa mort tragique dans un duel contre Emile de Girardin en 1836). Nisard a été élu en 1850 à l'Académie française au fauteuil de Féletz. En dehors du délire littéraire surréaliste, les informations fournies par Eric Chevillard sur ce personnage (notamment la source Pierre Larousse avec son « Dictionnaire du XIXe siècle ») sont aisément vérifiables sur Internet. Le personnage apparaît comme un pur opportuniste ayant familièrement mangé à tous les râteliers, tour à tour monarchiste, orléaniste puis bonapartiste. Il est un lieu commun qui fait que l'on considère comme forcément suspects les personnages comblés d'honneurs, trop bien arrivés, à l'inverse des artistes maudits. Nisard étant de ceux qui jouissaient de situations assises et privilégiées (Faculté de lettres, Collège de France, Sénat, Académie française, Ecole Normale Supérieure), l'Histoire ne pouvait que le condamner à l'oubli, au-delà du fait que cet anti-romantique notoire (malgré la présence d'un Lamartine, d'un Hugo ou d'un Vigny parmi ses confrères sous la Coupole) ait soutenu des positions conservatrices en littérature, positions qui suffisaient amplement à sa condamnation. Récemment, Hector Berlioz a été victime de ce même ostracisme, s'étant vu refuser le Panthéon à cause prétend-on de ses soutiens politiques à Louis-Philippe puis Napoléon III. On m'objectera qu'un Marc Bloch, historien génial que je considère à juste titre comme un martyr, n'a pas été davantage panthéonisé, sous prétexte de son manque de notoriété parmi le grand public! Paradoxalement, personne jusqu'à présent n'a proposé de transférer Rimbaud, Baudelaire, Verlaine ou Lautréamont au Panthéon! Dois-je rappeler que le centenaire de la mort d'Alfred Jarry est passé quasiment inaperçu à l'instar du quatrième centenaire de la naissance d'un Corneille dont Alain Niderst a été un des rares défenseurs dans nos médias audiovisuels? Mais point n'est temps de polémiquer davantage en ces pages!

L'entreprise de démolition systématique de Nisard se double d'une intrigue annexe : la quête du soi-disant roman « grivois » censuré par son auteur : «Le convoi de la laitière.» Cette supposée éradication d'une oeuvre du fait même de son créateur rappelle un exemple connu en musique : la destruction par le compositeur Edgard Varèse de ses partitions de jeunesse. Cela commence p. 18 : notre quêteur sera une victime de sa source instrumentée au service de la légende noire de l'académicien : Pierre Larousse. Notre narrateur sera triplement induit en erreur :

1) « Le convoi de la laitière » n'a pas été édité sous forme de livre ;

2) s'il n'a pas été publié, Nisard ne s'est pas acharné à en rechercher les exemplaires pour les détruire ;

3) « Le convoi de la laitière » n'est pas une grivoiserie mais un mauvais mélodrame moralisateur dans la tradition affligeante de l'époque.

Notre anti-Nisard farouche en a oublié que tout auteur ou artiste est fils de son époque, et que par conséquent, Nisard illustre ce retour de bâton moral du XIXe siècle qui suivit la licence du siècle des Lumières elle-même produite en réaction contre le carcan de la fin du règne de Louis XIV...chaîne sans fin s'il en est depuis l'antiquité!

Notre personnage -Chevillard lui-même? - aurait dû prendre garde au « on prétend que » de Pierre Larousse. Cela nous enseigne la modestie. Il faut se méfier de la fiabilité de ses sources et pouvoir les vérifier avant de les démentir ou de les corroborer. Obsédé par Nisard, notre auteur s'étale complaisamment sur la supposée sexualité du bonhomme (pp. 18-21). Il poursuit sa quête auprès des bibliothèques (pp. 104-105). Pp. 142-143, on en vient aux jeux de mots obscènes à partir du titre, dans une certaine tradition pornographique du XVIIIe siècle.

La prosaïque vérité est découverte grâce à l'incursion de notre obsédé à Châtillon-sur-Seine, ville natale de Désiré Nisard : comme beaucoup de textes de son temps, l'écrivain avait choisi la presse, les périodiques, pour publier son opus : « La Revue de Paris » de 1834 (pp. 151-157). Nul reniement, donc!

L'autre fausse piste significative est procurée par la bibliothèque de Pales (pp. 126-134). Nisard est si oublié que la bibliothécaire l'a confondu avec le dramaturge néo-classique Ponsard!

L'obsession de notre personnage tournant à l'absurde, son « démolir Nisard » le conduisant à une impasse puis à l'identification avec son souffre-douleur qu'il condamne à la damnatio memoriae, le « démolir » mute en « devenir » et tout cela finit par un suicide ritualisé, une mise à mort de l'Autre transféré en soi-même sous la défroque, la panoplie académique complète de l'être haï, ce qui confine à l'humour noir et à la dérision la plus totale envers soi-même! Le narrateur choisit la noyade à défaut du seppuku avec le sabre de Nisard.

« Démolir Nisard » se présente, comme généralement les écrits d' Eric Chevillard, sous la forme d'un court roman (moins de deux cents pages) à récit continu, non découpé en chapitres, meublé de citations réelles produites à l'appui du discours destructeur -donc détournées de leur contexte- et de dépêches imaginaires constituant autant de faits divers à la charge d'un Nisard immortel, ubiquiste et omniscient, quasi surnaturel car présent partout sur terre et accablé de tous les maux et de toutes les culpabilités, nouveau bouc-émissaire frappé d'indignité. Il faut avouer que cette utilisation de textes fictifs ou authentiques, autant falsifiés qu'inventés afin de nuire au personnage et d'instruire son procès peut parfois tourner au procédé, par exemple la description du crapaud selon Pierre Larousse (p.29), récupérée par le romancier à fins d'anthropomorphisme, animal traditionnellement le plus vil, à même d'incarner l'académicien!Outre le Nisard crapaud, Eric Chevillard ne dédaigne pas la fantaisie zoologique comme cet inventaire à la Prévert ou énumération à la Jules Verne des espèces réelles et imaginaires de vautours pp. 40-41. Chevillard insiste à dessein sur les souvenirs de voyage de Nisard, en rabâchant jusqu'à plus soif afin de les ridiculiser les citations extraites de ce volume traitant entre autres de ses pérégrinations rhodaniennes et arlésiennes afin de prouver la vacuité et la banalité du personnage et de son oeuvre selon un mode répétitif, insistant, qui pourrait confiner à l'emphase s'il ne condamnait celle prêtée à l'académicien (pp. 30, 41, 42, 43, 45, 64, 93, 166...). Pp. 79-80, il est question de Nîmes, de sa promenade publique et de sa prison. L'assimilation imaginaire à Nisard conduit à la paranoïa : ainsi en est-il du Nisard ophtalmologiste pp. 50-52 (épisode intitulé : « Dans le cabinet du docteur Nisard »). Autre développement significatif et symbolique pp. 81-84 : « Le plumier de Désiré. », suivi d'une évocation des oiseaux. Les citations de ses opinions littéraires sont présentées comme des évidences, des insignifiances, des platitudes, presque des lapalissades (pp. 23-24). L'art de la caricature est poussé jusqu'à ses derniers retranchements, à l'encontre d'une personnalité pourtant présentée comme pédante, infatuée et ridicule par ses contempteurs contemporains. Il est significatif qu'aucun portrait à décharge n'est produit : aucun partisan de Nisard n'a droit à citation. Ni laudateur, ni apologiste! L' Histoire est écrite par les vainqueurs et Nisard appartient d'évidence au camp des vaincus. La vision de l'impétrant se veut unilatérale, exclusive! Pour autant, doit-on accuser Eric Chevillard de partialité outrancière ou n'est-ce appréhender son livre qu'au premier degré, au sens littéral d'une subjectivité assumée avant tout pour faire rire? L'auteur souhaite-t-il vraiment qu'on le prenne au sérieux?

L'opprobre dont Nisard est l'objet sert par conséquent à produire un exposé absurde, proche du surréalisme, de Ionesco et de Beckett, volontairement partisan à l'excès, sans nul recours à la défense, qui n'est pas sans rappeler les méthodes et le discours avilissant utilisés par les régimes totalitaires, soviétique, nazi ou chinois et par leurs thuriféraires, contre les opposants politiques et autres victimes de purges. Je songe ici particulièrement à l'expression pygmées de gardes blancs employée lors des procès de Moscou ou au haineux hircocerf de la dialectique heimatlos d'un certain Charles Maurras.

L'intrigue, si l'on peut dire, se noue autour d'un triangle de personnages aucunement apparenté à celui du vaudeville : le narrateur- « auteur », Métilde, sa femme et Nisard dans le rôle du « vilain ». Métilde... prénom singulier pour une femme sceptique au début, puis curieuse de cette quête intrigante. Il est significatif qu'on ne sache ni l'âge, ni le physique, ni la profession, ni le lieu de résidence des deux premiers protagonistes, tellement fictifs qu'ils en deviennent immatériels – ce qui ne signifie pas qu'ils soient inconsistants alors que l'académicien est présenté comme tel par ses citations détournées comme par les témoignages de Pierre Larousse ou de Charles Bigot dont l'éloge funèbre est plutôt une critique acerbe - tandis que Nisard prend justement une envahissante consistance. Le « héros » porte-drapeau d'une cause à laquelle il rallie sa compagne ne semble avoir rien d'autre à faire que sa chasse contre ce gibier d'un nouveau type : il y a bien désintérêt d'Éric Chevillard pour un ancrage excessif de son récit dans une réalité banale, nombriliste, qu'il rejette. L'anonymat du « je », du « moi », du narrateur demeurera la règle jusqu'à ce qu'il devienne Nisard, identification intégrale qui achève le récit!

D'un point de vue plus littéraire qu' historique, ce maniement de l'absurde et du portrait à charge tourne chez Eric Chevillard au détournement de l'ancien art du pamphlet ou du libelle, tombé il faut le reconnaître en désuétude. L'auteur se commet -excellement- à l'exercice de style. Il condamne Nisard pour mieux tenter de recréer avec un certain brio un genre disparu sous les coups de boutoir du politiquement correct. C'est en cela que ce livre est brillant, d'une provocation crâne, tout en s'abstenant toutefois de franchir certains points autres qu' égrillards : il n'y a en lui ni racisme, ni antisémitisme et guère d'abus scatologiques comme chez les polémistes d'autrefois. Un Flaubert ou un Léon Bloy étaient bien plus violents et virulents. Eric Chevillard souhaite avant tout s'amuser, et amuser le lecteur qui se moque au préalable de tous ces académiciens du XIXe siècle dont il n'est pas obligé de connaître les noms. Notre romancier ne risque aucun procès en diffamation de la part d'éventuels ayant-droits d'un érudit tellement tombé en désuétude qu'il n'est à première vue ni rééditable, ni réhabilitable, quoique ses péchés politiques soient bien moindres que ceux d'un Céline ou d'un Drieu, toujours disponibles en poche. Que penserait des positions absurdes et réactionnaires de Nisard un actuel spécialiste de la littérature du XVIIe siècle comme monsieur Alain Niderst (j'invite Max Ferri à lui faire part de mon interrogation!)? En fait, Eric Chevillard se moque effrontément d'une certaine littérature à prétentions docte et sérieuse, psychologique, sociologique ou « à thèse » qui refuse de se prendre au jeu de la fantaisie et dénie tout recours à l'imagination, à la sortie des sentiers battus par les chemins de traverse de la créativité et de l'originalité au nom d'un réalisme supposé plus parlant. Chevillard prétend plus à la fable comique qu'au livre manifeste : il s'amuse avec nous. Ecrire est avant tout pour lui une distraction, un exercice ludique et créatif, roboratif, pour le plaisir de soi et des autres qui voudront bien entrer dans son univers. De même, il évite adroitement l'écueil de l'abstrus, de l'intellectualisme, que d'autres auteurs choisissent au nom du dépassement de la littérature classique considérée par eux comme facile et commerciale (voir à ce sujet la polémique sur Le Clézio qui ne vaudrait pas Claude Simon). Bref, Chevillard m'apparaît comme un auteur lisible et abordable!

Que reste-t-il finalement de Nisard aujourd'hui? Pourrait-on le réhabiliter? Le mérite-t-il? La recherche en histoire de la littérature a fait d'immenses progrès depuis le XIXe siècle, et il ne viendrait à aucun spécialiste contemporain des écrivains du XVIIe siècle l'idée de condamner sans appel tout ce qui a suivi créativement l'objet de son étude. En témoigne l'égal intérêt d'Alain Niderst pour l'oeuvre de Jules Romains et celle de Racine. L'idée de décadence est depuis longtemps sujette à caution tout comme celle de progrès continu : les conceptions cycliques (le quadriptyque ascension – apogée – décadence - renaissance) ou linéaires de l'Histoire humaine ont été remises en cause. Un de mes professeurs d'université spécialiste en histoire religieuse des XVI et XVIIe siècles avait déclaré un jour en plein cours, en réponse à un étudiant allemand (excusez cette affirmation provocante) : « Nous progressons jusqu'à Auchwitz. » Idem pour l'Empire romain : on ne dit plus Bas Empire mais Antiquité tardive. Glissement sémantique justifié ou abus du politiquement correct? L'oeuvre de Nisard a été oubliée à cause de son conservatisme opposé aux romantiques. Cependant, à l' ère d' Internet et des encyclopédies en ligne, une tendance fâcheuse tend à se dessiner : celle du tout se vaut du moment que cela crée commerce! Les articles de tel ou tel site d'encyclopédie mettent par exemple sur le même plan que des musiciens incontournables des compositeurs qu'un demi-siècle auparavant, les ouvrages spécialisés reconnaissaient comme franchement mauvais. Antoine-Louis Clapisson y apparaît comme aussi estimable que Berlioz! Il n'y a plus de hiérarchie entre les « petits maîtres » et les grands auteurs, entre les feuilletonistes comme Eugène Sue et Balzac! Revanche des petits sur ceux que l'on a excessivement statufiés, ou perte de tous nos repères? Ce que l'on a appelé la para-littérature de genre triomphe autant que la grande! Tout érudit ancien, même dépassé, fut forcément éminent même si son apport a été nul à terme! Ainsi, l'Histoire de la littérature française de notre académicien est achetable sur la Toile! Elle est disponible en bibliothèque comme nous l'apprend Eric Chevillard, mais qui la lit ou s'y réfère encore alors que, par exemple, le dictionnaire de Furetière, qui remonte à Louis XIV, fait toujours autorité comme d'ailleurs celui de Littré?

Christian Jannone.

Discussion sur « Démolir Nisard ».


Le récit « à charge » d'Éric Chevillard a suscité une réaction bienvenue : la quête d'un défenseur du personnage. Cette défense a été promptement trouvée, grâce au roman de Pierre Assouline : « Le portrait », qui met en scène Ingres et la baronne de Rothschild, que le peintre portraitura deux fois. Cette dernière était une contemporaine de notre académicien. Elle a sollicité ses services en tant que spécialiste des belles lettres. Nisard a accepté de prodiguer à la baronne l'enseignement qu'elle recherchait. Témoignage certes littéraire, mais basé sur des faits réels. Le personnage n'est pas aussi abject qu' Éric Chevillard nous l'a présenté, bien qu'on puisse l'accuser de carriérisme et d'arrivisme.

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Le débat a également porté sur le style d'Éric Chevillard (d'où une lecture par Max Ferri d'un extrait de « La nébuleuse du crabe », afin de montrer les similitudes stylistiques entre cette oeuvre et « Démolir Nisard »), sur ses motivations et sur la conclusion du récit (le suicide ritualisé du narrateur « devenu Nisard » qui a entraîné un questionnement). Les interprétations de la fin de l'ouvrage, que certains hésitaient à qualifier de roman à cause de sa relative brièveté et de son écriture d'un seul tenant, sans découpages par chapitres, alors que depuis Proust, on sait que le chapitre n'est pas obligatoire (en ce cas, qu'est-ce qu'une grosse nouvelle?), ont été diverses et contradictoires, des intervenants jugeant un peu sévèrement Éric Chevillard, car pensant qu'ayant épuisé son sujet, il risquait de se répéter et de lasser le lecteur, d'en faire trop trop longtemps, d'où cette sortie abrupte et paradoxale. On a aussi discuté de l'épaisseur des personnages, de celle particulière du couple narrateur-Métilde vis-à-vis de l'envahissant académicien, de la part d'auto-fiction et d'auto-dérision (jusqu'à quel point le narrateur anonyme peut-il incarner Éric Chevillard lui-même?). Parfois, on a pu tomber dans le piège virtuose de l'auteur, avec l'histoire de la liste des vautours, mêlant espèces réelles et inventées. Quelques extraits ont appuyé la discussion, comme à l'accoutumée. Le roman n'ayant pas été lu ou terminé par tous les participants et certains n'ayant pas forcément goûté au caractère un peu spécial de l'ouvrage, Max Ferri a pris judicieusement la défense de l'écrivain. Contesté ou apprécié, le livre n'a pas laissé indifférent.

Ce qui intéressait le sujet Nisard était de savoir ce qu'il restait de lui aujourd'hui, autrement dit, si l'oubli du personnage était pleinement justifié. En laissant de côté l'aspect « pamphlet amusant » du livre d' Éric Chevillard, « Le portrait » de Pierre Assouline nous a permis de remettre l'académicien à sa juste place actuelle : mineure, certes, mais non point tout à fait négligeable. Conservateur, il le fut assurément, mais il ne fut pas le seul de son espèce! Nous ne sommes pas obligés de vouer aux gémonies tout ce qui ne correspond plus à nos modes de pensée du début du XXIe siècle! Mieux vaut raisonner en ethnologue du passé. « Le portrait » (qui est le narrateur du roman d'Assouline), nous a permis de prendre sereinement du recul par rapport au sujet. Le jugement est quelque chose de relatif, de changeant, par rapport à l'époque à laquelle la critique s'exprime. Ingres a connu ainsi éclipses, traversées du désert post-mortem et réhabilitations spectaculaires, au point qu'un livre récent consacré au célèbre rival de Delacroix est sous-titré ce révolutionnaire-là (j'adore personnellement sa « Comtesse d'Haussonville » que je sens vivre et respirer, alors que d'autres portraiturés me laissent de marbre!). Le lieu joue aussi : nul n'est prophète en son pays. Il y a des auteurs d'un temps, d'une contrée, et d'autres qui deviennent universels et éternels comme par exemple Shakespeare ou Alexandre Dumas. Nisard entre malheureusement pour lui dans la première catégorie, et c'est en cela qu'il demeure un intellectuel de second plan (excusez l'anachronisme pour une personnalité du cénacle des lettres antérieure à l'Affaire Dreyfus), ce qui ne signifie pas qu'il était médiocre. Pour finir, je comparerais Nisard au compositeur Antonio Salieri,

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dont la légende noire, accentuée à dessein par le film de Milos Forman de 1984, « Amadeus », a occulté les qualités. Etre un génie, un novateur, n'est pas un don possédé par tous les artistes : il faut aussi de solides artisans, de bons faiseurs. Nisard, qui a tout de même apporté sa pierre dans la préservation de l'héritage littéraire de l'Antiquité et du Grand Siècle, fut de ceux-là.

CHRISTIAN JANNONE.

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